CHARNY
Brevannes, un peu pâle, relut une seconde fois le papier dont les caractères dansaient devant lui, Gharny, ce premier rôle qui se teignait et dont la moustache sentait la pommade au soufre! Gharny si ridicule lorsqu'il voulait imiter Mélingue et criait en frappant la scène de ses bottes éperonnées : «Ah! tenez, tenez, monseigneur, voulez- vous voir clouer un scorpion contre un mur! » Léa le trompait avec Gharny! la preuve était là, claire, brutale, indiscutable. Un moment le directeur resta comme accablé devant ce nouveau coup du sort, et sa vue, machinalement, se porta vers la photographie où Léa <ipparaissait souriante, ironique, sur la cheminée.
— La misérable, murmura-t-il, la misérable!...
Il s'efforça de rassembler ses idées qu'il sentait s'en aller à la dérive, revivant le passé, évoquant tous les détails de cette liaison déjà longue. Voilà donc quelle était la cause de cette froideur, de cette inimitié sourde dont il avait si souvent ressenti les effets désastreux. Tout à coup, il se releva sur son fauteuil, secoua sa tôle comme s'il eût voulu en chasser les pensées sombres, et très résolu, appuya sur le timbre électrique placé sur son bureau.
Le garçon avertisseur apparut :
— Priez, dit-il, monsieur Charny de venir me parler immédiatement.
Quelques secondes après, celui-ci faisait son entrée dans le costume négligé qu'il portait aux répétitions, un foulard autour du cou, la redingote élimée sur laquelle s'étalait, passablement graisseux, le ruban violet d'académie ; sur les joues un reste de
fard de la veille et deux pochons sous les yeux clignotants et pleins d'eau. Vu ainsi, sous la lumière crue du jour, l'acteur n'était pas précisément beau, et Bre vannes ne put s'empêcher de réfléchir avec écœurement que c'était là le rival préféré.
— Monsieur, demanda-t-il brusquement, c'est bien vous, n'est-ce pas, qui avez écrit ces lignes?
Et il lui mit la lettre sous le nez.
Charny connaissait la situation. Il tâcha de se rappeler la contenance d'Anne d'Autriche lorsque Louis XIII lui tendait les preuves de ses complots avec l'Espagne, et si troublé qu'il fût, il passa la main dans son gilet, prit un temps sur la hanche gauche, et dit :
— Évidemment la lettre est de moi. . . mais qu'est-ce qu'elle prouve, monsieur Brevannes, oui, qu'est-ce qu'elle prouve?...
— Elle prouve, monsieur, que vous êtes l'amant de madame Léa Fougère. Pas autre
chose. Avez-vous par hasard votre traité sur vous?
— Oui, monsieur le Directeur.
Et, plutôt inquiet, Gharny sortit de son portefeuille un papier très fatigué. Brevannes parcourut attentivement toutes les clauses de l'engagement, puis quand ce fut fini, il le déchira et en jeta les morceaux au feu.
— Monsieur Brevannes, hurla l'acteur, c'est une félonie infâme! Quels que soient mes torts, vous n'avez pas le droit de manquer à votre parole commerciale, ni de détruire le traité que vous avez signé.
— Pourquoi, puisque je vais vous en signer un nouveau. Je trouve qu'un grand artiste comme vous n'est pas payé à sa juste valeur avec une misérable somme de trois cents francs par mois. Vous valez plus que cela, beaucoup plus que cela, monsieur Gharny, et votre talent a mûri en vieillissant, a pris de l'ampleur, de l'autorité**.
— C'est absolument mon avis, mais...
— Eh bien ! je vous fais un nouveau traité où je vous reconnais, au lieu de trois cents francs, quinze cents francs par mois, pendant cinq ans, avec une progression successive de cinq cents francs par an, plus un dix pour cent sur les bénéfices lorsque la recette dépassera quatre mille francs. Gela vous va-t-il?
— Quinze cents francs par mois ! Une augmentation progressive ! ! Un dix pour cent sur la recette III C'est une plaisanterie?
— C'est très sérieux. Trouvez- vous ces appointements exagérés, par rapport aux services immenses que vous rendez au théiltre des Folies-Plastiques?
— Pas du tout. Seulement...
— Eh bieni signez. Je vous demande -t'ulement de ne pas parler de cet engagement avant une quinzaine. Vous comprenez, je ne veux pas susciter de jalousies parmi vos camarades, et je ne saurais traiter toute
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la troupe sur le pied d'un grand artiste tel que vous.
