‹ Piquillo Alliaga; ou, Les maures sous Philippe III (volume 2)Chapitre 46 sur 62 · LES BARONS DE VALENCE · texte numérisé non relu

LES BARONS DE VALENCE

En quittant le duc de Lerma, Alliaga s'était rendu sur-le-champ au palais du roi.

On lui avait dit que Sa Majesté venait de partir pour une promenade. Il avait attendu ; les heures s'étaient écoulées, le roi n'était pas revenu.

Alliaga, décidé à voir le monarque, n'avait pas quitté le palais ; il y était resté jusque bien avant dans la nuit. Alors, épuisé de fatigue, accablé d'inquiétudes, craignant quelque nouveau complot contre le roi lui-même, il sortit, rentra quelques instans à l'hôtel de Santarem, et y trouva ces mots que le roi lui avait adressés avant son départ :

t Je pars pour Valladolid. Je suis le plus c malheureux des hommes; venez me rejoindre, c mon cher Alliaga, je n'attends plus de oonsoc lations que de vous seul. »

Que s'était-il donc passé ? qui avait pu déterminer ce départ, cette fuite du roi? Ce n'était ni au ministre ni à son frère qu' Alliaga pouvait maintenant le demander. Le plus terrible, c'est qu'il y avait déjà plus de douze heures de perdues, et qu'il en fallait autant pour franchir les quarante lieues qui séparent Madrid de Valladolid.

Piquillo n'hésita pas; quoique brisé de fatigue et n'ayant rien pris depuis le matin, il se jeta dans une voiture, roula toute la nuit, et arriva le lendemain à Valladolid. Le roi avait défendu de laisser personne pénétrer jusqu'à lui ; mais cette défense ne regardait point le

P1QUILL0 ALLIAGA.

révérend père AHiaga, confesseur de Sa Ma- 1 jesté.

Toutes les portes lui furent ouvertes.

A peine s'il reconnut le roi, tant ces vingt quatre heures de souffrance avaient changé ses ! traits. Sa première colère s'était calmée, la j douleur seule était restée, et à l'aspect de Pi- ; quillo, les larmes vinrent à son aide. |

— Mon frère, s'écria-t-il, venez à mon se- j cours, venez sauver mon âme! Tout est fini; pour moi, et il me semble que je ne crois plus à rien. j

La douleur rapproche les distances, car Pi- j quillo se sentit piessé dans les bras du roi.

— Qu'ya-t-il donc? demanda t-il avec effroi.

Quel malheur menace l'Etat ou Votre Majesté?

— Elle est partie! s'écria le roi... elle a épousé Fernand d'Albayda !

— Et qui donc ?

— La duchesse de Santarera....

Cette idée seule fît pâlir AHiaga, qui se hâta de se remettre et répondit :

— On a abusé Votre Majesté : ma sœur n'est pas mariée.

— Mais elle a quitté Madrid avec lui, avec Fernand, la nuit, dans la même voiture !

— Ce n'est pas, ce n'est pas ! s'écria AHiaga ; Fernand était appelé par les barons de Valence pour s'entendre sur leurs plus chers intérêts, et il est parti, mais seul.

— C'est lui, vous dis-je, qui a enlevé la duchesse de Santarem.

— Je puis prouver le contraire à Votre Majesté.

— Et comment cela ?

— D'un seul mot : c'est moi, sire, qui ai enlevé la duchesse.

— Vous, mon frère! s'écria le roi stupéfait; et pourquoi ?

— Parce qu'en se donnant à Votre Majesté, elle avait juré de se donner la mort ; et vous, sire, qui tout à l'heure encore me conjuriez de sauver votre âme, je n'ai pas voulu que vous puissiez paraître devant Dieu chargé d'un double crime.

Le roi pâlit.

— Celui d'avoir ravi l'honneur et la vie aune jeune fille.

— Ne m'accusez pas, ne m'accusez pas, mon père! je vous le dis, et Dieu le suit, je voulais l'épouser.

Piquillo tressaillit et dit froidement :

— Qui donc en a empêché Votre Majesté ?

— Le duc de Lerma et l'inquisiteur. Ils m'ont affirmé qu'il n'était pas permis d'épouser une Maure, et maintenant je le voudrais que je ne le pourrais pas, car en présence de l'inquisiteur et du légat du pape on m'a dit, on m'a prouvé....

— Quoi donc? reprit Piquillo en frémissant de terreur.

— Que les Maures étaient des hérétiques qui causeraient la perte du royaume.

