‹ Place au théâtreChapitre 3 sur 19 · ADRIENNE AU CABOULOT · texte numérisé non relu

ADRIENNE AU CABOULOT

— Qu'est-ce que c'était que cela? Un bas vaudeville ?

— Pas môme. Une pantomime, une simple pantomime. Il s'agissait d'Adrienne, une d(s Ivnfiresses les plus en vue du monde où

Ton s'amuse, prise, en véritable fille d'Eve, du désir de visiter un établissement de la rive droite, et pour cela, consentant à passer momentanément pour une des recluses, et à revêtir le costume professionnel.

— Quelle horreur !

— Attendez. J'ai été trouver mademoiselle Adrienne elle-même, et moyennant mille francs par soirée je l'ai décidée à quitter son petit hôtel de l'avenue du Bois et à renoncer momentanément à ses chères études. Je l'ai campée, sur la scène, en pleine lumière électrique, presque nue, moulée dans un maillot de soie nacrée qui permettait de suivre dans leurs moindres détails toutes les lignes, tous les saillants, toutes les rondeurs de ce corps adorable. Pour compléter l'illusion, j'ai jeté sur ce maillot une chemise transparente de tulle noir à réseaux très larges, j'ai entouré cette belle fille de compagnes en costume similaire, couchées tout autour d'elle sur des divans dans des pos-

tures suggestives, et j'ai convié tout Paris à ce festin de chair fraîche.

— C'est épouvantable I s'exclama M. Joseph Bellanger avec indignation

— Et alors, monsieur, j'ai vu tout à coup ma salle comble. On se bat devant la location. J ai été obligé d'ouvrir deux bureaux supplémentaires, et chaque soir la chambrée du Théâtre-Idéal rappelle par son élégance et sa composition le gala de l'Opéra. Les recettes varient entre neuf mille six cent et dix mille, car je réalise plus que le maximum, grâce aux tabourets que je fais placer dans les couloirs et qui, mis aux enchères, sont littéralement pris d'assaut. Voilà comment, monsieur, en dépit des drames en vers, des comédies très littéraires et des mystères syrio-chaldaïques , je vais pouvoir verser aux actionnaires de l'idéal — même à ceux qui, comme vous, sont membres de la sainte ligue, la somme ronde de quatre-vingt pour cent comme dividende de l'exercice 1893-94.

— Quatre- vingt pour cent de dividende... Ah! c'est bien triste, bien triste! murmura encore M. Bellanger.

Il y eut un silence, puis tout à coup le beau vieillard, l'œil brillant sous ses lunettes, demanda :

— Est-ce que vraiment... elle est si belle que ça, cette Adrienne?

— Elle est pire.

— Eh bien . . . donnez-moi donc à tout prix pour ce soir, un fauteuil bien près, bien près, un bon fauteuil du premier rang.

On répétait à la Comédie-Gauloise Valerianus Diocletianus, la grande tragédie en cinq actes et en vers de notre éminent poète Palamède Razor. La pièce se passait trois cent trois ans après Jésus-Christ, c'est-à-dire qu'avec la mode archaïque qui sévit, elle était d'un modernisme indiscutable. On pouvait citer dans cette pièce non seulement une dizaine de beaux vers — neuf de plus que dans l'œuvre qui faisait se pâmer le brave général du Monde où Von s'ennuie — mais

encore il y avait des éléphants de Numidie, des lions, des chrétiens dont on entendait craquer les os dans le cirque, tout un monde d'esclaves, de légionnaires, d'affranchis, avec des costumes dessinés par Burdini, et surtout— surtout — le rôle de Valérie, la courtisane convertie à la bonne parole, dont l'immonde empereur faisait crever les yeux, était confié à la grande tragédienne Liona.

Le souffleur était dans son trou. Dans le petit guignol dressé sur la scène se tenaient l'auteur Palamède et le directeur Brevanne, tandis qu'à la lueur douteuse de deux lampes électriques descendant du cintre, Liona, en robe rotonde et gainsborough à plumes noires, s'agitait aux pieds d'un monsieur en veston gris — le grand Barbon — personnifiant, si l'on veut, Diocletianus. Et Liona rugissait, avec de grands gestes :

Sous ton front sombre et menaçant, Où jamais n'habite la joie, Comme un vol de corbeaux, tournoie Un rêve inassouvi de sang...

Tout à coup Erevan ne se leva de sa chaise et avançant avec une mauvaise humeur très marquée vers le groupe, il s'écria, en brandissant le manuscrit :

— Mes enfants, vous avez joué cette scènelà d'une manière géniale... Seulement, ce n'est pas ça du tout.

— Ce n'est pas ça du tout, appuya dans son guignol Palamède Razor.

— Est-ce qu'il y a un loup'l demanda Barbon.

— Qu'est-ce qui cloche? demanda Liona, en rajustant son chapeau d'un coup de poing.

— Il y a d'abord que l'on entend pas du tout craquer les os des martyrs dans la coulisse : ça regarde Merizier. Mais toi, de ton côté, tu n'as pas du tout le cri d'une femme à laquelle on crève les yeux.

— Comment, je ne crie pas assez ?

— Si, le coup de gueule y est; seulement, tu ne l'envoies pas dans le ton. Il

faudrait nous donner l'impression d'une torture épouvantable, tandis que tu as l'air simplement de te brûler en avalant ton chocolat. Quant à vous, Merizier, si vous ne trouvez pas quelque chose qui imite mieux les os qui craquent, j'aurai le regret de vous retirer votre emploi. Messieurs, la répétition est levée. A demain, une heure un quart, pour la demie.

Les pensionnaires de la Comédie-Gauloise qui étaient enfouis depuis quatre heures dans les coulisses, aussi froides, aussi sombres qu'une cave, se ruèrent avec délices au dehors pour respirer l'air pur des grands boulevards. Merizier partit songeur, en se tenant la tête dans les mains, et Liona sauta dans sa voiture pour reprendre au grand trot le chemin de son hôtel, avenue du Bois-de-Boulogne.

