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Hubert), on reconnaitra que les protagonistes, le chasseur cruel soudain illuminé et le cerf sacré, sont bien le centre du tableau. Les animaux répandus dans le ciel et sur la terre sont la comme des comparses ou des témoins du drame qui les touche de si prés, tout a l’heure complices ou victimes innocentes, maintenant créatures rachetées elles aussi. Avec les éléments les plus vrais, Pisanello a traduit l’apparition dans son véritable milieu, avec une poésie intense qui nous transporte hors du réel. Plutét qu’une ceuvre gothique, le Saint Eustache évoquerait une miniature persane si la vision, sentie et percue, ne l’emportait sur le merveilleux de la fiction, si elle ne représentait vraiment, au lieu de suggérer.
Qu’on regarde de prés ce merveilleux tableau, si petit de dimensions et si vaste par l’expression de l’espace naturel, on comprendra dans toute son étendue la remarque de Courajod lorsqu’il parle du naturalisme qui émancipa Pisanello, tandis que Stefano da Zevio et Gentile da Fabriano restérent gothiques « faute d’avoir été suffisamment naturalistes ». Pisanello se montre ici tout entier, a la fois véridique et poete, naturaliste et imaginatif. Rappelons encore que cette ceuvre de début est celle qu’on attribua si longtemps a Diirer.
Dans Vincertitude chronologique ot nous sommes, les fresques de Pavie, qui ne nous sont plus connues que par une description de 1572, passent, suivant les auteurs, dans la premiére ou dans la seconde période. On y voyait une profusion d’animaux indigénes ou exotiques : « lions, léopards, tigres, lévriers, braques, cerfs, sangliers », des scenes de chasse, de péche, des joutes, des jeux, etc. Tout cela se rapproche évidemment, comme sujet, avec la différence du profane au sacré et de l’humain au divin, du Saint Eustache. Mais une difficulté surgit lorsqu’on lit dans l’Anonyme de Morelli que la peinture était si brillante qu’on pouvait s’y mirer et que les différentes scénes étaient peintes sur fond d’or. Ainsi, quelle que soit la date de ces fresques, que certains rejettent méme 4a la fin de la vie de l’artiste, un fait s’impose : Pisanello archaise par
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rapport a lui-méme et par rapport a son temps. L’ceuvre ayant disparu, il serait vain d’insister davantage sur ce fait singulier dont nous trouverons une explication plus compléte a Santa Anastasia. Mais il est permis de conjecturer que ces sujets ot la vérité s’allie a la distinction et au luxe avaient peut-étre pour point de départ les scenes de chasses fabuleuses de quelque manuscrit persan, transformées, bien entendu, d’aprés les spectacles que l’artiste avait sous les yeux et exprimées avec sa puissance de représentation.
Ce double caractére de vérité et de poésie ou de fantaisie — que les contemporains signalaient déja et louaient — se retrouve dans les autres ceuvres qu’on range, avec des variations négligeables, dans la seconde période. I] se remarque jusque dans les portraits (Dame inconnue, Lionel d’Este, Princesse a Este), qui frappent par leur simultanéité de grandeur simple des visages et de profusion de détails somptueux, par l’acuité psychologique qu'il poursuit en méme temps qu'il s’adonne a un véritable amusement décoratif, tout cela subordonné et harmonisé avec une lucidité qui ne se trompe jamais. Qu ’il y a loin de ces portraits a ceux de son contemporain Paolo Uccello, avec leur fond noiratre !
Le Saint Jéréme, Apparition de la Vierge raménent au tableau de chevalet, mais different de la sorte de vision panthéiste et poétique du Saint Eustache. L’homme en est 1’élément essentiel. Autre fait notable de l’histoire de l’art, le paysage y prend une place importante et s’inspire d’un sentiment nouveau, franchement naturaliste comme dans le Saint Eustache, mais avec un désir d’ordonnance évident. Ainsi, le fond de montagnes du Saint Jévéme occupe une place considérable, et les rochers s’étagent dans une recherche d’architecture autant que d’effet pittoresque.
Avec l’Apparition nous revoyons l’artiste dans toute sa complexité. Les personnages montrent une opposition de caractéres toute de vérité : le fruste saint Antoine, l’homme de
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la priére et de la méditation dans la solitude ; l’élégant saint Georges, le chevalier et ’homme d’action qui milite dans le siécle ; saints qu’on voit si rarement de compagnie. Au fond et au-dessus de frondaisons lointaines, la Vierge portant le Bambino apparait dans une auréole ; la mére et l’enfant se penchent Yun vers l’autre dans un tendre mouvement. Ici encore, plus que le sentiment religieux lui-méme, c’est la poésie du sujet qui a séduit l’artiste. La composition est claire, mais aucun des saints ne regarde l’apparition divine. Pourtant, c’est elle le lien moral du tableau, c’est elle qui en fait l’unité : malgré les occupations les plus contraires, les deux saints servent la méme cause et communient dans la méme foi; l’apparition n’est pas dans le sens de leur regard parce qu'elle est identiquement dans leurs cceurs. Symbolisme plus raffiné et moins direct que chez les primitifs, mais que Pisanello traduit avec sa puissance de vérité et de poésie habituelle.
Dans l'état délabré oti elle subsiste, la fresque extraordinaire représentant Saint Georges délivrant la princesse de Trébizonde reste le témoignage le plus précieux, le plus troublant de l’art de Pisanello. On la considére généralement, et a bon droit, comme sa derniére peinture ; si l’on ne regarde que les dates, rien de plus déconcertant, comme nous Il’avons déja dit. Lorsque l’artiste l’exécute, il a multiplié les preuves de son génie investigateur. Rappelons-le, il a exécuté la plus grande partie de ses médailles, dont certaines sont de purs chefs-d’ceuvre d’art classique, plus proches parentes de l’antique que tant d’ceuvres de la Renaissance créées quelque cent ans plus tard. Il a introduit le paysage vrai dans ses tableaux et instauré le portrait psychologique. Quelle innovation va-t-il apporter dans cette ceuvre considérable, ou son génie peut s’éployer? Or, il prend le parti le plus surprenant et le plus inattendu de sa part. I] renonce en apparence a ses propres conquétes, dont nous retrouverons cependant l’esprit et la magnificence dans les médailles postérieures. I] ne s’agit
donc que d’un dépouillement volontaire, et c’est la constatation essentielle qu’il importe de ne pas oublier. A quoi servirait ici la chronologie la plus précise et la plus sire? Elle enfermerait seulement le probleme dans des termes mieux délimités, mais n’expliquerait absolument rien. Pour trouver un éclaircissement plausible il faut, de toute nécessité, recourir 4 la psychologie pisanellienne. Belle aventure, ot il nous plait de nous engager.
Dans la scéne qui reste de cette décoration, on voit au premier plan, entre leurs chevaux et des chiens, saint Georges et la Princesse. Saint Georges, la délivrance accomplie et prét a enfourcher sa monture, semble hésiter ; il se détourne de la Princesse, debout et qui le regarde admirativement. En arriere, les hommes de la suite, 2 cheval, dans la plus grande fantaisie de costumes ; a leur gauche, une embarcation, voile gonflée, vogue sur la mer ; derriére eux un gibet avec deux pendus nus. Toute cette figuration se déroule devant un paysage montueux coupé de verdures, avec, tout au fond, le plus étrange panorama d’architecture fantasmagorique qui soit sorti de la cervelle d’un artiste.