— Ils font sa force et sa prospérité! s'écria Piquillo, et avec éloquence il lui déroula en peu de mots le tableau exact et fidèle que l'on avait jusque-là caché à ses yeux. Il lui montra la vraie situation et les vrais intérêts de l'Espagne, lui peignit à grands traits les projets du grand inquisiteur, l'orgueil de Ribeira et l'ambition du duc de Lerma, qui tous trois entraînaient le royaume vers sa perte.

A chaque mot, le roi, effrayé, étourdi, le contemplait d'un œil hagard et désespéré; pais tout a coup il l'interrompit en s' écriant :

— Assez ! assez ! il n'est plus temps, tout est fini, j'ai signé !

Piquillo poussa un cri de douleur.

— Signé !... signé !... répéta-t-il comme anéanti. Votre Majesté a signé ?

— Oui... oui... j'étais hors de moi... j'étais furieux, et tu n'étais pas là !

Il lui raconta alors ce qui s'était passé, et en voyant le profond désespoir et la morne douleur d'Alliaga, il s'arrêta lui-même et se prit à regarder avec épouvante et remords Pacte coupable arraché à sa faiblesse.

— N'y a-t-il donc point un moyen de révoquer un pareil édit? s'écria AHiaga.

— Et comment ? répondit le roi ; c'était ea présence du légat, qui déjà en a prévenu la cour de Rome... Déjà sans doute il est publié en Espagne ; et peut-être même, dit-il à voix basse, a-t-on commencé à l'exécuter.

En ce moment on vint annoncer à AHiaga qu'on le demandait. Il sortit un i un tant et vint redire au roi que Feruand d'Albayda et les principaux barons du royaume de Valence, redoutant le coup fatal dont on les menaçait, s'étaient rendus à Madrid et de là à Valladolid, pour supplier Sa Majesté de ne point réduire d'anciens chrétiens et de fidèles sujets du roi au désespoir et à la misère, en leur enlevant les bras qui faisaient valoir leurs champs, les ouvriers qui exploitaient leurs manufactures.

— Ils sont là, poursuivit Alliaga ; ne pouvant arriver jusqu'à Votre Majesté, c'est à moi qu'ils se sont adressés. Ils ignorent encore que l'arrêt est porte. Voulez-vous les recevoir ?

— Que leur dirais-je ! s'écria le roi a?ee désespoir; le mal est irréparable.

— Peut-être, dit Alliaga ; et s'il y avait moyen d'adoucir leurs maux et de les rendre moins cruels, Voire Majesté n'y serait-elle pas disposée?

— Qu'ils entrent, qu'ils entrent! s'écria le roi.

Nous n'essaierons point de dépeindre la désolation de tous ces nobles seigneurs, qui aimaient leurs vassaux, et qui tenaient encore plus à eux qu'à leurs richesses. L'histoire a conservé le souvenir des démarches ardentes

SEMAINE LITTÉRAIRE

qu'Us fireut en faveur des Maures, du dévoûment paternel et des soins généreux qu'ils leur prodiguèrent jusqu'au dernier moment. L'histoire a même gardé les noms de ces nobles Espagnols, dont l'humanité exceptionnelle défendit l'honneur du pays et protesta hautement contre les cruautés de l'inquisition, de Ribeira et du duc de Lerma.

C'étaient Fernand d'Albayda, le duc de Gandia, dont l'immense fortune était entièrement détruite par l'expulsion des Maures ; c'étaient les comtes d'Alliaguas, de Bunol. d'Anna, de Sinarcas, et le duc de Magneda (1).

Lorsqu'ils furent en présence du roi, Piquillo, pour défendre l'honneur de son souverain, déclara qne le roi d'Espagne, obligé, dans l'intérêt de la foi, à une mesure dont lui-même déplorait la rigueur, ne demandait pus mieux que de chercher les moyens de l'adoucir.

AUiaga proposa alors, pour que les campagnes et les travaux ne fussent pas en même temps et complètement abandonnés, qu'il fût permis à une certaine partie de la population proscrite de rester en Espagne; que l'on choisit dix familles sur cent pour enseigner aux chrétiens les procédés que les Maures avaient portés à un si haut degré de perfection, la culture des mûriers, les manufactures de soieries, le raffinage des sucres, la conservation des magasins à riz, l'entretien des canaux et des aqueducs, et tous les arts enfin dont eux seuls étaient alors possesseurs.

Les barons de Valence, Fernand et le roi, lui-même, avaient trop d'intérêt à ce que certaines personnes ne fussent pas exilées et restassent en Espagne, pour que cette mesure ne fat pas adoptée sur-le-champ.

