PICOLO
Vaudeville en un acte, de M. X***.
niADELIlIVETTE commencera & 8 heares précises.
— pivoine! s'écria le peintre, ce nom est originnl; donc il me plaît! Connais-tu cette jeune artiste, Olibrius?
— Comment voulez-vous que je la connaisse? est-ce que vous me donnez de l'argent pour me payer le spectacle?
— Non, mais je te soupçonne de hanter les abords du théâtre a rheure des répétitions, surtout les jours de boue.
— Pourquoi faire?
— Pour étudier sur nature les tibias des actrices, jeune volcan!
— Ma foi, non!
— Bien sûr?
— Parole!
— Au fait, ça m'est tout à fait égal; mais l'heure se passe, il est bientôt temps de penser à ma toilette; procédons k cet acte.
— Et dîner?
— Je n'ai pas^ faim, je souperai en rentrant. Qu'y a-t-il dans le buffet?
— Du pain d'hier et du fromage d'Italie, pour quatre sous.
— Tu en mangeras une moitié et tu me laisseras l'autre.
— C'est entendu.
~ Maintenant donne-moi un conseil, Olibrius. -— Je veux bien.
— Quel habit dois-je revêtir, selon toi?
— Hein?
— Je te demande quel habit...
— Vous devez revêtir? j'ai parfaitement entendu.
— Eh bien alors?
— Mais je n'ai pas compris!
— Gomment?...
— Vous avez donc plusieurs habits, a présent? -- Non, je n'en ai qu'un.
^^ Vert?
— Oui.
— A boutons ciselés?
— Sans cloute, ~ C'est le seul?
— Parbleu!
— Choisissez celui-là,
— "Tu as parfaitement raison, apporte-moi ce vêtement de luxe afin que je vérifie un peu son degré de conservation.
Olibrius apporta l'habit, et, sur un geste de son maître, le fit endosser au mannequin.
Fra-Diavo!o tourna tout autour et jeta un regarda la fois attendri et satisfait sur ce vieux, sur ce|.fidè;e compagnon.
— Sais-tu qu'il est fort élégant cet habit, dit-il tout d'un coup; rien n'y manque. La coupe en est audacieuse, les piqûres solides, les boulons d'un modèle irréjjrochable! Je l'ai fait faire en un jour de prospérité! on venait deme payer cinquante écus,un tableau, un chef-d'œuvre!
Que les temps sont changés!
Et un soupir accompagna cette classique citation.
— Il me semble que les coutures ont un peu blanchi, hasarda Olibrius.
— Crois-tu? c'est possible... nous allons y remédier...
— Comment?
— Tu verras: prépare-moi du vert de la même
nuance que 1 habit sur la palette à l'aquarelle.
Olibrius eut fait en un instant.
Fra-Diavolo prit alors un pinceau et restitua, séance tenante aux coutures avariées leur fraîcheur primitive.
— Tout va bien! dit-il; donne-moi mon pantalon blanc.
— Il est sale.
— A'ow dun petit bonhomme dun sou! voilà qui est fâcheux! c'est égal, montre-moi cet inexpressible.
Vérification faite, il fut reconnu que le coutil, jadis blanc, était arrivé peu a peu à une teinte naiikin tout à fait originale.
Fra-Diavolo n'était pas homme à s'embarrasser pour si peu de chose. Il prépara de la couleur rose et exécuta sur le pantalon, au grand ébaliissenient d'Olibrius, une multitude de raies qui dissimulèrent tant bien que mal la propreté suspecte de l'étoffe.
— De mieux en mieux, fit-il alors; passons au gilet maintenant.
— Il n'y en a pas.
-- Comment, il n'y en a pas?
— Non.
— Voila qui est fort! j'en ai confié deux à la blanchisseuse, avec quatre faux cols, il y a plus de quinze jours.
— Oui, et la blanchisseuse est venue les rapporter la semaine dernière, je n'ai pas pensé à vous le dire.
— Eh bien?
— Eh bien, elle a prétendu que vous lui deviez déjà quarante et un francs soixante et quinze centimes, et elle a ajouté qu'elle garderait le linge jusqu'à ce que vous lui donniez un fort g-compte.
— Vertu, tu n'es quun mot! s'écria l'artiste, une femme à qui j'ai proposé mon amour!!!
O temporal ô mores\...
« Donne-moi du papier blanc et des ciseaux. ' — Voici.
— Maintenant cherche au fond de la malle aux débarras un antique gilet de velours en lambeaux dont aucun marchand d'habits n a voulu faire emplette.
— Voilà.
Fra-Diavolo étendit sur la table le haillon que lui présentait le rapin, et découpa le papier blanc en calquant avec exactitude les contours de Tex-vêtement.
— Olibrius, dit-il en terminant, tu vas rne peindre sur ceci quelque chose de riche et de miroitant, un damas à la Paul Véronèse, et vite!
Tandis qu'Olibrius obéissait, le maître du lieu oassa en revue une paire de bottes et une paire de souliers, et s'aperçut avec chagrin que ces chaussures souriaient d'une façon lamentable.
Mais l'industrie de Fra-Diavolo ne se trouva point en défaut.
Il ne pouvait dissimuler les crevasses béantes, il prit le parti de les rendre invraisemblables, et il passa sur le cuir endommagé une double couche de vernis à tableaux, supposant fort judicieusement qu'on ne soupçonnerait point les trous de ces bottes étincelantes.
Ces préparatifs achevés , Fra-Diavolo revêtit le pantalon, s'ajusta une cravate de satin noir à fleurs, toute fanée, mais qu'il termina par un noeud ébouriffant.
I! assujettit avec des épingles le semblant de gilet
qu'Olibrius venait d'enluminer et qui jouait le lampas à s'y méprendre, il lissa ses longs cheveux noirs, en massa et en régularisa les boucles luxuriantes, il solidifia avec du vernis les courbes conquérantes de sa moustache, endossa son habit, chercha des gants et n'en trouva qu'un, qu'il su décida à porter à la main droite, devant dissimuler l'autre main dans les profondeurs de la poche gauche.
li se coiiïa de son feutre à larges bords qu'il posa de côté sur l'oreille droite à la façon des portraits de Yan Dyck, et enfin il dit à Olibrius :
— Tu mettras de l'ordre dans l'atelier, beaucoup d'ordre et tu referas le lit avec soin.
— Pourquoi donc ça?
— Parce qu'il serait possible que je ne rentrasse pas seul! répliqua Fra-Diavolo d'un air fat.
— Suffit! on s'y conformera.
— Maintenant plie l'afTiche que tu as volée, et donnela-moi.
— Est-ce que vous comptez la restituera l'administration du théâtre, par hasard?
— Non, je compte seulement m'économiser l'achat coûteux d'un Entr' acte en m'en servant comme de programme...
— Ah! c'tidéel
— Ce sera du meilleur goût, bonsoir, Olibrius.
— Bonsoir, maître, et bonne chance.
— Merci.
Fra-Diavalo descendit l'escalier en fredonnant :
Viens, gentille dame, Viens, je l'attends!
et s'achemina vers le théâtre du Luxembourg avec
force mouvements d'épaules d'une allure tout à fait talon rouge et Louis XV.
Un Mystère.
Fra-Diavolo arriva au théâtre.
Il regarda d'un air souverainement dédaigneux la demi-douzaine de boutiquiers et de grisettes qui faisaient la queue pour prendre leurs billets au bureau.
11 assujettit sur l'oreille droite d'une façon encore un peu plus exagérée son feutre aux larges ailes. Il cligna de l'œil pour afficher des prétentions à la myopie, co qui selon lui est très-bien porté, et enfin il se présenta au contrôle où il exhiba son coupon devant les employés stupéfaits de ces allures et de cette prestance excentrique.
— Avant-scène de quatre places, dit le contrôleur, monsieur est seul?
— Vous voyez.
— Monsieur attend-il quelqu'un?
— Jamais! s'écria Tartiste d'un air outragé, quand j'honore de ma présence de petits spectacles comme celui-ci, je prends toujours pour moi seul une avantscène entière! sans cela ce serait d'un commun! Ah! pouah!
Et Fra-Diavolo, après avoir accompagné ces dernières paroles d'un formidable écart de poitrine, s'élança dans l'escalier qu'on lui désigna et envahit l'avant-scène dont la porte se referma sur lui au milieu
pivoiNiî. 23
des saluts empressés de l'ouvrease de loges, éblouio par les charmes naturels et artificiels de notre personnage.
Le spectacle n'était point commencé.
La salle était à peu près vide, et Torcliestre non encore garni de ses quatre exécutants.
Fra-Diavolo regretta fort d'être venu d'aussi bonne heure; il se dit qu'il avait manqué son entrée el ra'e scn effet ( termes de coulisses); il avait presque envie de s'en aller pour revenir un quart d'heure après; cependant il se décida ^ rester et s'organisa de façott à poser confortablement quand le moment en serait venu.
Pour cela faire il s'étendit à moitié, dans une attitude négligée, sur la banquette du fond de la loge.
(Au théûtre du Luxembourg, autrement nommé Bobina , il y a des banquettes dans les avantscène.)
Il croisa ses jambes, déboutonna son habit, mais le reboutonna au plus vite en s'apercevant qu'il y avait une effrayante solution de continuité entre plusieurs des plis de sa chemise, et tirant de sa poche l'affîcho rapportée par Olibrius, il la déplia et se mit à la parcourir d'un œil distrait et nonchalant.
Tout à coup un grand bruit et un grand mouvement lui firent relever la tête- La salle tout entière, stalles d'orchestre, galerie et loges, était envahie par une population joyeuse et turbulente.
C'étaient MM. les étudiants en compagnie de mesdames leurs étudiantes.
L'épanouissement excessifde ces ménages du quartier latin témoignait d'un dîner succulent chez
Pinson, chez Dagneaux, chez Magny, chez le moins somptueux Mari IN, oa dans tout autre caravansérai culinaire du noble faubourg.
Deux couples avaient fait élection de domicile dans lavant-scène contiguë à celle où trônait Fra-Diavoîo.
Les hommes étaient de grands jeune? gens à la mise élégante mais débraillée.
Les femmes, jolies toutes deux, démentaient par Jour trop complet laisser-aller, et par le peu de mesure de leurs exclamations ce qu aurait pu faire supposer la demi-distinction de leur tournure et le quasi bon goût de leurs toilettes.
Ces messieurs étaient probablement des étudiants, fils de famille et viveurs (au quartier latin on dit noceurs)^ escortés de lorettes d'outre-Seine.
Fra~Diavolo les écoutait et les regardait avec une curiosité envieuse.
— Paul, mon bibi, disait une des jeunes femmes, j*ai bien soif.
-• Déjà!
— Sans doute.
— QuVst-ce que tu veux boire?
— Oh! mon Dieu, ce que tu voudras, n'importe quoi!
— De la bière?
— Non.
— De forgeât?
— Non.
— De la limonade?
— Pas davantage.
— Mais enfin, quoi donc? tu es insupportable, Florence!
— Demande du sirop d'ananas.
— Tu es folle! il n'y en a pas ici.
— Tu crois?
— J'en suis sûr,
— El) bien alors, je me contenterai d'un grog au rhum, avec quelques cerises à l'eau-de-vie.
— Je vais te les faire apporter.
— En môme temps acliète-moi des oranges, des biscuits, des échaudés, des marrons glacés, des macarons, de la galette et du sucre d'orge...
~ Tu as donc autant faim que soif?
— Mon Dieu non, c'est pour m'amuser un moment, en attendant que nous allions souper à la maison d'Or, car nous irons souper, n'est-ce pas?
— Certainement,
— Eh bien, Paul, mon chéri, va vite!
Paul quitta l'avant-scône en récapflulant dans sa mémoire les différents objets qui venaient de lui être demandés.
— Allons, mon gros chat, dit à son tour la seconde îorette.
— Qu'est-ce que tu veux, Minette?
— Je m'ennuie.
— C'est gracieux pour moi.
— Bêle! ça n'est pas ça que je veux dire, mais je voudrais qu'on commençât le spectacle, il sent mauvais ici !
— On commencera dans un instant,
— Demande un Entracte.
Alfred ouvrit la porte do la loge et appela l'ouvreuse.
En ce moment Paul reparaissait chargé do provisions.
2 G rivoîNE.
On apporta le jourria!.
Florence mangea, Minette lut, toutes deux burent.
— As-tu vu ce pauvre Arsène aujourd'hui? demanda Afred à son ami Paul.
— Non, il m'a seulement écrit un mot en m'envoyant des billets.
— Comme a moi, nous le verrons sans doute ce soir.
— Ça n'est pas douteux. Il est probablement dans les coulisses à Iheure qu'il est.
— Pardieu ! près de sa belle, de sa Pivoine!
— Je ne la connais pas Pivoine, et toi ?
— Moi si, je l'ai vue une fois.
— Où donc?
— Chez Arsène.
— Elleest jolie, n'est-ce pas?
— Comme un ange.
— Et coquette?
— Comme un démon.
— Est-ce que tu la crois amoureuse d'Arsène?
— Amoureuse ! allons donc !
— Alors, selon toi elle l'exploite?...
— C'est le mot, et puis elle s'est mise avec lui pour qu'il la fasse débuter. C'est une position pour une femme que le théâtre !
— A Bobino ! avec vingt-cinq francs d'appointements par mois ! Farceur!
— Oui, mais tu comptes pour rien les feux...
— Qu elle inspire i ah ! ah ! très-joli !
— Ce pauvre Arsène, le cœur doit lui battre joliment fort au moment de la première représentatioa de sa pièce?
— C'est assez naturel.
— A propo3, crois-tu qu'elle réussisse, sa pièce?
— Non pardieu pas!
— Pourquoi donc?
— Parce que c'est toujours mauvais, les vaudevilles d'amateurs, et qu'Arsène Bâchu n'est pas de force à faire exception.
