Pisanello
E portrait d’une princesse d’Este (Ginevra?), par Pisanello, figura, sans se trouver amoindri, au Salon Carré du Louvre, alors qu’on le considérait comme une ceuvre de Piero della Francesca; son Saint Eustache
(ou Saint Hubert) passa pour une ceuvre de Diirer ; Pesellino, Dello, Filippo Lippi, enfin Domenico Veneziano lui ont disputé V’honneur de l’Adoration des Mages de Berlin; il semble bien qu’un de ses portraits, disparu, ait été donné a Antonello de Messine ; enfin, les dessins du Recueil Vallardi (Louvre), jusqu’a la seconde moitié du xIx® siécle, furent catalogués au nom de Léonard de Vinci. Comme médailleur, on le regarde unanimement comme hors de pair et créateur de génie.
Pourtant, ce n’est guére que de notre temps que sa gloire trouva un renouveau justifié, aprés que l’ceuvre du peintre et du dessinateur eut fait l’objet d’un véritable remembrement, grace a diverses restitutions dont il n’est pas impossible que le nombre s’accroisse encore.
Extrémes difficultés de sa hiograplue.
Il signait, méme ses médailles, Pisanus pictor. Sans penser a mal, Vasari l’appelle Vittore Pisano ou Pisanello, le petit Pisan, et le fait naitre 4 Vérone. Ces bréves et bénignes indications devaient nourrir, quatre siécles plus tard, d’4pres discussions dont on n’apercoit pas le terme. La vie de Pisanello allait avancer ou reculer au gré des auteurs, la date de sa naissance se trouvant ballottée de 1380 a 1406; quant a ga mort, on en fut toujours réduit a la placer entre 1450 et 1455, avec le plus de vraisemblance, mais certains ne craignirent pas de la reporter aprés 1481! Méme incertitude quant a sa vie elleméme. Elle donne lieu 4 des controverses sans fin dont nous tacherons de définir les points principaux.
C’est au xviire siécle qu’on commenga de battre en bréche les informations de Vasari. L’historien italien Bartolomeo dal Pozzo possédait un tableau (Madone entourée de saints, Musée de Berlin) sur lequel était peinte l’inscription Opera di Vetore Pisanello de San V1. Veronese 1406. Dans une étude sur I’artiste (1718), il en conclut que ce tableau était une ceuvre de Pisanello et que celui-ci naquit en 1406, 4 San Vito, prés de Vérone. Cette opinion fut reprise par un écrivain véronais, Maffei (Verona illustrata, 1732), lequel interprétait le San Vi. de l’inscription en San Vigilio, situé, comme San Vito, dans la contrée véronaise. Pendant plus d’un siécle on accepta tranquillement ces données. En Italie méme, Milanesi commeng¢a a douter de l’authenticité de cette inscription. Puis, en 1855, Bode et von Tschudi établirent que celle-ci était postérieure au tableau, attribuant, par ailleurs, ce dernier a |’école vénitienne du xv® siécle. Pourtant, Bernasconi, dans ses Etudes sur la peinture italienne (1865), déclarait qu’on ne pouvait mettre en doute un témoignage de la valeur de celui de Maffei.
A. Venturi, dans sa réédition des Vies de Gentile da Fa-
LISAN EE LO y
briano et de Pisanello (1896), expose la question sans conclure. Milanesi, dans sa réédition des Vies de 1906, place la naissance quelques années avant 1400 et la mort en 1451. I] réfute la thése de la naissance en 1406 et de la mort aprés 1481, date basée sur la fausse attribution 4 Pisanello de la médaille de Mahomet II, laquelle est de 1481. Hill, dans son ouvrage capital sur Pisanello, adopte 1380-1390. En somme, on ne s’éloigne guére des données de Vasari, sans aller toutefois jusqu’a écrire, comme Leclanché |’avait fait, avec une certitude a toute épreuve, que « nous n’avons besoin de rien ajouter aux exacts et complets renseignements que Vasari nous a fournis ». (Trad. des Vies, 1841.)
