LA VISITE DE LA REINE
La première cour était entourée de légères arcades, formées par des sculptures à claire voie, d'un travail presque aérien, et soutenues par de minces colonnes de marbre blanc. L'air était embaumé par des massifs de fleurs, et à travers les portiques de la cour, on apercevait les jardins ou brillaient le cactus, l'aloès, le câprier, l'astragale ligneux, la giroflée sauvage, et des palmiers indigènes dont les cimes dépassaient les bosquets d'oliviers et de grenadiers.
A gauche de la cour, un portail richement orné servait d'entrée à une grande pièce pavée de marbre blanc.
Une coupole ouverte y laissait pénétrer l'air extérieur et la chaude lumière du soleil couchant* Là, des jeunes filles vêtues de l'habit mauresque vinrent présenter à la reine des fleurs étrangères et nouvelles, qui jamais en Allemagne n'avaient frappé ses yeux : c'était la rose du Japon, le camélia rouge et blanc.
Marguerite regardait tout ce qui l'entourait avec étonnement, avec plaisir, avec une curiosité enfantine qu'elle ne prenait pas la peine de déguiser. Dans cette habitation d'un autre âge, elle se croyait d'un autre siècle ; elle n'était plus reine d'Espagne, mais simple voyageuse, au pays et au temps des rois maures.
Dans la salle où fut servi le repas, la partie inférieure des murailles était incrustée de belles briques mauresques vernies, sur lesquelles on voyait les écussons des Abencerrages ; la partie supérieure était revêtue de ce beau stuc inventé à Damas, qui se composait de grandes
plaques moulées, jointes ensemble avec tant d'art, qu'elles paraissaient avoir été sculptées sur place en bas-reliefs élégans, ou en arabesques fantastiques, mêlées de chiffres, de vers, et d'inscriptions en caractères arabes. Les orne mens des murs et de la coupole étaient dorés et les interstices remplis par du lapis-lazuli ; autour de la salle étaient des divans et des ottomanes soyeuses, placés d'espace en espace.
Une eau limpide, coulant dans des coupes de marbre, entretenait une douce fraîcheur, tandis que des jeunes filles offraient aux convives des parfums, des sorbets et des fruits glacés.
Tout dans cette habitation offrait l'aspect de la délicatesse et du bien-être. Le luxe ne s'y montrait pas, il s'y cachait, et partout l'élégance et le goût semblaient vouloir faire pardonner la richesse.
Pendant la soirée, Marguerite, qui aimait beaucoup plus à s'instruire que l'étiquette ne Je permettait aux reines d'Espagne, Marguerite causa avec Albérique, et celui-ci lui parla, non pas des souvenirs glorieux et des conquêtes de ses ancêtres, mais de ce qu'ils avaient fait pour enrichir l'Espagne et la rendre heureuse, des lois sages et équitables qu'ils lui avaient données; des sciences et des arts protégés par eux ; de l'encouragement accordé à l'agriculture, au commerce, et aux manufactures.
Il lui parlait aussi, comme du sujet qui devait le moins ennuyer une reine, de la galanterie des Maures, de leur esprit chevaleresque, de leur amour pour la gaie science, la poésie, la musique, et surtout pour les dames... Las heures s'écoulaient, et plusieurs fois la cameriera-mayor avait, par ses gestes d'impatience, indiqué à sa souveraine qu'il était l'heure de se retirer.
Marguerite la comprit enfin ; elle se leva.
Au-dessus du porche intérieur régnait une galerie qui communiquait à l'appartement des femmes. On y voyait encore les jalousies, à travers lesquelles les beautés aux yeux noirs du harem, pouvaient voir, sans être vues, et assister aux fêtes qui se célébraient dans les salons d'en bas.
La distribution et l'ornement intérieur des apparteraens avaient été bien changés depuis par Albérique, et la chambre la plus belle, la plus élégante, surtout la plus commode, celle qui d'ordinaire était la sienne, avait été cédée à la reine.
Dès qu'elle fut seule, dès qu'elle fut délivrée des empressemens et des soins de ses femmes, elle se mit à rêver à tout ce qu'elle avait vu. .
On ne peut contempler en Espagne la mes- t
quée de Cordoue? l'alcazar de Séville, l'Ai hambra de Grenade ou d'autres monumens du même style, sans que les anciens souvenirs dg^ romans ne se réveillent dans l'imagination é^^ ne s'y associent. L'on s'attend presque h voir la
SEMAINE LITTÉRAIRE
blanche main d'une princesse faire un signe, da balcon, on bien un œil noir briller, derrière la jalousie.
Ces impressions qu'ont ressenties presque tous les voyageurs, Marguerite les éprouvait en ee moment, et, plus qu'une autre peut-être, elle se représentait quelque jeune abencerrage, lé turban en tête, le large cimeterre au côté, portant sur son bouclier sa galante devise et les couleurs de sa dame ; elle croyait entendre les pas de son coursier, il en descendait, il s'arrêtait sous son balcon... Un instant après avait retenti le son de la guitare... et Marguerite s'endormit en rêvant à la cour de Grenade, au roi Boabdil, à la reine Zoraïde, mise en accusation par un époux jaloux, pour un crime, que Marguerite eût pardonné... celui d'avoir été trop aimée.
La reine se réveilla au point du jour et se leva pour examiner de sa fenêtre, comme elle se Tétait promis, les campagnes de Valence au lever de l'aurore ; c'était d'abord un grand bonheur; et un autre, non moins grand, c'était d'être seule pendant trois ou quatre heures ; car elle ne devait se lever, officiellement, qu'à neuf ou dix heures, et les femmes, composant son service ordinaire, ne pouvaient entrer dans sa ehambre avant ce moment.
