II. — FORMATION ARTISTIQUE
Pisanello est un artiste toscan, de race et de génie.
A situation de Pisanello par rapport aux écoles italiennes a donné lieu, elle aussi, 4 de notables divergences. Elles s’expliquent surtout par le fait que certains considérent isolément, et arbitrairement, le
peintre, au lieu de voir l’artiste dans sa complexité de peintre, dessinateur et médailleur. Encore, parmi ses peintures, se base-t-on sur certaines dont les caractéres sont contredits par d’autres.
Alors qu’on le faisait naitre 4 Vérone, on déduisait un peu simplement qu’il appartenait a l’école véronaise. Sans aucune peine, on établissait que son art procédait de celui des peintres
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véronais Avanzi et Altichiero. Puis, pour que la démonstration fat moins pauvre sans doute, on ajouta des influences septentrionales s’expliquant par le fait que Vérone était un des points de rencontre et d’échange des civilisations du Nord et du Midi de l'Europe. Tout frémissant de joie, Courajod s’appliqua a déterminer le « coefficient barbare » du génie de Pisanello, lequel pour lui était représenté par I’école de Cologne. Avec le comte P. Durrieu on opina pour I’influence des enlumineurs de |’école flamande et bourguignonne, des fréres Limbourg plus particulitrement. Crowe et Cavalcaselle, se confinant dans I’Italie, faisaient intervenir les miniaturistes italiens Pietro da Montepulciano et Lorenzo Monaco. Enfin, les découvertes de M. Biadego vinrent subvertir heureusement ce jeu de suppositions arbitraires auxquelles on ne pouvait se livrer qu’en omettant délibérément les trois quarts de l’ceuvre de l’artiste.
Déja, E. Mintz avait pressenti une influence florentine dont il cherchait les éléments. « Longtemps, frappé de certaines analogies entre la maniére de procéder de Vittore Pisano et de Piero della Francesca, j’ai cherché quelle chaine mystérieuse pouvait unir le maitre de Vérone a celui de Borgo San Sepulcro. Vasari parle de legons données a Pisanello par Andrea del Castagno ; il assigne, d’autre part, pour maitre a Piero le collaborateur d’Andrea, Domenico Veneziano. Mais cette piste doit étre abandonnée : un simple rapprochement de dates suffit a établir que Pisanello n’a pu étudier chez Andrea del Castagno. Par contre, la plus ancienne médaille a date certaine de Pisanello étant de 1439, on pourrait a la rigueur admettre qu’il a subi l’influence des artistes florentins de passage dés cette époque dans la haute Italie. »
Les données nouvelles allaient permettre de préciser. « Aujourd’hui que nous le savons Pisan par son pére, écrivait Jean de Foville, nous voyons volontiers dans la souplesse et l’extréme délicatesse de son génie des qualités toscanes, tandis que son gotit du détail raffiné lui vient plus probablement des
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influences qu’il subit 4 Vérone. » Nous verrons qu’il faut faire bon marché de la restriction finale.
Vasari, qu’on rectifie, mais qu’on ne peut se dispenser de consulter, dit expressément que Pisanello fut l’éléve d’Andrea. Castagno, a Florence ; ainsi, il le rattache aux Toscans. Les raisons de rejeter cette indication au nom de la chronologie n’ont rien de péremptoire. En effet, Andrea, né en 1390, reste lainé de Pisanello d’environ cing ans. En outre, il possédait peut-étre l’avantage d’une formation intensive en accord avec son tempérament et que rien ne contrariait. On admettra que Vasari avait une compétence suffisante en matiére d’art florentin, et ce n’est sans doute pas sans raison ni vraisemblance qu’il assigne au petit Pisan un maitre de Florence. Il a pu se tromper sur les circonstances seulement, commettre une erreur de nom. En tout cas, rien n’empéche de croire a des camaraderies d’atelier si importantes dans le développement des carriéres d’artistes. Est-ce témeérité de croire qu’Andrea del Castagno, l’auteur de la statue équestre de Niccolo de Tolentino, Paolo Uccello, qui donna aussi une grande place aux chevaux dans son ceuvre, et Pisanello, tous trois si proches. par l’age et des gotts communs, se soient connus et fréquentés pour leur profit mutuel?
