A LA BONNE FOI
Paméla. Carcan, marchande fripière.
Vend et achète habillements des deux sexes, neufs et d'occasion, linge de corps et de table, vieux tapis, chapeaux, chaussures et généralement tout ce qui concerne son état.
De chaque côté de la porte pendaient, faslueusement étalés, quelques haillons sordides; robes trouées, jupes en lambeaux, pantalons hors de service, etc .
Le magasin, autant qu'on en pouvait juger depuis l'extérieur, consistait en un trou noir et poudreux, duquel s'échappaient des senteurs mal odorantes.
Pivoine regarda le petit paquet qu'elle tenait à la main, et songea qu elle pouvait en en vendant le contenu se procurer quelque argent.
Il est vrai qu'ensuite il ne lui resterait d'autres vêtements que ceux qui la couvraient.
Mais quand la faim parle, toute considération doit se taire.
Elle entra
Gomme elle franchissait le seuil, une sorte de gro-
Ljnomcnt se fit entendre derrière un énorme paquet de haillons, et une femme apparut, la mine hargneuse et le point sur la hanche.
Cette créature était petite et massive, sa figure lippue atfectait les teintes violacées du vin de cabaret; son menton, parsemé de bouquets de poils grisonnants, descendait sur sa gorge flasque et monstrueuse, laquelle, déformant par son poids le corsage d'une horrible robe, flottait presque jusqu'à la ceinture.
La jeune fille resta d'abord interdite à 1 aspect de Paméla Carcan, car l'aimable portrait que nous venons d'esquisser était celui de la fripière elle-même.
— Qu'est-ce que vous voulez, la fille? demanda cette dernière d une voix enrouée par leau-de-vie.
— Mon Dieu... madame... répondit craintivement Pivoine, j'ai vu... j'ai cru... Je venais vous proposer...
— Vous avez quelque chose à laver *? interrompit brusquement la marchande.
Pivoine se méprit au sens de ces mots et répondit :
— Non, madame... Je voulais vous vendre...
— Eh! pardieu! c'est ça même! Voyons, aboulez les frusques!
— Vous dites... madame?...
— Je dis que vous me montriez les marchandises.
— Les voici...
Et Pivoine, posant sur le comptoir son petit paquet, défit les nœuds du mouchoir qui l'enveloppait et en étala le modeste contenu.
La marchande examina d'un air souverainement
* Laver, vendre.
ÏU PlVOllNE.
dédaigneux les diverses pièces de l'ajustement, et dit en faisanL une grimace significative :
— C'est là tout?
— Oui, madame...
— De la belle fichai^;e; ma foi! Qu'est-ce que vous demandez de ces bibelots-là?
— Ce que vous voudrez m'en donner, madame...
— D'abord, reprit la fripièie ainsi mise à son aise, toui. ça ne vaut pas qu'on se baisse dans la rue pour le ramasser! N'y a pas une gnenipe dans Paris qu'en voudrait pour aller faire son marché... j offre trois francs.
— Prenez, madame... murmura la jeune fille qui n'avai;, poini, de plus grande hâte que de sortir bien vite de cet immonde taudis,
Paméla, surprise de voir accepter sans conteste le prix misérable qu'elle proposait et qui ne représentait Das le dixième de la valeur réelle des objets, fixa sur Pivoine un regard stupéfait cl ne retint qu'à grand'peine une énergique exclamai ion.
Puis, enchantée de l'affaire qu'elle venaii, de conclure, elle prit dans un casier un gros livre, sale et tout usé, l'ouvrit, trempa dans un godet rempli d'une sorte de boue noire une plume à demi tordue, et poussa devant Pivoine la plume et le gros livre.
— Ouest-ce qu'il faut que je fasse, madame? demanda la jeune fille étonnée.
— C'te bêtise! écrivez votre nom et votre adresse.
— Mon adresse..,
— L'endroit où ce que vous logez, quoi!
— Mais, madame... je ne loge nulle part...
— Bahl
— J'arrive à Paris, et je n'y connais personne...
PivoiNsi:. 95
La foudre serait tombée devant Pivoine sans la plongei' dans une stupeur plus complète que ne le fit le résultat des simples mots qu'elle venait de prononcer.
Paméla Carcan, donnant aux traits de son visage un; expression furibonde, marcha sur elle, le poing tendu, i œil en feu, en criant de toute la force de ses poumons :
— Ah! coquine! ab! voleuse! ah! c...! Tu n'as pas de domicile, et lu viens comme une sainie Ni touche essayer de vendre des frusques aux honnêtes gens pour leuz-y attirer de la peine! Halte-là! C est pas à la mère Carcan qu'on fait voir le loui-, lu sauras ça, la fille ! je vas te faire flanquer à fombre *, et ça ne pèsera pas une onco, et chez le commissaire!
— Mais... madame... voulut dire Pivoine, qui commençait à pleurer.
— File devant, reprit la mégère en lui coupant la parole, et lais ton bec, ou je cogne!
Afin de faire comprendre à nos lecteurs les motifs de celle incroyable scène, il est bon de le mettre au fait des antécédents de Thonorable marchande.
Paméla Carcan, oulre son commerce de friperie, se livrait avec le plus grand succès aux lucratives pratiques du recel.
C'est de là que venaient les plus clairs de ses bénéfices.
Elle se bornait du reste à une spécialité dans ce genre d'opérations, évitant soigneusement toute accointance avec les voleurs proprement dits, et recherchant cette classe de filous, qui, laissant de côté
' Mettre en prison.*
9G pivoiNi..
romme moyens trop dangereux l'escalade et Teffraclion, cultivent l'escroquerie et se font livrer, grâce à de faux noms et à des qualités d'emprunt, toutes sortes de dentelles, de soieries, de pièces d'étoffes, etc., etc., par des marchands confiants et dupés.
Pour ces malfaiteurs anodins, Paméla Carcan avait toujours en réserve une foule de prévenances, de petits soins et de pièces de cent sous.
Or, malgré ses précautions habiles, la police avait eu vent de certains trafics clandestins, et, peu de jours avant l'époque a laquelle se passent les faits que nous racontons, Paméla était allée s'asseoir, en nombreuse compagnie, sur les bancs de la police correctionnelle.
Malheureusement, faute de preuves, les juges delà sixième chambre se virent obligés de renvoyer la prévenue des fins de la plainte.
Toutefois la leçon avait été bonne, et Paméla s'était juré... de redoubler d'adresse à l'avenir. Aussi saisissait-elle avec empressement l'occasion qui se présentait de faire éclater son zèle vertueux et sa probité sans tache aux yeux de M. le commissaire de police de son quartier, en démontrant à ce magistrat qu'elle aimait mieux manquer une excellente affaire, que de violer, même légèrement, les ordonnances de police.
Pivoine allait être l'innocente victime offerte en holocauste à la bonne renommée de madame Carcan.
Or, joignant le geste aux paroles et répétant avec un nouvel emportement :
— En route, et tais ton bec, ou je cogne! cette dernière s'apprêtait à pousser dans la rue la jeune fille éplorée, quand un nouveau personnage entra dans a boutique.
Ei«a èpoax Carcan.
Le dernier venu (chose phénoménale!) offrait le type d'une laideur plus repoussante encore que celle de la maîtresse du logis.
C'était une sorte de nain, portant sur deux jam>bes torse;! et courtes un buste carré et trapu, surmonté d'une tête énorme.
Cette tète, que la nature semblait avoir destinée à couronner les épaules de quelque Titan, empruntait ses agréments principaux, d'abord à un œil factice en émail, sans cesse immobile dans son orbite profonde; et ensuite à une dent longue et jaune, laquelle, sortant à demi de la bouche, soulevait la lèvre supérieure de la façon la plus hideuse.
On eût dit Quasimodo, sauf bien entendu la poésie terrible, répandue par notre^rand poëte sur le gnome de sa Notre-Dame.
Ce personnage était coiffé d'un large berret de cahcot blanc; uub veste blanche et un grand tablier à demi retroussé complétaient son costume.
