LA PROCESSION
La journée s'annonça sombre et triste. Pas un rayon de soleil; le ciel était couvert de nuages épais ; bientôt la pluie commença à tomber et ne cessa point de toute la matinée. C'était une circonstance fâcheuse pour Ailiaga et pour sps amis, qui avaient besoin d'un grand concours de monde, et la foule hésite à sortir de chez elle quand il fait mauvais. Les plus belles émeutes se font par le beau temps.
Pendant la nuit, et par les soins de l'inquisiteur, le bûcher s'était élevé sur la grande place de Pampelune; un triple rang de soldats de la Sainte Hermandad en défendait les approches, et permettait aux gens du saint tribunal de s'occuper des apprêts du supplice. Acalpuco était à son poste et donnait ses ordres comme premier tortionnaire, c'est à dire bourreau du saint-office. Il avait déjà commencé à allumer le bûcher, qui, vu la pluie continuelle, avait grand'peine à s'enflammer.
Toutes les cloches de Pampelune sonnaient a grande volée. Le peuple, malgré le mauvais temps, commençait à se répandre dans les rues, mais chacun se regardait en silence et avec crainte; il semblait que l'approche du moment fatal eût glacé tous les courages et paralysé les bruyantes résolutions de la veille.
Ailiaga, quoique saisi d'une angoisse mortelle, était animé et soutenu par les dangers mêmes qu'il allait courir, par les chances de l'entreprise dont il était l'âme et le chef; et puis son parti était pris : il savait bien qu'il délivrerait Aïxa et Yézid ou qu'il mourrait avec eux. Le plus à plaindre de tous était le malheureux roi,
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à qui il n'était pas permis d'agir, et qui, en proie aux douleurs et aux appréhensions les plus vives, ne pouvait influer en rien sur les évènemens et se voyait forcé de les attendre. Retiré dans l'endroit le plus reculé de son palais, à genoux dans son oratoire, il tremblait et priait pour la duchesse de Saotarem, et lorsque, le matin, Alliaga entra chez lui, il crut voir un ange sauveur; il n'espérait pas encore de nouvelles, mais il voulait du moins parler de la duchesse de Santarem, de son amour et de ses craintes pour elle.
— Courage, sire, courage ; il y a bon espoir, nous délivrerons Aïxa, je vous le promets.
— Et par quels moyens ?
— Votre Majesté peut s'en rapportera nous.
Les projets du grand inquisiteur seront déjoués.
— A la bonne heure ; mais en respectant l'inquisition, entendez-vous bien ?
— Oui, sire.
— Pas d'éclat, pas de scandale.
— Nous y tâcherons, sire, la procession va se mettre en marche ; je cours au milieu du danger.
— Et moi je vais prier, dit le monarque.
Et il retourna à son oratoire.
Cependant midi venait de sonner à toutes les
paroisses de la ville. Le peuple, rassemblé depuis long-temps devant le palais de l'inquisition, s'animait, s'exaltait par ses discours, par ses cris, et plus encore par sa masse elle-même.
Un grand rassemblement se croit toujours la majorité, et la majorité a toujours raison.
— Oui! criait-on, puisqu'ils ne veulent écouter aucun accommodement, nous ne devons pas céder.
— On doit nous livrer les prisonniers, nous les aurons !
— On ne les conduira pas au bûcher!
— Certainement, nous ne devons pas les laisser brûler; ce serait reconnaître la juridiction ecclésiastique!
— Et d'après la juridiction civile, ils doivent être attachés au gibet.
— Qui, et par nous! C'est notre droit! notre privilège !
— Vivent nos libertés!
— Et puisqu'ils ont établi un bûcher sur la grande place...
— En es- tu sûr?
— Je l'ai vu.
— ■ Nous irons le voir aussi, n'est-ce pas, ma commère ?
— - Certainement; c'est ce bucher-là qui est pour nous une injure.
— C'est un affront pour toute la ville de Pampelune.
— Et nous devrions, à notre tour, élever ici deux potences, en face le palais de l'inquisition, pour les narguer.
— C'est une idée !
— Afin que Ribeira lea voie en sortant.
— Est-ce que tu crois qu'il sortira, lui et la procession ?
— Cela se pourrnit bien.
— Il n'osera pas ! il n'osera jamais, j'en suis certain; la preuve, c'est que midi va sonner et les portes de l'inquisition ne sont pas seulement ouvertes.
— Et elles ne s'ouvriront pas. Ils ont peur de nous ; ils savent bien ce qu'est le peuple de Pampelune. Ce n'est pas à lui qu'il faut s'attaquer.
— Oui. oui, ce n'est pas nous qu'il faut braver, répéta la foule; nous ne sommes pas endura ns! qu'ils viennent, s'ils l'osent! qu'ils viennent!
En ce moment, les deux grandes portes du palais s'ouvrirent. Le grand inquisiteur, don Juan de Ribeira, archevêque de Valence, parut dans tout l'éclat et la majesté de ses habita pontificaux. Les principaux membres du saintoffice le précédaient et le suivaient. Alliaga était à ses côtés. Devant eux marchaient la croix sainte, des milliers de cierges, des flambeaux, des prêtres récitant des prières, et au dessus de leurs têtes se balançait la bannière de Saint-Dominique.
A cette vue, par un mouvement involontaire, instantané, aussi rapide que la pensée, tout le peuple se précipita à genoux et baissa la tête ; un silence profond avait succédé au tumulte et le respect aux menaces.
Ribeira promena sur la foule prosternée un regard d'orgueil et de mépris, lui jeta sa bénédiction, et, lançant à Alliaga un coup d œil de triomphe, fit signe au cortège de continuer sa marche.
Derrière eux s'avançaient les deux prisonniers, dont il était impossible de distinguer les traits, car ils étaient couverts du carracha et du san-benito, qui cachaient leur taille et leur figure. Aïxa et Yézid étaient chacun entre deux moines aux formes vigoureuses et athlétiques qui veillaient sur les prisonniers et en répondaient corps pour corps. La marche était terminée par un détachement nombreux de familiers du saint-office, armés de piques, de hallebardes et de pertuisanes.
Le peuple s'était relevé après le départ de Ribeira, et encore sous l'impression du respect, il continua à garder le silence à la vue de ces armes qui, de loin, avaient un aspect d'autant plus redoutable, qu'on ne voyait pas les soldats qui les portaient.
Le seul mouvement qui se fit dans la foule fut produit par les curieux, qui abandonnèrent la place de l'inquisition, et coururent par des rues détournées pour apercevoir de nouveau le cortège sur un autre point.
A la vue de ce premier échec, Alliaga avait pâli, mais il avait cherché à cacher son trouble aux yeux de l'inquisiteur, qui l'observait. Le cortège continua sa marche solennelle. Par-
tout le même calme, partout uo morne silence. On voyait bien sur chaque visage un air d'indignation et de colère, mais de colère concen trée, qui n'osait se manifester. Alliaga n'apercevait aucune figure de connaissance; seulement, au coin de la rue de la Taconnera, il aperçut Gongarello monté sur une borne. Ses traits respiraient un air séditieux : mais au moment où le cortège passa, il ôta brusquement son chapeau, et tout en s'inclinent, il murmura entre ses dents :
— Les lâches ! pas un seul n'ose se prononcer !
Le pauvre Gongarello n'était pas seul à penser ainsi; ses voisins étaient comme lui indignés, et tous, au passage du cortège, saluaient et baissaient les yeux.
Alliaga pouvait se soutenir à peine ; il sentait ses genoux fléchir. Encore une rue, et on allait arriver ù la place où s'élevait le bûcher. Il délibérait en lui-même si, la croix à la main, il ne fallait pas s'élaucer au milieu du peuple, l'appeler à la révolte et se mettre à sa tête. Il s'était arrêté à ce parti et allait l'exécuter, lorsqu'à l'entrée de la rue le cortège fut entravé un instant par un homme du peuple qui traînait une petite charrette de légumes et qui n'avait pu se ranger assez tôt. Les alguazils et les familiers du saint-office voulurent le forcer à presser le pas. il tomba ; sa charrette renversée intercepta le passage et fit refluer une partie du cortège, parmi lequel commença à se mêler quelque désordre.
Ribeira, furieux, fit signe d'avancer. Les familiers frappèrent alors avec le bois de leur hulleb.mli' le paysan, qui était resté a terre et qui sembluit ne pouvoir se relever; mais à ces coups de bâton rudement assénés, le blessé se retrouva sur ses pieds avec une promptitude extraordinaire ; il étendit à terre, d'un coup de poing, celui qui venait de le frapper, et voyant un de ses compagnons baisser sa hallebarde pour le percer de part en part, il détourna de la main gauche l'arme meurtrière, tira de sa main droite un pistolet, renversa a ses pieds le soldat du saint-office, puis, se tournant vers la foule, il s' écria à haute voix :
— Aux armes! mes amis! on tire sur les bourgeois de Pampelune !
A ce cri, répondit un cri général. Excepté les familiers du saint-office, personne n'avait vu le coup de feu, tout le monde l'avait entendu, ainsi que l'exclamation de Pedralvi, car c'était lui.
— C'est peu d'en vouloir à nos privilèges, continuât il, on en veut à nos jours. Défendons-les ! défendons nos droits ! vivent les fueros!
— Vivent les fueros! répéta la multitude, comme si elle n'eût attendu que ce moment pour laisser éclater son opinion.
— Vivent les fueros ! cria de toutes ses for-
ces Gongarello, qui était resté sur sa borne et qui mêla sa voix retentissante à celle de ses voisins.
Ribeira ne répondit à ces vociférations qu'en saisissant lui-même l'étendard de Saint-Dominique.
— En avant, dit-il, le saint lui-même saura bien nous faire un passage.
En effet, à mesure que la bannière s'avançait, le peuple se reculait devant elle en criant: Vivent les fueros ! mais sans autre manifestation plus hostile.
Tout à coup plusieurs bandes de bourgeois d'assez mauvaise mine se précipitèrent résolument au milieu du cortège en criant :
— A bas l'inquisition !
Le peuple répéta comme eux .
— A bas l'inquisition !
— Mort aux inquisiteurs ! répondit Pedralvi.
Et un hurlement épouvantable s'étendit au
loin sur toute la ligne que tenait la procession :
— A nous les prisonniers ! enlevons les prisonniers ! Justice! justice! faisons-nous justice nous-mêmes !
En un instant le peuple, se ruant sur le cortège, l'avait rompu et dispersé en vingt endroits. Les alguazils, les familiers du saintoffice, effrayés, poursuivis, se sauvaient dans toutes les directions; quelques-uns par dévouement, d'autres perdant la tête et ne sachant où se réfugier, avaient entouré le grand inquisiteur, qui, furieux, lançait sur la multitude l'excommunication. Foudre inutile qui se perdait dans les airs et dans le tumulte.
