JUDITH
» Je réfléchis : les tsiganes entrent en scène à onze heures et demie, juste après le pas de Subra et de Laus ; on peut compter onze heures et demie... Même en supposant que le train n'ait pas de retard, jamais Judith n'aura le temps de franchir le chemin de la gare à l'Opéra, de s'habiller, de faire sa figure, tout cela en vingt-cinq minutes. Ce n'était pas possible! Qu'auriezvous trouvé, monsieur Richard?
— Je ne sais pas, madame Manchaballe : je n'ai jamais été mère de danseuse,
— Eh bien ! je n'ai pas perdu la tête. J'ai couru à l'Opéra pour demander à M. Colleuille un bon pour emporter le costume de tsigane, sous prétexte que mon aînée
LA PFRLE DES MKRES 123
voulait faire tirer son portrait. J'ai fourré dans une valise la pelisse à brandebourgs d'argent, le maillot rose, la jupe, la chemise à queue, les bottes grises et les chaussettes rouges, les fameuses chaussettes rouges, j'ai pris sa boîte à maquillage et j'ai pu enfin sauter dans le train de huit heures cinquante-cinq du soir, qui arrive à Mantes à dix heures. Il était temps ! A dix heures cinq, le train de Rouen arrivait.
» Je courais le long du quai, très essoufflée — vous savez, je suis un peu lourde — mes frisotons épars, tenant à la main ma valise, et je criais de toutes mes forces : « Manchaballe P«! Où est ManchaballeP^?» Et, tout le long du train, les loustics mettaient la tète à la portière et chantaient en chanir :
()u>" <|irt'>l .Manclinballc?
Je nVais pas !
» Mais ça m'était bien égal. A la fin, une tète ébouriffée paraît à la glace d'un coupé,
124 PLACK AU théâtre!
en compagnie d'un vieux monsieur tout blanc, décoré, qui n'avait pas l'air de s'ennuyer. Je crie : (( Judith !
» — Tiens, c'est maman ! Elle est bien bonne I Monte vite, ô ma mère! »
» Je monte. Ma fille me présente au vieux, le général Rubas du Rampart, qui faisait un nez en me voyant troubler son tête-àtête. Mais, quand il a appris que ma fille allait se déshabiller dans le coupé, il s'est rasséréné et s'est mis à nous aider très gentiment tandis que le train filait. Pour le maillot, et surtout pour la chemise à queue, il a été d'un grand secours. Malheureusement, à Maisons-Laffitte, on est venu contrôler les billets, et, comme, à ce moment, Judith était en simple tutu, l'employé — une tourte ! — s'est scandalisé et a voulu dresser procès- verbal. Heureusement la rosette d'officier de la Légion d'honneur et la qualité du général l'ont un peu calmé, surtout quand j'ai ajouté, effrontément, que
le vieux était mon mari et que nous habillions notre fille pour le bal. Le vieux Rubas n'avait pas l'air flatté. Enfin!...
» Voilà toute l'histoire du viol, monsieur Richard. Vous voyez que nous sommes loin de compte. Nous avons eu notre petit succès en traversant la salle des Pas-Perdus à la gare, mais nous sommes arrivées à temps, juste pour nous élancera la suite de mademoiselle Hirsch. Seulement, Judith était gnolle, plus gnolle que jamais ! Et le prince, une fois de plus, a eu comme maîtresse une marmotte.
» Quant à Rubas, il est revenu nous voir voir souvent, et, grâce à lui, j'espère bien faire expédier Zizi à Garcassonne ou à Sidibel-Abbès. Moi, voyez- vous, je préfère au jeune soldat le vieux général. Ça fatigue moins et ça rapporte plus. Bonsoir, monsieur Richard !
— Sans adieu, perle des mères !
— Tiens! On va reconstruire les Folies- Marigny, s'écria Brionne qui lisait le journal. Voilà qui fera plaisir aux vieux débris de l'Empire? Quand vous étiez petit, est-ce que vous y avez jamais été vous, Ghavoye, aux Folies-Marigny?
— Mais oui, répondit le commandant interpellé. J'y ai même, en 1869, porté une pièce intitulée : une Maison à traquenards, et j'ai follement aimé une petite femme, Jeanne Leduc, qui jouait « l'oseille » dans la revue
du compère Montrouge. Comme tout cela est loin, mon Dieu!...
— Savez-vous que c'est très beau, Ghavoye, un homme jeune encore, et capable d'évoquer de pareils souvenirs?
— Dame, j'avais seize ans, ce qui est un âge plutôt tendre pour un vaudevilliste et même pour un amoureux. Bien que bachelier es lettres et lauréat du grand concours pour ma dissertation française, s'il vous plaît, je n'en étais pas moins coffré hermétiquement dans une petite pension très douce d'ailleurs, dirigée par le digne M. Dreyfous, rue de Gourcelles, derrière Saint-I^hilippe du Roule. J'avais ma chambre, je dînais avec le directeur, j'étais comblé d'égards, mais j'étais sous clef.
— Tant que tu ne seras pas reçu à Saint- Cyr, avait déclaré mon père qui connaissait mes goûts précoces, je ne veux pas de toi à la maison.
Le seul correctif à cette séquestration noc-
lurne était une relative liberté diurne grâce aux cours du lycée Bonaparte. Grand, assez fort, la lèvre déjà ornée d'une moustache visible à l'œil nu, j'arrivais avec le pion par la rue du Havre, mais une fois entré, je fourrais mes livres sous mon gilet, ce qui faisait merveilleusement plastronner ma redingote, je tirais une petite canne dissimulée dans mon pantalon, j'arborais une paire de gants impeccable, et ainsi métamorphosé en cocodèSj je ressortais crânement par la rue Caumartin sous l'œil du cerbère sans défiance, le père Louis, qui vit toujours et est resté fidèle à son poste. Je l'ai encore vu avant-hier ce qui m'a fait plaisir.
Or, un certain dimanche, le comte d'Osmoy, ami de ma famille et aujourd'hui, sénateur de l'Eure, m'avait emmené au banquet des ()a-()a. C'était une réunion littéraire présidée ce jour-là par Montrouge, ayant, en guise de sonnette présidentielle.
130 PLACE AU THÉATRKÎ
an petit chien joujou posé sur un soufflet. Lorsque la discussion devenait trop orageuse, le président appuyait sur le soufflet et le petit chien aboyait : Oa ! Oa ! De là le sobriquet donné au banquet.
Il y avait d'ailleurs, pour être reçu, des épreuves à subir. Montrouge me demanda si je savais la difterence qu'il y avait entre M. Thiers et madame Thierret.
M: Thiers, alors candidat à la dépu talion dans le huitième arrondissement, et madame Thierret la plantureuse duègne du Palais-Royal. J'étais pris un peu de court : jamais on ne m'avait demandé rien de semblable à mes examens. Enfin je répondis à tout hasard qu'en dépit des a|)parences M. Thiers était un homme de poids, et madame Thierret une femme légère.
Et je fus reçu à l'unanimité.