— Si Brevanne croit que c'est commode I se disait-elle. Est-ce que je sais, moi, ce qu'on éprouve quand on vous crève les

yeux? Au moins dans Michel Strogoff, Marais avait quelque chose à envoyer : « Pour Dieu ! pour le Tsar I pour la Patrie I » Moi, je n'ai qu'un cri, un grand cri, et puis c'est tout. Voyons ce que je dis avant.

Pour se réentraîner, elle ouvrit son rôle, écrit en belle ronde, et, levant le petit miroir du coupé, elle déclama, en se regardant dans la glace :

Prends garde ! car de ma blessure

Une sanglante éclaboussure

Un jour sur toi rejaillira.

Prends garde ! Trompeuse est la gloire,

0 tyran : c'est de ta victoire

Que le châtiment surgira !

— Non, dit-elle avec découragement, tout cela ne me donne pas mon cri.

Elle arriva dans son hôtel avenue du Bois-de-Boulogne, et, après avoir sonné sa femme de chambre pour la déshabiller, elle lui administra un soufflet sous un prétexte futile. La camériste eut un petit cri plain-

tif ; mais ce n'était pas du tout le hurlement cherché. De plus en plus maussade, elle alla dans la serre s'étaler sur son grand sopha, tout encombré de coussins, et, là, elle se pelotonna au milieu des brocarts, des satins et des peluches. Elle sonna le groom anglais, et, comme il n'était pas arrivé assez vite, elle lui tira les oreilles.

— By God ! gémit le petit bonhomme en pleurnichant.

Il n'y avait rien à prendre dans ce juron britannique. Que faire? La grande tragédienne, en dépit des gages fantastiques alloués pour faire pardonner ses fantaisies, ne pouvait cependant pas mettre ses gens à la torture. Tout à coup, tandis que sa vue errait sur les massifs de plantes vertes qui transformaient la serre en jardin exotique, elle aperçut son singe Nélusko, qui, tout en faisant des grimaces épouvantables, tirait tant qu'il pouvait sur sa chaîne pour se rapprocher du cacatoès. Celui-ci, huche sur

son perchoir, la crête hérissée, regardait le singe avec un œil effaré et rond.

— Tiens I tiens I se dit Liona, il y aurait peut-être quelque chose à faire.

Alors, avec un sourire cruel ! — ah ! ce sourire! — elle détacha tranquillement Nélusko, puis elle revint se coucher au milieu de ses coussins, attendant. Le singe, aussitôt qu'il se sentit libre, se mit à gambader sur place, puis, avec des précautions infinies, il avança à quatre pattes vers le cacatoès. D'un bond, il sauta sur le bâton du perchoir et, là, il s'installa à côté du volatile, qui, retenu par un anneau à la patte et ne pouvant s'enfuir, regardait le singe avec un œil de plus en plus effaré et une crête de plus en plus hérissée.

Nélusko avait son idée. Il contempla un moment son voisin, en montrant ses dents dans un rictus diabolique, puis il avança ses longs doigts fuselés vers la huppe blanche et rose de l'oiseau et en arracha une plume

qu'il se mit à croquer avec délices. Le cacatoès poussa un cri déchirant, un cri sonore, guttural, superbe de perroquet aux abois.

— Quelle belle intonation î s'exclama la tragédienne. Ah ! si je pouvais l'imiter î

Cependant, le singe continuait impitoyablement sa torture, arrachant les plumes une à une, mettant la crête à nu, tandis que l'infortuné cacatoès hurlait, autant de crainte que de douleur, et envoyait des plaintes rauques, véritables coups de trompette qui retentissaient dans toute la maison.

Et, attentive, l'œil dilaté, l'oreille tendue, Liona, penchée sur ses coussins, notait toutes ces intonations douloureuses, s'évertuant à les rendre le plus fidèlement et le plus exactement possible. A la fm, il y eut un cri de détresse si poignant, si effroyable que la tragédienne s'écria, triomphante :

— Ça y est ! Je tiens mon effet.

Trois fois elle répéta le cri au nez de

EFFETS TRAGIQUES 2i

Nélusko, stupéfait, qui, du coup, abandonnant sa besogne épilatoire, courut se cacher dans les palmiers.

Et, le lendemain, à la répétition, quand on arriva au fameux passage, l'auteur, Palamède Razor, prit en pleurant Liona dans ses bras, et lui dit :

— C'est merveilleux I C'est génial ! J'en ai encore froid dans le dos. Vous allez faire courir tout Paris avec ce cri -là !

Au même instant, on entendait dans les coulisses d'effroyables craquements.

— Monsieur Brevanne, dit modestement Merizier en entrant en scène, je crois que j'ai trouvé. Pour imiter les os des chrétiens qui craquent sous la dent des fauves, j'écrase des boîtes vides de cigares. Qu'en dites-vous ?

— Bravo I Merizier, bravo ! s'écria le directeur. Vous aussi, vous avez fait une admirable trouvaille. Maintenant, notre scène des martyrs va produire un effet énorme.

Ecoutez, mon ami : je voudrais faire quelque chose pour vous. Quel rôle avez-vous dans Dioclétianus ?

— C'est moi qui représente l'éléphant de Numidie. Je fais les jambes de derrière.

— Eh bien î je puis vous donner de l'avancement.

— Ah I monsieur le directeur, vous me comblez I

— Oui, à partir de demain, c'est vous qui ferez les jambes de devant.

— Toc I toc !

— Entrez!

Je levai le nez et j'aperçus le jeune Montausol, le fils de mon concierge. Il était rayonnant et frisé au petit fer, comme un mouton.

— Ça y est, monsieur, me cria-t-il, j'ai décroché mon premier prix de chant au concours du Conservatoire. Ah I je suis bien heureux !

J'offris une chaise. Je ne voyais phis le

fils du concierge, mais le lauréat. L'art a de ces rayonnements.

— Bravo, mon jeune ami, lui dis-je, votre brave père doit être ravi. Une carrière brillante s'ouvre devant vous. Les ténors deviennent rares. Je crois, d'ailleurs, que vous êtes le seul dans tout le concours.

— Pas du tout, monsieur. Il y avait Renato, une voix superbe, bien plus belle que la mienne. Et j'étais d'autant plus inquiet que M. Duvernoy, mon professeur, m'avait affirmé que jamais M. Ambroise Thomas ne donnerait deux premiers prix de ténor. Il a ses idées, M. Ambroise Thomas.

