LA CONSULTA DU ROI
Pendant les deux ou trois années «qui venaient de s'écouler et que Piquillo avait passées à l'hôtellerie de Buen-Socorro dans la compa-
gnie de Caralo et du digne capitaine Juan-Baptista, d'autres événemens, un peu plus importons, étaient survenus en Espagne, et nous demanderons à nos lecteurs la permission de jeter un regard en arrière.
Philippe II avait légué à Philippe III, son fils, la guerre contre l'Angleterre, et le comte de Lerma, qui avait voulu signaler les première jours de son ministère par un succès éclatant, fit équiper une flotte de cinquante vaisseaux et chargea don Martin Padilla de tenter une descente en Angleterre.
Les expéditions maritimes de l'Espagne, quoique entreprises dans l'intérêt de la religion et de la foi catholiques contre une souveraine et une nation hérétiques, n'ont jamais été favorisées par le ciel, quelque droit qu'elles eussent à sa protection; la flotte du comte de Lerma ne fut guère plus heureuse que la fameuse Armada. A peine les vaisseaux eurent-ils gagné la haute mer, qu'ils furent dispersée par la tempête et forces de regagner les ports d'Espagne, sans avoir rencontré l'ennemi. (1).
Pour se consoler de ce revers, le ministre aurait pu dire, comme Philippe II : c J'avais envoyé mes vaisseaux combattre les hommes et non les élémens, > mais loin de se résigner, il y mit de l'obstination et s'empressa de profiter de la première occasion de revanche qui s'offrit à lui. sans que son esprit superficiel et léger se donnât la peine d'en bien examiner et d'en poser toutes les chances.
L'Irlande venait de se révolter contre Elisabeth, et sous prétexte de porter secours aux insurgés, le nouveau ministre de Philippe III résolut de s'emparer de cette île. Sa grande étendue, son extrême fertilité, la commodité de ses ports, qui pouvaient assurer une retraite aux vaisseaux espagnols et mettre l'Espagne en état de disputer l'empire des mers à l'Angleterre et à la Hollande, étaient les raisons qui le déterminaient à tenter cette conquête.
De vieux conseillers de Philippe II, des généraux expérimentés, entre autres don Juan d'Aguilar, qu'on voulait charger de l'expédition, prétendaient que l'on se trompait gravement, en s'imaginant détacher aussi facilement l'Irlande de sa légitime souveraine, pour la ranger à tout jamais sous la domination espagnole ; qu'une révolte passagère n'était pas une révolution ; qu'on ne trouverait point, dans les insurgés, tout l'appui qu'on espérait; que pour tenter la conquête de ce pays et lutter contre toutes les forces de la Grande-Bretagne, six mille hommes ne suffisaient point.
A cela le comte de Lerma répondait que les finances actuelles de l'Espagne ne permettaient pas d'équiper une armée plus considérable, que la valeur suppléait au nombre, et que si don Juao dlAguilar avait peur, d'autres que
(1) Watsoa, JHttrirt ** Pk&pp* ///, tom. I, page fls.
lui s* chargeraient de défendre l'honneur det armes espagnoles.
D'Agnilar accepta ; c'était un défi qu'on lui adressait, et la fierté castillane parla plus haut dans son cœur que les conseils de la raison et l'évidence des faits ; il partit.
Seulement il avait demandé que cette fois la flotte ne fût pas commandée par Martin Padilla, son ennemi mortel et tout dévoué au comte de Lerma; il choisit un brave officier, don Juan Gaevara»avec qui il avait servi dans une expédition en Bretagne.
La traversée fut heureuse; le général en chef débarqua dans le port de Kinsale avec quatre mille soldats, s'empara de la ville et s'y fortifia. C'était un abri, un refuge en cas de revers. En même temps Occampo* son lieutenant, entrait à Baltimore avec son armée, et tous deux allaient marcher en avant quand ils apprirent que les insurgés venaient d'être vaincus et dispersés par le vice-roi d'Irlande ; que le comte Tyrone, leur chef, s'était échappé avec les débris de ses troupes, formant à peine quatre mille paysans mal armés et découragés ; et que le vice-roi. qui s'avançait rapidement à leur poursuite, commandait trente mille hommes d'excellentes troupes.
— Je l'avais prévu, dit froidement d* A guilar, n'importe! Allons à leur secours. Et il marcha en avant.
Cependant le comte de Lerma, qui ne doutait point du succès d'une expédition imaginée et préparée par lui, regardait l'Irlande comme annexée désormais à la couronne d'Espagne, et s'occupait déjà de lui nommer un gouverneur.
Il hésitait entre son oncle Borja et le comte de Lémos, son beau -frère, qu'il ne pouvait guère laisser à la vice -royauté de Navarre, où il était assez mal vu. Le système du ministre était d'appeler aux fonctions importantes du gouvernement tous ses parens d'abord, la monarchie espagnole n'étant considérée par lui que comme uoe maison, une famille dont il était le chef et dont tous les siens étaient les principaux membres.
C'est ainsi qu'il avait nommé Bernard de Sandoval, son propre frère, à la fois archevêque de Tolède et grand ioquisiteur, deux dignités dont l'une donnait une grande considération auprès du clergé et l'autre un pouvoir immense dans le pays.
Bernard de Sandoval était encore plus dangereux que son frère à la tête d'un gouvernement. Le duc de Lerma, léger, insouciant, changeant facilement d'idées et de principes selon les circonstances, n'avait, à proprement parler, aucun caractère. Bernard y Rosas de Sandoval, son frère, croyait en avoir un : c'était une vertu toute espagnole, qu'en homme d'état il décorait du nom de fermeté, et qui n'était au fond que de l'entêtement, entêtement etupkfo et souvent féroce ; en effet, il n'aban-
donnait jamais une idée qui lui était venue, et il ne lui en venait presque jamais que de mauvaises.
Je romps, disait-il, et ne plie pas! Et moi, disait le comte de Lerma, je plie pour ne pas rompre.
Du reste, il faut le dire, chacun avait les vertus de ses défauts. La légèreté du comte de Lerma n'excluait ni la bonté, ni la clémence, ni la générosité. Il était excellent pour tous les siens, pardonnait aisément les injures, accablait de présens et gorgeait d'or ceux même qu'il destituait. Quant à sa magnificence et à ses libéralités, odieuses au peuple espagnol qui payait, elles semblaient naturelles au ministre, qui, regardant le royaume comme à lui, ne croyait donner que son bien.
Chez Bernard de Sandoval, au contraire, la dureté de caractère avait fait naître la sévérité et la régularité des mœurs ; il était pur, il était chaste, aussi économe que son frère était libéral, et n'ayant jamais eu aucune faiblesse ; il n'aimait rien, n'accordait rien, ne pardonnait rien ; au demeurant, fort estimé, comme inquisiteur, et ayant toutes les qualités de l'emploi.
Le premier, il avait eu, sous Philippe II, ht grande idée de l'expulsion des Maures, et l'avait fait partager au comte de Lerma qui maintenant la regardait comme sienne, et considérait ce projet comme devant illustrer son ministère, en même temps qu'il consoliderait à jamais la foi catholique.
Restés en effet mahométans au fond du cœur, la plupart des Maures ne se conformaient qu'extérieurement aux pratiques de la religion chrétienne ; ils n'assistaient au sacrifice de la messe que pour éviter les peines qu'ils auraient encourues en y manquant; ils présentaient leurs enfans au baptême, mais ensuite ils les lavaient* avec de l'eau chaude, pour insulter au sacrement des chrétiens; ils se mariaient à l'église, mais de retour dans leurs maisons ils en fermaient les portes et célébraient la noce avec les chants, les danses et les cérémonies particulières à leur nation. Conservant toujours l'eapoir d'une prochaine délivrance, ils avaient entretenu pendant longtemps des intelligences avec les Turcs et avec les Maures d'Afrique.