Toute la soirée je fus d'une platitude pleine d'obséquiosité pour le président, qui, en sa qualité de directeur des Folies-Mari-
gny, prenait pour moi des proportions grandioses, je lui vantai sa jolie voix(I) avec laquelle il disait si bien le chœur, avec mademoiselle ]\lacé, dans les Virtuoses du pavé,
Nous nous rions de toute chose, Ayant déjà tout éprouvé, tout révél...
Pour nous jamais de ciel morose Les virtuoses du pavé.
et au dessert, un peu ému, je lui glissai que j'avais commis un petit acte, et que je lui demandai la permission de le lui soumettre. J'ajoutai modestement que j'étais bachelier es lettres.
— Moi aussi, me dit Montrouge; eh bien, apportez-moi votre machine demain : nous verrons.
Le lendemain était un lundi. Mais je ne tenais pas à avouer ma situation de potache. A deux heures j'entrai au lycée par la rue du Havre, à deux heures cinq j'en ressortais par la rue Caumartin, et à deux heures
vingt, le cœur battant à tout rompre, j'entrai au théâtre des Folies-Marigny par la petite porte des artistes. Dans le couloir obscur, je me heurtai à Jeanne Leduc; oh, je la reconnaissais bien V « oseille » de Bu qui s'avance^ la femme de mes rêves, avec son microscopique chapeau de paille huche sur un monticule de cheveux roux comme on en portait alors I
— Monsieur Montrouge, s'il vous plaît?
— Au fond du corridor. Mais qu'est-ce que vous lui voulez, mon petit jeune homme ?
— Je lui apporte une pièce qu'il m'a demandée : une Maison à traquenards,
— Bah ! Est-ce qu'il y a un rôle pour moi ?
— Mais oui, mademoiselle... le rôle principal.
— Alors je vous attends. Vous allez me raconter cela à la sortie.
Montrouge me reçut parfaitement, et ayant
LES FOLIKS-MARIGNY 133
ouvert mon cahier au hasard, il tomba sur ce couplet :
CHAPOULAKD
Ma lille a dit : oui.
Derrière elle, enfoui.
Moi, presqu'évanoui.
J'étais épanoui Le mari ébloui De son air réjoui A dit : c'est inouï 1 Comme elle a dit oui.
— Tiens, c'est assez drôle ces rimes en oui. Il s'agit d'une noce ?
— Oui, monsieur le directeur. Une noce qui revient de la mairie où mademoiselle Chapoulard a prononcé le oui sacramentel. Figurez-vous...
— C'est bon, je lirai vos traquenards à loisir. Laissez-moi votre manuscrit.
Je partis transporté, rêvant déjà la gloire des Meilhac et des Labiche, et comme un bonheur n'arrive jamais seul, je retrouvai avenue iMarigny la petite Leduc qui m'at* tendait près du guignol. Je lui affirmai avec
un toupet effrayant que la pièce avait été reçue d'emblée, et Jeanne, émerveillée, m'autorisa à l'accompagner jusque chez elle, rue Saint-Georges. Comme je voulais monter :
— Non, pas aujourd'hui, mon type est là-haut qui m'attend, mais venez demain soir. Nous causerons.
— A quelle heure?
— A minuit, pas avant, mon petit ami.
A minuit I Évidemment cette phrase était
pleine de promesses, mais si Jeanne croyait que c'était commode, à cette heure-là, de ne pas être couché chastement chez M. Dreyfous ! Toute la journée, je ruminai des projets d'évasion. A onze heures et demie, (juand rien ne remua plus dans la boîte, je descendis dans le jardin, je pris l'échelle du jardinier, je passai par-dessus le mur et me trouvai dans la cour d'un petit hôtel appartenant à Julia Barucci. Le concierge, au carreau duquel je frappai, ouvrit sans hési-^
LES FOLIES-MARIGXY 1^35
tation, et je me trouvai rue de la Baume. Libre! Libre! 0 joie, o ivresse! A minuit précises j'arrivai rue Saint-Georges.
— Mademoiselle Leduc? demandai -je.
— Elle n'est pas chez elle, et ne rentrera pas ce soir, me dit la femme de chambre. Monsieur l'a emmenée.
Patatras : Encore le type. Et moi, qu'allaisje devenir, ainsi dehors, sans abri. Retourner chez Dreyfous, à minuit, n'était pas possible. Je frémissais à l'idée d'aller coucher dans un hôtel, où Ton aurait pu, vu mon jeune âge, me poser toutes sortes de questions, et prévenir mon père. J'avais un camarade plus Agé que moi de deux ans, qui faisait son droit au Quartier latin. Je pris le parti d'aller lui demander l'hospitalité. Et me voihi en route pour la rue Monsieur-le- Prince. Mon camarade avait déménagé !
Alors, j'errai au hasard jusqu'au jour, ne sachant où aller, n'osant même pas m'asseoir sur un banc afin de ne pas être
ramassé comme un vagabond. Quelle nuit d'amour, mon Dieu î A sept heures du matin seulement, transi, exténué, je pus rentrer chez M. Dreyfous en me glissant derrière la voiture du boulanger qui entrait dans la cour.
Je n'ai jamais revu Jeanne Leduc — j'en avais assez ! — et Montrouge n'a jamais joué une Maison à traquenards, ce qui a été de sa part une preuve de goût. Seulement, il y a une dizaine d'années, quand on a abaltu le petit théâtre pour construire l'affreux Panorama que vous savez, le hasard m'a fait passer par les Champs-Elysées. Et, parmi les matériaux de démolition entassés, j'ai retrouvé le petit marteau en fer qui servait à frapper les trois coups, et une porte en bois qui portait encore écrit : Jeanne Leduc. J'ai acheté le marteau et la porte. Ils figurent, encadrés de peluche, dans mon cabinet de travail.
Et voilà, mon cher Brionne, les souvenirs
du commandant Ghavoye sur les Folies- Marigny.
Depuis, j'ai eu bien des amourettes; j'ai signé bien des œuvres bonnes ou mauvaises. Pourquoi, cependant, cette Jeanne Leduc et cette Maison à traquenards sont-elles restées au premier plan dans mon esprit? Pourquoi? Pourquoi?
— Mon cher commandant, répondit Brionne, il ne faut jamais me poser des questions difficiles à résoudre après mes repas. Gela trouble ma digestion.
« Ohé! ohé!... « I s A l E .
— Et, maintenant que le mercredi des Gendres a sonné, dis-je à Pignerolles, j'espère bien, incorrigible fôtard, que vous allez, sinon vous couvrir de cendres, ce qui serait malpropre, du moins vous reposer un brin, sous prétexte de faire pénitence.
— Me reposer? Et de quoi? s'exclama l^i^nerolles. Autrefois nos pères, après avoii* joui d'im vrai carnaval pendant près de deux mois, avaient toutes sortes de bonnes raisons, en arrivant au carême, pour se
mettre au vert ou se repentir... ce qui est à peu près la même chose; mais nous, pauvres malheureux, je vous demande un peu de quelles folles orgies nous avons à nous remettre. Tenez, voulez-vous, par exemple, que je vous raconte comment j'ai passé mon samedi gras.
— Avec plaisir.
— Eh bien, mon cher ami, en ouvrant mon journal le matin, j'ai vu qu'il y avait, à midi précis, à l'église Saint-Louis d'Antin, l'enterrement de Léonide.