— Ah! te voilà, M. Carcan, dit la fripière en le voyant,
— En personne, tendre épouse, répondit le nain, affectant une mine joviale du plus bizarre effet; histoire de le dire un petit bonjour en passant, 6 Paméla!
— Tu viens à propos.
— Comme ça se trouve!
— Garde la cassine pendant que je nae débarrasse de la créature que voici.
Pivoine redoubla ses sanglots. M. Carcan fixa sur elle son œil unique qui s'enflamma tout aussitôt.
^ Tiens! tiens! tiens! dit-il, qu'est-ce quelle a donc fait cei le jeunesse?
— Ça ne ie regarde pas!
— Mille excuses, madame Carcan, mais comme je suis votre légal, je me reconnais le droit de vous interroger, et tu sais comment je fais valoir mes droits, chère amie?
— Eh bien! voici. ..
Et la fripière, obéissant à la demi-menace de M. Carcan, raconla ce que nous savons déjà, récit coupé par de nombreuses invectives à l'adresse de la pauvre Pivoine que le nain conîinuait à couvrir de son regard fixe et brûlant.
— C'est tout? demanda-t-il quand elle eut fini.
— Il n'y en a peuL-etre pas assez comme ça!
— Madame Carcan, cette suscepiibililé le fait le plus grand honneur, je me plais à le déclarer, mais elle me chagrine beaucoup! il n'y a pas là de quoi fouetter un chat...
— Ah! (u trouves...
— Oui, je trouve... donc, paye celle petite, qui est gentille tout plein, et laisse-la filer.
— C'est ton idée?
— C'est mon idée.
— Eh bien! ça n'est pas la mienne.
— Tant pis!
— Je veux la conduire chez le commissaire, et j l'y conduirai.
— Tu crois?
• — J'en suis sûre, et pas plus tard que tout de suite. Allons, en route!
— Madame Carcan! madcime Carcan! méfie-toi! Jo le défends de bougerl
— Toi!
— Moi.
— Tu me défends...
— Net.
— Je m'en fiche!
— Ah! tu t'en fiches?...
— Très-bi'en!
— Nous allons voir...
Et, tout en parlant,le nain prit un manche k balai dans un coin du magasin el décrivit un moulinet rapide.
Sans doute madame Carcan avait expérimenté plus d'une fois les bons effi^ts de cetinstrumeni domestique entre les mains de son mari, car elle courba instinctivement les épaules, laissa échapper une bordée d'effroyables jurons, et finit par s'écrier :
— Monstre dhomme! dire qu'il faut toujours en passer par où il veut; ahl brigand! je cède, mais lu ne mourras que de ma main!
— Tendre épouse, j'en accepte l'augure... à charge de revanche... Au reste, puisque te voilà redevenue gentille, je lâche Vigoureux.
Vigoureux, c'était le manche à balai que M. Carcan reposa dans son coin.
La fripière, dévorant h grand'peine sa rage intérieure, ouvrit un tiroir, compta trois francs en gros sous, et jetant h Pivoine cette masse de billon, dit en lui montrant les deux poings :
— Sors d'ici, malheureuse, vite et loti et prends bien garde que je ne le rattrape!
La jeune fille se crut sauvée et s'élança dans la rue.
— Bonsoir, Paméla, bonsoir, fit alors le nain en ricanant, tu es une épouse adorable, et je suis ton serviteur de tout mon cœur! parole d honneur! Bien des choses à Vigoureux!
Puis, après avoir envoyé du bout des doigts à sa femme un baiser dérisoire, M. Carcan sortit à son tour et suivit la jolie Normande.
Il faut des époux assortis, Dans les liens du mariage...
dit un refrain devenu proverbial.
Vérité ou paradoxe, ce dicton trouvait une éclatante confirmation dans Taccouplementdes époux qui viennent de passer sous les yeux de nos lecteurs.
Jamais, peut-être, Técharpe officielle d un maire ou d'un adjoint n'avait consacré l'union de deux laideurs physiques et morales aussi parfaitement assorties et aussi dignes l'une de l'autre.
Quel concours fortuit de circonstances bizarres avait amené cet invraisemblable rapprochement? Voilà ce que nous pourrions dire sans doute, mais les époux Carcan no doivent pas jouer dans ce récit un rôle assez important pour que nous nous croyions autorisé a nous étendre longuement sur leur compte.
Toujours est-il que, quoique mariés sous le régime delà communauté, ils ne vivaient point ensemble et se trouvaient à la tête de deux établissements do genres bien différents.
Nous connaissons déj'a la profession de Paméla.
Armodius Carcan (Armodins était son petit nom),
faisait valoir, proche la barrière des Amandiers, une gargotto assez mal hantée.
Il ne venait guère chez sa femme que quand il avait besoin d'argent.
Dans ces circonstances, outre les ressources de son éloquence persuasive, il employait assez volontiers les arguments de Vigoureux, et se faisait ouvrir ainsi, mais non sans conteste, la bourse de la fripière.
Doué d'une très-complète collection de vices de toutes sortes, voleur, joueur, ivrogne et luxurieux, Armodius affectait une extrême bonhomie, se plaisait à la gaudriole, et cultivait le calembour.
Au physique et au moral, voilà Thomme.
Il sortit de la boutique, avons-nous dit plus haut, et suivit la jeune fille.
A peine avait- elle fait une centaine de pas et tourné Tangle d'une rue, qu'il se rapprocha d'elle insensiblement et finit par l'aborder en lui touchant l'épaule.
Pivoine tressaillit et se retourna.
Mais elle reconnut celui qui peu d'instants auparavant avait pris sa défense, et ses lèvres pâlies ébauchèrent un sourire.
— Eh bien! ma jolie petite Normande, dit le naiE en entamant la conversation d'une façon cavalière, j'espère que vous me devez une fière chandelle!
— Ah! monsieur! répondit la jeune fille, combien je vous remercie!
— Et vous avez raison, car sans moi ma coquine de femme vous menait chez le commissaire, où il aurait fallu montrer vos papiers, ce qui est fort vexant! Vous avez des papiers, hein?
— Quels papiers, monsieur?
— Dame! un passe-port, un livret...
.IMVOINK, T. 1. 7
— Mais non, monsieur, je n'ai rien de cela... je ne savais pas...
— Mauvaise affaire! ma petite chatte... mauvaise affaire! la police va vous récolter...
— La police! s'écria Pivoine, qui sans ^e rendre bien compte du sens de ce mot, s'en effraya cependant instinctivement.
— Hélas! oui. Oh! du reste, vous en serez quitte pour quelques mois de prison, et ensuite on vous fera reconduire cbez vous par la gendarmerie.
— Mon Dieu! est-ce possible!... murmura la jeune fille.
— Je le crois bien, que c'est possible! Possédezvous une famille, pauvre bijou?
— J'ai mon père, monsieur... balbutia Pivoine.
— Ça lui fera joliment plaisir, à M. votre père, de vous voir arriver comme ça ornée d'un brigadier! et c'est inévitable.
— Mais alors... je suis... perdue... tout à fait [)erdue.
— Dame!... je ne vois pas trop ce que vous pourriez faire pour éviter cet inconvénient; partout où vous irez on exigera ces maudits papiers... qui vous manquent... ^ moins...
~~ A moins? demanda vivement la jeune fille.
— A moins que vous ne trouviez sur votre chemin un honnête homme qui voulût bien courir le risque de s'attirer quelque mauvaise affaire, et qui vous prît (liez lui... sans garantie... à ses risques et périls...
— Mais qui fera cela, mon Dieu?...
— Je m'offrirais bien, car vous m'intéressez, pauvre rrvgnonne...
— Vous?...
PIVOINK. 103
— Oui, mais...
— Mais, quoi, monsieur?
— Jo liens un restaurant très-fréquenté par le beau monde, voyez-vous. Chez moi, l'ouvrage est rude, et vous avez l'air si délicat...