Fernand d'Albayda, nous n'avons pas besoin de le dire, avait revu à Valence la duchesse de Santa rem ; il avait appris par elle les scènes que nous avons décrites plus haut, et heureux de l'idée qu'Aïxa et Yézid lui seraient conservés, il repartit le soir même pour Valence.

Dans l'égoïsrae naturel aux amans, le plus grand de tous les malheurs, pour lui, était la perte ou l'éloignement de celle qui'il aimait. Rassuré sur ce point, le reste n'était plus rien, et tout en franchissant la distance, il se répétait en lui-même : Maintenant pour moi, plus de craintes, plus d'obstacles ; Aïxane peut plus ufempêcber de lui offrir ma main et ma fortune... Le malheur même dont les siens sont menaces va, grâce uu ciel, me donner le droit de la défendre et de la protéger.

l/ EM B A RQU EM E >' T .

Ainsi que nous l'avons dit, le grand inquisi- (1) Wateon, tome II, livre îv.

teur et Ribeira n'avaient point perdu de temps pour la publication de l'ordonnance. Le jour même où l'édit venait d'être signé, il avait été expédié et répandu dans toute l'Espagne, et j quand la nouvelle en arriva à Valeuce, toutes les mesures étaient déjà prises depuis longtemps pour son exécution.

On avait ordonné secrètement à tous les commandans des forces navales, dans tous les ports d'Espagne, de Portugal, et d'Italie, de recevoir à bord de leurs vaisseaux un certain nombre de troupes, et de se rendre tous à la même époque à Alicante, à Dénia et dans tous les ports situés sur la côte du royaume de Valence.

En même temps, don Augustin Mexia. homme dur et inflexible, officier d'une grande expérience, et gouverneur de la ville d'Anvers, se rendit à Valence auprès du vice-roi, le marquis de C< zarena, neveu du duc de Lerma, pour s'entendre avec lui, et prendre, en cas de révolte, les mesures nécessaires.

Toutes les forces dont nous venons de parler étaient nrrivées depuis une semaine en vue de Valence ; et le matin même du jour où l'ordonnance devait se publier, les troupes de débarquement et les régimens venus de Castille et de l'Andalousie entrèrent en même temps dans la ville.

D'Albérique Delascar, qui était à Grenade, avait reçu un exprès envoyé par Piquillo. Celui-ci lui racontait son entrevue avec le duc de Lerma, et le vieillard épouvanté, comprenant qu'il n'y avait ni foi ni honneur chez leurs ennemis, s'était hâté de revenir à Valence, où régnaient déjà la consternation et le deuil. Les boutiques et les croisées étaient closes, et tout les travaux abandonnés. Des groupes se formaient dans les rues ; des ouvriers aux mains noircies, des laboureurs aux fronts basanés, regardaient le ciel avec indignation, et semblaient lui demander la justice et l'appui que la terre leur refusait. Des femmes et des enfans pleuraient ensemble, et les soldats, chargés de dissiper les rassemble m en s, les dispersaient le sabre à la main, ou les foulaient sous les pieds des chevaux.

— Nous n'avons, plus de patrie ! s'écriait cette multitude éplorée ; nous n'avons plus d'asile ! on nous bannit de la terre que nous avons cultivée et enrichie ; on ne nous laisse rien, pas même le fruit de nos travaux ! C'est là la reconnaissance et la justice des chrétiens !

Telle était la situation de la ville lorsque d' A Ibérique entra dans le vaste et somptueux hôtel qu'il habitait vis-à-vis celui du gouverneur.

Yézid et Aïxa vinrent au-devant du vieillard- La douleur était empreinte sur leurs traita.

Les principaux chefs des familles maures s'étaient déjà réunis chez celui qu'ils regardaient comme leur protecteur et leur père. A chaque

instant la foule augmentait, et quand Delatcar parut, tous étendirent les bras vers lui. Les femmes se mettaient à genoux et lui présentaient leurs enfans en lui disant : Sauvez-les !

— Mes frères, s'écriait le vieillard, si notre malheur est grand, que notre courage soit plue grand encore !

— Comment nous soustraire à ce désastre ?

— Je l'ignore ; mais je viens le partager.

Ces mots, et plus encore la vue du vieillard,

avaient ramené un peu de calme dans rassemblée.

— Partons ! s'écriaient les principaux chefs; ne demandons à nos ennemis ni grâce ni délai ! Emportons avec nous la prospérité qu'ils nous devaient ! que ce soit là notre vengeance !

Mais à cette idée les femmes s'abandonnaient au désespoir et versaient des torrens de larmes en pensant à tous les maux qui les menaçaient dans Pexil et dans la traversée.

