‹ Place au théâtreChapitre 9 sur 19 · SA BR ET TE A LONDRES · texte numérisé non relu

SA BR ET TE A LONDRES

ayant cependant très grand air avec sa barbe de fleuve.

— Mademoiselle, fit-il en saluant très bas, je viens de vous voir jouer. Je n'ai pas besoin de vous dire si vous m'avez plu ; vous m'avez enthousiasmé, comme vous avez enthousiasmé toute la salle et je vous trouve ravissamment belle. Je suis très riche, et j'ai pour habitude de ne jamais me refuser mes fantaisies ; vous n'avez donc pas à compter. Je désirerais vous avoir chez moi. Combien me prendriez-vous pour une soirée?

— Me désirez- vous seule, ou avec quelqu'une de mes camarades pour me donner la réplique?

— Oh ! seule, absolument seule ! Je ne tiens pas aux camarades.

— Est-ce pour une grande fête, ou une petite fête ?

— Oh I Je voulais la grande fête, la très grande fête.

— Eh bien ! ce sera mille francs.

194 PLACE AU THÉÂTRE î

— Quarante livres. C'est entendu. Alors, vous avez ma carte, voulez- vous venir chez moi samedi prochain, après le théâtre?

— C'est entendu, mylord ; seulement, prière de garder le secret absolu. M. Jules Claretie nous a fait promettre de n'accepter aucune invitation. Vous comprenez... pour la tenue de la maison...

— Je comprends parfaitement, et vous pouvez compter sur la discrétion du gentleman.

Là-dessus, le vieux monsieur baisa galamment la main qu'on lui tendait et sortit très digne.

Le samedi suivant, après avoir triomphé dans le Gendre de Monsieur Poirier, Sabrette se fît très belle pour se rendre à l'invitation du baronnet, arbora son fameux collier de perles qu'elle ne met que dans les grandes circonstances et partit pour Portland-Place. A sa grande surprise, elle n'aperçut aucune voiture rangée devant la porte basse. Quant à l'hôtel, il était à peine éclairé.

SABRETTE A LONDRES 195

— Me serai s-je trompée de jour? pensa Sabrette.

Elle sonna. Un superbe laquais poudré vint ouvrir et la conduisit au premier où, stupéfaite, elle trouva sir Rodomont en chemise de soie crème et élégant veston tourterelle.

— Ah ! vous voici ma charmante, dit-il en avançant les bras grands ouverts.

— Monsieur, dit la comédienne en se reculant rouge de honte, quelle est cette plaisanterie ? Vous m'avez invitée à venir chez vous, moyennant mille francs : Il s'agissait d'une soirée? C'était bien pour aujourd'hui.

— Parfaitement, pour aujourd'hui.

— Mais où sont vos invités ?

— Mes invités I Pourquoi des invités?

— Alors... ce n'était pas pour jouer la comédie que vous m'aviez priée de venir?...

— Moi, balbutia le lord, comprenant qu'il s'était fourvoyé... excusez, mademoi-

selle, un pauvre étranger... qui s'escrime difficilement avec votre langue française... je suis désolé...

Mais , avant qu'il eût terminé sa phrase, Sabrette quatre à quatre avait redescendu l'escalier, et une fois dans sa voiture, elle se mit à déchirer son mouchoir avec rage :

— Voilà comment ils la comprennent notre mission grandiose !

— Peste, madame Manchaballe, vous avez joliment pavoisé votre boutique de la rue de Provence!

— Dame, monsieur Richard, avouez que j'ai le droit d'être fière, car enfin, il me semble que ma fille Rebecca n'avait pas attendu Cronsladt pour cimenter Talliance russe avec le prince.

— Oui, oui, vous faisiez à votre insu œuvre patriotique.

— Vous avez beau sourire sous votre

moustache, c'est comme ça, et la meilleure preuve, c'est que lorsqu'il s'est agi pour la représentation de gala de samedi prochain de trouver une belle personne pour représenter la Paix dans la potée de roses finale, — la Paix qui doit imposer ses mains sur l'aigle à deux têtes, M. Gailhard n'a pas hésité, il a dit tout de suite avec sa i^rosse voix : « Ce rôle-là revient de droit à Manchaballe II. »

— Bravo. Parlez-moi du gala. Voilà qui est intéressant.