Alors Ribeira, cédant à sa colère, n sa haine, h toutes les passions brûlantes qu'excitait en lui l'orgueil humilié, ordonna aux ballebardiers qui l'entouraient de se frayer un passage, «'importe à quel prix.
— Frappez! frappez! criait-il. Mort aux hérétiques, quels qu'ils soient !
Dans ce tumulte, des femmes et des enfan3 furent blessés, et le prélat répétait :
— Frappez!
— Sois donc obéi, murmura eu lui-même Pedralvi, qui venait de se glisser dans la foule, et qui, s'approchant du grand inquisiteur, lui dit:
— Au nom de nos frères dépouillés et proscrits, je t'apporte ce que tu leur as laissé, la veugeance !
Et comme un homme qui acquitte un vœu, il frappa le prélat en s'écriant :
— Et de deux ! mes frères ! encore un grand inquisiteur que je vous envoie !
Le prélat tomba, et avec lui l'étendard de Saint-Dominique. A ce dernier coup, la déroute de l'inquisition fut complète.
Mais le danger n'était plus là. Alliaga Pavait déjà compris, et depuis long-temps il s'était élancé vers l'extrémité du cortège, pour courir au secours d'Yézid et d'Aïxa.
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Le mouvement du peuple, préparé et secondé par les compagnons de Juan-Baptista, avait été si prompt et si terrible, que les piques, les hallebardes et les rertuisnnes des fnmiliers du saint-office n'avaient pu l'arrêter un instant. Les milices de l'inquisition avaient été dispersées, et plusieurs cavaliers qui, depuis le moment où le cortège était sorti de l'inquisition, n'avaient pas quitté des yeux les deux condamnés, les arrachèrent des mains de leurs gardiens et les entraînèrent.
— Venez, venez, mes amis, suivez- moi, disait Ton d'eux.
C'était la voix de Fernand d'Albayda. Mais le fatal costume dont les prisonniers étaient revêtus était malheureusement trop visible pour ne pas être aperçu par la foule, qui, les désignant du doigt, s'attachait à leur poursuite en disant:
— Nous les tenons ! ils sont à nous ! A nous d'en faire justice ! Vivent les fueros !
Fernand et ses amis, qui avaient rebroussé chemin, se trouvaient alors près de la place de l'Inquisition, et comme ils la traversaient, un autre flot de peuple leur ferma le passage. Ils furent bien forcés de s'arrêter. Il y avait en face le palais du saint-office une espèce d'é choppe occupée par un écrivain public et formant un angle. C'était le seul retranchement qui s'offrit à leurs yeux. Ils placèrent les deux prisonniers dans cet angle, se mirent devant eux et tirèrent leurs épées.
Ce n'était plus coutre l'inquisition, c'était contre un ennemi bien plus redoutable qu'il fallait défendre Yézid et Aïxa, c'était contre le peuple déchaîné, furieux, qui de tous les points de la place accourait enivré de son triomphe.
— Au gibet ! au gibet ! les Mauresques ! les hérétiques au gibet ! criait on de toutes parts. Elevons la potence en face le palais des inquisiteurs, pour leur apprendre à respecter nos droits.
Ils s'arrêtèrent cependant en voyant Fernand d'Albayda l'épée à la main ainsi que quelquesuns de ses officiers, au nombre desquels était Fidalgo d'Estremos. Ceux-ci portaient, non pas l'habit militaire, mais le costume de ville. Ce n'était pas la robe de moine, ce n'étaient pas des ennemis, le peuple leur cria:
— Retirez-vous, seigneurs cavaliers. Place à la justice du peuple !
— Nous n'abandonnerons point des malheureux, répondit Fernand ; vous êtes vainqueurs de l'inquisition, cela doit vous suffire. Laisseznous le passage libre; ne nous forcez pas a nous défendre contre vous.
Ces paroles, qui auraient peut-être désarmé les premiers assaillans. n'étaient point entendues de ceux qui étaient plus loin derrière eux, gens de sac et de corde, qui ne demandaient que sang et pillage. C'étaient les compagnons
de Julien-Baptista; ils excitaient et secondaient la fureur du peuple; aussi, malgré sa vaillance et celle de ses compagnons, Fernand d'Albayda allait être indubitablement massacré par la multitude, lui et ceux qu'il voulait défendre.
C'est en ce moment qu'Alliaga arriva au palais de l'inquisition. Du haut des marches du portique principal, il embrassa la place tout entière et vit l'étendue du danger. Quelques membres et familiers du saint-office l'avaient accompagné, poursuivis parle peuple. Pedralvi et ses compagnons venaient de le rejoindre.
Il leur montra du doigt les furieux qui entouraient Fernand d'Albayda, et leur dit :
— C'est là qu'il faut mourir! marchons !
Mais déjà Pedralvi avait reconnu de loin, à
la plume rouge de son chapeau, l'ami de Juan- Baptista, le lieutenant Barbastro, avec qui il avait traité la veille au soir aux gorges de Savora; il en conclut sans peine que ceux qui l'entouraient étaient ses compagnons. Il fendit la foule et dit à l'oreille du bandit :
— Que faites-vous, lieutenant ! à quoi vous amusez vous là ! On transporte Juan-Baptista dans la prison de l'hôtel de ville. Vous pourrez le délivrer encore en prenant par la grande rue de la Taconnera. Courez vite!
Quelques minutes après, Barbastro et son escorte avaient quitté la place de l'inquisition, enlevant ainsi au peuple son principal allié et à Fernand d'Albayda ses adversaires les plus redoutables.
Au même moment, une masse d'alguuzils et de familiers du saint-office arrivaient en déroute de toutes les rues environnantes, cherchant un refuge naturel dans le palais du saintoffice.
— Lâches que vous êtes! leur cria Alliaga; indignes soldats de la foi ! vous fuyez la hallebarde à la main ! Où est le grand inquisiteur votre chef?
— Blessé, peut-être mort ! répondirent-ils en faisant le signe de la croix.
— Et vous l'abandonnez, ainsi que la bannière de Saint- Dominique, ainsi que les prisonniers que vous deviez défendre, et qu'on va massacrer à vos yeux! Allons, aurez- vous du moins le courage de me suivre ?
Et il s'élança à leur tête au secours de don Fernand et de ses amis.
La foule qui remplissait la place, composée de bourgeois, presque sans armes, abandonnée par Barbastro et ses compagnons, repoussée vivement par Fernand, attaquée avec vigueur par Alliaga et les siens, regardait déjà de quel côté la retraite serait le plus facile, lorsqu'elle fut totalement démoralisée par un cri terrible, le cri de Sauve qui peut ! que Pedralvi répéta dans les rangs. Une partie se précipita du côté de la Taconnera, tandis que l'autre moitié remontait la place et faisait bonne contenance,
attendant des rues adjacentes des renforts qui lui arrivaient à chaque instant.
La milice du saint-office se dirigea alors vers les prisonniers, que d'Albayda voulait également défendre contre eux. A la vue d'Alliaga, il s'arrêta, et celui-ci lui dit vivement à voix basse:
— La retraite est pour vous impossible; vous ne pourriez jamais sortir de la ville avec Aïxa et moi je réponds d'eux maintenant, remettezles-moi.
— A l'instant même, et leur serrant la main, il se mit à côté d'eux, au milieu de ses soldats en robe noire, remonta la place de l'Inquisition, gravit les degrés du portique au moment où le peuple revenait en foule, assura la retraite de ses troupes et de ses prisonniers, et rentra le dernier dans le palais, dont les portes de fer retombèrent sur lui.
Environné de tous les membres du saint-office, Alliaga ne pouvait se jeter dans les bras d'Yézid et d'Aïxa. 11 donna ordre au frère Acalpuco, qui faisait partie de eette retraite, de conduire les prisonniers dans une chambre qu'il lui indiqua. Puis, se retournant vers les principaux membres et les familiers du saint-office, qui après de semblables fatigues croyaient pouvoir se reposer.
*— Nous ne laisserons point le grand inquisiteur et la bannière de Saint- Dominique au pouvoir du peuple, ce serait )x>ur nos ennemis trop de gloire et pour nous trop de honte.
— Que voulez- vous faire? lui dirent ses collègues.
— On m'accusait dernièrement, répondit-il, d'abandonner les droits de l'inquisition, je prouverai que personne plus que moi ne tient à défendre son honneur et sa dignité.
A l'instant même, et suivi de toute la milice du suint- office, il sortit par la porte secrète, celle des jardins, que nous connaissons déjà, et par une marche adroite dans des rues détournées et alors presque désertes, il se porta rapidement sur le champ de bataille à l'endroit où le prélat était tombé sous un poignard inconnu.
La foule du peuple qui était restée auprès de lui, inoffensiveetlui portant des secours, s'enfuit effrayée à l'aspect de ce déploiement de forces inattendues; chacun des curieux s'empressa de disparaître, sans même retourner la tête, craignant qu'on ne l'accusât d'avoir été auteur, complice ou même témoin d'un crime aussi grand.
On transporta sur un brancard emprunté au seigneur Terceiro, tapissier voisin, don Juan de JRibeira, qui venait de reprendre connaissance, et on releva l'étendard de Saint-Dominique, tombé à côté de son chef. Les principaux inquisiteurs voulaient qu'on retournât au palais par la porte secrète qui donnait sur les jardins.
— La bannière de Saint-Dominique ne se cache pas et ne peut rentrer que par la ^grande porte, répondit Alliaga.
La procession se remit donc en marche, et arriva en bon ordre sur la place du palais.
En effet, à la vue de leur ancienne idole, du grand inquisiteur vaincu et blessé, à la vue du saint étendard objet de son respect, un morne silence régna dans cette foule tout à l'heure si bruyante. Les portes de fer s'ouvrirent de nouveau, et l'inquisition, sans être troublée dans sa retraite, ramena dans son camp son général, ses étendards et ses prisonniers ; c'étaient presque les honneurs de la guerre. Mais le peuple, au moment où son redoutable ennemi était disparu, avait poussé des cris de joie en signe de triomphe.
Des deux côtés on se regardait comme vain-
5ueurs; des deux côtés on chantait le Te Jcum.
On n'était cependant qu'au milieu de cette mémorable journée.
le soir de l'émeute.
Le peuple ne comptait pas en rester là. Il avait mis l'inquisition en déroute, mais il n'avait pas eu satisfaction, on ne lui avait pas livré les prisonniers, on n'avait pas reconnu ses doits, et les groupes recommencèrent à se former plus tumultueux que jamais, non-seulement autour de l'inquisition, mais près du palais du roi. Et ce n'était plus seulement à don Juan de ftibeira, mais au duc d'Uzède et au roi lui-même qu'on demandait justice.