Tout dormait donc encore dans l'habitation du Maure, tout, excepté elle, qui venait de jeter une légère mantille sur ses épaules que couvraient déjà ses blonds cheveux, lorsqu'elle entendit dans sa muraille un bruit, une espèce de craquement qui la fit tressaillir, et vis-à-vis d'elle, un panneau doré, qu'éclairaient les premiers rayons du soleil levant, s'ébranla, tourna sur lui-même et lui laissa voir un jeune homme qui entra vivement, et sans crainte, dans son appartement.
Frappée de surprise et d'effroi, Marguerite n'eut pas même la force de crier ; sentant ses genoux fléchir, elle s'appuya contre la haute et riche toilette, dont les rideaux de soie ta cachèrent un instant.
— Mon père, mon père, s'écria vivement le jeune homme, réveillez-vous! c'est moi ; j'arrive à l'instant, et il faut que je vous parle avant qu'on ne sache mon retour.
Et il marchait vers l'alcove, et il tira les rideaux du lit, qui heureusement était désert, la reine n'y était plus.
— Déjà levé î s'écria-t-il ; et en se retournant, il aperçut près de la toilette une jeune femme, en costume du matin, qui baissait les yeux et rougissait.
Les deux mots du jeune homme venaient de tout lui apprendre, et incertaine maintenant, elle hésitait et ne savait si elle devait punir ou pardonner un hasard, dont personne n'était coupable, mais qui la mettait dans une situation si extraordinaire et si embarrassante!... Cependant, comme elle ne manquait ni de tête,
ni d'esprit, ni de jugement, elle comprit, eu un instant, que le seul danger véritable et réel était de donner lieu au moindre éclat; que ceux qui pouvaient la perdre étaient, non le jeune homme qui était là, dans son appartement, mais ceux qui veillaient sur elle au de* hors.
Et sur-le-champ son parti fut pris.
Pendant ce temps, Yézid debout, immobile devant elle, la contemplait avec une émotion où il y avait mieux que de l'étonnement... car l'apparition subite de cette jeune et belle tille lui semblait magique et surnaturelle.
— Etes-vous une fille du prophète... une houri... une fée, dit-il en tremblant?
— Non, répondit Marguerite avec dignité, mais je suis ta reine... La reine à qui ton père a donné pour cette nuit l'hospitalité (1).
Yézid tomba un genou en terre.
— Pardon, Madame, pardon ! s'écria-t-il.
La reine lui fit signe de la main de parler
moins haut, et se rappochant de lui :
— Comment te trouves-tu à cette heure dans cet appartement ?
— J'ai voyagé toute la nuit. J'arrivais de Cadix, et comme tout le monde était endormi, je me suis glissé dans la chambre de mon père, par ce passage secret que lui seul et moi connaissons.
— Quel est ce passage ?
Le jeune homme hésita un instant, puis voyant dans les yeux de la reine cette bonté et cette franchise de la jeunesse, qui bannissent toute défiance, il lui dit :
— Ce secret est celui de ma famille, mon père m'avait dit : Ne le révèle qu'à Dieu ou à ses anges...
Il jeta sur la reine un regard de respect et d'admiration, et ajouta:
— Je puis le dire, je crois, à Votre Majesté.
— Eh bien ? dit Marguerite avec curiosité.
— Eh bien, ce passage conduit à un endroit où est enfermé le trésor de nos pères, trésor qui nous fut légué par eux, trésor que nous augmentons par notre travail pour venir au secours de nos frères si jamais le malheur ou la persécution devait les atteindre ; c'est leur avenir, leur existence peut-être que je viens de livrer à Votre Majesté. Mais je ne m'en repens point. Dieu ne saurait me punir d'avoir eu confiance en ma souveraine.
— Et tu as raison, dit Marguerite, ton père et toi possédiez seuls ce secret, nous serons trois maintenant et pas d'autres.
Puis, élevant la mnin, elle dit :
— Je jure que le roi moo époux, et aucun de ses ministres, n'en auront jamais connaissance !
Alors, avec un sentiment assez difficile à dé-
(l) En Espagne, le roi et la reine tutoient tont !• monde.
finir et à expliquer dans une reine, si une reine n'était pas une femme... elle ajouta en souriant:
— Et maintenant que je t'ai rassuré, maintenant que me voilà comme toi propriétaire de ce secret, dis-moi...
Elle hésita encore, et prenant courage, elle acheva avec embarras :
— Dis-moi... si je ne pourrais pas le connaître... et le voir?
— Vous, madame ? s'écria Yézid étonné.
— Oui, dit la reine avec naïveté, j'en meurs d'envie !
— Venez, venez... et si Votre Majesté daigne se fier à Yézid d'Albérique.
— Ah ! Yézid d'Albérique... c'est ton nom ?
— Oui, madame.
— N'était-ce pas celui d'un Abencerrage ?...
— Oui. madame, celui qui le premier fut traîné, par l'ordre de Boabdil, dans la cour des Lions, et dont la tête roula la première sur la fontaine de l'Alhambra. Mais que Votre Majesté se rassure, continua-t-il en voyant l'émotion de la reine, nous sommes ici chez mon père, au milieu de ses serviteurs, et dans le souterrain où je vais vous conduire, il n'y a aucune apparence de danger.
— Eh mais! dit la reine en souriant, il y en aurait un peu... pas beaucoup!... que je n'en serais pas fâchée...
— Malgré ma soumission à ses désirs, je ne puis en promettre à Votre Majesté.
— Eh bien ! donc, et puisqu'il n'y a pas moyen, je me résigne ; Yézid d'Albérique, je suis prête à te suivre !
Yézid s'élança dans le passage secret ; Marguerite l'y suivit ; et à peine eut-elle fait quelques pas qu'elle réfléchit, pour la première fois, à sa démarche, à sa témérité...