— Oh! je suis forte, allez... plus forte que je ne le parais...
— Je ne vous donnerais pas de gages... dans le commencement, mais vous seriez bien nourrie... et traitée avec des égards. Voyons, voulez-vous en essayer?
— Oui, monsieur, oh! de tout mon cœur!
— Alors, c'est une affaire conclue. Topez là, bichette!
Et M. Carcan présenta à Pivoine sa main noire et huileuse, dans laquelle elle posa ses doigts mignons.
— Prenez mon bras, ajouta le gargotlier, et marchons vite, car il y a loin.
La jeune fille accepta le bras que lui tendait Armodius, et tous deux continuèrent leur course, au grand ebahissement des passants qui se retournaient à plus d'une reprise pour revoir l'étrange assemblage de cette ravissante enfant et de ce nain hideux.
Ariuodiu*.
L'établissement, désigné par Armodius Carcan sous le fastueux pseudonyme de restaurant, était l'une de ces guinguettes qui pullulent aux alentours de certaines barrières de Paris.
Les salons consistaient en une vaste pièce, au rezde-chaussée de la maison, laquelle d'ailleurs n'avait qu'un étage.
Dans cette pièce obscure et malpropre deux douzaines de petites tables s'alignaient sur deux rangs.
Dans le fond s'ouvrait ia porte du laboratoire culinaire, antre fétide où s'apprêtaient incessamment de suspectes gibelottes et du bœuf d'un sexe douteux.
Les habitués étaient nombreux, mais peu choisis.
Us se recrutaient, dabord parmi cette population de prétendus ouvriers, fainéants débauchés, gibiers d'émeute et de potence, vermine sociale, que nous avons vue depuis février 4 848 réclamer à grands cris l'organisation du travail et le droit au travail, ces spécieux prétextes de la plus honteuse oisiveté.
Venaient ensuite, et c'était l'aristocratie du lieu, ces hommes sans nom, qui monopolisent toutes les professions abjectes, et sont tour à tour marchands d3 contremarques, ouvreurs de portières, allumeurs de chalands, etc., etc..
M. Carcan avait sous ses ordres un marmiton et une servante, Flamande robuste qui suffisait à tout.
Voici les motifs qui l'avaient décidé à embaucher Pivoine.
Ils étaient au nombre de trois :
4 " Sa nouvelle domestique ne lui coûterait rien.
2° Elle contribuerait par sa jolie figure à multiplier le nombre des pratiques.
S*' Enfin, Armodius Carcan, lubrique comme un satyre, voulait faire de la jeune fille l'instrument à bon marché de ses honteux plaisirs, et comptait n'avoir à combattre de sa part qu'une très-faible résistance.
Pivoine fut donc installée immédiatement et nuse
au fait des fondions qu ello aurait h remplir; elle devait recevoir les portions dans la cuisine, des mains de M. Carcan ou de celles de la grosso servante, et d'après les indications du maître de céans, en faire la distribution aux convives.
Nous ne saurions dire ce que la pauvre enfant eut h souffrir dès les premiers moments de son arrivée dansée bouge.
Elle n'était point vierge, nous le savons, mais elle était pure.
Qu'on imagine quelle dut être l'impression produite sur elle par l'effroyable cynisme des commensaux de la maison.
Sans cesse retentissaient à son oreille les obscénités les pins révoltantes, les descriptions les plus salement détaillées de turpitudes et de vices dont elle n'avait soupçonné jusqu'alors ni l'existence ni le nom.
Et le plus souvent les dîneurs pris de vin, mis en gaieté par ce qu'ils appelaient de joyeux propos, ne se bornaient point à des paroles, et la triste Pivoine avait ■à se défendre contre des caresses repoussantes et de grossiers attouchements.
Ce n'est pas tout encore.
Le moment arriva où M. Carcan résolut de mener à bonne fin le projet qu'il avait formé, et en des termes qu'il nous serait impossible de reproduire, quoique notre plume ne fasse point profession de pruderie, il fit connaître à Pivoine ce qu'il attendait d'elle.
Quoique repoussé avec dégoût et avec terreur, il ne se tint point pour battu, et, chaque jour, presque à chaque heure, il renouvela ses obsessions.
Rien no corrompt comme le malheur! La pauvre
Pivoine en arriva bientôt à regretter amèrement de ne s'être point livrée à 1 étudiant Virgile la première nuit de son arrivée à Paris.
Elle songeait à quitter la maison de M. Carcan; mais où aller?, que faire? que devenir? et comme après tout elle avait, dans cette maison, un asile et du pain, elle ne partait pa^.
Cependant les désirs du nain augmentaient en raison même de la difficulté qu'il trouvait à les satisfaire.
Un beau soir il résolut d'en finir.
Pivoine couchait dans une soupente pratiquée au fond de la cuisine. La grosse servante et le marmiton partageaient un lit de sangle au grenier.
Vers minuit, au moment où la jeune fille était plongée dans son premier sommeil, elle fut brusquement éveillée par une sensation bizarre et pénible.
Elle se crut d'abord sous le poids de quelque cauchemar; mais bientôt le doute ne fut plus possible : un homme se glissait dans sa couche.
Elle poussa un cri, et fit un mouvement pour se jeter en bas du lit.
Deux bras nerveux se nouèrent autour de son corps et une voix qu'elle reconnut pour être celle de son maître lui dit tout bas :
— Tais- toi, petite, et sois gentille; tu ne t'en repentiras point.
L'épouvante de Pivoine s'accrut en même temps que son horreur; elle redoubla defforts pour se dégager, mais elle comprit bien vite que ses efforts étaient impuissants et elle se mit à pousser des cris aigus, que M. Carcan chercha vainement à étouffer.
En ce moment une ronde de nuit traversait le boulevard extérieur. Les gémissements de Pivoine
PlVOIiNE. 107
furent entendus et des crosses de fusil heurtèrent violemment la porte de la guinguette;
M. Carcan lâcha la jeune fille, mais, avant d'aller ouvrir, il lui dit d'une voix menaçante :
— Si tu portes plainte contre moi, je te fais arrêter! Souviens-toi que tu n'as pas de papiers!
L'oSicier de ronde visita la maison et n'y trouva rien de suspect. Pivoine interrogée déclara en balbutiant qu'elle avait eu peur sans motif et qu'elle avait crié sans raison.
La patrouille se remit en marche, et le reste de la nuit se passa sans amener de nouveaux incidents.
Le lendemain matin, ]\1. Carcan appela Pivoine.
Elle accourut, toute tremblante et les yeux baissés.
Elle s'attendait à une scène de brutalité, ou tout au moins h de violents reproches. Il n'en fut rien.
L'époux de Paméla lui ditseulemeut d'un ton bref :
— Je te renvoie.
— Oui, monsieur... balbutiais jeune fille.
— Tu L'en iras demain.
— Oui, monsieur...
— Je te donnerai un certificat et dix francs, quoiqu'il ait été convenu entre nous que tu n'aurais pas de gages...
— Vous êtes... bien bon...
— Je le suis trop! Quant a aujourd'hui, tu es encoro à mon service et je t'enverrai tout a l'heure en course.
— Oui, monsieur...
— Du reste, ajouta INI. Carcan, réfléchis, 'Pivoine, il est temps encore... je te garderai, si tu veux... avec quinze francs par mois, ce qui fait cent quatrevingts francs par an... et c'est joli; mais tu sais a quelle condition. Voyons, ça te va-t-il?
La jeune fille comprit et fit de la têle un signe de refus.
— A ton aise! reprit le nain en ricanant, à ton aise! Tu regretteras plus d'une fois ce que je viens de te proposer, mais ça te regarde, fais à ton idée...
Et M. Carcan lui tourna le dos, tandis que son regard prenait une expression de contentement sinistre et qu'un mauvais sourire errait sur ses lèvres difformes.
Vers midi, il donna Tordre à son marmiton d'aller chercher un fiacre à la station de la barrière des Amandiers.