Non-seulement il fallait renoncer aux riches et belles campagnes de Valence et dire un éternel adieu à leur pays natal, mais elles ignoraient ce qu'on voulait faire d'elles, elles tremblaient d'être égorgées, elles et leurs enfans, dès qu'elles seraient à bord des vaisseaux préparés pour les transporter en pays étranger.

— Oui, s'écria Yézid, on doit s'attendre à tout de la part des chrétiens, et mieux vaut courir aux armes que de livrer entre leurs mains ce que nous avons de plus cher ; mieux vaut mourir commes des hommes, en combattant pour nos biens et nos familles, que de noua laisser lâchement dépouiller du fruit de nos travaux, ou égorger sans défense. 11 est encore dans l'Espagne des montagnes et des rochers, remparts de la liberté, où nous pourrons, comme nos ancêtres, résister à la tyrannie. Les sommets des Alpujarras et les gorges de l'Albaracin vous diront comment on peut vivre et mourir indépendans ; et ces monta-

fnes arrosées de notre sang, comme les champs e Valence l'ont été de nos sueurs, produiront j quelque jour peut-être des frères et des vengeurs.

— Oui ! oui ! aux armes ! crièrent tous les jeunes gens.

— Hélas ! s'écria d'Albérique en réclamant de la main le silence, vous voulez courir aux armes et vous n'en avez même pas ! Surpris à l'improviste, sans soldats, sans munitions, comment lutter contre les troupes nombreuses et aguerries qui nous entourent ? Qu'opposerezvous à leurs cuirasses et à leur artillerie?

Pauvres ouvriers, bons laboureurs, vous n'avez que le fer de vos outils ou le soc de vos charrues ; habitués au travail, et non au combat, ignorant la tactique et la discipline militaires, comment résisterez-vous à ces vieilles bandes espagnoles, déjà répandues dans tout le royaume sous le commandement d'officiers expérimentés ? Craignez plutôt, par votre courage

imprudent de fournir aux Espagnols ce qu'ils) n'ont pu trouver jusqu'ici, un prétexte pour justifier leur cruauté. Ne légitimez pas leur fureur, et ne diminuez pas leur infamie. Que leur honte reste pleine et entière aux yeux do l'Europe. Partons... allons demander asile à nos frères, les enfans d'Iamaël ; nous trouverons chez ceux de notre croyance appui et protection. Pauvres et sans biens, il faudra, il est vrai, recommencer nos labeurs ; mais le travail et la peine en Afrique valent mieux que l'esclavage en Espagne !

— Il a raison ! s'écrièrent les vieillards.

— Quant à vos craintes, continua Albérique J en s'adressent aux femmes, pourquoi Philippe

aurait-il rassemblé tous ce* vaisseaux sur nos côtes? pourquoi tous ces préparatifs immenses, s'il avait la pensée de nous faire périr dans la traversée. N'a-t-il pas d'autres moyen»

d'exécuter, à moins de frais, un si exécrable dessein ? Ne nous tient-il pas ici en son pouvoir ? Et s'il veut donner l'ordre de nous égorger tous, manquera-t-il de bras pour exécuter le crime, d'archevêques pour le bénir et de pape pour le justifier? Non! non! il ne voudrait point par une trahison si dispendieuse et si inutile ajouter à la honte qu'il vient d'acquérir et qui suffit à l'opprobre de tout un règne : de plus ambitieux encore s'en contenteraient ; ne craignez donc rien et partons.

— Partons donc, dirent-ils, partons tous!

— Non pas tous! s'écrièrent plusieurs) étrangers qui arrivaient en ce moment et qui se précipitèrent dans la salle.

C'étaient F ernand d'Albayda et les barons de Valence.

Fernand, au milieu de cette foule compacte* avait du premier coup d'œil distingué et reconnu Aïxa, et ses yeux rayoonans de joie lui avaient déjà dit : Rassurez -vous, je viens vous protéger.

— Oui, mes amis, s'écria-t-il en se retournant vers l'assemblée, nous aurions voulu vous sauver tous, mais nos efforts ont été inutiles, et nous avons du moins tenté d'arracher une partie de vous à l'exil qui les menaçait. Oui» noble et généreux Albérique, continua-t-îl»

vous et les vôtres, et vous aussi, principaux chefs de cette assemblée, vous conserverez vo-

I tre patrie et vos richesses, et vous pourrez de j loin encore protéger et secourir vos frères.

Il leur expliqua alors que dix familles sur cent resteraient en Espagne ; que le roi y consentait ; que c'était la seule faveur qu'ils eussent pu obtenir, et qu'ils venaient leur apporter dans leur malheur cette dernière consolation.