Mais elle pensa en même temps que. heureusement, il était trop tard pour réfléchir ; que, d'ici à quelques heures, on ne pouvait entrer dans son appartement. D'ailleurs, hésiter maintenant, c'était faire injure à la loyauté d'un Abencerrage ; Yézid avait eu confiance en •elle, elle pouvait bien avoir confiance en lui...
Et elle continua sa route.
Yézid lui avait dit la vérité. Le chemin qu'ils suivaient n'avait rien d'effrayant; ils marchaient sur un sable fin et léger qui ne blessait en rien les pieds délicats de la reine.
Pendant quelque temps ils furent éclairés, clans leur marche, par le jour qui venait de l'ouverture d'en haut; puis ils arrivèrent à un rocher qui fermait la route et sur lequel croissaient des fleurs de grenadier.
La reine admirait leur éclat et leur beauté.
Yézid en cueillit une touffe qu'il lui offrit avec respect, pendant que son autre main appuyait avec force sur un angle du rocher qui s'ouvrit et leur livra passage. Mais, cette fois, ce passage était tellement obscur que Marguerite fut
obligée, pour se guider, de s'appuyer sur l bras de Yézid !... elle, la reine !... et ceux qui se rappelleront l'étiquette de la cour d'Espagne, trouveront que c'était là une faveur insigne! certaines familles, certains seigneurs de première classe en jouissaient seuls, et aux jours d'apparat, dans les palais de Madrid ou de l'Escurial, aux yeux de la foule qui les enviait !
Yézid était bien heureux encore, et la reine n'avait pas seulement pensé à l'immense honneur qu'elle lui accordait.
Ils marchaient toujours dans l'obscurité, et un caillou, heurté par le pied de Marguerite, la fit chanceler ; Yézid la soutint, et la reine se ntit ce cœur, contre lequel elle s'appuyait, battre avec violence, de respect et de crainte sans doute !
Par bonheur, ce long passage souterrain venait de finir ; ils entraient dans une vaste salle, éclairée par plusieurs lampes d'argent.
De nos jours encore, les histoires de trésors, enfouis par les Maures, sont généralement répandues en Espagne parmi les gens du peuple, et c'est tout naturel.
Les Maures de Grenade, au temps de Ferdinand et d'Isabelle, étaient persuadés que, tôt ou tard, ils rentreraient dans cette belle patrie qu'ils avaient conquise et qu'on leur enlevait injustement. Aussi beaucoup d'entre eux, avant leur départ, avaient enfoui ce qu'ils avaient de plus précieux.
Plusieurs de ces trésors avaient été trouvés par les paysans espagnols ; d'autres avaient échappé à leurs avides recherches, et les richesses de la famille d'Albérique étaient de ce nombre; il est vrai que les pierres précieuses, que les lingots d'or et d'argent étaient, aux yeux de Delascar, des valeurs moins réelles et moins sûres que les richesses produites chaque jour par l'industrie et le travail ; aussi, comme l'avait dit Yézid, c'était la ressource non du présent, mais de l'avenir.
A l'aspect de ce souterrain, soutenu par huit colonnes en marbre noir, où l'or et les pierreries étincelaient de toutes parts, la reine se crut au milieu d'un conte des Milles et une Nuits y et se rappela l'histoire d'Aboul-Casem ; et en effet le riche négociant, l'habile manufacturier, l'intelligent agriculteur Delascar d'Albérique réalisait chaque jour, par ses travaux, les fictions des Arabes ses ancêtres.
Dans des bassins de marbre, placés entre les colonnes, on voyait des pièces d'or monnayées à l'effigie des premiers califes de Cordoue ou des rois de Grenade ; dans des coffres en bois de cèdre, brillaient des ornemens, des parures, des armes incrustées de pierres précieuses.
Un autre bassin renfermait des lingots, des masses d'argent brut et non travaillé. Enfin, dans des coupes de cristal de roche, étincelaient
SEMAINE LITTÉRAIRE
de* diamans, des topazes, des émeraudes, et des rubis.
La reine regardait tout cela dans un profond silence ; elle n'osait marcher, elle n'osait même parler, craignant que le bruit de ses pas ou de sa voix ne fît évanouir ce rêve, cette féerie qui la charmait et qu'elle voulait prolonger.
Elle s'assit sur un siège de marbre, et, pensive, continuait à se taire. Yézid s'arrêta devant elle et fléchit respectueusement le genou.
— Votre Majesté accordera-t-elle à son fidèle serviteur une dernière grâce, la plus grande de toutes ?
— Parle, Yézid.
— Moi, je n'oublierai jamais ce jour, le plus doux et le plus glorieux de ma vie, et rien ne manquerait à mon bonheur si j'osais espérer que Votre Majesté en daignât conserver le souvenir.
— Je te le promets, Yézid.
— Que Votre Majesté me le prouve donc, et ne s'offense pas de ma hardiesse.
En disant ces mots, il prit une des coupes de cristal, qu'il renversa sur les genoux de la reine. Les diamans et les pierreries ruisselèrent à l'instant sur sa royale mantille.
Marguerite voulut prendre un air sévère, mais elle vit dans les yeux d'Yézid tant de respect et de dévoûment, la crainte de l'avoir offensée le frappa d'une douleur si profonde et si Traie, qu'elle ne se sentit point la majesté royale ou plutôt le courage de le désespérer.
De toutes les pierreries qui brillaient à ses yeux, elle choisit celle qui lui parut la moins précieuse: c'était une turquoise sur laquelle étaitent gravés des caractères, et elle lui dit en la prenant :
— Tu vois que je pardonne.
Yézid tressaillit de joie, et, secouant la mantille de la reine, il jeta à terre les autres pierreries.
— Mais il ne sera pas dit que la reine d'Espagne aura reçu du Maure Yézid sans lui rien donner... Que puis- je pour toi ?