Gharny, convaincu de la valeur de ces arguments, continuant d'ailleurs à ne pas comprendre ce qui pouvait lui valoir une bienveillance aussi subite de son directeur. Était-ce parce qu'il l'avait trompé avec Léa Fougère ? Etait-ce parce qu'il reconnaissait enfin, comme il le prétendait, le mérite de l'acteur et désirait se l'attacher par des liens durables?
— Au fait, se dit-il, je ne vois pas ce que je risque.
Il signa et emporta le traité.
Huit jours après, le sacrifice était consommé. Brevannes, non seulement avait rompu avec Léa, mais encore, par un acte dûment notarié, il vendait à mademoiselle Fougère, artiste dramatique, le théâtre des Folies-Plastiques, avec le droit au bail, et celle-ci s'installait, triomphante, dans le petit cabinet directorial.
Enfin, elle allait pouvoir trôner à son tour, essayer ses idées dramatiques, lancer les jeunes, révolutionner l'art. Madame la Directrice, comme cela sonnait bien à Foreille I Astié de Yalsayre devait être heureuse et c'était un beau rêve réalisé. Partir de si bas et arriver si haut, voilà ce que c'est que l'esprit de conduite, voilà ce que c'est que le travail, l'ordre, l'économie, l'économie surtout! Brevannes avait la manche très large, mais elle allait modifier tout cela. Pour réussir aux Folies-Plastiques, elle le savait du reste, le problème consistait à avoir une bonne troupe homogène, compacte; pas d'étoiles et le moins de frais possible.
Elle en était là de ses réflexions, lorsque le caissier demanda à être introduit.
— Madame, dit-il, c'est aujourd'hui le 1'"'^ novembre, et il s'en faut de beaucoup que j'aie en caisse l'argent nécessaire au payement des artistes.
— Cependant, j'ai fait le compte moi-
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môme, et suis absolument sûre de vous avoir remis la somme exacte.
— Et M. Charny? M. Gharny, à lui tout seul, a droit à quinze cents francs par mois.
— Pardon, à trois cents.
— A quinze cents. Voilà son traité.
Léa Fougère fut attérée, et tout à coup s'écria avec désespoir :
— C'est épouvantable I Je suis refaite ! Quinze cents francs à Charny I Je l'aime bien, mais sapristi, pas à ce prix-là I
L'acteur a tenu bon, et la pauvre directrice n'a eu qu'à s'exécuter.
Et voilà pourquoi nous avons rencontré Charny l'autre jour au Bois, requinqué, rajeuni, superbe, conduisant une charrette anglaise, et ayant assise à côté de lui la petite Marguerite Chiffon, vous savez, celle qui fait le troisième microbe à gauche, dans la revue des Variétés.
— Vous savez ce qu'on raconte pendant la répétition de Thaïs, madame Mancliaballe?
— Qu'est-ce qu'on raconte encore, monsieur Richard? Quelque potin?...
— On dit que Judith a été violée sous un lunnel de la ligne de l'Ouest î
— Rien que ça! Eh bien, à la bonne heure! Judith violée ! Pourquoi pas volée, pendant que vous y êtes? Je vous demande un peu si c'est vraisemblable avec les prin-
cipes que j'ai inculqués à mes trois filles. Nous avons, certes, traversé bien des vicissitudes — c'est la vie qui veut ça, — mais jamais, entendez-vous?de mémoired'homme, on ne peut dire qu'une Mancliaballe ait été violée... même en état de siège !
— Voyons ! ne vous fâchez pas, ma digne amie : vous savez bien qu'à l'Opéra il n'y a pas que des purs esprits. La pauvre madame Théodore en sait quelque chose. Mais je vous rapporte simplement les bruits qui courent au foyer.
— D'abord, le tunnel, il n'avait aucune importance, puisque c'était le soir et que les wagons de la compagnie sont éclairés. Ensuite, il n'a rien pu se passer de sérieux, puisque j'étais là, moi, la mère. J'étais montée à Mantes.
— Ah ! vous étiez là? Bravo ! De cette manière, je vais avoir tous les détails.
— Oui, je vais vous les donner, les détails ; non pas pour satisfaire la curiosité
malsaine — je m'en fiche un peu, de la curiosité malsaine ! — mais pour rétablir les faits et prouver l'innocence de ma Judith.
— Allez-y, madame Manchaballe.
— Eh bien, mardi dernier, Chabert avait apporté le bulletin pour mercredi soir, il indiquait Faust. J'étais en train de prendre tranquillement mon café dans le cabinet de toilette, lorsque voilà Judith qui saute de joie et qui me dit: « Quelle veine! on joue Faust! Puisque je ne danse pas demain, je vais partir ce soir pour Rouen et aller embrasser mon Zizi ! »
— Pardon de vous interrompre. Qu'est-ce que c'est encore que Zizi ?