— Oui; mais comme presque tous les billets ont été distribués par lui à des amis, il est certain qu'on nesifïlera pas.
— Quelle bêtise! est-ce que tu crois que nous avons vendu notre droit de libre critique au prix d'un billet de trente sous?
— Au fait, ça serait bon marché !
— Quant à moi, je sifflerai de toutes mes forces, si la pièce est détestable...
— Elle le sera.
— Soyons justes!
— Et pour être justes, sifflons.
— Dans son intérêt môme. . .
— C'est évident, afin de l'empêcher de faire une seconde boulette.
— C'est convenu ! Ce pauvre Arsène, ça me fera vraiment de la peine, mais l'impartiaUté avant tout I nous sifflerons.
Tandis qu'avait lieu entre les bons amis d'Arsène Bâchu la conversation précédente, conversation qui se reproduit presque sans variantes à tous les débuts littéraires, quelque chose d'étrange et de mystérieux se passait dans la loge de Fra-Diavolo.
Une vieille femme à mine discrète, au nez barbouillé de tabac et couronné de besicles de cuivre, au bonnet niché et surmonté de ruban à la mode do 1820, entr'ouvrit h demi la porte de l'avant-scène,
avança dans la pénombre son buste drapé d'un antique larlan et jeta du bout des lèvres cette appellation bien connue, C|ui peut s'orthographier ainsi : ~ Psît!
— Hein? demanda Fra-Diavolo en se retournant.
— Monsieur?...
—■ Quoi?
— C'est-il vous qui Tètes?
-Qui?
— Le jeune homme?
— Quel jeune homme?
— Lartisse, enfin...
— Artiste, je le suis.
— Alors voilà.
Et la vieille femme tendit quelque chose à Fra-Diavolo.
— Qu'est-ce? demanda-t-il.
— Le bouquet.
— Quel bouquet?
— Celui de la dame.
— Quelle dame?
— Vous le savez bien.
— Le diable m'emporte si je vous comprends! Expliquez-vous, la vieille!
— Inutile... c'est pour le troisième acte.
— De quoi?
— De Madelinette. Après la grande scène...
— Eh bien?
— Yous le jetterez.
— A qui?...
— Farceur!
Et la vieille referma la porte, laissant entre les mains de Fra-Diavolo stupéfait un bouquet magnifique dans son enveloppe de papier blanc.
Une première représentation.
Au moment où l'aventure dans laquelle se trouvait engagé Fra-Diavolo prenait une tournure de plus en plus romanesque, et tandis que le jeune peintre cherchait vainement à deviner le mot de ce logogriphe en action, les trois coups cabalistiques avaient été frappés derrière la toile, et messieurs les musiciens opéraient une mélodie fantastique fort propre sans contredit à mettre en fuite tous les diletlanti du Théâtre Italien.
11 est bien entendu que nous parlons du Théâtre Italien d'avant la république.
Cette scène lyrique, jadis royale et alors digne de ce nom, est aujourd'hui une déplorable plaisanterie.
Il est vrai que si l'on entend aux Boutfes d'exécrable musique, on y jouit de la vue de M, et de madame Armand Marrast, lesquels trouvent mélodieux les orgues de Barbarie qui leur jouent la Carmagnole.
Il est vrai encore que l'on y entend de grands laquais tout chamarrés crier dans les couloirs au moment de la sortie :
— Place a M. le président!
Cette boulïonnerie, divertissante à force d elre ridicule, ne paraîtra point cependant aux aristocratiques habitués (du moins nous le craignons) une compensation suffisante de tout ce qu ils ont perdu.
Mais patience, et disons en parodiant quelque peu la vieille ballade de Waller Scott :
Il faut que la nuit s'éclaircisse, Et le théâtre renaîtra Avec la force et la justice, Quand dans Ellangowan un Bertram rentrera! *
Passons.
L'ouverture achevée, on commença le premier acte de Picolo.
Nous n'avons point à nous occuper de cette pièce qui, sans être un chef-d'œuvre, damait cependant, le pion aux productions de certains vaudevillistes, hommes wagons, (machines k vapeur littéraire, d'une'/orce de cent vingt chevaux, fabriquant la comédie, le mélodrame, la revue, la féerie et la parade, le tout dans les plus brefs délais et aux prix les moins modérés-
Fra-Diavolo allait rarement au spectacle, et pour cause; aussi, au bout de peu d'instants, l'intérêt dramatique l'absorbait uniquement. Il était tout entier à la pièce dont les péripéties se déroulaient sur la scène, il prenait la part la plus vive aux tragi -comiques événements parmi lesquels se dessinait le jeune Picolo, vertueux et tendre Italien de la plus belle espérance.
Il posa donc le bouquet sur la banquette derrière lui, il s'accouda au rebord de son avant-scène, et il oublia complètement qu'il était acteur lui-même dans une autre comédie dont il ignorait le dénoûment et dont il ne connaissait pas l'auteur.
Picolo fut achevé :
On commença l'entracte.
Cet entr acte, comme tous ceux qui précèdent une
"Giiy-Mannering.
l'IVOl^E. 81
première représentation, fut d'une longueur démesurée.
Règle générale, en semblable occurrence, surtout dans les tout petits théâtres, les public s'impatiente et témoigne son mécontentement par des cris de toute sorte, par des frappemenis de pieds réitérés, souvent par des vociférations et des hurlements quasi sauvages.
Dans les premiers temps qui ont suivi la révolution de février de triste mémoire, le public parisien avait remplacé ces démonstrations par une sorte de récitatif à la fois éclatant et monotone, sur lequel s'ajustaient ces paroles cadencées et répétéescent fois :
Des lam— pions!— Des lam— pions! — Des lam — pions!
Or, le public a tort.
En effet, s'il se doutait seulement de requise passe derrière le rideau pendant cette suprême demi-heure qui lui parait si longue;
S'il voyait les machinistes, tout couverts de sueur et de poussière, plantant à grand'peine un décor neuf qui ne s'ajuste pas encore bien aux pointants, aux poulies, a tout cet appareil inconnu, squelette de ces merveilleux aspects, dont les toiles, peintes par Séchan, Dieterle, Desplechins, Ciceri ou Devoir, sont les chairs animées et brillantes;
S'il voyait la jeune première repassant précipitamment son rôle dont l'émotion vient de faire dans sa mémoire troublée un péle-môle confus;
L'ingénue lissant ses fausses nattes et terminant, à grand renfort de blanc de céruse et do rouge végétal,
ce teint de lis et de roses qui doit enflammer les jobards de l'orchestre;
S'il voyait le comique à demi grimé, répétant devant la glace du foyer sa grimace à effet;
L'auteur tremblant, se donnant au diable et clierchant a inspirer aux acteurs de la pièce un courage qu'il n'a pas lui-même;
Le directeur tempêtant;
Les garçons de théâtre préparant a la hâte la lettre, le bouquet virginal, le poulet froid, la pièce de cent sous, tous les accessoires enfin d'un vaudeville ou d'un drame un peu bien situés;
Sile public, disons-nous, voyait, devinait tout cela, il ferait acte de générosité, en se résignant d'une façon discrète à une attente de quelques minutes.
Mais le public, sultan blasé, ne voit, ne devine rien; il trépigne, il se fâche, et en cela, nous le répétons, il a tort.
Cependant l'entracte s'était achevé;onjoua un semblant d'ouverture que quelques amateurs exercés déclarèrent être celle de l'opéra du jeune Henri, et la toile se leva pour le premier acte de MADELINETTE ou la Grîselte du quartier latin.
Les bruits de la salle s'éteignirent peu a peu, l'attention de Fra-Diavolo redoubla.
Ici, quelques mots du décor.
Le théâtre représente une chambre d'étudiant,dan3 un hôtel peu garni de la rue Saint-Jacques.
Au milieu de cette chambre est une table couverte des apprêts d'un souper de carnaval.
Un costume de débardeur s'étale sur une chaise à côté d'un habit de pierrot.
Au fond, une alcôve fermée dont les panneaux sont percés de deux lucarnes ou œils-de-bœuf.
Lemaîtredulogisetundesss amisjeunes tous deux, étudiants tous d<3ux, riches de cette gaie misère qui faisait dire à Déranger :
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans!
échangeant de joyeux propos et se réjouissant d'avance des plaisirs dune folle nuit de bal.
Le Prado les appelle, mais ils n'iront pas seuls.
La table toute prête attend quatre convives.
Rosine va venir, et avec elle la perle du quartier latin, Madelinette aux yeux d'azur, aux cheveux d'ébène et au cœur d'or.
Arthur, l'un des étudiants, est' comme de raison amoureux de la jolie fille en l'honneur de laquelle il chante un long couplet de facture, sur un air trop connu :
Madelinette,
Franclie coquette, A tous ses pas attache un amoureux!
CÎiacun réclame
Un peu de flamme, Mais elle en rit et me rend seul heureuxl
Pauvres jaloux, courez la ville, Fouillez partout, cherchez qui la vou<Jra!!! Gardez pour vous les reines de Mabiie Et les houris du bal de l'Opéra.
Car ma giisette, Madelinette
oa PivoiiXE.
Est bien à moi, iout à moi, rien qu'à moi!
Enchanteresse,
0 ma maîtresse, Tu m'appartiens comme la France au roi!
Etc., etc., etc.
Cela est infiniment médiocre, cependant notre devoir de narrateur impartial nous oblige de convenir que le public applaudit.
Sauf cependant, bien entendu, les amis de l'auteur, placés dans ravant-scène contiguë à celle de Fra- Diavolo, et qui rappellent le public à Tordre par des chut! réitérés.
Or l'artiste, subjugué par les habits neufs de ses voisins et la luxueuse toilette de leurs compagnes, pense qu'il est du meilleur goût d'exprimer une certaine improbation et se laisse aller à un peuh! significatif.
Cependant la scène marche.
Une voix douce et vibrante fredonne a la canton nade ce refrain populaire :
Messieurs les étudiants S'en vont à la Chaumière ..
La porte s'ouvre, non sans bruit,et deux jolies filles font leur entrée sur le théâtre.
L'une d'elles est Rosine, belle blonde aux charmes fortement accusés, à la tournure provoquante.
L'autre est Madelinette, ou pour mieux dire la débutante Pivoine.
Il est impossible de voir une femme sinon plus belle, du moins plus charmante que celle dernière.
Figurez-vous la réalisation parfaite do ce type charmant créé par Gavarni.
Une taille moyenne, fine, souple, cambrée, avec ce buste h lignes courbes et ces hanches mobiles qui semblent ne devoir être à leur aise que sous le pantalon de velours du débardeur de l'Opéra.
Un visage frais et velouté conmie une pêche, une bouche fine et moqueuse avec des lèvres aussi rouges qu'une grenade en fleur, découvrant presque sans cesse de petites dents blanches comme du lait.
Sous un front pur, sous un front d'enfant, de grands yeux bleus, tantôt presque timides, tantôt voilant leur profond azur d'un nuage de désirs et de volupté.
Des cheveux noirs d'une prodigieuse opulence, dont les longues et soyeuses nattes se tordent quatre fois comme des serpents de velours autour de cette tête charmante qu'ils couronnent d'un divin diadème.
Des mains et des pieds d'un sufl:isante petitesse et d'une forme me très-pure.
Avec tout cela le costume coquet de la grisette de convention telle que nous la voyons au théâtre dans tous les vaudevilles, c'est-à-dire une robe de soie d'une merveilleuse indiscrétion, un petit tablier coquet, et un grand châle qui ne tient pas sur les épaules.
Voila Pivoine au moment de son entrée en scène.
Tous les jeunes gens qui sont dans la salle applaudissent.
Plus d'une femme fait la m.oue et pince son amant-
Fra-Diavolo ébloui dévore l'actrice de tous ses yeux, et sa tête s"égare a demi, quand il sent le regard de la jeune fille s'arrôler sur lui pendant une se-
conde avec une intention évidemment bienveillante.
Un instant interrompue par les bravos adressés à Pivoine, la pièce reprend son cours.
Madelinette saisit un prétexte pour raconter son histoire au public.
Elle est née à Marseille. Son père était un riche commerçant.
^- Ruiné par l'infâme abus de confiance d'un associé qui a disparu en emportant toute sa fortune, il est mort de douleur.
Peu de temps après, la mère de Madelinette l'a suivi dans la tombe, ei la pauvre fille, alors tout enfant, est arrivée à Paris où elle a été élevée par charité.
L'âge des amours est venu cependant. On a dit k Madelinette qu'elle était belle et qu'elle serait adorée. Elle a prêté Toreille aux doux propos, aux tendres paroles, elle a donné son cœur à un d'abord, puis a un -autre, et elle est devenue ainsi la joyeuse et folle grisette, l'héroïne des bals de la Chaumière, la reine du quartier latin.
Mais parfois un souvenir se glisse parmi les beaux rêves de Madelinette et voile son regard de tristesse, c'est le souvenir de sa mère.
Parfois, au milieu des accords de la contredanse, parmi les notes sautillantes de la polka, Madelinette entend une voix qui lui dit que ce n'est point à une semblable vie qu'elle était destinée, et alors son cavalier du bal s'étonne de voir s'évanouir l'insoucianie gaieté de la jolie danseuse, et les convives du souper lui demandent pourquoi elle repose sur la table son verre encore plein de Champagne.
Et dans ces moments-là Madelinette voudrait pleurer, et elle se prend à maudire l'homme dont elle
n'a point oublié le nom, et qui a volé à son père la fortune et la vie, k elle le bonheur!
Madelinette est au moment de devenir la maîtresse û' Arthur. Si elle ne lui a point encore cédé, c'est d'abord parce qu'il est bon de se faire quelque peu désirer, et puis ensuite parce que ces MlM. les censeurs auraient frappé la pièce de leur veto administratif, si le mariage au treizième arrondissemeat eût été consommé.