Quand les corsaires d'Alger débarquaient sur les côtes d'Andalousie, jamais les Maures, qui habitaient le rivage, ne sonnaient la cloche d'alarme, ni ne prenaient les armes; jamais aussi les Algériens ne pillaient les villages ou les habitations des Maures, tandis qu'ils réduisaient en esclavage les chrétiens qui tombaient entre leurs mains (1); il n'en fallait pas tant pour exciter, sous le règne précédent, les soupçons et armer la vengeance de Philippe II; il avait résolu de proscrire leur culte et jusqu'à leurs
(1) Fondation de la rigence f Alger, t. I, p. 88L PoBSSes, Juêfxpulsiondê los MorUcot, p. 430.
costumes. Il leur avait ordooné de renoncer au langage moresque et de cesser entre eux tout commerce, toute relation ; il leur avait défendu de porter les armes, et sous peine de mort, de se battre, même en due!, avec des chrétiens ; enfin il avait forcé les femmes à paraître en public, le visage découvert, et fait ouvrir les maisons qu'ils tenaient fermées. Ces deux réglemens avaient paru insupportables à un peuple jaloux de conserver les usages de ses ancêtres, on les menaçait toujours, à la moindre révolte, de prendre leurs enfans, pour les faire élever en Castille. On leur interdisait l'usage •des bains, qui servaient à leur propreté autant -qu'à leur plaisir. Déjà on leur avait défendu la musique, les chants, les fêtes, tous leurs divertissemens habituels, toutes les réunions consacrées à la joie (1).
Les Maures, exaspérés, avaient pris les armes, dans les montagnes des Alpujarras, et s'étaient défendus avec tant de vigueur, qu'il avait fallu, pour les soumettre, l'élite des troupes d'Espagne, commandées par le frère du roi, par don Juan d'Autriche, le vainqueur de Lépante. Des flots de sang avaient coulé de part et d'autre, et il en avait coûté la vie à soixante mille Espagnols ; rude leçon, qui avait rendu les vainqueurs moins rigoureux et les vaincus plus résignés.
Ainsi, au commencement Ju dix-septième siècle, à l'époque où nous nous trouvons et dans les premières années du règne de Philippe III, les Maures, autrefois conquérans, et, pendant huit cents ans, souverains de l'Espagne, qu'ils avaient éclairée et civilisée, les Maures avaient perdu successivement leur indépendance, leur religion, leurs mœurs et leurs coutumes. Il ne leur restait plus que le sol de la patrie conquise par leurs ancêtres ; mais ce sol, fécondé par leurs sueurs et enrichi par leurs travaux, ils commençaient à s'y attacher.
Les Arabes et les Maures avaient apporté en Espagne la culture du sucre, du coton, de la soie et du riz (2) ; grâce à eux, rien n'égalait la fertilité de la province de Valence. Elle fournissait à l'Europe tous les fruits des pays méridionaux. On y faisait trois récoltes par an; à peine une moisson était-elle terminée, qu'on ensemençait de nouveau, et la douceur du climat faisait mûrir les grains toute l'année ; le travail le plus assidu, les moyens les plus ingénieux entretenaient et renouvelaient cette admirable fécondité.
Venus de l'Egypte, de la Syrie et de la Perse, pays essentiellement agricoles, les Arabes avaient apporté dans le royaume de Valence des procédés de culture qu'une pratique de trois mille ans avait perfectionnés.
(1) Mendoza, Guerrade Grenada, lib. 1, p. 20, 21, édition de Valence.
(9) Itinirairt 4e VE$pagnt % par Alexandre Delaborde.
L'industrie et le commerce ne leur devaient pas moins. Grâce à eux, Tolède, Grenade, Cordoue, Séville possédaient des manufactures de cuirs et de soieries ; les draps verts et bleus que l'on fabriquait à Cuença étaient recherchés sur les côtes d'Afrique, en Turquie et dans les échelles du Levant. Les lames de Tolède, les soies de Grenade, les harnais, les selles, les maroquins dorés de Cordoue, les épiceries et les sucres de Valence, étaient renommés dans toute l'Europe; et contens du bonheur et des richesses que procure le travail, les Maures s'accoutumaient, peu à peu, à oublier le passé, à jouir du présent et à ne plus rechercher d'autres succès que ceux de l'industrie.
Ce peuple conquérant était devenu fabricant et agriculteur, et consentait à enrichir ses maîtres actuels, à leur payer d'énormes impôts, à leur donner toutes les jouissances du luxe et de la civilisation, ne demandant en échange que paix et protection pour les vaincus, pour leur famille et pour leur industrie.
C'est là ce que Bernard y Rosas de Sandoval, le grand inquisiteur, et son frère le comte de Lerma ne pouvaient comprendre. Ils avaient mis en avant don Juan de Kibeira, patriarche d'Antioche et archevêque de Valence, connu par sa haine contre toute espèce d'hérésie, et ce fougueux prélat avait présenté au faible monarque un mémoire secret où il le suppliait de chasser du royaume tous ses sujets infidèles, lui conseillant de ne retenir que les adultes, pour travailler, comme esclaves, aux galères et aux mines, et les enfans âgés de moins de sept ans pour les élever dans la religion chrétienne.
Le roi avait communiqué ce mémoire à son ministre et au grand inquisiteur. Le ministre était d'avis d'attendre une occasion favorable; Bernard de Sandoval pensait qu'on ne pouvait trop se hâter, mais il trouvait les mesures proposées par l'archevêque de Valence insuffisantes et surtout trop douces. Son avis était qu'on exterminât tous les Maures en masse, une seconde édition de la Saint-Barthélémy, où l'on n'épargnerait ni les femmes ni les enfans.
Mais un semblable projet demandait de grandes précautions, un déploiement considérable de forces, une réunion imposante de troupes, et dans ce moment l'élite des troupes espagnoles étaient occupées dans les Pays-Bas et dans l'expédition d'Irlande.
Il fut donc convenu que le plus grand secret serait gardé. L'inquisiteur et le ministre en sentaient la nécessité; il était plus difficile de la faire comprendre à l'archevêque de Valence, qui, fanatique de bonne foi, ne pouvait retenir les excès de son zèle et ne parlait ou n'entendait parler de ce projet qu'avec des transports de rage pieuse qu'il prenait pour des inspirations d'en haut.
On parvint cependant, et non sans peine, à lui faire entendre qu'à la première nouvelle
SEMAINE LITTfc$À**JiE.
d'un tel coup d'état, les Maures, qui couvraient tout le royaume, pouvaient se soulever et appeler à leur aide quelques nations voisines, ennemies de l'Espagne.
D'ailleurs, le roi allait se marier, et une époque de grâces et de clémence était mal choisie pour un acte de rigueur et d'extermination. On convint donc que dans la consulta du roi on ne parlerait que du prochain mariage de Philippe.
La consulta du roi était un conseil secret qui se tenait au palais, en présence du monarque et sous la présidence du ministre.
On n'y admettait, dans les occasions importantes, que le grand inquisiteur, le confesseur du roi et quelques favoris qui dirigeaient la volonté du monarque et lui faisaient adopter ou rejeter les propositions des autres conseils; mais, dans des circonstances comme celle-ci, on accordait pour la forme et comme marque d'honneur» le droit d'assister et même de prendre part aux délibérations, aux jeunes seigneurs appartenant aux premières familles d'Espagne, à ceux qui devaient arriver un jour à la grandesse d'Espagne et à l'audience de Castille.
Ce jour- là, le comte de Lerma, que le roi venait de créer duc, à l'occasion de son mariage, et en récompense des services qu'il n'avait pas encore eu le temps de rendre, mais qu'il rendrait immanquablement à la monarchie, le duc de Lerma présenta au roi le comte d'Uzède, son fils; à son tour, le marquis de Miranda, chef de la maison de Zunica et président du conseil de Castille, réclama le môme honneur pour son parent, don Fernand d'Albayda, un des principaux barons du royaume de Valence et neveu de don Juan d'Âguilar, commandant les troupes de Sa Majesté en Irlande.
Le jeune homme avec la timidité naturelle à son âge, s'inclina en rougissant devant son seigneur et roi et devant le conseil suprême, dont il s'était fait, d'avance, une idée si majestueuse et si imposante.
Plusieurs membres disputaient entre eux sur la couleur de l'habit qu'ils devaient porter le jour de l'arrivée de la reine.