Yézid garda le silence.
— Es-tu donc tellement heureux que tu n'aies rien à demander à tes souverains ?
— Rien pour moi! mais trop peut-être...
pour un autre.
— Pour qui ?
— Pour un ami !
— Ah! je comprends... tu aimes quelqu'un?
— - Un ami de mon père, un noble et brave
gentilhomme à qui l'on veut ôter le plus précieux des biens, son honneur !
— Et c'est pour lui que tu me demandes...
— Oui, madame... je demande justice.
— Et tu l'auras, je te le jure, s'écria la reine avec une vivacité et une joie dont elle ne se rendit pas compte... Parle, Yézid ! parle !
Et Yézid lui raconta toute l'histoire de don Juan d'Aguilar, qui ne pouvait, pour se défen-
dre, ni arriver jusqu'à son souverain, ni lui remettre les preuves de son innocence.
— Je les lui remettrai, moi, dit la reine. Où sont-elles ?
— Sur moi... Tout est consigné dans ce mémoire, que ses ennemis empêcheront le roi de recevoir et surtout de lire.
— Eh bien! je le lui lirai... moi, moi-même.
Yézid poussa un cri de joie et de reconnaissance.
— Tenez, madame, tenez ; et il lui remit le papier.
— Ne sachant, ajouta-il, aucun moyen de parvenir jusqu'à Philippe III, notre souverain, et ayant appris que lord Montjoy, vice-roi d'Irlande, allait être envoyé par la reine Elisabeth près la cour d'Espagne, j'ai couru en Angleterre et j'en arrive.
Je me suis adressé avec confiance à lord Montjoy lui-même, car il avait combattu don Juan d'Aguilar et connaissait mieux que personne sa noble conduite et sa bravoure ; j'espérais que ce mémoire serait remis par lui au roi ; mais on m'avait trompé, la paix est loin encore : le duc de Lerma n'en veut pas, et lord Montjoy, qui s'apprêtait à partir comme ambassadeur, ne viendra point en Espagne.
Aussi j'arrivais accablé du peu de succès de mon voyage. J'apportais à d'Aguilar et à mon père le découragement et le désespoir, et un mot de Votre Majesté va nous rendre à tous la joie et le bonheur.
— J'ignore quel peut être mon crédit : je n'en ai pas encore fait l'essai, et peut-être ne pourrai-je lutter contre le pouvoir du favori.
— S'il était vrai ! s'écria Yézid avec indignation.
— J'essaierai.... Toi, cependant, garde le silence, même avec ton père.
— Je le jure à Votre Majesté.
— Même avec d'Aguilar.
— Avec tous ! Il y a des bonheurs qu'on ne partage avec personne, et je suis si heureux d'un secret où je suis de moitié avec Votre Majesté !
— Eh, mais ! en voici déjà deux, dit la reine en souriant. Cependant, je ne me crois pas quitte envers toi ; tu m'as demandé de sauver d'Aguilar, et nous y ferons notre possible.
Mais, pour toi, Yézid, que puis-je faire 1
— Ah ! si j'osais, dit Yézid en tressaillant de joie, je supplierais Votre Majesté...
— Eh bien?
— De me rendre mon compagnon d'enfance, mon frère, don Fernand d'Albayda, retenu dans les prisons de Valladolid ! Oui, madame, poursuivit- il avec chaleur, pour avoir osé faire ce que j'ai tenté, pour avoir voulu défendre son oncle don Juan d'Aguilar, ils l'ont privé de sa liberté et de l'honneur de servir le roi ! Qu'on lui rende son épée, et je vous jure, madame,
FIQU1LLO ALLIAQA.
qu'il De l'emploiera jamais que pour défendre Votre Majesté.
— Bieo, bien, dit la reine en souriant, toujours les autres ! et jamais toi ! la reine d'Espagne, je le vois, n'a pas assez de pouvoir pour te rien accorder.
— L'honneur que j'ai reçu aujourd'hui suffirait à combler tous mes vœux. Je n'en ai plus à former ! qu'un seul peut-être...
Il s'arrêta un instant, et dit avec un sourire mélancolique :
— C'est que ce jour si heureux soit maintenant pour moi le dernier !
— Et pourquoi?
— Que ferais- je désormais des autres ?
— Les autres, dit la reine avec émotion, seront aussi, je l'espère, des bonheurs ou des succès^
— Non, madame, répondit Yézid... mais des souvenirs !
Marguerite se leva sans répondre.
Yézid maicha à côté d'elle pour lui montrer le chemin ; mais Marguerite ne prit point son bras.
Ils remontèrent par le corridor sombre qui conduisait à l'appartement de la reine. Il était de bonne heure. Tout le monde dormait encore. Marguerite se retourna vers Yézid.
— Toi qui m'as si bien servi de guide et de chevalier, je te remercie... et je tiendrai ma promesse ! je penserai à don Juan d'Aguilar... et à Fernand d'Albayda.
Elle ne parla d'aucun autre, mais au moment où Yézid s'inclinait et allait se retirer,
— Un mot encore, lui dit- elle en* souriant et en roulant entre ses doigts la fleur de grenade qu'elle n'avait pas quittée ; nous avons accepté de toi cette turquoise où est gravé un chiffre inconnu... Si c'était quelque talisman... quelque maléfice ?
— Non, madame, je le jure à Votre Majesté!
— Eh bien donc, explique-moi quel est le mot gravé sur cette pierre.
Yézid regarda et dit en balbutiant :
— C'est un mot arabe qui veut dire : toujours !
— Ah ! c'est arabe ! dit la reine en rougissant et en regrettant la demande qu'elle venait de faire. Adieu, Yézid, dit-elle d'une voix plus ferme, peut-être maintenant ne te rêver rai -je plus... mais compte toujours, et elle appuya sur ce dernier mot, sur ma royale protection... Quant à nous, continua-t-elle avec émotion, nous comptons sur ton dévoûraent et sur ta discrétion !...