Des cris de joie et de bénédiction accueillirent don Fernand. Mais bientôt tous les membres de l'assemblée, s' interrogeant du regard avec inquiétude, semblaient se demander : Qui

de nous jouira de cet avantage ? qui sera assez heureux pour être choisi.

Alors ils se tournèrent tous vers À Ibérique, Yézid et Aïxa, et leur dirent : Vous qui êtes de la famille de nos rois, et nos vrais souverains; vous, les derniers des Abencerrages, restez, restez dans notre patrie pour nous en ouvrir un jour les chemins ; mais désignez vous-mêmes ceux qui doivent demeurer avec vous.

— Oui, oui, choisissez, cria toute rassemblée, nous nous en rapportons à vous !

Albérique se leva, et le plus profond silence succéda au tumulte.

— Mes frères, s'écria-t-il, je remercie d'abord en votre nom et au mien don Fernand d'Albayda et les nobles barons, nos généreux protecteurs, qui ont cherché à adoucir nos maux et à alléger nos misères. Ce qui m'étonne, c'est qu'ils aient pu obtenir une pareille concession ; ce qui m'effraie, c'est que le roi l'ait accordée, c'est que l'inquisition ne l'ait pas encore fait révoquer. Il faut, alors, qu'une pareille clémence cache un pièjge. C'est pour eux et non pour nous, c'est dans leur intérêt et non jians le nôtre qu'ils se sont faits miséricordieux. S'ils nous retiennent, c'est qu'ils ont besoin encore des bras et de l'industrie du maure pour diriger et instruire les chrétiens ; et cela seul suffirait pour nous faire rejeter la grâce qu'ils nous offrent, si d'autres motifs, plus impérieux encore, ne nous ordonnaient de la repousser. Qui de nous voudra séparer son sort de celui de ses frères ? qui voudra rester dans des contrées dont ils sont bannis, et conserver une patrie quand ils n'en ont plus?

Quant à moi, la mienne sera désormais où vous serez ! je pars avec vous !

A ces mots, un cri d'admiration retentit dans l'assemblée.

— Oui, continua le vieillard en tendant la main à Yézid et en posant l'autre sur l'épaule d'Aïxa, mes en fans ne me désavoueront pas*

— Oui, mon père, s'écria la jeuue fille, nous vous suivrons.

— Nous vous suivrons tous ! répéta rassemblée.

— Partons donc, s'écria- t-on tout d'une voix.

Fernand jeta un regard de désespoir sur Aïxa, et celle-ci, les yeux pleins de larmes, lui montra le ciel et son père.

Bientôt, la résolution des Maures se répandit dans la province de Valence, dans celle de Grenade et dans toute l'Espagne. Les Maures de l' Aragon, des deux Castilles et de la Catalogne abandonnèrent, d'un commun accord, leurs foyers, et se rendirent au rivage pour s'embarquer avec leurs frères et pour vivre et mourir avec eux. Quant à l'article de l'édit qui permettait de laisser en Espagne les enfans au-dessous de quatre ans, pas une mère ne voulut en

profiter; quelque fût le sort qui les attendît sur des bords inconnus, quels que fussent les dangers de la traversée et l'air contagieux des vaisseaux, elles préféraient voir périr leurs enfans sous leurs veux que de les livrer aux chrétiens et de les abandonner à des dieux qui conseillaient des actes aussi barbares.

On vit donc accourir sur les côtes et dans les ports de l'Espagne toute la population mauresque du royaume. Les vaisseaux préparés par les ministres de Philippe devinrent insunisans, et dans beaucoup d'endroits, on manqua de moyens de transport.

Profitant de ce prétexte, Fernand d'Albayda et les barons de Valence essayèrent de retarder de quelques jours l'exécution de l'édit; mais le vice-roi Cazarena et surtout l'archevêque Ribeira se montrèrent impitoyables; tout ce que Fernand et ses amis purent obtenir par leurs pressantes sollicitations, fut qu'il serait permis aux Maures qui le pourraient de fréter des bâtiments à leurs frais pour eux et leur famille. Pedralvi fut chargé de ce soin par Yézid, et il s'entendit avec un capitaine napolitain, Okmpietri, qui, plus d'une fois, avait transporté dans sa tartane, pour le compte de la maison d' Albérique, des marchandises de Cadix à Naples et à Marseille. Par malheur, et pressé par le temps, il ne savait comment former son équipage.

Les marins étaient si rares que le capitaine Giarapietri craignait de n'en pas trouver, lorsque le soir, sur le port, à la posada de la Sirène, rendez-vous ordinaire des matelots, une espèce de contrebandier, au teint basané, aux épaules larges et carrées, lui dit :

— Combien vous faut-il d'hommes pour faire manœuvrer votre tartane ?