— Eh bien, ça commencera par le quatrième acte d'Hamlet, le cinquième acte de Faust avec Caron, le deuxième acte de Patrie, et enfin cela se terminera par la Fête russe.

— Il me semble que par Judith et Rebecca vous devez être documentée sur les fêtes russes. Ça a-t-il donné beaucoup de de mal à organiser?

— Ah, je vous crois, monsieur Richard,

c est-à-dire que je ne sais pas comment les cheveux noirs de M. Gaiihard ne sont pas devenus de la couleur de la toque de Lobstein . Et quand il a eu tout réglé, tout dirigé, tout organisé, il appris que, même pour la répétition générale de jeudi soir, il ne pourrait pas réserver la plus petite place à ses abonnés, et que tous les pouvoirs étaient dévolus à M. Arthur Mayer. « M. Arthoure », comme l'appelle Rosita Mauri.

— Alors, tout le personnel de TOpéra prend part à cette Fête russe?

— Tout le personnel, excepté les quatre Italiennes : Laûs, Torri, Ottolini et Invernizzi. On n'a pas voulu qu'il y eût un seul nom italien sur l'affiche.

— Ça madame Manchaballe, me paraît excessif. Je suis sûr que l'amiral Avellan eût été ravi d'admirer la prestance de la Béatrix Torri.

— Monsieur Richard, vous vous y connaissez en jambes, mais vous n'entendez rien

à la politique. Ainsi, nous avons eu une autre difficulté pour la potée de roses. On devait précédemment faire apparaître le buste de la République, celui qui sert à tous les 14 juillet. Mais, bien que la République soit personnifiée par une belle grosse dame avec des appas genre Lecouvey, on ne pouvait décemment la faire fusionner avec le buste du tsar. On aurait pu essayer du buste de M. Carnot, mais voyez-vous, cet homme barbu embrassant cet autre homme barbu!... Enfin il a fallu trois jours pour régler cette potée de roses, et quand tout a été fini, M. Arthoure a tout changé, et a failli être enlevé avec le praticable à côté de la statue de la Paix.

— Voyons, ma bonne madame Manchaballe, procédons par ordre, sans cela, je vous connais, nous n'allons jamais en sortir. Gomment débute votre Fête russe ?

— Par l'hymne à Victor Hugo de Saint- Saëns, chanté devant un petit décor, une

espèce de treillage. A la fin de cet hymne, un coup de canon formidable : Baôuml Ah! ce coup de canon! La première fois qu'on Ta entendu, malgré les avertissements que M. Gailhard avait prodigués, il y a eu une véritable panique dans le corps de ballet. La petite Villars appelait sa mère. Tout le monde se bouchait les oreilles, sauf Mérode pour ne pas déranger ses bandeaux. Enfin, à ce coup de canon, la toile se lève, et on aperçoit le décor des jardins de Fontainebleau, vous savez dans ^scamo ?.. .

— Parfaitement, mais ne perdez pas le fil.

— Tout le personnel des chœurs et du chant est assis à droite et à gauche sur des gradins et dans le fond, il y a un escalier à double révolution. On chante des airs russes très originaux que je ne puis vous reproduire qu'à peu près...

— Non ! non ! ne faites pas ça! nous avons tant besoin du beau temps!

— Vous êtes dur, monsieur Richard, et enfin nous arrivons à la Fête russe dansée par tout le corps de ballet.

— Allez-y, madame Manchaballe. Je suis tout oreille.

— Première entrée. Celle des Circassiens. En tête Lobstein en travesti, tunique de soie orange brodée, larges culottes bouffantes, bottes blanches à gland — les bottes de la Bame de Monsoreau, je les ai reconnues — sur la tête, une toque d'astrakan blanc; puis Désirée en Circassienne, jupe longue, grand voile, veste brodée vert et rose, et petit bonnet également blanc. Elles sont suivies par les sujets et les coryphées Grange, Keller, Monier, Monchanin, Vangoethen, Piron en culotte bleue, veste blanche brodée, petit bonnet d'astrakan noir et les bottes jaunes à gland — toujours celles de la Dame de Monsoreau.

» Le pas circassien a donné un mal énorme. Un jour que Hansen se mettait en colère

après une de ces demoiselles, celle-ci lui répondit, agacée :

» — Après tout, monsieur, je ne suis pas Russe, moi, je suis née rue Popincourt.

y* — Moi non plus, mademoiselle, riposte Hansen. Je suis né rue des Herbes-Potagères, à Bruxelles.