La Princesse, muette d’émotion, vue de profil et somptueusement vétue, est sans doute un portrait. Dans le Recueil Vallardi on voit diverses études relatives a cette personne, qui tint peut-étre une place dans la vie sentimentale de Pisanello. Jamais l’artiste ne montra plus d’autorité et de fantaisie que dans cette figure, étonnante encore par ses proportions. Le saint Georges est plus surprenant. Nous avons déja signalé certaines ressemblances qu’il présente avec le saint Michel de l’Annoncration ; mais, pour l’expression, il y a un progrés considérable et l’artiste s’est efforcé, pour la premiére fois, de traduire la mobilité des traits.
Les animaux qui participent a la scéne frappent par leur vérité et leur puissance d’évocation ; Pisanello a dépensé 1a tout son art et toute sa science. Cependant les chevaux, abstraction faite des qualités purement artistiques, ne comptent
pas parmi ses plus beaux ; ceux de ses médailles, antérieurs, possédent d’admirables qualités de style unies A une égale intensité de vie. Faut-il voir 14 une recherche de contraste, un retour a la vie dépouillée de tout embellissement, retour momentané d’ailleurs, puisque les médailles de Naples, postérieures a cette fresque, reviennent 4 son plus beau style?
Peut-étre aussi, par cette soumission fidéle au réel et a Vobjet comme on dit aujourd’hui, Pisanello a-t-il voulu donner a la légende un aspect de vie, tandis que le fond, par un autre contraste, en rappelle |’élément merveilleux? Ce fond, d’ailleurs, ne laisse pas de déconcerter. Pisanello, dit M. Berenson, « laisse voir a demi les dentelles gothiques d’un groupe de palais en nougat tels qu’a pareille époque les Vénitiens euxmémes eussent hésité a en dresser le long de leurs canaux ». Certes, mais qui peut douter qu’il ne s’agisse, de la part du grand naturaliste, qui faisait si bien ce qu’il voulait faire, d’une intention poétique visant a créer atmosphere morale de la scéne, a reculer celle-ci dans le temps, et qui remplit ce double but?
On discute vainement sur le sens de la composition, on y cherche une allégorie de la libération de Vérone, et les raisons ne manquent pas a l’appui de cette interprétation. Mais alors le fond fantasmagorique ne signifie rien, puisqu’il était tres facile a l’artiste d’évoquer les monuments si nombreux et si divers de Vérone. Il semble plus juste de penser, d’accord avec des ceuvres précédentes de Pisanello, qu’on se trouve en présence d’une légende traitée dans l’esprit de la féerie et dont la puissance d’évocation contribue encore a créer lillusion. En fait, nous sommes soumis a un dépaysement enchanteur comme chez les grands primitifs. Mais, tandis que ceux-ci nous ravissent par leur naiveté et la simplicité de leurs moyens, c’est la vie méme que Pisanello transfuse a la fiction par la grace d’un art et d’une science tous deux a leur apogée. On dirait que l’artiste, rassasi¢ de vérité gratuite, et pour s’évader
d’une réalité qui n’avait plus de secret pour lui, ot le raffinement du gofit s’alliait naturellement au gotit du crime, a demandé du réconfort 4 l’imagination et a la poésie. Dans le monde chimérique ot il se complait alors, la vertu est au service de la beauté, le vice est puni, comme l’attestent les deux pendus, on vit paré de vétements splendides, les animaux euxmémes ne se pourchassent pas, et l’on habite des chateaux comme nul architecte au monde n’en sait construire. L’archaisme et l’imagination vont de pair, l’un justifiant l’autre, et l’on ne sait plus si l’on assiste a la restitution d’un spectacle historique, ou a quelque féerie pour laquelle la réalité collabore au récit et au décor.
« Vraiment cette fresque prodigieuse... peinte dans un parfait oubli du spectateur... », dit encore M. Berenson. Certainement, et nous avons essayé de dire pourquoi. Ce critique ajoute dans le méme passage qu'il s’agit d’une « immense miniature ». Les définitions sont libres, on pourrait discuter sans fin et appliquer le méme critére a bien d’autres fresques fameuses qu’on considére généralement comme des fresques. Ne nous embarrassons pas de catégories. Pisanello a peint sa Légende de saint Georges comme Shakespeare écrivit le Songe dune nuit dété ou la Tempéte, au soir de sa vie, aprés avoir dépeint avec la vérité qu’on sait tant de personnages vrais. La Légende, elle aussi, est un songe. Cette féerie picturale, comme les féeries dramatiques, décéle le méme oubli volontaire des hommes et de leurs turpitudes empourprées ou canailles. Le Chevalier céleste n’ose regarder la Princesse qu’il vient de délivrer et qu’il quitte ; il le sait, pour lui il y a plus de péril dans l’amour que dans le monstre qu’il vient de tuer. Ainsi cette Légende apparait comme une vision riche d’émois et de suggestions. On ne peut comprendre qu’un auteur comme M. Berenson, si sensible et si averti, qui n’est pas « le critique trop ennemi de son plaisir » dont il parle 4 propos de Pinturricchio, ait pu écrire « qu’il ne lui est pas venu a l’esprit (a Pi-
sanello) d’extraire et de manifester le sens héroique de la scéne ». N’est-ce pas 1a un véritable contresens?
On ne se persuadera jamais assez du fait qu’en réalité on ne voit clair dans l’ceuvre de Pisanello qu’en ne perdant pas de vue sa complexité de peintre, de médailleur et de dessinateur. Autrement, on s’enferme dans des contradictions qui embrouillent tout, comme de dire 4 un endroit que Pisanello posséde « une mentalité d’homme du Moyen 4ge », et a un autre qu'il « est déja un homme de la Renaissance » ; ou encore qu'il « ne demeure jamais qu’un maitre du passé » et qu'il «a peint les oiseaux comme seuls les Japonais ont su les peindre », Bien longtemps aprés lui, ajouterons-nous, et ses qualités d’animalier ne se bornent nullement aux oiseaux. De méme, certaines études d’attitudes et de costumes évoquent les décorateurs de nos ballets russes.
Cet illusoire « homme du passé » possédait en réalité de singuliéres vues sur l’avenir. D’autre part, on le voit retarder sur luicméme. Comment expliquer ces étrangetés, ce mélange passionnant d’hier, d’aujourd’hui et de demain, autrement que par le jeu de l’imagination et les ressorts psychologiques que nous ayons essayé de faire jouer? Des cas analogues ne manquent ni chez les poétes, ni chez les artistes. Un Pisanello de cette famille d’esprits offre plus de naturel et de cohérence que le Pisanello fragmentaire qu’on nous présente tantdt comme peintre (déja compliqué) et comme médailleur. Nous comprenons, et nous aimons, qu’aprés s’étre saturé de réel, aprés avoir pénetré l’4me de ses contemporains avec tant de lucidité, il ait ressenti le besoin d’un bain lustral de poésie.
« Peut-étre la peinture n’est-elle qu’un nom qui enveloppe plus d’un art différent », dit ailleurs M. Berenson. Certes, et Pisanello seul en fournit la preuve. On en trouverait d’autres aisément. I] en va de la peinture comme de la poésie, comme de toute création artistique ou littéraire, et nous nous heur-
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tons ici 4 une insuffisance du langage. Mais, contrairement a M. L. Gillet, nous n’éprouvons rien de mélancolique a cette constatation. « Quinze ans de sa vie consacrés a une théorie de la peinture fondée sur le dessin pour en venir 1a! » dit-il.
Eh! quoi, le jugement affranchi de tout systéme, des joies. plus étendues et qui font la noblesse de l’homme, un gotit libéré de toute prévention et que la culture n’alourdit pas, tout cela vaut bien quinze ans, et davantage, de recherches. et d’efforts. Accorder l’intelligence et la sensibilité, — volupté goethienne de l’esprit renouvelée de Platon, — quelle plus. haute et plus réelle récompense imaginer ou désirer?