— Douze, au moins.

— Vous en aurez quinze.

— Où les trouverez- vous?

— Cela me regarde.

— Il n'y a plus de matelots.

— J'en ferai, s'il le faut; il ne s'agit que de les payer. Que leur donnerez-vous ?

— Vingt piastres à chacun pour aller d'ici à Alger.

— C'est bien. On nous paiera comptant?

— Soyez tranquille : ma tartane est frétée pour le compte de la famille Delascar d'Albérique.

A ce nom, les yeux du matelot brillèrent d'une joie sinistre.

— Le Maure Delascar î s'écria- t-il vivement.

— Lui-même.

— C'est différent; nous ne demandons point de garantie, et au lieu de vingt piastres, nous nous contenterons de la moitié.

— Ah ! dit le capitaine Giampietri avec émotion, je comprends; vous le connaissez, vous ayez fait comme moi des affaires avec d'AIbé-

PIQUILLO ALL1AGA.

rique ou avec les siens, et vous avez envers eux quelques dettes de reconnaissance à acquitter?

— Oui, dit le matelot avec un sourire équivoque, nous avons des comptes à régler ensemble.

— . Qu'à cela ne tienne, reprit Giampietri, je vais en parler dès ce soir à son fils Yézid.

— Non, non... dit le matelot en le retenant, nous réglerons cela à bord. Marché conclu.

— Touchez là!

Tous deux se donnèrent la main et se séparèrent.

Fernand cependant avait couru chez Aïxa.

— Ah! lui dit celle-ci avec tristesse, vous venez me faire vos adieux ?

— Moi, senora, au cou traire!

— Que voulez-vous dire ?

— Que je ne vous quitte plus ! Vous partez, je pars.

— Fernand, lui dit-elle avec émotion, votre rang, vos titres, le nom même que vous portez, tout vous retient en Espagne. Abandonner pour moi votre patrie et la terre où reposent vos aïeux ce serait mal... je ne consentirai pas à un pareil sacrifice !

— Vous perdre, n'en serait-ce pas un plus grand encore ?

— Et puis, continua la jeune fille avec crainte et en même temps avec amour et reconnaissance, oser suivre une exilée, une proscrite, une Maure, n'est-ce pas vous exposer vousmême à voir aussi vos biens confisqués et vos jours proscrits !

— Peu m'importe, si vous m'aimez! Cette demande parut sans doute inutile à

Aïxa, car elle n'y répondit pas, et continua en baissant les yeux :

— Mais chrétien, mais sujet du roi Philippe et soldat de l'Espagne, n'avez-vous pas des sermens et des devoirs à remplir ? vous est-il permis d'y manquer, sans entacher votre honneur de Castillan et de gentilhomme ?

— Ecoutez, lui répondit froidement le jeune homme, j'ai pensé à tout ce que vous me dites là; mais il y a un mot qui a renversé tous mes calculs et mes raisonnemens, ce mot Aïxa, c'est que je vous aime ! non pas que j'entende faire bon marché de mon nom ni de mon honneur ; tous deux vous appartiennent et je dois les défendre, ne fût-ce que pour avoir le droit de vous les offrir purs et intacts. Aussi, croyez-le bien, si l'Espagne était en guerre, si le roi avait besoin de mon bras, si, comme officier, il m'appelait sous ses drapeaux, je ne songerais même pas à résigner mon grade et mes emplois; ce serait, comme vous le dites, entacher mon blason, ce serait donner à la noblesse de Valence et à la grandesse de Crsiiile le droit de m'appeler lâche, et je crois que j'aimerais mieux mourir que de subir un tel affront ; muis, grâce au ciel, le roi Philippe est, en ce moment, en

paix avec toute l'Europe; je puis envoyer ma démission d'officier de ses armées et lui demander la permission de quitter l'Espagne.

Alors...

— Alors ? dit Aïxa en tressaillant.

— Je vous suivrai sur la terre étrangère; le pays où vous vivrez sera ma patrie, et votre sort sera le mien.

Aïxa. atteudrie, lui tendit la main.

— En attendant, poursuivit Fernand, vous ne vous exposerez pas sans moi aux dangers de la traversée ; je pars demain avec vous.

— Non, Fernand, dit Aïxa en baissant les yeux, cela ne se peut pas.

— Qui m'en empêcherait? Duchesse de Santarem, aux jours de votre prospérité, vous m'avez donné votre amour ; vous n'avez plus le droit de le retirer quand vous êtes proscrite et malheureuse, car votre malheur m'appartient, et je le réclame ainsi que votre amour, ainsi que vous-même. Oui, contiuua-t-il avec chaleur, vous ne pouvez refuser ma main, vous devez l'accepter !