11 y a quelque mérite, d'ailleurs, de la part de Madelinette à aimer Arthur et à le lui prouver, car pour venir visiter la cliambrette de Tétudiant, elle refuse des propositions fort brillantes.
Un vieux monsieur, célibataire et riche, Oscar Pharamond, lui fait une cour assidue, mais elle lui répond Zut\ avec ce geste inimitable du gamin de Paris, geste qui s'exécute en appuyant sur le bout du nez le pouce de la main droite, et en faisant décrire un mouvement rapide aux quatre doigts delà même main.
Rosine, la compagne de Madelinette, se trouve dans une position parfaitement semblable.
Pour les beaux yeux de Frédéric, l'ami d'Arthur, elle décline généreusement les offres séduisantes de M. Hector Charlemagne, autre célibataire, tout aussi riche que le sieur Pharamond.
Quant à Arthur, nous disions tout à l'heure qu'il n'avait pas le sou, il a moins que cela, car ayant follement souscrit une lettre de change à l'ordre d'un certain Bigorneau qu'il ne connaît point ( lettre de change qu'il n'a pas payée), il est poursuivi, et depuis la fatale échéance il caclie son domicile a tout le monde, excepté à quelques amis, dans l'espoir d'échapper aux gardes du commerce.
Plvol^s. T. 1. -x
Patatras!
On entend un grand bruit dans Tescalier. C'est quelqu'un qui tombe, en même temps une voix plaintive appelle le maître du logis.
Arthur ouvre la porte.
IMadelinelte et Rosine se caclient précipitamment dans l'alcôve fermée située au fond du théâire.
Arlliur rentre avec un nouveau personnage qui s'appuie sur son bras, et dont la comique apparence fait rire aux éclats la salle tout t^nlière.
C'est un petit vieilard prétentieux et grotesque, une sorte de ci-devant jeune homme en perruque blonde friséo et en pantalon collant.
Il a roulé dans !'( scalier, son chapeau est devenu un Gibus pur sang, sa perruque blonde a changé de position, son habit vient de craquer au milieu du dos, et son pantalon s'est fendu aux genoux.
Athanase Robinet, tel est le nom de ce quidam, a lié connaissance avec Arthur dans un estammet, et le poursuit partout du récit de ses soi-disant bonnes fortunes.
Ce soir-là il vient proposer au jeune homme de souper à frais communs et d'aller ensuite au Prado, car malgré ses rhumatismes., Athanase Robinet court les bals et jure à toutes les grisettes qu'il les trouve adorables et qu'il fera leur bonheur, si elles veulent le rendre heureux.
Comme il nous est impossible de suivre pas à pas l'intrigue fort compliquée de la pièce, sous peine d'être à la fois prolixes, obscurs et parfaitement ennuyeux, disons tout de suite à nos lecteurs que Wai. Oscar Pharamond le courtisan de Madelinetle, Hector Charlemagne le poursuivant de Rosine, Bi-
gorncau le créancier d'Arthur., et enfin Athanase Robinet le soi-disant ami du même jeune homme, ne sont qn un seul et même personnage, qui change continuellement, et pour cause, de pseudonymes et d'allures.
Le lendemain, au point du jour, Athanase ou plutôt Bigorneau doit faire ar.'^ôler son débiteur par un garde du commerce prévenu d'avance et aposté tout e.yprès à la porte du Prado.
Les jeunes filles, qui ont reconnu leur commun adorateur, quittent leur retraite^ déguisées et masquées, et intriguent à qui mieux mieux le séducteur hors d'âge qu'elles accablent des sarcasmes les plus féroces.
On soupe, Arthur et Frédéric se costument.
On loge Robinet dans une casaque de pierrot; les cinq personnages partent pour le Prado, et la toile tombe sur la fin du premier acte.
Tout cela n'est, on le voit, ni bien neuf ni bien habilement^ngencé.
Cependant Pivoine est si piquante en débardeur, que le public applaudit de nouveau.
Un baisser de rideau.
Fra-Diavolo était tellement ébloui et fasciné par le charme sans pareil et par la grâce de Pivoine, qu'il resta la bouche béante et les yeux fixés sur la toile, longtemps après la chute du rideau, et que c'est seulement alors que le dernier applaudissement se fut
tlO PIVOINE.
perdu dans le bruit des conversations générales, qu'il se décida à crier à trois reprises et de toute sa voix :
— Bravo! bravo! bravo!
On regarda, on sétoima, on rit, et après avoir applaudi Pivoine, on applaudit Fra-Diavolo.
Cependant les occupaiions du précédent enlr'acte avaient été reprises dans Tavant-scène contiguë à celle de Fra-Diavolo.
Mademoiselle Florence mangeait des marrons glacés et jetait dans le parterre des morceaux de sucre de pomme, au grand es baudis sèment des gamins de Tendroit.
Mademoiselle Minette, après avoir dévoré \En~ tr'acte (le journal), avait fait acheter le Moniteur du soir, et s'enfonçait avec acharnement dans ses colonnes semi-officielles.
Paul emmena son ami Alfred dans un coin de la loge et lui dit à demi-voix d'un air confidentiel :
— Sapristi! que voilà donc une belle fille!
— Ah! oui! répondit Alfred, ah! oui! ah! -oui!
— Quelle tête!
— Quels yeux!
— Ah! le fait est que ce sont de beaux yeux!
— Des yeux comme on n'en voit guère!
— Des yeux comme on n en voit pas!
— Et la bouche! Voilà ce qui peut sappeler une bouche!
— Ne m'en parle pas, mon ami, tu m'éleclrises!
— Et les cheveux! as-tu fait attention aux cheveux?
— S'ils ne sont pas faux, je n'en ai jamais rencontré de pareils.
— Je réponds de leur authenticité corps pour corps.
— Et la taille donc!
— Si fine et si ronde! si svelte et si corsée!
— Comme on voit bien au premier coup d'œil que le coton n'y est pour rien...
— Et comme on devine que la crinoline lui est aussi complètement étrangère qu'à la Venus Callipyge ellemême!
— Sapristi! il faut convenir que ce polisson d'Arsène est un bien heureux drôle!
— Avoir pour maîtresse la plus jolie créature do Paris...
— Lui qui n'est pas beau du tout!
— Et qui se croit farci d'esprit...
— Quoiqu'il en manque totalement!
— Heureusement qu'on peut la lui enlever, sa Pivoine...
— Et que rien n'est plus facile.. .
■ — Et que ce sera bientôt fait!
A ces quelques mots, qui exprimaient très-clairement leur commune pensée et poifiient pour ainsi dire les jalons d'une rivalité future, les deux amis échangèrent un coup d'œil méfiant.
Mais en ce moment mademoiselle Florence abandonna pour une minute son sac de marrons glacés, et dit en se tournant vers les jeunes gens ;
— Ah ça! qu'est-ce que vous avez donc à comploter comme ça, Ta-bas, dans votre coin?
— Nous ne complotons pas, répondit PauJ, nous causons.
— El de quoi, s'il vous plaît? De quelque trait que vous voulez nous faire, vilains monstres!
— Ah! par exemple! si l'on peut dire! nous parlons de M. Duranton, du Jus romamtm, des Institutcs et des cours de troisième année.
— En voilà une blaguel vous parlez de l'école de droit, comme je danse! Je parie plutôt que vous êtes sur le chapitre des qualités et perfections de cette mijaurée de Pivoine! une cabotine qui n'a que la beauté du diable, et qui est effrontée comme je ne sais quoi! Allez, je vous connais, beaux masques.
— Mais je t'assure...
— Taisez-vous plutôt! ça vaudra mieux que de mentir! Tiens, à propos de cette Pivoine, voilà son monsieur qui arrive dans une avant-scène.
— Vous le connaissez, Florence?
— Pardieul on me l'a montré lautre jour.
— Où ça?
— Dans un bal.
— Vous allez donc au bal sans moi?
— Voilà-t-il pas une belle affaire!c'était chez une amie.
Laissons continuer la conversation qui ne tarda point à dégénérer en une dispute quasi conjugale, et occupons-nous du nouveau venu qui doit jouer dans notre récit un des rôles les plus importants.
Arsène Bach u, car en effet c'était bien lui, prit place dans une avant-scène restée vide jusqu'à ce moment et située précisément en face de celles occupées par l'artiste et parles étudiants.
Arsène était un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, long, blême, à la figure fade et insignifiante, aux cheveux longs et plats.
Sa toilette était d'une recherche ridicule. Il portait des gants paille, il avait de larges manchettes retroussées sur les poignets de son habit, et il se servait presque perpétuellement d'un énorme lorgnon d'écaille suspendu à un ruban noir, et sautillant sur sa poitrine à chacun de ses mouvements.
L'aimable personnage que nous venons de décrire parcourut la salle du regard à travers son lorgnon, et adressa à droite et h gauche, à tous les visages de connaissance, un petit salut vaniteux et protecteur.
— L'animal! dit Paul à Alfred, il se croit donc bien sûr du succès de sa pièce, qu'il vient dès la fin du premier acte faire la roue et parader.
— Je donnerais beaucoup pour entendre siffler.
— Dame! il est Irès-possible qu'on siffle! le parterre n'est pas déjà si bien disposé et, sans Pivoine, je ne sais ma foi pas ce qui serait arrivé déjà.
L'orchestre coupa la parole à Alfred, qui s'apprêtait à répondre, et la toile se leva pour le second acte de Madclinetle.
Nous sonimes au Prado pendant une nuit de bal masqué.
Douze ou quinze figurants s'évertuent à représenter la foule joyeuse et eni\rée qui bondit et tourbillonne aux accords tempétueux du quadrille des pierrots.
Dans le fond passe et repasse, ^oviibre et muet comme î'ombre de Banque, un individu de mine suspecte, porteur d'un air du plus lugubre aspect.
C'est le garde du commerce, qui surveille et qui guette sa proie.
Les prmcipaux personnages delà pièce, nous voulons dire, Arthur, Frédéric, Robinet, Madelinette et Rosine, arrivent en scène.
L'intrigue se noue et s'enchevêtre.
Les deux folles jeunes filles se livrent de rechef aux plus audacieuses mystifications, à l'endroit du pauvre Robinet qui se croit adoré. '
Bref; quand arrive le point du jour, il se trouve que, grâce à un changement de costume qu'il suppose in
lih PIVOI^'E.
dispensable pour la réussite de ses projets galants, c'est Robinet qu\ est empoigné par le garde du commerce, tandis qii Arthur s'en va tranquillement et parfaitement libre.
L'acte finit comme de raison, juste au moment de l'arrestation du malheureux créancier.
L'enir'acte est court.
Quand la toile se relève, nous nous trouvons chez Robinet qui est enfin parvenu à se faire relâcher.
Mais chez lui Robinet reprend son véritable nom de Bigorneau, il cesse d'être célibataire pour se trouver bien réellement, et depuis longues années, en pouvoir de femme.
Le hasard, ou plutôt ce cleits ex machina^ providence de tant de vaudevilles, amène dans ce logis d'usurier Madelinette et Rosine.
Les griseltes retrouvent dans Bigorneau le soi-disant garçon qui les courtisait toutes deux, ce qui rend fort difTiciie la position du vieux mari.
Arthur et Frédéric arrivent à leur tour.
Le premier a été complètement édifié sur la véritable position sociale de son ami prétendu.
Robinet, pris entre deux feux, perd la tête.
Mais ce n'est pas tout, et voici qu'a un mot imprudent qui échappe à l'usurier, Madelinette le reconnaît pour l'homme qui a volé la fortune de son père.
Robinet-Bigorneau craint la police correclionnelIe,et il a peur de sa femme.
Donc en le menaçant, tantôt de le conduire à la sixième chambre, tantôt de révéler à madame Bigorneau ses légèretés conjugales, on l'amène à composition.
Il restitue à Madelinette une partie notable du bien dont ill'a dépouillée.
piveiNE. 43
Il déchire la lettre de change d'Arthur.
Il est bafoué, honni, mortifié, désolé.
Les deux amants se marieront dans huit jours.
Madelinetle ou plutôt Pivoine vient chanter le couplet final, on applaudit à tout rompre, et la toilo tombe.
— L'auteur! Tauteurl
— Pivoine! Pivoine! crie- t-on de toutes parts. Arsène Bâchu se gonfle dans son avant-scène.
Le rideau se relève. Le nom du triomphateur est proclamé, et Pivoine reparaît escortée par le régisseur en habit noir.
En ce moment la porte de la logo de Fra-Diavolo s'ouvrit vivement et pour la seconde fois laissa passer une tête de vieille femme.
— Il est temps! dit une voix dans l'oreille de l'artiste.
— De quoi faire? demanda-t-il étonné.
— Le bouquet! vite, le bouquet!
Fra-Diavolo saisit l'énorme bouquet qui lui avait été remis au commencement du spectacle et que dans sa préoccupation il avait complètement oublié.
Il le saisit, disons-nous, et le jeta- sur la scène, au moment où daulres bouquets pleuvaicnt de tous côtés, et où Arsène Bâchu précipitait aux pieds de l'actrice une véritable gerbe de roses mousseuses et de camélias.
Pendant un instant Pivoine s'arrêta indécise.
Son irrésolution fut courte.
Elle dédaigna les fleurs éparses devant elle, passa d'un air indifférent à côté de la gerbe d'Arsène stupéfait, ramassa le bouquet jeté par l'artiste, et légère disparut dans la coulisse en lançant à Fra-Diavolo un
llQ PIVOINE.
de ces regards pareils aux flèches que les Parthes décochaient en fuyant.
Coup d'œil en arrière*
Quelques mots avant de commencer :
Il est un reproche qui nous a été adressé plus d'une fois à propos de nos livres précédents, et qui, selon toute apparence, atteindra de même le roman que nous publions aujourd'hui.