D'un autre côté, l'inquisition ne pouvait plus céder : ce n'était pas qu'au fond du cœur les principaux membres du saint office, effrayés des désastres de la matinée, ne demandassent peut-être pas mieux que de capituler avec leur fierté et de livrer au peuple les piisonniers, cause d'une si déplorable collision ; mais Alliaga, qui comprenait tout le danger d'une telle condescendance, leur rappelait à chaque instant l'honneur de l'inquisition, et jamais, ils étaient obligés eux-mêmes d'en convenir, il n'avait été si bien défendu.
La blessure de don Juan de Ribeira n'était pas mortelle ; ce qui pouvait la rendre dangereuse, c'était l'état d'exaspération où il se trouvait et qui lui donnait une fièvre ardente. En proie au délire, il était incapable de rien entendre, ni même de reconnaître aucun de ceux qui l'entouraient ; et cependant on ne pouvait, dans les circonstances difficiles où l'on se trouvait, rester sans un chef.
Cette place temporaire offrait trop de périls, pour éveiller les ambitions, et, sous l'influence des dangers que l'on avait à courir, on décerna,
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d'une voix unanime, l'autorité suprême à fray Luis Alliaga, confesseur du roi.
— J'accepte, répondit celui-ci, à condition qu'on me donnera un pouvoir absolu, et que je serai seul maître d'agir comme je l'entendrai tant que le danger existera.
Cette dernière phrase lui assurait l'obéissance de chacun, et l'on s'empressa de prêter entre ses mains le serment qu'il exigeait.
— Bien, dit-il, je vous promets que demain tout sera terminé sans por.er atteinte aux privilèges et à l'honneur de la sainte inquisition.
Il donna alors des ordres pour que le lende main, au point du jour, deux bûchers fussent élevés dans la grande place de Pampelune.
Il se rendit de là chez le roi. Le monarque, tout pâle encore et tout effrayé des évènemens de la journée, se les faisait raconter par le duc d'Uzéde, lequel avait totalement perdu la tête. Il voulait absolument faire entrer des troupes dans la ville, la mettre à feu et à sang pour as surer la tranquillité publique et d'une émeute, faire peut-être une révolution.
— Sire, dit froidement Alliaga, si Votre Majesté et monsieur le duc veulent me donner pleins pouvoirs, je me fais fort d'apaiser dès demain l'émeute, de donner satisfaction au peuple de Pampelune et de lui faire crier: Vive le roi ! vive l'inquisition !
— C'est justement ce que je veux, ce que je demande, pas autre chose ! dit vivement le roi, et d'avance j'approuve.
Le duc consentit également et se retira.
— Mais, dit le roi à Alliaga quand ils furent seuls, tu sais cependant que ces furieux osent parler de gibet et de potence, et que l'inquisition tient toujours à ses bûchers. Comment feras-tu alors pour leur arracher la duchesse de Santarem ?
— ■ Elle sera sauvée, je vous le jure, ainsi que son frère Yézid. Que Votre Majesté s'en repose sur moi et dorme tranquille.
Il n'était encore que cinq heures du soir, et l'agitation régnait plus forte que jamais dans les rues de Pampelune ; tout annonçait une soirée et surtout une nuit terribles ; chacun tremblait que le peuple ne se portât aux plus grands excès. On craignait même qu'il n'incendiât le palais du roi ou celui de l'inquisition. Le couvent des Auoonciades les avait mis en goût.
Alliaga fît prier les députés des notables de vouloir bien se rendre dans la sa' le du conseil ; il les reçut lui-même et leur fît un accueil aussi
Êracieux que celui de Kibeira avait été dur et autain.
Il leur déclara que le roi, que l'inquisition elle-même, sans faire l'abandon total de ses droits, reconnaissaient cependant ceux du peuple, et il termina son discours en leur disant:
— Vous pouvez demain, au point du jour, faire élever deux gibets sur la grande place de Pampelune.
Alliaga avait bâte de faire un autre usage de son pouvoir. Grand inquisiteur par intérim, tout lui obéissait, et depuis les principaux membres du tribunal jusqu'aux derniers porte-clefs, chacun s'iuclinait devant lui, chacun exécutait ses ordres, sans en chercher le motif; le grand inquisiteur n'en devait à personne, du moins dans l'intérieur du palais : c'était, depuis saint Dominique, l'usage établi.
Alliaga se fit ouvrit, non le cachot, mais l'appartement où il avait fait renfermer Yézid et Aïxa. Pour tous les deux, séparés depuis si longtemps, c'était déjà un grand bonheur d'être réunis ; mais quand ils virent entrer Piquillo, quand la porte se fut refermée sur lui. tous trois se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et fondirent en larmes. '
Que de chagrins ils avaient traversés, que de douleurs ils avaient subies, que de ebangemeos dans leurs destinées depuis la dernière foie qu'ils s'étaient vus !
C'étaient les cachots de l'inquisition qui réunissaient toute la famille d'Albérique, naguère si brillante, aujourd'hui si misérable. Qu'il y avait loin de ce lugubre appartement, de ces fenêtres sombres et grillées au riant aspect du Val-Paraiso, aux délices de la vallée du Paradis. Se tenant les mains et se regardant tristement, ils eurent, sans doute. In même pensée, car ils s'écrièrent tous les trois :
— Mon père !
— Où est- il ? s'écria Alliaga, où l'avez-vous laissé 1 et. loin de nous, que lui reste t-il ?
— Il ne lui reste pas même un tombeau ! répondit Aïxa. C'est dans les bras de sa fille qu'il a été massacré. Les flots de la mer ont reçu son corps, et il ne reposera point sur la terre d'Es|)Hgne, qu'il aimait tant !
Elle lui raconta alors les derniers crimes de Juan-Baptista
— Ah ! dit Alliaga en levant les yeux au ciel» mon père, vous serez du moins vengé !
Les momeos étaient précieux; il n'avait que le soir de cette journée pour tout dUposer. II rassura Aïxa et Yézid, leur promit que le lendemain ils seraient libres tous deux, et tous deux loin de Pampelune. Il remettait à leur parler plus tard de ses plans, de ses espérances et du projet qu'il n'abandonnerait jamais de rendre à ses frères leur patrie.
Il embrassa de nouveau son frère et sa sœur bien aimés, et malgré 1 heure, qui le pressait de partir et d'aller veillera leur délivrance, il ne pouvait se résoudre à quitter Aïxa.
Seulement alors, et à la faible lueur de la lampe qui éclairait ce vaste appartement, il s'aperçut pour la première fois du changement de ses traits et recula effrayé. Hélas! tant de tourmens l'avaient accablée, les scènes horribles du vaisseau, celles du couvent des Annonciades et celles de cette journée, le bûcher dressé pour elle» les cris, les outrages, les menaces de la
PIQUILLO ALLIACA.
multitude, c'était plus qu'une femme n'en pouvait supporter, et Aïxa y avait résiste, et son courage, plus grand que ses forces, l'avait soutenue jusque-là.
— Ma sœur ! s'écria Alliagn, ma sœur, tes maux vont finir !
Elle le remercia d'un sourire mélancolique et doux, et lui dit:
— Oui. bientôt... bientôt, je l'espère.
Alliaga courut s'entendre, pour le lendemain,
avec Fernaud et Pedralvi. Les troupes du capitaine Juan-Baptista et le lieutenant Barbastro furent soldés, licenciés, et le soir même sortirent de la ville, qui depuis leur départ commença à jouir d'une tranquillité complète.
Une grande partie des rues étaient illuminées; les bourgeois circulaient d'un air radieux et épanoui, se prélassant dans leur triomphe et se félicitant de la vigueur déployée par la bourgeoisie de Painpelune, vigueur qui assurait à jamais le maintien de leurs fueros. G in es Pérès de Hila et son compère Truxillo ne pouvaient su (Tire aux félicitations et aux poignées de mains du quartier, et les deux héros de cette ovation populaire répondaient nvec une fierté modeste :
— Que voulez vous! quelque pacifique que l'on soir, il y a des occasions où un citoyen doit se montrer !
Alliaga était rentré depuis longtemps au palais du saint office. Acalpuco, à sou poste, dans les jardins de l'inquisition, attendait, près de lu petite porte lu comtesse d'Altamira. qui, enveloppée de sa monte, parut au second coup de neuf heures.
Elle suivit Acalpuco. I) marchait devant elle et la conduisait, par des détours qu'elle avait déjà parcourus, au cabinet de don Juan de Ribeira, qu'elle connaissait parfaitement.
Elle ouvrit la porte, qui se referma sur elle, et s'avança, d'un pas ferme et dégagé, vers le grand inquisiteur, qui, assis et le front baissé, travaillait devant 6on bureau. Il leva la tête.
La comtesse poussa un grand cri et s'arrêta immobile : elle venait de reconnaître Piquillo Alliaga.
Il lui fit sigue de la main de s'asseoir sur un fauteuil qui était vis-à-vis du sien; elle balbutia d'un air interdit :
— Pardon, mon frère, je venais pour parler au grand inquisiteur...
— Vous êtes devant lui. Je suis dans ce moment nommé à sa place par les membres du saint-office, mes collègues, et. leur choix unanime a été approuvé par le roi. Vous pouvez donc me dire ce que vous aviez à confier au grand inquisiteur.
— Je n'ai rien à dire à Piquillo Alliaga, répliqua la comtesse avec dédain.
— C'est à lui alors de vous parler, dit le nouvel inquisiteur d'une voix grave et solennelle ;
vous répondrez après, madame, si vous le pouvez.
De nouveau il lui fit signe de s'asseoir, et cette fois, d'une geste et d'un air si imposant que la comtesse étonnée se laissa tomber sur le siège, qu'on lui désignait.
Seulement alors elle s'aperçut qu'elle était sur une espèce de sellette qui servait d'ordinaire aux accusés.
Elle tressaillit, et Alliaga, sans faire attention à son trouble, continua d'une voix lente, distincte et accentuée :
— Moi, grand inquisiteur, je vous accuse d'avoir voulu vous défaire par le poison d'Aïxa, duchesse de Santarem, ainsi que vous en êtes convenue vous-même avec moi.
Je vous accuse d'avoir, en voulant attenter aux jours de cette jeune fille, donné la mort à votre souveraine, Marguerite d'Autriche, reine d'Espagne, ainsi que le prouve cet écrit, signé par le révérend père Jérôme et le frère Escobar y Mendoza, vos deux directeurs.
Je vous accuse d'avoir payé le capitaine Juan- Baptista et son lieutenant Barbastro, dont voici la déclaration, pour incendier le couvent des Annonciades et pour massacrer toutes les jeunes filles mauresques qui tenteraient de s'échapper des flammes.
Je vous accuse ! poursuivit il avec force ; ou plutôt ce sont ces victimes elles-mêmes qui vous accusent, et dont les ombres sanglantes s'élèvent contre vous. Répondez-leur.
La comtesse restait immobile, pâle et atterrée.
— Répondez donc maintenant, défende/.- vous, car je neveux pas vous condamner sans vous entendre.