Quand le véhicule fut arrivé devant la porte, il appela de nouveau Pivoine et lui dit :
— Je t'ai prévenue ce matin que tu irais en course aujourd'hui.
— Oui, monsieur.
— Il est temps de partir. La voiture est là qui t'attend.
— Où faut-il aller?
— Je le dirai au cocher.
— Oui, monsieur.
— Il fait froid, prends le manteau de Cadette. Cadette était la grosse servante.
Pivoine obéit.
— Yoici une lettre, poursuivit M. Carcan, tu la remettras a son adresse, on te donnera quelque chose h rapporter, et tu reviendras tout de suite.
— Oui, monsieur.
— Avant de partir, avale-moi ce verre de vin, ça te tiendra chaud à l'estomac. Je te mets à la porte demain, mais ce n'est pas une raison pour que tu tombes malade aujourd'hui!
Tout en parlant, il présenta à la jeune fille un verre rempli de vin rouge, qui se trouvait la comme par liasard.
Pivoine porta ce verre à ses lèvres et avala deux gorgées de son contenu.
Puis elle le reposa sur la table avec un dégoût manifeste.
— Qu est-ce que tu as donc? lui demanda M. Carcan, esl-ce que le vin est mauvais?
— Il me semble que oui, monsieur,
— Allons donc! c'est une idée que tu te fais! un petit Mdcow charmant !
— Je me suis peut-être trompée...
— Tl n'y a pas de doute... tu vas voir comme ça le fera du bien.
Et le sourire sinistre dont nous avons parlé tout à l'heure se remontra de nouveau sur la bouche du nain qui reprit :
— Allons, en route!
Pivoine monta dans la voiture.
M. Carcan cria au cocher :
— Bercy, quai de la Râpée, n°***.
Le fiacre partit, et le mari de Paméla se frotta joyeusement les mains.
Virgile.
Parmi les nombreux restaurants qui garnissent dans toute sa longueur le quai de la Râpée à Bercy, il en est un d'un genre tout h fait spécial.
Ce restaurant, bien tenu d'ailleurs ettrès-fréquenté, peut se ranger dans la catégorie des maisons à pai\ties.
Ses trois étages sont occupés presque en entier par une multitude de cabinets de toutes les dimensions, et, pendant les beaux jours de Tété ou de l'automne, de petites voitures aux stores discrètement baissés se succèdent incessamment à la porte du logis hospitalier, et Ton voit entrer furtivement des couples amoureux pour lesquels le dîner n'est guère qu'un accessoire et un réconfortant, du moins nous avons tout lieu de le supposer.
De mauvaises langues ajoutent même que M. Tonnelier, le maître de la maison, se charge volontiers do procurer une compagnie aimable aux hôtes masculins qui viennent seuls chez lui et que la solitude ennuie.
Nous ne savons à quoi nous en tenir à cet égard.
Quoique la guinguette de la barrière des Amandiers et la maison du quai de la Râpée fussent, 1 une tout en bas, l'autre presque au milieu des degrés do l'échelle culinaire et sociale, Armodius Carcan et l'hôte de Bercy avaient ensemble des relations suivies, et c'est à ce dernier qu'était adressée la lettre remise à Pivoine.
Le fiacre s'arrêta et la jeune fille descendit en chancelant.
C'est à dessein que nous disons en chancelant, car, pendant toute la durée du trajet, elle avait été en proie à un malaise singulier. Sa tête était lourde et de minute en minute des éblouissements et des vertiges passaient devant ses yeux.
Elle entra dans la maison et donna à M. Tonnelier la lettre dont elle était chargée.
PIVOIISK. Jll
Lo restaurateur la lut en riant aux éclats, regarda curieusement Pivoine, cligna de Vœil, se remit k rire, et murmura entre ses dents :
— Farceur de Carcan! va!!
— J'attends la réponse, monsieur, dit la jeune fille.
— Ah! ail! la réponse... tout à l'heure, mamzelle, tout à l'heure... Il faut le temps de se procurer ce qu'il demande, votre satané farceur de maître...
M. Tonnelier s'mterrompit pour rire de nouveau; puis se tournant vers l'un des garçons il lui dit :
— Du feu au n** U.
L*^. garçon disparut.
Pivoine sentait redoubler son étrange malaise. Au bout de trois minutes, le garçon vint prévenir son maître que le cabinet était préparé.
— Voulez-vous venir, mamzelle? dit alors M. Tonnelier à Pivoine.
La jeune fille le suivit.
Ils montèrent au premier étage, traversèrent un corridor dans lequel donnaient huit ou dix portes numérotées et arrivèrent en face de celle qui portait le n» 4.
Le restaurateur l'ouvrit.
— Attendez-moi là, dit-il, je suis h vous dans un instant.
Et il ressortit.
La pièce dans laquelle se trouvait Pivoine était un très-petit cabinet, tendu d'un papier rouge imitant le damas. ïly avait sur la cheminée une pendule arrêtée et des vases embellis par une profusion de fleurs arlificielles.
L'anKMiblement consistait en une lable, des chaises et un divan.
L'unique fenêtre prenait jour sur un jardin assez vaste et tout à fait désert.
Pivoine s'assit sur le divan.
Au bout d une seconde sa tête se pencha, il lui sembla qu'un bandeau de plomb lui courbait le front et contraignait ses paupières à se fermer.
Elle s'accouda à l'un des oreillers et s'endormit profondément.
M. Tonnelier en sortant avait fermé la porte à double tour et mis la clé dans sa poche.
Pivoine ne s'en était point aperçue.
Peu de minutes après l'arrivée de la jeune fille il se fit dans la maison un grand mouvement et un grand tapage.
Huit ou dix jeunes gens qui, malgré le froid, venaient de guider leurs canots rapides sur les eaux troublées de la Seine, faisaient irruption dans les cuisines et réclamaient du maître de la maison, dont ils étaient d'ailleurs bien connus, un repas copieux et surtout promptement servi.
Ces jeunes gens, chaudement encapuchonnés dans leurs vareuses doublées d'écarlate, étaient des étudiants.
L'un d'eux, Virgile, a déjà traversé ce récit.
Ils furent installés dans la plus grande pièce de la maison : le salon n" 5.
Ce salon, contigu au cabinet dans lequel dormait Pivoine, n'en était séparé que par une mince cloison de briques posées sur champ.
Et certes il fallait que le sommeil de la jeune fille fût bien profond pour résister au vacarme étourdissant qui suivit l'arrivée des étudiants.
Mais la dose de laudanum versée par Armodius
Carcan dans le verre do l'enfant était effrayante, et suffisait peut-être, non-seulement pour endormir, mais pour tuer.
Aussi Pivoine dormait toujours.
Voici ce qui se passait dans le salon voisin.
En quelques instants la table avait été chargée de larges tranches de bœuf fumé, de poulets rôtis froids, etc., etc., le tout en attendant les gigots et les rosbifs qui se préparaient activement.
Devantchaque convive se trouvait, en guise de verre, un de ces récipients de grande dimension vulgairement connus sous le nom de choppes.
Ces choppes contenaient la valeur d'une demi-bouteille environ, et les jeunes gens les remplissaient sans cesse d'un joli petit vin des Torins, Umpide comme du rubis en fusion, qui circulait activement autour de la table.
Un seul, morose et taciturne, laissait sa choppe pleine et semblait absorbé tout entier par quelque sombre rêverie.
C'était Virgile.
A le voir ainsi soucieux, au milieu de la joie expansive de ses camarades, on eût pu conjecturer hardiment que si son corps assistait matériellement a ce bruyant repas, sa pensée vagabondait au loin.
Son voisin finit par s'impatienter de ce continuel silence et cria, tout en lui poussant le coude :
— Virgile! ehl Virgile!
L'étudiant releva alors la tête en demandant :
— Qu'y a-t-ir?
— Tu ne croirais pas une chose, mon bon?...
— Laquelle?
— C'est que lu es amusant comme un professeur de droit!