C est le reprociie d'immoralité.
Cette accusation nous paraissant souverainement injuste, nous allons y répondre une fois pour toutes, et en peu de li u;nes.
Un écrivain immoral, du moins nous le pensons, est celui qui s'attache à fausser les croyances et les principes de ceux qui lisent ses ouvrages.
Nous avons fait ailleurs à cet égard notre profession de foi, et, quelque répugnance que nous ayons à nous citer nous même, nous allons la copier ici* :
« Certes, disions-nous, nous ne sommes point de ceux qui nient la Providence et proclament à sa place le hasard, le destin ou la fatalité.
» Comme, à notre point de vue, il n'y a que deux partis à prendre dans cette vie, celui du doute ou celui de la croyance, nous aimons mieux humilier notre faible raison que de nous jeter dans les sentiers perdus d'un ' scepticisme désespérant, et nous cherchons, humbles dans notre foi, à voir partout la main de
* Les Fiveur s d'autrefois } tome u.
Dieu, alors même qu'elle semble laisser aller h la dérive et sans pilote les destinées humaines.
« Certains romanciers, se disant socialistes, affichent des opinions de tout point contraires k la nôIre, et, dans des hvres dont il ne nous appartient point d'apprécier le mérile lilléraire, mais qui nous ont, pour leur part, conduit a l'abîmo dans lequel nous roulons, prennent à tâche de se faire les séides de la fatalité, en mettant sans cesse en présence le bien et le mal, le vice et la vertu, et en faisant systématiquement triompher le mauvais principe.
» Or, nous le répétons, là où ils voient le hasard, nous voyons, nous, la Providence. Comme eux nous admettons les faits, mais nous en voulons tirer des conclusions tout à fait différentes. »
Voilà pour notre but.
Maintenant il est très-vrai que nous avons plus d'une fois mis en scène des personnages singulièrement vicieux et que les mœurs peintes par nous étaient souvent peu irréprochables.
Où est le mal?
Le plus grand mérile d'un romancier n'est-il pas de reproduire exactement la nature et de peindre des tableaux vrais?
Faut-il donc s'enfermer rigoureusem.ent dans les sphères de la pure vertu, et ne choisir que des types dignes du [)rix Monihyon?
Mais alors détruisez le vice en ce monde, abolissez tous les amours illégitimes, faites br ûler dans les cœurs des flammes chastes et pures, allumées sur les autels de Thyménée, et les romans deviendront vertueux, comme la société dont ils daguerréotyperont limage.
Jusque-là ne vous effarouchez point et ne criez pas
hS PIVOINE.
à l'immoralité, car à votre compte Gil-Blas, Tom Jones, 'Clarisse Harlowe, Manon Lescaut et les comédies de Molière seraient des œuvres immorales.
Restent les détails, dont s'effarouchent quelques pruderies.
Qu'on nous permette de traiter fort irrévérencieusement ce dernier blâme; nous n'aimons point ces gens qui s'écrient avec Tartuffe :
...Couvrez ce sein que je ne saurais voir! Par de pareils objets les âmes sort blessées. . Et cela fait venir de coupables pensées!!!
Et nous répondons avec Doiine :
Vous êtes donc bien tendre à la tentation, Et la chair sur vos sens fait grande impression; Certes, je ne sais pas qu'elle chaleur vous monte Mais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte, Et je vous verrais nu, du haut jusques en bas, Que toute votre peau ne me tenterait pas!
D'ailleurs, nous n'avons nullement la prétention d'écrire pour des jeunes filles. Les jeunes filles, à notre avis, ne doivent ouvrir aucun roman, et si elles eu lisent en secret, si pour cela faire elles trompent leurs mères, si elles allument la nuit une bougie furtive pour feuilleter le livre caché sous leur chevet, d'avance elles sont perdues et il importe peu que l'œuvre qu'elles parcourent soit Grandisson ou lArétin.
En voilà assez. En voila même trop. Pardon, lecteur, nous commençons.
C'était par Tune des dernières journées du mois de décembre de l'année IS/iS.
Le ciel était sombre et couvert; d'épais brouillards, s'élevant de la Seine, rampaient lourdement sur la grande ville; et, quoiqu'il ne fût guère que quatre heures de l'après-midi, la nuit approchait déjà.
En ce moment une jeune et jolie fille qui semblait épuisée de fatigue arrivait à Paris par la barrière du Konle.
Cette jeune fille pouvait avoir tout au plus seize ans, et elle portait un costume qui, quoique très-srmple, attirait en raison de son originalité la curiosité des badauds.
Ce costume consistait en une robe de laine à corsage brun et à jupe un peu courte rayée de blanc et de noir, laissant voir la naissance d'un jambe très-fine chaussée d'un bas bleu, et un pied charmant, malgré les gros souhers qui en exagéraient les proportions.
Un grand bonnet normand et un fichu d'indienne à fleurs complétaient la toilette de la jeune fille, laquelle tenait sur son épaule gauche, au bout d'un petit bâton de coudrier, un paquet peu volumineux enveloppé dans un mouchoir à carreaux.
Cette jolie enfant était Pivoine.
La plupart de nos lecteurs la connaissent de longue date, du moins nous avons la présomption de le croire; cependant nous devons ici (pour ceux qui n'ont point lu ou pour ceux qui ont oublié Les chevaLifrs du Lansquenet) rappeler en quelques lignes quel avait été le passé de notre héroïne, et pourquoi nous la voyons ainsi arriver à Paris , toute seule, à pied, et les yeux rougis par les larmes, h la fin d'une froide journée d'hiver.
Pivoine, gracieuse fleur des champs de Normandie, Pivoine, dont la charmante image avait passé trop vite parmi les sombres profils des personnages du livre que nous rappelions tout, à Theure, était fille unique du principal régisseur du vicomte Jules de Nodêsmes.
Naïve mais coquette enfant, elle avait pour la première fois senti battre son cœur à l'endroit du jeune vicomte, qui, tout aussi candide et plus timide quelle, lui parlait d'amour sous les splendides ombrages du parc de Nodêsmes, mais n'osait point, chaste jeune homme, lui baiser même le bout des doigts!
Le départ de Jules pour Paris, en compagnie de George d'Entragues, le chef de la ténébreuse association des Chevaliers du Lansquenet, avait brisé dans sa fleur cette passion naissante.
Quelques mois plus tard Jules était revenu, mais cette fois il n'était plus seul. Il amenait avec lui Daxidë, la courtisane duchesse, et il ne songeait guère aux yeux*si doux de son humble vassale.
Par malheur, en même temps que le vicomte, George d'Entragues, lui aussi, revenait à Nodêsmes. Il eut une fantaisie pour Pivoine, et devint son amant.
Étrange mystère du cœur des jeunes filles.
Cet homme qui dès la première heure avait obtenu, presque par la violence, ce qu'elle eût refusé longtemps à la passion candide de Nodêsmes, fut pour elle, peut-être à cause de cela, le type suprême de la force unie à la beauté.
Elle laimait avec idolâtrie, avec respect, et aussi avec terreur.
Elle avait deviné cette nature énergique que rien n'arrêtait, que rien ne faisait plier.
Un sourire de George lui semblait une faveur inespérée, et quand le regard de son amant se faisait sombre, quand son front semblait rôveur, une tristesse immense et jalouse s'emparait de la jeune fille, car elle sentait que dans la vie du comte d'Eiitragues, elle, la pauvre Pivoine, n'élait rien, ne pouvait rien être.
Or, George n'était venu en Normandie que pour enlever mademoiselle de Clioisy au ci-devant comte de FI y, devenu prince de Fah kemberg, avec lequel M. de Ghoisy le père voulait la marier.
Un bt au soir Pivoine fit écrouler en le touchant l'édifice des audacieux projels de George.
Tout était préparé, la chaise de poste attendait tout attelée, et, cette même nuit, lecomledevait entraîner Esther de Ghoisy et partir avec elle pour Paris.
Le hasard voulut que Pivoine se trouvât dans le vestibule formant serre chaude, au moment où le dictateur des Chevaliers du Lansquenet rentrait au pavillon du parc, pavillon que Jules de Nodèsmes avait mis h sa disposition.
Souvent Pivoine allait passer de longues heures dans cette pièce, où, appuyée au rebord d'une caisse d'oranger, elle laissait aller son âme à quelque douce rêverie d'amour et de bonheur.
Ce jour-là elle éprouvait cette disposition d'esprit sombre et mélancolique, qui, quoi qu'on en dise, est l'avant-coureur de quelque événement funeste.
Une lampe mobile fixée contre la muraille ne répandait dans la serre qu'une lurur faible et indécise.
George en rentrant ne vit point Pivoine, masquée comme elle l'était par une double haie de grenadiers et de lauriers roses.
La jeune fille allait lui parler quand elle l'entendit
52 PivoiNc.
pousser le double verrou de la première porte- Celte circonstance létonna, et, le cœur agitéd'une émotion instinctive, elle garda le silence et elle attendit.
M. d'Entragues monta dans sa chambre. Au bout de peu d'instants Pivoine le vit revenir, enveloppé de son paletot et son chapeau sur la tête.
Au lieu de rentrer dans le parc par l'issue ordinaire, George ouvrit la porte dérobée qui donnait sur la campagne, et sortit.
Dominée par un pressentiment jaloux, Pivoine rouvrit derrière lui la porte qu'il avait mal fermée et se mit h le suivre.
Grâce à l'obscurité profonde et aux difficultés du terrain, George marchait lentement; aussi n'eut-elle pas de peine, d'abord, à mesurer ses pas sur les pas de son amant.
Mais la route était longue. George marchait toujours, et peu à peu la pauvre petite sentait son pied devenir plus lourd.
Tantôt elle heurtait un caillou, tantôt elle froissait quelques amas de feuilles sèches.
George entendait ce bruit, s'arrêtait brusquement et prêtait l'oreille.
Il cherchait alors d'un regard inquiet à percer l'épais-seur des ténèbres.
Mais dans ces moments Pivoine s'arrêtait haletante, tout se faisait soudainement silencieux, et les ténèbres restaient insondables.
D'Entragues croyait s'être trompé et poursuivait sa route.
Plus d'une fois encore de semblables bruits vinrent agiter le cœur du nocturne aventurier, sans qu'il lui fût possible d'en découvrir la cause.
PIVOINK. 53
Une vague inquiétude s'empara de son esprit et il se mit h marcher plus vite.
Enfin une faible lueur se dessina à quelque distance.
Cette lumière brillait h Tune des fenêtres du château de Ghoisy.
George touchait au but.
Il était temps. Pivoine ne marchait plus qu'avec peine, et déjà une assez grande distance la séparait de M. d'Enlragues.
George ouvrit la petite porte du jardin avec la clé qu'il avait achetée d un domestique infidèle, et il entra.
Quand à son tour Pivoine arriva près de cette même porte, d'Entragues avait disparu dans l'obscurité. La jeune fille, désespérant de pouvoir le rejoindre dans des lieux inconnus, épouvantée d'aillrurs par la pensée de braver seule les ténèbres de cet endroit qui n'était plus la campagne, s'adossa k la muraille, car ses jambes fléchissaient, et résolut d'attendre là son retour.
Au bout d'un quart d'heure à peine le comte d'Enlragues, soutenant à son bras Esiher pâle et tremblante, franchit la petite porte avec elle.
Une crainte vague fit tressailhr soudain mademoiselle de Choisy dont la main pesa plus fort sur le bras de son guide.
— Venez, Esther, lui dit George, venez et ne tremblez point ainsi, je vous aime, vous le savez! Je vous aime, je vous respecte, et toute ma vie est h vous!
Mais il n'avait point achevé cette phrase, quand
b'i PIVOiiNE.
une femme surgit devant lui dans les ténèbres en criant :
— Menteur! menteur!
— Que veut dire ceci? murmura M. d'Entragues, foudroyé par ce nouvel obstacle.
•— Oh! qui que vous soyez, continua l'apparition menaçante, en s adressant à Esther, oh! qui que vous soyez, n'écoutez pas cet homme! ne le croyez pas! ne le suivez pas! Il vous tromperait comme il m'a trompée, car il vous jure qu'il vous aime, et il est mon amant!... oui, mon amant!... l'amant de Pivoine!
Et Pivoine, car c'était elle, enlaçant George de ses deux bras, lui dit d'une voix suppliante, en passant sans transition de la fureur à la prière :
— Tu m'appartiens... tu es à moi... je t'aime, George... mon George... je t'aime... lu ne vas pas me quiiter... ni m'abandonner... n'est-ce pas?...
Mais déjà M. d'Entragues avait pris un parti.
11 repoussa la pauvre enfant avec une telle violence, qu'elle alla tomber presque sans connaissance à quelques pas de lui, et il s'écria :
— Gel te fille est folle, Esther ! elle est folle, je vous le jure, car moi je ne la connais pas!
Mais Esther n'était plus là pour entendre ces mots; dès le début de la courte scène que nous avons racontée, elle s'était enfuie, saisie de terreur et d'indignation, dans les profondeurs du jardin.
D'Entragues se mit à sa poursuite sans parvenir à la rejoindre.
Lorsque, furieux et désespéré, il revint auprès de la petite porte, Pivoine avait disparu.
On ne la revit au château de Nodêsmes, ni cette nuit-là, ni le lendenrain.
On n'enlendit plus parler d'elle dans le pays.
Vainement son père désespéré, vainement le vicomte lui-même firent toutes les démarches nécessaires pour jeter quoique lumière sur cette inconcevable disparition.
Tout fut inutile, et le bruit courut, se répandit, s accrédita, et finit par devenir généralement accepté, que la pauvre Pivoine avait péri dans quelque étang.
Combien de vérités, soi-disant historiques n'ont point de bases plus solides!