Cependant, les temps étaient proches. En 1908, M. Biadego apporte des révélations sensationnelles, fondées sur des documents découverts par lui dans les archives municipales de Vérone. D’aprés ces documents, M. Biadego concluait que Pisanello naquit a Vérone en 1397, et non en 1380. I] n’était plus le fils de Filippo da Ostiglia, mais bien d’un pére pisan, Bartolomeo da Pisa, établi 4 Vérone, et d’une mére véronaise, Isabetta di Niccolo, mariée en secondes noces a Filippo da Ostiglia, tandis que la sceur de l’artiste épousait Bartolomeo della Levata, fils d’un notaire de Vérone. Pisanello appartenait donc a la bourgeoisie aisée et dut recevoir une bonne éducation. De 1438 4 1444, le Grand Conseil de Venise l’exila de Vérone comme partisan du duc de Mantoue. Enfin, Pisanello se prénommait Antonio, et non Vittore, comme I’avait écrit Vasari.
On le voit, grace a ces découvertes, ]’érudition moderne pouvait se flatter d’une véritable création biographique. Un Pisanello tout neuf sortait de l’obscurité et de l’erreur ; par dela la tombe on adressa de doctes remontrances a |’auteur des Vies, trop peu soucieux d’exactitude, ~D’importantes conséquences résultaient de la nouvelle date ‘de naissance. Vingt ans de plus ou de moins, a une pareille époque d’évolution, ne
correspondent pas seulement a des générations différentes, ils peuvent encore changer notablement l’esprit et la formation d’un jeune artiste. En outre, que le pére de Pisanello fat Pisan, cela expliquait aussi les caractéres florentins que certains apercevaient dans les ceuvres du fils. Mais il restait quand méme de nombreux points obscurs quant a la datation de ces derniéres et la plus grande partie de la vie de l’artiste restait dans l’ombre. Les historiens de tous pays se donnaient le plus grand mal pour étayer leurs pénibles supputations entre les appuis solides de M. Biadego.
En roro, M. Laudedeo Testi lance sur ce champ d’investigations une bombe audacieuse. Une fois dressé l’inventaire des dégats, 4 la place de morceaux on trouva deux Pisanello au lieu d’un. Reprenant les documents mémes de M. Biadego et tous les témoignages relatifs a l’artiste, M. L. Testi les soumit a une critique de textes et de dates implacable et il aboutit a des conclusions qui déroutent. Rien ne prouve, dit-il, que Vasari et les autres se soient trompés en appelant lartiste Vittore, nom sous lequel il fut glorieux pendant plus de quatre cents ans. Enfin et surtout, M. L. Testi ne croit pas a Videntité du Vittore Pisanello traditionnel et de l’Antonio Pisano révélé par M. Biadego.
Cette déconcertante distinction de personnes évoque naturellement celle qu’on est porté a établir, au premier abord, entre un Pisanello peintre et un Pisanello médailleur ; mais, pour ces deux historiens, c’est au méme artiste qu'il faut attribuer peintures et médailles. Pour M. L. Testi, les deux Pisanello sont contemporains et tous deux peintres ; a cela se bornent les points de ressemblance. En effet, ajoute-t-il, quoi de commun entre l’artiste que tous les témoignages dépeignent comme doux, affable, distingué, recherché par les papes, que les princes se disputent, qui vit entouré d’honneurs et de gloire, pour qui on a osé graver sur le revers de deux médailles qui le représentent les initiales des vertus théologales et car-
dinales, — le vrai Pisanello, — et ]’autre, qu’on mentionne comme pentor rebello, qui méne une vie médiocre, n’a pas de protecteurs, est suspect au gouvernement de Venise, est banni de Vérone, qui ne propose rien 4 notre admiration, — le Pisano usurpateur de gloire, Antonio pour tout dire, né en 1390 et peut-étre avant, tandis que Vittore, plus jeune, naquit probablement vers 1395-1397?