— Toujours! dit Yézid.
Le panneau se referma; le jeune Maure disparut.
Une heure après, les dames de la reine étaient réveillées. La cameriera mayor entra dans la chambre de Sa Majesté, qui venait de se lever. L'escorte était prête, tout se dispo-
sait pour le départ. Le vieux Delascar d' Amérique et tous les gens de sa maison attendaient, dans les jardins, le moment où la reine descendrait.
C'était, ce jour-là, jour de repos. Tous lai travaux étaient suspendus. Tous les Maures, hommes et femmes, en habits de fête, en costumes nationaux, formaient le coup d'oeil le plus pittoresque et le plus piquant.
Lorsque la reine parut, Delascar lui présenta tous ceux qui, sous ses ordres, dirigeaient ses fabriques et ses manufactures. Les chefil d'ateliers offrirent à Marguerite et aux dame* de sa suite des ceintures, des écharpes de soie, tissus les plus précieux où le fini du travail l'emportait encore sur la richesse de l'étoffe. Puis Delascar prenant par la main un beau jeune homme, à la taille svelte et gracieuse, am front élevé, à la physionomie noble et expressive, dit à la reine :
— C'est mon fils Yézid, qui arrive, à l'instant même, d'un voyage lointain, et qui vient remercier Votre Majesté de l'honneur qu'elle a daigné nous faire.
A la vue d' Yézid, un murmure flatteur circula parmi les nobles dames qui formaient la suite de la reine.
— Ces Maures n'étaient pas si mal, dit à demi-voix la comtesse d'Altaroire à une de ses compagne, et le roi Philippe II a eu surtout raison de leur défendre ce costume élégant et gracieux, bien autrement séduisant que le lourd pourpoint, la collerette empesée et le manteau massif de nos jeunes seigneurs, qui les font ressembler, pour la légèreté, aux statues de pierre de nos cathédrales.
— C'est vrai, dit la jeune marquise de Médina ; celui-ci a un air chevaleresque, un air de roman.
— D'un roman amusant, reprît la comtesse, car ceux de chevalerie sont bien ennuyeux.
Et ces dames continuèrent à demi-voix leur conversation, que probablement la reine n'entendait pas; elle écoutait alors une dissertation sur les progrès des manufactures dans le royaume de Valence. Cependant on la vit tout à coup rougir ! peut-être se rappelait-elle ses idées ou ses rêves de la veille sur les Abencerrages.
C'était l'heure du départ ; on vit avancer le carrosse de la reine, et à la place des mules aragonaises qui le traînaient la veille, étaient attelés six chevaux arabes magnifiques, dont les longues crinières étaient tressées de fleurs et dont les housses éclatantes étaient brodées de pierreries : c'était un présent de roi.
— Est-ce donc là l'hospitalité des Maures!
s'écria la reine surprise. On nous l'avait vantée, et nous aurions eu raison de ne pas nous y exposer, ajouta-t-elle en souriant, car nous allons ruiner notre hôte.
SEMAINE LITTÉRAIRE
au
Puis se tournant gracieusement fers le vieillard,
— J'espère que don Albérique Delascar...
Or, dans aa bouche, ce mot de don permettait à Albérique de prendre désormais ce titre, et conférait ainsi la noblesse à lui et à ses descendaos.
— J'espère que don Albérique Delascar sous viendra visiter dans notre palais de l'Escurial oo d'Aranjuez, et que nous pourrons lui rendre l'hospitalité que nous avons reçue de lui Mais je ne franchirai point le seuil de sa maison avant de lui avoir octroyé une grâce, et je prie mou hôte de me la demander.
Delascar ému et attendri jeta un regard sur son fila, comme pour le consulter. Le jeune homme lui répondit à demi-voix en arabe, par m seul mot
La reine portait une fleur de grenade d'un ronge éclatant: c'était celle qui, le matin, avait été cueillie sur le rocher ; elle l'avait, depuis une heure, placée à sa ceinture.
— Eh bien, dit Albérique avec respect, je demanderai à Votre Majesté de vouloir bien me donner la fleur de grenade qu'elle porte en oe moment.
La reine, et tout le monde en fut étonné, hésita un instant.
Puis elle détacha la belle fleur, d'une main tremblante, et la présenta en rougissant au vieillard.
Etait-ce bien à lui qu'elle la donnait ?
Un instant après, les six chevaux arabes emportaient la reine d'Espagne au milieu des riches plaine* du royaume de Valence.
UL chambre du roi et de la reine.
Sa Majesté arriva à Madrid bien avant son rojral époux, qui ayant enfin terminé sa neuvaine à Saint- Jacques-de-Compostelle, revint avec le duc de Lerroa et le grand inquisiteur reprendre les rênes du gouvernement et retrouver sa femme.
Depuis qu'il était séparé d'elle, on avait eu soin de ne pas lui en parler; on avait même éloigné tout ce qui pouvait rappeler son souvenir, et du caractère dont était le roi, il aurait facilement oublié qu'il était marié.
Il s'en ressouvint en revoyant Marguerite.
Elle lui sembla plus animée, plus vive, plus piquante qu'à Valence. Ses traits et ses yeux avaient plus d'expression. Il fit une foule d'observations qui lui avaient échappé au premier aonp-d'œil. Ou ne peut pas tout remarquer d'abord, surtout quand on est roi et un roi aussi occupé que l'était Philippe III.
II s'aperçut que la reine avait des cheveux blonds magnifiques, une peau d'une blancheur éblouissante, une bouche petite et gracieuse qui 1
laissait voir un rang de perles, dès que Marguerite souriait ; mais jusque-là elle avait été si grave et si sérieuse qu'il eût été difficile de les deviner.