Peut-être est-il bien tard pour encor parler d'elle,
disait mélancoliquement Alfred de Musset quinze jours après la mort de la Malibran. Mais, si les morts vont vite, cependant ils ont bien droit à la huitaine, n'est-ce pas? Bref, cela m'a remué. J'ai revu tout un passé de pièces applaudies au Gymnase, au Vaudeville, à l'Odéon, de fêtes fastueuses
données dans le petit hôtel qui faisait le coin de la rue d'Oftemont et de la rue de Prony et où se rencontraient, sur un terrain neutre, les plus jolies filles de l'époque appartenant au monde du théâtre ou de la haute galanterie. J'ai fermé les yeux et j'ai évoqué une line silhouette de femme exquise, la tête coiffée d'une petite toque de lophophore, avec le nez aristocratiquement busqué, les cheveux châtains et des yeux superbes, passant avenue Gabriel au grand trot de sa Victoria, et m'envoyant au passage un gentil bonjour et un sourire, tandis que j'étais appuyé, au cercle, sur la balustrade du jardin. Tout cela a soudain surgi dans ma mémoire, avec la netteté d'une apparition réelle, et un peu attendri par la disparition d'une de celles avec lesquelles nous avons lu le livre de notre jeunesse, j'ai murmuré:
« Pauvre Léonide ! J'irai, bien sûr, à ton enterrement. Il y aura foule, mais je me glisserai dans un petit coin. »
1i2 PLACE AU théâtre!
» Et j'y suis allé à l'enterrement. Il faisait un temps épouvantable. On eût dit que le ciel pleurait la mort de celle qui avait été jadis le sourire de Paris. Dans la rue, des gens affairés, en pantalon relevé, des femmes crottées sous des parapluies ruisselants, des fiacres sordides, tigrés de boue, une foule de marionnettes laides, mouillées et tristes se profilant sous un ciel gris. Je suis arrivé rue Gaumartin, à côté de cet ancien lycée Bonaparte où se sont écoulées mes années d'étude. Devant le porche, un char de troisième classe, avec quelques maigres couronnes; au portail, une tenture très simple avec un L d'argent sur l'écusson. C'est bien là.
» J'entre dans l'église, et, tout de suite, j'éprouve un serrement de cœur. A gauche, une trentaine de femmes, et à droite, une douzaine d'hommes, pas plus. C'est tout ce qui est venu de la cour d'autrefois. Je me trouve voisin du catafalque et, tandis que
l'orgue fait entendre le Dies irœ, je me mets à examiner les fidèles.
> Au premier rang, deux hommes, très communs, endimanchés avec des redingotes neuves et la figure illuminée par une sorte de joie intérieure. La famille, sans doute. Puis, derrière eux, quelques rares amis, pas vieux mais plus jeunes, pas blancs mais grisonnants vers les tempes, pas chauves mais tous déjà marqués par cette fatale tonsure qui semble vous faire entrer malgré vous dans les ordres. Debout, les bras croisés, ils regardent l'autel illuminé et font des réflexions tristes. Et cependant, ils sont encore relativement présentables, et la cinquantaine n'est, pour eux, que le commencement de l'automne. Mais à gauche — oh ! à gauche — quel lamentable spectacle î
» Je les aperçois sous les chapeaux noirs et les voiles à pois, celles qui furent jadis les radieuses compagnes de la morte aux
heures joyeuses, celles que j'ai évoquées ce malin dans mes souvenirs. C'est à peine si je puis les reconnaître avec leur triple menton, leurs bajoues empâtées par la graisse, leur teint mal refait par un maquillage hâtif, leurs cheveux roussis au henné. Sous les manteaux de loutre, sous les jaquettes sombres, sous les boléros fanfreluches, des tailles alourdies, des croupes énormes, tout cela exhalant comme une vague odeur de parfums rancis. Ah ! quelle apparition ! Les voilà donc, nos contemporaines, celles que nous avons applaudies, celles que nous avons aimées, celles par qui nous avons vécu et souffert I...
» Est-ce que, vraiment, les plus heureuses ne sont pas celles qui partent ? Et tandis que les chantres entonnent à pleine voix le De profondis clauiavi, voilà que, par une association d'idées que je me reproche comme un sacrilège, il me revient à l'esprit une vieille plaisanterie du Nain jaune :
« Le blanc, c'est l'emblème de l'innocence..., mais pas Léonide. »
» Le blanc I Gomme cette nuance lui allait bien et comme elle était encore jolie dans Joseph Balsamo, personnifiant la Du Barry, toute poudrée avec une robe de satin ruchée, sur laquelle étincelaient pour deux cent mille francs de diamants ! J'ai quelque part une photographie d'elle dans ce costume, portant en exergue, avec son écriture fine et allongée : Voici ma tête... La suite au prochain numéro. Gomme tout cela est loin, mon Dieu !
» Tandis que je philosophais ainsi, la messe a été expédiée très vite : on eût dit que les officiants eux-mêmes avaient hâte d'abréger ces honneurs religieux rendus à une pécheresse, et j'ai été tout surpris quand un grand maître des cérémonies, s'inclinant avec majesté à la troisième position, nous a indiqué le chemin du catafalque pour aller à notre tour l'asperger d'eau bénite.
» J'ai pris la courte file. Devant le cercueil, je me suis rencontré avec Léon ti ne Massin, celle qui fut la Bougie rose des Délassements-Comiques et la Bergère de la rue Mont-Thabor au Palais-Royal. Elle m'a passé le goupillon avec un sourire doux et triste...
» Et, devant la porte, très lâche, n'ayant pas le courage d'aller plus loin, j'ai vu, dans la rafale, le cortège qui s'éloignait, suivi de deux sœurs de charité et d'une grosse femme, toute grise, hommasse, haute en couleur, en laquelle j'ai reconnu Isabelle, Isabelle la bouquetière du Jockey-Club, Isabelle qui, jadis à Longchamp, portait les couleurs du cheval vainqueur du Grand- Prix. Certes, elle devait bien quelques fleurs à la morte, mais, au moins, celle-là était venue. Voilà mon cher ami, comment j'ai commencé mon samedi gras.
— Mais aussi, mon pauvre Pignerolles, vous pensez bien que cet enterrement ne pouvait pas être bien folichon.
— Non, mais il aurait pu être... autre. D'ailleurs, pour faire diversion et chasser toutes ces idées lugubres, je me suis rendu le soir au bal de T Opéra.
— A la bonne heure !