— Qu'en sais- tu? répondit ironiquement Virgile, tu n'as jamais mis les pieds a l'école.
— Une épigramme n'est pas une réponse...
— Tant mieux...
— Gomment, tant mieux?
— Oui, ça confirme un proverbe que j'aime. — Un proverbe?
— Celui-ci : A sotte question point de réponse.
— Fort bien! mais ce n'est pas de cela qu'il s'ag.r...
— De quoi donc, alors?
— De me donner une explication.
— Une explication? moi? à toi? Tu plaisantes, sans doute?
— Nullement.
— J'avoue que je ne saisis pas très-bien...
— Je vais me faire comprendre... Mais d'abord, messieurs, ajouta le voisin de Virgile en frappant la table avec le manche de son couteau et en élevant la voix, je réclame un instant de silence, a l'effet de pouvoir faire subir à notre camarade Virgile un interrogatoire sur faits et articles, interrogatoire auquel il va être procédé avec le décorum et le cérémonial d'usage en pareil cas...
— Chut! chut! murmurèrent lesconvives, écoutons, écoutons!
— Ah çà^ Margueret, demanda Virgile à l'étudiant qui venait de parler, est-ce que tu aurais la prétention de me faire poser, par hasard?
— Du tout, mais j'ai celle de te faire expliquer, de-
vant nos amis que voici, ta conduite d'abord, qui depuis un moia est fort singulière, puis ensuite tes façons d'agir avec nous, lesquelles, ii partir do la même époque, sont devenues au moms bizarres.
— Ma conduite... mes façons d'agir!... tu es fou, iMargueret!
— Je ne crois pas.
— Voyons, articule tes griefs, dit Virgile en riant d'un rire un peu forcé.
— Nous y voila; à la bonne heure! Je commence : Naguère, et ce temps est proche encore, nous trouvio'js en toi, ô Virgile, la fleur du quartier latin!
« Bon vivant, gai déjeuneur, joyeux dîneur, charmant soupeur, danseur folâtre, flâneur par goût, noceur enfin dans la plus pompeuse acception du mot : voilà ce que tu fus, ô Virgile!
» Tu étais l'âme de nos réunions, le roi de nos bals, le dictateur de nos estaminets!
» De la rue Mazarine aux murs du Panthéon, les jolies griset tes parlaient de toi avec des sourires d'amour. Les belles limonadières se troublaient à leur comptoir et rougissaient doucement quand tu passais à portée de leurs regards. Les étudiants de première année étudiaient tes airs de tête et ramassaient dans la rue les cendres de ton cigare...
» Rien ne manquait a ta gloire!
» Aujourd'hui tu manques à la nôtre!
», Virgile, qu'es-tu devenu?
« Depuis un mois, plus de ris, plus de jeux! On ne te voit nulle part, et si le hasard permet qu'on te rencontre, c'est dans quelque quartier perdu, errant lo regard morne, et de l'air d'une âme en peine.
» Tu ne mets plus les pieds chez les amis. Quand
Ii6 PIVOINE.
ils viennent chez toi; ils trouvent ta porte close. On t'invite à souper, tu manques deparole;on va te chercher, lu es sorti; et si, comme aujourd'hui, on vient à bout de t'entraîner, tu glaces les mieux en train par ta farouche contenance et tu restes immobile sur ta chaise, ainsi qu'une momie égyptienne, sans boire et sans parler'
» 0 Virgile, qu'est-ce donc que tu as?
» Rien ne soulage Comme de confier ses chagrins; crois-en cet axiome bienfaisant et épanche dans nos seins, ô Virgile, tes douloureux secrets!»
D'enthousiastes bravos accueillirent cette péroraison chaleureuse; Virgile lui-même ne put s'empêcher démordre samoustachedans un demi-sourire;ilsecoua la léte ensuite et répondit :
— Vous voulez savoir ce que j'ai?
-- Oui! oui! oui!
— Par curiosité?
— Par intérêt.
— Et quand je vous l'aurai dit vous n'aurez pas assez de railleries ni de sarcasmes à faire pleuvoir sur moi!
— Je réponds sur ma tête de la bonne tenue do nos collègues, en face de ta grande infortune, dit Margueret d'un ton comiquement solennel.
— Après tout, continua Virgile, riez, moquez-vous, et puisque je suis ridicule, guérissez-moi par le ridicule! c'est de l'homœopathie morale!
— Mais enfin, quoi? qu y d-t-il? demandèrent deux ou trois étudiants.
— Il y a que jo suis...
Virgile hésita.
— Que tu es?... reprirent en chœur les voix de tous les convircs.
pivoim:. 1J7
— Elj bien, que je suis... Amoureux! ma foi tant pis, le mot est lAché.
— Amoureux!
— Toi?
— Allons donc!
— Et de qui?
— Est-ce de Clo-clo?
— De Nini?
— De Follette?
-> — De Mignonne?
— Est-ce de Foniiquelte?
— Est-ce de Magador?
— Est-ce d'une ancienne à toi?
— Est-ce de la femme de lun de nous ?
Ces questions, ces exclamations, partant de tous les points à la fois, se croisèrent, se heurtèrent.
— Est-ce que j'aimerais une des femmes que vous venez de citer? Vous n'y songez pas, mes très-chers! fit Virgile d'un ton dédaigneux.
— Mais qui donc alors?
A ce nom les convives se regardèrent et dans chaque regard il y avait une question muette.
Mais toutes les réponses furent négatives. Personne ne connaissait Pivoine.
— Oui, poursuivit Virgile avec une sorte d'enthousiasme, oui, jeTaime... je l'aime comme un fou... et je me sens mourir de honte et de rage en songeant que c'est à ma grossière ivresse, à ma brutalité sans nom, que je dois d'avoir perdu cette femme... cet ange... que je n'ai vu qu'une heure, que j'aimerai toujours, et que je ne retrouverai jamais!
Puis l'étudiant appuya ses coudes sur la table,
cacha sa tête dans ses deux mains, et, quoi qu'on pût lui dire, refusa de répondre.
Lie Cabinet Pai-ticulier*
— Ça ne peut pourtant pas se passer comme ça! s'écria Margueret le jeune orateur dont il nous a été donné, il n'y a qu'un instant, d'apprécier l'éloquence; Virgile mérite un châtiment exemplaire et dont le seul souvenir fasse frémir d'horreur les petits-enfants de nos arrière-petits-fils! Donc je lui vote...
— Quoi? demanda l'un des convives.
— Une scie! répondit Margueret.
Cette proposition excita le plus vif enthousiasme et fut adoptée à l'unanimité.
Le mot scie, emprunté au vocabulaire des ateliers, signifie l'une de ces interminables complaintes qui n'ont littéralement ni rime ni raison, et se chantent SUE une mélopée de la plus insoutenable monotonie.
Il est rare que l'auditeur ou la victime d'une scie puisse entendre le dixième couplet sans avoir une attaque de nerfs.
Au quinzième il se trouve mal.
Et l'on a vu des gens bien constitués devenir épileptiques au vingtième.
Certaines scies ont acquis une popularité immense, et, comme les chansons de Béranger, ont fait le tour du monde.
— Je commence, dit Margueret; chacun im rovi-
PIVOINE. Iî9
siTa son couplet, et tout le monde bissera le refrain en chœur.
» On est libre d'applaudir, mais on n'a pas le droit de siffler! C'est le programme de plus d un gouvernement!
« Attention! Premier couplet!
Et l'étudiant, après sétre recueilli pendant une seconde, entonna d'une voix lugubre et d'un air lamentable la chose ci-après :
Le pauv' Virgile est ben malade!
11 ne mang' plus que d'ia i)anade D'puis qu'il a rencontré un' belle Non moins farouche que cruelle!
Oh! la, la, la,
Oh! la, la, la, Le beau sexe est bien scélérat?
Les jeunes gens assombrirent aussitôt leur physionomie à l'instar de celle du chanteur, et répétèrent à deux reprises, avec l'accent de condamnés que l'on mène au supplice :
Oh! la, la, la, Oh! la, la, la.