» — Vous êtes Belge, mais vous avez habité quarante ans la Russie.

>> — Quarante ans! Dites tout de suite que je suis octogénaire!...

» Une autre également ne pouvait pas arriver à danser en tenant la main à hauteur du front au-dessus des yeux, ce qu'on appelle le salut russe. Sa main sautait, sautait.

» — Un Circassien n'est pas un invalide ! vocifère M. Gailhard. Vous tenez votre main comme une visière !

» — Ce ne sont pourtant pas les invalides qui manquent ifci, répond l'interpellée.

— Madame Manchaballe, ces discussions ont certainement leur intérêt comme détails

de répétition, mais vous allez vous embrouiller. Nous en étions à la première entrée.

— Eh bien, monsieur Richard, la deuxième entrée est faite par les Finlandais : Vandoni, Mestais, Reige, Mercedes, Pérot et Rat. Le costume est affreux.

— Comment est-il?

— Tout en poil.

— Fort bien. Mais donnez-moi quelques détails :

— Enfin, bonnet, tunique, pantalon en fourrure. Vous vous figurez bien une femme tout en poil?...

— Si vous voulez.

— Ensuite les Lapons : les deux Mequignon. Parent, Boos, Franck, tout en poil.

— Pas possible!

— C'est comme je vous le dis; ensuite les Petits Russiens. Très joli pas de quatre dansé par Chabot, Violet, Manchaballe F® et Treluyer. Deux travestis et deux femmes.

AVANT LE GALA :20o

Les hommes en tunique, les femmes avec le Kakochmick et agitant des mouchoirs.

Très difficile ce pas-là. Il faut exécuter le salut russe à la fin de la variation, c'està-dire qu'il faut envoyer la jambe en arrière d'un coupé-fouetté très prompt et porter en même temps la main à la tête en jetant tout le corps en avant. Après être beaucoup tombées, ces demoiselles ont fini par aller ; M. Gailhard reproche seulement à Judith de mettre trop d'animation et de danser un véritable cancan : « L'Opéra, a dit sévèrement M. Gailhard, n'est pas une succursale du Moulin-Rouge; on y danse, mais on n'y chahute pas ! »

) Entrée à sensation de Mauri et Subra en Françaises, c'est-à-dire en jupe courte et bouffante, dansant avec deux travestis russes, Hirsch et Salle. Délicieux le Pas de la pantoufle. Ilirsch pose une pantoufle à terre et Mauri sur les pointes cherche à entrer dedans. Elle se dépite comme si elle ne

pouvait y parvenir, et enfin elle réussit, et envoie du pied la petite pantoufle chaussée au nez de son danseur.

— Je vois tout à fait Mauri dans ce pas -là.

— A ce moment, un coup de canon, et l'entrée de ra//«ance. Marins français et matelots russes se tendent la main. Grand finale très mouvementé auquel prennent part tous les sujets hommes. Vasquez, Ledant, Soria, exécutent des pas avec les jambes croisées et des coups de talon de botte. On enlève Subra et Mauri qui agitent des drapeaux,- Arrivée des sujets de chant, Lassalle et Caron, Renaud et Carrère, etc. Hymne russe. Marseillaise, Nouveau coup de canon ; le rideau du fond se lève et l'on aperçoit l'apothéose. Un immense aigle à deux têtes : Mauri et Subra couchées tête-à-tête; en arrière, Rebecca qui représente la Paix, et sur chacune des ailes de l'aigle six femmes couchées : Ixart, Esnel, Denys, etc.

— Ça doit être superbe, madame Manchaballe I Mais dans tout ce que vous m'avez raconté, je ne vois pas le nom d'une danseuse russe dans le corps de ballet. On n'a donc pas pu en avoir une ?

— On a cherché, mais on n'a rien trouvé. Il n'y a que la gosse Tamara-Boum skaia qui eût été impossible et qui, paraît-il, caresse le rêve d'entrer à l'Opéra. Non! laissez-moi rire !

— Je vous laisse rire, madame Manchaballe. Un dernier mot. Les abonnés pourront-ils avoir des places en location?

— Rien, monsieur Richard, rien. Le codirecteur, M. Arthour, a été inflexible et pour cette fois, gala n'a pas été synonyme de galette. On aura travaillé pour Dieu, pour le Tsar...