Les dessins.
Les discussions suscitées par les peintures cessent avec les dessins et avec les médailles ; les uns et les autres apportent des certitudes qu’on néglige trop souvent lorsqu’on apprécie le peintre. Plus particuliérement, les dessins corroborent VYanalogie du génie de Pisanello et du génie florentin. Ls. montrent a quelles sources de vérité il nourrissait son art. Ls. montrent aussi sur le vif le jeu de sa fantaisie. Ainsi se trouve rendue plus présente la dualité sur laquelle nous avons insisté a propos des peintures et qui se manifeste dans toutes les. ceuvres.
Les dessins qu’il exécuta a la cour de Naples comptent parmi ses derniéres productions ; ils nous apportent un témoignage analogue a celui de la fresque de Santa Anastasia. Une fois de plus l’artiste se livre 4 son imagination. Tandis. que dans la médaille d’Alphonse V avec le revers au Repas de Vargle il atteint au symbole grandiose et simple, il suit en méme temps les caprices de sa fantaisie. Alors il dessine des vaisseaux fabuleux, Bucentaures dignes des doges les plus magnifiques ou de quelque princesse lointaine, comme celle de Trébizonde qui occupa tant son esprit ; des canons historiés. richement pour quelque conquérant artiste, des étoffes, des.
broderies, des parures somptueuses. On voit bien aussi que si les décors gothiques l’intéressent, c’est qu’ils lui paraissent les plus aériens, les plus fantastiques dans leurs élans audacieux, qu il rend plus téméraires encore A plaisir, et jusqu’a l’invraisemblance, lui qui exerce sur la réalité une emprise si puissante. Ce passage du vrai a l’irréel, du sévére au gracieux, la psychologie l’explique suffisamment; on en citerait des exemples fameux a toutes les époques, car la sensibilité des artistes et des poétes trouve dans cette mobilité son équilibre et sa mesure.
M. A. Venturi, dans sa réédition des Vies de Gentile de Fabriano et de Pisanello, a dressé un catalogue des dessins de ce dernier, mais depuis il a fallu y faire des additions diverses. La bibliotheque Ambrosienne, le British Museum, la collection Bodléienne d’Oxford, |’ Albertine de Vienne, les musées de Berlin et de Francfort, des collections privées en possédent. De méme, en France, le musée Bonnat (Bayonne) et celui de Chantilly, des particuliers; mais c’est au Louvre, avec les piéces de la collection His de la Salle et surtout avec le Recueil Vallardi qu’on peut le mieux les étudier.
Le Recueil Vallardi comprend 378 dessins, que Vallardi attribuait a Léonard de Vinci. En réalité, quelques-uns seulement appartiennent 4 ce dernier, un a Holbein, un grand nombre a Pisanello ; le surplus présente un moindre intérét. Des études pour ses médailles, signalées la premiére fois par Reiset (1876), des analogies avec des peintures incontestées permirent la restitution a Pisanello de ses dessins. Ils ne parurent pas moins beaux qu’au temps ou ils passaient pour étre de Léonard et qu’on y voyait un témoignage de son admiration pour le petit Pisan. M. Jean Guiffrey a conté I’histoire de cette acquisition (mars 1856), 4 une époque ot le Louvre ambitionnait de ne recueillir que des chefs-d’ceuvre.
Tout de suite on admire la variété des procédés et la multiplicité des sujets. L’artiste emploie tous les moyens con-
nus de son temps : charbon, mine d’argent, mine de plomb, pierre noire d’Italie, plume, pinceau et, avec ce dernier, la sépia, l’aquarelle, la gouache ; il lui arrive méme de recourir a plusieurs procédés dans le méme dessin. On s’étonne pourtant qu'il n’ait pas employé davantage la gouache s’il eut réellement une formation de miniaturiste. Nombre de dessins sont exécutés sur vélin, mais, comme |’explique Reiset, « le maitre se sert aussi bien de papier de batteur d’or (c’est-a-dire enduit d’ocre), ou de papier teinté d’une préparation spéciale produisant une nuance brune ou grise, verte ou rosée ; il ne dédaigne pas d’ailleurs le papier ordinaire, blanc ou gris ».
Quant a leur nature, on en trouve d’achevés et de parfaits qui sont leur propre but ; on note des projets pour ses peintures et ses médailles, recherches de composition ou études de détails. Il arrive que le contour s’accompagne soit de hachures extérieures qui en accentuent l’énergie, soit d’ombres d’un modelé puissant comme dans certaines figurations de personnages drapés. D’autres fois, le dessin consiste en un trait d’une pureté inimitable et que compléte un modelé subtil. Ainsi les pointes d’argent fameuses, uniques par leur beauté : portraits inestimables, tétes de femmes et d’enfants, profils d’animaux, merveilles d’exécution et de caractére. Il y a aussi les dessins rehaussés d’aquarelle, d’une liberté de touche et d’une qualité de tons qui rivalisent avec les hardiesses des décorateurs des ballets modernes, et des aquarelles achevées, surtout d’animaux, d’oiseaux et de plantes, qui ne le cédent en rien a la simplicité somptueuse des belles estampes japonaises.
Du point de vue esthétique strict, lceuvre graphique de Pisanello présente une autre complexité. Les dessins cursifs et de notation s’y rencontrent ; les dessins de peintre aussi (ceux qu’il rehausse d’aquarelle, ou dont il établit les plans par des hachures) ; de méme les dessins de sculpteur modelés par des contrastes de lumiére plutét que d’ombres (pointes
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d’argent). Bien entendu, il ne s’agit pas toujours de caractéres aussi tranchés ; il arrive méme que les uns et les autres existent simultanément. Enfin, et la encore Pisanello se montre précurseur, on trouve des dessins exécutés pour le seul plaisir de dessiner en toute liberté.
La nature et la société offrent 4 Pisanello des themes 4 profusion. Parmi les sujets tirés de la nature, on remarque une grande variété d’animaux, soit indigenes (chevaux et chiens surtout), soit exotiques (lions, léopards, singes, chameaux, etc.), qu’il étudiait dans les ménageries des cours qu’il fréquentait. Les oiseaux y présentent aussi une belle diversité. Les animaux de la fable et de la mythologie n’ont pas manqué de l’intéresser aussi. Les fleurs et les plantes sont nombreuses ; on sait quel parti décoratif il en a tiré pour ses peintures.
La société ne lui fournit pas moins. Ainsi ses portraits d’hommes et de femmes, les uns au naturel, d’autres ornés de coiffures magnifiques qui font du modéle un personnage nouveau. Les sujets chrétiens figurent en moindre nombre. Faut-il dire, sans mettre en doute leur sincérité, qu’ils sont les moins « pisanelliens »? Non certes, mais 1a encore Pisanello devance son temps et le sentiment religieux s’imprégne chez lui d’un accent humain nouveau, comme le montrent si bien la Vierge de l’Annonciation et le Saint Georges de Santa Anastasia. Les sujets profanes abondent, au contraire, inspirés aussi bien du siécle que de l’antique ou de Vorientalisme.
On aime retrouver, ici et 1a, le point de départ d’ceuvres définitives, peintures ou médailles. On s’attarde avec émotion devant les pointes d’argent, et on redoute qu’un souffle n’efface leur modelé vaporeux. Le plaisir n’est pas moindre devant tant d’autres dessins ou croquis qui décélent une joie extraordinaire et instinctive de dessiner, joie qui semble inconnue avant Pisanello, 4 ce degré, et dont on ne trouve que peu d’exemples.