L'arrivée.
Voici les faits.
Pivoine s'était relevée, h moitié folle et le cœur brise comme le corps, elle s'était mise à fuir avec l'unique pensée de s'éloigner du lieu où se trouvait iM. d'Entragues, et se disant que s'il la retrouvait après ce qui venait de se passer, il la tuerait pour se venger.
A cette frayeur qui l'exaltait jusqu'à la démence so joignit la crainte de son père. Il lui sembla que si elle reparaissait devant lui il lirait sur son front sa honto et son malheur, il la chasserait et la maudirait.
Elle résolut donc de s'éloigner pour toujours.
Soutenue dans sa course rapide par cette force nerveuse qui ne manque jamais au^c femmes dans toutes les occasions suprêmes, elle avait franchi avec une incompréhensible vitesse l'espace qui séparait le château de Choisy de celui de Nodêsmes.
Elle rentra dans le pavillon; puis dans le parc, et se
glissa furtivement dans la maisonnette que son père occupait seul à quelques centaines de pas des bâtiments de service.
Elle entra pour la dernière fois dans sa chambre de jeune fille, elle ouvrit les deux battants de sa grande armoire de noyer, enveloppa à la hâte dans un mouchoir d'indienne quelques effets d'habillement qui lui tombèrent les premiers sous la main, elle mit à son cou la croix d'or qui lui venait de sa mère, enfin elle prit une petite bourse contenant les pièces de vingt sous toutes neuves que son père lui donnait dans certaines circonstances solennelles, comme au premier de l'an et au jour de sa fête. Ce pécule formait une somme totale d'environ dix-huil francs!
Ces courts préliminaires achevés, elle pénétra dans la chambre de son père, qui, parti le soir pour Granville, ne devait revenir que bien avant dans la nuit; elle s'agenouilla devant le vieux fauteuil où il avait l'iiabitude de s'asseoir, elle mit sur le chevet de son lit le baiser d'un éternel adieu, puis, baignée de larmes muettes, éclatant en sanglots étouffés, elle sortit de la maison et du parc, et suivant la grande avenue dans toute sa longueur, ellti atteignit la route de Paris.
Car c'était à Paris que Pivoine voulait aller.
Et si notre lecteur se demande quel était le but de la jeune fille en choisissant cette dernière ville pour son lieu de refuge, nous répondrons qu'elle n'en avait aucun.
Que comptait-elle faire à Paris?
Elle n'y songeait point.
Comment pensait-elle y vivre?
Elle n'en savait rien, et ne s'en préoccupait pas.
Seulement, décidée comme elle l'était à fuir pour
toujours son père et son pays, il y avait dans ce mot magique : Paris, quelque chose qui l'attirait à son insu.
Nous pouvons d'ailleurs prendre sur nous d'affirmer que, quoique Pivoine ne fût point innocente*, l'idée qu'une jolie fille pouvait à Paris vivre de sa beauté, ne s'était pas un instant présentée à son imagination.
Nous n'avons nullement le projet de raconter avec grands détails les petits incidents du long voyage de la pauvre enfant.
Elle marchait tout le jour, s'asseyant sur un banc au bord delagranderoutequand la fatigue la contraignait de s'arrêter.
Elle vivait de peu. Du pain bis et de l'eau claire, voilà tout.
Le soir elle s'arrêtait dans quelque auberge de village et prenait la plus humble chambre.
Ce frugal régime explique comment elle vint a bout de faire face à toutes ses dépenses avec les dix-huit francs qu'elle avait emportés.
Cependant, au moment où nous venons de la retrouver atteignant la barrière du Roule après plus de quinze jours de marche, ses forces étaient épuisées comme son argent, et il n'y avait plus qu'une pièce de dix sous au fond de sa pauvre petite bourse vide.
Un peu ranimée par la certitude qu'elle touchait au but. Pivoine franchit assez lestement la grille flanquée de ses deux lourds pavillons, types disgracieux et inélégants de toutes les barrières de Paris.
Elle allait droit devant elle, portant comme nous
l'avons dit, 8on pelit paquet sur son épaule au bout d'un bâton.
Un commis de l'octroi trouva suspect de la voir passer si vite, il crut à l'introduction clandestine de quelque denrée de contrebande et il cria :
— Ohé! la fille! venez donc un peu par ici!
Pivoine, ne supposant pas que ces paroles s'adressassent a elle, continua sa roule sans se retourner.
— Ohé! répéta le commis! ohé! la Normande! Pivoine revint sur ses pas et demanda :
— Est-ce que c'est a moi que vous parlez, monsieur?
Et elle accompagna ces mots d'une petite révérence.
— Oui, ma jolie fille, c'est à vous, répondit le douanier.
— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur?
— Qu'est-ce que c'est que ça?
Et le commis toucha du bout du doigt le modeste bagage de la jeune fille.
— C'est mon paquet, monsieur.
— Je vois bien, mais qu'est-ce qu'il y a dedans?
— Deux chemises, une robe, un jupon, quatre mouchoirs et deux paires de bas.
— Vous le dites, répliqua le préposé, défiant par état, mais il faut voir.
Pivoine dénoua le mouchoir d'indienne qui enveloppait son humble garde-robe, et le comn^is put constater l'exactitude de la déclaration qui venait de lui être faite.
— Est-ce que vous venez de loin comme ça, ma jolie fille? demanda-t-il après avoir poliment renoué
le petit paquet et l'avoir remis au bout du bâton do Pivoine.
— Oh! dame, oui, monsieur...
— Et d'où cela?
— De Nodêsmes, monsieur.
— Nodêsmes! connais pas! où est-ce ce pays-là?
— C'est près de Granville , monsieur, en Normandie.
— Et vous avez fait tout le chemin a pied?
— Dame! oui!
— Et où allez-vous?
— Ici, monsieur, à Paris.
— Et vous y venez pour la première fois?
— Dame! oui!
— Mais vous retrouvorcz-vous b'cn?
— Dame! je ne sais pas.
— Où demeurent les personnes chez qui vous allez ?
— Je ne vais chez personne, monsieur.
— Au moins vous êtes recommandée à quelqu'un?
— Dame! non.
— lAlais vous avez de l'argent, j'espère?
— Dix sous, monsieur!
— Ah! je comprends! fit en riant le commis qui était un jeune homme, vous venez chercher fortune a Paris? vous avez d'assez beaux yeux, ma jolie fille, pour la rencontrer et pour lattraperl allons! bonne chance!
= — Merci, monsieur, dit Pivoine.
Un vieil employé, k cheveux blancs et à figure morose, qui avait entendu la fin de cette conversation, intervint alors et dit d'un ton brutal :
— Elle vient chorcher fortune à Paris! c'est-a-dire
60 PIVOI.NE.
vendre de l'amour et mendier de lor! et tu lui souhaites bonne chance! La chance quelle aura, la fortune quelle attrapera, c'est la honte! la misère! le désespoir et l'hôpital! Dieu est juste, et toutes les gueuses ne peuvent pas voler le pain, qui manque à tant d'honnêtes gens!
Le jeune commis se mit a rire de cette tirade farouche, et Pivoine effrayée hâta le pas.
C'est sous le poids de cette prédiction sinistre qu'elle fit son entrée dans Paris.
La jeune fille descendit le faubourg du Roule dans toute sa longueur sans éprouver de trop grands étonnements.
Mais lorsque après avoir suivi, sans savoir où elle allait, la rue du faubourg Saint Honoré, elle déboucha tout à coup dans la rue Royale, ayant à sa droite la place de la Concorde, à sa gauche la Madeleine, devant elle la rue Saint-Honoré; quand elle vit de toutes pr.rts étinceler des milliers de lumières, car la nuit était venue et le gaz s'allumait; quand elle aperçut l'interminable succession de voitures rapides qui, sillonnant chaque rue, se croisaient et se dépassaient, portant comme deux étoiles leurs lanternes rouges ou bleues, et l'incessante procession des allants et des venants, et tout ce mouvement enfin, tout ce tumulte et tout ce fracas, elle sentit la stupeur et l'épouvantfd la gagner; la tête lui tourna, elle se jeta brusquement à droite du côté delà place Louis XV qui lui paraissait moins bruyante et moins illuminée,et qu'elle traversa dans toute sa largeur.
Arrivée à la hauteur du pont de la Concorde, elle prit à gauche et suivit ce quai presque désert qui longe le jardin des Tuileries et aboutit au pont Royal.
Puis, de détours en détours et toujours marchant au hasard, elle arriva sur la place du Quai-aux-Fleurs près du palais de Justice, et complètement épuisée par la fatigue, elle se laissa tomber plutôt qu elle ne s'assit sur la margelle de la fontaine qui fait lornement de cette étroite promenade.
L'obscurité et la solitude étaien\ presque complètes sous les arbres dépouillés qui végètent plutôt qu'ils ne vivent au milieu des dalles du Marché-aux-Fleurs; d'un côte, le palais de Justice élevait ses masses sombres; en avant, la rivière roulait ses flots noirs et rapides, réfléchissant comme de longues traînées de feu les lumières du quai de Gèvres; en arrière se dressaient de grands bâtiments sur la façade desquels les fenêtres du Prado se dessinaient étincelantes, car c'était un soir de bal.
Assise, comme nous l'avons dit, dans l'ombre au bord de la fontaine. Pivoine, pour la première fois depuis son départ, comprit combien son isolement était complet, combien sa position était terrible.
Mais il était trop tard pour reculer. Ce qui était fait, était irrévocable, et la pauvre enfant se trouvait pour jamais jetée, sans protection et sans appui, dans l'abîme de Paris.
Pendant quelques instants un désespoir amer s'empara de son cœur. Elle se tordit les mains en pleurant et maudit le jour où elle était née.
Cette crise fut courte.
Dans une jeune ûme, dans une nature presque vierge, la confiance est vivace, parce que les désillusions n'ont point été fréquentes. Pivoine essuya ses veux et se dit :
— Dieu est boni il aura pitié de moi. 11 me tendra la main et me secourra!
Cependant une heure s'était écoulée, et la jeune fille avait faim»
Tout en cheminant dans les rues elle avait bien remarqué de riches magasins remplis de comestibles de toutes sortes, et des restaurants inondés de lumière, éblouissants d'argenterie et de cristaux, mais elle comprenait que pour acheter ces beaux fruits, ces pâtés rebondis aux croûtes ciselées et dorées, ces friandises de cent espèces dont elle ne savait même point le nom, ou pour s'asseoir à ces tables somptueuses il fallait beaucoup d'argent...
Or Pivoine avait dix sous!
Son appétit allait grandissant.
Heureusement elle aperçut à l'angle du Pont au Change une marchande ambulante qui portait sur un éveniaire une collection de ces pâtisseries vulgaires dans lesquelles il y a de tout, excepté de la farine pure et des fruits sains, et que le gamin de Paris chérit tout particulièrement sous lesdénominationsde : Chaussons aux ponunes, Chaussons aux pruneaux, etc...'
Pivoine fit emplette de deux gâteaux pour quatre sous, et revenant s'asseoir sur son banc elle commença son triste repas.
Bien triste en effet, car le beurre rance et la pâte nauséabonde et moisie soulevaient à chaque bouchéo le cœur de la pauvre enfant.
Mais elle avait faim et elle mangea.
Un marchand de coco passait sur le quai en agitant ses clochettes.
Moyennant un sou, Pivoine fut initiée aux délices de ce breuvage détestable, mais innocent, qui con-
PIVOLNE. 63
siste en une infusion d'un peu de boisde réglisse dans beaucoup d'eau de Seine.
Et Dieu sait si en ce moment elle regretta l'eau pure de ses fontaines.
Mais, nous le répétons, il était trop tard.
Dix heures venaient de sonner k l'horloge du palais de Justice.
Une animation extraordinaire commençait à régner sur la place.
Des fiacres remplis de monde passaient d'instant en instant, et de ces fiacres partaient des cris bizarres, des exclamations bruyantes.
A travers les troncs noirs des maigres platanes, Pivoine, croyant rêver, apercevait une processoin fantastique d'hommes et de femmes singulièrement vêtus, "hantant et gesticulant.
Les uns portaient des pantalons de velours noir à bandes rouges, constellées de boutons brillants.
Les autres, la figure blanchie avec de la farine, étaient habillés de larges sacs, faits en calicot blanc ou en toile h matelas.
Ceux-ci avaient des plumets rouges d'une hauteur invraisemblable.
Ceux-là portaient un tuyau de poêle en guise de coiffure.
Il y avait des femmes vêtues en hommes.
11 y avait des hommes habillés en femmes.
Et tous vociféraient joyeusement et à qui mieux mieux. Seulement les mots qui parvenaient jusqu'à Pivoine n'offraient aucun sens pour son oreille et pour son esprit.
— Ohé! les Titis! les cbicards et les balochards! ohé!
— Ohé! les flambards!
— Ohé! les débardeurs! les soiffeurs! les noceurs!
— Ohé! les pierrots! lespierrettes! Ohé! lesmulïles!
— Ohé! les enfants du carnaval, du festival et du bacchanal! Ohé!
Voilà ce que la jeune fille entendait et ne comprenait point.
Nous le répétons, il y avait tout simplement au Prado grande fête de nuit et bal masqué.
Lia Première Aluît»
Minuit sonna.
La circulation des voitures avait à peu près cessé; les quais et la place du palais de Justice devenaient de plus en plus déserts.
On entendait seulement ces lointaines rumeurs qui s'élèvent, semblables au bourdonnement d'une ruche, des centres populeux de Paris, et par moments, à travers les fenêtres du Prado, s'échappaient les accords affaiblis de quelque polka torrentueuse, ou de quelque infernal galop.
Le froid devenait vif. Pivoine grelottait sous ses vêtements légers.