Don Sandoval, le grand inquisiteur, remuait, entre ses doigts, les grains de son chapelet ; le ministre traçait, avec un crayon, une couronne de duc sur le parchemin d'une ordonnance royale, et Philippe III, la tête renversée dans un grand fauteuil, comptait les rosaces dorées du plafond. Un seul, don Juan de Ribeira, archevêque de Valence, paraissait enfoncé dans de profondes méditations et ne prendre aucune part à ce qui se passait autour de lui.
Quant au jeune comte d'Uzède, fier de sa naissance et comptant au nombre de ses mérites la position de son père, il promenait autour de lui un regard plein d'assurance et de fatuité, qu'il arrêta plus d'une fois, avec dédain, sur Fernand d'Albayda, car celui-ci, plus jeune que
lui, parfageafr.un honneur qui n'eût dû appartenir qu'atfjjll du premier ministre.
Le duc de j^erma, après avoir pris les ordres de Sa Majesté, exposa avec complaisance qu'une nouvelle alliance" "al lait. unir plus étroitement encore les descendant de Charles-Quint. Sa Majesté Très-CatholfyueV allait épouser la fille de l'archiduc Charles," Jb'.jeune Marguerite d'Autriche. 11 ajouta que'.MW^eu ne princesse, pattie de Gratz pour l'Italie, .était arrivée à Gènes. " V # .^
Ce qu'il ne dit pas, c'est que la" Jejtteur espagnole avait mis si longtemps à termine>lës immenses préparatifs ordonnés pour sa réception, que la flotte équipée pour la transporter en Espagne n'avait mouillé à Gênes que plusieurs mois après l'arrivée de Marguerite en cette ville.
Le duc entretint ensuite le conseil des fêtes brillantes qui attendaient la princesse à Valence où elle devait débarquer et où le mariage devait se faire.
La magnificence de ces fêtes, qui convenait aux goûts fastueux du ministre, était si extravagante qu'elles devaient coûter un million de ducats (huit millions de notre monnaie) ; mais le duc avait commencé par déclarer, au roi et au conseil, que la situation prospère des finances permettait de déployer, pour ce mariage, une splendeur digne du plus grand roi et du premier royaume de 1* Europe.
D'ordinaire, en pareille occasion et après le rapport fait par le ministre, personne ne prenait la parole. Le roi approuvait de la tête et il était loisible à tout le monde de suivre l'exemple du monarque ; mais ce jour-là, désirant faire briller son fils qui, pour la première fois, avait entrée au conseil, et que, pour des raisons secrètes, il voulait déjà pousser dans la faveur royale, le duc s'adressent à Uzède et à Fernand d'Albayda, leur dit d'un air gracieux :
— Eh bien, mes jeunes seigneurs, que pensez-vous de ce que vous venez d'entendre?
Nouveaux conseillers du roi, dites-nous votre avis. Je suis persuadé que sa Majesté sera charmée de le connaître.
Le roi approuva de la main, et le ministre continua:
— Allons, seigneur Fernand, pourquoi rougir ainsi et vous intimider ? Remettez- vous.... nous ne vous demandons que votre pensée, votre opinion et surtout la vérité.... Uzède va vous donner l'exemple.
Et il fit signe à son fils de commencer.
Celui-ci, dans un discours qu'il feignit d'improviser, et qui long- temps d'avance avait été préparé par lui et peut-être revu par son père, adressa au roi un complimeot élégant et flatteur sur son auguste mariage, sur ses hautes qualités comme monarque, et sur la profonde intelligence qui dirigeait tous ses choix.
De là venait naturellement l'éloge du mini*-
Pl^'OJiLO ALLIAGA,
tre, l'approbation complète d*T apport qu'il venait de faire, et le tout finijsjut par un tableau enivrant de la prospérité;ftçfu$fle et future de PEspagne. *•*. *
Un murmure d'apfcobation suivit ce discours. , -, "'»
Quand ce fut gûûbafde Fernand d'Albayda, il commença <(***& excuser avec modestie sur sa jeunesse et'sefl- insuffisance ; mais à son souverain, mali'&.a'es conseillers si habiles et si éloquent °il t>e devait que la vérité : c'était la seul? manière de répondre dignement à l'honneur qu'ils lui faisaient en daignant l'écouter.
Et entrant sur-le-champ en matière avec une franchise et une noblesse toutes castillanes, il avoua qu'il aimait à croire à la fidélité du tableau que l'on venait de dérouler a ses yeux, qu'il ne lui appartenait pas d'en contester l'exactitude, mais que, sur un point seulement, il croyait que l'on avait surpris la religion du ministre, et qu'il demandait à rétablir les faits.
Il expliqua alors nettement la situation de la province de Valence dont il était un des premiers barons et des plus riches propriétaires; il prouva que les villes et les campagnes étaient surchargées d'impôts; que non-seulement ceux de deux années d'avance avaient été exigés et perçus, mais qu'en ce moment, pour subvenir aux fêtes du mariage, ou demandait le paiement d'une troisième année, excitant ainsi le mécontentement de la population, à l'occasion d'un événement qui ne devait faire naître que sa joie ; qu'il s'empressait de signaler ce fait au roi et au ministre, qui l'ignoraient sans doute ; car il serait injuste et irapolitique, quand tout le reste de l'Espagne jouissait d'une si grande
C aspérité, de vouloir en excepter et en exclure seule province de Valence, celle où justement allait se célébrer le mariage de Sa Majesté.
Ces derniers mots, prononcés avec fermeté, jetèrent le duc de Lerma et tout le conseil dans un embarras difficile à décrire, et qui redoubla encore lorsque le roi, se tournant vers son ministre, lui dit avec une naïveté charmante :
— Ce jeune homme a raison : il faut que nos Idèles sujets du royaume de Valence participent au bonheur et à la prospérité dont vous faites jouir l' Espagne. Ne pourrait-on pas leur déclarer, à l'occasion de mon mariage, qu'ils seront, pendant deux ans, exemptés d'impôts ?
Puis, étonné du silence qui se faisait autour de lui, le monarque craignit de s'être trop avancé, et demanda timidement au duc de Lerma et aux conseillers qui l'entouraient :
— N'est-ce pas là votre avis, messieurs?
Le duc de Lerma, qui plusieurs fois avait
voulu et n'avait osé interrompre Fernand, jeta sur lui un regard de colère et dit au roi avec un ton d'impatience qu'il cherchait vainement à déguiser sous un sourire moqueur:
— Si ce jeune seigneur, don Fernand d'Albayda, premier baron du royaume de Valence,
connaît quelques moyens d'administrer les finances et de remplir les coffres de votre majesté sans l'impôt que je demande en ce moment, il nous obligera beaucoup en nous en faisant part. En connaissez- vous, don Fernand?
— Oui, Excellence, et je me fais fort (toujours dans le royaume de Valence, je ne connais que celui-là) de faire payer à l'instant, nonseulement l'impôt que vous demandez, mais, d'ici à quelques jours, le quart des sommes que vous demandez pour les fêtes du mariage.
Le ministre, étonné, leva la tête, pour voir si don Fernand parlait sérieusement, et celuici continua avec gravité:
— Bien plus, ceux qui vous apporteront ces sommes vous prieront de les accepter et vons en remercieront; et depuis Valence jusqu'à Madrid, ils escorteront le roi et la reine de leurs cris de joie et de leurs bénédictions.
Le roi et tout le conseil s'écrièrent :
— Parlez ! parlez !
Il se fit un grand silence. Le duc d'Uzède se mordit les lèvres avec colère, et Fernand se recueillit quelques instants.
— « Sire, vous avez une population fidèle et c industrieuse, qui, dans ce moment, fait la ri- « chesse des royaumes de Valence et de Grec nade. Nous en savons quelque chose, nous c autres barons et propriétaires, dit-il en rec gardant le duc de Lerma, car s'ils s'éloic gnaient, nos terres seraient sans culture, nos c fabriques seraient désertes, la misère et Tac bandon succéderaient à l'opulence. Votre c Majesté devine que je veux lui parler de ses c sujets, les Maures d'Espagne. >
Don Sandoval et le duc de Lerma tressaillirent; mais Ribeira, qui jusque-là avait gardé le silence, comme étranger à tout ce qui se passait, bondit sur son siège, et malgré les signes de l'inquisiteur, eutpeine à modérer son impatience. Don Fernand continua :
— Des bruits, des rumeurs vagues, et dont on ignore l'origine, ont circulé depuis quelque temps.