L’exil de Vérone, un des événements les plus curieux de la biographie pisanellienne, ne peut pour M. L. Testi absolument pas s’appliquer au grand Pisanello. Suivant M. Biadego, Antonio ayant pris parti pour le duc de Mantoue, alors en guerre contre la République, qui en ce moment-la tenait Vérone sous sa domination, fut banni de Vérone de juillet 1438 jusqu’en 1444. En octobre 1442, il se présenta devant le Conseil des Dix pour n’étre pas déclaré rebelle ; défense lui fut faite de quitter Venise sans autorisation. Le 21 novembre suivant, il obtint d’aller 4 Ferrare pendant deux mois, pour s’y occuper d’intéréts divers. Le 15 février 1443, ul partit pour cette ville. Y séjourna-t-il seulement les deux mois autorisés? En tout cas, du 27 février au II septembre, le 6 novembre et plus tard en 1443, puis de nouveau en 1444, au moins jusqu’au II mars, soit considérablement plus que deux mois, on constate la présence dans la méme ville d’un Pisanello qui ne doit pas étre le banni et suspect, étroitement surveillé, et qui n’aurait pu outrepasser de telle fagon le court délai obtenu, dit, non sans apparence de raison, M. L. Testi.
Celui-ci ne conteste pas moins les dates de M. Biadego au sujet de la présence d’Antonio a Vérone. II disséque les états estimatifs de revenus sur lesquels se base celui-ci. Il scrute toute la chronologie, trouve des lacunes, des erreurs ; il presse les textes comme pour leur arracher des aveux et nous laisse perplexes. A notre tour, nous sentons avec ennui que cette chronologie disputeuse n’avance pas grand’chose, qu’elle cache pour tous les curieux des piéges qui renversent
ae) PIS AN BE IeL
tous les échafaudages. « Nous savons, dit M. L. Testi, qu’Antonio revint 4 Vérone, pour trois jours seulement, en novembre 1439, en sortant quand fut chassé le Piccinino avec qui il était entré. » Ainsi Antonio connaissait ce méme condottiere dont Vittore fit une médaille. Une pareille coincidence ne plaide-t-elle pas en faveur de Videntité?
M. Biadego, de son cété, avait d’abord écrit : « Est-il admissible qu’il y ait eu dans le méme temps, 4 Vérone, deux Pisani, tous deux peintres?... », et toutes ses recherches ne lui en montraient qu’un seul. Mais, triomphe M. L. Testi, M. Biadego luiméme n/’allait pas tarder 4 renforcer la thése de la dualité. Un an apres ses découvertes sensationnelles, en 1909, il trouva un autre document d’aprés lequel Antonio Pisano est né non a Vérone, comme il l’avait publié d’abord, mais a Pise ; et non en 1397, comme il l’avait cru, mais avant 1395. D’autre part, pour la troisiéme fois il changeait de pére et le nouveau prenait nom di Puccio de Pise.
Dans ces conditions, c’est donc a bon droit que, dans un état de trésorerie du royaume de Naples pour l’année 1448, un « Pisanellus de Pisis » est mentionné pour un salaire annuel de 800 ducats d’or. Il ne peut s’agir que du Pisanello, peintre et auteur de médailles, qui exécutait alors celles du roi de Naples Alphonse V d’Aragon. D’autre part, c’est & Pise que Pisanello est mort, au dire de Vasari. L’artiste serait-il venu chercher un dernier asile dans sa ville natale?
D’ailleurs, cet Antonio présente aussi des variations inquiétantes. « Comme la lune, écrit plaisamment M. L. Testi, Antonio est passé par diverses phases. De fils de Filippo da Ostiglia, on en fait un descendant de Bartolomeo da Pisa, puis il devient finalement fils de Antonio di Puccio. Espérons dans Yavenir en de successives réincarnations. » Ces trois péres successifs, il est bien vrai, rappellent des situations de vaudeville.
La lassitude et le sentiment insistent pour en terminer 1a.
PHESAN EDL O II
Ce serait une belle fin aux tribulations du pauvre Pisanello, mais il faut achever le tableau des causes d’embarras. Dans un manuscrit du Panvinio (Vatican) décrivant la basilique Saint- Jean de Latran et les peintures de Pisanello, celui-ci est appelé « Pietro Pisano », indication répétée par les auteurs puisant a cette source. Ainsi, ce qu’un document apporte un autre le remporte, et c’est vraiment sur le sable que semble écrite la biographie de l’artiste.
