Pivoine
— Non, Jwc/mna; lâche donc de te rappeler les noms de baptême correspondant aux numéros d'ordre. C'est bien facile :
N° 1. Bloc d'écume, Werther.
N» 2. Pipe turque, Soliman.
N^o. Calumet, O-jib-bé-was.
N" 4. Pipe algérienne, Abd-el-Kader.
N** 5. Pipe de terre, Indiana.
N° 6. Brûle-gueule, Waterloo , puis Régaillette, "puis Biscornelte, puis Molock, puis Mogador, etc. : c'est simple comme bonjour!
— • Je ferai en sorte de me souvenir.
— Très-bien!
— Faut -il charger Indiana'^
— Pardieu!
— C'est que...
— C'est que, quoi?
— Le pot à tabac est complètement veuf de toute espèce ^^ caporal.
— Ah! diable!
~ Voulez-vous que j'aille en acheter pour quatre înonacos?
— Aurais-tu par hasard de la monnaie sur loi, Olibrius?
— Aucune.
— Ahl fichtre!
— relais je changerai cent sous.
— C'est une idée. Où sont-ils, les cent sous?
— Dans votre poche, je le présume.
— Illusion profonde :
Le ciel n'est pas plus pur que le fond de ma poche!
pivoinl:. 7
— Gomment donc faire?
— Examine un peu Werther et Soliman, il doit y avoir des culots.
— Pas du tout.
— Où donc ont-ils passé les culots? songez que vous en êtes responsable, Olibrius!
— Lodoïska, le modèle, les a pris hier pour se nettoyer les dents, noircir ses souliers et faire des cigarettes.
— Mordiouxl comme eût dit feu mcssire d'Artagnan, voilà qui est vexant!
~ Oh! oui!
— Enfin, qu est-ce que tu veux? aux grands maux les grands remèdes , tentons la fortune! Olibrius, donne-moi le porte-voix.
Il est plus que temps, ce nous semble, d'expliquer a nos lecteurs quels sont les personnages que nous venons de mettre sous leurs yeux, personnages dont le dialogue précédent n'a poin! dû faire apprécier d'une façon suffisante la position sociale.
Deux mots d'abord du lieu de Paction.
Nous commençons a la manière des scénarios de vaudevilles.
La scène se passait dans un atelier, au sixième étage d'une maison de la rue de Fleurus, proche du Luxembourg.
Porte à droite donnant sur un escalier. , Fenêtre à gauche ouvrant sur une espèce de trou profond, carré et obscur, qui avait la prétention d'être une cour.
Châssis vitré au lieu de plafond.
Au milieu de la pièce, un chevalet supportait une toilo do moyenne grandeur.
Un peu en arrière, une ficelle attachée h deux clous soutenait un rideau de toile à matelas tout déchiré.
Ce rideau coupait un des angles de l'atelier et formait ainsi une sorte de chambre à coucher.
Par les entre-bâillements, on apercevait un lit de sangle orné d'un seul et maigre matelas.
Dans Tangle opposé, sur une escabelle, un de ces marbres dont les peintres font usage pour broyer leurs couleurs.
A côté de ce marbre, un petit poêle en fonte et un mannequin en mauvais état, couronné de laurier et drapé d\m haillon rouge.
Les murs blanchis à la chaux n'avaient d'autre ornement qu un râtelier bien garni de pipes, duquel il a déjà été fait honorablement mention, quelques armes sans aucune valeur, et deux ou trois esquisses médiocres.
Uii petit buffet en bois de sa pin et quatre chaises dépaillées complétaient, avec une boîte à couleurs, ce mobilier peu luxueux.
Un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans était assis devant le chevalet, tenant une palette et un appui-main.
C'était le maître de céans, Robert Friquet, surnommé Fra-Diavolo .Nous connaîtrons dans un instan t l'origine de ce surnom.
Le second personnage, celui que nous avons entendu répondre au nom ù'Olibrivs, s'appelait en réalité Jacolin, et paraissait avoir de seize à dix-sept ans.
Le soleil du mois d'août, dardant avec violence sur le faîle de la maison et sur le châssis vitré, changeait l'atelier en une fournaise étouffante; aussi le costume
de Robert Friquet, ou plutôt du Fra-Diavolo (nous l'appellerons désormais ainsi), était -il des plus simples.
Ce costume consistait en une chemise de blanclicur suspecte, ouverte au col et aux poignets, et en un pantalon de velours noir à larges plis, étroitement serré aux hanches et tout maculé de taches de peinture.