Ici l'inquisiteur jeta sur Ribeira un regard de reproche.
c Et malgré leur peu de vraisemblance, ces c bruits ont déjà répandu la défiance et l'effroi c parmi toute cette population, qui, tranquille c jusqu'alors, ne s'occupait qu'à fertiliser nos c campagnes ou à répandre par le commerce c les produits de son industrie. Des craintes, c chimériques sans doute, se sont emparées de c tous.
c N'ayant plus foi en l'avenir et inquiets sur c le présent, ils s'arrêtent et attendent, leurs c travaux languissent, et bientôt peut-être vont c cesser.
e Je suis persuadé, sire, qu'à votre parole c tout se ranimerait, tout renaîtrait. Qu'une c déclaration formelle de Votre Majesté soit
SEMAINE LITTÉRAIRE
« publié* en Espagne, promettant que les Mauc res ne seront jamais inquiétés dans leurs perc sonnes ni dans leurs biens, et toutes les som- « mes qu'exigera votre ministre lui seront apc portées à l' instant, non à titre d'impôts, mais c de don volontaire, mais de présent de noce c offert avec joie, par ses fidèles sujets, à Sa c Majesté la reine d'Espagne, Marguerite c d'Autriche ; et ce que je dis, je l'atteste et c m'en rends garant, moi, don Fernand d'Alc bayda. >
— Vous êtes donc leur ami et leur protecteur, s'écria Ribeira avec agitation, et au lieu de convertir les Philistins, ce sont eux qui vous ont gagné... vous l'entendez, seigneur, la contagion s'étend sur Israël !
— Rien ne me fera jamais oublier ce que je dois à Dieu et au roi, répondit le jeune homme avec fermeté ; mais ni mon Dieu ni mon roi ne m'ordonnent de trahir la vérité, et je la dis tout entière. Je n'ai vu parmi les Maures de Valence que des gens amis de l'ordre et du travail, des sujets industrieux et actifs.
—Qu'il faut craindre, s'écria Ribeira, car ils ont l'industrie en partage, ils ont le travail et l'économie. Exclus de l'honneur de servir dans nos armées, et privés du bonheur d'avoir des couvents, leur population augmente chaque jour et la nôtre diminue... Ils ont le temps d'étudier, d'être plus savants... plus éclairés que nous.
— Vous faites leur éloge, monseigneur, dit respectueusement Fernand d'Albaya.
— Non, répondit vivement le prélat, mais je veux et je dois prémunir Sa Majesté et le conseil contre les avantages ou plutôt contre les maléfices qu'ils tiennent de l'esprit des ténèbres pour la perte de l'Espagne.
—Le projet dont je parlais n'est donc point une chimère ! s'écria Fernand avec terreur... vous y pensez donc ?
— Non, s'écria vivement l'inquisiteur, tout effrayé du tour que prenait la discussion ; non, personne ici n'y pense que vous, jeune homme.
— Moi, répondit Fernand rassuré, comment Votre Excellence pourrait-elle croire que j'eusse jamais eu l'idée d'un projet non seulement aussi barbare et aussi désastreux... mais je dirai même aussi absurde ?
—Absurde ! s'écria l'archevêque de Valence, blessé dans ce qu'il avait de plus cher; absurde ! Votre Majesté souffre que l'on blasphème devant elle, et que les hérétiques, non contents de repousser la parole de Dieu, viennent la tourner en dérision. Malheur à nous tous !
malheur à l'Espagne! Dieu, qui m'inspire, me le prédit : quelque grand danger la menace, et la main du Très-Haut va s'éloigner d'elle, puisque déjà l'impiété triomphe et se glorifie de ses œuvres.
— Mon Dieu ! qu'ai-je donc fuit ? se dit en lui-même Fernand épouvanté.
Le roi, étourdi de tout ce qui venait d'arriver, se faisait presque la même question ; mais sur deux mots que le duc de Lerma lui dit à voix basse, il s'écria gravement :
— Rassurez-vous, mon père, et vous aussi, seigneur Fernand, nous aviserons, à loisir, sur ce que nous venons d'entendre.
— Et nous y ferons droit s'il y a lieu, ajouts; le ministre ; mais l'intention de Sa Majesté est que, dans ce moment, l'on ne donne point do suite à cette discussion. Nous avons à lire les dépêches qui nous arrivent, dit-il en montrant un paquet cacheté de noir qu'apportait un messager d'Etat.
Le ministre ouvrit les dépêches, les lut tout bas, et, moins maître de son émotion que Philippe II, qui ne se laissa jamais surprendre par la joie ou par la douleur, il ne put cacher à tous les yeux attachés sur lui la pâleur qui couvrit un instant ses traits.
—Sa Grâce avait raison, dit-il gravement : la main de Dieu s'appesantit sur l'Espagne ; l'expédition d'Irlande n'a point réussi ; les Anglais sont vainqueurs.
— Mon oncle est mort! s'écria Fernand avec désespoir.
— Notre armée est détruite ? demanda gravement Sandoval.
— Ce qu'on m'annonce est plus terrible encore pour l'honneur des armes espagnoles»
poursuivit le ministre en baissant la tête : don Juan d'Aguilar et toute son armée oot capitulé sans combattre.
— Ce n'est pas possible, s'écria Fernand.
D'Aguilar est innocent, d'Aguilar est calomnié.
Le ministre remit la lettre au roi en lui disant froidement :
— C'est du comte de Lémos, mon beaufrère.
— Le comte s'est trompé, continua Fernand avec chaleur,
— Mon oncle de Lémos est toujours bien renseigné, dit le comte d'Uzède avec un sourire amer ; il ne se trompe jamais, et, pour moi, j'ai toute confiance en lui.
— Moi, j'ai confiance en l'honneur d'un d'Aguilar, répondit Fernand, et sans avoir besoin d'autres renseignemens, je soutiens qu'un gentilhomme, un Espagnol, n'a pu se rendre sans combattre... Qui peut le croire l'aurait fait.
— Mais j'ai annoncé que je le croyais ! s'écria d'Uzède en pâlissant.
— Et moi, je soutiens mon dire ! répondit Fernand en portant la main sur la garde de son épée.
— Devant le roi ! s'écria le duc de Lerma indigné.
Philippe et tous les assistants se levèrent.
— Pardon, sire, pardon ! s'écria Fernand an pliant le genou devant son souverain.
Le roi lui fit signe de sortir.
Fernand s'inclina, fit quelques pas vers la porte, et, prêt à la franchir, il dit à demi-voix au comte d*Uzède, qui n'était pas loin de lui :
— Sortirai-je seul, monsieur ?
Le comte fit un pas pour le suivre; le duc de Lerraa le retint d'un regard, et Fernand s'éloigna furieux et désespéré.
En arrivant à son hôtel, il y trouva son ami. son compagnon d'enfance, Yézid d'Albérique.
Yézid était fils d' A larai Delascar d'Albérique. le plus riche des Maures de Grenade et de Valence. Yézid descendait de la tribu des Abencerrages et du sang des rots. Il avait fait ses études 5 Cordoue avec Fernand ; tous deux étaient venus habiter les belles campagnes du royaume de Valence, Fernand dans le château de ses aïeux, Yézid dans l'élégante habitation et dans les champs cultivés par son père. Fernand, en noble gentilhomme, se destinait à la profession des armes ; Yézid, à qui cette carrière était interdite, s'était consacré aux sciences et aux arts, que les Arabes, ses ancêtres, avaient cultivés avec tant de succès.
Grâce aux trésors de son père, son existence était opulente ; le travail et l'étude la rendirent utile, et puis vint l'amitié qui la rendit heureuse. Fernand était devenu son frère ; Fernand était aimé de tous les Maures de Valence, car le noble Espagnol était l'ami d'Yézid, et Yézid était leur culte, leur idole : c'était le sang d'Abdérarae etd'Almanzor ; tous les deux semblaient revivre en lui.
