‹ Piquillo Alliaga; ou, Les maures sous Philippe III (volume 2)Chapitre 61 sur 62 · LA VEILLE D'UNE ÉMEUTE · texte numérisé non relu

LA VEILLE D'UNE ÉMEUTE

C'était une physionomie assez originale pour

So'on ne l'oubliât pas, et après quelques instans e recherches, Alliaga se rappela cette espèce de bête brute, cet Indien à moitié Espagnol, Acalpuco, qui au village d'Aïgador faisait l'office de frère rédempteur, et déchirait, à coups de lanière, ceux que Ribeira avait résolu de convertir.

L'archevêque de Valence Pavait sans doute «mené avec lui et l'avait attaché a l'inquisition. Acalpuco était monté en grade ainsi que son patron. Ce qui étonnait Alliaga, qui connaissait son caractère, c'est qu'il restât seul à se promener dans le jardin, quand les cloches de St- Dotninique avaient appelé depuis longtemps tous les autres moines au réfectoire.

Il en découvrit bientôt le motif.

Un cavalier, enveloppé d'un manteau, s'avança mystérieusement, et de sa cellule, ou plutôt de l'observatoire où il voyait sans être vu. Alliaga reconnut cette fois, sur-le-champ, M. de Latorre, l'ancien valet de chambre du roi, qui parla bas au frère Acalpuco, lui remit un petit papier et disparut.

Quel rapport M. de Latorre avait-il avec ce moine dévoué à Ribeira ? Il pouvait être important de s'en assurer. Alliaga sortit à l'instant de sa cellule et se trouva sur le passage d'Acalpuco, qui revenait du jardin et se rendait dans les appartemens du grand inquisiteur.

— Un mot, mon frère, lui dit Alliaga en découvrant le capuchon du moine et en s'assurant bien qu'il ne s'était pas trompé. Me reconnaissez-vous ?

— Est-il possible ! le seigneur PiquiMo !

— Moi même, à qui vous avez rendu autrefois d'importans services que je n'ai point oubliés, quand vous trompiez pour moi, et moyennant quelques réaux, le curé Romero et monseigneur Ribeira !

— Silence ! dit le moine avec on air d'effroi. Alliaga vit avec plaisir qu'il était toujours

aussi poltron.

— Je serais perdu si l'on entendait ce que vous dites là, car monseigneur le grand inquisiteur a toute confiance en moi.

— Quand vos rapports sont- ils devenus si intimes ?

— Depuis un événement qui a suivi notre départ, un malheur qui devait vous atteindre, et qui, je ne sais comment, est retombé sur monseigneur, lequel, touché de mon désespoir, et voulant ainsi s'assurer à jamais de ma discrétion, m'a donné une bonne place, près de lui, à l'inquisition.

— Laquelle?

— Tortionnaire.

— C'est-à-dire, bourreau.

— Ils appellent cela ici tortionnaire.

— On t'emploie dans la question ordinaire et extraordinaire ?

— Je m'en tire assez bien. Il est vrai que j'ai commencé depuis longtemps. J'ai fait mes études en province au couvent d'Aïgador, à l'œuvre de la rédemption.

— Je lésais.

— Il fallait cela avant d'exercer dans la capitale.

— Tu as encore d'antres emplois : tu reçois des messages pour le compte du grand inquisiteur.

— Qui vous a dit cela ? s'écria Acalpulco en pâlissant.

— - M. de Latorre vient de te remettre on billet.

— Silence ! alors.

— Tu sais que je suis discret, je te l'ai prouvé. Tu vas me donner cette lettre.

— A vous ! jamais!

— Je suis fray Alliaga, confesseur du roi, et je te fais arrêter à l'instant comme coupable d'entretenir des correspondances avec on ancien valet de chambre de Sa Majesté chassé par moi pour crime de trahison.

Acalpuco commença à trembler.

— Monseigneur Ribeira lui-même ne pourrait te sauver, et d'ailleurs il ne le voudra pas dès qu'il apprendra par moi que tu l'as trahi autrefois pour quelques misérables réaux.

— J'ai eu tort, c'est vrai, dit le moine avec componction et repentir ; cela n'en valait pas la peine.

— Je le conçois. Mais aujourd'hui que je suis plus riche, si je t'offrais mieux ?

— Que voulez-vous dire ?

— Que gagnes-tu au service de Ribeira.

— Vingt-cinq ducats.

— Tu en auras cinquante de supplément si tu me 6e rs en même temps.

— Deux maîtres à la fois, c'est bien de l'ouvrage. Qu'est-ce que j'aurai à faire à votre service?

SEMAINE LITTÉRAIRE

— Rien.

— C'est faisable !

— Rien, qu'à te taire; que personne ne puisse soupçouner ce qui se passera entre nous.