Bien entendu, un sérieux examen s’impose. Bon nombre de ces dessins appartiennent a Pisanello. Pour d’autres, |’attribution est douteuse ; certains, enfin, ne peuvent lui étre don-. nés. D’autre part, il en est dont le trait dut étre repris, — et trahi, — postérieurement, surtout parmi ceux a I’encre. Mais, ces restrictions faites, sur lesquelles nous ne pouvons insister comme il le faudrait, ce qui reste justifie pleimement par la quantité et la qualité l’élan admiratif qui accueillit la restitution de ces feuillets 4 Pisanello.
Si ’on admet avec M. Berenson que Pisanello, « comme dessinateur, va de pair avec les Van Eyck », tandis « qu'il leur céde & peine comme peintre », on ne croira pas que la logique ni rien d’autre au monde incite a voir dans cette rencontre un indice du « septentrionalisme » de Pisanello, pas plus qu’on ne saurait parler de « l’occidentalisme » des artistes japonais, 4 cause de ressemblances entre leurs oiseaux et ceux de Pisanello. Enfin, il faut signaler une autre nouveauté : l’aptitude de Pisanello a exprimer le mouvement avec autant d’habileté et de force qu’il exprime les raccourcis. Avec quelle joie il lance ses lévriers bondissants a travers les champs et les bois de la peinture ! I] faudra attendre jusqu’a Barye pour que la forme en action violente revéte une vérité aussi belle, avec autant d’abondance. Comparons les dessins de Pisanello a ceux de Jacopo Bellini, son rival, grand dessinateur aussi. Tout de suite apparait une différence essentielle. A la liberté, a la jeunesse du premier s’oppose la persistance de lesprit allégorique chez le second, et c’est avec raison que M. Conrad de Mandach a pu étudier le symbolisme religieux dans les dessins de Jacopo Bellini.
Pour la premiere fois avec lui le dessin n’est pas seulement un mode de préparation d’étude, il devient un art autonome qui, par ses moyens propres, réalise des ceuvres définitives. Méme lorsqu’il applique au pinceau des taches ou de la couleur, il reste dessinateur, a la fagon des Japonais (qu'il de-
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vance) et se différencie essentiellement des méthodes et du but de l’enluminure. Il s’en éloigne encore par son aptitude a saisir le mouvement rapide et les attitudes fugitives.
Mais eut-il réellement besoin de s’évader de la discipline des miniaturistes? I] y a bien des raisons d’en douter. En tout cas, il ne dut pas s’y assujettir longtemps, si l’on considére le bonheur avec lequel il se créa vite d’autres moyens d’expression et, plus encore peut-étre, l’intelligence souveraine avec laquelle il usa de procédés si divers et dont on ne voit guére d’autre exemple.
A le voir passer comme en se jouant de la liberté cursive de tels dessins a la plume a la perfection subtile des pointes d’argent, du modelé de ses animaux aux taches au pinceau de ses oiseaux, on s’explique que le méme artiste soit l’auteur des portraits peints et des médailles. Et on ne peut omettre cette sorte de divination technique pour embrasser toute l’étendue du génie de Pisanello, 1a encore si personnel.
Les médailles.
Les médailles de Pisanello, quels magnifiques jetons de preésence a l’assemblée des grands artistes et des créateurs de génie ! Ses contemporains les célébraient. Mais, un siécle plus tard, Vasari, porte-gloire défaillant, a pu ne dire que des choses insignifiantes ou mesquines quant aux mérites de Pisanello médailleur. Cellini a déployé sa jactance a glorifier ses propres qualités de second ordre, il a vanté outrément et outrageusement ses propres médailles et monnaies, sans citer une fois dans ses Mémoires prolixes le nom du petit Pisan, bien qu’on y rencontre celui de tels contemporains de ce dernier : Brunellesco, Donatello, Ghiberti, Masaccio. Pourtant, pendant plusieurs générations, l’art de la médaille vit de l’exemple de Pisanello et ne s’en écarte que pour péricliter irrémédiablement.
Sa gloire souffrit de l’effacement ot tomba I’art qu'il avait
illustré mieux que tout autre. Ses médailles, souvent enfermées dans des collections, ne frappent pas la vue comme les tableaux ou les statues. Aussi passent-elles inaper¢cues, sauf de quelques amateurs, et son nom ne parait pour ainsi dire pas dans les récits des voyageurs ou des écrivains qui vont admirer les merveilles artistiques de |’Italie. Méme, on ne voit pas sans étonnement Cicognara, thuriféraire exalté des gloires artistiques de I’Italie, se borner dans son Histoire de la sculpture (1824) 4 nommer Pisanello entre Matteo Pasti, qui n’est que le premier de ses disciples, et Giulio della Torre, qui vient encore aprés Pasti. Ses médailles, dit-il, sont exécutées « dans un style facile et large, un dessin correct, une douce imitation de la nature, une intelligence hardie des raccourcis ». Son esthétique nationaliste ne soupgonne méme pas que certaines meédailles de Pisanello représentent quelques-unes des merveilles de l’art plastique moderne. I] faut attendre jusqu’a la seconde moitié du x1xé siécle pour que les médailles de Pisanello retrouvent, grace au peintre et au dessinateur, l’admiration qui leur est due.
Les médailles de Pisanello ont fait lobjet d’un grand nombre de travaux. Le splendide isolement de leur supériorité est reconnu par les historiens et les artistes ; les uns et les autres reconnaissent encore qu’il n’existe pas d’autre exemple d’un art porté du premier coup, pour ainsi dire, 4 sa forme la plus parfaite. Pisanello, dit Babelon, « nous offre l’exemple le plus. émouvant d’un artiste créant tout d’une piéce, par un coup de génie, son propre moyen d’expression, et réalisant de la sorte des chefs-d’ceuvre depuis lors inégalés. Pisanello, dans un domaine tout personnel, et comme en champ clos, fut un extraordinaire novateur, d’une rare fécondité. L’apparition de sa premiére médaille, si parfaite et si significative, fut une révélation. 1 vaut la peine d’insister sur les circonstances de cet événement ».
Il importe avant toute chose de remarquer combien la médaille coulée, fondue comme un bas-relief de bronze, telle que
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la réalisa Pisanello, différe essentiellement des monnaies antiques et des sceaux gravés du Moyen 4ge, en général obtenus par la frappe, quelquefois par la fonte ou par le travail du métal au repoussé. Avec le Jean-Francois Gonzague ou le Jean VII Paléologue, il ne s’agit pas seulement de la premiére médaille de Pisanello, comme le fait remarquer de Foville, mais autant dire de la premiére médaille et de l’apparition d’un art autonome. Or, cette création dans le domaine de la plastique est le fait non d’un sculpteur, mais d’un peintre. L’artiste lui-méme nous invite a réfléchir sur ce fait, puisqu’il signait invariablement ses médailles Opus Pisani pictoris. Et c’est un premier sujet d’étonnement.
La médaille de Pisanello participe non de la peinture et de la plastique, ce qui n’aboutirait qu’a l’hybride, mais des qualités du peintre et du modeleur qui coexistent en lui. Au revers, le peintre transporte et transpose avec un a-propos admirable sa science du dessin et de la composition. C’est le méme art, jeune, mais non primitif, simple et savant, la méme prédilection pour les animaux, la méme joie sans pose d’exceller dans les raccourcis et de réaliser de vraies prouesses, le méme gott tantét moderne, tantédt archaisant que dans ses peintures et ses dessins. Le modeleur unit a la fermeté des contours, a la volonté de construction qui caractérisent ses portraits peints et dessinés, une subtilité de plans tout a fait nouvelle, une stireté d’effet et de vérité déconcertante chez un débutant. Que le peintre ait si merveilleusement approprié ses qualités au modelage ; que le modeleur ait instauré une technique si adéquate 4 son objet qu’elle reste un modéle a travers les siécles ; que ce peintre modeleur enfin ait su déjouer tout de suite, avec autant de streté, le pi¢ge séduisant des recherches abusives de perspective et de tableau auxquelles un Donatello et un Ghiberti méme n’ont pas toujours résisté ; qu’il n’y ait rien d’hétéroclite dans les médailles de Pisanello, second sujet d’étonnement.