Maintenant la reine avait un air gracieux et affable qui charmait le roi, dont la timidité était le principal défaut, défaut qui laissait le champ libre à tous les autres, et paralysait les bonnes qualités qu'il pouvait avoir. C'est cette timidité qui le rendait incapable de discussion ou de résistance. Toute résistance d'ailleurs était un travail, une fatigue, et l'indolence était le fond de son caractère.
On l'avait éloigné dès son enfance de toute occupation sérieuse ; on lui avait défendu même de penser, il s'y était habitué ; il fallait donc que l'on pensât pour lui, c'était un service à lui rendre, et celui qui lui rendait le plus fréquemment ce service devait lui devenir indispensable !
Telle était l'unique cause de la faveur du duc de Lerroa, contre qui Marguerite avait, en ce moment, résolu de lutter.
— Ce que je médite, se disait-elle, n'est peut-être pas bien. C'est de la coquetterie; mais avec un mari ce n'est pas défendu, et puis, c'est pour une bonne action.
Au retour du roi, le conseil s'était assemblé pour nommer à plusieurs emplois vacans, entre autres à celui de vice-roi de la Navarre, le duc de Lémos ayant demandé lui-même à revenir à Madrid; mais Philippe, fatigué de son voyage, avait remis le conseil au lendemain.
Les personnes qui, ce soir-là, étaient de service près du roi et de la reine s'étaient retirées ; ils étaient seuls !
Après avoir quelque tempe regardé Marguerite en silence, Philippe s'approcha d'elle et lui dit avec quelque embarras :
— Si vous saviez, ma chère Marguerite, combien cette absence de quelques jours... vous a rendue encore plus jolie !
— En vérité, dit Marguerite en souriant, alors et dans mon intérêt, Votre Majesté aurait peut-être dû ne pas se hâter de revenir et rester plus longtemps encore en Galice.
— Eh, pouvais-je rester plus longtemps éloigné de vous! je vous aime tant!
— C'est donc depuis votre pèlerinage, car autrefois il me semble qu'il n'en était pas ainsi.
— Toujours ! Marguerite.
— Non, sire, je l'ai bien vu, et ce Jacques de Compostelle, à qui je dois l'attention que Votre Majesté m'accorde aujourd'hui, est un grand saint en qui je vais avoir aussi foi et dévotion : mais au lieu d'une neuvaine, vous auriez dû eu faire deux, ce serait bien plus sûr encore !
— Pouvez-vous, Marguerite, plaisanter sur ua tel sujet ?
— Je ne plaisante point, et la preuve, c'est
que je prie Votre Majesté de vouloir bien me raconter son voyage en Galice.
— Dans tout autre moment, je ne dis pas, mais dans celui-ci... je n'ai aucun goût pour les voyages... au contraire! celui-là d'ailleurs a été si ennuyeux !
— Ah ! c'est vous, sire, qui blasphémez contre saint Jacques de Compostelle.
—Non, vraiment... mais j'avais d'autres choses à vous dire.
— Quand vous m'aurez raconté votre pèlerinage et comment s'est passée votre neuvaine, jour par jour... commençons par le premier...
— Non, madame... s'écria le roi avec impatience, ce serait à en mourir d'ennui.
— Éh bien, ce sera une pénitence... n'est-ce * pas pour cela que vous avez entrepris ce voyage ?
Et moi, par contre-coup, sans avoir eu la peine de le faire, j'en aurai, grâce à vous, tous les bénéfices.
— Mais, madame, il y a temps pour tout. La pénitence qui m'était imposée, c'était de m'éloigner de vous. Mais maintenant qu'elle est terminée, maintenant que le ciel m'a rapproché de tout ce que j'aime...
— Rapproché, dit la reine en s'éloignant un peu... Votre Majesté m'aime donc réelle meut... c'est donc vrai !
— Je vous le jure, s'écria Philippe avec chaleur, par Notre-Dame del Pilar, par Notre- Dame d'Atocha... par Notre-Dame...
— Certainement, dit la reine en l'interrompant... j'en crois toutes ces dames... mais c'est vous surtout, sire, vous que je veux croire... et il vous serait si facile de me persuader... il est tel mot qui aurait sur moi plus de puissance qu'un serment.
— Que voulez-vous dire ?
— Qu'on ne refuse rien à ceux qu'on aime !
— Et vous me dites cela, madame, s'écria le roi avec dépit, vous dont le sang-froid me glace, vous dont les refus sont invincibles.
— Eh mais! reprit Marguerite gaîment, tout dépend peut-être du moyen de les vaincre.
— Et que puis-je donc faire? parlez... voudriez -vous que je meure à vos pieds? et quand je vous demande grâce, serez-vous inexorable ?
— Non, vraiment ! d'autant plus que comme vous, sire, j'ai le droit de faire grâce, mais il n'est pas dit que j'userai seule de cette prérogative ; il n'est pas dit surtout que c'est moi qui commencerai.
— Qu'est-ce que cela signifie ? dit le roi étonné.
— Que j'ai peut-être aussi quelque chose à demander à Votre Majesté.
— Que ne le disiez-vous?... Je l'accorde.
— En êtes-vous bien sûr ?
— Je l'accorde d'avance... Et ce sera ainsi, car, moi, le roi, je le veux.
— Qu'en savez-vous ?
— Comment ?
— Si le duc de Lerma ne le veut pas...
— Le duc de Lerma n'a que faire ici !
— C'est bien ainsi que je l'entends; et il faut que Votre Majesté me jure de faire ce que je vais lui demander, que cela convienne ou non à son ministre.
— Qu'est-ce donc ? fit le roi un peu effrayé.
— Qu'il le veuille où qu'il ne le veuille pas.