Les supputations de dates, les critiques de textes de M. L. Testi doivent étre regardées de prés. Toutefois, l’argument psychologique qu’il y ajoute, et qui lui semble si important, ne persuade guére. Un rebelle, un banni peut fort bien s’identifier 42 une ame d’élite : dans le méme pays, Dante, entre autres, l’avait déja prouvé magnifiquement. De plus, Pisanello, s'il fut rebelle ne le fut, semble-t-il, que par une fidélité qui Vhonore, puisqu’elle présentait des risques graves pour lui, et c’est encore une justification des éloges qu’on lui décerna avec tant de libéralité de son vivant.
Comme MM. Calabi et Carnaggio, récents historiens du Pisano, M. R. Van Marle, dans son important ouvrage sur la peinture italienne, s’en tient aussi au Pisanello Antonio de M. Biadego. A l’appui de son opinion, il signale en appendice que, récemment, il a découvert dans une collection privée un tableau représentant la Madone au-dessus de qui plane la colombe du Saint-Esprit et entourée de saint Jean-Baptiste et de sainte Catherine ; sur des buissons fleuris se trouvent des oiseaux. La Vierge et le Bambino ressemblent, dit M. Van Marle, aux figures des premiéres ceuvres de Pisanello; en outre, le tableau est signé Antonius Pisanus. M. Van Marle ne doute pas qu’il ne s’agisse d’une ceuvre authentique de cet artiste et il signale l’importance de cette signature quant au nom véritable de celui-ci. Sans que cela constitue un argument irréfutable, on se rappelle qu’aucune des signatures connues (Pisanus pictor, Pisanus pinxit) ne comporte de pré-
nom. Il serait donc nécessaire d’identifier cette signature avant d’attribuer le tableau lui-méme a Pisanello. Les documents relatifs 4 la signature de l’artiste sont ou insuffisants ou contradictoires. Ainsi Ch. Ephrussi signalait dés 1882 un dessin du British Museum signé V. Pisanus pictor. Et comme M. Biadego n’avait pas encore fait ses découvertes, on voyait 1a une confirmation du prénom Vittore, alors admis par tous. Le raisonnement des partisans d’Antonio est paralléle, mais ne posséde pas plus de force probante.
Pour en terminer, nous nous en tiendrons au Pisanello, Vittore ou Antonio, ou les deux a la fois, peintre, dessinateur et médailleur, fils d’Antonio di Puccio ou d’un autre, mais pére incontesté des chefs-d’ceuvre que nul ne lui dispute.
Sa carriére.
Méme ainsi, on le verra, la tache reste compliquée et présente d’autres difficultés. L’obscurité qui entoure la vie de l’artiste s’accroit aussi bien du peu de renseignements que, dans cette pénurie, de renseignements contradictoires. Rappelons qu’on le fait naitre maintenant en 1397 et méme vers 1395. A l’aurore de sa carriére, on le trouve a Venise, ot, avec Gentile da Fabriano, il exécute des fresques dans la grande salle du palais des Doges. A quelle date? Vers 1414-1417, opine M. L. Testi, tandis que M. Biadego, auquel se rallie M. A. Venturi, propose 1422-1427 et M. R. Van Marle 1417 ou peu apres. (Bien entendu, nous nous bornons 4 citer les datations basées sur la chronologie de M. Biadego, les précédentes étant devenues caduques. Ainsi M. Hill, en 1905, proposait 1409-1414, ce que rend insoutenable la date de naissance en 1397, puisque l’artiste n’aurait eu que douze ans a I’époque ot ce travail considérable lui était confié.) C’est done entre les années extrémes 1414 et 1427 qu’on place la décoration de Venise. Il va de soi que, pour mériter l’honneur d’un pareil travail, concurremment avec un artiste aussi glorieux
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que Gentile et malgré une grande jeunesse, Pisanello avait di exécuter auparavant d’autres ceuvres, et réputées, sur lesquelles nous ne savons rien. Cette lacune est des plus regrettables. Quelques ouvrages authentiques de cette période nous renseigneraient mieux, en effet, sur la formation de I’artiste que les hypothéses les plus ingénieuses.