— Je me disais : « Ce sera de la lumière, du mouvement, du bruit ; la loge du cercle est toujours assez gaie. Et puis, qui sait, qui sait? »... Toujours ce bête et vague espoir de trouver enfin sous le domino la créature rêvée, la femme idéale qui doit ranimer ce pauvre vieux cœur, si blasé, si sceptique, si flétri. J'ai cherché consciencieusement, essayant de m'étourdir. Je me suis laissé bousculer dans Tavant-foyer, recevant dans la figure des poignées de confetti ramassés dans la poussière, ou même me sentant parfois la joue éraillée par quelque serpentin retiré trop brusquement. Tout cela rendait la conversation assez difficile et l'intrigue impossible. Pourtant, échoué dans la loge du cercle, j'ai eu
un moment d'espoir. Un domino rose venait d'entrer, très jeune, très svelte et montrant de jolies dents sous le loup. Mettant de côté l'hypocrisie habituelle à son sexe, elle exaltait carrément l'amour physique, le mettant au-dessus de tout, semblant en connaître les raffinements, les délicatesses perverses et avouait ingénument le culte spécial qu'elle avait voué à Eros. Malgré moi, je me sentais pris par cette conversation pimentée d'un charme assez pervers, lorsque le dialogue se termina par l'offre d'une carte indiquant l'adresse d'un couvent très connu :
« — Je n'y suis pas toujours : tu comprends, je ne viens que pour régler les comptes de ces dames, mais tu peux toujours m'écrire là.
» Écœuré, je pris le parti de me lancer de nouveau à la découverte, et j'avisai une femme presque aussi grande que moi, à la taille mince, à la démarche vraiment royale. Je la pris par le bras : elle causait avec un
accent bizarre, une voix de tête comme en prennent celles qui craignent d'être reconnues. Je voulus entraîner la magnifique créature vers la loge ; elle paraissait se laisser faire, mais arrivée à la porte, elle m'opposa une résistance inattendue.
» — Non, dit-elle, non, je ne veux pas aller plus loin...
» Puis, tout à coup, avec une voix de basse-taille qui résonna terriblement à mon oreille désanchantée :
» — Vous auriez tort d'insister, monsieur: je suis un homme... »
» Pour le coup, j'en avais assez : je me suis enfui du bal. Et voilà comment votre ami Pignerolles a passé son samedi gras. Et vous voudriez maintenant qu'il fasse pénitence !
— Ah çà ! d'où viens- tu? fit-on à la ronde lorsque Parclaillan fit son entrée au cercle, après plusieurs jours d'absence.
— Mes amis, j'arrive de Reims.
Il y eut un cri de stupeur à cette réponse cependant si simple, car il faut vous dire que Pardaillan est resté fidèle aux boulevards et, par principe, ne dépasse jamais les fortifications. C'est lui qui nous disait un soir : J'ai franchi tantôt la porte Daupliine ; eh bien, figurez-vous qu'il y a, de ce côté,
un parc avec un lac, des chalets, des allées bien dessinées. C'est très curieux. On ne connaît pas ça.
— Mon pauvre ami, que diable avais tu été faire à Reims?
— C'est-à-dire que j'en suis malade, répondit Pardaillan, mais c'est toute une histoire. Vous connaissez Angèle Trigardt? Non, vous ne connaissez pas, d'ailleurs, il n'y a que moi qui connaisse ; c'est une découverte. Ah ! mes enfants ! une tête de vierge sur le corps de Diane de Poitiers ; un profil de camée, des cheveux noirs en bandeaux plats sur un front uni, des yeux frangés de longs cils et semblant refléter l'azur du ciel, une bouche ingénue ; et avec cela un torse de courtisane orné d'une poitrine effrontée, altière, en parade. Je ne puis vous expliquer cela, mais il y avait un contraste entre cette tête si pudique et ce corsage si prometteur qui me ravissait et faisait naître dans mon cervelet de vieux viveur les idées les plus folichonnes.
Bref, j'en étais littéralement fou. Je l'avais rencontrée rue Sainte-Cécile, où elle allait prendre des leçons de diction chez Malbot, car elle se destine au théâtre. D'ailleurs, une idée très haute de son métier ; pas du tout cabotine ; en art, une esthétique spéciale avec des envolées vers l'idéal qui eussent ravi, Jules Lemaître. Moi, je l'écoutais ravi faisant avec elle des projets d'avenir n'osant pas encore murmurer à ses chastes oreilles des phrases profanes, mais cependant reluquant ce corsage rebondi, ces pommes d'or que je me voyais déjà, nou veau Dragon, appelé à garder et à regar der.
Cependant, je risquai par-ci par-là une de mes théories subversives : l'actrice dans la vie sociale est un garçon ; elle en a toutes les charges, mais aussi toute la liberté d'allure et toute l'indépendance. On ne lui demande pas d'avoir des mœurs, mais du talent. Telle ou telle cantatrice, telle ou telle
tragédienne — et je citais des noms célèbres — passent pour avoir mené la vie la plus dissolue et avoir sacrifié avec frénésie à la blonde déesse. Qu'est-ce que cela a enlevé à leur gloire? Donc, la chasteté pour une actrice est tout simplement absurde ; c'est exactement comme si l'on se croyait obligé de passer un examen de bachelier ès-sciences pour être frotteur...
Angèle, tout en marchant, écoutait mes conclusions avec une petite moue très drôle. Approuvait-elle, n'approuvait-elle pas? Je ne sais, mais la comparaison du frotteur paraissait lui déplaire. J'aurais dû choisir un autre corps de métier plus poétique. Et, peu à peu, je m'enhardissais ; je ne proposais pas encore le cabinet particulier ou le rez-de-chaussée discret, mais l'excursion aux environs de Paris, afin d'échapper, pendant quelques heures, à la surveillance maternelle. On me répondit d'une façon évasive ; il fallait attendre le printemps, les beaux
jours; plus tard on verrait quand on me connaîtrait mieux...
Enfin, un jour, elle sort de chez Malbot l'air inspiré ; elle vient droit à moi, et me dit avec des yeux plus grands que nature.
— Demain matin à huit heures cinquante, gare de l'Est.
— Nous partons ensemble ?
— Oui. Soyez heureux !
Le ciel s'entr'ouvrit, car dans mon imagination, j'entrevis immédiatement un bon petit déjeuner à Nogent ou à Rosny-sous- Bois. Or, vous savez, c'est parla truffe qu'on commence, c'est par le lapin qu'on finit. Aussi le lendemain matin, à l'heure dite, je me promenais radieux dans la salle d'attente. Je vis arriver Angèle Trigardt toujours ravissante, bien qu'elle eût un peu masculinisé son costume. Sur ses cheveux coupés courts, une espèce de toque Charles VII ; un costume de lainage gris, tout simple tombant droit avec nervure d'or, et sur
les épaules une grande mante de couleur sombre.
— Où allons-nous? m'écriai-je.
— Prenez deux billets pour Reims.
„ A Reims I Mon Dieu, le voyage n'était pas effrayant... mais enfin je ne m'étais préparé que pour Nogent, ou tout au plus Noisy-le- Sec. Il n'y avait d'ailleurs qu'à s'exécuter. Nous franchissons Meaux, Château-Thierry, Epernay , et nous arrivons à Reims à onze heures quarante-cinq. Nous descendons à l'hôtel de France, et nous déjeunons mal, mais vite. Angèle n'ayant d'yeux que pour la cathédrale, dont le portail majestueux se dressait juste en face de la salle à manger ; d'ailleurs pas la moindre privante au dessert. Les pensées de ma compagne étaient évidemment ailleurs.