C'est un sexe bien scélérat!
— Pas mal, fit Margueret; à ton tour, Gustave, et ne nous fais pas languir! songe aux lauriers de W. de Pradelî
Ainsi mis en demeure, le second étudiant chanta :
Quand on lui propos' de s' distraire, Il n' vous répond qu'en vous f'sanl taire! 11 est bourru comme un Pandour,
VPà d' quoi qu'est caus' le gueux d'amour!
Oh! la, la, la, Oh! la, la, la, Que c' moutard est donc scélérat!
Le refrain fut bissé, et un troisième improvisateur entonna le couplet suivant :
Jadis il sablait du Champagne Sans jamais battre la campagne!
A c't' heur' pour calmer sa passion Il n' boit q'du ratafia d' poisson.
Oh! la, la, la,
Oh! la, la, la.
C'est unbreuvag' bien scélérat!
Virgile restait impassible et semblait ne point entendre.
Margueret s'écria :
— Dites donc, messieurs, il me semble que nous ne sommes guère amusants! chauffons un peu! et, si c est possible, soyons drôles! Je m'attribue le quatrième couplet, comme la scie doit en avoir cent cinquante, ne soyez pas jalouxl
Et il chanta :
Amis, la charité l'exige.
Cherchons la Vénus Callipyge, A Virgil' donnons-la pour femme Afin d' distraire un peu son âme!
Oh! la, la, la.
Oh! la, la, la.
C'est c' mariag'-là qui 1' guérira!
On allait répéter en chœur le refrain de la scie,
PIVOIISE. 121
lorsque Margueix t, qui dans le feu de Tinspiration laissait errer son regard à droite et à gauche, le fixa tout à coup sur lune des parois du salon et imposa silence aux chanteurs par un : ChutI bref et impérieux.
— Qu'y a-t-il? dcmanda-t-on.
— Il y a, mes amis, répondit le jeune homme, que peut-être une magnifique occasion se présente en ce moment de nous initier aux fêles de Paphos et aux mystères galants de Cythère.
— Que veux-tu dire?
— Regardez! répliqua l'étudiant en désignant avec le bout du doigt la cloison qui lui faisait face.
Dans cette cloison,^ environ sept pieds de terre, il y avait une ouverture cylindrique pratiquée jadis pour laisser passer le tuyau d'une cheminée à la prussienne, et aujourd'hui fermée par une rondelle de bois revêtue d'un papier semblable à celai de la tenture.
— Eh bien? fît quelqu'un.
— Eh bien! s'écria Margueret,,en ayant soin cependant de mettre une sourdine à sa voix, ce trou va nous livrer les secrets du cabinet voisin, et que fait-on, je vous le demande, dans les cabinets particuliers de ce respectable établissement?
— C'est juste! dit un des convives.
— Mais, interrompit un autre, si le cabinet est vide...
— Dame! dans ce cas-la, nous serons volés! mais c'est peu probable. Du reste attendons un instant, nous allons bien voir!
Margueret quitta sa place, monta sur une chaise qu'il approcha du mur, puis, enlevant sans bruit la rondelle, il encadra dans l'ouverture son visage curieux.
Il n'était pas h C6 poste d'observation depuis une seconde que déjà les plus pressés le tiraient par les pans de sa vareuse.
Enfin il se décida à sauter en bas de sa chaise et l'un des étudiants le remplaça immédiatement au guichet improvisé.
— As-tu vu quelque chose? lui demanda- t-on.
— Parbleul
— Quoi?
— Une femme.
— Seule?
— Oui.
— Jeune? ^
— Je le crois.
— Jolie?
— Je n'en sais rien.
— Tu n'en sais rien!...
— Non.
— Comment?
— Je n'ai pas vu son visage.
— C'est une raison... Et, qu'est-ce qu'elle fail?
— Elle dort.
— Malgré le bruit que nous faisions tout à l'heure...
— Oui...
— Impossible!
— Regardez plutôt... elle est étendue sur le divan et sa tête s'enfonce dans l'un des oreillers, mais ce qu'il y a de plus drôle...
— Eh bien?...
— C'est qu elle est déguisée...
— Bahl
— En paysanne normande... charmant costume, parole d'honneur!
PIVOINIÎ. 12o
Marguerct n'avait point achevé ces dernières paroles au milieu de l'ébahissement de ses auditeurs, que déjà Virgile s'élançait de la table où il était resté, solitaire, et toujours taciturne.
Il prisa bras-le-corps l'étudiant qui se trouvait en possession de la lucarne, le posa brusquement à terre, et, le remplaçant sans façon, attacha son regard avido sur l'intérieur du cabinet voisin.
I>o Cabinet particulier.
Du premier coup d'œil Virgile reconnut Pivoine.
A cette vue une joie profonde et complète s'empara de lui d'abord.
IMais bientôt il se demanda quel inexplicable hasard avait amené la jeune fille dans cette maison suspecte, et comment il pouvait se faire qu'il la retrouvât ainsi, isolée et semblant endormie.
La solution de ce problème ne se fit point attendre.
La porte du cabinet touriia sans bruit sur sesgonds discrets, et Virgile vit apparaître, avec une surprise dont nos lecteurs se rendront compte facilement, i'horrible personnyged'Armodius Carcan.
L'époux dePaméla avait quitté pour cette solennité son inévitable veste blanche et son tablier sale.
11 était pompeusementvetu dun habit bleu-barbeau à larges basques, d'un pantalon écossais rose et vert, d'un gilet de poil de chèvre jaune, et il portail en guise de cravate un foulard d'un rouge éclatant.
Ce luxueux costume avait orné pendant longtemps
l'étalage de madameCarcan et monsieur l'ayanttrouvé de son goût se Tétait approprié.
Armodius semblait rayonnant de contentement.
Son œil unique pétillait de luxure.
Il referma soigneusement la porte et poussa les verrous intérieurs.
Ensuite il sapprocha du divan sur lequel reposait la jeune 6lle et s'écria en faisant un geste obscène :
— A nous deux, la belle, à nous deux.
Virgile en avait assez vu.
Il sauta par terre, au milieu des étudiaots, qui s'effrayèrent de sa pâleur livide et du double et sinistre éclair jaillissant de ses prunelles.
11 sortit du salon sans prononcer une parole, s'approcha de la porte du cabinet n° 4, et, appuyant son épaule contre cette porte, d'un seul choc il la jeta dans l'intérieur, arrachant à la fois les gonds et les verrous.
M. Carcan, surpris au début de son œuvre infâme, poussa un cri d'épouvante et décolère.
Vireile marcha droit à lui, le renversa comme un enfant malgré sa résistance furieuse, le traîna par le collet de son habit jusqu'auprès de la fenêtre qu'il ouvrit, le souleva dans une irrésistible étreinte, car l'indignation avait décuplé ses forces, et, de la hauteur du premier étage, le précipita dans le jardin.
Ceci fait, l'étudiant revint à Pivoine dont le sommeil, ou pour mieux dire l'évanouissement, n'avait point cessé; il la saisit à son tour dans ses bras, puis, chargé de ce doux fardeau, il quitta la maison et monta dans une voiture de remise qui stationnait près
nvoiis'i-:. 125
de la porte du restaurant, et reprit aussitôt le chemin (jc Paris.
Disons, en passant, que le misérable Armodius, plus luHireux qu'il ne le méritait, n'eut d'autre mal que quelques contusions légères, après une chute dans huiuelle un honnête homme se serait brisé cent fois.
Ainsi que les chais, dont il partageait d'ailleurs le naturel pervers, il se releva sain et sauf, et, pour des raisons faciles à deviner et à apprécier, il jugea convenable de ne point porter plainte.
Rejoignons, si vous le voulez bien, l'étudiant et Pivoine.
Virgile, pendant le trajet de Bercy à la rue de la Harpe, couvrit de baisers et de larmes les mains et le visage de la pauvre fille, toujours inanimée et ne donnant d'autres signes de vie que de faibles soupirs exhalés à de longs intervalles.