I] faut attendre ensuite la période de 1428 a fin juillet 1432, alors que l’artiste compte de trente et un a trente-cing ans, pour avoir de nouvelles informations, sans qu’on puisse dire ce qu'il fit aprés la décoration de Venise, ni s'il alla et travailla a Florence, d’ot le pape, relate Vasari, l’aurait emmené & Rome. Le certain c’est qu’il fut choisi, 4 la mort de Gentile, en 1428, par le pape Martin V (Vasari, Testi) ou Eugéne IV (Biadego) pour achever la décoration de Saint-Jean de Latran. On ignore si ce fut le premier séjour de Pisanello 4 Rome. Au début de 1431 et de 1432, il recoit des paiements pour ses peintures du Latran ; en juillet 1432, celles-ci étant terminées, il obtient un passeport pour quitter Rome, lui et ses amis. II se met alors en route pour |’Italie du Nord.
De 1428 a juillet 1432, évidemment Pisanello n’exécuta pas. que cet ouvrage, si important fut-il, mais ici encore les renseignements manquent. On croit qu'il fut trés occupé. C’est de Rome, le 28 juin 1431 ou 1432, qu'il adressa a Philippe-Marie Visconti une lettre célébre dont l’authenticité défendue par A. Venturi a été finalement admise par Miintz, qui l’avait d’abord contestée. Dans cette lettre, Pisanello, aprés les protestations usuelles de dévouement, dit au duc qu'il ne peut s’occuper en ce moment de « l’ouvrage de bronze » qu'il luia promis, 4 cause de travaux importants qu’il exécute dans une église. De quels travaux s’agit-il? On sait que d’avril a septembre 1431 il quitta Rome pour Vérone, ne faisant que traverser Ferrare. M. R. Van Marle émet l’hypothése que l’artiste entreprit ce voyage, qui avait l’inconvénient grave d’interrompre ses travaux a Saint-Jean de Latran, pour remplir le
contrat qu'il avait signé au sujet de la décoration de la chapelle Brenzoni, dans l’église San Fermo, a Vérone. C’est possible, mais rien ne le prouve. Le méme auteur ajoute : « Si la lettre de Lionel d’Este (1432) & son frére Méliaduse est authentique, l’artiste passe quelque temps, entre avril et novembre, 4 Vérone, venant de Rome... » Ainsi, c’est toujours a l’aide d’hypothéses, de restrictions et de réticences que l’on chemine ou essaie de cheminer péniblement sur les trajets inextricables de Pisanello.
Aprés son départ de Rome (juillet 1432), l’artiste s’arréta probablement a Florence. Est-ce alors, ou avant d’aller a Rome, ou pendant une interruption de son séjour dans cette ville, qu'il peignit au Templo la légende du pélerin de Saint- Jacques faussement accusé de vol dont parle Vasari? L’a-t-il peinte méme? Autres questions sans réponses. I] semble vraisemblable a certains historiens qu’en 1432, et peut-étre un peu plus tard, disent-ils, il peignit lAnnonciation de San Fermo. Mais cette fresque porte des caractéres de jeunesse et de début si évidents que cette date ne laisse pas de surprendre. I est vrai que l’ceuvre entier de Pisanello nous méne de surprise en étonnement.
A partir de son retour a Vérone, Pisanello passe sa vie en allées et venues incessantes dans l’Italie du Nord. La cour lettrée et artiste des princes d’Este est évidemment I’objet de sa prédilection. En effet, on le trouve 4 Ferrare au commencement de 1438, en 1441, 1442, 1443, 1444, 1445, 1447, 1448. Mantoue l’attire aussi et on le voit chez Francois-Gonzague en 1439, 1441, 1443 peut-étre, 1444, 1447. Il est auprés de Philippe-Marie Visconti, 4 Milan et 4 Pavie, vers 1441-1442, et chez les Malatesta, 4 Rimini, en 1447-1448. Il s’agit 1a d’une chronologie inextricable, ot. interviennent encore des retours a Vérone ; on suppute non seulement les années, mais les mois et méme les jours. Passons devant ce labyrinthe riche en culsde-sac et pour lequel nous ne disposons que de bouts de fil.