— Alors Renato n'a obtenu que le second prix?

— Renato ! Il n'a rien eu du tout, pas même un accessit... Mais aussi j'avais bien manœuvré.

— Ahl il y a eu une manœuvre? Eh bien, contez-moi votre manœuvre.

— Très volontiers, monsieur, d'autant plus qu'elle n'a rien eu de déloyal. Il faut vous dire que Renato est très joli garçon. Moi, je me rends justice, je suis un peu trapu — n'est-ce pas que je suis un peu trapu ? — et puis mes cheveux sont tout droits comme des baguettes de tambour.

Aujourd'hui vous ne pouvez pas vous rendre compte... je me suis fait friser... Renato au contraire a une chevelure luxuriante, avec des mouvements, qui lui permettra de jouer tous les rôles du grand répertoire sans perruque. De plus, il est grand, élancé, bien fait... ah! je lui rendais bien justice, au misérable I Sans compter que M. Duvernoy avait coutume de nous dire en remuant sa tête blanchie avant l'âge :

(( — Messieurs, la première condition pour un ténor, c'est le physique. A tort ou à raison, à tort à mon avis, dans les opéras, l'homme aimé est toujours le ténor. Je dis que c'est à tort parce que dans la nature, le

vrai amoureux, le vrai mâle est un baryton. Comparez au point de vue de l'amour le bon gros chien de terre-neuve avec son aboiement sonore, au roquet à la voix aigre et glapissante. J'ajoute que le baî'yton a une voix dont le métal peut résister à tous les excès, en l'honneur de Vénus la blonde ; tandis que vous, pauvres ténors, je ne saurais trop vous recommander la sagesse presque absolue. Et cependant, concluait M. Duvernoy, comme le théâtre ne vit que de fictions, le baryton dans les opéras est toujours trompé par le ténor. Voilà pourquoi le ténor doit être avant tout joli garçon et chaste — chaste et joli garçon.

» Renato ne remplissait pas absolument la seconde condition requise. Il se ménageait, certainement, mais très vaniteux, il ne savait pas résister à certaines avances lorsqu'elles étaient flatteuses pour son amour-propre. Depuis plus d'un mois cependant, je savais, à mon grand désespoir, qu'il menait une

vie exemplaire, se couchant tous les soirs à dix heures, et ayant comme il le disait en riant rayé de son programme la femme dans le lit et le vinaigre dans la salade. Aussi chantait-il comme un ange, oui, monsieur, comme un ange. La semaine dernière, il avait lancé Tair de Philippe II dans le Don Carlos, de Verdi.

Je dormirai sous la voûte de pierre.

avec une douceur si tendre que nous en avions tous été émus jusqu'aux larmes.

» — Chantez comme aujourd'hui devant le jury, avait dit M. Duvernoy, et je réponds du succès.

» J'étais donc très inquiet, vous comprenez. J'ai déjà concouru en 1891 et en 1892 ; j'ai vingt ans et huit mois. Pas de premier prix cette année et le service militaire me prend en novembre, c'est-à-dire que c'est la fin de ma carrière. Et je songeais à tout cela mer-

credi en sortant avec Renato, du Conservatoire où nous avions été applaudir au concours de comédie notre petite amie mademoiselle Ratcliff, lorsque, rue Bergère, je rencontrai tout à coup la marquise de Chastenet, chez laquelle j'avais... chanté plusieurs fois l'hiver dernier, et qui avait été assez bonne pour me témoigner une sympathie toute particulière. Évidemment elle n'est plus de la première jeunesse ; les lignes du visage commencent à s'empâter un peu, et la taille tourne au majestueux ; mais les dents sont toujours superbes et l'œil n'a rien perdu de son velouté ni de son éclat, un grand œil vers par lequel passait parfois toutes sortes de lueurs étranges; j'ajoutequ'il estsouligné par une pointe de fard indien, mais c'est bien peu de chose, et il faut nos yeux de vingt ans pour s'en apercevoir. Je la saluai avec grâce — M. Duvernoy apprend très bien à saluer — et aussitôt elle vint gentiment à moi :

» — Gomment ! c'est vous, cher monsieur Montausol ! Que devenez-vous donc ? On ne vous voit plus du tout.

» — Je travaille, madame, répondis-je gravement .

» — Moi, continua-t-elle, j'ai toujours pensé à vous. Rappelez- vous nos petites soirées de la rue de Balzac?...

» Je jugeai inutile de nous lancer dans ces souvenirs, et je lui demandai la permission de lui présenter Renato, qui s'était tenu un peu à l'écart, mais qui avança avec empressement. La marquise leva sur mon ami un regard connaisseur et le détailla, tandis qu'il s'inclinait tout en se passant la main dans les cheveux ; puis elle pâlit légèrement. Je connaissais cette pâleur-là...

» Lorsqu'il se releva, leurs yeux se rencontrèrent ; elle le fixa un moment, puis elle ferma les paupières, tandis que ses longs cils frissonnaient sur sa joue. Elle se tourna vers moi :

» — Soyez gentil, me dit-elle, venez dîner ce soir.

» — Mon Dieu, chère madame, ce serait avec plaisir, mais c'est demain le grand jour... il nous faut beaucoup de calme, de recueillement...

» — Bah ! il faut toujours que vous dîniez quelque part, n'est-ce pas? J'espère, d'ailleurs ajouta-t-elle avec son plus charmant sourire que M. Renato ne me refusera pas d'accompagner son camarade. Nous boirons à vos succès.

» Renato devint rouge jusqu'aux oreilles, et

balbutia je ne sais quoi pour dire qu'il

acceptait avec bonheur.