Immédiatement après le déjeuner, nous visitons le monument historique, la nef, le maître-autel, devant lequel tous les souverains se sont fait sacrer jusqu'en 1830
— exception faite pour Napoléon et ce gros sceptique de Louis XVJIL Angèle regardait rêveuse ces marches séculaires, ces arceaux, ces ogives, écoutant avec componction le boniment du cicérone, et tous les souvenirs de Jeanne d'Arc avec Toriflamme blanc, à la peine et à l'honneur. Je ne m'amusais pas follement... Mais sous le corsage gris les seins de ma compagne continuaient de pointer gonflés et durs... Et je prenais patience, résigné devant cette curiosité archéologique.
De là, nous nous dirigeons vers la porte de Vesles, notre cornac nous racontant la prise de Reims par les Vandales en 406, par Attila en 45!2, par les Anglais, jusqu'à la délivrance, par la pucelle d'Orléans en 1429. Et Lahire, et Xaintrailles, et le beau Dunois, un véritable cours d'histoire. Il me semblait que j'étais retombé en enfance et je devenais un peu abruti.
Enfin, nous revenons à l'hôtel de France
et j'espère que Fheure du berger va enfin sonner pour moi. Angèle enlève sa grande mante brune, s'asseoit et me dit avec une voix mélodieuse comme un chant d'oiseau :
— Mon ami, le moment est venu d'une explication. Ma conduite vous semble peutêtre un peu bizarre... mais sachez que j'ai enfm un engagement à Paris.
— Ah I bravo I Tous mes compliments.
— Oui, l'on m'a confié le beau rôle de Jeanne d'Arc, et pour mieux incarner le personnage, j'ai voulu revoir les lieux où elle avait combattu, où elle avait triomphé; j'ai voulu respirer le même air que mon héroïne. Me comprenez- vous ?
— Parfaitement, fis-je, attendri malgré moi par cette conscience artistique. Mais, d'un autre côté, puisque vous avez maintenant un rôle, puisque vous êtes engagée, n'oubliez pas que le théâtre émancipe, et alors...
— Alors quoi?
— Il me semble que nous pourrions peutêtre mettre à profit notre voyage à Reims et notre séjour ensemble dans le même hôtel. J'ai avalé trois heures de chemin de fer et deux heures d'histoire de France coupées seulement par un mauvais déjeuner... Tout cela vaut bien une petite récompense.
Et je voulus la prendre dans mes bras. Mais elle se releva indignée, toute pâle, avec des larmes plein les yeux!
— Ah ! me dit-elle, monsieur, c'est indigne I Gomment, je vous dis que je veux personnifier la patriote au grand cœur, la vierge sainte, la pucelle héroïque, et c'est à Reims même, devant cette cathédrale qui évoque de si pieux souvenirs, que vous venez me proposer de céder à votre honteux libertinage I Tenez, nous ne nous comprendrons jamais. Reprenons le train pour Paris.
Nous remontons en wagon à trois heures, mais un peu grognon, comme bien vous pensez. Une si belle occasion... et une si
belle poitrine! j'essayais cependant de puiser dans ma tendresse admirative des circonstances atténuantes. En somme, il s'agissait sans doute d'un grand rôle, d'une création importante d'où pouvait dépendre toute la carrière artistique d'Angèle, et ce n'est pas à la veille de livrer une semblable bataille qu'on va risquer le succès en se mettant en tête des idées incompatibles avec la sainteté du personnage qu'on doit représenter.
En arrivant à Paris, j'eus cependant une curiosité, et je lui demandai:
— Où allez-vous jouer ce rôle de Jeanne d'Arc?
— Aux Variétés.
— Plaît-il?
— Oui, dans la nouvelle revue, à l'acte des théâtres. C'est moi qui dois faire l'imitation de Segond-Weber. Les auteurs m'ont môme intercalé un petit pas que je répète avec mademoiselle Grille-d'Egout. Vous ver-
rez; je ne suis pas cinq minutes en scène, mais je crois que j'aurai un grand succès.
Je suis resté si abasourdi, que je n'ai rien trouvé à répondre.
Et voilà pourquoi, messieurs, j'ai fait le voyage de Reims. Comme Fétendard de Jeanne d'Arc, j'ai été à la peine...
... Mais je n'ai pas été à l'honneur.
A la rescousse, mon bon Toto, à la rescousse I Tu m'as dis, je crois , que tu connaissais très bien MM. Bertrand et Gailhard, et que lorsque tu entrais au foyer, les petites Manchaballe te faisaient toujours leur plus gracieuse risette. Tu es donc quelqu'un dans le palais de M. Garnier, et ta voix a le droit de se faire entendre... pourvu que ce ne soit pas pour chanter. Il est vrai que ce sera peut-être comme si tu chantais. Enfin, voici les faits :
Tu connais les Baladon. Baladon est plutôt commun et a la manie de vous rappeler un peu trop souvent qu'il a fait sa fortune lui-même à la Bourse, après être venu à Paris en sabots. Oh! les sabots de Baladon. Mais, heureusement pour lui, et pour racheter amplement ce léger défaut, il a une femme, Hortense Baladon que tu connais certainement de vue, pour l'avoir bien souvent lorgnée à l'amphithéâtre, pendant les entr'actes de Salammbô. Car les Baladon ont deux fauteuils d'abonnement le mercredi. Non seulement Hortense est jolie comme un cœur, mais encore elle a inventé une coiffure à la Fontange, qui lui va divinement. Avec le haut des cheveux relevés de la nuque, elle forme une espèce de cimier lisse, tandis que sur les tempes de molles ondulations cachent un peu le sommet de l'oreille et vont rejoindre le chignon par une attache lâche.
C'est assez difficile à réussir, mais grâce
LE CIMIER FONTANT, E 165
à une douzaine de leçons données par Alexandre, le coiffeur du cercle, je suis arrivé dans le silence du cabinet à réussir ma Fontange comme personne. Je prends la moitié des cheveux, je fais un tour en dedans et je noue les deux mèches en laissant retomber les pointes; puis je prends les deux mèches de chaque côté et je les réunis sur le sommet. Tiens, Toto, les pères de famille font apprendre à leur fils le grec, le latin, la géométrie, la cosmographie, l'histoire romaine, un tas de balivernes qui ne leur servent jamais à rien plus tard dans la vie, et pas un, tu entends, pas un, n'aurait l'idée de faire donner à son héritier des leçons de coiffure.
Il ne s'agit pas d'avoir un gagne-pain en temps de révolution, ou d'arriver à la députation en temps de République. Mais combien d'entre nous, après quelques heures d'effusion passées de cinq à sept dans un petit rez-de-chaussée discret, sont restés per-
plexes devant récroulement de la chevelure de leur belle, disant avec reproche :
— Me voilà bieni Moi qui ne sais pas me coiffer. Que dira mon mari, en rentrant. Monsieur, vous êtes un misérable.
Désireux de ne pas faire succéder aussi brusquement les injures aux phrases d'amour, et de ne pas changer le petit homme adoré en soudard brutal satisfaisant ses passions sans songer aux suites que peut avoir sa grossière bestialité, oui Toto,j'ai voulu avoir le droit de fourrager tout à mon aise dans les boucles blondes de ma mie, et faire au besoin et suivant ma fantaisie tomber les cascades de cheveux d'or sur les épaules nues comme un chaperon de vagues onduleuses.