Mais l’influence toscane, avant d’aller 4 Florence, Pisanello la trouva a Vérone méme, puis dans toute la haute Italie. Par affinité de sang et plus encore de génie, il devait s’y livrer, car seule elle lui offrait l’aliment que réclamait son esprit. Vérone et Florence, écrit Vasari, ne présentent pas seulement des points de comparaison frappants dans leur apparence ; elles « ont entre elles beaucoup de ressemblance non seulement par leur situation et par leurs coutumes, mais encore par le nombre infini d’hommes de génie qu’elles ont produits l’une et l'autre. » Nous le savons, chez Pisanello, cette affinité ambiante se fortifie par une ascendance toscane. Au xIv¢® siécle, tout conspire en faveur de la primauté de Florence qui 4 Padoue, si proche de Vérone, établit un retranchement esthé-
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tique formidable. Les fresques si émouvantes de Giotto a l’Arena y montrent la régle d’or de la peinture monumentale et fascinent les artistes. Par dela le giottisme épuisé, c’est au maitre méme que J. Avanzo et Altichiero Altichieri demandent des lecons ; ainsi, s’ils furent réellement les premiers maitres de Pisanello, ces Véronais apportaient 4 son foyer l’exemple du grand Florentin. Il serait bien étrange, contraire méme a toute vraisemblance, qu’un artiste aussi curieux et intelligent que le petit Pisan n’ait pas regardé, lui aussi, vers ce point d’ot venait la lumiére.
En 1306, toujours 4 Padoue, un autre Florentin illustre, Dante, sur les routes de l’exil, vient rejoindre son ami Giotto. Tous deux voyagent dans la région, vont 4 Vérone, a Ferrare, a Ravenne. On ne peut exagérer le prestige qui dut entourer ces deux ambassadeurs du génie toscan, dont chacun représentait une des plus sublimes expressions. Giotto se rend plusieurs fois 42 Padoue et a Milan. Plus tard, Pétrarque, chargé de gloire, reviendra dans cette Italie du Nord ot il avait été étudiant a Bologne et 4 Padoue; 4 Vérone méme il fait une de ses plus belles découvertes d’humaniste et meurt a Padoue en 1374.
Cent cinquante ans apres Giotto, un autre artiste aussi célébre, Donatello, avec son équipe d’aides, allait, pendant dix ans, ranimer de flammes ardentes ce foyer d’art florentin. Un dessin de Pisanello s’inspire de la belle chaire sculptée par Donatello 4 Prato. Vers la méme époque, c’est a Padoue encore que le jeune Leon-Battisti Alberti fut élevé ; comme pour Pisanello, on trouve des traces de son activité a Ferrare, a Mantoue, a Bologne aussi. L.-B. Alberti et Pisanello purent se rencontrer plusieurs fois dans leurs pérégrinations. En tout cas, ils se retrouvent 4 Rome, puis 4 Ferrare en 1444, ot L.-A. Alberti avait été appelé 4 propos de la statue équestre en l’honneur de Nicolas III d’Este. Nul ne croira que ces deux artistes, tous deux passionnés de cheval, n’aient pas longuement parlé entre eux de la plus noble conquéte que l’homme
ait jamais faite, ni que, l’un et l’autre universellement curieux et de génie divers, ils n’aient éprouvé un vif attrait l’un pour Vautre. En 1404, c’est & des artistes de Florence que Pandolphe s’adresse pour construire et décorer, 4 Rimini, le temple des Malatesta. Parmi eux figuraient Lorenzo Ghiberti et L.-B. Alberti ; ce dernier fut choisi comme architecte. Enfin, a Padoue encore, vinrent aussi Cennino Cennini, Paolo Uccello, Filippo Lippi; Castiglione d’Olona regoit Masolino, tandis que Milan et Mantoue nous rappellent des séjours de Brunellesco et de Léonard de Vinci. Certains de ces artistes sont postérieurs 4 Pisanello, mais ils prouvent la persistance de la tradition florentine, on dirait volontiers de l’impérialisme florentin, dans cette région.
Fait plus curieux et plus précis, un éléve de Donatello, le Florentin Giovanni di Bartolo, dit Rosso, exécuta a Vérone méme la sculpture du tombeau des Brenzoni, 2 San Fermo- Maggiore, dans la chapelle méme que Pisanello devait décorer de fresques. Or, dit Burckhardt, ce Giovanni Bartolo apparait « comme un Pisanello primitif qui serait sculpteur ». Si un éléve de Donatello fait ainsi penser a Pisanello, n’est-ce pas que celui-ci ressemble lui-méme aux Florentins, sans préjudice de sa personnalité, bien entendu? Redisons-le : ces voisinages, ces rencontres, ces fréquentations, ces camaraderies sans doute équivalent, pour qui connait la vie et la psychologie des artistes, aux lecons d’un maitre déclaré. Et tous, dans le cas qui nous occupe, offraient la méme lecon a un éléve étonnamment préparé a la comprendre (r). .