Elle sentait bien qu elle ne pouvait point passer en cet endroit le reste de la nuit, sous peine d'être morte le lendemain matin; mais que faire? que devenir? oii aller? Voilà ce qu'elle ne savait pas.
Pivoine ignorait qu'il existe dans Paris certains bouges immondes, où moyennant deux sous on peut aller dormir, pêle-môle avec l'écume des gens sans aveu, des filous et des vagaborids de la grande cité; elle n'eût point osé d'ailleurs frapper à la porte d'un de ces asiles.
Elle se leva, elle reprit son petit paquet, se rapprocha du quai, et, à demi cachée par un arbre contre lequel elle s'appuya, elle attendit.
— Il doit y avoir dans Paris, se disait-elle, quelque lieu de refuge dans lequel je serai reçue pour une nuit; je m'adresserai au premier passant et il me dira où je dois aller.
Mais personne ne venait, et la jeune fille dont les dents claquaient et dont les yeux se voilaient de larmes, revoyait par l'imagination, et la maisonnette do son père, et sa petite chambre si chaude, et son lit aux rideaux blancs.
Les damnés, quand ils révent le paradis, ne doivent point souffrir davantage en enfer.
Enfin Pivoine entendit un bruit de pas et fit un mouvement pour marcher à la rencontre de l'arrivant. C'était un homme du peuple à la fii^ure ignoble, aux vêtements déchirés, et dont les allures saccadées et inégales témoignaient d'une ivresse à peu près complète.
Pivoine recula avec effroi.
Quelques soldats vinrent ensuite, accompagnés de filles qu'ils embrassaient bruyamment en chantant des refrains obscènes.
L'enfant se cacha de nouveau.
Tout d'un coup la pauvre fille eut un moment d'espoir.
Un monsieur d'un certain â^e, décemment velu et
GG PIVOliNE.
pourvu d'une figure honnête, venait de son côté en suivant le milieu de la chaussée, en regardant à chaque pas, à droite, à gauche et derrière lui, et en frappant le pavé du bout de sa grosse canne pour épouvanter des malfaiteurs imaginaires.
Pivoine quitta son arbre et tremblante fit quelques pas.
Le bourgeois crut à une attaque, s'arrêta inquiet, et se mit en défense avec son gourdin.
Cependant, voyant qu'il n'avait affaire qu'à une femme, il sembla se rassurer quelque peu.
— Monsieur... murmura la jeune fille.
Qu'y a-t-il? qu'est-ce que vous voulez?
Ces deux interrogations furent prononcées d'une voix menaçante.
— Monsieur... répéta Pivoine, je suis arrivée à Paris... aujourd'hui... Je n'y connais personne...
— Passez votre chemin! interrompit le bourgeois. Je n'ai pas de monnaie.
Et il fit un mouvement pour s'éloigner.
— Mais, monsieur, reprit lenfant en posant sa main sur le bras de son interlocuteur pour le retenir, je ne vous demande pas l'aumône! dites-moi seulement, au nom du ciel, où je puis coucher cette nuit! ..
Le bourgeois, épicier marié et pudibond, se méprit complètement au sens de cette interrogation suppliante.
Jl repoussa brutalement la jeune fille et s'écria :
— Où vous pourrez coucher, coureuse?... ça ne sera point chez moi à coup sûr! allez chercher vos chalands plus loin, et ne me touchez pas!
Puis il continua son chemin; laissant Pivoine seule et désespérée.
l'IVOlNE. 07
La jeune fille naltendait plus rien, elle se sentait perdue, romplélemont, irrévocablemenl!
11 fallait à seize ans, au milieu do Paris, mourir d'une mort douloureuse et inévitable, sentir le froid engourdir peu à peu chacun de ses membres et glacer le sang dans ses veines.
C'était affreux!
Pivoine se dit qu'il valait mieux en finir tout de suite; elle acheva de traverser la chaussée, gagna le pont au Change, s'accouda au parapet et regarda la Seine qui coulait au-dessous d'elle.
La vue de ces flots noirs bruissant contre les arches lui donna le vertige; elle eut peur, le cœur lui manqua, elle s'affaissa sur elle-même et se mit à sangloter amèrement.
Or, au moment môme où Pivoine cessait de compter sur la Providence, la Providence venait à son secours.
Un nouveau personnage montait le pont au Change en fredonnant un couplet d'opéra comique.
C'était un grand jeune homme, le cigare a la bouche et les mains dans ses poches; il était coiffé d'un petit chapeau de marin illustré d'une multitude de rubans de toutes les couleurs.
Sur un costume de débardeur il portait un paletot brun, et sa longue écharpe rouge à franches d'or lui tombait jusque sur les talons.
Sa fi.^ure, jolie mais fatiguée, avait une expression de bonhomie spirituelle; ses cheveux naturellement bouclés étaient noirs et abondants, ainsi que ses moustaches retroussées d'une façon gaillarde.
Il s'approcha de Pivoine et h la vue du bonnet normand de la jeune fille il s'écria :
— Tiens! une femme déguisée!
Puis il ajouta :
— Qu est-ce que lu fais donc là, ma chérie? est-ce que t'es pocharde par hasard?
La jeune fille releva la tête et laissa voir son visage inondé de larmes,
— Elle pleure, poursuivit le jeune homme étonné, quelle bêtise! Tu viens du bal et tu pleures! Voyons, ma fille, est-ce que c'est le Champagne qui te fait cet effet-là? (On en a vu des exemples') ou bien est-ce que tu as du chagrin? Ton amant t'a peut-être fait des traits! dame, ça se peut et c'est triste, je ne dis pas! mais il ne faut point se désoler pour ça] A quoi ça sert-il?
— IVIonsieur... murmura Pivoine, ayez pitié de moi!
— Mais sapristi... je ne demande pas mieux!... d'abord relève-toi, et puis tu me raconteras ton affaire... Je vois ça d'ici, en rentrant du bal avec ton amant vous avez eu des mots, et il t'a flanquée à la porte! c'est pas gentil!
Tout en parlant le jeune homme avait pris la main de Pivoine pour lui aider à se relever, car elle était accroupie sur le pavé.
— Comme tu as froid! continua-t-il; mais tu es glacée, pauvre fille! il y a donc bien longtemps que tu es dehors?...
— Oh! oui... bien longtemps... depuis avant la nuit, j'attends... là.
Et du geste Pivoine désigna la place du Marchéaux-Fleurs.
— Allons donc! tu veux rire!!!
Pivoine ne répondit pas; elle ne pouvait plus ni parler, ni se soutenir.
fiG jeune homme s'aperçut de cette complète défaillance, et, ne sachant encore k quoi Tattribuer, il prit Pivoine dans ses bras pour la porter jusque sous la clarté d'un bec de gaz.
— Nom d'une pipe! s'écria-t-il alors, comme elle est jolie, mais comme elle est pâle!
Puis, apercevant le petit paquet que la jeune fillo n'avait point lâché, et regardant mieux son costume, il ajouta :
— Décidément elle n'est pas déguisée; c'est une Normande au naturel, qui arrive, par le coche, de la patrie du cidre! Pourquoi diable pleurait-elle donc comme ça tout à l'heure? c'est peut-être tout bonnement le froid; dans tous les cas, malgré ses yeux rouges et ses joues blanches, elle est bigrement jolie!!!
En ce moment Pivoine sortit à demi de l'état d'anéantissement profond dans lequel elle était plongée, mais elle ne reprit guère que le sentiment de la souffrance physique; son intelligence engourdie comme ses membres ne lui permettait point de se rendre nettement compte de ce qui se passait auprès d'elle.
— J'ai bien froid... diL-elle d'une voix a peine distincte...
Le jeune homme ôta le paletot qui recouvrait sca costume et le posa sur les épaules de Pivoine.
La jeune fille se blottit instinctivement dans les plis de ce vêtement chaud.
— Voulez-vous venir chez moi? lui demanda son compagnon.
— Oui, murmura-t-elle.
— Pourrez-vous marcher?
— Je tâcherai.
PlVOh^E. T. I. ï>
70 PiVOINK.
— D'ailleurs c'est tout près. Allons! en route! appuyez-vous sur mon bras, et ferme! Quand je vous ai rencontrée, ma fille, j'allais un peu flâner au bal de l'Opéra en sortant du Prado! Mais bah! j'ai joué k qui perd gagne!
Pivoine, soutenue par le jeune homme, essaya quelques pas chancelants qui s'affermirent peu à peu, à mesure que le mouvement rappelait la circulation du sang dans ses membres roidis, et, au bout de dix minutes de marche, tous deux s'arrêtèrent devant un petit hôtel garni de la rue de la Harpe: l'hôtel de Germanie.
Le débardeur sonna vigoureusement et la porte s'ouvrit aussitôt.
— Nous voici rendus à domicile, franc de port! Entrez, ma fille, dit-il en introduisant Pivoine dans une allée étroite et sombre, au bout de laquelle brillait une faible lueur derrière les vitres d'une sorte de loge baptisée du nom pompeux de Bureau.
— Qui va la? grogna dans cette loge une voix ensommeillée.
— Moi, le n*» 6, répondit le débardeur; allumez ma bougie, Antoine, et vite, j'amène du sexe.
— Voila, nVsieu Virgile, voilà.
On entendit le crépitement d'une allumette chimique frottée contre le mur, et un garçon presque en chemise, coiffé d'un majestueux bonnet de coton blanc, apparut sur le seuil du bureau et tendit au nouveau venu une bougie et une clé, tout en observant à la dérobée Pivoine qui s'appuyait à la rampe.
— Prenez mon bras, dit le jeune homme, et montons, ça n'est pas haut.
En effet, le ij° 6 était au deuxième étage.
PIVOINE. 7l
— Asseyez-vous, ma fillo, ajouta le débardeur en poussant un fauteuil à côté de la cheminée, je vais faire du feu.
Il y avait dans le foyer un amas de bûches et de petit bois, fort arlistement disposé; une feuille de papier et une étincelle suffirent pour en faire jaillir une flamme pétillante et joyeuse.
Cette flamme, jointe à la clarté des deux bougies de la cheminée que le débardeur alluma, éclairèrent brillamment la chambre dans laquelle ils se trouvaient, chambre que Pivoine parcourut d'un regard a la fois étonné et inquiet.
G était une pièce de moyenne grandeur, semblable à loui? les logis d'étudiants, dans les plus modestes hôtels du quartier latin.
Le papier gris à rosaces qui recouvrait les murs était devenu d'un jaune sombre.
Le lit en acajou, à bateau, s'entourait de draperies de calicot blanc à bordures rouges, pareilles aux rideaux des fenêtres.
Il n'y avait point de parquet, mais bien un carreau rouge, ciré et luisant.
Dans un des angles de la chambre une commode.
En face un sofa recouvert en vieux velours d'Ulrecht, jadis rouge, avec deux fauteuils assortis.
Un petit bureau à côté de la cheminée, une table ronde au milieu de la chambre et deux chaises de paille : voilà pour le mobilier.
C'était, on le voit, plus que mesquin; mais certains détails venaient donner de la physionomie, si nous pouvons ainsi parler, k cette triste pièce.
Ainsi les murs étaient ornés d'un certain nombre de
lithographies de Gavarni, des plus lestes, mais des mieux choisies.
De chaque côté de l'ignoble pendule de palissandre a colonnes, il y avait de jolies statuettes de Pradier, représentant de jeunes femmes simplement vêtues de leur chasteté.
Auprès de ces statuettes, plusieurs bouteilles de formes diverses promettaient des échantillons de liqueurs de tous les pays, car on lisait sur leurs étiquettes : Rhum de la Jamaïque, Eau-de-vie de Dantzig, Curaçaode Hollande, Anisette de Bordeaux, etc.
Une douzaine de verres, grands ei. moyens, les uns intacts, les autres notablement ébréchés, escortaient ces flacons.
De petits tas de cendre, résidus des cigares et des pipes, s'amoncelaient par places sur le marbre de la cheminée et sur celui de la table ronde.
Le bureau supportait quelques livres parmi lesquels on remarquait un exemplaire des Codes français, reconnaissable à sa tranche bigarrée.
Les autres étaient les romans alors eu vogue : les RJystèresde Londres, et le Château des Pyrénées.
Enfin, pour ne rien oublier, une panoplie d'un genre nouveau se composait de deux fleurets avec les masques et les gantelets, d'une queue de billard richement incrustée, d'une rame de canotier parisien et d'une longue pipe algérienne.
Le pluscomplet désordre régnait dans toute la chambre.
Des vêtements épars traînaient à droite et b gauche.
Il y avait des bottes sur les chaises, des pantoufles sur le lit, et une robe de chambre par terre.
Lia première naît.
Cependant Pivoine demeurait immobile et muette, étendue dans le fauteuil que Virgile avait approché de la cheminée; elle était engourdie d'esprit comme de corps et d'ailleurs absorbée tout entière par la sensation d'une douce chaleur dissipant peu à peu le froid cuisant qui, depuis tant d'heures, la pénétrait jusqu'à la moelle des os.
Virgile avait remplacé sa veste de débardeur par la vieille robe de chambre de flanelle à carreaux, et venait de poser sur sa têie un fez algérien de laine rouge, à houppe bleue et à gland d'or.
II s'assit en face de Pivoine.
Le sang remontani avec violence au visage de la jeune fille doublait les fraîches couleurs de ses joues et donnait à ses yeux un éclat singulier.
— Sapristi! pensa l'étudiant, celte petite est beaucoup plus jolie qnela mère des Amours! ParCupidon, je suis un heureux coquin!
Il garda le silence pendant quelques secondes, absorbé par des réflexions fort anacréontiques; puis, une idée subite lui traversant Tesprit, il s'écria vivement :
— Mamzelle...
Pivoine le regarda sans répondre.
— Vous devez avoir faim, poursuivit Virgile, voulez-vous souper?