» A sept heures et demie, nous faisions

notre entrée rue de Balzac. Cet animal de Renato était véritablement très bien avec son cou puissant émergeant hors du col largement décolleté, et ses beaux cheveux ondes rejetés en arrière. Sur son habit, — l'habit du concours, tout neuf, — il avait

versé les parfums les plus inconnus ; c'était un bouquet ambulant. Quant à madame de Ghastenet, elle avait revêtu à notre intention un long peignoir de crépon tout garni de nœuds mauves qui ne manquait pas de prétention et qui exhalait une troublante senteur de corylopsis du Japon. Les manches larges laissaient apercevoir de beaux bras nus, peut-être un peu replets, mais très blancs et terminés par de petites mains, à fossettes, et toutes garnies de bagues. Elle avait relevé ses beaux cheveux noirs sur le sommet de la tête par un grand peigne espagnol planté un peu de côté. Dans ce costume, aux lumières, elle était encore fort désirable et qui sait, peut-être allais-je me laisser aller à lui refaire un doigt de cour, mais je songeai aux conseils de Duvernoy, et toute réflexion faite, je m'arrangeai pour que Renato fût assis à côté d'elle.

» Le dîner commença, un de ces dîners fins

dont elle avait le secret, avec une foule de petites chatteries très pimentées et arrosées de vins merveilleux. Nous, pauvres habitués des Caboul ots de la rue Bergère, nous dévorions avec enthousiasme. Renato surtout surtout était merveilleux d'entrain et d'appétit. Sans perdre un coup de dent, il racontait en riant, les choses les plus folles sur le Conservatoire, tandis que la marquise, les deux coudes sur la table, l'écoutait en riant et sans le perdre des yeux une minute.

» Aux entrées, la glace entre eux était rompue ; au rôti, ils étaient bons amis ; aux fruits glacés, ils se portaient des santés et je crois qu'au dessert ils s'étaient plusieurs fois trompés de verre. Était-ce l'influence des vins capiteux ? Voyais-je double ? Je ne sais, mais il me semblait apercevoir comme dans un rêve leurs mains se rapprocher de plus en plus... Après le café, je me levai brusquement :

» — Vous m'excuserez, madame, de vous

quitter aussitôt, mais je suis accablé de fatigue.

» — Comment, déjà ! me dit la marquise en me retenant mollement — oh ! très mollement.

» — Adieu, mon vieux, adieu, me dit Renato, comme un homme pressé de me voir partir.

» Lorsque j'eus fermé la porte, j'entendis le bruit d'un baiser. Allons, me dis-je, il était grand temps de m'en aller.

» Une heure après, je me couchai honnêtement dans mon petit lit solitaire, et je dormis tout d'une traite jusqu'à sept heures et demie. Frais, reposé, j'arrivai au Conservatoire à neuf heures. Il y avait dans la tribune M. Ambroise Thomas, président, puis MM. Massenet, Gailhard, Dubois, Lenepveu, Delmas, Melchissédec et Nicot, Mon tour arrive ; le vieil huissier annonce : «M. Montausol a concouru en 1891, 1892. »

Je me sentais en voix. Je chante l'air de Jean

au troisième acte d'Hérodiade, et mon morceau fini, la salle entière éclate en applaudissements. Bon ! Après, l'huissier annonce : M. Renato. Et je vois arriver mon camarade, blême, le dos arrondi, avec deux pochons violets sous chacun des yeux, la tète d'un homme qui a passé une nuit insensée.

» Il attaque le grand air d'Iphigénie en Tauride, de Gluck. Ah ! monsieur, une seringue, une véritable seringue. Duvernoy était consterné. Des chuts se faisaient entendre dans la salle, tant et tant que M. Ambroise Thomas a fini par arrêter le morceau en agitant sa sonnette... Et voilà comment j'entre à l'Opéra.

— Et Renato, demandai-je avec intérêt, que devient-il, le pauvre Renato?

— Renato I II est en pourparlers avec M. de Lagoanère pour la Timbale d'' argent.

LEURS PÈRESI..

Lettre de Toto à Tutiir,

Mon bon Tutur, J'ai compati de tout mon cœur à ta mésaventure avec la maman de Chignon III ; comme a dit, à peu de choses près, le poète latin : Je suis homme, et rien de ce qui touche la femme ne saurait me laisser indifférent, mais à mon humble avis, on s'occupe toujours des mères d'artistes et pas assez de leurs pères, qui sont cependant très curieux parfois à étudier au point de vue philosophique.

Qui saurait analyser l'état d'âme de M. Weiss, le père de la baronne de Radhen ou de tout autre papa protégeant les ébats de sa fille au théâtre ou au cirque? Jadis aux Variétés nous avons savouré comme il le méritait, le personnage créé par Deltombe, le beau-père de monsieur Betzy. Moi, j'ai eu affaire dernièrement à un nommé Rouflard, que j'avais installé comme concierge dans ma maison de rapport, rue Montalivet.

Gardien aux Champs-Elysées, Rouflard personnifiait le type du vieux militaire dans ce qu'il a de plus respectable. Tout blanc, avec une terrible moustache et une longue barbiche à la Protais, il était impossible de le voir déambuler au milieu des enfants, avec la mélancolie d'un guerrier revenu des gloires de ce monde, sans être saisi de respect et éprouver un peu de ce sentiment qu'évoque l'idée du soldat-laboureur. Sanglé dans son uniforme vert, brodé d'argent, le képi crânement campé sur Toreille, la

poitrine décorée des médailles d'Italie et du Mexique, il m'avait plu tout de suite et j'avais été très heureux d'augmenter les faibles émoluments de ce vieux brave par l'adjonction des gages du concierge ; la loge, dans l'après-midi, était tenue par madame Rouflard, ce qui ne gênait en rien le service du garde.

Parfois, je passais rue Montalivet pour donner quelques ordres, signer mes quittances, ou tout autre motif que je renouvelais le plus souvent possible, car j'avais été frappé par la beauté merveilleuse de la fille de mon concierge, la petite Adrienne. Une gamine encore, à peine seize ans, mais déjà des yeux immenses à damner un saint, une bouche ravissante qui, lorsqu'elle riait, creusait deux petites fossettes dans les joues roses et fraîches, et une poitrine pleine de promesses. Comme je m'étonnais qu'une beauté aussi fine eût pu s'épanouir dans cette loge, entre ce vieux gardien et cette

grosse femme poussive, je ne pus m'em pêcher un jour que j'avais échangé un longregard avec la petite, de dire en m'en allant à mon portier qui me reconduisait sous la voûte :

— Père Routlard, vous savez que votre Adrienne est rudement gentille ; une race, une distinction !...

— Je crois bien, monsieur le vicomte, je le crois fichtre bien! Mon épouse a été la maîtresse d'un général.