Florentin, Pisanello lest par le naturalisme de son style,
(1) Au xv siécle, écrit Marcel Reymond, on se heurte partout a l’influence florentine. « Ferrare se fait florentine... », Rimini est un « coin purement florentin ». Urbino est imprégné de traditions florentines. « Bologne, plus encore que les villes précédentes, fut soumise a l’influence toscane. » A Vérone, enfin, « le seul art (sculptural) est celui des Florentins » : G. Bartolo au tombeau de la chapelle Brenzoni, l’anonyme florentin des intéressantes terres cuites de la chapelle Pellegrini — chapelles que décora Pisanello. Ail-
et, plus particuli¢rement, par sa passion pour l’animal. Celui-ci, depuis Giotto, se développe dans l’art toscan parallélement a la figure humaine et dans nulle autre école il n’occupe une place aussi grande. Pisanello marque |’épanouissement précoce de cette procession ininterrompue de défilés et de cortéges somptueux qui cavalcadent a travers l’art florentin. Mais a la poésie et au merveilleux il ajoute une puissance de vérité qu’on n’a pas dépassée et qu’il applique a tout le régne animal.
Lorsque Pisanello arrive 4 Florence, il se trouve parmi les siens. Plus que le peintre, il semble que le médailleur se soit formé sur les rives de l’Arno méme, comme I’a remarqué J. de Foville, et qu'il ait trouvé 1a le point de départ pour l’élaboration de son art propre : les médaillons du Campanile de Sainte-Marie-des-Fleurs, dus a la collaboration de Giotto et d’Andrea Pisano, les fameuses portes de Ghiberti. Ajoutons que dans ces deux cas il s’agit de sculpture de peintre, et ces exemples illustres offraient au futur modeleur les encouragements les plus précieux. Donatello non plus ne manqua pas de Vintéresser, et nous avons vu Pisanello copier un de ses basreliefs de la chaire de Prato.
Il reste possible, d’autre part, que Pisanello ait travaillé avec des enlumineurs et il n’était pas artiste a dédaigner un mode d’expression auquel nous devons tant de merveilles. Mais la nous ne pouvons rien avancer. Au surplus, comme l’a montré M. V. Lazareff (Arte, 1924), l'art de Lorenzo Monaco, l'un de ses maitres supposés par Crowe et Cavalcaselle, ne dérive nullement de la miniature ; il décéle, en outre des traditions de Sienne, une forte influence florentine, comme en témoignent incontestablement ses Madones mieux connues aujourd’hui. Ainsi, de quelque cété qu’on se tourne, l’esprit de Florence apparait et enserre le petit Pisan d’un réseau mou-
leurs, Marcel Reymond, avant les découvertes de M. Biadego, classe Pisanello parmi les artistes florentins, mais comme peintre et non comme sculpteur, ce qui est pourtant plus évident (Histoire de la sculpture florentine).
vant et protecteur, ot il se complait évidemment, si méme il ne s’y enferme pas de lui-méme par gott.
En tout cas, Pisanello, devenu lui-méme et maitre de ses moyens, semble bien avoir renoncé définitivement a la miniature. Ch. Ephrussi croyait pouvoir attribuer a la jeunesse de artiste une miniature du Louvre classée comme flamande. En dehors de cette ceuvre hypothétique, on ne connait pas une miniature, pas méme de description ou mention de miniature, de ce prétendu miniaturiste. (Le Recueil de biographies détruit dans l’incendie de la Bibliothéque de Turin, dont on lui attribuait la décoration, était donné en dernier lieu a un artiste de son école.)
Quoi qu'il en soit, si le jeune enlumineur a pu devenir le peintre des portraits de Lionel et de la princesse d’Este, ]’auteur des médailles, cette transformation, une des plus étonnantes que présente l’histoire de l’art, est évidemment, comme le dit M. Berenson, le fait de « l’intervention toute-puissante de l’influence florentine et celle (un peu moindre) de l’antique». Cela, Courajod l’avait exprimé autrement. « C’est le naturalisme, disait-il, qui a finalement émancipé Pisanello. » Or, le naturalisme, il trouve alors 4 Florence les plus belles maniéres de l’utiliser et d’en faire un style dru et noble. L’antique méme n’était pas nécessaire.