— Oui, répondit machinalement la jeune fille.
— Bravo! fit l'étudiant.
Et il mit en branlô un vieux galon fané qui servait de cordon de sonnette.
Au bout de cinq minutes, le garçon de l'hôtel apparut, frottant de ses deux poings ses yeux gros de sommeil.
— Antoine... dit le jeune homme.
— M'sieu Virgile... répondit le domestique.
— Je veux souper.
— Ah!
— Qu'est-ce qu'il y a dans la maison?
— Ma foi! il n'y a rien.
— Comment! rien! Ça n'est pas possible!
— Si, m'sieu... excepté un demi-poulet froid et un jambonneau.
— Et tu appelles ça rien! imbécile! monte le poulet et le jambon, ça me suffira.
— Oui; mais c'est que madame a dit qu'on les lui garde pour son déjeuner de demain matin.
— Je m'en fiche pas mal! madame enverra chercher autre chose, ou ne déjeunera pas, à son choix; moi, j'ai faim et je veux souper; ainsi monte les comestibles.
— J'y vas.
— A propos, Antoine, écoute.
— M'sieu...
— Il me faut du Champagne.
— Oh! oh! fit le garçon avec un rire niais.
— Qu'est-ce que tu as donc à rire! ne me romprends-tu pas?
— Si fait! m'sieu veut du Champagne, mais ça ne se peut pas.
— Pourquoi donc?
pivoiNi;. 75
— Parce que mailaine iadéfemlii; m'sieu sait bien que la dernière fois que son papa est venu à Paris et qu'il a payé la note ci madame, il sa mis on colère parce qu'il y avait du Champagne dessus; il a dit que c'était la pordilion des jeunes gens, et quil ne payerait dIus si l'on en fournissait encore à m'sieu.
— Il y a du vrai dans ce que tu dis là; msis fais bien aliention à ceci, Antoine. . L'immortel Molière nous l'apprend par la bouche du grand Tartufe :
Il est avec le ciel des accommodements!
— Ça se peut bien, m'sieu!
— Voici où j'en veux venir... Combien coûte le vin d'Argenteuil que madame vend à ses locataires sous le pseudonyme de Mdcon vîeuxf
— Vingt sous la bouteille.
— Et le Champagne?
— Cinq francs.
— Monte-moi donc une fiole de Champagne et fais mettre sur ma note cinq bouteilles d'Argenteuil; voilà comme ça se joue!
— Tiens! tiens! tiens! fit le domestique ébahi de ce dénoûment inattendu et de la façon victorieuse dont Virgile tranchait le nœud gordien.
— As-tu compris?
— Oh! pour ça, oui.
— Eh bien alors, marche!
— J'y vas, m'sieu.
En effet, Antoine descendit lourdement, et l'étudiant se hâta de débarrasser la table ronde qu'il approcha du feu.
Pivoine, toujours plongée dans une lourde somno-
76 PIVOINK.
lence, avait assisté au précédent entretien sans l'écouter ou sans en deviner le sens.
Le domestique reparut, chargé de plats, d'assiettes, et porlanl la précieuse bouteille soigneusement encapuchonnée dans une mince feuille de plomb.
— Allons, dit Virgile, pose tout ça sur la table, et file; je n'ai plus besoin de toi, va dormir.
Le garçon ne se fit point répéter deux fois cet ordre bien venu, ei sortit en grande hâte.
Virgile poussa le verrou derrière lui et se rapprocha de Pivoine.
— Eh bien! ma chère petite, lui demanda-t-il, allez-vous un peu mieux?
— Oh! oui, répondit la jeune fille.
— Ces jolies mains ne sont plus aussi glacées, j'espère, ajouta l'étudiant en prenant l'une des mains de Pivoine qui le laissa faire.
— Je tremble encore un petit peu, dit-elle, mais ça se passe.
— Vous allez boire une gorgée de celte tisane, et il ne sera plus question de rien.
Et Virgile, dénouant le fil de fer avec la pointe de son couteau, décoiffa la bouteille dont le bouchon vola au plafond.
— C'est du cidre... dit la jeune fille en voyant la mousse blanche remplir un des deux verres.
— Première qualité! répondit Virgile en riant. Avalez-moi ça!
Il présenta le verre à Pivoine qui le vida d'un trait.
— C'est bon, fit-elle, mais ça n'a pas le goût de notre cidre de Normandie.
— C'est qui; celui-ci vient dÉpernay, mais il réchauffe plus que l'autre. Qu'en dites-vous?
MVOTiNE. 77
La jeune fille ne répondit point. Déjà elle éprouvait une sensation puissante et inconnue, une chaleur singulière s'infiltrait dans ses veines, son sang coulait plus vite, et, comme l'avait annoncé Virgile, les derniers vestiges de sa torpeur se dissipaient rapidement.
Elle se leva, et se trouvant debout devant la glace, elle y jeta un coup d'oeil interrogateur. Un sentiment de pudique coquelttTie la fit alors rougir à la vue du désordre de sa coiffure, désordre qui cependant no nuisait en rien au charme de son délicieux visage.
Quelques mèches de ses cheveux noirs encore humides s'échappaient de son bonnet normand et couraient le long de ses joues, et sur son cou blanc et délicat.
En une seconde elle eut régularisé et lissé ses bandeaux. Virgile la regardait faire en souriant.
— Voyons, lui dit-il, vous êtes suffisamment jolie comme cela; asseyez-vous, et soupons.
— Je veux bien, répondit Pivoine; mais vous ne me ferez pas boire beaucoup de cidre, il est trop fort.
— Soyez tiiînquille, répliqua l'étudiant, ce cidre-la ne fait jamais de mal.
Pivoine s'assit; mais au lieu de manger, elle se mita regarder son hôte qu'elle voyait distinctement alors pour la première fois, car, grâce à son engourdissement précédent, elle nesavail point encore si l'homme chez qui elle se trouvait était jeune ou vieux, grand ou petit; beau ou laid.
Le résullat de cet examen fut satisfaisant. Virgile qui s'en aperçut à l'expression du regard de la jeune fille, polii sa mousiache et enfonça de plus belle son fez rouge sur l'oreille droite.
— Comment vous appelez- vous , ma charmante enfant? demandât-il alors.
— Pivoine, monsieur.
— Oh! le joli nom! joli comme vous, Pivoine!
— Et vous , monsieur , comment vous appelezvous? dit la jeune fille à son tour.
— Virgile.
— Ah! fit la Normande avec une petite moue un peu moqueuse.
— Je conçois, reprit 1 étudiant, je conçois que mon nom vous soit inconnu, quoique porté jadis à Rome par un homonyme assez célèbre; néanmoins, tel qu'il est, je le mets à vos pieds, conjointement avec tout le reste de ma personne et de ma position sociale, consistant en huit inscriptions de l'école de droit, deux mille quatre cents livres de pension annuelle payable par douzièmes, et un père très à son aise qui réside à Bar-sur-Aube ! J'y joins pour mémoire un cœur presque neuf, un physique dont on a la bonté de dire quelque bien, un talent d'amateur fort distingué sur le cornet à piston, une spécialité brillante dans la cachucha parisienne, l'art de faire le punch et la science du carembolage! Voilà!
Cette tirade grotesque ne fit point sur Pivoine Teffet queVirgileen attendait. Lajeune fille ne comprit rien à cette phraséologie prétentieusement triviale qui n'a de sens bien précis que parmi les habitués du quartier latin. Cependant, comme elle devina que 1 étudiant avait eu l'intention de lui dire quelque chose d'agréable, elle montra dans un sourire les deux rangées de perles qui lui servaient de dents. (Style Dorât.)
— Mangez donc, chère petite, dit Virgile en posant une aile de poulet sur l'assiette de la jeune fille, et en remplissant son verre qu'elle vida pour la seconde Ibis.
Qu'on envisage la situation de Pivoine, qu on so reporte par le souvenir aux cruelles épreuves physiques qu elle venait d'avoir à subir, et l'on comprendra comment ce deuxième verre de vin suffit pour faire naître en elle un commencement de surexcitation nerveuse, que Virgile se promit bien d'augmenter à son profit.
— Cher amour, murmurait-il en lui serrant la main et en se penchant vers elle, nous allons faire de la vie un véritable paradis, car nous allons nous adorer... Je l'adore déjà, Pivoine, et loi, tu m'aimeras bientôt, n'est-ce pas?
— Oui... oui... répondait la jeune fille, dont les pensées confuses tourbillonnaient déjà, et qui n'entendait que comme à travers un nuage la voix et les paroles de l'étudiant.
— Tout ce que tu voudras, je te le donnerai, continuait ce dernier, des robes de soie, des châles Ternaux : rien ne sera trop coquet, ni trop cher; j'ai cent louis de pension, et d'ailleurs je ferai des dettes! Tu seras la mieux mise de toutes les maîtresses d'étudiants, comme tu en es la plus jolie! je te mènerai partout, au spectacle, au bal, au bal surtout, n'est-ce pas, mes amours?
— Oui... oui... répliquait encore Pivoine, agitée déjà de tressaillements nerveux.
— Mais tu ne me réponds qu'à peine, ma chérie, on dirait que tu souffres; tu ne bois pas, tes jolies lèvres sont sèches et brûlantes; tiens, Pivoine, tiens.
Et l'étudiant approcha de la bouche de la jeune fille la mousse écumante d'un verre rempli jusqu'au bord. Elle but de nouveau; sa tôle se renversa, ses yeux so
fermèrent k demi, et un anéantissement presque complet succéda h son agitation précédente.
Une ardente rougeur envahit son visage; elle passa deux ou trois fois la main sur son front st sembla s'assoupir en murmurant d'une façon à peine distincte :
— J'ai trop chaud... je brûle...
Virgile comprit à merveille le sens de ces paroles, et il,enleva le bonnet normand que portait Pivoine, dont les traits en se détendant annoncèrent un soulagement immédiat.
Il put alors admirer dans toute leur splendeur les masses opulentes de la chevelure de la jeune fille, sur lesquelles cHq appuyait sa tête.
Il ne suL pas résister au désir de dénouer cette couronne splendide, ei, pour nous servir de l'expression ravissante d'un vieux poëte, de baigner ses mains dressantes dans les ondes de ces beaux cheveux.
C'était facile, Pivoine ne compliquait sa coiffure ni d épingles ni de rubans; un petit peigne très-simple mordait seul et retenait en place ses nattes négligemment tordues. Virgile ôla ce peigne et Pivoine disparut à demi sous une mantille de velours
Plus longue qu'un manteau de roi!
comme Ta dit Alfred de Musset, l'un des charmants génies de notre siècle.
Une rapide ivresse amoureuse passa comme une flamme dans tout le corps de l'étudiant; il se mit à genoux devant la jeune fille etcouvrilde baiserscette chevelure éparse qu'il rassemblait à grand'peine et que ses deux mains ne pouvaient contenir.
Cependant Pivoine parut sortira demi de son profond assoupissement, et murmura de nouveau :
— Je brûle... j'élouffe...
Ces quelques mots servirent do prétexte a Virgile pour enlever le fichu qui couvrait les épaules de l'erfanl; il brisa les agrafes de la robe, essaya do délacer le corset, et, n'y pouvant parvenir, il prit un couteau sur la table et trancha les cordons.
L'instant d'après, Pivoin« était à demi nue entre ses bras et il appuyait ses lèvres ardentes sur la naissance d'une gorge aussi pure, aussi ferme, aussi blanche que si le ciseau de quelque Phidias venait de la tirer d'un bloc immaculé de marbre de Carrare.
Cependant la jeune fille frissonnait et palpitait à son insu sous ces baisers, sous ces caresses; sa boucho s'entr'ouvrait et ses lèvres devenaient humides.
L'étudiant, embrasé de plus en plus par ces indices de volupté, unit sa bouche avide à la bouche amoureuse de Pivoine, et sentit qu'elle lui rendait à demi son baiser.
— Vivaf! s écria-t-il en soulevant dans ses bras et en emportant vers sa couche la proie dont il se croyait sûr.
Tandis qu'il marchait, l'enfani, se pressait contre sa poitrine, et il l'entendit murmurer :
— George... mon George... je t'aime!...
Virgile s'étonna de ces mois et de ce nom, mais avança toujours. Il touchait presque au lit, quand soudain Pivoine ouvrit les yeux, le regarda d'un air effaré; puis, poussant un grand cri, s'arracha de ses bras, et courut se réfugier dans un coin de la chambre où elle s'efforça de voiler son beau sein avec ses longs cheveux et ses deux petites mains.
Virgile, accoutumé aux feintes et frêles résistances des faciles beautés du quartier Saint-Jacques, supposa que la jeune fille voulait tout simplement donner plus de prix à la victoire, en reculant quelque peu linstant de sa défaite; il se rapprocha d'elle, et, cherchant à l'enlacer dans une nouvelle étreinte, il essaya de lui fermer la bouche avec des caresses.
Pivoine le repoussa violemment. Elle semblait folle et ses yeux hagards exprimaient une étrange épouvante.
C'est qu'en effet, pendant les quelques minutes do sa rapide ivresse, la pauvre enfant avait fait un beau rêve, un doux rêve d'amour qui l'avait reportée à ces jours de bonheur où George d'Entragues lui promettait de tant l'aimer
Et voici que tout d'un coup elle se trouvait face à face avec la réalité, seule et presque nue, dans une ville étrangère, dans une chambre inconnue, avec un inconnu.
Aussi elle avait peur et elle sentait sa tête s'égarer.
Eia première nuit.
Virgile, ne pouvant croire encore à la réalité de cette défense opiniâtre, essaya de ressaisir Pivoine, en lui disant d'une voix moitié tendre, moitié colère, car l'impatience commençait à le dominer :
— Pourquoi résister, chère petite, pourquoi me repousser? Viens, ma Pivoine! Je l'aime, je t'aciorc,
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c'est le bonheur qui nous attend, qui nous appelle!... Viens, mes amours, viens donc vitel
Pivoine se débattit, mais elle était la plus faible, et, pour la deuxième fois, Virgile l'emporta vaincue.