Quelles circonstances ont préparé une réussite si parfaite?
Il serait trop commode d’invoquer l’instinct et l’intuition. On sait par ses dessins et par les revers de ses médailles que Pisanello regarda de prés les piéces antiques. On a dit que les Portes du Paradis de Ghiberti et les médaillons de Giotto au campanile de Florence avaient pu déterminer sa nouvelle vocation ; on peut ajouter a ces influences celle des bas-reliefs de Donatello. Mais tout cela n’explique pas grand’chose au fond, puisque ses médailles ne ressemblent a rien qui les précéde, qu’elles témoignent d’un style strictement personnel. Troisiéme sujet d’étonnement.
Pisanello a-t-il pratiqué le modelage avant sa premiére médaille connue, une belle ceuvre déja? Nouveau sujet d’étonnement. I] en est d’autres encore. Par exemple, devant un tel succes, la tentation vient de parler d’aptitudes méconnues. Mais comment supposer qu’un artiste aussi lucide, aussi volontaire, et qui d’ailleurs n’avait pas moins prouvé depuis longtemps ses dons de peintre et de dessinateur, ait attendu d’avoir prés de quarante ans pour s’apercevoir de son vrai génie?
Résolvons-nous a voir dans tout cela une énigme de plus chez un artiste singulitrement énigmatique dans sa vie et dans sa production. Ou bien risquons encore une explication tirée de son ceuvre. Ne peut-on admettre que son gotit du portrait, ot il excellait déja comme peintre, l’ait conduit tout droit a la médaille iconographique comme a un genre mieux adapté a ses désirs et besoins d’artiste? Ses portraits peints, pour reprendre une expression banale, ne présentent-ils pas déja un profil de médaille? La remarque est facile, sans doute, mais elle vaut aussi pour les dessins : beaucoup parmi ceux qui reproduisent des animaux sont aussi des profils, et c’est toujours en particularisant, en individualisant qu’il arrive a l’intensité d’expression.
On croirait, en lisant certains historiens, que nous devions la premiére médaille de Pisanello a l’arrivée en Italie de
Jean VII Paléologue et de sa suite. D’abord, on ne pense plus que la médaille de ce dernier soit la premiére de Pisanello ; puis une occasion n’est pas une cause. Quel que soit l’attrait que la pompe orientale de ce cortége ait exercé sur son imagination, il n’en résulte nullement que l’artiste dut exprimer son émerveillement au moyen d’un art qu’il ne pratiquait pour ainsi dire pas, alors que la peinture convenait davantage en la circonstance. La création de la médaille, en réalité, répond chez le petit Pisan a une logique profonde ; elle fut préparée, certainement, par ses portraits peints et encouragée probablement par des essais inconnus de nous ou tenus cachés. par l’artiste.
La médaille dut paraitre a Pisanello un genre de portrait plus complet. Outre l’effigie méme, le revers lui permettait, en effet, de symboliser ou de montrer en action, par une composition appropriée, le caractére du personnage représenté. Déja, dans ses tableaux, il s’efforcait de créer une ambiance. Mais n’est-il pas remarquable que ce peintre aux gotits de miniaturiste et gothisant, selon certains, ait opté pour la médaille, en ait si bien compris et fixé les exigences sévéres, montré tant de génie simplificateur, alors qu’il avait sous les yeux (aprés tant d’autres) les tableaux de |’Angelico avec leurs prédelles aux épisodes purement narratifs? N’est-ce pas la le modéle qu il devait suivre, selon ces auteurs, comme le plus conforme a ses dons? Par le choix et les qualités qu’il manifeste, Pisanello révéle non seulement une esthétique fort différente de celle de l’Angelico, son contemporain, mais si différente encore des augustales de Frédéric II, imitées des monnaies romaines, des curieuses médailles de Carrara, frappées en 1390 a Mantoue, ou des copies de médailles antiques mises en faveur par les Sesto de Venise, du vivant de Pisanello, qu’on peut le regarder comme le créateur ou l’instaurateur de la médaille moderne.
Au lieu d’allégories abstraites, les scenes qu'il figure au re--
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vers de ses médailles s’inspirent de la vie du personnage portraituré. I] arrive méme que celui-ci y reparaisse une seconde fois sous un aspect nouveau, a cheval par exemple : Jean VII Paléologue, Jean-Francois [et de Gonzague, Louis III de Gonzague, Philippe-Marie Visconti. Sigismond-Pandolphe Malatesta se montre méme 4 pied et a cheval. Les compositions d’un sens général présentent aussi un lien étroit avec le modéle figuré a l’avers : la licorne aux pieds de la jeune fille demi-nue et assise rappelle clairement le noble caractére de Cécile de Gonzague, allié 4 une haute culture; la chasse au sanglier de la médaille d’Alphonse d’Aragon, la passion de ce roi pour la chasse ; le pélican offrant ses entrailles a ses petits, le dévouement de Victor de Feltre a ses éléves ; le lion chantant devant un Amour est une allusion évidente au second mariage de Lionel d’Este. Quant aux scénes et emblémes des autres médailles de celui-ci, on peut y voir aussi bien des allusions aux bienfaits de son régne pacifique qu’a l’occultisme auquel ce prince s’intéressait. Méme dans ces sujets abstraits, Vartiste échappe 4 l’allégorie froide et ennuyeuse grace a son naturalisme et a sa science de composition. La belle téte de cheval au dos du portrait de Francgois Sforza est sans conteste le portrait d’une béte chére au duc de Milan; le livre ouvert rappelle que Candido Decembrio, imbu de vertu civique, fut un sage humaniste. C’est apres Pisanello, et surtout a la Renaissance, que les médailleurs recourent a I’allégorie passe-partout et aux divinités mythologiques.
Aussi étudier les médailles de Pisanello est-ce étudier les acteurs de cette premiére Renaissance aux passions ardentes, usant du crime sans scrupule, épris d’art et de beauté, chez qui une impulsivité furieuse répond au gotit le plus équilibré qu’on ait vu depuis les Grecs. Ce que nous savons de Pisanello nous montre en lui un homme fonciérement pacifique, mais fort habile 4 pénétrer les caractéres ; il n’était pas dupe de cette duplicité ot l’artiste trouvait son compte. Aussi bien
nul n’était mieux préparé que lui a transposer dans le domaine de l’art cette psychologie 4 contrastes de sauvagerie et de raffinement. On retrouve dans ses médailles la double aptitude déja signalée a exprimer la vérité et la légende.
On ne rencontre pas que des scélérats artistes, comme les Sforza ou les Malatesta, dans les modéles de Pisanello. A cdté d’eux, il faut rappeler les princes pacifiques, amis des lettres et des arts, d’une haute culture et poétes eux-mémes, comme Lionel d’Este et Alphonse V d’Aragon ; des humanistes comme Pierre Candido Decembrio, Victor de Feltre, ou le poéte Bellotto. Surtout, il faut citer, admirablement pure et fiére au milieu de tant de turpitudes, Cécile de Gonzague, qui, dans la fleur de sa jeunesse, préféra la retraite du couvent a |’éclat des cours et aux voluptés de l’intelligence les plus hautes. Il n’existe pas de plus beau portrait, ni de plus émouvant, ou qui retienne davantage que celui de cette princesse : elle aussi garde son secret, un des plus prenants de l’A4me humaine.