Le SeAVNA En LO 15
Rappelons seulement deux faits. A cette période se rapporte le bannissement de Vérone (juillet 1438-1444). Puis pendant un séjour de l’artiste 4 Ferrare, en 1441, se produisit un événement fameux. Lionel d’Este demanda en méme temps a Pisanello et 4 Jacopo Bellini de faire son portrait. Pisanello, alors glorieux et en pleine maturité, l’emportait sans doute sur son rival ; pourtant, dans cette circonstance, le portrait de J. Bellini fut préféré au sien.
Quoi qu’il en soit, durant ces années, sinon tourmentées, en tout cas fort mouvementées, Pisanello exécuta ses plus belles ceuvres : la fresque de Santa Anastasia 4 Vérone (aprés 1444, méme apres 1446, c’est-a-dire aprés son retour d’exil, prétend M. Biadego ; entre 1438 et 1440, propose M. L. Testi; entre 1433 ou 1438-1439, avance M. R. Van Marle) ; différents portraits (Lionel, princesse d’Este), divers tableaux (A pparition de la Vierge, Saint Jévéme, tableau pour Lionel) ; enfin, la plupart de ses médailles.
Fin 1448, Pisanello se rend a Naples, ot Alphonse d’Aragon le réclame depuis 1444; il en part en 1449 ou 1450. II n’est pas impossible, dit-on, qu’a son retour il se soit arrété a Rome et qu’il y ait travaillé 4 une médaille du pape Nicolas V, comme le ferait croire un dessin du Recueil Vallardi, dont Vattribution reste trés douteuse. Apres 1450, on ne trouve plus trace d’activité de sa part. Selon Biondo (Italie «llustrée), il vivait encore en 1450. Une lettre de Guarino de 1452 parle de lui d’une facon si ambigué qu’on ne peut en déduire si lartiste était mort ou vivant a cette date. D’aprés Facio (Hommes illustres), il n’existait plus en 1455-1456. On a vu que, d’aprés Vasari, il serait mort a Pise, ou il travaillait au Campo Santo. Mentionnons simplement Ja thése insoutenable de la mort aprés 1481, dont il est parlé plus haut.
Ainsi, de sa naissance 4 sa mort, Pisanello nous laisse dans une incertitude dont il n’est sans doute pas d’autre exemple dans les temps modernes. Sa biographie est. faite de fluctua-
tions incessantes. On l’a fait naitre tour 4 tour en 1380, en 1406, en 1397-1398, avant 1395, et peut-étre ajoutera-t-on une nouvelle date. On lui donna comme patrie Vérone, San Vito, San Vigilio, Vérone de nouveau, Pise enfin. On lui attribua comme péres successifs Filippo d’Ostiglia, Bartolomeo da Pisa, Antonio di Puccio. On lui a longtemps enlevé la gloire de plusieurs de ses chefs-d’ceuvre, nombre de ses ouvrages ont disparu.
Tout permet de conjecturer, méme s’il naquit a Pise, qu’il recut une bonne éducation 4 Vérone, un des centres intellectuels de I’Italie d’alors. I] dut mener une vie large, mélée le plus souvent 4 l’existence si fastueuse des cours qui l’employaient. Pourtant, le 27 mai 1441, 42 Mantoue, Jean-Francois Ie Gonzague ordonne qu’on retienne sur ce qui lui est da de quoi payer ses dettes. Pareille mésaventure lui advient en 1447, lorsqu’il quitte Ferrare, cour ot il est bien traité et honoré. En revanche, il doit réclamer, non sans insistance, qu’on lui régle ses travaux. Ainsi Jean-Frang¢ois I¢?, dans deux lettres (II septembre 1443, II mars 1444), assure l’artiste que, malgré son vif désir de le satisfaire, il ne peut lui envoyer les subsides qu’il lui demande, faute d’argent, mais qu'il le fera dés que possible.