Et il ajouta très fier :

— C'est même à ça que je dois ma place de gardien aux Champs-Elysées.

... 0 puissance de la discipline! ô influence du militarisme triomphant! Tu me croiras si tu veux, ïutur ; mais, après cette réponse épique, je compris Rivoli, Austerlitz et Waterloo, le prestige de Napoléon, l'abnégation de la Grande Armée, le bataillon sacré, tout le chauvinisme, tout le culte des vieux grognards qui avaient écrit à coups

de sabre l'épopée impériale. Ce vieux guerrier, si digne, si vénérable, ne ressentait aucune colère, sans doute parce que l'amant avait été un général, c'est-à-dire le dieu prestigieux et empanaché qui tient entre ses mains les destinées du simple soldat.

Ah, si ça n'avait pas été un général!... J'étais persuadé que si ça n'avait pas été un général, il se serait passé des choses terribles, car le vieux Roulïard ne devait pas être commode tous les jours et surtout ne devait pas plaisanter sur la question de l'honneur. Je me disais tout cela, tout en continuant à faire ma cour à la petite Adrienne, qui avait mis comme condition à ses faveurs son entrée au théâtre. Moi d^ mon côté, j'avais dit :

— Donnant, donnant. Le soir môme où

vous aurez débuté sur une grande scène parisienne — il ne s'agissait pas d'un bouiboui — ce soir même, vous ne rentrerez pas chez papa et maman et daignerez

accepter chez moi une hospitalité écossaise. Pour qu'elle soit encore plus écossaise, si vous voulez, ma belle enfant, je m'habillerai en Écossais.

— Marché conclu, avait répondu sans hésitation la fillette.

Et je m'étais mis en campagne. Puisqu'elle m'avait demandé un grand théâtre, je songeai tout de suite au Ghàtelet; et grâce à mes hautes influences, j'obtins de M. Floury qu'elle remplit le rôle et le maillot du troisième coléoptère à gauche dans cette belle œuvre artistique qui s'appelle : le Chat du diable.

Adrienne ne se possédait pas de joie, et la maman Rouflard pleurait d'attendrissement ; seul mon concierge restait un peu soucieux, et tortillait sa moustache blanche en disant :

— Le théâtre, c'est très joli, mais il faudra que la petite marche droit. Sans ça!...

Et il complétait sa pensée par un geste énergique qui me donnait un peu à réfléchir. Ce serait trop bête, toutes proportions gardées, de donner un pendant au drame de Meyerling, et de périr, moi aussi, sous les coups d'un vieux garde, sans avoir même l'espoir d'être un jour mis en scène par Jules Lemaître.

Ahl Tutur!... Quand l'amour nous tient, on peut bien dire : adieu prudence. Aussi, avant-hier, après les débuts, assez inaperçus, je l'avoue, d'Adrienne dans le troisième coléoptère à gauche, j'attendis à la sortie des artistes, et j'emmenai directement Adrienne, tout heureuse à l'idée qu'elle allait faire un bon petit souper au coin de mon feu.

Le souper fut exquis. La gamine avait des surprises et des joies d'enfant qui me ravissaient, s'extasiant devant les huîtres, devant le pâté d'alouettes truffé, devant la salade russe, et surtout, surtout buvant h^

vin de Champagne avec de jolis roucoulements de tourterelles :

N'uit d'ivresse, nuit crainour, Nuit plus douce que le jour...

comme chantait le grand Gounod. Mais glissons sur ces détails capiteux, et laissemoi te dire seulement qu'il faisait grand jour lorsque nous fûmes réveillés, la petite et moi, par le bruit d'une altercation dans mon antichambre.

— Ciel ! je reconnais la voix de papa î s'écria Adrienne, en se mettant tout à coup sur son séant et en quittant le coin de mon cou, dans lequel elle dormait paisiblement comme dans un nid.

Si tu avais vu, Tutur, combien elle était jolie avec ses cheveux épars, ses yeux un peu meurtris par en dessous — ah dame! — et ses épaules rondes qui émergeaient de la chemisette tordue à la diable, tu aurais certainement compris mon emballement.

bien qu'à cette heure-là remballement me mît dans une situation assez délicate.

Soudain, mon valet de chambre entra, très effaré, et me dit :

— Monsieur le vicomte, c'est le concierge de la rue Montalivet qui veut absolument parler à Monsieur.

— Il faut lui répondre qu'à cette heure matinale je ne suis pas visible.

— C'est bien ce que j'ai essayé, mais Rouflard s'est mis dans une colère épouvantable, et j'ai vu le moment où il allait me passer son couteau de chasse à travers le corps.

— Ainsi, il est armé?

— Oui, monsieur le vicomte.

— C'est bien. Fais-le entrer au salon.

Ah î Meyerling !... Je le voyais tout à fait

le drame de Meyerling ! Quel ennui ! Quel scandale I . . .

J'enfermai Adrienne tout en larmes dans mon cabinet de toilette, en recom-

mandant à la fillette de ne pas avoir peur, puis je m'habillai en hâte : chemise impeccable, cravate noire à plastron, redingote noire boutonnée. Quitte à tomber sous les coups de revolver du gardii, je voulais au moins qu'on trouvât mon cadavre dans une tenue correcte.

Résolument, j'entrai au salon. Rouflard m'attendait debout, les talons réunis, sanglé, ceinturonné, ganté, avec toutes ses médailles — la grande tenue de service. Nous nous saluâmes gravement, un peu embarrassés, puis le vieux garde prenant la parole, commença en fronçant les sourcils :

— Adrienne, pour la première fois de sa vie. n'est pas rentrée à la maison. Nous l'avons attendue toute la nuit. Ma femme m'a dit : Je parie qu'elle est chez monsieur le vicomte. Alors, malgré ses supplications, j'ai revêtu mon uniforme et je suis venu vous demander : Est-il vrai que la petite soit ici?

Je croisai les bras, prêt à tout, et je lui répondis simplement :

— C'est vrai.

Il y eut un silence très pénible, puis tout

à coup, Rouflard, comme s'il prenait un grand parti, me dit :

— Monsieur le vicomte... aurais-je du moins mon litre tous les jours?

— Toc! toc!