— Je ne le puis cependant pas.

Fernand la regarda avec désespoir.

— Pas encore, se hâta d'ajouter Aïxa.

— Et pourquoi ?

— Parce que... pour ce mariage, dit-elle avec quelque hésitation, il faut encore obtenir un autre consentement que le mien.

— Celui de votre père ?

— Non, il le donnera.

— Vous lui en avez donc parlé ?

— Oui. dit la jeune fille en rougissant, à lui, à lui seul ! Mais il est un autre aveu aussi nécessaire, aussi sacré que le sien.

— Et lequel ?

— Celui de Carmen, votre fiancée.

— Elle s'est consacrée à Dieu, elle a renoncé au monde, elle m'a dégagé de ma foi.

— Mais elle ne m'a pas dégagée de ma foi, moi ! s'écria Aïxa, moi qui suis sa sœur et son amie. Elle ne m'a pas donné le droit de Jui enlever celui qui fut son fiancé, celui qu'elle a aimé ; et taut qu'elle n'aura pas elle-même permis et approuvé cette union, je la regarderai comme une trahison envers don Juan d'Aguilar et sa fille.

Elle tendit la main au jeune homme, qui semblait consterné.

— Vous devez me comprendre, Fernand.

— Oui, oui, répondit celui-ci en baissant la tête.

— Eh bien ! au lieu de quitter l'Espagne et de me suivre, ce que je vous défends, vous partirez demain pour Pampelune; vous irez au couvent des Annonciades, trouver Carmen, dont l'année de noviciat doit être près d'expirer, et vous lui direz... toute la vérité.

— Je lui dirai donc que) je vous aime et que vous me l'avez permis.

SEMAINE LITTÉRAIRE

— Non... c'est elle, au contraire, qui vous en donnera la permission.

— Et si elle me l'accorde...

— Vous viendrez me demander ma réponse.

— Où cela ?

— Sur la terre étrangère, où je vous attendrai.

A cet espoir, à ces doux rêves d'avenir qui leur faisaient oublier le présent, les deux amans sentirent leur courage renaître. Eux seuls échappaient à l'exil; ce n'était plus être banni que de l'être ensemble... C'était le temps seul de la séparation qui désolait Fernand. Les journées allaient lui paraître si longues !

— Hâtez donc le départ, lui dit-elle, pour bâter le retour I

Fernand éperdu la pressa contre son cœur.

— Partez, lui dit-elle ; obéissez à votre devoir, et moi au mien. Encore quelques jours d'absence, et puis réunis pour toujours !

Le délai fatal était expiré ; l'édit allait être exécuté. Le quatrième jour, de grand matin, toutes les cloches des églises sonnaient h pleine volée, l'encens fumait dans les temples chrétiens; l'archevêque de Valence, revêtu de ses plus riches habits pontificaux, entonnait dans la cathédrale un Te Deurn solennel, et rendait grâce au ciel de la richesse, de la population et de la prospérité de l'Espagne, détruites par ses soins.

En ce moment s'accomplissait cet acte immense, impolitique, cruel, qui causa dans toute l'Europe un frémissement d'horreur; cet acte que Richelieu lui-même appelle « le plus har- » di et le plus barbare conseil dont l'histoire » de tous les siècles précédens fasse meni tion. i (1)

On voyait arriver des familles entières, de longues files de femmes, de vieillards et d'enfans, abandonnant leurs richesses et leurs foyers; tous, les yeux pleins de larmes et le désespoir dans le cœur, saluaient d'un dernier adieu le beau ciel et les champs de Valence, où ils étaient nés, où ils avaient espéré mourir. Bientôt une foule immense et compacte s'entassa sur le rivage. Plus de cent cinquante mille Maures venant du royaume de Valence étaient rassemblés seulement sur ce point, à droite et à gauche du rivage, les régimens de Castille étaient sous les armes, et une nombreuse artillerie, à laquelle aurait répondu celle des vaisseaux, était prête à foudroyer cette foule inoffensive, au premier mouvement de résistance ou au premier cri de révolte. On n'entendait rien que des pleurs et les sanglots des mûres qui pressaient leurs eufuus contre leur seiu.