Les catalogues d’Alfred Armand (1879) et d’Alois Heiss (x880) renferment des descriptions completes des médailles de Pisanello, ainsi que des notices biographiques de chacun des personnages représentés ; on en trouve un résumé mis a jour dans l’ouvrage de M. H. Nocgq, lui-méme médailleur contemporain. La chronologie des médailles a subi, elle aussi, des modifications notables. Ainsi, on ne considére plus, comme le faisait encore J. de Foville, celle de Jean VII Paléologue comme la premiére (1438-1439), place maintenant attribuée a celle de Jean-Fran¢ois Gonzague, qu’on date de 1432-1433, au lieu de la supposer faite en 1447, aprés la mort (1444) de ce personnage. Et cela augmente encore l’admiration que provoque la stireté avec laquelle Pisanello instaure l’art de la médaille, création géniale de sa maturité, vers trente-sept ans. Mais comment expliquer qu’aprés un pareil début il ait attendu six ans pour donner sa seconde médaille?
Les compositions des revers montrent les diverses tendances
d’esprit de l’artiste : sujets pieux, d’expression volontiers archaisante, allusions directes 4 la vie des modeéles, allégories inspirées de doctrines hermétiques, symboles mythologiques. Il use de ceux-ci comme en usent les artistes ultérieurs, au temps des papes humanistes ; ainsi la Licorne paienne célébre la pureté chrétienne de Cécile de Gonzague. Que nous sommes loin du « petit maitre gothique », des bétes apocalyptiques et méme des Dames a la Licorne des admirables tapisseries francaises de la méme époque !
A propos de ces compositions on retrouve la méme singularité que pour les peintures. Le revers de la médaille d’Inigo d’Avalos, qu’on regarde comme une de ses derniéres, ne déconcerte pas moins que la Légende de saint Georges. Aprés les admirables simplifications du Lion a l’Amour, de la Licorne de Cécile de Gonzague, de l’Aigle et de la Chasse d’Alphonse V, on a sous les yeux un véritable bas-relief en miniature. Dans le globe du monde, comme au fond de la Légende, apparait une perspective immense, a travers un paysage rocheux, ot se meuvent personnages et animaux. La disposition des lettres est différente aussi.
Pourtant, c’est bien l’esprit de Pisanello qui anime ces fantaisies, et nul autre n’était capable d’une réalisation qui équivaut a une prouesse capricieuse. Le portrait présente des rapports maintes fois signalés avec le saint Georges de l Apparition de Londres, et on trouve au Recueil Vallardi un dessin qui servit pour le revers. Ses qualités artistiques, son charme décoratif, les circonstances enfin ott la médaille dut étre exécutée, tout cela révéle Pisanello comme son auteur. Ainsi, le méme jeu du génie se rencontre dans la peinture, les dessins et les médailles.
La suite des médailles attribuées 4 Pisanello comprend les portraits suivants, dont nous indiquons les dates supposées, sauf pour les rares qui sont datés : Lionel d’Este au Lion (1444), Sigismond-Pandolphe au chateau (1445), Cécile Gon-
zague (1447), Bellotto Cumano (1447), Alphonse V d’Aragon (1448) :
Jean-Frangois Gonzague, marquis de Mantoue (1395-1444), coiffé d’un bonnet fourré ; au revers il figure encore, en armure et a cheval, suivi d’un écuyer également a cheval et qui s’éloigne dans un effet de raccourci tel qu’on a supposé que cet écuyer était un nain. Une telle hardiesse n’a pas manqué de frapper cet autre maitre du raccourci, Rembrandt, qui a reproduit ce groupe dans son eau-forte des Tvois-Croix. — 1432-
Jean VII Paléologue, empereur de Byzance, venu en Italie pour négocier la fusion des églises grecque et latine et trouver des appuis contre les Turcs (congrés de Ferrare, 1438, puis de Florence, 1439). Une variante avec une couronne gravée sur le chapeau est ultérieure et apocryphe. — 1438-1439.
Philippe-Mane Visconti, duc de Milan (1301-1447). I] était si laid, dit-on, qu’il ne voulut jamais laisser faire son portrait ; celui de Pisanello est le seul connu. — 1441.
Francois Sforza, duc de Milan (1401-1466), gendre et successeur. du précédent. — 1441.
Nicolas Piccinino (1375-1444), un des plus fameux condottieri du xv® siécle, que Philippe-Marie s’attacha et auquel il permit de prendre le nom de Visconti. Au revers on le voit allaité par le Griffon de Pérouse, en méme temps que son oncle et maitre, Braccio ; analogie avec la Louve de Remus et Romulus. — 1441.
Lionel d’ Este, seigneur de Ferrare, Modéne et Reggio (1407- 1450). Eléve de ’humaniste Guarino, compatriote de Pisanello, sa cour était un rendez-vous d’artistes et de lettrés ; lui-méme écrivit. Pisanello exécuta sept médailles de lui. Sur les avers, qui présentent de grandes ressemblances, Lionel est représenté téte nue, comme dans le portrait peint ; au revers, des compositions allégoriques inspirées des sciences occultes, mais
il faut citer a part celui du Lion et de l’Amour, daté de 1444, bas-relief d’une plénitude et d’une grandeur admirables. Certaines de ces médailles, par le dispositif de l’inscription et le module, se rapprochent des monnaies. — 1443-1447.
Sigismond-Pandolphe Malatesta, seigneur de Rimini (1416- 1468), celui qui « mit 4 sang la Romagne, et la Marche, et le Golfe, batit un temple, fit l'amour et le chanta ». Pisanello exécuta deux médailles de ce prince, un des plus représentatifs de son époque. — 1445.
Dominique Malatesta Novello, seigneur de Céséne (1418- 1465), frere de Pandolphe, mais d’humeur pacifique. Au revers, on le voit agenouillé au pied d’un calvaire, embrassant les pieds du Christ, tandis que son cheval, vu de derriére et en raccourci, est attaché a un arbre; allusion au voeu que fit - Malatesta Novello a la bataille de Montolmo (1444), ot: il fut en péril. C’est le méme theme que pour Jean Paléologue, traité avec plus de maitrise. — 1444.
Lows III de Gonzague, dit le Turc, marquis de Mantoue (1414-1478), frére de Cécile de Gonzague. Tous deux recurent les legons du célébre Victor de Feltre et vivaient dans un milieu de lettrés. Cette médaille d’un art si dépouillé montre a quelle grandeur simple atteignait Pisanello avec les moyens les plus sévéres et les plus limités volontairement. — 1447.
Cécile de Gonzague. Nous avons déja parlé ca et 1a de cette meédaille. On aime a croire que Pisanello a chéri particulitrement cette ceuvre, ot |’émotion le dispute a la beauté, et qu’il y trouva une occasion d’oublier la vérité terrible dont il nourrissait d’autres portraits. Si la fresque de Santa Anastasia évoque les jeux féeriques de Shakespeare, la médaille de Cécile se présente 4 nous dans une perfection toute racinienne. On trouve difficilement une impression analogue dans toute la plastique. Une lumiére lunaire baigne le paysage, caresse Cécile et la Licorne, s’accorde avec une poésie intense a l’atmosphére de désenchantement. Pourtant il s’agit strictement de sculpture, mais réalisée en état de grace. — 1447.