Des pantoufles rouges en forme de souliers à la poulaine dissimulaient Tabsencc de chaussettes.
Les traits de Fra-Diavolo étaient beaux «l présentaient un très-ren)arquable échantillon du type italien, quoiqu'il fût le fils d'une portière de la rue Coquenard.
Mais cette portière dont le mari était tailleur avait été jolie jadis, et, un an avant la naissance de son fils unique, elle faisait le ménage d'un magnifique Napolitain qui logeait dans sa maison.
On a vu des ressemblances pîas bizarres.
Fra-Diavolo portait de longs cheveux noirs négligemment bouclés autour de son visage d'une pâleur dorée et mate.
Il abusait de la moustache aux crocs cavalièrement retroussés.
11 abusait également du col de chemise rabattu sur un étroit ruban noir et laissant le cou entièrement k découvert.
Il s'habillait volontiers d'une jîsquette de velours, il affectionnait les chapeaux de feutre, larges d'ailes, bas de forme et à cuve arrondie.
Il recherchait enfin cesdm5 dyeux mélodramatiques, ces poses k effet et ces allures excentriques qui font dire aux bourgeois étonnés ;
— Tiens, voilà un ar tisse qui passe!
De tout ceci était résulté pour Robert Friquet le pseudonyme de Fra-Dîavolo, pseudonyme qu'il prenait en bonne part et par lequel il était universellement désigné.
Fra-Diavolo ne manquait point d'un certain talent.
Il faisait des pastiches assez bien réussis des œuvres de quelques maîtres; mais, par suite d'un travers commun à toutes les médiocrités, il croyait a son génie, prenait ses copies pour des créations et ses réminiscences pour de l'originalité.
Nous dirons plus tard quelles circonstances avaient poussé Fra-Diavolo de la loge de sa mère dans la carrière artistique.
Olibrius, rapin pur sang, doué d'une fort jolie figure, portait une chemise bleue et blanche, un pantalon de coutil et de gros souliers.
Un petit bonnet grec en velours jadis vert, constellé de paillettes jadis dorées, était posé de côté sur sa chevelure blonde et touffue.
Olibrius était peut-être le seul être au monde qui crût fermement au talent et a l'avenir de Fra-Diavolo, aussi s'élait-il dévoué et consacré à lui corps et âme.
Il lui broyait ses couleurs, lui préparait sa palette, lui bourrait sa pipe, lui cirait ses bottes et vivait du reste avec lui sur un pied d'affection fraternelle et de sincère égalité.
Nous le verrons à l'œuvre.
— Donne-moi le porte-voix. Olibrius, répéta Fra- Diavolo en quittant son escabelle sur laquelle il posa sa palette et son appui-main.
PIVOINE. Il
Le rapin obéissant fouilla dans l'un des coins obscurs protégé par le rideau de séparation, et en revint muni d'un tube de fer-blanc évasé par un bout.
— Voilà! fit-il en présentant ce tube a Fra-Diavolo, qui s approcha de la fenêtre ouverte sur la cour, se pencha, emboucha l'instrument, et jeta ces paroles dans l'espace :
— llohé! m'ame Potard! hohél
Au bout d'un instant, une petite voix fêlée répondit depuis les étages inférieurs :
— Quéque vous voulez?
— Quatre sous à fumer ^ mes amours.
— Et l'argent?
— Je n'ai que de l'or. Vous mettrez cela avec autre chose.
— Allons, on y va.
— Le tour est fait, dit Fra-Diavolo en quittant la fenêtre et en déclamant :
Aux petits des oiseaux, Dieu donne la pâture, Et sa bonté s'étend jusques à la peinture!
Puis il ajouta :
— Olibrius, prépare la boîteaux lettres, et vivement- Ces mots: La boîte aux Lettres^ avaient sans doulo entre les deux jeunes gens une signification convenue d avance, car le rapin se munit aussitôt d'une corbeille attachée à une ficelle d'une prodigieuse longueur. Il déroula prestement cette ficelle, et, l'instant d'après, la corbeille toucha le pavé de la cour.
Au bout de deux minutes, la voix de madame Potard retentit :
' — Voici le tabac demandé et quelque chose avec, dit-elle.
Olibrius bientôt hissa le panier qui apparut au rebord de la fenêtre, non plus vide, mais contenant un paquet de tabac caporal et une enveloppe cachetée.
— QuesL-ce que c'est que ça? demanda Fra-Diavolo.