Le sauveur de Pivoine n'était rien moins que sentimental; d'habitude il menait' lestement ses faciles tendresses, et nous pouvons affirmer que si le soir de son arrivée à Paris, la jolie Normande se fût donnée à lui sans conteste, au bout d'une semaine il ne s'en fût pas soucié davantage que des volages griseltes et des loreltes délurées dont il avait été jusqu'à ce jour l'heureux vainqueur.
Mais l'étrangeté de ses courtes relations avec Pivoine, la scène qui en avait été le dénoûment et dans laquelle (il se l'avouait h lui-même) son rôle avait été fort triste, la fuite de la jeune fille, l'impossibilité de retrouver sa trace, le hasard presque miraculeux qui venait de lui rendre la pauvre enfant, toutes ces cir-
constances réunies avaient triomphé de la légèreté habituelle de son cœur, qui, pour la première fuis, était plein d'un amour, sinon profond, du moins sincère.
Aussitôt arrivé, après avoir couché Pivoine dans son lit et mis en réquisition la maltresse de l'hôtel qu'il chargea de veiller en son absence auprès de la malade, il courut chercher un de ses amis, étudiant en médecine, d'une haute intelligence et d'un savoir précoce.
Le jeune médecin jugea qu'un puissant narcotique, pris à une effroyable dose, mettait en grand danger les jours de la pauvre fille, et n'osant accepter la responsabilité du traitement à ordonner, réclama l'assistance du docteur P... son professeur, et l'une des illustrations scientifiques de notre époque.
Les remèdes les plus énergiques furent mis en œuvre sur-le-champ, et Pivoine ne tarda point à revenir à elle-même.
Mais en même temps qu'elle reprenait ses sens un(^ fièvre ardente se déclarait, compliquée de délire, et de crises nerveuses.
Le danger avait changé de nature, sans devenir moins terrible.
Le docteur P... ne répondait de rien.
Cela dura toute une semaine.
Pendant huit jours et pendant huit nuits Virgile ne quitta pas d'une seconde le chevet de cette couche où se tordait la malheureuse jeune fille, au milieu des visions insensées de la fièvre.
Jamais une mère, tremblante pour la vie de son unique enfant, ne fut plus saintement dévouée.
Enfin arriva le moment où le docteur P. . . prononça ce mot consolateur :
— J'espère!
Virgile so jeta ii sou cou et l'embrassa comme on embrasse un frère.
Du reste, le docteur ne s'était point trompé.
Peu à peu le délire diminua, puis disparut complètement.
Pivoine était sauvée.
Or, la première figure qu elle entrevit au moment où la raison lui revenait, fut la figure de Virgile.
La première voix qui retentit à son oreille, fut la voix de Virgile.
Et, durant sa longue convalescence, c'était encore Virgile , qui toujours auprès d'elle . infatigable et joyeux, semblait renaître en la voyant revivre, et devinait, pour le prévenir, jusqu'au moindre de ses caprices.
Que pouvait-elle, que devait-elle répondre, lorsque, guérie enfin, elle entendit l'étudiant lui dire tl'une voix tremblante et passionnée :
— Je serais mort, si tu étais morte... tu vis... veuxtu vivre pour moi?
— Oui, répondit t-elle, je le veux.
Et elle se donna.
Disons-le bien haut, car nous croyons trouver dans cette première faute une sorte d'excuse pour toutes ses fautes à venir, elle se donna, reconnaissante ^ mais sans amour.
Certes, Pivoine était douce et bonne, et dans son corps charmant elle avait une belle âme.
Peut-être, entre les mains d'un autre, fût-elle devenue l'une de ces femmes qui passent sur la terre
comme des anges, venus du ciel où ils retournent.
Mais Virgile ne savait pas aimer.
Il ne comprit point combien, à défaut d'innocence, il restait a sa jeune maîtresse de naïve chasteté.
Il chercha le plaisir sans songer qu il pouvait trouver le bonheur, et Pivoine fut initiée aux tristes enchantements de la vie du quartier latin.
Comme il le lui avait promis jadis, elle fut la mieux mise des femmes d'étudiants.
Elle eut des robes de soie et des châles Ternaux.
Félicité suprême! elle posséda une montre d'or, large comme une pièce de vingt sous. Elle put accrocher à sa ceinture étroite les breloques scintillantes d'une châtelaine Pompadour.
Elle connut les délices d'un souper chez Dagneaux, après une soirée trop courte dans une avant-scène des Folies-Dramatiques.
Elle polka au Châleau-Rouge.
Hélas! trois fois hélas! elle dansa le cancan à la Chaumière et à la Chartreuse!
Elle entendit résonner à son oreille les hardis compliments des bons amis de son époux.
Elle fuma, des cigarettes d'abord, des Cinq sous, peu de temps après, et enfin des Panatellas, le tout avec l'aplomb d'un sportman émérite.
Elle chevaucha à âne au bois de Boulogne et à cheval dans la forêt de Saint-Germain.
Elle chanta des gaudrioles.
Elle fit sa partie de dominos au café Procope et dans bien d'autres estaminets moins avouables.
Elle vécut enfin dans la flatteuse intimité des reines galantes du quartier.
Et tout cela la perdit peu b peu. |'
Elle restait fidèle à Virgile cependant, mais, sans s'en apercevoir, elle subissait la gangrène d'une démoralisation profonde.
Sa pudeur, ce divin manteau de la femme, s'en allait lambeaux par lambeaux, au souffle des paroles corruptrices.
La paysanne normande devenait grisette parisienne.
La pécheresse faisait son premier pas.
Pauvre Pivoine!
Qu'il y avait loin, mon Dieu, des grands bois de Nodôsmes, aux estaminets de la rue Saint- Jacques!
Arsène BAchii*
Quelques amis qui veulent bien s'intéresser à nos livres, voyant par hasard les épreuves du premier volume de Pivoine, et remarquant ces deux mots ; les Pécheresses, en tête du titre, ont bien voulu nous témoignep quelque inquiétude à ce sujet.
Sachant à merveille que les gens de lettres se laissent prendre trop souvent aux paradoxes les plus fâcheux, ils craignaient que dans la série commencée par PivoiiSE sous ce titre collectif : les Pécheresses, nous n'entreprissions follement la réhabilitation de la femme galante.
Nous croyons devoir compte à nos lecteurs de la réponse faite à ces bienveillants conseillers.
Non certes, nous n'avons jamais songé à relever ^uxyeux du monde, par des arguments mensongers,
VùO PIVOINE.
ces pauvres créatures perdues qui, le plus souvent, descendent dans la boue par leur faute et y restent parce qu elles n'ont point le courage d'en sortir.
Non certes, nous ne marchons point sur les traces honteuses de M. Alphonse Esquiros, jadis le Tyrtée des Lupanars, aujourd'hui le chantre de la guillotine.
Nous aimons à répéter avec Victor Hugo ces belles paroles pleines dune évangélique charité :
Oh! n'insullez jamais une femme qui tombe !
Mais nous ne pensons pas qu'il soit bon de diviniser la femme après sa chute.
A toutes les époques, la galanterie vénale fut une des plaies de la société, nous croyons qu'il est moral d'étudier cette plaie sous ses aspects, même les plus repoussants, et c'est ce que nous ferons si Dieu nous prête vie.
Dans les Pécheresses, tout n'appartiendra point d'ailleurs au domaine de l'invention pure.
Quelques-unes de ces études reposeront sur une donnée historique. Il en sera ainsi pour Phryné dans les temps antiques, ainsi pour la belle Impéria, pour la Bacchante, pour mademoiselle Duthé.
Quant aux tableaux contemporains, Mignonne, la belle aux cheveux d'or, etc., etc., les traits saillants en seront toujours vrais, et les figures bien connues se dessineront sur la trame du récit.
Tant pis pour ceux qui nous blâmeront sans nous comprendre, ce n'est pas pour eux que nous écrivons.