Florence est si bien sa patrie selon son cceur qu’il nous a laissé comme un témoignage de sa prédilection pour la belle cité du Lys rouge. Parmi les architectures de la fresque de Santa Anastasia, il y a des souvenirs trés fantaisistes. Pourtant on y remarque un exemple d’exactitude : a l’extrémité de droite, un édicule rappelle étonnamment le tabernacle d’Or San Michele, construit et sculpté par Orcagna. Ce peintre et sculpteur, avant Pisanello et que celui-ci imita peut-étre sur ce point, signait ses ceuvres de sculpture en faisant suivre son nom de sa qualité de peintre, Andreas Cionis pictor florentinus, ceuvres qui, elles aussi, ont porté trés haut la statuaire pratiquée par un peintre. Ainsi tout dés l’enfance semble
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disposé pour amener Pisanello & délivrer sa vraie personnalité. L’art des Florentins Venveloppe et le vivifie. Jusque dans ses erreurs l’histoire confirme cette thése et apporte largument sans réplique : les dessins du Recueil Vallardi attribués 4 Léonard, le portrait d’une princesse d’Este a Paolo, cet autre Florentin d’option, l’Adoration des Mages de Berlin a Lippi, 4 Pesellino, 4 Dello, A Pisanello, 4 Veneziano, toutes ces confusions ne lui conférent-elles pas ses lettres de grande naturalisation?
EI Ill. — L’G@UVRE Les peintures et le « cas » Pisanello.
ES peintures de Pisanello parvenues jusqu’a nous sont fort rares. De ses fresques il ne subsiste, et encore plus ou moins abimées, que l Annonczation de léglise San Fermo et le Saint Georges délivrant la princesse de
Trébizonde dans l’église Santa Anastasia, toutes deux a Vérone. Divers tableaux de sainteté nous sont connus : la Madone @ la caille, qu’on lui a restituée depuis peu ; un Saint Jéréme, attribué naguére a « Bonus ferarensis Pisani disipulus », et que M. A. Venturi lui a rendu : un Saint Eustache (ou Saint Hubert); une Apparition de la Vierge a saint Antoine et a saint Georges; de méme quelques portraits : Dame inconnue (restituée également au maitre par M. A. Venturi), Leonel d’Este, Princesse d’Este. Rappelons pour mémoire le tableau découvert par M. R. Van Marle et dont nous avons parlé plus haut (p. 11).
Tout cela représente fort peu de chose en comparaison de ce qui a péri : la décoration du palais des Doges, Othon, fils de Barberousse, obtenant sa liberté des Vénitiens ; les fresques de Saint-Jean de Latran; celle du Templo a Florence (?) ; le
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Saint Eustache de Vérone, qui enthousiasmait San Micheli ; les grandes scénes de chasse de Pavie. On peut supposer aussi que divers tableaux ont disparu ou lui furent enlevés, tel celui qu’il peignit pour le chateau de Lionel a Belriguardo. Enfin, s'il participa 4 la décoration de la grande salle des Doges, se trouvant l’émule d’un artiste aussi glorieux que Gentile, alors que lui-méme était si jeune (dix-sept ans environ), c’est, répétons-le, qu’il avait di donner déja des preuves de son génie précoce, preuves que nous ne connaissons plus.
On a vu quelles difficultés on rencontre pour dater, méme approximativement, les peintures de Pisanello. Pour les médailles, on circonscrit plus facilement les hypotheses ; quelquesunes d’ailleurs portent un millésime. Quant aux dessins, un grand nombre se rattachent soit aux peintures, soit aux médailles et on peut rapprocher les autres par analogies.
A défaut de chronologie certaine, on a tenté de grouper les ceuvres de Pisanello d’aprés le style. Ainsi a la premiére période correspondraient les fresques de Venise, de Saint-Jean de Latran, l’Annonctation de San Fermo, la Madone a la caille, le Saint Eustache et, pour certains, le portrait d’une Dame imconnue. A la seconde période, la plus importante, se rapporteraient la fresque de Santa Anastasia, celles de Pavie, le Saint Jéréme, VApparition de la Vierge, les portraits de Lionel et d’une Princesse d’ Este, les médailles.