— Nous verrons, dit le roi en hésitant ; je lui en parlerai demain, et il faudra bien...
— Non, vous ne lui en parlerez pas. Inutile de le consulter, quand tout ceci doit être, entre vous et moi, sire !
— Cela n'est pas possible... cela ne peut se passer ainsi.
— Que votre volonté royale soit faite ! sire, dit la reine en se levant.
— Madame... de grâce... reprit Philippe en la retenant par la main.
— Puisque vous ne pouvez rien, sans consulter le duc de Lerma.
— Au nom du ciel ! daignez m'écouter.
— Je n'écoute rien ! J'aurai aussi un conseil particulier... la consulta de la reine, à qui je soumettrai vos demandes, sire, quand vous jugerez à propos de m'en adresser, et nous déciderons, après en avoir délibéré, si nous devons ou non y faire droit.
Et elle fit quelques pas pour rentrer dans son appartement.
Mais Philippe, à qui, pour la première fois de sa vie, une pareille résistance venait de donner de la vivacité et de l'énergie, se jeta à ses genoux, et avec toute la chaleur d'un cœur dévot, qui cherche le ciel sur la terre, avec des expressions pieusement tendres et passionnées, il la supplia de rester.
— Vous me promettez donc, sire, dit la reine en «'arrêtant, de ne consulter que votre cœur et non le duc de Lerma?
— Je vous le jure !
— Vous ne lui direz rien, de tout ce qui va arriver.
— Je le jure ! je le jure ! s'écria le roi avec béatitude.
— Vous jurez, de plus, de m'obéir et de faire tout ce que je vais vous demander ?
— Je le jure ! dit le roi tremblant d'impatience.
— Par Notre-Dame-del-Pilar et Notre-Dame d'Atocha? dit la reine en souriant.
— Non, non, mais par vous, par mon amour !
— A la bonne heure ! Relevez-vous donc, sire.
— Eh bien! que ra'ordonnez-vous ?
— D'écouter le mémoire que je vais vous lire.
— Un mémoire ! s'écria le roi avec effroi, ce n'est pas possible.
— Eh ! si vraiment, un mémoire. Voyez plutôt.
SEMAINE LITTÉRAIRE
— Et il y a quatre pages, encore ! d'une écritnre très fine.
— Que vous importe, puisque c'est moi qui
— Cela n'en finira jamais, madame... Nous le lirons... plus tard!
— Non, sire, d'abord.
— Mais ce sera éternel !
— Je lirai le plus vite possible.
— Je suis trop ému... trop troublé... Je ne pourrai pas y prêter l'attention nécessaire.
— Rassurez-vous, je recommencerai.
— Ah ! s'écria le roi avec rage, vous avez juré de me désespérer !
— Non, sire, mais de vous rendre heureux.
— Est il possible !
— En vous forçant de faire une bonne action, dont vous me remercierez, dont vos sujets vous béniront et dont le ciel vous récompensera.
Le roi ne pensait pas au ciel dans ce moment ; mais, faute de mieux et forcé d'obéir, il se résigna à la bonne action dont on le menaçait.
La reine alors lui lut lentement, gravement, et cependant avec chaleur le mémoire de don Juan d'Aguilar ; lui prouva que lord Montjoy, que ses ennemis même lui rendaient la justice que son pays lui refusait ; lui expliqua comment ce fidèle serviteur, qu'on accusait de trahison, lui avait conservé une armée que l'on croyait perdue, et qui l'eût été, sans sa prudence et sa fermeté ; qu'il fallait donc, non pas le punir et le livrer à l'inquisition, pour avoir traité avec dw hérétiques, mais le récompenser, pour avoir bien servi Sa Majesté Catholique.
Que par la même raison il fallait mettre en liberté don Fernand d'Albavda, son neveu, dont le crime était d'avoir défendu le malheur, crime si rare, qu'il n'y avait rien à craindre pour la contagion et le mauvais exemple.
Philippe, dont le cœur était juste et bon, Philippe qui, après tout, finissait par comprendre, quand on lui expliquait bien, surtout, quand ces explications lui étaient données par une femme jeune et jolie qu'il adorait, Philippe serra la main de sa femme et lui dit:
— Vous avez raison, madame, vous avez raison, don Juan d'Aguilar est un loyal et fidèle serviteur qui doit être récompensé... Que doisje faire pour lui ?
— Que Votre Majesté daigne écrire.
Le roi s'assit, jeta sur sa femme un regard
chastement tendre et écrivit sous sa dictée :
» Pour reconnaître les fidèles services de don Juan d'Aguilar, qui a soutenu en Irlande, contre des forces supérieures, l'honneur des aimes espagnoles, et qui a sauvé l'armée que nous lui avions confiée, nous le nommons vice-roi de la Navarre... »
Le roi s'arrêta.
— Y pensez-vous, madame, un emploi aussi considérable.
— Eh! oui, sans doute, il était vacant, depuis trop longtemps, par le comte de Lémos, et en nommant don Juan d'Aguilar vice-roi de la Navarre, c'est rendre justice à lui et service au pays.
Le roi écrivit et dit:
— Etes vous-contente, madame?
— Pas encore.
Et elle continua de dicter :
c De plus, nous nommons don Fernand d'Al-
bayda, son neveu, capitaine dans le régiment de | la reine.
i Donné dans notre palais de Madrid, le 24 ! septembre 1599.
»YO EL REY.i
La reine prit l'ordonnance royale, la plia bien précieusement, et dès le lendemain la fit expé- I dier.
Mais, dès le lendemain, le roi, revenu de ] l'ivresse qui lui avait donné un si grand courage, 1 fut le plus malheureux et le plus efTrayé des } hommes. Il contremanda le conseil, et tout ce
3u'il eut la hardiesse de faire, ce fut d'éviter le uc de Lerma. Il fut même deux jours sans le recevoir et sans lui parler, ce qui ne lui était pas encore arrivé depuis son avènement au 1 trône.