Un historien espagnol contemporain fait un portrait sublime de la jeunesse et de la beauté

(1) Mimoirts du cardinal de Richtlitu, tome X. pare

' des femmes maures, se réjouissant, dans l'excès de leur fanatisme, des mauvais traîtemens auxquels elles étaient en proie. De farouches soldats les arrachaient du rivage et les poussaient vers les embarcations, qui presque toutes étaient des bâtimens de guerre et non de transport, et mal disposés pour cet usage; des vieillards, des femmes et des enfaus étaient entassés par milliers dans l'entre-pont des vaisseaux, au risque d'être suffoqués par le manque d'air. Toute réclamation était repoussée, toute plainte était punie. Le frère ou le mari qui osait défendre les siens ou menacer un soldat était sur-le-champ jeté à la mer. Cependant, et pour l'honneur du nom espagnol, hâtons-nous de dire que bien des cœurs généreux désavouèrent et flétrirent ces cruautés, que jusqu'au dernier moment les barons de Valence prodiguèrent leurs consolations et leurs soins à leurs vassaux persécutés. L'édit leur abandonnait une partie des biens de ces malheureux : loin d'user de ce droit barbare, ils permirent aux Maures, non seulement d'emporter avec eux lenrs trésors, mais tous les effets qu'ils pourraient convertir en argent, et de transporter h bord des bâtimens équipés par eux leurs meubles les plus précieux et leurs manufactures. Non contens de cet acte de bonté, ou plutôt de justice, presque tous les barons accompagnèrent leurs infortunés vassaux jusqu'au rivage (1). On se doute bien que Fernand était à leur tête.

Aïxa cependant gnidait les pas de son père, qui s'appuyait sur elle, et ses regards bienveillans, sa voix consolante, ranimaient le courage de ses jeunes compagnes et de ses serviteurs. Arrivés au rivage, où le capitaine Giampietri et son équipage les attendaient, ils regardèrent autour d'eux et furent surpris de ne pas voir Yézid.

— Mon fils !... mon fils !... dit le vieillard, où est- il ?

Pedralvi s'avança et lui dit à demi-voix :

— Ne le demandez pas, maître, ces chrétiens pourraient vous entendre.

Puis, faisant quelques pas en avant et se trouvant seul avec le vieillard et Aïxa, il leur dit:

— Cette nuit, Yézid a reçu un message de la sierra de l'Albaracin. Tout les Maures de la montagne y sont rassemblés. Ils n'ont pas voulu fuir, ils prétendent que retranchés dans ces défilés et ces rochers, ils peuvent défier leurs persécuteurs et venger leurs frères ; ils ont écrit à Yézid : Nous sommes vingt mille, mais il nous faut un chef. Nous t'attendons !

— Il est parti ! dit le vieillard en tressaillant.

— Il a bien fait, mon père ! dit Aïxa ; que Dieu le guide et le protège !

(1) Wateon, tome II, liv. m, page 78.

PIQU1LLO ALLIAGA.

— Je voulais raccompagner, continua Pedralvi ; mais il m'a fait promettre que je tous conduirais jusqu'en Afrique, vous, mon maître, la senora Aïxa et Juanita, et puis après je reviendrai.

— Toi?

— Oui, dès que vous serez en sûreté, je reviendrai près d'Yézid pour me battre à ses côtés, et qui sait ? pour le sauver, peut-être !

D'Albérique et Aïxa pressèrent dans leurs mains celles du fidèle serviteur, puis le vieillard essuyant une larme, la dernière qu'il devait verser sur le sol d'Espagne, leva les yeux au ciel et s'écria:

— Que la volonté d'Allah^spit faite !

— Allah! Allah! répétèrent ses serviteurs en s'élançant avec lui sor le vaisseau, qui, à l'instant même, déploya ses voiles.

Debout sur le pont du navire et agitant son écharpe légère, Aïxa, tant qu'elle put l'apercevoir, salua de loin Fernande.- A lbayda, qui, immobile sur le rivage, contemplait, les yeux pleins de larmes, le vaisseau qui emportait son bonheur. -Longtemps le lourd bâtiment resta en vue, puis, peu à peu, on I» vit blanchir, décroître et disparaître.

Toute l'escadre s'était mise en mouvement.

Ce rivage tout à l'heure si peuplé, si animé, était maintenant désert et aride... Triste coup d'œil ! sinistre emblème ! image de l'avenir de l'Espagne !

Pour obéir aux volontés de sa bien-aimée, Fernand quitta le jour même Valence afin de s*~rendre à Pampeîune ; mais arrivé à Cuença, au moment où il se disposait à franchir l'Albaracin, il fut rejoint par un courrier venant de Madrid et porteur pour lui de dépêches du roi et du ministre.

Que devint-il en les lisant !

On lui donnait le commandement de trois régimens destinés à réduire les Maures qui, sous les ordres de Yézid, venaient de se révolter dans la sierra de l'Albaracin.

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