Tu ne peux pas te figurer ce qu'Hortense était exquise avec sa jolie tête ébouriffée émergeant au-dessus de la chemisette ne tenant plus que par un nœud papillon. Mais, par exemple, j'étais sérieux, et à six heures
et demie précises, l'amant disparaissait pour faire place au coiffeur. J'installai ma bienaimée devant la table duchesse, j'allumai les deux candélabres , puis avec un soin méticuleux, je reédifiais mon cimier Fontange, le fer à quatre branches en main, je réondulais les tempes. C'était un véritable plaisir pour moi de promener mes doigts dans cette toison blonde qui, parfois, me semblait dégager comme des étincelles électriques.
Et le soir, à table, Baladon reposant un regard satisfait sur la tête correcte de sa femme , disait avec un large sourire :
— Mais, comme vous êtes bien coiffée, ma chère; il n'y a personne à Paris de mieux coiffé que vous.
Il exagérait fort, car il était certainement aussi bien coiffé que sa femme. Or, mercredi dernier, au moment où, sur le coup de six heures et demie, j'allai me lever d'un lit au pillage pour reprendre mon métier
d'artiste capillaire , Hortense me jeta ses deux bras autour du cou, en me disant:
— Reste encore, mon Tutur aimé...
... Et elle me fit retomber sur l'oreiller :
— Pardon, observai-je, mais nous n'avons que le temps strictement nécessaire, la coiffure Fontange ne s'improvise pas, et c'est précisément ton jour d'abonnement.
— Bah, me dit-elle, Baladon ne dîne pas ce soir et ne doit me rejoindre qu'à l'Opéra. Tu me relèveras simplement les cheveux en cinq minutes et, sous ma capote Valkyrie, il n'y verra que du feu.
Ma foi, je n'ai pas demandé mieux, et, ce soir-là, la conversation s'est prolongée jusqu'à près de sept heures un quart. Bref, j'ai bien senti, une fois sur pied, que je n'avais pas mes moyens habituels ; non seulement j'avais les reins cassés, mais ma main tremblait. Hortense, toute rose, les yeux meurtris, le teint animé, me disait en riant comme une folle :
LE CIMIER FONTAXGE 169
— Mais comme tu es maladroit ce soir, mon pauvre Tutur, comme tu es maladroit!
Et comme je n'arrivais à rien de bon, pour en finir, elle se campa devant la psyché et, relevant ses bras nus dans une adorable attitude, elle tordit en hâte une espèce de huit sur le sommet de la tête, dans lequel elle piqua à la diable une épingle d'écaillé que nous retrouvâmes avec beaucoup de peine tombée dans la ruelle. Puis, me donnant un dernier baiser, elle s'échappa, en me recommandant de ne pas manquer de venir la rejoindre à l'Opéra.
C'est ici, Toto, que le drame commence.
On donnait la Valkijrie. J'étais dans mon fauteuil d'amphithéâtre, écoutant madame Caron-Sieglinde chanter d'un air inspiré :
Ah ! c'est toi le printemps qu'invoquait ma tendi-esse.
Du fond des frimas de l'hiver Mon cœur, quand je t'ai vu, mon cœur hcurtux et lit r
A tressailli d'une sainte allégresse...
Tout à coup, moi aussi je tressaillis d'une
sainte allégresse. Les Baladon venaient d apparaître et s'installaient à côté de moi. Hortense avait une robe en peau de cygne vieux-Rouen avec incrustations de dentelles en point à Taiguille, et sur la tête un amour de chapeau orné d'un gros nœud alsacien formé de six plumes d'aigle vert-de-gris bordées de paillettes. Impossible de voir làdessous l'absence du cimier Fontange.
Mais voilà un huissier qui entre, et qui, s'inclinant devant Hortense, lui dit :
— Madame, par ordre des directeurs, je viens vous prier d'enlever votre chapeau et de le déposer au vestiaire.
— Hein, fait Baladon surpris. Pourquoi voulez-vous que ma femme enlève son chapeau?
— Parce que, d'après le nouveau règlement, les femmes ne sont plus admises qu'en cheveux aux fauteuils d'orchestre et à l'amphithéâtre.
— Eh bien, ma chère, c'est bien simple.
LE CIMIER FONTAGE ili
Vous êtes toujours si bien coiffée. Enlevez votre chapeau, et le public verra votre cimier Fontange que j'admirais encore ce matin à déjeuner.
Hortense jette vers moi un regard désespéré. Impossible d'exhiber en public le petit huit tout embroussaillé et retenu seulement par l'épingle d'écaillé. Alors je pris le parti d'intervenir et simulant une grande colère:
— En voilà un ordre absurde î Madame n'est pas en robe de bal pour se mettre en cheveux. Laissez la donc tranquille î
— C'est la consigne, répétait l'huissier impassible. Je dois exécuter ma consigne.
Pendant cette discussion on n'entendait plus du tout la musique de Wagner ni les Hoiotoho des vierges guerrières. Chut! Assez! A la porte! criait-on des galeries supérieures.
— Je ne me décoifferai pas I ripostait rageusement Hortense.
— Nous ne nous décoifferons pas î criai-je en chœur avec Baladon.
172 PLACE AU THÉÂTRE î
A ce moment, la face moustachue d'un garde de Paris est apparue par le petit escalier qui monte de l'aquarium, tandis que toute la salle était en ébullition et que M. Mangin, le chef d'orchestre, était obligé de s'arrêter, absolument comme s'il eût eu un abcès dans l'oreille. Il n'y avait plus qu'à céder. Hortense prit un air très digne et déclara :
— Dans ce cas-là, j'aime mieux m'en aller.
Nous nous levâmes tous les trois, au milieu d'un tumulte indescriptible, et, tandis que nous redescendions l'escalier, Baladon, ému, me serra la main en me disant:
— Merci de l'appui que vous avez donné à ma femme. Vous êtes un ami, un vrai ; mais c'est égal, je ne comprendrai jamais pourquoi elle n'a pas voulu laisser voir au public son cimier Fontange.
Toto, mon ami, raconte ce drame aux directeurs. Fais pleurer M. Gailhard. Atten-
(Iris M. Bertrand, et fais-leur comprendre à tous deux que, tant qu'il existera des maris communs, des jolies femmes et des rez-dechaussée, des faits semblables peuvent se reproduire à chaque représentation de l'Opéra. Et tu te seras acquis la reconnaissance de tous les amants en général et de Tutur en particulier.
Hier, M. Beauchastel revenait pensif du Vaudeville où il venait d'assister à la pièce de Maurice Boniface.
— Ai-je bien rempli tout mon devoir visà-vis de la comtesse d'Arfeuilles ma fille? se disait-il. 11 me semble que, dans la comédie de ce soir, Thibourdiaux le père a été plus loin... Il a donné des conseils pratiques très pratiques. Seulement il les a donnés après la crise. Ne vaudrait-il pas mieux les -- — dûjiper avant à Eglantine?...