— Entrez î Tiens ! madame Manchaballe 1 Asseyez-vous donc.

— Monsieur Richard , connaissez-vous Genouillat?

— L'auteur dramatique? .le crois bien.

Il a beaucoup de talent, Genouillat.

— Eh bien, il est furieux après nous.

Quand je dis « après nous », c'est surtout à Caroline qu'il en veut, car, moi, j'étais à mon poste — et puis je ne m y serais pas

trouvée que je crois que ça lui aurait été égal, car, au fond, il ne tenait qu'à Caroline.

— Vous êtes trop modeste , madame Manchaballe. Mais enfin, que désirez- vous de ma vieille amitié?

— Il faut que vous nous rapapillotiez avec Genouillat, il le faut absolument.

— Dame I écoutez donc : ça dépend du grief.

— Monsieur Richard, voilà ce qui s'est passé, rien de plus, rien de moins, cro^-ez en la sincérité d'une mère qui soutiendrait mordicus ce qu'elle va vous dire devant Dieu, devant les hommes et devant M. Carnot.

— Allez-y, madame Manchaballe, mais ne vous agitez pas sur la peluche de mon fauteuil. Restez calme.

— Donc Genouillat a tout à coup appris que son vaudeville, ï Oncle Boubinard, vous savez, cette pièce qui a eu tant de succès au

Palais-Royal, avait été transformé en opérette à grand spectacle et était représenté en ce moment au théâtre de Saint-Pétersbourg. A cause de Talliance, c'est presque aussi flatteur que d'être joué chez nous à la Gaîté ou au Ghâtelet, n'est-ce pas? Voilà mon Genouillat enchanté. Il écrit là-bas au compositeur Tapaloff ou Palaloff, je ne me rappelle plus au juste, en lui demandant de lui envoyer immédiatement la partition, avec l'espoir de faire jouer à Paris VOncle Rouhinard transformé. Bien entendu, Tapaloff se hâte d'expédier sa musique. Genouilat la porte à Samuel, le directeur des Variétés, qui la confie à Fock, qui la fait jouer par ses artistes, et tout le monde est enthousiasmé.

— Bah î

— Parfaitement, monsieur Richard. Il paraît qu'il y avait là dedans des marches entraînantes, des espèces de mélodies sauvages comme les Bohémiens en chantent

50 PLACE AU TIlÉATin:!

aux îles lorsque les boyards vont y faire la fête, et puis, surtout, une valse lascive : tra la, ping, ping, tra la, ping, ping !

— Madame Manchaballe, voulez-vous, je vous prie, ne pas exécuter la valse du... séant sur mon fauteuil ? Je vous ai déjà dit que vous usiez ma peluche !

— Mon Dieu, que vous êtes nerveux ce matin, monsieur Richard ! J'ai cru que ça vous ferait plaisir d'entendre cette valse lascive , une primeur , en somme. Tout de suite, Genouillat a été d'accord avec M. Samuel pour la distribution. L'oncle Roubinard — un baryton — devait être personnifié par M. Baron ; mais il y avait à trouver le rôle de Zuleima, très important, parce qu'il faut non seulement une artiste ayant de la voix, mais une jolie femme ayant des jambes, à cause de la transparence du costume oriental. C'est alors que Genouillat — un homme de goût — a pensé à Caroline. 11 est venu me trouver dans

PAUVRE Caroline! 51

mon magasin de la rue de Provence et s'est assis derrière le paravent du fond. Ah ! je puis dire sans me vanter qu'il est venu des sommités, derrière ce paravent: diplomates, académiciens, amiraux, sénateurs, un tas de vieux messieurs ayant tous un nom illustre et venant me parler tantôt pour Rebecca, tantôt pour Judith, tantôt pour Caroline. Avouez qu'il y aurait là de quoi s'enorgueillir pour une mère qui ne saurait pas, comme moi, la valeur des choses...

— Marchons, marchons, madame Manchaballe. Ne soyez pas prolixe et parlezmoi de Genouilkit, rien que de Genouillat.

— Eli bien, Genouillat, lui, venait pour Caroline. Il me dit:

» — Je connais les jambes de vos deux aînées: tout le monde les connaît à l'Opéra; mais figurez-vous, madame Manchaballe, que je ne connais pas les jambes de votre dernière.

» Moi je cherche dans ma mémoire, un peu étonnée — dame ! à la longue, je m'y

perds un peu — mais c'était vrai, il avait raison: il ne connaissait ma fille qu'en robe. Alors je lui réponds:

» — Monsieur Genouillat, vous avez une occasion unique de vous rendre compte de la voix, des jambes et du reste. Caroline joue la Gare des Moulineaux dans la revue de Bezuchet aux Folies-Plastiques, et son costume se compose uniquement d'un maillot rose, avec un disque sur la poitrine et, sur la tête, un casque à panache blanc pour simuler la fumée de la locomotive. Mais la fumée ne cache pas les jambes, et vous verrez Caroline quasiment toute nue. Allez-3% monsieur Genouillat, allez-y; emportez une bonne lorgnette, et vous serez content.

» — Et la voix? insista l'auteur.

» — Précisément. Ma fille a un couplet délicieux :

Me voilà dans la panade, Car, bien avant les rides, On me caini)e sur l'esplanade t)es Invalides !

PAUVRE Caroline! 55

Et elle cligne de l'œil en parlant des Invalides, avec un petit air polisson... vous comprenez. Tous les soirs, le couplet est trissé.

» — Bon î s'écrie Genouillat, j'irai ce soir aux Folies-Plastiques, et, si tout ce que vous me dites est exact, c'est une affaire conclue.

» Dare, dare, je téléphone la chose à ma fille : « Allô ! allô ! Sois très aimable ce soir pour Genouillat ; retrousse ta traîne plus que jamais et soigne ton couplet sur les Invalides, en le lui envoyant dans le nez. — Compris, ô ma vénérable mère l me répond Caroline, dans l'instrument.

Sois tranquille, on allumera le Genouillat! »

— Alors?...