Or, tout nous autorise 4 croire que Pisanello devait jouir d’une situation personnelle aisée ; on le voit méme en user libéralement, par exemple lorsqu’il offre un portrait de Jules César a Lionel d’Este, en 1435, 4 l’occasion du mariage de ce prince avec Marguerite Gonzague. Pour ses dettes, peut-étre s’agit-il d’imprévoyance ou de prodigalités, comme il arrive souvent chez les artistes. Quoi qu'il en soit, il n’est pas présumable que ces questions d’argent aient eu des répercussions sur son ceuvre. L’ignorance complete ot l’on reste quant aux derniéres années de sa vie ajoute un mystére a tant d’autres, mais plus angoissant. Travaillait-il encore? Fut-il malade, infirme? On aimerait savoir que ce bel optimiste, trop lucide pour étre
dupe, recut sa récompense d’avoir aimé la nature et la vie avec tant de passion, d’avoir fait, éveillé, de beaux réves, et que son existence s’acheva sans tristesses médiocres.
Pisanello et ses contemporains.
De son vivant, Pisanello connut une gloire trés étendue. LU’historien Facio loue surtout en lui le peintre d’expression, le génie poétique ; il dit encore qu’il ’emporte sur tous les autres pour la représentation des animaux. Un poéte écrit qu’on croit entendre le hennissement de ses chevaux. Les humanistes Guarino, précepteur de Lionel, Pietro Porcellio, Basinio, le poéte Strozzi, les papes Martin V et Eugéne IV, I’architecte illustre Michele San Micheli célébrent ses louanges. Ce dernier notamment, rapporte Vasari, aimait a dire que le Saint Eustache (de la chapelle Pellegrini dans Santa Anastasia, et qui n’existe plus) était avec le Saint Georges et la princesse « une des choses les plus parfaites qu’on pit voir ».
Apres la destruction de la plupart de ses fresques et l’octroi a autrui de plusieurs de ses peintures, les médailles maintinrent sa gloire. Mais, aprés sa mort et durant plus d’un siécle, il se produit en Italie une telle profusion de grands artistes que les célébrités se bousculent, en sorte que certaines patissent. Ainsi celle de Pisanello, qui ne fait plus grand bruit et se perd un peu dans le brouhaha lointain qui entoure les artistes de second rang.
On le voit bien lorsque, cent ans aprés la mort de I’artiste, Vasari publie les premiéres Vzes. Certes, il loue Pisanello, mais sans conviction, sans recourir a ce mode lyrique et pompeux qu il réserve aux grands Florentins, Florentin lui-méme et, croit-il, leur continuateur. Lorsqu’il parle des fresques de Saint-Jean de Latran, ils’émerveille (a notre étonnement) « de l’énorme quantité d’outremer » fournie par le pape, et « d’une si admirable couleur qu’on n’a pas encore pu trouver le pareil ». Sans cet outremer, dont le mérite revient au pape, que
vaudrait la fresque? ne peut-on s’empécher de remarquer. Toutefois, il loue grandement le Saint Georges.
Plus négligent que malveillant, certes, son jugement sur les médailles manque de chaleur. « Il se rendit également célébre par ses bas-reliefs, genre de travail regardé comme trés difficile par les artistes, parce qu’il tient le milieu entre la peinture, qui a une surface plate, et la rondeur des statues. On voit de sa main quantité de médailles... Grace a la renommée qu'il acquit dans cet art, le Pisanello obtint les louanges les plus méritées. » L’insignifiance se méle a l’indifférence. Or les Vies demeurérent l’unique source, pour Pisanello comme pour bien d’autres, jusqu’a ce que des écrivains véronais vinssent réchauffer de leur patriotisme local l’enthousiasme pour l’artiste de leur pays. Il était réservé au xIx® siécle d’effectuer une véritable résurrection de l’ceuvre du petit Pisan, comme nous l’avons vu plus haut, et de lui restituer la gloire qui lui est due.
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