Il se heurta au coin de la rue Meyerbeer contre un passant auquel il fît toutes ses excuses, puis, très perplexe, il continua à monologuer tout en descendant le boulevard Haussmann :
— D'abord, rien ne me prouve absolument qu'Eglantine ait un amant. Je sais bien que le comte est très fatigué, et qu'elle est bien coquette. Elle tient cela de sa mère qui, la pauvre femme, m'en a fait voir de toutes les couleurs, Enfin, paix à son âme légère. D'un autre côté il y a un certain petit marquis de Cintegabelle qui vient souvent à la maison, bien souvent. Et si un jour le pot aux roses venait à se découvrir, ne serai-je pas coupable en n'ayant pas indiqué à la comtesse ma fille la véritable marche à suivre et en la laissant exposée, sans défense, à toutes les bêtises, à tout le désarroi de l'aveu arraché...
En passant place Saint-Augustin, il enfonça résolument son chapeau sur ses yeux,
CONSKILS DE PÈRE 177
et cria très haut à un cocher de fiacre qui sommeillait sur son siège :
— C'est décidé. Je parlerai dès ce soir, dès ce soiri
— Encore un fou! grogna le cocher en se rendormant.
Beauchastel tourna avenue Percier, puis il sonna à l'hôtel qu'il occupait avec le ménage d'Arfeuilles, et sans hésiter il alla frapper à la porte de sa fille.
— Eglantine. Dors-tu, bichette? Je voudrais te dire un mot.
— Ah, c'est toi papal répondit une voix. Entre, tu ne me gênes pas. Je suis couchée.
Beauchastel entra et ne put s'empêcher de trouver que la comtesse était tout à fait charmante dans le grand lit fanfreluche, avec sa chemise de batiste d'Ecosse, sa berthe de Valenciennes tout autour du décolleté encadrant une gorge merveilleuse et ses nœuds de satin mauve sur les épaules rondes.
Elle avait replié un bras nu au-dessous
<T8 PLACE AU théâtre!
de sa tête pour la surélever et de l'autre elle maintenait un livre sur lequel Tabatjour envoyait une lueur rose.
— Et d'abord demanda Beauchastel à voix basse, tu es sûre que nous ne serons pas dérangés, ni entendus? Où est le comte mon gendre?
— Parbleu, où veux-tu qu'il soit? Il dort là-bas à poings fermés dans sa chambre, comme toujours.
— Gomme toujours? c'est peut-être beaucoup dire.
— Comme toujours ! Tiens, Fentends-tu ronfler? Eh bien, papa, c'est comme ça tous les soirs. Que veux-tu! Le pauvre vieux, dès le troisième mois de notre mariage, il était sur ses boulets. Ah! sous prétexte de me voir comtesse, tu m'as fait contracter là un drôle de mariage, et, tournée comme j'étais, avec mes huit cent mille francs de dot, il me semble que j'aurais pu trouver autre chose.
— Qu'entencls-tu par autre chose ?
— Eh bien, un mari qui t'aurait empêché d'entrer chez moi sans inconvénients à une heure du matin. Enfin, heureusement que j'ai su arranger mon existence...
Beauchastel bondit :
— Voilà précisément ce que je craignais. Écoute, j'arrive du Vaudeville, je viens d'y entendre une pièce admirable qui m'a donné beaucoup à réfléchir. Veux-tu me permettre de te donner quelques bons conseils?
— Tu veux me faire de la morale? Assieds-toi sur le petit crapaud au pied de mon lit, et maintenant vas-y, père adoré.
— Eh bien, dans la comédie de ce soir, on voit une certaine madame Dernier qui a pris un amant nommé Larizelle.
— Pourquoi me racontes-tu cela? fit Eglantine en rougissant. Est-ce que tu te figures par hasard que je suis dans le môme cas, que j'ai un Larizelle?
— Je te parle de madame Dernier, per-
sonnifiée à ravir par madame Cécile Caron. Or, madame Dernier est pincée par son mari qui trouve dans son bureau un tas de lettres compromettantes...
Le regard de la comtesse d'Arfeuilles se porta instinctivement vers un petit bonheur du jour en bois de rose placé près de la fenêtre.
— Et, continua Beauchastel, il y a là son père, Tliibourdiaux — c'est Boisselot qui joue le rôle — qui s'efforce de la sauver en lui donnant la véritable marche à suivre.
— Et tu voudrais m'indiquer la marche à suivre?
— Parfaitement, ça ne peut pas faire de mal.
— Quel drôle de papa! Ahl tu es bienfmde-siècle, toi ; et tu n'es pas du tout le père classique et conventionnel. Eh bien, j'écoule ta marche à suivre.
— Il y a trois phases qui peuvent se définir par trois cris principaux. Premier cri,
cri du cœur, de rinnocence outragée : Ça n'est pas vrai! Évidemment, c'est ce qu'il y a de plus simple et par conséquent de mieux. On n'a qu'à se retrancher derrière sa vertu outragée, sans daigner condescendre à donner la moindre explication : Ça n'est pas vrai! Et puis, voilà, c'est fini, cela répond à tout, et cette négation empêche de se couper, ce qui ne pourrait se produire si on se lançait dans les détails. Mais cette exclamation n'est bonne que si le mari n'a que de simples soupçons, ou même des preuves morales sans aucune preuve matérielle. Le cri demande à être bien scandé, en regardant le mari dans les yeux : — Ça n'est pas vrai! — Tu vois bien comment je dis cela?
— C'est très bien, mais si l'on a des preuves?
— Ici nous entrons dans la deuxième phase. Bernier — je l'appelle Bernier pour mieux préciser — Bernier a en sa posses-
sion un paquet de lettres qu'il a lues, un peu rapidement, voyant trouble, secoué par la fièvre. Alors, écoute bien le deuxième cri : « Ça ne prouve rien ! » Et de fait, il est possible que par bonheur les lettres ne prouvent rien, mais c'est bien rare, et en général les amants ont la rage d'écrire un tas de choses absurdes — ou sublimes, ça dépend du point de vue, — mais qui ne laissent aucun doute : « T'en souviens-tu? Quelles heures divines ? Comme c'était bon hier dans notre petit rez-de-chaussée !
Comme tu étais jolie! Et patati. Et patata. » Je glisse sur les souvenirs évoqués, mais il est possible que le mari ne glisse pas.
— Alors?
— Alors après avoir poussé le second cri : Ça ne prouve rien! on peut essayer de mettre cette correspondance compromettante sur le compte d'une amie qui vous avait priée de servir d'intermédiaire, mais ce moyen de vaudeville est très vieux jeu et prend bien
CONSEILS Di: PÈRE 183
rarement, à moins que le mari ne soit complètement gaga. On entre alors dans la troisième phase et Ton passe au troisième cri.
— Quel est donc ce troisième cri?
— Le troisième cri a pour but de renverser les responsabilités. On croise les bras et l'on dit : Et vous, monsieur^ vous en avez fait bien d'autres! Il est très rare que le mari n'en ait pas fait bien d'autres, et ça déplace la question, ce qui est toujours une bonne chose. Voyons, récapitulons un peu pour voir si tu possèdes bien la marche à suivre.
Alors, Églantine, toute rose, comme une enfant qui réciterait une leçon apprise par cœur, se mit à énumérer sur ses doigts :
— Premier cri : Ça n'est pas vrai !
— Deuxième cri : Ça ne prouve rien !
— Troisième cri : Vous en avez fait bien d'autres !