— C'est une lettre, pardine!
— Pour qui?
— Pour vous.
— Voyons un peu. Tiens, ça sent le patchouli! J'ignore totalement cette écriture, mais la suscription en est agréable.
Et il lut tout haut :
« A mocîeu, mocieu Fra-Duvolo areliste en
pentur.
Bue de Fleurusse. »
— Qui diable ça peut-il être?
— Dame! ouvrez et vous verrezl Le peintre rompit le cachet.
Un billet plié en quatre et un papier rose s'échappèrent de l'enveloppe.
— Bah! un coupon de loge! s'écria Fra-Diavolo fort étonné.
— Un coupon! pour où?
— Pour Bobino. Vois plutôt : Théâtre du Luxembourg. Avant-scène des premières loges»
— Vive la charte! s'écria Olibrius, nous irons au spectacle!
— Moi, oui. Nous, non, répondit Fra-Diavolo d'un ton grave.
— Est-ce qu'il n'y a qu'une place? demanda le rapin désappointé.
— 11 y en a plusieurs.
— Eh bien! alors, pourquoi ne voulez-vous pas m'emmener?
— Parce que je ne le puis, Olibrius.
— A cause?
— Lis ceci.
Et l'ariiste présenta à son élève le billet qu'il venait de déplier el qui contenait ces mots : « Vené seul, il le fo. Je le veu. »
— Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Olibrius.
— Cela veut dire, répondit Fra-Diavolo en retroussant sa moustache de l'air le plus conquérant, cela veut dire que je vais en bonne fortune! que c'est une fâme qui m'écrit, et qu'il s'agit d'un rendez-vous!
Un« toilette d'artiste.
— Oui, poursuivit Fra-Diavolo en continuant d'arrondir sa moustache en croc de mousquetaire, oui, la chose est évidente, c'est une fâme, mais laquelle?
«Une ancienne à moi? Elle s'abstiendrait totalement de ces allures mystérieuses.
» Un modèle amoureux de son peintre? les modèles n'ont pas d'argent à consacrer k des acquisitions d'avant-scène.
» Une grande dame? une comtesse du noble faubourg Saint-Germain, comme dit Barbier le poëte? Cette idée folâtre me chatouille, mais je la crois erronée. Le théâtre Bobino n'est point assez aristocratique, une marquise ne l'eût pas choisi!
» Serait-ce une actrice, une artiste, une amie des beaux-arts, idolâtre de mon physique et désirant quo
14 PIVOKNE,
je la croque à la miuG-de plomb, que je la tave à l'aquarelle, ou que je la poche à l'huile, le tout dans le costume coquet de Vénus sortant du sein des ondes? II y a cent a parier, c'est cela même!
» Thalie m'appelle, Momus me couronne et Cupido me sourit! Vivent la joie et les pommes de terre! Olibrius, quelle heure est-il?
— Vous savez bien, répondit le rapin avec une nuance de mauvaise humeur, vous savez bien que la montre est chez ma tante où mon oncle la garde!
— Alors, décampe, testo-presto, dégringole Us escaliers, consulte le chronomètre de l'épicier du coin, et regarde l'affiche du théâtre à l'angle de la rue Madame, pour me rendre compte de la composition du spectacle et de l'heure a laquelle on commence!
Tandis que le rapin s'acquittait de la double commission qui venait de lui être donnée, Fra-Diavolo reprit sa place devant son chevalet, et donna quelques coups de pinceau à tort et à travers au milieu du tableau qu'il ébauchait, tableau mythologique et anacréontique, représentant une nymphe endormie, surprise peu vêtue dans un bocage par un Silène aux yeux ardents.
Au bout de cinq minutes à peine, Olibrius reparut tout essoufflé.
— Eh bien? demanda Fra-Diavolo.
— Il est quatre heures dix.
— On commence?...
— A cinq heures et quart.
— Et qu'est-ce qu'on joue?
— Voici l'affiche, je l'ai volée dans le cadre.
— Tiens! tiens! tiens!
— Oui, et même le portier du théâtre qui m'a vu
PIVOINK. 15
faire, s'est mis à me gratifier d'une^foule d'invectives malsonnantes; les passants commençaient à s'attrouper, j'ai^fîlé et me voila!
Tout en parlant, Olibrius tira do dessous sa blouse une grande feuille de papier rose pliée en huit, il la défripa et étala sous les yeux de Fra-Diavolo l'affiche suivante dans toute sa splendeur :
THEiiTRE DU LUXEMBOURG.