— C'est ce que je demande.

— Tu acceptes donc ?

— Qu'ordonnez-vous, maître ?

— Cette lettre que tu as reçue, je la veux !

— La voilà.

— Et voici d'avance cinquante ducats. A quelle heure M. de Latorre vieodra-t-il chercher la réponse ?

— Ce soir, à neuf heures, dans ce jardin.

— Très bien. Tu viendras prendre la mienne, une demi-heure avant.

Acalpuco s'éloigna, et Alliaga, remonté dans son oratoire, s'empressa d'ouvrir ce billet. Il ne portait pas de suscription, mais il était adressé à Ribeira ; il n'était pas signé, mais Alliaga en reconnut l'écriture, qu'il avait vue souvent. Elle était de la comtesse d'Àltamira. La comtesse n'était donc pas morte, comme le bruit en avait couru, et ce mystère annonçait déjà quelque nouvelle trame.

Voici, du reste, ce que disait ce billet :

c Monseigneur,

> Pour échapper aux pièges et à la vengean-

> ce de mes ennemis, qui sont aussi les vôtres,

> je n'ai point démenti le bruit de ma mort. Le

> domestique de confiance qui vous remettra ce i billet connaît seul le secret de ma retraite, et

> sur un mot de Votre Excellence, je serai prête

> à me rendre près d'elle. D'ici là, je dois vous

> prévenir que le peuple, excité par un nommé s Pedralvi et quelques autres agens de fray Luis

> Alliaga, confesseur du roi, veut, à la fuveur 3 d'une émeute, vous enlever, demain, les pri-

> sonniers que vous avez si justement coodam-

> nés au bûcher, et dont la perte assurera le

> triomphe de l'Espagne et le nôtre. Pour dé- » jouer leurs desseins, je puis vous indiquer un s homme de tête et de cœur sur lequel vous 3 pourrez compter. Il y a dans les prisons de 3 l'inquisition un capitaine de navire, le com- 3 mandant du iSan-Lucar, qui, moyennant une s piastre pur tête, fera entrer ce soir dans Pam- 9 pelune deux cents de ses compagnons et plus 3 s'il le faut, déguisés en marchands ou en bour- 3 geois. Ils sont cachés à la montagne avec 9 Ëarbastro, son lieutenant, dans les gorges de 3 Savora, attendant ses ordres, et paraîtront à s sa voix. Profitez, monseigneur, de cet avis 3 important, et n'y voyez que mon dévouement 3 pour Votre Excellence, ainsi que mon zélé 9 pour la foi, dont vous êtes le défenseur. 3

Alliaga relut deux fois, bien attentivement, cet écrit <ef se dit :

— Nos ennemis nous envoient, eux-mêmes, les auxiliaires dont j'avais besoin.

11 se fit ouvrir le cachot où, quelques jours

auparavant, il avait fait enfermer Juan-Baptista. A la vue de son ancienne connaissance, le bandit frémit et crut son dernier moment arrivé. Sa blessure, quoique dangereuse, n'était pas mortelle, mais il comprit qu'on ne lui laisserait pas le temps de la cicatriser et qu'on venait le chercher pour le conduire à l'échafaud. Quel fut donc son étonnement lorsque Alliaga plaça devant lui une plume, de l'encre et du papier, et lui dit :

— Ecris!

Il n'y avait rien à répondre. Alliaga dicta et le capitaine écrivit :

« Mes chers et dignes compagnons, demain 9 je dois être conduit au bûcher... 9

— Ah ! c'est demain ! dit le capitaine en s'interrompant.

Alliaga ne lui répondit pas, mais il lui fit signe de la main de continuer.

Le capitaine obéit.

9 Demain je dois être conduit en grande pro- 9 cession sur la place de Pam pelune. et il y a 9 peu d'espoir, cette fois, que j'en réchappe; 9 cela dépend cependant de vous... 9

Le capitaine s'arrêta encore, contemplant d'un air étonné et curieux Alliaga, qui, gardant le même silence, lui renouvela du geste l'ordre de continuer.

< Vous autres, qui ne craignez ni Dieu ni 9 diable, pouvez seuls me venir en aide et me 9 délivrer. Il s'agit seulement pour cela de 9 vous introduire ce soir dans la ville, déguisés 9 en bourgeois, et demain d'attaquer et de dis- 9 perser la procession, qui ne sera composée 9 que de moines, d'alguazila et de familiers do 9 saint-office. 9

Le capitaine s'efforçait vainement de s'expliquer une pareille épitre ; désespérant d'y parveuir, il y renonça et acheva d'écrire le poslscriplum suivant :

c Comme, malgré l'amitié qui nous lie, vous 9 n'êtes pas des gens h vous exposer pour rien, 9 le porteur, en qui vous pouvez avoir toute 9 confiance, vous remettra d'avance une piastre 9 par tête, ce qui fait deux cents, et autant de- 9 main soir, après le succès de i'expéditioo. 9

— C'est donc sérieux ? dit le capitaine en laissant tomber ses bras de surprise.