La comtesse tomba n genoux, et étendit les bras vers lui :
— Grâce !,.. grâce ! lui dit elle.
— Je n'ai pas le droit de faire grâce, je n'ai que celui de faire justice. Vous vous l'êtes déjà rendue h vous-même. Vous vous êtes fait passer pour morte. Fernand d'Albayda et toute votre noble famille vous croient ensevelie sous les débris fumans du couvent des Annonciades. Il vaut mieux, je m'en rapporte à don Juan votre frère, qui nous contemple dans ce moment, il vaut mieux pour les d'Aguilar vous pleurer comme victime que de vous maudire comme coupable ! Ecoutez donc votre arrêt, écoutezle, seule, pour que vos aïeux, pour que votre noble race, pour que Fernand d'Albayda, ne puissent l'entendre.
Au nom de l'inquisition, qui a remis aujourd'hui en mes mains tous ses pouvoirs,'vous, comtesse d'Altamira, je vous condamne, comme empoisonneuse, régicide et incendiaire, à la peine de mort !
La comtesse poussa un cri et s'évanouit. Alliaga détourna la tête et sentit la pitié s'emparer de lui ; mais reprenant son courage, il plaça
la main sur son cœur, leva les yeux au ciel et se dit :
— J'ai prononcé en mon âme et conscience ; que Dieu juge lui-même mes jugemens !
Il sonna Acalpuco. Il lui fit signe d'enlever la comtesse et descendit dans le cachot de Juan- Baptista.
— Ah ! s'écria le bandit avec joie, ce sont mes compagnons et la liberté qui m'arrivent.
— Non, répondit Alliaga ; c'est ton juge, et il sera, comme toi, sans pitié. A tous tes crimes, tu as ajouté celui de massacrer un vieillard sans défense : ce vieillard était mon père, et tu n'as de grâce n espérer ni de moi ni de la justice humaine. Tâche de fléchir celle de Dieu, et passe cette nuit en prières, car demain. Juan-Baptista. bandit et assassin, tu mourras !
Et il s'éloigna.
— Cette fois, dit le brigand en secouant la tête, la partie me paraît à peu près perdue, et c'est dommage ! Une partie si longtemps disputée et que j'ai tant de fois manqué de gagner ! Bah! qui sait?... répéta-t il en lui-même; Barbastro et les siens peuvent encore me délivrer. J'ai tant de fois méprisé la potence et les avances qu'elle me faisait, que si elle a un peu de fierté, elle ne doit plus vouloir de moi!
Puis s'adressa nt au geôlier,
— Frère Pacôme, lui dit-fl, envoyez-moi pour cette nuit...
— Un confesseur ?
— Non, saint homme, mais une pipe et une burette d'eau-de-vie.
Le geôlier fit le signe de la croix et s'enfuit.
l'auto-da-ké.
Le lendemain, c'était jour de fête a Pampelune. Comme la veille, les cloches de toutes les églises sonnaient depuis le matin; comme la veille, le peuple se pressait dans les rues; les balcons, décorés de tapisseries et de fleurs, étaient couverts d'une foule avide et curieuse, mais cette foule pacifique venait, cette fois, assister à un triomphe et non à un combat.
Leurs fueros rec >nnus et l'inquisition humi liée, c'était là le sujet de toutes les conversations. Personne ne songeait à ce que coûtait la victoire aux deux Mauresques qui en étaient le prix et qui semblaient trop heureux de mourir pour faire triompher leurs privilèges. Personne en ce moment ne leur portait: de haine; on ne leur voulait pas de mal; on les admit crus presque étrangers a ce qui se passait, et, en en effet, aux yeux de la multitude, ils n'étaient qu'un détail de la fête, un accessoire ; le principal n'était pas la.
Comme la veille, l'inquisition sortit en grande procession; la bannière de Saint-Dominique
et son nouvel inquisiteur marchaient en tète. Des cris, des vivat frénétiques accueillirent Ailiaga.
C'était lui, disait-on, qui avait triomphé de l'obstination de don Juan de Ribeira; c'était lui qui avait reconnu les droits du peuple et proclamé les fueros. et dans leur enthousiasme, Ginès de Hila, Truxillo et toute la bourgeoisie de Pampelune répétaient :
— Vive Alliaga! Alliaga pour toujours ! Que désormais, comme aujourd'hui, il marche à la tête de la sainte inquisition !
Jamais Ribeira n'avait excité de pareils transports, et. dès ce jour, su popularité était à jamais détruite.
Comme la veille les deux prisonniers s'avançaient enveloppés de la carrocha et du ftun benito, qui cachaient complètement leurs traits. Les hallebardiers fermaient la marche et veillaient sur les deux condamnés; mais il y avait près d'eux et autour d'eux une garde bien plus sûre et qui ne les perdait pas de vue.
C'étaient une demi-douzaine de moines enveloppés du capuchon et de la robe des inquisiteurs, mais qu'a leur tournure martiale, a leur air déterminé, des yeux prévenus ou dé fi ans auraient certainement pris pour d'autres soldats que ceux de Saint-Dominique.
C'étaient Pedralvi, Alamar-Abouhadjad et quatre de leurs compagnons, tous anciens serviteurs de Delascar d'Albériquo et de son fils Yézid, qui avaient juré de venger l'un et de sauver l'autre, et qui, dans l'accomplissement de ce double devoir, comptaient leurs jours pour rieu.
Ils étaient bien armés et décidés à ne pas laisser sortir vivans de leurs mains les prisonniers qu'Alliaga leuravaiteonfiés. Pedralvi, marchant à côté de Juan-Baptista, tenait, de sa main droite un poignard caché sous sa robe, et de l'autre un livre de prières. Quelqu'un qui aurait été placé près d'eux aurait pu s'apercevoir que, dans sa distraction, le faux moine tenait son psautier à l'envers, ce qui ne l'empêchait pas d'y tenir ses yeux attachés attentivement et d'en réciter attentivement les versets avec ferveur.
Mais pendant qu'a la lueur des cierges et des flambeaux tout le sombre cortège défilait et répétait ses hymnes funèbres, Pedralvi. toujours la tête baissé e^ur son livre, murmurait à l'oreille de Juan Baptista :
— Tu as beau regarder autour de toi, tes compagnons ne viendront pas te délivrer.
Puis il reprenait à voix haute le chœur des moines :
De pmfundis clamari...
— Tu voudrais vainement détacher les liens qui retiennent tes mains ou arracher le bâillon qui t'empêche de crier, ils ont été attachés par moi, moi, Pedralvi, que tu as arrêté, dépouillé,
et que tu voulais massacrer dans les montagnes i de Tolède!...
De profundis clamavi...
Par moi, Pedralvi, que tu as retrouvé à bord du San-Lucar et que tu as jeté à la mer;
Sir moi, dont tu ns assassiné le noble maître, elascar d'Albérique.
De profundis clamavi ad te. Domine !
Par moi, dont tu voulais brûler vive la fiancée, Juanita, après avoir jeté aux flammes ses compagnes et ses sœurs...
De profundis clamavi ad te. Domine !
Ne crains rien, Juan Baptistn, la litanie de tes crimes est longue, et nous n'aurions jamais fini; heureusement, nous voici arrivés à la grande place.
Juan-Baptista fit un geste de fureur.
— Àllons,repritPedralvi,un peu de sang- froid, et tâche de faire bien les choses ; ne vois-tu pas tout ce peuple accouru pour te voir? c'est plus d'honueur que tu n'en mérites, il faut t'en rendre digne. Ne vois-tu pas, à gauche, pour toi seul, pour ton usage particulier, ce large bûcher dont la flamme se dessine déjà, brasier moins ardent que celui du couvent des Annonciades! Ne vois-tu pas, juste au-dessus du bûcher, ce gibet élevé qui avance son bras pour saisir la proie qu'il attendait depuis si longtemps ? Tout cela est pour toi, Juan-Baptista! A celui qui avait commis tant de crimes, ce n'est pas trop d'une double mort!
Et Pedralvi répéta avec tous les moines, qui venaient de s'arrêter :
— De profundis ctamaii, ad te. Domine !
Malgré ce que lui avait dit son implacable
ennemi, le capitaine avait toujours conservé, pendant toute la marche du cortège, l'espoir qu'une émeute ou quelque coup de main viendrait le délivrer; tout a coup il sentit ses genoux fléchir et toute sa résolution l'abandon- ■er.
A coup sûr, Juan-Baptista n'était pas lâche, et on ne pouvait guère l'accuser d'être superstitieux, mais a la vue de ce bûcher et de cette potence, il se rappela soudain la prédiction que lui avait fuite quinze an* auparavant, 5 l'hôtellerie de Bon-Secours. Aben Abou Gongarello.
le barbier, en lui disant :
— Tu seras pendu et brûlé !
Le capitaine baissa la tête et murmura en lui-même :
— Cette fois, je donne ma démission, le maudit Maure avait raison.
En effet, l'iustnnt d'après, et sur un geste d'Allifiga, le fidèle Acalpuco et ses assesseurs, réunis à ceux de la ville, hissèrent aux yeux de la multitude le capitaine Juan-Baptista et une autre victime que la terreur avait déjà anéantie.
A cette reconnaissance solennelle de leurs droits et privilèges, à la vue de la justice qui leur était rendue, tous les bourgeois de Pam-
pelune poussèrent un long cri de joie et de triomphe. Des croisées, des balcons, du haut des toits de la place Mayor, une multitude immense et frémissante leur répondit.
Mais une minute à peine s'était écoulée que soudain la corde fut coupée ; du haut du gibet les deux condamnés tombèrent dans le bûcher placé au-dessous d'eux, et dont les flammes dévorantes les eurent bientôt réduit en cendres
A cet aspect, un cri d'allégresse partit à son tour des rangs de l'inquisition ; des milliers de voix entonnèrent Hosanna ! gloire au Seigneur !
La bannière de Saint- Dominique et la croix sainte s'élevèrent ; le peuple se prosterna, et, comme la veille encore, chacun des deux partis, satisfait de sa gloire et se regardant comme victorieux, chanta un Te Deum en actions de grâce dans la cathédrale de Pampelune.
Tandis que ces évènemens se passaient et que toute la population de la ville semblait réunie et agglomérée sur un seul point, celui de la place Mayor, un carrosse bien fermé et attelé de deux bonnes mules s'avançait dans des rues presque désertes et se dirigeait vers la porte de Saragosse. Pendant qu'on les brûlait sur la grande place, Yézid et Aïxa sortaient de Pampelune. Avec eux était la pauvre Juanita.
Fernand d'Albayda les avait guidés et ne les quittait pas. Hors des portes de la ville, une escorte nombreuse et fidèle les attendait.
— Je réponds de vous maintenant, s'écria Fernand, c'est à moi seul de veiller sur vos jours. Où faut-il vous conduire?