Tout n'était point fini cependant.
La jeune fille, rassemblant ce qui lui restait de forces, se tordit comme une couleuvre, échappa de nouveau à l'étreinte frénétique de l'étudiant, et tombant à genoux devant lui, les yeux baignés de pleurs, les mains jointes, la poitrine soulevée par des sanglots convulsifs, elle murmura ces mots à peine distincts :
— Ayez pit:é de moi! ayez pitié de moi!
Il y eut dans l'accent de cotte simple prière quelque chose de si profondément touchant, que Virgile, subjugué malgré lui, recula de deux pas, regarda d'une façon presque paternelle l'enfant ainsi prosternée, et comprit qu'il serait lâche d'obtenir par la viokncti ce qu il eût été si doux de devoir à l'amour.
Une courte lutte venait de s'établir entre les sens exaltés et le cœur du jeune homme; le cœur eut le dessus, et Virgile dit d'une voix à peu près calme :
— Ah ça, Pivoine, vous ne m'aimez donc pas!
— Comment vous aimerais-je, répondit l'enfant tremblante encore, comment vous aimerais-je? je ne vous connais point.
— C'est une mauvaise raison, car moi, je ne vous connais pas davantage et je vous ai aimée tout de suite!... Enfin, ce qui est ditîéré n'est pas perdu! n'ayez plus peur, chère petite, je vous donne ma parole d honneur de ne pas vous toucher le bout du doigt sans votre permission.
Pivoine, rassuiée par l'évidente bonne foi de Virgile, se releva, rajusta tant bien que mal son petit
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fichu d'indienne pour remédier à l'excessif désordre de son costume et revint timidement s'asseoir au coin du feu.
— Voyons, dit alors l'étudiant, séchez ces vilaines larmes qui rougissent vos jolis yeux... j'ai eu tort, je l'avoue, [ai agi tout à l'heure comme un sot et comme un brutal, mais il ne faut pas m'en vouloir... c'a été plus fort que moi...
— Je ne vous en veux pas, murmura Pivoine.
— A la bonne heure! faisons la paix, et en signe de réconciliation donnez-moi votre petite main.
La jeune fille la lui tendit, en souriant à travers ses pleurs.
— i\Iais ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit... reprit Virgile, vous devez être épuisée de fatigue., vous n'en pouvez \AuiS, n'est-ce pas?
— Dame! c'est vrai...
— EIj bien! il faut vous coucher.
-- Ici?
— Certainement! où diable pourriez-vous aller? Pivoine ne répondit rien, mais secoua la tète.
- — Je comprends, poursuivit l'étudiant, vous vous défiez de moi, hein?
— Dame... un peu!
— Et vous n'avez peut-être pas tort, car enfin, seul avec vous, à deux heures du matin, qui pourrait répondre de soi? mais soyez tranquille, je fuirai le
danger.
— Gomment cela?
— Je vais m'en aller
— Vous?
— Oui.
— Où donc?
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— Au bal de l'Opéra, parbleul J y volais quand je vous ai rencontrée... j'y retourne... je tâcherai de mo figurer en y arrivant que j'ai pris le plus long! ça sera difficile; mais que voulez-vous? il le faut!
— Ah! monsieur, comme vous êtes bon!
— N'allez-vous pas me remercier à présent, ça serait drôle!... Allons, je filel couchez-vous donc, Pivoine, et dormez, vous en aurez le temps; je ne rentrerai guère avant dix heures du matin, après déjeuner.
Tout en parlant, Virgile échangeait de nouveau sa robe de chambre contre la veste de débardeur; il s'enveloppa de son manteau, alluma un cigare, et ajouta en s approchant de la jeune fille :
— Décidément, tout bien considéré, c'est beau comme l'antique, ce que je fais là, et Scipion, si renommé pour sa chasteté fabuleuse, n'était auprès de moi qu'un bien petit héros! Octroyez-moi donc généreusement la récompense qui m'est due, en me donnant de bonne grâce. .
— Quoi, monsieur?
— Un baiser, un tout petit baiser.
Pivoine, rougissante comme la fleur dont elle portait le nom, abandonna sa joue aux lèvres de l'étudiant qni ne les en détacha point sans peine.
Ceci fait, Virgile entre-bâilla la porte dont il jeta la clé sur les genoux de la jeune fille en disant :
— Enfermez-vous, et n'ouvrez 'a personne! Puis il sortit et cria depuis l'extérieur ;
— Bonne nuit, mes amours! dorm')zbien, et rôvez de moi!
— Bonsoir, monsieur, répondit Pivoine, qui, tout on allant pousser les verrous, entendit le bruit des pas
de réludiant s'afTaiblir et se perdre dans la spirale de l'escalier.
La jolie Normande revint s'asseoir alors, l'esprit plus calme, quoique agité par de sombres pressentiments.
A peine dans la grande ville depuis quelques heures, elle avait eu déjà une lutte terrible à soutenir; qu'est-ce donc, mon Dieu, que lui réservait l'avenir?
Malgré la double sécurité que lui devaient inspirer sa solitude complète et la porte bien close, elle n'osa point se désbabiller et se coucher;elle rajusta au contraire, aussi bien qu'elle le pui, les lacets brisés de son corset; elle agrafa sa robe, et prenant une couverture dans laquelle elle s'enveloppa ( car le feu s éteignait et l'atmosphère devenait glaciale ), elle s'étendit dans le vieux fauteuil, appuya ses pieds endoloris sur les bâtons d une chaise, et s'endormit presque aussitôt d'un sommeil lourd et profond, mais peuplé de visions sinis'res.
Il était grand jour quand le bruit de coups violents et répétés l'éveilla en sursaut.
En môme temps elle entendit la voix de Virgile qui criait :
— Sacredieu, voulez- vous m'ouvrirl Dépêchez- vous ou je démolis la baraque!
Elle courut à la porte.
Pour l'intelligence de la scène suivante, il est util de dire en quelques mots comment Virgile avait employé le reste de sa nuit.
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D'abord, ot. tout en quittant l'hôtel garni de la rue de la Harpe, il avait enlamé un long monologue roulant sur ia double manière d envisager le rôle qu'il venait de jouer auprès de Pivoine, monologue qui pouvait se résumer par ces questions nettement posées :
— Suis-je un mortel vertueux?
— Suis-je un jobard?
Interrogations auxquelles il répondait, tantôt :
— Oui, je suis un mortel vertueux, car j'ai su commander à mes passions ei j'ai respecté l'innocence!
Tantôt :
— J'ai dans ma chambre et dans mon lit la plus jolie fille de la terre, el , au lieu de tirer parti de cette situation gracieuse, je me laisse effaroucher par deux ou trois larmes postiches, j'abandonne à la donzelle l'exclusive jouissance de mor) domicile, et je me mets à la porte moi-môme! Parole d'honneur, ceci est dune outrecuidante naïveté, et certainement je suis un jobard!
Flottant ainsi entre ces deux solutions diamétralement opposées, Virgile atteignit la lue Lepelletier, et les triomphes bien flatteurs pour son amour-propre qu'il obtint incontinent dans les quadrilles les plus chocnosophes et dans les polkas les plus tourmenmentées, l'absorbèrent momentantmeni, tout entier.
Vers les sixMîeures du matin, un déjeuner chez Vachette fut organisé par noire étudiant, conjointement avec une douzaine de viveurs et de viveuses de sa connaissance.
Là, Virgile, excité par de nombreuses libations, raconta son aventure aux bruyants et joyeux convives.
A peine avait-il terminé, qu'un immense éclat de rire s'éleva de tous les points de la table et fut suivi
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(l'une clameur ironique, qui fit trembler les frêles cloisons du cabinet.
Puis un déluge de railleuses épigrammes commencèrent à pleuvoir sur l'étudiant.
Hommes et femmes, ce fut à qui lui décocherait la plaisanterie la plus acerbe, le lazzi le mieux acéré.
Quelques-uns le comparèrent au chaste Joseph chez la femme de Puliphar.
D'autres réclamèrent pour lui le prix Monthyon et l'insertion au Moniteur.
Une jeune lorette appela le garçon et lui dit en désignant Virgile :
— Une couronne de rosière à monsieur! allons vite! et servez froid!
l^ref, 1 étudiant, percé à jour, semblait écrasé sous le poids du ridicule, quand soudain il se leva, prit une bouteille de Madère, l'éleva à la hauteur de sa bouche et en avala le contenu jusqu'à la dernière goutte; puis, laissant retomber le flacon vide sur la table où il se brisa, du geste il imposa silence aux convives en s'écriant :
— Pas si haut, messieurs, pas si haut, car la partie n'est point encore perdue! Il -est huit heures, montre en main; je vous quitte, je saute dans un cabriolet, je cours chez moi, et, à neuf heures sonnantes, je reparais au milieu de vous, le front couronné de myrtes et de lauriers, en vous disant comme César : Je suis venu! j'ai vu! j'ai vaincu!
Et Virgile, s'échappant au milieu des bravos qui accueillaient son speach, gagna le boulevard, s'élança dans une voiture de place et dit au cocher :
— Rue delà Harpe, hôtel de Germanie. Vingt francs
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pour loi si nous sommes revenus dans une heure au calé Vachette.
Le cheval partit au galop.
Mais il est une chose que l'étudiant n'avait point prévue : c'est l'effet qu'allait produire sur lui Tatmosph ère glaciale du malin.
Le cabriolet ne roulait pas depuis trois minutes que déjà Virgile croyait voir les maisons danser sur son passage un rigodon colossal. Au moment où il mit pied h terre devant son logis, il était ivre à ne pouvoir se soutenir.
Il monta Tescalier en chancelant, et toujours possédé par celle idée fixe d'obtenir Pivoine de gré ou de force.
Arrivé à sa porte, il heurta fortement; la jeune fille ne s'éveilla pas tout d'abord.
Il redoub'a en jurant, et c'est alors que nous l'avons entendu s'écrier dans son charmant langage :
— Ouvrez! sacredieu! ou je démolis la baraque!
Au moment où Virgile apparut devant Pivoine, il était effrayant.
Son nez, d'une rougeur brûlante; tranchait sur sa figure livide, marbrée ça et là de taches violettes; ses yeux avaient une expression égarée et lubrique, son costume était hideusement débraillé, et ses jambes tremblaient sous lui comme des roseaux trop faibles pour supporter le poids de son corps.
La jeune fille le reconnut à peine.
Il essaya de prendre un air conquérant et s'avança les bras ouverts, en balbutiant d'une façon inintelligible, car sa langue pâteuse se collait à son palais :
— C'est moi... la belle... c'est moi... le joli Vir-
90 Pivoii^E.
gile... hein! j'espère que c'esf. gentil, de venir... comme ça... si matin, faire l'amour à sa bichetle...
11 s'interrompit pour bégayer un refrain qui lui vint à l'esprit :
Quand on a plus d'argent On écrit.. . à son père.
Qui répond : Mon enfant, Il ne faut... pas tant faire
L'amour,
L'amour, La nuit... comme le jour!!!
Eh! iou, piou, piou, tra, la, la, la, la, Ll ! là!
Puis il ébaucha un pas de cancan, trébucha, s'appuya contre un meuble, marcha de nouveau vers Pivoine et poursuivit :
— A lions, les amours... viens par ici... et dépèche. . Je n'ai pas le temps d'attendre... il ne s'agit point de faire la bégueule comme cette nuit... nom d'une pipe... Ah! non! non fichtre!.., en place pour le galop final...
Toujours, Toujoui's, La nuit... comme le jour!!!
Virgile touchait presque Pivoine, il se pencha pour l'embrasser.
La jeune fille épouvantée le repoussa de toute sa force.
11 n'en fallait pas tant : l'étudiant perdit l'équilibre, essaya de se retenir à la table ronde qu'il entraîna dans sa chute, et roula sur le plancher où il se dé-
PIVOINK. 91
battit en blasphémant et en faisant pour se relever des efforts inutiles.
La pauvre enfant, glacée d'horreur par ce spectacle si odieux el- si nouveau poui elle, saisit à la hâle le petit paquet qu'elle avait jeté dans un coin en arrivant, gagna la porte qui étaii resiée entr'ouverie, descendit l'escalier et s'enfuit dans la rue, prenant, sans le savoir, la direction de la place Saint-Michel.
A. la bonne foi!
Le ciel était pur et lumineux, l'air vif et froid, et la gelée avait séché la boue, même dans les ruelles fangeuses de la Cité.
Pivoine, marchant au hasard, atteignit les environs de Ihôtel de ville, s'engagea dans l'inextricable réseau des petites rues environnantes, et, comparant les hautes et sombres maisons qu'elle avait sous les yeux avec ce qu'on lui avait raconté jadis des merveilles de Paris, elle se crut le jouet de quelque mauvais rêve, et de nouvelles larmes vinrent mouiller ses yeux au souvenir resplendissant des horizons de sa Normandie.
Au bout de deux heures ainsi passées, la jeune fille sentit quelle commençait à avoir faim.
11 lui restait six sous.
Elle s'arrêta devant une boutique de boulanger et fouilla dans sa poche.
Cette poche était vide...
Pivoine se souvint alors que durant la nuit précédente elle avait posé son humble monnaie sur la cheminée de l'étudiant, et que la pensée ne lui était point venue de la reprendre en s'enfuyant.
— Que faire? mendier? Plutôt souffrir! plutôt mourir! pensa-t-elle.
En ce moment elle leva les yeux et vit en face, de l'autre côté de la rue, une large enseigne portant les mots suivants, en lettres blanches «sur un fond noir ;