— C'est parfait, dit Beauchastel avec un
soupir de soulagement, maintenant, je vais pouvoir dormir tranquille. Un baiser, ma fille, et bonne nuit.
Et tandis qu'il regagnait sa chambre, la comtesse d'Arfeuille jeta un nouveau regard vers le petit bonheur du jour tandis que, dans la chambre voisine, le comte continuait à ronfler comme un tuyau d'orgue.
SABRETTE A LONDRES
Ce n'est pas sans une certaine émotion que Sabrette, la délicieuse ingénue de la Comédie-Française — celle que les vieux abonnés du mardi appelent la divine — s'était embarquée pour Londres.
D'abord, elle redoutait beaucoup le mal de mer, le petit duc devait l'accompagner, et il est toujours pénible de se montrer à son bien-aimé avec des nausées, et d'exhiber Dona Sol ou Ad rien ne Lecouvreur penchée dans une posture lamentable au-dessus des
bastingages. Voilà pour le côté physique. Quant au côté moral, ah, c'était autre chose I La responsabilité était lourde. Aller porter la libre parole chez John Bull; aller planter le drapeau du grand art sur la scène du vieux Drury-Lane; faire comprendre à ces amateurs de minstrels, à ces buveurs de porto et de pale -aie, à ces mangeurs de toasts et de griskin les subtilités de Dumas fils, les ironies d'Augier, les finesses de Pailleron. Avant son départ, Jules Claretie lui avait lu la pièce de vers qu'il avait composée, il lui avait expliqué la grandeur de sa mission avec des phrases qui l'avaient fait pleurer.
Et tout en pleurant, et en essuyant ses yeux avec un microscopique mouchoir de dentelle parfumé au sandrigham — déjà I — elle ne pouvait s'empêcher de se dire à elle-même : Je pleure parce que je suis une véritable artiste, qui ressent vivement. En voyant mes larmes mon directeur compren-
SABRETTE A LONDRES 157
dra combien je suis une véritable artiste, et il fera augmenter ma part d'un douzième...
Enfin elle était partie pour Calais. Dans le bateau, elle s'était enfermée dans sa cabine en tête à tête avec Shakespeare, non sans avoir recommandé au petit duc de la laisser absolument tranquille; et, malgré la lecture du Sauvage de génie, la vérité, la vérité toute nue, dans un de ces costumes qui ferait hurler certain sénateur, m'oblige à avouer que^ la pauvre Sabrette avait été épouvantablement malade, et était arrivée à Folkestone à moitié morte.
A Londres, elle s'installa à Hyde-Park- Hotel, Oxford Street, vis-à-vis Marble-Arch, et par la fenêtre de sa chambre, elle s'amusa ;i regarder l'animation matinale de Roten- Kow. Une longue file de voilures montait au pas le côté gauche de la chaussée. Les chevaux étaient magnifiques, mais les livrées et les voitures étaient en général, inférieures
188 PLACE AU THEATRE î
comme tenue à celle qu'on aperçoit chez nous aux Acacias. Parallèlement à cette allée, galopaient de véritables escadrons de jeunes filles. C'était comme une vision charmante et perpétuellement renouvelée. Le petit chapeau sur les yeux, les cheveux blonds nattés, la rose au corsage, elles passaient, l'œil brillant, les joues animées, riant et babillant, faisant entendre comme des gazouillements d'oiseau.
Et il y en avait de tous les âges, depuis la fillette de dix ans montée sur un petit poney qui avait l'air d'un mouton, jusqu'à de grosses ladies galopant entre deux vieux adorateurs. Les grooms en bottes molles, boutonnés dans leur redingote et serrés dans leur ceinture de cuir, suivaient à distance respectueuse. Çà et là de vieux gentlemen, en chapeau gris à longs poils comme les compères de nos revues, vêtus de complets mastic avec gilets à fleurs, s'envoyaient de la main quelque bonjour amical, tandis
SABRETTE A LONDRES 189
que les jeunes gens en tenue correcte, avec la grande redingote au revers fleuri, flirtaient avec les jeunes filles, les étriers chaussés, et penchés sur leur selle. C'était un tableau charmant auquel les grands arbres de Roten- Row, les maisons d'Hyde-Park-Terrace , et de Park-Lane servaient de cadre.
Sabrette regardait tout cela, un peu rassérénée par la vue de ce luxe qui flattait ses instincts, tandis que le petit duc penché à côté d'elle sur le balcon de la croisée, donnait des explications complémentaires. Que parlait-elle donc de buveurs de bières et de mangeurs de roast-beef? Dans aucun pays au contraire, l'aristocratie n'était aussi instruite, aussi délicate dans ses goûts, aussi ouverte aux belles choses de l'esprit. L'artiste était sûre d'avoir un public enthousiaste qui la jugerait à sa juste valeur, et la couvrirait d'applaudissements et de fleurs.
— Bien vrai, disait mélancoliquement Sa-
brette, bien vrai? On m'aimera comme rue Richelieu?
— Plus, cent fois plus, affirma le petit duc.
— Et personne ne me fera une. peine...
même légère?
— Personne, grande enfant, personne.
Ici comme là-bas, vous serez la divine. M. Claretie me le disait encore avant le départ. C'est sur vous qu'il compte le plus.
Le soir, elle se rendit à sa loge, moins spacieuse que celle de la Comédie-Française, mais très confortable quand même avec son tapis, ses meubles en satin bleu recouverts de housses au crochet, et surtout un cabinet de toilette admirablement aménagé avec eau froide, eau chaude, électricité, etc. D'ailleurs, le vieux Drury-Lane des pantomimes de Christmas s'était mis en frais. Le théâtre où Kean, Ganick, Macready ont débuté, où Sheridan a donné VEcole du scandale, avait retrouvé son beau public d'autrefois, et l'or-
SABRETTE A LONDRES 191
cheslre supprimé avait été remplacé par un véritable parterre de fleurs.
Partout, aux fauteuils, dans les loges garnies de rideaux de guipure, une assistance d'élite; toutes femmes en cheveux, décolletées et couvertes de bijoux, tous les hommes en cravate blanche avec le frac ou le smoking, cette tenue de soirée complétée par le petit chapeau mou. Puis, çà et là, et dans les places supérieures, quelque highlander, quelque gigantesque horse-guard dont la tenue écarlate faisait comme une tache éclatante au milieu de la foule des spectateurs.
Adrienne Lecouvreur alla aux nues ; jamais le chef-d'œuvre de Scribe et Legouvé n'avait, même à Paris, produit autant d'effet, et Sabrette, dans le premier acte, si laborieux, si compliqué, fut tout simplement trouvée exquise. Il faut avouer, d'ailleurs, que la poudre lui allait divinement, et nous savons tous comme elle sait porter ces étoffes zinzo-
lin, ces corsages chatoyants, ces paniers qui écraseraient toute autre ! A la fin du second acte, il y eut des rappels frénétiques, et la divine rentra dans sa loge le cœur tout épanoui d'une joie très douce.
— Décidément, se disait-elle, j'ai eu tort et j'avais mal jugé ces Anglais.
A ce moment, l'on frappa discrètement à la porte, et la femme de chambre ayant été ouvrir, revint avec une carte de visite :