Il comprit cependant que plus il attendrait, plus l'affaire deviendrait difficile, et, comme J'enfant devant son précepteur, comme le coupable devant son juge, le souverain comparut enfin devant son ministre dans un embarras inexprimable et balbutiant quelque excuse que le duc de Lerma comprit à peine.
Inquiet déjà depuis deux jours, le favori trembla bien plus encore quand il apprit ce qui s'é- ! ait passé.
Il courut chez son frère Sandoval le grand i oquisiteur, et tous deux délibérèrent sur les mesures à prendre.
Le dangerétait grave et pouvaitse renouveler.
Ils avaient dans la reine une ennemie redoutable et de plus une ennemie intime; adversaire, ! (jue l'on ne pouvait ni renvoyer ni destituer de Ja place qu'elle occupait, et qu'il fallait donc ménager, tout en la mettant cependant hors d'état de nuire désormais.
Après avoir longtemps hésité et cherché bien des moyens, ils en adoptèrent enfin un, qui paraîtrait aussi absurde qu'impossible, s'il n'était attesté par les Mémoires du temps (1) et | par des historiens dignes de foi (2) ; il prouvera 1 jusqu'à quel point le duc de Lerma connaissait lis caractère de son maître et l'espèce d'empire qu'on pouvait exercer sur lui.
Le grand inquisiteur se présenta chez le roi, h vec Fray Cordova, son confesseur. Tous deux l'abordèrent avec un visage pâle et les yeux baissés.
(1) Khevenhiller, Relation* délia vita, etc. etc. (3) Léopold Ranke, page 810.
— Qu'ave* vous, mes pères, et d'où vous vient cette tristesse ?
— Ce n'est par pour nous,' sire, que nous sommes dans l'affliction, dit Sandoval, mais pour l'Espagne entière, car le meilleur des rois, le prince le plus juste et le plus religieux, va causer la perte du royaume.
— Et celle de son âme, ajouta Cordova.
— Comment cela ? dit le roi effrayé. Quelle faute, mes pères, quel péché ai-je donc commis?
— Le plus grand de tous pour un roi, celui de trahir la volonté de Dieu.
— Car vous êtes Point du seigneur.
— Car c'est sur votre front qu'il a placé la couronne d'Espagne...
— Et non sur celle de Marguerite d'Autriche.
— Non pas que nous blâmions la tendresse de Votre Majesté pour la personne de la reine.
— Nous sommes les fidèles serviteurs et sujets de votre auguste et bieu-aimée épouse.
— Qui mérite tout votre royal amour.
— Vous êtes unis par le ciel, et jamais la terre ne peut séparer ce que Dieu a uni.
— Mais vous, Sire, vous ne devez pas non plus réunir ce que Dieu a séparé.
— Comment cela, mes pères ? fit le roi, de plue en plus interdit de leur ton solennel.
— Le roi d'Espagne a ses devoirs, l'époux de Marguerite a les siens.
— Les confondre, c'est manquer à tous les deux.
— C'est encourir doublement la colère du ciel.
— Et remettre, dans les mains de la reine, le sceptre qui vous fut confié...
— C'est vous rendre responsable aux yeux de Dieu, non-seulement de vos péchés à vous, sire...
— Mais de tous ceux que la reine peut commettre en votre nom.
— Tel est du moins l'avis de votre confesseur.
— Tel est celui de la tainte Inquisition qui m'a chargé de le transmettre à vous, le roi catholique, avant d'en référer à la cour de Rome!
Ce raisonnement, qu'on aurait pu, avec plus d'apparence de justice, tourner contrer le de* de Lerma en particulier et contre tous les favoris en général, produisit un tel effet sur la roi, que troublé et tremblant, redoutant déjà las foudres du Vatican, il demanda comment il devait se conduire à l'avenir, et on lui fit jurer, sur l'Evangile, de ne jamais parler à la reine, des affaires de l'Etat... même dans le lit royal!
Ce serment fut tenu par lui, et lorsque, quelques jours après, don Juan d'Aguilar et do* Fernand d'Albayda, son neveu, vinrent remercier le roi dont ils croyaient avoir reconquis la faveur, leur surprise fut grande et pénible e* voyant le trouble et l'embarras avec lesquels on les accueillit.
Ils comprirent, sans en deviner la raison, que leur présence gênait le faible monarque. L'on se retira dans son gouvernement, et l'autre rejoignit «on régiment, sans pouvoir remercier la reine, leur généreuse protectrice, dont ils ignéraient les bienfaits.
Un seul cœur se chargea de leur reconnaissance : ce fut celui de Yézid.
Le duc de Lerma, pour qui cet événement ne fut jamais clairement expliqué, essaya vainement d'en connaître les causes véritables. D se doutait qu'elles se rattachaient au séjour de Marguerite ches Delascar d'AJbérique. Il eut beau mettre tous ses espions en campagne, il ne découvrit riea qui put compromettre le secret de la reine ; mais il resta persuadé qu'il trouverait, en elle, un obstacle ou du moins une puissante opposition à des projets, que lui, Sandoval et Ribeira n'avaient point abandonnés et pour l'exécution desquels ils n'attendaient qu'une occasion favorable.
Aussi dès ce jour, ils s'occupèrent activement des moyens de la faire naître et de frapper un coup d'Etat, de qui dépendaient, selon eux, les destinées de l'Espagne.
Tels étaient les événemens qui avaient précédé l'entrée de Piquillo dans la maison d'Aguilar, et dont nous devions le récit à nos lenteurs, avant de reprendre la suite de cette histoire.
BE USEE ME FAMEE,