THÉÂTRE DE L'OPÉRA AMENDES
Trois joui'S Représentation de Faust. — 27 déc. 1893.
Mademoiselle Manchaballe II (Les réclamations sont admises dans les quarante-huit heures.)
» Vous comprenez qu'étant malades, toutes
celles qui n'étaient qu'en remplacciyient, comme Rebecca, ne venaient pas le soir, et manquaient avec ensemble la répétition des Pigeons, ces Pigeons qu'on répète -toujours et qu'on ne joue jamais. Bref, les amendes pieuvaient, exception faite, bien entendu, pour celles susceptibles de se montrer « reconnaissantes ».
— Vous êtes dure, madame Manchaballe I
— Pas du tout, je suis juste. Tenez, dans le temps, madame Pûck vendait des chapeaux — et quels chapeaux, mon Dieu I — Eh bien, il n'y avait que celles qui se fournissaient chez madame Pûck qui avaient de l'avancement. Le prince n'a jamais voulu que Judith achetât un de ces épouvantails à moineaux... et voilà pourquoi mon aînée est restée quatre ans coryphée.
— Ltes-vous bien sûre que ce soit pour ça? D'ailleurs aujourd'hui je crois que madame Pûck est retirée.
— Oui, mais sa fille a épousé Mamelli, le
l'échec de rebecca 215
fils d'an corsetier fameux, si bien qu'aujourd'hui, pour se faire bien venir, on n'achète plus des chapeaux, mais des corsets. Il est vrai que les corsets sont bien faits, ce qui constitue un avantage sur les chapeaux, et vous savez que dans notre partie, on use beaucoup de corsets. On espère ainsi se concilier les bonnes grâces du beau-père, et j'ai la preuve de ce que j'avance, car tous ces corsets viennent ensuite échouer dans mon magasin. Eh bien, la plupart sont de chez Mamelli. Comme dans la chanson de Judic :
Un peu plus tard, un peu plus tôt.
Ils s'en vont avec leur histoire...
— Madame Manchaballe, soyez mauvaise langue tant que vous voudrez; on sait très bien que vos amusantes histoires ne sont pas paroles d'Evangile, mais de grâce, ne chantez pas ! Maintenant je vous dirai que je ne comprends pas trop ce que M. Pûck
peut aujourd'hui pour ou contre un examen. Ah I je sais très bien que pendant trente ans, grâce à la faiblesse de Mérante et de ses prédécesseurs, il a pu faire la pluie et le beau temps à l'Opéra. Mais aujourd'hui il y a deux directeurs actifs, intelligents, qui s'occupent de leur affaire avec une compétence indiscutable, et de plus, par suite de l'arrivée de M. Hansen, maître de ballet doué d'un véritable talent, M. Pûck s'est trouvé relégué au rang de régisseur de la danse, c'est-à-dire de simple policier. Pas autre chose !
— Ah ! le fait est que comme mime, il est bien ridicule ! Vous le rappelez- vous dans Maladetta en chef des gitanes, avec ses gestes que ne désavouerait pas le traître du théâtre de Grenelle, et sa jambe qui traîne un peu depuis certain bal de l'Hôtel de Ville...
— Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire-là?
— Eh bien, à la suite de copieuses libations trop réitérées au buffet, il lui prit
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fantaisie d'aller fumer un cigare sur les toits pour prendre l'air. Il fit cette proposition bizarre à Golleuille, qui refusa avec véhémence, Pûck monta seul, aperçut en bas la rue de Rivoli illuminée, et perdit le peu de tête qui lui restait. Il dégringola, se retint à une cheminée, mais se blessa au tibia, ce qui l'obligea à trois mois d'immobilité, à la grande joie du corps de ballet, qui fut enfin tranquille. Car, la tradition reste, les petites ont toujours une peur bleue de lui, et il y a un appartement tout rempli de bibelots donnés par ces demoiselles, en remerciement des bonnes leçons de mime, qui en dirait long. Ainsi , pour la statue de Mercure. . . — Madame Manchaballe, vous me raconterez la statue de Mercure ; mais, pour aujourd'hui, il me semble que nous avons assez cassé de sucre sur la tète de ce pauvre M. Pûck. Ça ne nous empêchera pas de recommencer une autre fois. Seulement, je voudrais bien que vous me finissiez Téchec de Uebecca.
"218 PLACE AU THÉ AT ni:!
— Eh bien, qu'est-ce que vous voulez?
Trois pointes de vaccin à la jambe gauche, et des amendes continuelles infligées par le régisseur, tout cela ne constituait pas une bonne situation vis-à-vis du jury. Bref, ma cadette est restée coryphée ; ça ne l'empêchera pas d'avoir du succès — au contraire coryphée sonne mieux que sujet à l'oreille des vieux messieurs, ça a l'air plus jeune — et puis, il y a une chose qui navre M. Pûck.
— Encore M. Pûck I
— Oui, oui, toujours M. Pûck. Eh bien, il n'a pas songé à un léger détail, c'est que tous ces petits papiers qu'il a eu tant de joie à envoyer sont nuls et non avenus, car grâce à la générosité des directeurs, les amendes de décembre sont toujours levées pour le l^'" janvier.
: — C'est la grâce que je souhaite à vos chères filles, madame Manchaballe. Mais ètes-vous assez potinière !...
Ah! mon ami!., comme soupirait d'un ton navré, dans la Vie Parisienne, Bobinet venant voir son ami de Gardefeu. Ah ! mon amil...