Yézid ne connaissait qu'un seul endroit qui pût les soustraire à toutes les recherches : c'était le souterrain qui renfermait les trésors de leurs ancêtres, et il s'écria :
— Allons chez mon père î
A ce mot, Aïxa tressaillit; Yézid ressentit lui-même la douleur qu'il venait d'éveiller; il essuya une larme et dit à Fernand en se reprenant:
— Allons au Val Paraiso.
La voiture et son escorte s'élancèrent à travers les plaines de l'Aragon, et le surlendemain traversèrent les campagnes de Valence.
Les deux arrêts prononcés la veille avaient été approuvés et signés par le monarque, auquel Alliaga les avait présentés. Il courut lui rendre compte de l'exécution et de la réussite de leurs projets.
Le roi remercia le ciel avec ferveur, et se crut lui-même sauvé du danger en apprenant la délivrance et la fuite de la duchesse de Santarem, mais sa douleur fut grande quand Alliaga lui démontra qu'en ce moment du moins, il fallait renoncer à ses idées d'alliance; qu'aux yeux de tous, la duchesse passait pour morte; qu'il ne fallait point, par imprudence, remettre de nouveau en question la vie d'Aïxa, l'honneur
SEMAINE LITTÉRAIRE
et la dignité du roi, peut-être même la tranquillité du royaume; qu'il fallait laisser à l'irritation des partis le loisir de s'apaiser; qu'on pouvait tout attendre du temps, et que tel obstacle impossible à vaincre aujourd'hui pouvait plus tard s'aplanir de lui-même.
— Et comment ces obstacles pourraient-ils jamais disparaître? s'écria le roi; comment oser même l'espérer? Connais-tu un moyen d'y parvenir?
— Peut-être, sire.
— Dis- moi-le donc, et laisse moi du moins l'apercevoir en perspective.
— La duchesse est condamnée à mort; elle est condamnée par l'inquisition comme étant d'une race proscrite, et elle ne peut reparaître tant que subsistera contre elle et contre les siens un édit injuste et barbare, un édit qui fera la honte de votre règne et la ruine du royaume, vous le savez vous-même, sire.
— Oui, oui, je le comprends maintenant, dit le roi en soupirant.
— Vous auriez beau, plus tard, faire grâce à la duchesse et la rappeler en Espagne, elle n'y pourrait revenir, aux yeux de tous, que si tous les siens y rentraient avant elle.
— Eh bien ! dit le monarque avec résolution, crois tu possible de révoquer l'édit qui proscrit les Maures?
— Oui, sire, tout est possible avec du temps, de l'adresse et du courage; surtout quand une cause est juste et utile.
— Et tu te sentirais capable de tenter une pareille entreprise ?
— Oui, sire, si Votre Majesté veut ne rien brusquer et me laisser maître du moment.
— Ecoute, dit le roi, il n'y a qu'un obstacle véritable, c'e t don Juan de Kibeira, le grand inquisiteur; mais dans cette dernière affaire, où toutes les chances étaient réunies en sa faveur et où tout semblait conjuré contre nous, tu t'y es pris de manière que les événemens se sont arrangés, d'eux-mêmes, comme tu l'entendais. J'ai donc confiance en toi.
Oui, poursuivit le monarque à demi-voix, j'en suis persuadé maintenant, tu as plus d'esprit que le grand inquisiteur et que le duc d'Uzède lui-même, qui aurait, hier, tout à fait perdu la tête si je ne l'avais soutenu et ranimé. Fais donc comme tu l'entendras, Alliaga ; mais hâte-toi, et surtout si tu juges convenable que la duchesse quitte l'Espagne pour quelque temps, jure moi que je la verrai une fois encore avant son départ.
— Je vous le promets, sire; dès demain j'irai la rejoindre pour lui parler des projets de Votre Majesté et de ce qu'elle me permet de tenter pour le bonheur de nos frères.
— Va donc, lui répéta le roi; je l'attendrai à Madrid, où je vais me rendre. Je renonce à l'entrevue projetée avec la cour de France; je
ne peux plus rester à Pampelune depuis que la duchesse n'y est plus.
Le lendemain on annonça le départ de la cour: nouveau sujet de surprise pour les habita ns de la Navarre et pour le grand inquisiteur Ribeira, qui commençait à revenir a lui-même. Il avait retrouvé toutes ses idées, et la première qu'il voulut mettre à exécution fut celle-ci :
•—Qu'on arrête fray Luis Alliaga, qu'on le jette dans les cachots de l'inquisition et qu'on le juge, sans désemparer, comme traître, relapa et renégat.
On crut que le saint prélat n'avait pas encore toute sa tête, et on s'empressa de lui apprendre que c'était Alliaga qui était venu a son secours, qui l'avait arraché des mains des rebelles et ramené au palais, ainsi que la bannière de Saint- Dominique; que c'était lui qui, en son absence et pendant sa maladie, avait été nommé grand inquisiteur par intérim.
— Alors, s'écria-t-il furieux, tout est perdu!
— Tout est sauvé !
— Mais le peuple?...
— Est apaisé et rentré dans le devoir.
— Mais les deux condamnés?...
— Ont été exécutés et brûlés, sur la place Mayor, aux cris de joie de la multitude.
— Et Alliaga?...
— En apprenant qu'il n'y avait plus de danger et que l'on répondait de votre guérison, il s'est empressé de remettre entre vos mains le pouvoir qu'on lui avait confié et qu'il n'a gardé que vingt-quatre heures.
Don Ribeira. ne pouvant s'expliquer de pareils événemens, envoya chercher en secret la comtesse d'Altamira pour connaître, par elle, la vérité ; mais, a sa grande surprise, impossible de découvrir la comtesse ni de 'savoir ce qu'elle était devenue; tous les efforts du prélat, à cet égard, furent complètement inutiles.
Une autre circonstance redoubla son dépit et manqua lui occasionner une rechute; le jour même, ayant entendu un grand bruit dans la rue, il se fit porter près de son balcon, dont les fenêtres étaient ouvertes. C'était Alliaga qui partait par ordre du roi ; il partait, environné et suivi des bénédictions de la foule, qui lui prodiguait les noms de père et de sauveur:
quelques uns venaient d'apprendre sans doute qu'il se désistait déjà du pouvoir, car ils s'écriaient :
•—Vive Alliaga! Qu'il ne nous quitte pas!
qn'il reste toujours grand inquisiteur!
Ribeira les entendait, et pas une acclamation, pas un souvenir, pas un regret pour lui. Il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et murmura avec douleur :
— Même en fait de sainteté, qu'est-ce donc que la popularité, ô mon Dieu !
Alliaga cependant avait peine à modérer sa joie. Ses vœux étaient comblés ; il était sûr
maintenant du rachat de tous les siens; il espérait bientôt leur rendre une patrie.
— O d'Albérique ! se disait-il, toi qui m'as nommé ton fils ! Yézid, Aïxa, vous tous qui m'avez reçu parmi vous comme un frère, vous reconnaîtrez que j'en étais digne, et que ma dette est payée.
Alliaga n'avait voulu se séparer ni de Pedralvi ni des fidèles compagnons qui l'avaient si courageusement servi. Loin de lui, ils pouvaient courir quelques dangers; il les avait emmenés, et eux seuls composaient presque toute sa suite. Ils avaient voyagé sans attirer l'attention, évitant les grandes villes, et autant que possible ne marchant que de nuit. Aussi il était nuit close quand ils arrivèrent au Val-Para iso.
C'était aussi le soir qu'Alliaga y était entré pour la première fois ; mais quelle différence î c'était alors le bruit et le mouvement d'une nombreuse famille; les lumières brillaient aux croisées de la ferme et de la fabrique ; les chiens aboyaient saluant le retour du maître ou annonçant l'arrivée du voyageur; les serviteurs allaient, et venaient, ouvrant à l'étranger la porte hospitalière, ou s'empressant de le servir.
Ce soir-là tout était muet, sombre et solitaire, et le marteau retentit plus d'une fois avant qu'aucun pas se fît entendre.
— Qui va là ? dit avant de tirer les verrous une voix faible et tremblante.
Pedralvi avait reconnu celle de Juanita, et il s'écria :
— Enfans d'Ismaël !
XIIT.
A ces accens Juanita poussa un cri, la porte s'ouvrit, et les serviteurs de Delascar d'Albérique se virent, encore une fois, sous ce toit protecteur et près de ce foyer qu'ils appelaient tous le foyer paternel.
F ernand n'était point au Val-Paraiso: il y avait conduit le frère et la sœur et habitait, non loin de là, son château d'Albayda.
Juanita prit Alliaga par la main et le mena dans la chambre d'Yézid, qui était seul. Les deux frères s'embrassèrent, et Alliaga ne voyant pas Aïxa, la demanda avec inquiétude.
— Ne crains rien, frère, je vais te mener près d'elle.
Yézid alluma alors une lampe, fit jouer le ressort secret que lui seul connaissait, et s'avança dans le souterrain.
— Vois-tu, frère, dit-il à Alliaga, qui le suivait, regarde bien, examine bien. Peut-être nos jours sont-ils comptés, à ma sœur et à moi. Toi seul alors seras maître de ce secret, à toi seul appartiendront tous ces trésors. Tu viendras y puiser pour secourir nos frères malheu-
reux ; c'est pour cela que mon père les a amassés.
— F ernand d'Albayda connaît-il ce secret?
demanda Alliaga.
— Non! toi, moi, et Aïxa! pas d'autres!
Parmi les Espagnols, une seule personne autrefois... c'était une femme, a appris ce secret, par moi, et elle l'a emporté avec elle !
— Elle n'est plus?
— Pour vous tous, répondit Yézid, car, pour moi. elle existe toujours!
Et s'arrètnnt près du rocher où il avait autrefois cueilli un bouquet de grenade, il semblait regarder une personne invisible et présente, et ses lèvres murmurèrent un nom qu'Alliaga ne put entendre, mais qu'il devina.
Ils arrivèrent à un appartement souterrain richement décoré, celui où s'était réfugié autrefois don Juan d'Aguilar; c'était là que reposait Aïxa, si l'on pouvait appeler repos quelques instans d'un sommeil brûlant et agité.
A la vue de Piquillo, un rayon de bonheur éclaira tous ses traits. Elle venait de s'éveiller et lui tendit la main en lui disant :
— Toi encore ! même à mon réveil !
— Tu rêvais donc à moi ! s'écria Alliaga.
— Oui, frère ! je rêvais que notre bon ange veillait sur nous; tu ne pouvais être loin ! mais te voilà en réalité !... je t'aime mieux ainsi !
Et elle conservait la main d'Alliaga dans les siennes.
Il ne lui répondit pas. Il la regardait!
Au premier mouvement de plaisir causé par la vue d'Aïxa avait succédé un sentiment d'inquiétude et de crainte. L'altération de ses traits était bien plus sensible que quelques jours auparavant; et cependant elle était si belle encore!