— Alors, monsieur Richard , le soir, aux fauteuils d'orchestre, le Genouillat a, en effet, été allumé comme jamais un spectateur ne l'a été. Gentils sourires extatiques, œillades incendiaires, petit bout

de langue passant, à propos de tout et à propos de rien, entre les dents de nacre, et des exhibitions de croupe callipyge en veux-tu, en voilà, et la jambe fine, svelte , jeune, moulée dans le -maillot couleur chair, campée en pleine lumière électrique. Tous les petits gardénias de l'orchestre, le Petit Moutardier, le Petit Chocolatier et le Petit Cafetier se disaient ; « Mais qu'est-ce qu'a donc Manchaballe III, ce soir? mais qu'est-ce qu'elle a? » Le marquis de Palangridaine, seul, n'était pas content, parce que tous les effets allaient au côté cour, tandis que lui était dans l'avant-scène côté jardin. Pendant l'entr'acte, <Tenouillat se précipite dans la loge de Caroline, et, se glissant au milieu des fleurs et des corbeilles embaumées, il crie à ma fille :

» — Mademoiselle vous êtes tout à fait Ja Zuleima de mes rêves, et il ne tient qu'à vous d'entrer aux Variétés pour y

PAUVRE Caroline! 55

prendre la succession laissée vacante par les Schneider, les Judic et les Granier.

» Ah dame î en entendant ça, Caroline n'a fait ni une ni deux : elle a sauté au cou de Genouillat, en lui campant un de ces baisers sur les lèvres comme elle sait les donner quand elle veut — quand elle veut ! Mais, à ce moment, le marquis de Palangridaine est apparu derrière une grosse touffe de lilas blancs, et il faisait un nez, ce pauvre marquis! Aussi la présentation entre les deux hommes a été très froide, et quand Genouillat a pris rendezvous avec ma fille pour le lendemain, à cinq heures, afin de causer de V affaire, il a été facile de voir que le marquis n'était pas content du tout.

» Moi, instruite de ces péripéties, je me méfiais : aussi, pendant que ma présence pouvait être utile, j'avais été m'installer de ma personne chez Caroline, qui était au Bois, en phaéton, avec le marquis, et

n'était pas encore rentrée. A cinq heures tapant, Genouillat arrive, frisé, pomponné, bouquet de violettes de Parme à la boutonnière. Il avait toute la partition sous le bras. Il me voit et demande -tout de suite :

» — Caroline, où est Caroline ?

» — Elle va rentrer lui dis-je avec mon sourire le plus aimable : vous impatientez pas. Elle m'a chargé de vous tenir compagnie en attendant.

» Je dois avouer que Genouillat a fait une grimace, une laide grimace! Mais enfin, comme c'est un homme poli, qui sait les égards dus à une mère, il s'est résigné. Cinq heures et demie sonnent, puis six heures. Pas de Caroline. Moi, je causais toujours — vous savez que je ne cause pas mal — mais, visiblement, mon auteur s'ennuyait ferme. A six heures et demie, exaspéré, il a pris son chapeau et, sans même me baiser la main, il est parti furibard. Pendant ce

temps, le marquis évoluait dans le brouillard avec ses chevaux aux environs de Bagatelle...

» Le lendemain, ma fille a reçu de Genouillat le petit mot suivant : « Mademoiselle,

» Hier, vous m'avez fait faire le pied de grue. Je vous l'envoie. Ça vous en fera trois.

« — Trois, quoi?...)) m'a demandé Caroline. Est-ce que vous comprenez quelque chose à cette lettre, monsieur Ricliard ?

— Il vaut peut-être mieux ne pas essayer de comprendre, madame Manchaballe.

— Monsieur, me dit Dubard, le directeur, en se carrant sur son fauteuil et en passant sa main dans sa chevelure rejetée en arrière, le théâtre tel que je le comprends doit être une tribune, ou si vous préférez une chaire d'où l'on puisse faire entendre la bonne parole et aider à la solution des grandes questions sociales.

Je m'inclinai avec courtoisie, non sans lancer un coup d'œil oblique vers une photographie suspendue à la muraille et repré-

sentant mademoiselle Rayon -d'Or exécutant avec sa jambe le noble mouvement de: Portez armes !

Il suivit la direction de mon regard et reprit avec une grande expression de tristesse :

— Oui , oui, je sais , mon prédécesseur aimait ce qu'on est convenu d'appeler les pièces à femmes, et les Folies- Plastiques devaient leur notoriété à l'art avec lequel les fournisseurs attitrés de la maison savaient réveiller ce cochon que tout homme a dans son cœur. On faisait de l'argent avec des créatures demi-nues étalant sous des flots de lumière électrique leurs formes moulées dans des maillots nacrés ; on cherchait le succès dans telle ou telle échancrure savante du corsage, ou dans tel ou tel retroussis polisson de la jupe; et à la fin de l'acte, monsieur, il y avait toujours, vous entendez, toujours, un immonde cancan dans lequel les célébrités du Moulin- Rouge, l'Écumoire et la Mome-Roquefort se

LA TUAITK DES BLANCS Oi

faisaient vis-à-vis. J'ajoute que le rideau était toujours relevé trois fois. Pouah !

Je pris un air indigné, mais je l'avoue, sans l'ombre de conviction. Dubard continua, très animé :

— Vous pensez, comme moi, n'est-ce pas, qu'il y a mieux à faire au théâtre, et que nous n'existons pas seulement pour faciliter la digestion des bourgeois atteints de dyspepsie ou réveiller les sens blasés des vieux messieurs. Casligat ridendo mores, disaient nos pères. Aujourd'hui c'est fini de rire. Il faut châtier nos mœurs égoïstes et prendre énergiquement en main l'étendard des humbles, des faibles, des déshérités. Je veux montrer la misère, la maladie, la mort, en opposition avec la tyrannie et l'exploitation ; on verra sur ma scène des tranches de vie réaliste, on entendra de vrais cris, de vrais sanglots, et les gens qui les pousseront ne seront pas des cabotins ou des iigurants professionnels déguisés

pour la circonstance en meurt-de-faim, mais j'irai chercher dans la rue, dans les bouges, dans les carrières abandonnées, de vrais misérables, avec de vraies loques qui exhaleront de vraies souffrances". Et non seulement, je leur procurerai ainsi le moyen de gagner leur vie, mais je leur permettrai de revendiquer, à la face des jouisseurs tout tremblants, leur part de bonheur, de bienêtre et de soleil. Vous verrez, cela sera superbe.