Victor de Feltre, humaniste, précepteur des deux précédents (1379-1447). Au revers, le pélican rappelle le dévouement du maitre pour ses éléves. — 1447. ~~
Belloto Cumano, poéete. Au revers. la. belette marchant rappelle évidemment le nom du personnage. — 1447.
Alphonse V d’ Aragon, roi de Naples et de Sicile (1394-1458). Souverain habile dans la paix et la guerre, Berereux, aimé de ses sujets. A cinquante ans, il se mit a 1’étude des arks libéraux. Il insistait depuis des années pour que Pisanello vit: 4 sa cour, ot celui-ci arriva en 1448 et exécuta quatre médailles du roi. La plus célébre représente Alphonse V téte nue, avec,-2-r coté sa couronne, de l’autre son casque, sur lequel est gravé wd livre ouvert. Le revers, d’un effet grandiose, représente un aigle dressé au sommet des rochers, une biche et un oiseau étendus a ses pieds; alentour de moindres oiseaux de proie attendent la curée. Avant de se repaitre, l’aigle savoure les joies de la conquéte, dédaigneux de impatience des profiteurs. Symbole d’une exécution large et émouvante, qui fait naturellement penser au Repas du lion. — 1448.
La médaille qui porte au dos un jeune homme nu bondissant sur un sanglier qu’un chien mord al’oreille n’est pas moins belle par l’ampleur du modelé. Deux autres, moins intéressantes, dont une trés petite, se rapportent aux fétes données pour célébrer l’entrée d’ Alphonse V a Naples, mais sont postérieures 4 l’événement qu’elles commémorent (26 février 1443). — 1448-1449.
Don Inigo d’ Avalos, page, puis chambellan d’Alphonse V. Son portrait, avec le chapeau 4 grands rebords, est un des plus séduisants de Pisanello. Nous avons déja parlé du revers si curieux qui représente un globe étonnamment travaillé et rempli, ainsi que de la disposition nouvelle des lettres. — 1448-1440.
Pierre Candido Decembrio, humaniste (1399-1477). Les Milanais le choisirent pour président de la république établie a la mort de Philippe-Marie Visconti. Francois Sforza ayant
renversé ce gouvernement, Candido Decembrio chercha asile auprés du pape Nicolas V, puis a la cour d’Alphonse V d’Aragon. Francois Sforza l'autorisa ¢ a rentrer a Milan, ot il mourut.
Pisanello par Juimémé: Il existe deux médailles avec le portrait de l’artiste : 1a tradition les attribue 4 Pisanello lui-méme. Des historiens, sams raison décisive, combattent cette attribution. Elles présentent de l’analogie avec d’autres ceuvres authentiques de Pisanello, notamment avec le Philippe-Marie Visconti. Pisanello ne s’est pas soucié de s’embellir, mais il y a dans l’expression une familiarité intime, une intelligence malicieuse qui sourit, mais ne s’en laisse pas accroire, traits qui semblent bien dénoncer |’auteur véritable, le petit Pisan en personne. Au revers, les initiales F. S. K. I. — P. F. T. correspondent aux initiales des vertus cardinales (Fides, Shes, Kantas, Justitia) et théologales (Prudentia, Fortitudo, Temperentta). Ce n’est pas la une preuve d’orgueil démesuré, comme Valleguent certains pour combattre l’attribution de ces médailles 4 Pisanello, mais le rappel de l’idéal du chrétien. Au surplus, ces revers pourraient étre d’une autre main et. postérieurs au portrait.
En dehors de ces médailles, signées en latin ou en grec, des témoignages écrits de contemporains en octroient quelques autres a Pisanello, lesquelles sont demeurées inconnues. Sa production authentique se répartit sur une période de quelque dix ans. Concurremment, nous l’avons vu, il exécuta d’importants travaux de peinture. On ne peut guére, 4 propos des médailles, parler d’évolution. Si les compositions de plusieurs rappellent certains de ses ouvrages peints, elles ne sont pas pour cela « pittoresques » et elles affirment avant tout les qualités du modeleur. Tout de suite ses revers témoignent d’une compréhension du bas-relief étonnamment juste et sensible. Maintes fois il dut évidemment se conformer aux désirs de ses patrons ; il s’en tira pourtant avec bonheur. Mais ses réussites les plus parfaites portent la marque d’une imagination
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libre : Cécile Gonzague, Lionel d’Este (Lion et Amour), Alphonse V d’Aragon (Aigle, Chasse), notamment. Les revers a sujets contemporains sont naturellement plus pittoresques ou gothiques que ceux ow le nu intervient. Pourtant, malgré Vapparence plus dépouillée de ces derniers, les qualités du modelé sont identiques ici et 14. Le revers de la dernitre médaille est le plus étrangement compliqué, par jeu évidemment.
Ces ceuvres, dont les plus grandes dépassent a peine dix centimétres, atteignent 4 une telle densité et plénitude de la forme, l’espace s’y montre si vaste et si respirable qu’elles débordent leur étroite limite, et qu’en les regardant on croit se trouver en présence de bas-reliefs monumentaux. Jamais plus la subtilité du modelé n’exprima autant de force et de vérité, jamais plus la science du dessin et des proportions ne connut cette mesure dans la grandeur, cette beauté qui distinguent les meé€dailles de Pisanello, dignes de rivaliser avec les belles piéces de l’antiquité et dont les agrandissements photographiques rendent plus évidente la parenté avec la noblesse émouvante et pure des bas-reliefs grecs. Encore une fois, comment croire que des ceuvres si apolliniennes, qui survolent leur époque, soient dues au « gothique » attardé que certains voient en lui?
MM. Calabi et Carnaggio, dans leur beau livre sur Pisanello (1927), ne reconnaissent comme authentiques que les trois médailles de Lionel au Lion, de Cécile Gonzague et de Malatesta Novello, exécutées de 1444 a 1454; les autres sont fausses a leurs yeux. Ces trois médailles, pour eux, suffisent a défendre la prééminence de Pisanello. Mais quoi, trois médailles en dix ans, trois chefs-d’ceuvre sans doute, sans rien qui explique leur apparition et leur diversité, quelle invraisemblance! Au lieu que si l’on part du Jean-Francois Gonzague et du Jean Paléologue, tout s’éclaire : un art est né, se développe suivant l’esprit des peintures de l’artiste. Comme Cécile et Louis Gonzague sont frére et sceur, leurs médailles ont aussi le méme pére. De méme pour les deux Malatesta, et ainsi des autres.
Si les trois médailles admises par ces auteurs ont le profil a gauche, aucune raison esthétique, aucune nécessité de lumiére n’empéchent, contrairement a ce qu’ils prétendent, celles qui ont le profil 4 droite d’étre authentiques. Pas davantage la disposition des lettres. Ne l’oublions pas, Pisanello est essentiellement divers et curieux, se contredit volontiers, et l’esprit de nouveauté l’anime. I] est naturel qu’on retrouve dans ses médailles la méme complexité et les mémes contrastes que dans ses peintures et ses dessins. Rien de mystérieux ou de suspect la-dedans. Le portrait peint de Lionel est a droite, la médaille est 4 gauche, et tous deux sont authentiques. Dans ses peintures, et méme dans les médailles contestées, au revers ou a l’avers, on trouve des personnages dans les deux sens, et l’on n’imagine pas de « sens interdit » pour un Pisanello.
Il faudrait aussi réfuter les circonstances historiques et divers témoignages artistiques. Si la médaille d’Alphonse V est fausse, les dessins Vallardi qui s’y rapportent (une vingtaine) sont faux aussi, et bien d’autres pour d’identiques raisons. Et le faussaire de l’Azgle et de la Chasse (a gauche, pourtant) aurait pu égaler si parfaitement son modéle? Ce serait la premiére fois, dans le domaine de l’art comme de la psychologie, que l’imitateur égalerait le maitre. Or, cela, nous le tenons pour une impossibilité absolue.