— Tu souffres? lui dit-il.
— Non, je suis bien, dans ce moment surtout; parle-moi de toi, de ton amitié; ces peroleslà sont si douces et il y a si long-temps que je ne les ai entendues.
— J'apportais de graves nouvelles, dit Alliaga, et peut-être n'es-tu pas en état de les entendre.
— Seraient ce quelques nouveaux tourmens ?
dit Aïxa ; ne crains rien, je suis forte ! ma vie,. à moi, c'est la souffrance, et je dois vivre encore, et beaucoup, je le sens! Parle, mon frère» nous t. 'écoutons, Yézid et moi, et puis maintenant, il n'y a pas de malheur qui puisse nous vaincre, nous sommes trois !
Alliaga raconta alors les desseins qu'il avait formés de faire révoquer l'édit de bannissement et de rendre aux Maures d'Espagne leurs biens, leurs familles et leur patrie.
Aïxa, dont l'âme ardente se ranimait à l'idée seule d'un noble projet ou d'une pensée généreuse, Aïxa lui serra la main en répétant:
— C'est bien ! frère, c'est bien !
SEMAINE LITTÉRAIRE
— Mais l'exécution d'une pareille idée demandera peut-être bien des sacrifices.
— Nous n'hésiterons pas !
— Et si ce sacrifice dépend de toi?
— Je suis prête, répondit la jeune fille d'un ton ferme.
Alliaga, moins intrépide, sentit son courage l'abandonner. S'efforçant cependant de maîtriser son trouble, il raconta à sa sœur et à Yézid sa dernière conversation avec le roi, le pouvoir suprême et presque absolu qui lui avait été confié, et enfin quelle condition était imposée à la duchesse de San ta rem:
Aïxa Pavait écouté jusqu'au bout, froide, impassible et sans manifester aucune émotion. Il semblait qu'il ne s'agissait pas d'elle.
Après un instant de silence, et comme ses deux frères attendaient en tremblant sa réponse, elle leur dit en souriant:
— Le roi m'élève dans son estime, et je l'en remercie. Il me siérait mal. lorsque par dévoûment j'avais presque consenti à la honte, de refuser aujourd'hui l'honneur qu'il veut me faire, et, quoi qu'il pût m'en coûter, je vous jure, mes amis, que je me soumettrais au sacrifice que vous me proposez s'il dépendait encore de moi... Mais, ajouta-t-elle en hésitant un peu, ce n'est pas à moi qu'il faudrait maintenant le demander.
— Que veux-tu dire ? s'écrièrent à la fois les deux frères.
— Mon cœur ni ma main ne m'appartiennent plus ! je les ai donnés!
Alliaga sentit un voile épais couvrir ses yeux. Il lui sembla qu'un poignard froid et aigu lui traversait le cœur. Il crut mourir!... Et, heureux de cette idée, un sourire contracta ses traits, pâles et décomposés.
Il avait éprouvé dans sa vie d'atroces souffrances; le sort lui avait réservé celle-là pour les lui faire oublier toutes. Il revint à lui, essuya la sueur froide qui coulait de son front, et voyant qu'il existait encore :
— La douleur ne tue donc pas! se dit-il en lui-même.
11 pouvait maintenant défier toutes les tortures: elles n'étaient plus rien auprès de cellelà.
— Ah ! répétat-il d'un air calme, tu ne peux plus disposer de toi-même ?
— Et qui donc a maintenant ce droit? demanda Yézid.
— Peu importe, répondit Allinga avec la même impassibilité, Aïxa était maîtresse de se donner ; c'est à nous de renoncer ù nos projets, et c'est à moi de détourner le roi des siens. Notre sœur doit être libre, libre d'épouser celui qu'elle aime.
— Merci, frère, dit Aïxa en lui tendant la main, merci ; mais je ne veux pas me marier et ne me marierai jamais!
— Tu n'aimes donc pas Fernand d'Albayda ?
s'écria Piquillo avec un accent impossible à rendre.
— Qui t'a dit son nom? lui demanda Aïxa d'un air étonné.
— Ne nous l'nvais-tu pas dit tout à l'heure, à moi et à Yézid ?
— Non vraiment.
— J'avais cru l'entendre... Il y a des choses qu'on n'apprend pas et que l'on sait, répondit froidement Alliaga.
— Ce que je sais, dit la jeune fille, c'est qu'il n'est permis a personne de manquer à la foi jurée. Fernand m'a offert sa main quand nous étions malheureux et proscrits; je l'ai acceptée... et maintenant il se trouve que je ne puis pas l'épouser. Non! s'écria-t elle enlevant les yeux au ciel, non, je ne le puis, c'est impossible! mais du moins je ne disposerai pas d'un bien que je lui ai promis et qui lui appartient. Ne pouvant être à lui, je ne serai à personne, et moins encore à un roi ! Fernand croirait que je le trahis par ambition.
Puis se tournant vers Alliaga:
— Pardonne-moi, mon frère, si une conduite que je ne puis encore t'expliquer renverse tous tes projets.
— Les tiens avant tout, répondit Alliaga.
— Ah ! lui dit-elle en contemplant la souffrance empreinte sur tous ses traits, je te rends bien malheureux.
— Oui, d'abord ! mais pas maintenant. Je suis calme, je te le jure, sœur, je suis heureux !
Alliaga disait vrai, Aïxa ne serait à personne ! c'était encore un bonheur.
— Maintenant, reprit-il, que veux-tu faire?
décide, nous obéirons.
Elle les regarda tous les deux et leur dit :
— J'ai une grâce à vous demander! la dernière !
— Et pourquoi la dernière ? s'écria Yézid.
Elle s'arrêta avec embarras et reprit:
— Ah ! c'est que déjà je vous en ai tant demandé, vous avez couru pour moi tant de dangers, que j'hésite à vous exposer encore.
— Parle, dit Yézid.
Quant à Alliaga, il ne dit rien. Aïxa savait qu'il était prêt.
— Eh bien ! quelque inconvénient qu'il y ait pour nous à quitter une retraite aussi sûre que celle-ci. je voudrais partir pour Grenade.
— Toi! dit Yézid étonné, et pourquoi ?
— Pour voir Carmen.
— En effet, répondit Alliaga à son frère, Carmen et ses religieuses ont cherché un abri au couvent des Annoncindes de Grenade ; mais elle y est en sûreté, et rien ne nécessite ce prompt départ. Dans quelques jours nous verrons.
— Non, s'écria Aïxa, aujourd'hui même, je vous en conjure.
— Attendons que tu sois rétablie.
Aïxa secoua la tête d'un air de doute.
— Que tu puisses du moins supporter le éclatons- nous donc ! s'écria-t-elle vive-
voyage...
-liât
ment.
Ses instances furent à la fois si pressantes et si douloureuses, que ses frères qui ne savaient rien lui refuser, disposèrent tout pour le départ, quels que fussent d'ailleurs, comme Aïxa en convenait elle-même, les dangers de ce voyage, car Aïxa et Yézid pouvaient être reconnus.
Une litière douce, commode et surtout exactement fermée, fut préparée par les soins de Pedralvi. Fernand d'Albayda se joignit à la caravane, qui s'arrêtait le jour pour se reposer et pour ne pas être vue. On ne marchait que de nuit, et ces nuits chaudes et embaumées 80 nt plus délicieuses que le jour, sous le beau ciel et dans les belles campagnes de l'Andalousie.
A chaque instant Fernand et Yézid demandaient à la jeune fille comment elle se trouvait.
— Toujours de mieux en mieux, répondaitelle avec un doux sourire.
Et ils étaient rassurés ; Alliaga seul ne Pétait pas.
Plus il regardait sa sœur, et ses yeux ne la quittaient pas, et plus il lui semblait reconnaître sur tous ses traits les traces du mal terrible et lent qui avait consumé la reine.
Ainsi qu'elle, Aïxa ne souffrait pas; mais c'était la même faiblesse, la même pâleur.
Rien ne pouvait rappeler la vie fugitive qui, de jour en jour, s'éteignait en elle.
Quand Fernand, quand Yézid ou Alliaga s'éloignaient, une vive inquiétude se peignait dans tous ses traits ; son œil les suivait comme on suit l'ami qui s'éloigne et que peut-être on ne doit plus revoir.
— Ne me quittez pas! leur disait-elle; je suis si heureuse auprès de vous ! Et ce bonheur-là je n'en veux pas perdre un seul instant, j'en suis avare !
Enfin on arriva sans danger à Grenade.
l'alhambra.
Palomita la mercière n'existait plus depuis long-temps, mais sa fille, la sœur de lait d'Aïxn, établie par les bienfaits de la famille d'Albérique, avait épousé un des gardiens de l'Alhambra, Nicolo Matéo, Maure d'origine, et dont le père, Aben-Agile, avait combattu avec Delascar dans les Alpujarras.
L'Alhambra n'offrait pas alors l'aspect des ruines qui affligent aujourd'hui l'œil du voyageur; mais déjà cette antique demeure des rois était abandonnée et déserte. Matéo le gardien, JLiolla sa femme, et quelques employés nomtalés par le gouverneur de Grenade, occupaient
seuls ces longues galeries, où souvent euxmêmes s'effrayaient du bruit de leurs pas.
C'était à Matéo et à Lolla que Yézid avait fait demander asile.
Ceux-ci, qui lui devaient tout s'étaient empressés de mettre à sa disposition les trois cent soixante-cinq chambres de l'Albambra, car on prétend que cet immense édifice avait alors autautd'appartemensqu'ilyade jours dans l'année ; Yézid et Aïxa se trouvaient donc installés dans l'ancienne demeure des rois maures ; ils étaient là plus en sûreté, et surtout plus secrètement que dans Je meilleur hôtel de la ville.
Lolla avait choisi pour sa jeune maîtresse un appartement dans la tour de Comarès.
D'un des balcons, l'œil découvrait toute la plaine de Grenade avec ses montagnes couvertes de neige, ses vallées ombragées et fertiles, ses tours mauresques, ses dômes gothiques, ses édifices en ruines et ses jardins en fleur.
Au pied de la tour était la cour de l'Alberça et son grand vivier, entouré de roses. Plus loin, la cour des Lions avec sa fameuse fontaine et ses légères arcades. Au centre de l'édifice le petit jardin de l'Iudaraxa, que ses buissons et ses arbustes faisaient paraître de loin comme une brillante émeraude.
Alliaga, plongé dans de profondes et tristes rêveries, contemplait, appuyé sur le balcon de la tour de Comarès, la dernière descendante des rois maures venant chercher un tombeau peut-être dans le palais de ses ancêtres. Mais ces sombres idées, il ne voulait pas y croire, il les repoussait loin de lui, lorsque Carmen, prévenue en secret de l'arrivée d'Aïxa, s'élança dans l'appartement.