— Et pour la patrie, madame Manchaballe !

L'ÉCHEC DE REBEGCA

— Tiens, c'est vous, monsieur Richard?

Comme vous vous faites rare, au magasin. Entrez donc !

— Ma bonne madame Manchaballe, je ne vous oublie pas, croyez -le bien, et la preuve, c'est que je viens savoir pourquoi Rebecca n'est pas encore cette fois passée sujet en compagnie de mesdemoiselles Ixart, Carré, Beauvais et Charrier. J'avais cependant parlé à MM. Bertrand et Gailhard. Elle ne travaille donc pas Rebecca?

— Mais si, elle travaille, cette enfant. Il faut être juste, aussi. Seulement, si nous avons échoué, c'est la faute à M. Pûck, et un peu au vénérable doyen des abonnés, M. Charles Bocher, mais surtout à M. Pûck. Ohl ce M. Pûckl En voilà un qui est détesté !

— C'est ce que j'entends dire partout, madame Manchaballe, et quant à moi, personnellement, j'ai toujours trouvé qu'il avait absolument mauvaise façon, se promenant les deux mains dans ses poches, et sifflotant un petit air, au milieu des abonnés. Grattez le régisseur, et vous retrouverez le cent-garde, avec son sansgêne de quartier de cavalerie. Mais parlezmoi de mon excellent ami Charles Bocher. Au moins, il est aimé celui-là?

— Adoré, monsieur Richard, adoré. Et le fait est qu'il est impossible d'être plus aimable, plus dévoué, plus paternellement serviable. On peut aller frapper à son coquet appartement de la rue Saint-Florentin, à

l'échec de rebecca 211

toute heure du jour, on est toujours sûre d'être bien reçue si l'on est de l'Opéra. Aussi, bien que son idée pour Rebecca n'ait pas réussi, nous ne lui en voulons pas, car il n'a agi que par sollicitude. Depuis quelque temps il ne venait jamais au foyer sans dire aux quadrilles et aux coryphées : « Mes petites chattes, vous devriez vous faire vacciner. »

— 11 avait raison !

— Certainement il avait raison, et il ajoutait : « — Voyez-vous, mes enfants, mourir ne serait encore rien, mais songez donc I Avoir des trous plein la figure î Être grêlées comme Mirabeau ! Tenez, j'ai encore connu comme cela M. Louis Veuillot. Il était épouvantable. Ce serait la fin de votre carrière, car on ne peut faire exécuter un pas de séduction par une écumoire. » Et là-dessus, il a envoyé à ses frais une génisse qu'on a provisoirement installée dans le nouveau foyer avec quelques décors de Maladetta pour qu'elle ne s'ennuie pas trop.

— Vous m'étonnez, madame Manchaballe I

— C'est comme je vous le dis, monsieur Richard ; même que le concierge Hugonning ne voulait pas laisser monter la bête, qui effrayait son chat Nelusko et disait que, pour une vache, l'escalier des quadrilles était bien suffisant. Enfin, une fois la génisse installée, toutes les danseuses, prises de peur, se sont fait vacciner, et par coquetterie, Rebecca craignant d'abîmer son bras — vous savez qu'elle a des bras merveilleux — s'est fait opérer à la jambe.

— Mais c'est insensé. Une danseuse ! A la veille d'un examen !

— Voilà bien ce que c'est que de parler sans savoir ; une danseuse a autant besoin de ses bras que de ses jambes pour les attitudes et les ports de bras.

— Ah I c'est vrai, il y a les ports de bras.

— Ah ! monsieur Richard, si vous aviez vu les répétitions, c'était lamentable ! On aurait dit qu'une épidémie était tombée sur

l'échec de rebecca 213

le corps du ballet. Ces demoiselles passaient leurs temps à faire tâter leurs glandes au beau Fidèle, le seul homme admis, et l'on n'entendit que des lamentations, avec le regret d'avoir suivi les conseils du vénérable doyen. Quant à Rebecca, elle ne pouvait plus marcher qu'à cloche-pied , et le docteur la menaçait d'un flegmon.

— Quel tableau I madame Manchaballe !

— Au milieu de ce désarroi, un homme seul exultait, M. Pùck (Edouard pour les dames). Il avait en effet une occasion admirable pour envoyer ces petits papiers chers il son cœur. Tenez, en voilà un sur ma table, lisez plutôt :

Page 1