Yézid, qui était alors à Madrid avec son ami, venait de recevoir de son père, resté à Valence, une lettre pour Fernand, et il la lui apportait an moment où celui-ci, encore animé de la scène qui venait de se passer au conseil du roi, la racontait à Yézid, tout en décachetant sa lettre. Cette lettre était de son oncle, don Juan d'Aguilar, et ne contenait que ces mots :
c Je suis en Espagne et caché en lieu sûr, c car il faut que je me justifie, que je confonde i mes ennemis, et je ne le pourrais pas si je c tombais entre leurs mains. L'ami généreux c et dévoué qui s'expose pour moi et par qui c cette lettre te parviendra, connaît seul ma rec traite; pars, va le trouver. »
— Cet ami généreux, c'est ton père, s'écria Fernand, je cours à l'instant près de lui à Valence.
— Et moi aussi, répondit Yézid, je ne te quitte pas.
Fernand lui serra la main avec reconnaissance, puis il s'arrêta et dit :
— Et d'Uzède que j'ai défié, et qui va venir m'en demander raison. Puis-je partir ainsi, m'enfuir en secret sans dire où je vais ? N'estce pas mériter à ses yeux ce titre de lâche que je lui ai donné ?... Non, non, il faut rester, et cependant mon oncle qui m'attend, qui me réclame !
En ce moment, on frappa avec force à la porte de l'hôtel.
— C'est d'Uzède et ses amis, dit Yézid.
— Tant mieux, cela se trouve à merveille, nous partirons après, battons-nous d'abord ; le tout est de se hâter.
— Je crains d'Uzède et sa gravité espagnole : avec lui il faut tant de cérémonie pour recevoir un coup d'épée... Ah ! avant tout, déchirons cette lettre.
Il venait de la mettre en morceaux lorsque la porte s'ouvrit. Parut un officier du palais, suivi de plusieurs soldats des gardes ; l'officier ôta gravement son chapeau et demanda :
— Lequel de vous, messeigneurs, est le baron Fernand d'Albayda?
Fernand prévint Yézid, qui allait dire :
c C'est moi, » en se désignant vivement luimême de la main.
— Que me voulez-vous, seigneur officier?
— Vous demander, de la part du roi, votre épée, vous déclarant que vous êtes mon prisonnier, et qu'il faut à l'instant me suivre. Toute résistance serait inutile, ajouta-t-il en voyant Fernand jeter à son ami un regard d'hésitation et de désespoir.
Celui-ci le comprit et lui dit :
— Je partirai pour toi, et ce que tu aurais fait, je le ferai, frère, je te le jure !
Fernand alors se retourna vers l'officier et lui dit:
— Monsieur, je suis prêt à vous suivre ; mais un mot encore. Auriez-vous appris quelque chose de don Juan d'Aguilar, qui commandait l'armée espagnole en Irlande?
— Je ne connais, seigneur cavalier, que les bruits répandus à ce sujet.
— Et quels sont-ils ?
— Que le général est condamné à mort et ses biens confisqués.
Accablés de douleur à cette nouvelle, les deux amis s'embrassèrent, et Yézid murmura tout bas:
— Tant que je vivrai, compte sur moi et ne désespère de rien.
Fernand, entouré de soldats, descendit l'escalier de l'hôtel. L'officier monta près de lui dans une voiture qui roula vers les prisons de Valladolid. Quant à Yézid, suivi du fidèle Hassan, il s'élança sur Kaled, son bon cheval arabe, et prit au galop le chemin de Valence.
l'habitation du maure.
Le vieil Alami Delascar d'Albérique était dans l'endroit le plus reculé de son habitation. C'était une pièce souterraine dont lui seul et 80 d fils connaissaient le secret. Près de lui était un noble vieillard, à la chevelure blanche, au front cicatrisé, qui, triste et silencieux, te-
SEMAINE LITTÉRAIRE
naît m tête baissée, tandis que de grosses larmes roulaient dans ses yeux.
— Mon hôte et mon ami, lui dit d'Albérique en lui prenant la main, ne pourrais-je donc calmer votre douleur et vous donner quelque espoir ? Votre neveu va venir. Vous combinerez avec lui les moyens de faire arriver votre
« justification a votre souverain; il faudra bien qu'une fois en sa vie le roi d'Espagne connaisse la vérité.
— Je crains bien que non.
— Eh bien! si c'est impossible... à moins d'un miracle ! Dieu fera pour vous ce miracle, il vous le doit. Si ce n'est pas sur-le-champ, ce sera plus tard ! prenez patience ! si nous en avions manqué, nous autres, que serions -nous devenus, nous, qui attendons toujours l'heure de la délivrance ? D'ici là, qui vous inquiète ? restez ici près de moi.
— Cacher un proscrit c'est vous exposer à la proscription, vous et les vôtres ! Il y va de vos biens, de vos jours peut-être.
— Qu'importe ? Quoi qu'il arrive, nous voulons partager vos peines, vos dangers et vos ennemis, qui dès ce jour sont les nôtres. Ils ont cru vous laisser sans asile, en voici un ! Ils vous ont pris vos biens, les miens sont à vous, mon vieil ami, vous qui jadis, dans les Alpujarras, avez empêché les soldats de don Juan d'Autriche de massacrer le pauvre Albérique, prisonnier et sans défense. Je connais mal mon fils Yézid, ou il vous dira, comme moi : Prenez tous mes biens, ils sont à vous, car je vous dois mon père.
— Merci, merci, dit le vieux soldat en cherchant à cacher son émotion... mais ma fille, mais Carmen !
— Elle sera notre enfant d'adoption... je la marierai... je la doterai.
— Lui rendrez-vous l'honneur qu'on a enlevé à son père ?
— On ne vous l'enlèvera pas ! Votre innocence sera reconnue; on vous rendra votre épée, et de plus on vous récompensera comme vous le méritez. Nous plaiderons votre cause... Il y a des juges à Madrid !
— Ils seront inexorables.
— On les attendrira.
— Ils sont tous vendus.
— Eh bien ! on les achètera et plus cher que personne, plus cher que le duc de Lerma luimême.
— Ce n'est pas cela que je veux.
— Eh ! que voulez -vous donc ?
— Voir Fernand, mon neveu... lui parler !
— Ecoutez ! écoutez ! s'écria le vieillard... Entendez- vous au-dessus de notre tête le galop d'un cheval? Il a henni. Je le reconnais ! C'est Kaled... c'est le cheval de mon fils !
Yézid nous arrive, et Fernand avec lui. Courage J courage !
La porte s'ouvrit et Yézid parut. U était seul. Il avait fait en moins de deux jours les soixante lieues qui séparent Madrid de Valence, et il raconta aux deux vieillards ce qui s'était passé.
Seulement il leur laissa ignorer ce qu'il avait appris depuis, c'est que pour avoir manqué de respect au roi, en son conseil, pour avoir défendu et peut-être partagé les opinions d'un gentilhomme, déclaré traître à son souverain et à son pays, pour d'autres raisons encore dont le duc de Lerma et le grand inquisiteur ne parlaient pas et qu'il était facile de deviner, Fernand d'Albayda était privé de l'honneur de servir désormais son pays et condamné à subir, dans la prison de Valladolid, une captivité dont rien ne faisait prévoir le terme.
De pareilles nouvelles auraient porté le coup de la mort à don Juan d'Aguilar, et Yézid se contenta de lui dire que son neveu était gardé à vue, pour avoir soutenu l'honneur de leur maison et pour avoir voulu la défendre, les armes à la main, envers et contre tous, même contre le fils du ministre.
— Bientôt, ajouta Yézid, il sera libre, il viendra ; d'ici là, qu'attendiez-vous de son amitié ou plutôt de la mienne ? car moi, c'est lui ! ainsi donc parlez, dites tout à votre neveu !