Arsène Bâchu , que nos lecteurs ont entrevu déjà dans une avant-scène de Bobino, toutbouffî d'or-
gueil par le succès de sa pièce de Madelinette, était né à Rouen en 1820.
11 était fils unique, et il perdit sa mère avant d'avoir pu la connaître.
Son père, marchand de laine en gros a l'enseigne bien connue du Mérinos couronné, le laissa orphelin à l'âge de quinze ans.
A rsène eut un tuteur honnête homme qui sachant administrer habilement sa fortune, puis la liquider a propos, remit entre les mains de son pupille (lorsque, atteignant sa dix-huitième année, cedernier fut émancipé), les titres réguliers de huit bonnes mille livres de rente, solidement placées en rentes sur l'État.
Arsène avait reçu l'incomplète et vulgaire éducation universitaire du collège de sa ville natale, et n'en avait profité ni plus ni moins qu'un autre, c'est-à-dire, que sa philosophie achevée, il était sorti de l'école, rempli de suffisance, superficiellement instruit, mais au fond parfaitement ignorant.
Jusque-là il n'y avait pas grand mal. Qu'importait au monde après tout, qu'Arsène Bâchu fût de la race des aigles, ou de celle de ces oiseaux tant dépréciés, et qui pourtant ont sauvé Rome.
Mais hélas, les amplifications des cours de rhétorique et la lecture de quelques poètes et romanciers célèbres, avaient éveillé dans l'esprit de l'adolescent les instincts littéraires les plus déplorables.
Il se disait tout bas qu'il serait un grand homme, et d'avance il choisissait sa place parmi la moderne pléiade.
Sitôt qu'il se trouva libre de son temps et de ses actions, il se mit à dévorer indistinctement toutes les productions poétiques, historiques, romanesques et
romantiques, postérieures à la grande révolution li téraire de 1.S30.
Seulement, il est bon d'ajouter qu'il accueillit av un égal enthousiasme les chefs-d'œuvre et les raps dies, et que souvent, grâce à un jugement singulièi ment faux, il trouvait a ces platitudes un ragoût si humain.
Une fois cuirassé de pied en cap, Arsène voulut fa ses premières armes, et le feuilleton du Mémoi rouennais reçut successivement une nouvelle intitulé Dom Pablo le tueur des femmes^ et une ode quarante et une strophes : les Rivales espagnoles.
Nous demandons la permission de citer le début cette pièce originale, qui n'avait pas coûté à son a teur moins de six semaines de travail :
Oh! mon cœur, bats moins fort! Tais-loi, mon cœur! Ecoi
La voix qui parle dans la nuit...
Est-ce un appel d'amour? — Ah! c'en est un, sans dou
De la femme qui me poursuit!!!
Depuis qu'elle me vit, la brûlante Andalouse, Du haut de son grand balcon noir.
Je crois, sur mon honneur, qu'elle est un peu jalouse, Et qu'elle me cherche le soir!
Elle est brune, elle est souple, et plus d'un gentilhomr
Se damnerait pour ses appas!
Oui, — mais moi j'aime ailleurs, et, quoiqu'on la renomn
De son amour je ne veux pas!!!
Celle que j'ai choisie est, ma foi, bien plus belle. Et son cœur est beaucoup plus pur!
C'est une Aragonnaise à la vive prunelle Où se mire le ciel d'azur...
Etc., etc.
Suivaient trente-sept strophes clans ce goût.
Cependant, comme le jeune Arsène avait quelque fortune, il trouva des flatteurs qui, moyennant un nombre considérable d invitations à dîner, démontrèrent au débutant qu'il n'avait qu'à vouloir pour culbuter Victor Hugo et s'asseoir à sa place.
Mais Arsène, qui était bon prince, répondit modestement qu'il ne voulait détrôner personne et qu'il y avait assez d'espace en ce monde pour Victor Hugo et pour lui.
Cette réplique excita tout l'enthousiasme de la petite cour du jeune homme.
De son côté, le directeur du Mémorial rouennais démontra à Arsène qu'il ne pouvait mieux faire que de devenir actionnaire de la feuille dont sa prose et ses vers étaient déjà les plus fermes soutiens.
Le brave garçon donna cinq mille francs, et chaque numéro du journal reçut quelqu'une de ses élucubralions.
Trois années se passèrent ainsi puis enfin un jour Arsène, blasé sur les adulations de son entourage, résolut d'ouvrir ses ailes dans un espace plus large, de regarder le soleil face à face, ou, pour parler un langage moins prétentieux, d'aller récolter à Paris la riche moisson de gloire et d'or que lui promettait son talent.
11 partit.
Cecinous reporte au commencement de l'année 1843.
Le premier souci du provincial en arrivant, fut de se loger d'une façon convenable.
Il trouva, rue de Vaugirard, non loin de ce cénotaphe dramatique qu'on appelle l'Odéon, il trouva, disons-nous, un joli petit appartement qu'il meubla
presque en entier, dans le style oriental, avec des tapis et des nattes, des divans bas, des cassolettes et des narguilés.
Le cabinet de travail, seul, fut d'un Pompadour coquet.
Arsène avait lu Jérôme Paturot, et la façade rutilante de l'architecte chevelu lui avait donné au suprême degré Ihorreurdes ameublements moyen âge.
Une fois installé, le jeune Rouennais songea à tirer parti des œuvres inédites quil avait en portefeuille...
II se vêtit de noir, se ganta de blanc, et alla porter à la Revue des Deux-Mondes une Méditation harmonique qu'il avait jugée trop remarquable pour l'abandonner aux suspectes lumières d'un public de province.
— Magarilas ante porcos se disait Arsène à luimême.
De la Revue des Deux -Mondes il passa à la Presse et remit dans les bureaux un paquet soigneusement cacheté, contenant le manuscrit des Trois Pendus, roman en quatre volumes.
Au bout de quinze jours, il reçut deux enveloppes cachetées, aussi larges que des dépêches ministérielles, et portant les timbres, l'une de la Presse, l'autre de la Revue.
Arsène caressa sa moustache blonde et pâle, et se dit en rompant le cachet de la première lettre :
— Seraient-ce déjà des épreuves?
Et il lut :
« Monsieur^
» Vos vers sont infiniment remarquables^ mais
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nous nous sommes imposé la loi de n^admettre dans la Revue que des noms déjà connus et aimés u public,
» Croyez bien, monsieur, que nous regrettons vivement de ne pouvoir faire une exceplion en votre faveur.
» Agréez^ etc.. »
— Bah! s écria Arsène stupéfait, et la missive lui tomba des mains.
— Voyons l'autre! ajouta-t-il en entrouvrant, mais non sans défiance, la deuxième enveloppe.
Voici ce qu'elle contenait :
« Monsieur,
» Votre roman renferme d*éminentes qualités dintérêt et de style, aussi nous regrettons bien vivement que de s traités antérieurs nous empêchent de le publier.
» Agréez, etc.* » -'
— Les paltoquets! fit Tliomme de lettres indigné, les paltoquets!... ils sont plus à plaindre qu a blâmer d'ailleurs! Dans leur ineptie, ils ne savent ce qu'ils font! Mais patience! quand un jour ils viendront ramper à mes pieds pour avoir de ma prose, je leur tiendrai la dragée haute! Et puis, que m'importent, après tout, et les journaux et les revues? il y a des éditeurs k Paris! Allons, en route, et sans perdre de temps! Ils m'apprécieront, ceux-l'al Oui, ventre do biche, ils m'apprécieront!
Arsène feuilleta l'Almanach des vingt-cinq mille adresses, inscrivit quelques noms sur son agenda, prit une voiture, alla se faire restituer aux bureaux de la Presse le volumineux manuscrit des Trois Pendus, et donna l'ordre au cocher de le conduire rue de la Harpe.
FIN ùV PREMIER VOLUME.
DISTRIBUTION CxRATUITE
AUX ABONNES DE LA 71* SERIE ET SDIV. DU MUSÉUn LITTERAIRE