— Signe, lui dit froidement Alliaga.

— Quoi ! vraiment, s'écria le bundit, en signant effrontément Juan-Baptista, capitaine du SanLucar; quoi! c'est toi, Piquillo, qui consens à me délivrer. 1 Tu es donc bien généreux ou tu as bien besoin de moi ? Tant mieux, j'en serais enchanté; car, quoique ennemis, on se rend justice et on s'estime.

Alliage, sans lui répondre, plia la lettre, la cacheta et la plaça devant le bandit pour qu'il y mit l'adresse.

— Ah ! s'écria le bandit, je comprends enfin ; vous voulez connaître ainsi la retraite de mes compagnons et me forcer à vous les livrer.

Deux cents gaillards, dont le voisinage redoutable inquiète la sainte-hermandad !

Ailiaga haussa les épaules, et Juan Baptista continua tranquillement :

— C'est une affaire comme une autre.

Voyons, parlons franchement. Je ne demande pas mieux que de vous les vendre tous jusqu'au dernier, cela dépend du prix. Que me donnezvous pour vous désigner le lieu de leur retraite ?

Ailiaga, le regardant avec mépris, lui montra du doigt la lettre et lui dicta l'adresse suivante :

c Au senor Barbastro, lieutenant de marine, i dans les gorges de Savora, aux environs de Pampelune. >

Cette fois, toute la pénétration de Juan- Baptista fut en défaut ; et, tout en écrivant, il ne put que répéter :

— Je t'estime, Piquillo ! c'est plus fort que moi! je t'estime! sans compter que tu as commencé avec moi, ça ne s'oublie pas! et depuis, nous avons, chacun de notre côté, fait bien du chemin... tu as fait le plus beau !... j'en conviens.

Sans écouter plus longtemps le capitaine, et sans daigner lui répondre un seul mot, Ailiaga prit la lettre et sortit. La porte du cachot se referma sur le fils de la Geronima, sur le descendant des ducs de Santarem, qui, plongé de nouveau dans l'obscurité, resta livré à ses réflexions morales et autres.

La lettre du capitaine fut remise à Pedralvi, qui, bien armé et muni d'une bourse de deux cents piastres, sortit de Pampelune le soir même, et m* rendit aux gorges de Savora, pour s'entendre avec le nouveau corps d'armée qu'il allait prendre à sa solde.

Huit heures sonnèrent au couvent de Saint- Dominique. Une demi-heure après, Acalpuco était à la porte de son nouveau maître. Celuici lui donna ses instructions, non par écrit, mais de vive voix, les lui fit répéter deux fois, et descendit après avec lui dans les jardins de l'inquisition.

Acalpuco se plaça près du bosquet où il était le matin, et immobile attendit M. de Latorre. Ailiaga s'était caché dans l'épaisseur du massif, a deux pas de son nouveau serviteur, et tenait dirigé contre lui un pistolet, que celui-ci ne pouvait voir, attendu l'obscurité, mais il croyait toujours en sentir le canon effleurer ses reins.

A neuf heures précises, une petite porte en bois noir, garnie de lames de fer, s'ouvrit non loin du massif, et M. de Latorre parut enveloppé de son manteau. En deux pas, il fut près a" Acalpuco.

— Eh bien ! quelle nouvelle ?

— Le grand inquisiteur a reçu la lettre de votre maîtresse, répondit le moine d'une voix un peu tremblante. Il m'a dit de vous dire qu'il ferait usage du bon avis qu'on lui donne.

— Très bien !

— Qu'il ne répond point par écrit, parce que, dans sa position, il ne le peut pas.

— Je comprends.

— Mais que demain soir, à pareille heure, il attendra madame la comtesse.

— Je le lui dirai.

— C'est moi qui serai chargé de la recevoir ici et de la conduire chez monseigneur.

— A merveille. Bonne nuit, frère Acalpuco.

— Bonne nuit, seigneur de Latorre.

Le valet de chambre s'éloigna. La porte des jardius se referma sur lui, et Acalpuco, à peine encore revenu de son émotion, se retourna vers le massif, et dit à demi-voix :

— Est-ce bien, mon maître ?

— ■ Oui. Retire-toi maintenant, et songe à tes promesses, sinon je n'oublierai pas les miennes.

Une heure plus tard, toutes les lumières étaient éteintes dans le palais de l'inquisition, et chacun se préparait aux grands événement du lendemain.

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