D'Aguilar regarda le jeune homme avec le sourire d'un ancien ami, et le vieil Albérique, qui comprit ce regard, s'écria: — Je vous disais bien qu'il était impossible de ne pas aimer Yézid ; parlez maintenant nous vous écoutons. D'Aguilar leur raconta ce oui s'était passé depuis le moment où Tyrone, chef des révoltés, l'était venu joindre avec quatre raille hommes seulement. Avec cette faible troupe et les six mille Espagnols qu'il commandait, il n'avait pas craint d'attaquer près de Baltimore trente mille Aoglais commandés par le vice-roi d'Irlande.
Les Espagnols, se battant avec leur valeur accoutumée, avaient longtemps soutenu le combat et rendu la victoire incertaine, mais abandonné lâchement par Tyrone et les Irlandais* d'Aguilar avait été obligé de faire sonner la retraite. Ralliant ses troupes et ne les laissant point entamer, il s'était jeté sur Kinsale et Baltimore, deux villes dont il s'était d'abord emparé.
Au lieu de lui venir en aide, les habitans de l'Irlande, frappés de terreur, s'étaient empressés, pour se soustraire à la vengeance d'Elisabeth, de faire leur soumission, sans s'inquiéter des alliés qui étaient venus les secourir; dès lors l'expédition était devenue sans but, mais d'Aguilar avait voulu du moins conserver à son roi une armée dont tout le monde regardait le salut comme désespéré.
Attaqué, du côté de la terre, par le vice-roi et toute son armée, bloqué du côté de la mer
PIQUILLO ÀLLlAOA.
par une flotte anglaise, le général espagnol avait fait dire au lord Montjoy qu'il s'ensevelirait sous les ruines de Kinsale et de Baltimore qu'occupait alors son armée, et que, si cette armée était perdue pour l'Espagne, ces deux villes seraient également perdues pour l'Angleterre. Lord Montjoy dont le cœur était noble et
généreux, avait répondu à cette courageuse éclaration en offrant à d'Aguilar la capitulation qu'il dicterait lui-même, et d'Aguilar avait exigé : qu'on accordât à ses troupes les honneurs de la guerre, qu'on les transportât en Espagne sur des vaisseaux anglais, avec leur artillerie et leurs munitions; de plus, ne voulant même pas exposer à la colère du vainqueur les alliés qui l'avaient abandonné et trahi. d'Aguilar avait stipulé une amnistie pour les habîtans de Kinsale et de Baltimore.
Tout lui avait été accordé !
Et voilà, s'écria le vieillard avec indignation, voilà l'acte que l'on veut faire passer pour une lâcheté et pour une trahison. Ils ont dénaturé les circonstances et les faits. Ils m'accusent d'avoir traité avec des hérétiques, des excomuniés, et ne veulent m'écouter que lorsque je me serai constitué prisonnier de l'Inquisition ; et comment du fond de ces cachots ma voix se ferait-elle entendre ? Ils auraient soin de l'étouffer, de publier des aveux mensongers que je ne serais pas là pour démentir.
J'ai fait un mémoire, le voici ; il faut qu'il soit lu, non par le duc de Lerma, mais par le roi, le roi lui-même.
C'est le service que j'attendais démon neveu, don Fernand d'Albayda, à qui son âge accorde entrée au conseil. Nul autre que lui ne l'oserait maintenant, pas même le marquis de Miranda notre parent, président de l'audience de Castille ; car ce serait se faire un ennemi du duc de Lerma, ce serait encourir sa disgrâce, et à présent en Espagne, dit le vieillard en baissant la tête, personne n'a ce courage.
— Si vraiment, répondit Yézid, qui venait d'écouter attentivement ce récit, il est encore en Espagne des cœurs qui braveraient tout pour un ami ; mais ceux-là ne sont pas à la cour.
— C'est ce que je voulais dire, répondit d'Aguilar avec amertume.
— Ceux-là ne peuvent pas approcher le roi, continua Yézid... Mais il est d'autres moyens, je l'espère, d'arriver jusqu'à lui. Confiez-moi oe mémoire, et, avant une quinzaine de jours peut-être, il lui sera remis à lui..., à lui-même, par une personne que nul ne soupçonnera et qui redoutera peu le duc de Lerma; d'ici là, restez caché dans cet asile, où l'on ne pourra vous découvrir, et comptez sur moi*
Sans s'expliquer sur son projet, dont il désirait prendre sur lui seul tout le danger, Yézid voulait partir à l'instant même, au milieu de la nuit. On eut grand'peine à le faire attendre jusqu'au jour.
Il employa ce temps à demander à d'Aguilar de nouveaux détails sur l'expédition d'Irlande, surtout sur lord Montjoy, que lui, Yézid, avait connu autrefois, à Cadix, au sujet d'une importante amure, d'un traité secret de commerce, entre les Maures de Valence et les sujets de la reine Elisabeth. Il conjura de nouveau d'Aguilar de prendre courage, lui promit un prompt retour, et s'arracha aux embrassemens de son père et aux témoignages d'affection de ses fidèles serviteurs, tout attristés du nouveau départ de leur jeunjB maître.
A la cour cependant et dans les principales villes du royaume, tout n'était que bals, fêtes, réjouissances pour l'arrivée et le mariage de la jeune reine.
Marguerite d'Autriche, la plus jeune des trois filles de l'archiduc Charles, n'était point d'une grande beauté, mais elle était pleine de grâce, de franchise et d'abandon, et elle venait régner dans un pays où tout était gravité, dissimulation et étiquette. Jamais reine n'avait été moins faite pour l'Espagne.
Elevée, comme le sont presque toutes les princesses allemandes, dans l'intimité de la famille, dans une grande liberté d'action, dans une facile mais noble familiarité avec tous ceux qui l'entouraient, Marguerite avait conservé de son pays les idées exaltées qui devaient produire, plus tard, Werther et la Marguerite de Faust.
Son imagination vive et ardente avait un côté tendre et mélancolique qui n'excluait point une douce gaîté, et ce caractère devait être assez difficilement compris, dans le nouveau pays qu'elle allait habiter, pays avec lequel elle formait ellemême une assez piquante opposition ; car l'azur de ses yeux contrastait avec l'œil noir des Andalouses autant que la rêverie germanique avec le son des castagnettes et les poses animées du fandango.
La flotte qui l'avait prise à Gènes l'avait conduite à Valence, où le roi devait se rendre pour la cérémonie du mariage, et la cour l'avait précédé.
Marguerite avait été peu enchantée de Valence la Belle, qui, avec ses rues étroites, tortueuses et impracticables. lui paraissait avoir usurpé son surnom. Elle avait fait son entrée par l'Alameda ou la promenade publique, avait été re</ue au palais du vice-roi, où toutes les dames de sa maison lui avaient été présentées, et où don Juan Ribeira, patriarche d'Antioche et archevêque de Valence, l'avait haranguée et bénie. Marguerite s'était peu amusée ce soirlà, et ce qui surtout l'avait attristée, c'est que parmi toutes les grandes dames de la cour qui avaient paru au baise-main et avec lesquelles elle allait passer sa vie, aucune ne lui avait inspiré de sympathie ni de confiance. Il n'y en avait aucune qu'elle eût osé interroger, et cependant elle avait tant de choses à demander.
SEMAINE LITTÉRAIRE
C'était le lendemain que le roi devait armer pour l'épouser, et elle ne connaissait rien de ee rai... que son portrait ! On lui avait dit seulement que, depuis longtemps, Philippe l'aimait et Pavait choisie : que du vivant du dernier roi c'était un mariage convenu et arrêté, et en Allemagne il y a un grand respect et un grand charme attachés eux idées défiances, à cet engagement écrit dans le ciel avant d'être réalisé sur terre.
Je lui appartiens déjà, se disait-elle, je suis sa fiancée, je suis la femme de son choix ; et cette seule pensée lui avait inspiré, sinon de la tendresse, au moins de la reconnaissance pour son royal époux. Elle aurait donné tout au monde pour connaître son caractère, ses goûta, ses idées, ses manières.
Mais a qui s'adresser dans cette cour où elle ne connaissait personne, où elle était étrangère, bien plus encore, où elle était reine, ce 3ui supposait que chacun refuserait ou crainrait de Ini dire la vérité.