Aïxa lui tendit les bras; mais trop faible en ce moment pour supporter une pareille émotion, elle tomba sans connaissance, et. pendant qu'on s'empressait de la rappeler à la vie, Carmen contemplant sa sœur et le changement de ses traits, poussa un cri d'effroi. Alliaga se rapprocha d'elle et lui dit à voix basse :
— Comme la reine, n'est-ce pas? comme la reine !
— Ah! je n'osais pas le dire! s'écria Carmen tremblante.
— Et moi, j'en suis sûr, se dit Alliaga en frémissant.
— C'est pour toi que je suis venue, Carmen, lui dit Aïxa quand elle eut repris ses sens.
C'est la semaine prochaine, je crois, que tu prononces tes vœux et prêtes serment comme abbesse des Annonciades?
— Oui, ma sœur.
— Aussi, tu le vois, je suis venue pour t'erabrasser. pour te parler, et je n'en ai pas la force... Mais plus tard je le pourrai... Laissemoi aujourd'hui tout entière au plaisir de te retrouver.
Pendant près d'une heure, Alliaga et Car-
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men prodiguèrent à Aïxa les soins les plus tendres et les plus touchans. Elle parlait ù peine, [ mais elle les regardait et souriait.
— Nos beaux jours sont revenus, leur ditelle, nous voici comme au temps de notre enfance ; ne vous semble-t-il pas que cette porte va s'ouvrir, que don Juan d'Aguilar, ton père, va revenir?... Oui, je vais le revoir, continuât-elle, oui... il y a si long-temps, que cela me fera bien plaisir. Ce qui me fera de la peine, c'est de vous quitter... mais il y aura un endroit plus beau encore que celui-ci, dit-elle en montrant de sa fenêtre ouverte les riches bosquets et les jardins en terrnsse du Généralife... un endroit où, Maures et chrétiens, nous pourrons tous nous aimer sans crime, sans remords, et toujours... toujours!.,, et mot que répète si souvent mon frère Yézid, et qui le console...
Carmen se mit à fondre en larmes.
— Que vous ni-je dit? s'écria Aïxa en revenant h elle ; pardonnez aux rêves d'une malade [ qui demain sera guérie... Oui, demain il n'y I paraîtra plus. A demain, Carmen., je t'attends. I
Quand elle le voulait, son amitié avait tant] de charme et de séduction, qu'elle rassura Car- 1 men et la renvoya presque contente. Elle l'a- I vait trompée. Tournant alors ses yeux vers Al- I liaga, elle s'efforça aussi de lui rendre le calme.
— Non! non! s'écria-t-il en tombant à ses genoux, ce n'est pas moi que l'on abuse. Aïxa. V dis-moi la vérité toute entière, tu le peux.
Et baissant la voix, il ajouta en portant la main sur son cœur :
— Si tu savais ce qui se passe In, tu verrais que je puis maintenant tout apprendre et tout j souffrir.
— Eh bien ! lui dit-elle, je voulais, à toi et à | tous les miens, vous épargner des adieux bien I cruels. Prête à partir, et pour toujours, jet voulais du moin9 vous cacher le jour et l'instant du départ. Toi seul le snuras, Piquillo.
Puis le regardant comme au fond du cœur avec une expression de douleur, de tendresse | et de compassion, elle lui dit :
— Piquillo. mon frère, toi peut-être à qui I j'ai fait le plus de mal, je t'en dois récompense : I tu me fermeras les yeux comme tu as fermé I ceux de la reine.
— De la reine ! s'écria Piquillo épouvanté. I Tu sais donc...
— Oui, répondit froidement la jeune fille, I je sais le sort qui m'attend ; j'en suis sûre, je | n'en ai jamais douté. Te rappelles-tu ce flacon de cristal qui venait de la comtesse d'Altaraira, ce flacon que je t'ai pris et qui n'est plus sorti de mes mains ?
— Eh bien? dit Alliaga en se soutenant à peine.
— » Eh bien, à bord du San-Lucar, quand je me suis vue au pouvoir de ce Juan Baptista et de ses compagnons, il fallait choisir entre la
mort et le déshonneur... Tu aurais fait comme moi, frère, tu n'aurais pas hésité.
— Ah! noble fille, s'écria Alliaga en étendant vers elle ses mains tremblantes pour la bénir.
— Je croyais, continuât-elle, qu'en prenant, non pas quelques gouttes, mais le flacon tout entier, l'effet de ce poison serait terrible et subit, mais non, ce jour-là tout nous trahissait, même la mort, que nous implorions, et, sans le vaisseau envoyé par toi et qui nous a délivrés, mon désespoir même eût été inutile !
Maintenant, frère, lui dit-elle, tu sais tout; la mort vient lentement, mais elle vient, et rien ne peut m'y soustraire ; tu m'aideras à l'attendre et tu garderas mon secret.
Elle lui fit signe de se taire, car d'Albayda entrait en ce moment.
Alliaga alla au-devant de Fernand et lui serra la main avec une expression que celui-ci ne put comprendre, et qu'Alliaga lui-même ne s'avouait peut-être pas. Sans doute son noble cœur s'accusait ainsi et demandait pardon à un ami d'un mouvement de haine iuvolontaire que la pitié avait déjà réprimé. On ne peut en vouloir aux malheureux, et Fernand d'Albayda l'était tant !... Il allait perdre Aïxa !
Le lendemain, Fernand se trouva seul, un instant, avec la jeune fille. Elle l'avait accueilli, le sourire sur les lèvres, et avait elle même amené la conversation sur les derniers événemens; elle lui parlait du couvent des Annonciades et du courage qu'il avait déployé lorsqu'il avait sauvé Carmen du milieu de l'incendie. Mais vous ignorez, lui dit-elle, les scènes qui avaient précédé ce moment terrible.
Et elle lui raconta alors, avec émotion, l'instant solennel et suprême où les flammes les environnant de toutes parts, Carmen s'était jetée dans ses bras, et, prête à mourir, avait laissé échapper le secret de son cœur et de son généreux dévoûment!
Fernand, pâle et tremblant à ce récit, se sentait déchiré de désespoir et de remords.
— Oui, s'écria Aïxa. devinant les combats qui se livraient en lui ; oui, c'est pour nous que Carmen s'est sacrifiée ; c'est pour que nous fussions heureux qu'elle s'est condamnée au malheur.
Dans le silence du cloître et sous le voile de l'abbesse, on aime encore, et elle vous aime, Fernand, elle vous aimera toujours! Elle en mourra, c'est là son désir, son espoir, et si don Juan d'Aguilar nous demande un jour, à vous et à moi, comment nous avons tenu nos sermens, que pourrons nous lui répondre ?
— Oui. s'écria Fernand hors de lui, vous avez raison ; il m'accusera de parjure ! Mais puis-je dire à mon cœur de ne plus battre pour Aïxa ? puis-je empêcher mon âme et mes pensées de voler vers vous? Toute l'affection et toute l'amitié si tendres que j'ai vouées à Carmen peuvent-elles se changer en amour ?
— Peut être ; elle en est *i digne, elle le mérite tant.
— Que voulez-vous dire ? s'écria le jeune homme avec effroi ; voudriez-vous manquer vous-même à vos promesses ?
— Jamais, jamais ! répondit-elle; je ne suis qu'une pauvre Maure, et je suis superstitieuse. Cette nuit j'ai vu mon père qui me tendait les bras. S'il me rappelait à lui !...
— Ce n'est pas,ce n'est pas ! vous vous abusez.
— Je l'espère, Fernand, j'espère vivre pour vous, qui m'avez tout donné et tout sacrifié. Mais cependant, continuât-elle en levant sur lui sesgrandsyeux noirs si expressifs, mon père me regardait avec joie et tendresse, et je l'ai bien entendu, il a murmuré ce mot : Viens !
S'il me rappelait à lui, Feruand ?
— Aïxa, je vous en supplie, ne dites pas cela.
— S'il me rappelait, répéta avecforce la jeune fille, m'aimerais tu assez, Fernand, pour me donner une dernière preuve d'amour plus forte que toutes les autres? Veux tu que je puisse me présenter devant mon père et devant Juan d'Aguilar sans crainte et sans remords ? veux-tu, si je dois te quitter, que je parte heureuse... même en te quittant... le veux-tu ?
Le noble Fernand d'AIbnyda la regarda en pâlissant ; mais il rassembla tout son courage, et lui dit :
— Toi qui es mon âme et ma vie, commande, j'obéirai.
— Eh bien, si je meurs, jure-moi d'épouser Carmen.
Fernand se jeta en sanglottant à ses genoux, et lui répondit :
— Je le jure !
— Depuis ce moment, et comme si ce dernier effort eût épuisé tout son courage, Aïxa sentit la vie l'abandonner chaque jour et presque à chaque instant. Entourée d' Yézid, de Piquillo et de Fernand, elle avait 5 peiue la force de leur parler, elle n'avait que celle de les aimer.
Le surlendemain, Carmen vint encore lu voir. C'était dans deux jours, c'est-à-dire le di manche suivant, que la jeune fille recevait, des mains de l'archevêque de Grenade, le titre et le pouvoir d'abbesse des Annonciades.
— Déjà ! s'écria Aïxa. Et elle ajouta en ellemême : J'ai bien fait de me hâter.
Puis regardant sa sœur, elle lui dit :
— Tu n'es donc pas encore obligée avant deux jours de porter cette robe et cette guimpe qui m'affligent.
— Et pourquoi ?
— Te le dirai-je ! je te cherche en vain telle que tu étais autrefois. Avec '-.e costume et ces ornemens religieux, ce n'est, plus toi, ce n'est plus l'amie et la compagne de mon enfance.
Ecoute, Carmen, il faut avoir quelque indulgence pour les fantaisies ou les caprices d'une pauvre malade. Sais-tu ce que je désire ardemment, ce qui me ferait un grand plaisir ? ce se-
rait de te voir encore une fois comme aux jours où, dans les jardins et les salons de don Juan d'Aguilar, nous étions habillées de même. Un seul instant encore rends-moi Carmen, reudsmoi ma sœur.
Tu y consens? dit-elle en voyant la jeune fille baisser la tête en signe d'assentiment.
Un dernier éclair de joie brilla dans les yeux d'Aïxa.
— Vite! dit-elle. Juanita, Lolla, prenez mes plus fraîches, mes plus riantes parures. Autrefois, ma sœur, mes robes t'allaient si bien... Tiens, celle-ci que je préfère... ces robes blanches... ces dentelles... et ces perles. Hâtezvous, hâtez -vous !
— Kh mais, dit Carmen avec un sourire mélancolique et pendant que ses deux femmes de chambre s'empressaient autour d'elle, on dirait d'une robe de mariée.