— Le petit Foucard, un lieutenant de chasseurs à cheval qu'elle a rencontré au réveillon chez Caroline et dont elle s est toquée stupidement. De temps à autre, ça lui prend comme un accès fébrile : elle plante tout là et file à Rouen passer vingtquatre heures. Pendant ce temps-là, moi, il
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faut que je fasse des merveilles de diplomatie pour éviter des avaros, et, quand Judith me revient, elle est dans un état î... avec des yeux meurtris, des jambes cassées, bonne à rien... oui, monsieur, à rien! Elle danse gnoîle. M. Hansen ne décolère pas, et quant au prince, ce n'est plus une maîtresse qu'il a: c'est une marmotte. Je ne sais pas vraiment ce qu'ils ont, ces jeunes gens des chasseurs à cheval...
— Ils ont vingt ans, madame Manchaballe.
— Ce n'est pas une raison pour se plonger dans l'orgie et éreinter de pauvres jeunes fdles qui ont besoin de travailler. Non, vo^^ezvous, ce petit Foucard, c'est un goulu d'amour, mais ce n'est pas un délicat, et cela m'étonnerait bien, s'il passait un jour général. Il sera ramolli avant... ou après. Quand Judith m'annonce cette nouvelle fugue, je prends mon air sévère — je le prends, mais il ne prend pas I Et je dis : — « Tu n'y songes pas I Encore à Rouen ! Et
le prince ? — Le prince, me répondit Judith, ne vient jamais que les jours d'Opéra. El puis, d'abord, zut! M. Pluque, lui-même, essayerait de me retenir à bras-le-corps qu'il ne m'empêcherait pas d'aller embrasser Zizi. Oh I mon Zizi ! mon Zizi adoré ! Mon petit lieutenant bleu de ciel ! . . . Reste ici, maman , lâche ton magasin et arrange cela pour le mieux. » Et elle est sautée dans l'express qui arrive à Rouen à neuf heures seize du soir, et elle a été retrouver son Zizi.
— Et c'est pendant ce voyage qu'elle a été violée ?
— Mais pas du tout, monsieur Richard.
Etes-vous drôle avec vos histoires de viol! Vous y tenez décidément. Elle est arrivée sans le moindre accroc à sa vertu jusqu'à Rouen, où elle a trouvé le petit Foucard qui l'attendait. Le reste ne me regarde pas. La nuit se passe très calme. Je parle de ma nuit à moi, vous comprenez : il y a plus de vingt ans qu'elles sont calmes, mes
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nuits! Et cependant je vous assure qu'il y a des moments. . .
— Madame Manchaballe, ces détails sur votre état d'âme sont dépourvus d'intérêt. Parlez-moi de Judith et ne vous égarez pas.
— Eh bien, le lendemain, à une heure, je finissais de déjeuner avec madame Bourimel, l'habilleuse, que j'avais invitée pour me distraire un peu, et nous dégustions notre petit verre de bénédictine , lorsque voilà Chabert qui s'amène avec un bulletin : Madame Caron était malade, et, au lieu de Faust, ou donnait le soir Givendoline et les Pigeons I Et Judith, comme vous le savez, est des Pigeons... Oh! si ça n'avait été que la représentation, on s'en serait tiré avec trois jours d'amende. Dieu merci, mes moyens nous permettent de payer les acrimonies pluquesques. Mais il y avait la question du prince. Le costume tsigane, avec le petit corsage de velours à la hussarde, le foulard sur l'oreille, et surtout,
surtout, la robe bouffante retroussée de côté et laissant voir les bottes éperonnées et les chaussettes rouges, est certainement de tous les costumes de Judith celui que le prince préfère. Ces chaussettes rouges, à mi-jambes, ont, paraît-il, le don de lui causer une émotion extraordinaire. Je ne me l'explique pas, mais je constate que tous les vieux sont comme ça. Alors je me dis : « Le prince viendra certainement ce soir aux PigeonSy et qu'est-ce que je dirai, moi, qu'est-ce que je dirai pour masquer la fugue Zizi-Foucard? » Il n'y avait pas à hésiter. Je bondis au télégraphe et j'écris :
M. FOUCARD, Lieutenant. 2?" f-ha^aeiirs.
Houen'.
Judith dame ce soir « Pir/eons ». Rerenir, Ordre malemei.
MANCHAHAF.I.E.
t Je me faisais vieille, je vous jure, monsieur Hichard, en attendant la i*éponse.
'12i2 PLACE ATT théâtre!
Enfin, deux heures après, un petit télégraphiste m'apporte la dépêche :
Aucun train avant huit heures vingt-cinq minutes, arî'ivant Paris onze heures cinq minutes.