Mais cela n’avance guére. Une pareille classification, si vraisemblable qu’elle paraisse, souléve des difficultés capitales. Que le portrait de Dame inconnue corresponde a la premiére période ou a la seconde, cela prouve déja l’absence de critére véritable. Que la premiére médaille soit celle de Francois- Gonzague, en 1432, ce qui la rattache a la premiére période, et non celle de Jean VII Paléologue (1438-1439), qui appartient évidemment a la seconde période, cela rend vain tout jugement basé sur des classements aussi hasardeux. Enfin que la derniére des fresques de Pisanello, la plus importante aussi, celle qu'il exécuta aprés ses portraits et la plupart de ses médailles,
soit aussi la plus archaisante de ses productions, bouleverse tout essai d’ordre chronologique et contredit toute idée de développement logique.
Une question se pose. Comment, aprés tant d’ceuvres et de chefs-d’ceuvre d’un art tellement en avance sur son temps, et dont certains, les médailles, se placent au-dessus des temps ; comment, aprés s’étre montré précurseur dans le portrait, qu'il instaure peut-on dire et auquel il conftre magistralement, et tout de suite, un caractére psychologique ; comment, aprés avoir fait avancer le paysage dans la voie naturaliste, Pisanello a-t-il pu, délibérément cela ne fait aucun doute, tourner le dos a ses propres découvertes et 4 ses belles audaces dans une ceuvre qui est pourtant la plus belle et la plus émouvante de ses peintures et qui résume admirablement son génie si divers?
Ainsi se trouvent nettement posés les éléments du « cas Pisanello », si complexe et si attachant. La méthode historique ici fait faillite ; méme si elle nous apportait les dates les plus sures, elle n’expliquerait rien. Et c’est trés bien ainsi. Le probleéme d’art posé reste sur son vrai terrain, le terrain psychologique, et c’est psychologiquement, a tous risques et périls, que nous essaierons de le résoudre.
C’est avec les peintures que ce « cas » se manifeste avec le plus d’évidence. Si nous ne connaissions de Pisanello que ses médailles, en l’absence de données biographiques, nous le rangerions sans hésiter parmi les beaux artistes de la Renaissance, soit cent ans plus tard que l’époque de sa vie réelle. Devant ses portraits peints, abstraction faite des vétements et accessoires qui datent toujours les ceuvres de ce genre, nous le placerions encore 4 une date plus avancée que les dates véritables (Princesse d’Este, attribuée 4 Paolo). En revanche, ses compositions nous laissent embarrassés : la derniere est la plus archaisante, et le Saint Eustache, que tous les auteurs considérent comme une de ses premiéres ceuvres, fut attribué jusqu’au xIx® siécle a Diirer, qui vivait cent ans apres Pi-
sanello. Essayons, en partant du commencement, de trouver un fil conducteur dans cette complication.
De la fresque de Venise (Othon...) nous savons que certains personnages avaient un aspect allemand. Naturellement, cette indication fut utilisée pour appuyer la thése de l’influence du Nord, sans prendre garde qu’il n’y avait la qu’une exigence du sujet dont on ne peut rien conclure. L’Annonciation, qui viendrait ensuite, le relie uniquement 4 son temps et a son pays, aussi bien par l’inspiration que par le style. L’influence de Gentile apparait surtout dans l’archange saint Michel, et c’est le morceau le moins bon de la composition. Au contraire, la Vierge, comme la Madone 4 la caille, qui doit étre de la méme époque, montre une humilité, un accablement humain d’une expression émouvante. On voit tout de suite que Gentile et Pisanello ne sont pas de la méme génération, qu’un esprit différent les anime et surtout qu’ils appartiennent a des races de génies contraires. Tandis que Gentile se meut naturellement dans le merveilleux de la Légende dorée, Pisanello, plus divers, méle la poésie et le merveilleux a la nature et a la vérité. L’influence de Gentile ne fut pour lui qu’une étape. Ainsi, il y a un abime entre le saint Michel de l’Annonciation de San Fermo, conventionnel et emprunté a Gentile, et le Saint Georges pathétique de Santa Anastasia, malgré certaines ressemblances d’attitudes et d’exécution (les chevelures si pareilles, par exemple) ; il n’y a pas un moindre écart entre les animaux de l’Annonciation ou de la Madone a la caille, les oiseaux gauches, le chien d’espéce indéterminée et figé, et la faune admirable de vérité, de mouvement et de belles proportions du Saint Eustache, qu’on attribue 4 la méme période. On a dit de ce dernier tableau qu’il est mal composé, que artiste, comme pour le Saint Georges, y déversa ses carnets de croquis, qu’il manque d’unité. Nul ne conteste la beauté des parties, des animaux en particulier, leur vivacité élégante et vraie, d’un style qui continue la vie. Mais, si l’on veut bien se rappeler le sujet : la vision de saint Eustache (ou de saint