Ses femmes s'étaient retirées depuis longtemps et Marguerite ne dormait pas et elle ne pouvait dormir. Elle ouvrit une porte vitrée qui donnait sur les vastes jardins du palais. La nuit était superbe, l'air chaud et embaumé, partout un profond silence, des arbres élevés et d'épais ombrages. Marguerite se hasarda à faire quelques pas dans une allée, puis elle •'enhardit, s'avança plus loin, et se perdit sous des massifs de verdure.
Au bout de quelques instans, elle crut entendre des voix de femmes dans un bosquet, et elle allait se retirer lorsque son nom et celui du roi frappèrent son oreille. La curiosité remporta, elle se cacha derrière des touffes de citronniers et de grenadiers, et écouta; c'étaient des dames de la cour.
— Nous aurons des bals et des fêtes... Voici Sa Majesté catholique enfin mariée ! ce n'est pas sans peine.
— Vous vous trompez, marquise, il n'y a jamais eu de difficultés pour marier le roi... au contraire...
— Au contraire, dites-vous... expliquez-moi cela, chère comtesse ?
— Ne savez-vous donc pas comment ce mariage s'est décidé... c'est une histoire curieuse... Le duc de Lerma, qui depuis, l'ingrat!... mais alors j'avais toute sa confiance, le duc m'a racooté l'anecdote le soir même, sous le sceau du secret, car il avait une peur horrible du feu roi.
— Comme tout le monde, du reste.
— A commencer par son fils, dont la soumission et la faiblesse passaient toutes les bornes. Philippe II avait toujours eu peur que l'infant n'eût trop desprit; il en croyait voir dans toutes ses actions.
— Pas possible !
— Il était si défiant... aussi, dans sa pro-
fonde politique, avait-il formé le dessein de le rendre imbécile ; il avait fait en sa vie des choses plus difficiles ; mais bientôt il trouva luimême qu'il avait trop bien réussi.
— Allons donc !
— C'est comme je vous le dis, et c'est justement à cela que se rapporte l'anecdote que je vous ai promise. Le feu roi voulait marier son jeune fils de son vivant... C'était une idée comme une autre, une idée paternelle et monarchique, et devant quelques personnes de la cour dont était le duc de Lerma, ajors marquis de Dénia, il lui déclara qu'il voulait lui donner pour femme une des trois filles de l'archiduc Charles d'Autriche.
— C'est vrai ! l'archiduc en avait trois!
— Oui ! les princes allemands peuplent beaucoup ! et Philippe II, montrant à son fila trois tableaux magnifiquement encadrés, l'engagea à examiner attentivement ces trois portraits, ceux des trois princesses autrichiennes, et à désigner celle qu'il préférait pour sa femme. Devinez ce que fit le jeune prince !
— Il les préféra toutes trois !
— Son père, tout dévot qu'il était, eût peut* être choisi ainsi, mais le fils, s'inclinent respectueusement, répondit avec sa soumission accoutumée qu'il s'en rapportait, pour une décision si importante, au jugement de Sa Majesté.
— Mais, poursuivit le roi, il s'agit de votre goût. — Je m'en rapporte à celui de Votre Majesté. — De xotre inclination. — Ce sera celle de Votre Majesté. — Mais enfin, il y a une de ces trois figures qui vous plaît le plus. — Ce sera celle qui plaira à Votre Majesté. — Le roi proposa alors de faire porter ces trois portraits dans la chambre de l'infant, afin qu'il réfléchit et se décidât à loisir.
— C'est juste ! la nuit porte conseil.
— Le prince répondit que ce serait inutile, que son choix était fait d'avance et qu'il était fermement décidé.
— A quoi?
— A préférer celle que le roi désignerait
— Sa Majesté doit s'y connaître mieux que moi, ajouta-t-il.
— C'était pejit-être vrai !
— Et Ton eut beau faire, on ne put obtenir de lui aucune autre réponse. Les choses en restèrent là (1).
— Et qui donc enfin, dans cette grave affaire, a eu le pouvoir de le décider? Est-ce le duc de Lerma ?
Non, mais un arbitre plus puissant que le
ministre et que le feu roi lui-même, la mort, qui a enlevé successivement les deux filles de l'archiduc, de sorte que la princesse étant restée seule a enfin obtenu la préférence.
— C'est heureux pour elle.
(1) Kheveuhiller, annal. Ferdin., de l'annfe 1598 Léopold Rauke.
— Plus que pour Sa Majesté qui n'avait pas tort d'hésiter si long-temps. À ce propos, demanda la marquise, comment trouvez-vous notre nouvelle souveraine ?
— Bien allemande! marquise.
— Et moi bien gauche! comtesse.
— C'est ce que je voulais dire !
La reine avait à peine entendu ces derniers mots. Elle venait de s'enfuir, et sans que personne se fût douté de sa promenade, elle était rentrée dans son appartement en se répétant : Choisie par lui !... Voilà comment il m'a choisie... O mon Dieu !... mon Dieu !
Les illusions de la pauvre Marguerite, ce mariage écrit dans le ciel, ses rêves d'amour et de tendresse, tout venait de s'évanouir, et lorsque le roi arrjva, lorsque, plein d'une émotion qu'il ne connaissait pas encore, il se présenta devant sa jeune épouse, un mot gracieux, un sourire encourageant pouvaient changer sa destinée et en faire un autre homme. Cet ascendant, ce pouvoir absolu qu'il avait laissé prendre à son ministre pouvait facilement se transmettre à la première femme qu'il eût aimée.
Mais Marguerite l'accueillit avec un air glacial, et quand Philippe, surpris et décoocerté, essaya de balbutier quelques complimens ou quelques galanteries, un sourire de mépris erra sur les lèvres de la jeune reine; elle se rappela dans ce moment la phrase de soumission filiale adressée à Philippe II, et le roi, que la conversation embarrassait beaucoup, ayant demandé au bout de quelque temps quelle heure il était ; distraite et préoccupée elle répondit : c Celle qu'il plaira à Votre Majesté; » mot que le roi prit pour une sottise et qui n'était qu'une revanche.
Quant à ses dames, d'honneur, elle eût été fort embarrassée de dire celle qui lui déplaisait le plus.
■ Elle tressaillit le lendemain aux premiers mots de basse adulation qui lui furent adressés. Elle avait reconnu, non les traits, mais la voix des deux dames qu'elle avait entendues la veille' dans le bosquet.
L'une, d'un âge mûr, était sa cameriera roayor, la marquise de Gandiat l'autre, jeune encore, et qui avait dû être charmante, était la comtesse d'Altamire, autrefois alliée, aujourd'hui ennemie du duc de Lerma, et qu'un pouvoir occulte, dont nous parlerons plus tard, avait maintenue à la cour; mais comme elle n'exerçait en ce moment aucune fonction immédiate et ostensible, la reine demanda au premier ministre en quelle qualité la comtesse était auprès d'elle.
Le duc de Lerma répoodit avec gravité :
— Comme gouvernante des enfans de Votre Majesté.
— Déjà ! reprit sèchement la reine, bétonnant en elle-même qu'on eût pourvu d'avance
à une charge qui lui semblait au moins douteuse.
Nous ne ferons point le détail des fêtes, bals, tournois, carrousels, illuminations et spectacles pompeux qui eurent lieu à l'occasion de ce mariage ; l'histoire en a gardé le souvenir. Le million de ducats annoncé par le duc de Lerma fut, dit-on, dépassé ; et, si l'on en excepte les premiers ouvrages donnés par Caldéron de la Barca, qui débuta à cette occasion dans la carrière dramatique, il était impossible d'acheter plus cher de l'ennui, denrée qu'il est si facile d'avoir pour rien, surtout à la cour.
Rassasiée de plaisirs et d'hommages, fatiguée de fêtes, de réceptions et d'étiquette, la reine déclara qu'elle voulait aller à Madrid sans escorte, et traverser sans suite, incognito, et à petites journées, le beau royaume de Valence qu'elle ne connaissait pas, et qu'elle voulait parcourir, avant d'entrer dans la Nouvelle- Castille.