— Et comment s'appellera votre pièce?

— La Traite des blancs. Un beau titre, n'est-ce pas?

— Certes. Mais ne craignez-vous pas d'effrayer un peu ce public habituel de gigolos et de belles petites qui ornait vos avant-scènes ?

— Je n'en veux plus de ce public-là ! C'est lui qui donne à nos théâtres des allures louches de mauvais lieu, et transforme les directeurs en tenanciers de tolé-

rance. Ceux que je veux attirer chez moi, ce sont les penseurs, les philosophes, les rêveurs, les utopistes mêmes qui sont attelés à cette idée magnifique de l'amélioration et de la moralisation des masses. Je veux qu'en rentrant chez lui, après mes représentations, chaque spectateur fasse son examen de conscience, compare l'altruitisme au truie-tisme et se pose, avant de s'endormir, de formidables points d'interrogation.

— Vous ne voulez plus qu'il rêve comme jadis aux petites femmes? Pourtant...

— .le veux qu'il se demande s'il remplit son devoir, tout son devoir d'homme visà-vis de son semblable, et si ses efforts tendent à diminuer non seulement le paupérisme, mais la douleur, le découragement, les défaillances morales. Donner de l'argent, c'est bien, tendre la main, c'est mieux.

— Vous m'étonnez !

C4 PLACE AU théâtre'.

— Vous ne comprenez pas ; je veux dire tendre ia main pour soutenir les éclopés sur la route et pour relever ceux qui tombent dans la lutte pour la vie. Voilà comment je comprends mon rôle de directeur de théâtre ; ma scène est une église, et moi je suis le pasteur. Promettez-moi de venir à la première de la Traite des blancs.

— Je vous le promets.

Très ému, je serrai la main de Dubard.

Malgré moi ce vieux cabot retraité, avec son visage rasé au bleu et ses cravates ridicules, prenait pour moi des aspects d'apôtre. En somme il avait peut-être raison.

Évidemment tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, môme des demi-mondes, et il y a quelque chose à tenter dans la voie des de Mun et des Mores. Et, un peu honteux, je me reprochais, comme une grave faute, d'avoir jusqu'ici pris un plaisir profane à l'exhibition

de ces pièces à femmes stigmatisées par le terrible directeur, à ces corsages savamment échancrés, et surtout à ces jambes moulées dans le maillot rose. J'ai toujours eu. un faible pour les jolies jambes. Mais un. beau mollet est bien peu de chose auprès de la question sociale !

Et, à mon tour, je m'endormis en meposant de formidables points d'interrogation sur l'altruitisme et le truie-tisme. Oseraisje avouer que ma nuit fut beaucoup moinsagréable que lorsque je rêvais, comme jadis,, aux yeux de mademoiselle Aimée Martial/ ou aux épaules de mademoiselle Marcelle Lender ?

Enfin, le jour de la première arriva. Au lieu du frac à boutonnière fleurie réservé aux fêtes, j'endossai la redingote des jourssérieux.

J'allais aux Folies-Plastiques non pour m'amuser, mais pour me régénérer, et, chose bizarre, cette idée ne me causait pas-

toute la joie qu'elle aurait dû me procurer. J'avais au cœur comme un vague regret des exhibitions d'autrefois, alors que nous louions tous en bande l'avant-scène côté cour — la loge infernale — pour - lorgner les chères créatures, ayant elles aussi, à la faconde Bossuet, l'éloquence de la chair. Nous les applaudissions avec frénésie, nous leur envoyions des bouquets et des billets fous pendant les entr'actes, et parfois nous poussions la dépravation jusqu'à aller les attendre à la sortie. Tout cela était bien loin !...

Dès l'arrivée en effet, on n'eût pas reconnu la salle. Peu de monde aux premières places, mais ce public choisi de philosophes, de rêveurs et d'utopistes dont m'avait parlé Dubard. Les philosophes n'attachant à la tenue qu'une importance assez mince, il en résultait que l'ensemble du coup d'œil présenté manquait d'élégance ; mais tant mieux î les distractions seraient moins fortes.

et je pourrais m'absorber tout entier dans l'audition de l'œuvre. Par exemple, les gradins supérieurs étaient bondés d'une foule houleuse, remplaçant par l'odeur sympathique et plébéienne du saucisson à l'ail les fades relents de l'opoponax et de l'impéri ai-russe.

La toile se leva bientôt sur la Traite des blancs. La scène se passait au fond des mines, et l'auteur, dans une langue imagée, avait mis en regard la misère morne et résignée des malheureux mineurs et la brutalité des porions et contremaîtres.

Il y avait là sur la scène tout un peuple hâve, famélique, en guenille, ayant réellement trimé, réellement souffert. Et la pièce montait ainsi de plus en plus jusqu'à la grande révolte finale, vibrante, passionnée^ sillonnée d'éclairs, éclairée de temps en temps par une figure évangélique, celle d'un patron nouvelle école prêchant la concorde, la mansuétude, Tassislance du fort envers le

faible. C'était véritablement très beau, et je me représentais le directeur Dubard dans ce superbe rôle. Quel digne homme, et comme il avait raison I

Encore tout attendri des belles choses que je venais d'entendre, je profitai d'un entr'acte pour monter sur le théâtre. Je voulais absolument féliciter le directeur sur les théories qu'il émettait, et sur la grandeur de la tâche entreprise. Je le trouvai énervé, furieux, au milieu de cette masse de figurants , gauches , inexpérimentés, encombrant les portants, empêchant les machinistes de démonter le décor, et je l'entendis hurler d'une voix de tonnerre:

— Ah çà, tas de mufles, voulez-vous me

vider le plancher, voulez-vous me f le

camp, nom de Dieu !

Et comme un pauvre diable plus empêtré que les autres n'exécutait pas cet ordre assez vite, d'un magistral coup de pied au derrière il l'envoya rouler dans les coulisses.

LA TliAlTK DES BLANCS 69^

Tout à coup , il m'aperçut, et avançant vers moi les deux mains tendues :

— Hein î je crois que nous faisons dela bonne besogne, du vrai socialisme chrétien !

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