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I l’on cherche ce qui fait l’impérieuse séduction de l’ceuvre de Pisanello, on ne peut l’attribuer mieux qu’A sa liberté d’esprit, 4 sa jeunesse d’inspiration jointes & une maturité d’expression singulitrement précoce. II
se livre a l’enchantement des formes que multiplie la nature,
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mais il sait aussi traduire avec acuité le caracttre complexe de ses contemporains ; la puissance de réalité qu’il incorpore au surnaturel des légendes n’étonne pas moins. Enfin, nous Vavons remarqué maintes fois, il reste maitre de sa liberté, méme il joue. Ainsi, 4 la noblesse de son art il méle une grace juvénile, ott la vie n’abdique jamais.
L’attribution de ses dessins 4 Léonard de Vinci ne diminue point le grand Florentin et certaines planches autorisent la confusion, de méme que l’infinie curiosité, le got des figures étranges, la subtilité des moyens d’expression. Mais Pisanello reste un pur artiste, qui voit dans l’univers un tableau incessant et magnifique, qui le ravit comme tel et lui suffit. Léonard, au contraire, étudie les formes comme autant de secrets de la création. Toutefois, la fréquentation des cours et des élites de leur temps, le raffinement personnel assurent a chacun d’eux une perspicacité psychologique comparable. L’expression subtile et intense a la fois de Cécile de Gonzague s’apparente a celle des figures du peintre de la Sainte Anne, et ce dernier eit été attiré par une 4me aussi noble dans la résignation. Pour chacun, la vie est une découverte et pour Pisanello découvrir consiste 4 bien voir. Il] accomplit sa tache a la perfection. Le monde extérieur le transporte, il ne s’embarrasse ni des causes, ni des ressorts cachés. II] est clair et direct parce qu'il supprime, de bonne foi et sans y penser, les motifs de trouble. Pour lui, il n’y a pas de coulisses ni de machinerie au spectacle de la nature et de la vie. Avidement curieux, mt par cet appétit de nouveau qui féconde l’4me des artistes, il étend ses recherches dans le temps et dans l’espace. Il se complait également aux légendes qui affranchissent sa fantaisie des contingences et a l’exotisme qui accroit a ses yeux le domaine de la réalité et lui confére en méme temps un caractére fabuleux.
Certes, Pisanello ne se livra pas 4 l’exotisme avec le poignant désir de libération des modernes. Comme d’autres aprés lui, iJ
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menait, par échappées, son caprice s’ébattre sans contrainte et s’éblouir aux champs de merveilles nouvelles qui ne l’assujettissaient 4 d’autres convenances que celles de son propre gotit. Aprés s’étre délassé, sans renoncer d’ailleurs 4 sa maitrise, il revenait joyeux et dispos au monde réel qu’il s’efforcait de saisir et d’enfermer d’un trait rapide et str.
Dans la chambre ot se déroule l’Anunonciation de S. Fermo, un tapis d’Orient est étendu ; ce tapis ne figure pas la uniquement par ce sentiment de bienséance dont l’artiste fournit tant de preuves, il répond aussi 4 une recherche de couleur locale. Du Saint Eustache émane un charme d’enluminure persane. L’Orient, d’ailleurs, Pisanello le rencontre des sa jeunesse, 4 Venise, alors qu’il a moins de vingt ans. Le gothique vénitien, si particulier, et qui agit sur lui bien plus efficacement que le gothique septentrional, c’est déja ou c’est encore l’Orient. Dans ce cadre, les voyageurs et les marchands qui rapportent du Levant de beaux tapis et des miniatures d’une poésie gracieuse ne se trouvent pas dépaysés. Plus tard, les costumes extraordinaires et somptueux du cortége de Jean VII Paléologue, a Ferrare et a Florence, 1’émerveillent. Les animaux étranges que les princes importent pour leurs ménageries l’attirent et émeuvent sa curiosité tout au long de sa vie. Et peut-étre a-t-il cristallisé tous les prestiges de cet audela de la réalité dans l’énigmatique princesse de Trébizonde, autre Princesse lointaine au nom évocateur d’enchantement oriental, dont si souvent il a reproduit les traits, et qu’entoure une figuration du plus étrange exotisme.
L’antiquité grecque, pour un contemporain de Pisanello, c’est aussi une sorte d’exotisme, pour l’intelligence et la sensibilité tout au moins. Courajod a dit que l’antique, pour Pisanello, a rempli « le réle d’une sorte de mentor, d’un guide qui Vempécha de tomber dans le fétichisme de la nature trop individuellement interprétée » et qu’il le préserva des « trivialités du réalisme ». Ce n’était pas a craindre, croyons-nous, d’abord
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en raison des tendances propres de I’artiste, ensuite parce que les modéles qu’il s’était donnés auraient suffi, en cas de besoin, pour le maintenir dans la bonne voie. D’ailleurs, dans les écoles italiennes de belle époque, oti trouve-t-on un exemple de ces trivialités? Quoi qu’il en soit, l’antique n’est pas assez bien connu alors pour jouer un tel rdle qu’on s’explique mieux par l’influence tutélaire de Florence. L’antique offrait surtout a l’observation aussi bien qu’a l’imagination de Pisanello un monde vaste et nouveau. La mythologie, qu’il connaissait bien sans doute, grace 4 son commerce avec les humanistes et les poétes de son temps, devait l’enchanter comme un autre royaume de la Fable. Aussi bien il lui doit quelques-unes de ses médailles parmi les plus accomplies et les plus émouvantes, a proprement parler il lui doit, comme la plupart de ses compatriotes glorieux, d’avoir senti la beauté comme une apothéose de la vie.
Présent et passé, réalité et légende, hellénisme et exotisme, tout cela, dans l’ceuvre de Pisanello, est traduit avec les mémes qualités d’exécution, de style et de gotit. A d’autres égards, tout cela représente une combinaison d’époques et d’inspirations d’une harmonieuse sincérité. Cette profonde complexité se discipline et se vivifie au contact d’une observation ardente et aigué, toujours en éveil. Comme chez les grands Florentins, chez les Grecs aussi, le style de Pisanello résulte d’un naturalisme ennobli véridiquement, comme si la Vie se souciait davantage de la beauté de ses formes. On retrouve 1a ces qualités qui font les ceuvres plus essentiellement artistiques et dont les arts sont redevables a Florence, comme l’explique magistralement M. Berenson. C’est bien l’esprit de Florence qui ordonne les dons de Pisanello et, malgré ses investigations et escapades perpétuelles, le maintient dans la voie royale.
Regardons encore une fois ses beaux portraits, peints, dessinés ou modelés. La volonté de construction architecturale s’y
montre avec évidence et souvent les éléments du visage semblent s’inspirer d’éléments d’ordres classiques. Les parures, malgré leur fantaisie exubérante, signifient tout autre chose qu’un gott frivole déréglé ; elles interviennent comme principes organiques, générent de nouvelles arabesques et proportions qui grandissent l’homme lyriquement sans altérer son échelle réelle.
Mais nous savons que ce décor, d’une grace et d’une imagination abondantes, sert de cadre a une vie singuliérement ardente et complexe, riche jusqu’a contenir les contradictions les plus brutales et les plus troublantes. Pour nous reposer de ces psychologies énigmatiques, Pisanello nous propose un bon conseil, un bon exemple plutdét, celui d’une digression poétique. Et méme il nous offre des thémes inactuels dont on peut encore s’émerveiller avec profit.