JOSEPH BELLANGER
Membre de la Ligue contre la licence des rues.
— Ahl ah! c'est un de nos actionnaires. Faites entrer.
Le petit groom disparut et quelques secondes après, il introduisait un beau vieillard à barbe blanche. Son haut col, sa cravate à deux tours, sa longue redingote ornée de la rosette de la Légion d'honneur, et surtout son port de tête très rejetée en arrière, tout en lui respirait une hautaine dignité et inspirait le respect. Bouvarel enleva immédiatement sa calotte et, d'un geste gracieux, indiqua le fauteuil placé devant sa table de travail.
M. Joseph Bellanger s'assit ; puis, d'une voix grave, un peu mélancolique, il commença :
— J'arrive de la campagne, monsieur le directeur, et ma visite est dictée moins par l'intérêt que par une certaine curiosité douloureuse. En prenant des actions de votre théâtre, je ne m'attendais certes pas à faire fortune, mais j'étais heureux d'encourager un homme assez brave pour livrer le bon combat de l'idéal dans une époque aussi matérialiste que la nôtre.
BoQvarel salua en s'inclinant, et le vieillard continua après avoir un peu hésité :
— ... Cependant, je ne suis pas très riche, je dois limiter mes sacrifices, et j'aimerais assez à être renseigné sur la situation exacte de notre société. . . Sans doute — il faut s'y attendre — nous ne toucherons cette année aucun dividende?
— Vous toucherez pour l'exercice 1893- 1894 environ quatre- vingt pour cent de votre argent.
M. Joseph Bellanger fit un tel bond de surprise que le fauteuil en craqua, puis il reprit, un peu étranglé par l'émotion :
— Vous dites quatre-vingt pour cent! Ah I par exemple, voilà qui est merveilleux ! Pardonnez ma joie. Ce n'est pas le plaisir de gagner de l'argent — cet argent qui est si peu de chose ! — mais si vous saviez l'allégresse que j'éprouve à constater le triomphe de nos chères idées, et à voir le vrai public, le public payant, prendre le chemin du temple où
4 PLACE AU THÉATREÎ
VOUS faites prêcher la bonne parole en tenant haut et ferme le drapeau du grand art.
Devant cette sortie enthousiaste, Bouvarel resta très froid, tandis que le bon vieillard demandait, très excité :
— Mais dites-moi, donnez-moi quelques détails. Comment êtes- vous arrivé à ce magnifique résultat? C'est très intéressant. Autant que je puis me souvenir, quand je suis parti dans mes terres, vous étie? en train de jouer la Mère des Gracques.
— Parfaitement, monsieur, une tragédie en cinq actes et en vers.
— Eh bien, le succès ne m'étonne pas.
Était-ce beau ! Était-ce assez beau I cette lutte des deux frères Tibérius et Caïus Sempronius contre l'avidité du Sénat et des riches ! Quelles superbes tirades sur la loi agraire, sur la nécessité de distribuer aux [)auvres les richesses qu'Attale, roi de Pergame, avaient léguées en mourant au peuple
romain. Quel socialisme bien entendu, quelles généreuses idées développées dans une langue dont la noblesse rappelait le français du grand siècle! Et le caractère si héroïque de Cornélie planant sur ce drame sombre, et enfin la mort si poignante de Caïus dans le temple de Diane ! Je me rappelle tout cela. Jamais le Théâtre-Idéal n'avait si bien mérité son nom qu'avec la Mh^e des Gracques. Je le répète, le succès ne m'étonne pas.
Bouvarel interrompit ce flux de paroles, en disant simplement :
— J'avais trois mille francs de frais, et je faisais en moyenne cinquante-sept francs soixante- quinze de recette par soirée. Voyez les bordereaux.
— Ah?... Ah vous faisiez cinquante-sept francs soixante-quinze... Alors?...
— Alors, je me suis obstiné. J'ai voulu continuer la lutte pour l'idéal, et j'ai donné une comédie en trois actes excessivement
littéraire et vertueuse qui s'appelait la Tunique de Nessus. La tunique de Nessus, c'était le vice, le vice originel, dont on ne peut se débarrasser que par le feu, le feu qui purifie tout. Il y avait dans cette comédie le rôle d'un vieux marquis de Pardaillan, nature évangélique, presque surhumaine, qui devait à lui seul assurer le succès de la pièce. Impossible d'entendre la grande scène du II sans verser des larmes, les douces larmes de l'honnêteté.
— Bravo! Et alors avec cette Tunique de Nessus, vous vous êtes refait?
— Avec cette tunique j'ai remporté une veste. Mes frais journaliers ne dépassaient pas quinze cents francs, c'est vrai, mais la moyenne des recettes a été de trente-neuf francs vingt-cinq. Voyez les bordereaux.
— Diable î Mais cela faisait un trou î
— Je vous crois. Après j'ai continué avec un mystère syrio-chaldaïque en vers libres, cela s'appelait le Grand Crucifié ! Gela se pas-
sait à Jérusalem, et je ne crois pas qu'on ait jamais rien écrit de plus beau que ce rôle du Christ, philosophe, régénérateur, prophète et martyr.
— A la bonne heure!
— J'ai joué cette pièce deux fois. Et les deux représentations du Grand Crucifié m'ont rapporté vingt-quatre francs Tune dans l'autre.
— A quelle époque vivons-nous, mon Dieu !
— Alors je me suis débattu, ne sachant plus à quel saint me vouer. Pendant un mois j'ai encore monté des œuvres ruisselantes d'inouïsme, en prose ou en vers, mais dans lesquelles l'idéal régnait toujours en maître. Et le déficit s'élargissait chaque jour, je m'enfonçais de plus en plus dans le gouffre ; je devais une quinzaine d'appointements à tout mon personnel et j'entrevoyais déjà la faillite, la hideuse faillite dans laquelle j'aurais entraîné et compromis avec moi tous mes actionnaires...
A cette idée de faillite, le beau vieillard devint très pâle, et jeta instinctivement un regard d'inquiétude vers sa rosette, puis il dit avec effort :
— Enfin, tout est bien qui finit bien. Vous avez relevé nos affaires, et l'idéal a quand même remporté la victoire. Croyez-moi, il n'y a qu'à attendre son heure et les causes justes finissent toujours par triompher.
— Monsieur, reprit le directeur, je songeais très sérieusement à me brûler la cervelle, ce qui n'eût pas arrangé vos affaires ni les miennes, lorsque j'ai trouvé parmi les manuscrits déposés chez moi une pièce intitulée :