Contemplant Carmen avec les yeux d'une sœur, ah ! mieux encore, avec l'œil d'une mère, Aïxa s'écria :
— Que tu es bien ainsi ! que tu es belle ! Je te revois, je te retrouve, et avec toi tout le bonheur et les rêves de ma jeunesse ! Lolla, va chercher Yézid ; Juanita, amène-moi Piquillo... et puis... un autre encore.
Elle ne prononça pas son nom.
— Que veux-tu faire et qu'est-ce que cela signifie ? s'écria Carmen se voyant seule avec Aïxa.
— Ecoute, ma sœur, approche-toi bien près de moi car je me sens épuisée et je crains que tu puisses à peine m'entendre. J'ai un aveu à te faire. Nous étions bien à plaindre, Fernand et moi ; quoiqu'il voulût m 'épouser, il pensait sans cesse à toi, il t'aimait et te regrettait toujours.
— En vérité! s'écria Carmen avec un cri de joie qu'elle ne put retenir.
— Il me l'a dit, il me l'a avoué à moi-même ; je ne puis donc pas en douter. Aussi, et quoiqu'il m'aimât, j'étais jalouse de toi. Oui, jalouse. Pardonne-moi, ma sœur.
Carmen lui serra la main, et dans ce moment, sans doute, les anges qui volaient autour d'elles, et qui entendirent ce pieux et sublime mensonge, s'arrêtèrent pour le pardonuer et pour le bénir.
— Oui, j'étais jalouse, conlinua la jeune fille, et lui, bien malheureux ! Nous aurions souffert tous les deux, peut-être tous les trois, ajouta-telle avec un doux sourire. Par bonheur le ciel m'a exaucée, et il m'est venu en aide.
Rassemblant alors toutes ses forces, elle dit d'une voix imposante:
— Ma sœur, écoute-moi bien : je vais mourir.
Carmen poussa un cri de douleur et d'effroi.
— Les volontés des mourans sont sacrées, et ma volonté, a moi, ma volonté dernière la voici.
En ce moment la porte s'ouvrit. Yézid, Alliaga et Fernand parurent. Ils étaient suivis de
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Juantta, de Pedralvi, de tous les fidèles serviteurs qui les avaient accompagnés dans la vie, et qui avaient juré de les suivre jusqu'à la tombe.
A cette vue, Aïxa parut se ranimer : il semblait que. prête à mourir, elle s'arrêtât pour regarder encore tous ceux qu'elle avait aimés.
Elle tendit la main à Yézid, et montrant Fernand et Carmen, elle s'écria :
— Piquillo! mon frère ! hâte-toi de les unir, pour que j'en sois témoin !
Pour toute réponse, Piquillo se jeta à genoux près du divan où elle émit étendue, et aux sanglots qui s'échappèrent de sa poitrine, on eût dit qu'elle allait se briser.
Cette volonté si ferme, cette intelligence si supérieure, ce cœur si intrépide, tout avait disparu, tout s'était anéanti dans la douleur.
ou mes serviteurs. No vous en inquiétez pas, c'est moi qui en réponds.
Dès le lendemain cependant, et pour éviter que les scènes de Parnpelune se renouvelassent a Grenade, il fut décidé que Yézid, Pedralvi et les siens partiraient au point du jour, traverseraient les Alpujarras et redescendraient vers la côte pour s'y embarquer.
Jetant un dernier adieu à Aïxa, qu'ils confiaient à Piquillo, les exilés abandonnèrent de nouveau lu terre d'Espagne, où Yézid laissait ce qu'il avait de plus précieux et de plus cher, sa sœur et Marguerite.
— A bientôt ! s'écria Alliaga, bientôt mes projets seront réalisés ; vous reverrez votre patrie, ou j'irai vous rejoindre sur la terre étrangère.
Au bout de quelques heures, les proscrits at-
Aïxa eut pitié de tant de désespoir. et,comme teignirent le pied d'une chaîne de montagnes
devinant la seule consolation possible à une affliction si grande, elle se baissa vers lui et lui dit à l'oreille;
— Comme toi, Piquillo, je n'aurai appartenu qu'au ciel !
Puis elle ajouta a voix haute:
— Hâte-toi ! hâte-toi ! mon père m'appelle... et la vie est prête à m'échapper.
Alliaga se releva avec majesté, et étendant les mains sur Fernaud et sur Carmen, prosternés à ses pieds, il prononça les prières et les paroles sucrées, et s'écria :
— Au nom du ciel, et au nom de cet ange, je vous unis !
On entendit alors une voix mourante murmurer ces mots :
— Juan d'Aguilar, bénissez vos enfans !.... et toi, mon père, rerois le tien ! me voici ! me voici !...
Aïxa n'était plus !
conclusion.
Le bruit de ces évènemens s'était répandu dans Grenade ; on savait que des Maures, des proscrits s'étaient réfugiés dans l'Alhambra ; dès le jour même, les issues en furent gardées par des troupes nombreuses, et le gouverneur monta lui même à la tour de Comarès.
— Que voulez-vous ? lui demanda Alliaga d'un air farouche.
— Exécuter le décret de bannissement contre les Mauresques.
Alliaga lui montra du doigt Aïxa, et lui dit.
— En voici une, monseigneur, que l'édit ne peut plus atteindre ! Fille de l'Alhambra. elle est morte dans le palais de ses pères. Elle est chez elle. Cette terre lui appartient : elle y re posera !
Il se fit alors connaître et parla au nom du roi.
— Quant à ceux ci, dit-il en montrant Yézid, Pedralvi et ses compagnons, ce sont mes amis
arides et élevées qui forment la barrière des Alpujarras. Ils s'arrêtèrent a l'endroit que l'on nomme la Cuesta <lt las Lagrimas, la colline des Larmes. C'est là que le dernier roi de Grenade, l'infortuné Boalxlil. s'arrêta pour regarder encore Grenade, qu'il venait de perdre ù jamais.
Yézid poussa son cheval sur la cîme du rocher où Boabdil exhala ses derniers regrets. Ce rocher porte encore le nom de et Ultimo suspiro dcl Moro, le Dernier soupir du Maure.
Yézid contempla quelques instans les riches plaines de Grenade, ce beau royaume où avaient régné ses ancêtres; le Généraliffe, séjour de leurs plaisirs; l'Alhambra, séjour de leur gloire... l'Alhambra, où reposait nui: o;ntnt Aïxa. Tant de souvenirs et de regrets t'assaillirent à la fois, que craignant de succomber à de pareilles émotions, il s'élança du rocher en s'écriant :
— Adieu, ma sœur! adieu, ma patrie ! !
Ils redescendirent les Alpujarras, s'embarquèrent au port de Malaga, et arrivèrent en France, où ils furent généreusement accueillis.
Comblés des richesses d'Yézîd, Pedralvi et Juanita se marièrent et furent s'établir à Pau, non loin des Pyrénées, pour être plus près de l'Espagne et attendre le jour de leur rappel.
Leur oncle Gongarello, le barbier, ne tarda pas à les rejoindre ; il éleva une boutique élégante, où il faisait la barbe et la conversation à tous ceux qui se rendaient en Espagne ou qui en revenaient.
Don Fernand d'Atbayda n'avait plus de bonheur qu'auprès de sa femme !... Elle seule lui parlait d'Aïxa! et bientôt : amitié, souvenirs, amour, il concentra tout sur Carmen, qu'il était impossible de ne pas aimer. Leur premier enfant fut une fille; ils la nommèrent Aïxa, malgré la réclamation de leur chapelain, lequel prétendait que ce n'était pas un nom chrétien.
Le jour de la naissance de sa fille, Fernand
d'Albayda avait reçu ud coffre plein d'or, avec ce billet: «Pour les troupeaux envoyés par Fernand d'Albayda à ses anciens vassaux.»
Le premier jour où Carmen reparut à la cour, elle avait trouvé sur sa toilette un écrin digne d'un reine et renfermant ces deux mots :
c Diamans d'Aïxa ! >
Fernand d'Albayda joua un rôle important sous le règne suivant, et arriva aux premiers emplois de la monarchie.
Alliaga, après avoir rendu les derniers devoirs à sa sœur bien aimée, retourna à Madrid, près du roi, qu'il essaya vainement de consoler.
En traversant Al cala de Hénarès, il avait été fort étonné d'apercevoir parmi les religieux qui venaient le complimenter à son passage, le frère Rscobar y Mendoza.
— Je croyais, mon père, lui dit il. que tous ceux de votre compagnie, tous les frères du couvent de Hénarès, avaient reçu Tordre de quitter P Espagne?
— Sans contredit; aussi je ne fais plus partie du couvent des révérends pères jésuites.
— Alors, qu'êtes-vous donc ici?
— Recteur de l'Université d'Alcala, avait répondu humblement Escobiir ; je me suis consacré à l'éducation de la jeunesse espagnole.
Piquillo, fidèle aux promesses faites n ses frères, ne perdait point de vue son projet.
Maître du royaume, sous le nom du duc d'Uzéde; plus que jamais nécessaire au roi, qui le comblait de l'affection la plus tendre et la plus sincère, Alliaga n'avait à combattre que le granù sinnisiteur Ribeira, aussi entêté dans sa haine que dans son fanatisme. Mais plus adroit que lui, il avait successivement gagné à sa
cause tous les membres de l'inquisitioo, et pour la gloire et la prospérité de l'Espagne, pour l'honneur de l'humanité, le funeste édit cootre les Maures a liait être révoqué, lorsqu'une année après les évènemens dont nous venons de parler* le roi, auquel la mort d'Aïxa avait porté un coup fatal, le roi, que minait depuis ce jour une fièvre continuelle, vit hâter sa fin par un événement imprévu et bizarre, par la vapeur d'un brasier trop ardent, que les gentilshommes de la chambre n'osèrent éteindre en l'absence du grand seigneur que ce soin regardait, et, bien jeune encore, Philippe III mourut, victime de l'étiquette, le 31 mars 1621. entre les bras d'Alliage, déplorant amèrement le passé et regrettant, pour la gloire de son règne, de n'avoir pas connu plus tôt un conseiller si habile et un «mi si fidèle.
Après la mort de Philippe III, Alliaga se hâta de quitter la cour; sa carrière politique était terminée, mais non pas la mission qu'il avait entreprise de secourir et de protéger ses frères; et les évènemens singuliers auxquels il se trouva mêlé sous le règne suivant nous auraient donné un instant l'idée de continuer sa vie, si, à tous les reproches qu'on est en droit d'adresser à notre héros, nos lecteurs n'ajoutaient déjà peut-être celui d'avoir trop vécu.
Quant au frère Escobar, instruisant la jeunesse espagnole et composant de beaux livres que, pendant longtemps, personne n'osa réfuter, il fut la gloire de son ordre, le plus célèbre des casuistes, forma de nombreux disciples et mourut, à quatre-vingt dix ans, de dépit, en lisant un livre qu'on venait de lui envoyer de France, et qui était intitulé les Lettres provinciales* par un nommé Pascal.
EUCUBIfB 8CRIBK.