Le roi aurait désiré l'accompagner, mais il avait solennellement promis à Fray Cordova, son confesseur, cordelier placé près de lui par le duc de Lerma, de faire, après la première semaine de son mariage, une neuvaine à Saint- Jacques de Compostelle. Il était trop dévot pour oublier cette promesse, et le duc de Lerma trop habile pour ne pas la lui rappeler.
C'était interrompre l'intimité que font naître, même entre époux couronnés, les premiers jours d'un mariage ; c'était, dans le cas où la reine aurait déjà pris quelque ascendant sur son mari, la meilleure manière de la détruire ou de l'atténuer.
Le roi, qui avait toute l'Espagne à traverser, partit promptement pour la Galice, escorté de son ministre et d'une grande partie de sa cour, tandis que la reine, avec une suite peu nombreuse, se mit en route, voyageant lentement, d'abord à cause de la chaleur, qui était excessive, et puis parce qu'à chaque pas elle s'arrêtait pour admirer.
La huerta de Valence présentait l'aspect d'un magnifique jardin. Sa fertilité tenait du prodige. On l'attribuait aux flots de sang dont ses plaines avaient été inondées pendant les combats entre les Maures et les chrétiens. Mais sans doute le travail des Maures avait contribué plus que leur sang à la féconder. Partout des réservoirs et des canaux d'arrosage distribuaient les eaux dans les terrains les plus éloignés et les plus arides ; partout des eaux jaillissantes et des tapis de verdure, partout des fruits au milieu de corbeilles de fleurs.
La reine et son escorte suivaient depuis longtemps les bords du Guadalaviar, et ses yeux fatigués de la pompe des palais ne pouvaient se rassasier de la vue de cette nature enchanteresse.
Tout à coup, c'était à la fin de la journée, le soleil était sur son déclin, elle s'arrête et pousse
SEMAINE LITTÉRAIRE
on cri d'admiration, à la yne d'un vallon on plutôt d'un Eden, où se réunissaient les merveilles de la végétation, toutes les plantes des tropiques à côté de celles de l'Europe. Là, croissaient en plein air le bananier, le pistachier, le myrte et le sésame ; là s'élevaient des bois d'orangers et de citronniers dont les branches ployaient sous leurs fruits dorés.
Un ruisseau, dont la blanche écume étincelait sur les gazons, parcourait toute la vallée, arrosant de ses flots bienfaisans la canne à sucre, le cotonnier, l'ananas et le caféier. C'était une féerie, un enchantement, c'était le val parayso, la vallée du paradis !
A mi-côte s'élevait une habitation comme la reine n'en avait jamais vu.
C'était l'architecture arabe dans ce qu'elle avait de plus léger et de plus élégant, ses fines colonnettes, ses gracieuses parures découpées avec tant de coquetterie qu'on eût dit des dentelles en marbre ! Autour de l'habitation régnaient des jardins délicieux dont on apercevait de loin les massifs de fleurs et les jets d'eau retombant dans des bassins de marbre blanc.
Et ce palais, cette demeure royale n'étaient cependant qu'une ferme opulente ; car des deux côtés du logement principal, à travers les portiques élégans que soutenaient ces sveltes colonnes, on voyait de nombreux troupeaux se presser et rentrer au bercail. La clochette des vaches et des brebis retentissait en cadence dans la vallée et accompagnait le chant des pasteurs, chant suave et mélodieux, nouveau aux oreilles de la reine, mais non aux échos de la vallée oui le répétaient avec complaisance, et semblaient le saluer comme le chant de la patrie.
La reine demanda à oui appartenait cette champêtre et magnifique habitation.
— Au plus riche propriétaire de Valence, Alamir Delascar d'Albérique.
— Voici la fin du jour et au lieu de marcher jusqu'à Tuejar où notre halte est préparée, j'aurais bien envie de ra'arrêter ici, et de contempler demain cette belle vallée éclairée par les premiers rayons de l'aurore, comme elle l'est en ce moment par le soleil couchaot.
— Je ferai observer à Votre Majesté que cela est impossible, dit la comtesse de Gandia, la cameriera mayor.
— Et pourquoi?
— On attend Votre Majesté à Tuejar... ce soir.
— Si j'étais indisposée je ne pourrais m'y rendre !
— Mais, grâce au ciel, Votre Majesté ne * l'est pas. *
— • Supposez que ce soir le ciel m'accorde ce ^bonheur... et je crois qu'en effet il vient de ^n'exaucer... car je souffre... j'ai mal aux nerfs.
— J'espère que cela n'est pas.
— Cela est, cela m'arrive toujours quand on me contrarie.
— Sa Majesté a raison, s'écria la comtesse d'Atamire, c'est un effet immanquable que j'ai souvent éprouvé.
— Envoyez on homme à cheval à Tuejar, et prévenez que nous n'irons que demain dans la journée.
— Mats, madame...
— Qu'est-ce encore ?
— Que prétend faire Votre Majesté ?
— Demander pour cette nuit l'hospitalité à Delascar d'Albérique. Pensez-vous qu'il la refuse à la reine ?
— Non, sans doute... mais lui accorder un tel honneur est impossible !
— Et pourquoi ?
— Ce d'Albérique est un Maure !
— Les Maures ne sont-ils point nos sujets comme les autres habitans de l'Espagne !
— Si, madame !
— Pourquoi donc alors ne pourrais -je pas reposer sous son toit aussi bien que sous celui du corrégidor de Taejar?
— Je doute, madame, que Sa Majesté le roi catholique approuve ce projet !
— Faut-il donc lui envoyer un courrier sur la route de Galice, et la consulta royale doit elle s'assembler, pour savoir où nous passerons cette nuit ?
— Non, madame, reprit la cameriera mayor, mais je suis certaine que son excellence le duc de Lerma s'y opposerait formellement.
La reine jeta sur elle un regard qui l'empêcha d'achever sa phrase, tant il y avait dans ce regard d'indignation et de mépris; puis se tournant vers un de ses gentilshommes : « Comte, lui dit- elle, veuillez demander au Maure Amérique s'il veut bien accorder, pour cette nuit, l'hospitalité à la reine d'Espagne. >
Le comte partit, et la reine, prenant un ton plus doux, dit à la cameriera.
— Je ne vous oblige pas, madame la marquise, à braver la colère du roi et bien plus encore celle de M. le duc de Lerma, en nous suivaDt dans cette demeure. Vous êtes la maîtresse de ne pas nous y accompagner ; quoiqu'à vrai dire, mesdames, continua-t-elle çaiment, je sois fort curieuse de l'examiner en détail, et je serais bien trompée si la réception qu'on nous y prépare ne vaut pas celle qui nous attendait chez M. le corrégidor de Tuejar.
Elle avait à peine fini de parler, qu'un vieillard à la barbe blanche et à la figure vénérable s'appocha d'elle, et mettant un genou en terre :
— Je ne croyais pas, madame, qu'un si grand honneur fût jamais réservé à moi et à ma famille ; mais Votre Majesté a voulu commencer son règne par faire des heureux, et dana cette maison où elle daigne entrer, chaque jour on redira son nom avec respect et reconnaissance.
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Puis, se relevant, et arec on regard où brillaient les dernières lueurs de la majesté des rois maures, il ajouta :
— D'autres viendront vous offrir les clés de leurs cités ou de leurs forteresses ; nous, madame, dans nos personnes et dans nos biens qui font à vous, rien n'est digne de vous être offert; mais on dit que la bénédiction d'un vieillard porte bonheur : permettez-moi d'appeler sur vous celle du ciel ! Soyez bénie, ô reine ! que le sceptre vous soit léger ! que tous vos jours soient heureux !
C'était la première fois, depuis que Marguerite était en Espagne, qu'on lui parlait un langage qui lui allait au cœur, un langage qu'elle pouvait comprendre et qui ne répondait que trop bien à ses secrets senti mens.
Pendant qu'autour d'elle les gens de sa suite se consultaient des yeux, incertains s'il fallait approuver ou blâmer la hardiesse du Maure, la reine lui tendit la main en lui disant :
— Fils des Abencerrages, nous nous confions à l'hospitalité du Maure. Entrons !