Si tu pouvais, Toto, savoir ce qu'il y a de désespérance, de tristesse, d'illusions brisées dans cette simple exclamation, si tu pouvais me voir lamentablement affalé dans mon grand fauteuil, et tisonnant mélancoliquement mon feu, je te ferais pitié. Sentiment qui n'est pas sans charme, sinon
pour celui qui l'inspire, du moins pour celui qui l'éprouve.
Sur la foi de l'historiographe de Madame Manchaballe, je m'étais figuré que toutes les mères de danseuses étaient des personnes mûres, professant en fait de morale des idées assez larges, mais relevant la situation par un dévouement absolu au bonheur de leur fille. Je me représentais cette vénérable matrone dans son magasin de la rue de Provence, avec sa robe verte et son bonnet à fleurs, écoutant avec un sourire plein d'une indulgence sereine, les confessions de Judith, de Rebecca ou de Caroline, leur donnant toujours un conseil dicté par le seul souci de leurs intérêts, éloignant de leur route les cailloux qui auraient pu déchirer leurs chaussons de satin, et faisant profiter les pauvrettes d'une expérience chèrement acquise.
Eh bien, ce tableau est inexact; ma parole, en dépit des apparences et des docu-
raents qui me semblaient authentiques, j'en arrive à me demander si madame Manchaballe a jamais existé !
Ah mon amil... Oui, je Tai déjà dit, mais ça me soulage.
Figure- toi, Toto, que j'avais gagné au cercle, l'unique fauteuil mis à notre disposition pour le gala franco-russe à l'Opéra, ce qui, par parenthèse, avait fait pas mal rager les membres du comité — oh ! la jalousie! Ils auraient désiré un membre plus vieux, plus chauve, et surtout plus décoré. Mais je n'ai même pas le Dragon de l'Annam que vient de refuser le colonel Archinard.
I^i flonr (les clinnips brille à ma boutonnière, Mon vieil babil ne nous séparons pas.
ainsi que chantait Béranger, pas le farouche moraliste, mais l'autre, le vrai, celui de Lisette.
En Tespèce, la tleur des champs était
représentée par une simple touffe d'œillets blancs en bombe, en vertu de la convention qui, moyennant trente francs par mois, oblige ma fleuriste à m'envoyer tous les soirs à sept heures, un bouquet dans une boîte garnie de ouate. C'est avec ces petits détails qu'on fait l'histoire des grands hommes. Plus tard, tu pourras écrire un futur intime qui ne manquera pas d'intérêt.
Pomponné, fleuri, vaporisé à l'impérial russe — on a son petit patriotisme — je me dirigeai donc vers le monument Garnier, en passant entre deux haies formées par une foule sympathique. Jamais je n'ai vu autant de monde rangé sur mon passage. J'avais envie de saluer. A hauteur de la rue Auber, trois petites ouvrières s'écrièrent en me voyant : « En voilà un qui va s'amuser ! — Ah ! ma chère ! Si tu sa vais I... » m'écriai-je en ponctuant mon exclamation par un geste large.
Et la foule de rire. Bref, j'arrive à l'Opéra,
je monte fièrement devant les gardes municipaux étages sur les marches, et je m'installe dans mon fauteuil, situé, ô bonheur, tout près de la scène.
Et voilà que dans le divertissement de la Fête russe, j'aperçois parmi les coryphées une adorable blondinette, presqu'une gamine, avec son nez retroussé, ses yeux rieurs, et ses cheveux blonds, tout frisottés sous la toque d'astrakan. Elle dansait à la diable, mais avec un entrain, une verve, une gaieté ! elle tapait le plancher avec les petits talons de ses bottes jaunes, montrant une allégresse, une joie de vivre ! Et avec cela un sourire à damner un saint. J'essuie ma lorgnette, je m'informe auprès du baron de Saint-Amand assis devant moi, et il m'ap- [)rend que c'est mademoiselle Chignon III, Eliane, dix-sept ans à peine, la plus jeune de la célèbre dynastie des Chignon.
— Je vous présenterai à la mère pendant l'entracte, me dit-il.
224 PLAGE AU théâtre!
— J'aimerais mieux à la fille, si ça vous est égal.
— Oui, oui, me répond Taimable diplomate, mais à la mère d'abord. J'ai le respect de la famille et je tiens à faire les choses correctement.
Aussitôt la fête terminée, nous nous précipitons au foyer de la danse, et là, à côté d'Eliane, — jolie, oh jolie I — j'aperçois une quadragénaire, douée d'un aimable embonpoint et ressemblant beaucoup à sa fille, mais en avachi et en déformé. La présentation a lieu dans les règles, je serre tendrement les menottes de la petite, je baise respectueusement les mains de la mère, de grosses mains potelées toutes chargées de bagues, et je rentre chez moi pincé, oui, Toto, pincé comme on ne l'est pas.
Que te diraisrje? Je n'ai pas manqué une seule fois la fête Franco-Russe. Pendant près de deux semaines, j'ai été assourdi par le bruit du canon, j'ai entendu, à en deve-
nir idiot, le Bodge Tsara Krani, et j'ai manqué être éborgné par des drapeaux jaunes et tricolores dont on m'agitait la hampe à hauteur de l'œil, mais j'ai causé pendant des heures entières avec la petite Chignon III, découvrant chaque jour chez cette enfant une nouvelle qualité, une nouvelle raison pour en devenir éperdument épris. Certain dimanche, étant grimpé au cinquième dans sa loge, où elle s'habillait en compagnie de quelques-unes de ses camarades, je suis entré au moment psychologique où elle passait sa petite chemise de danse.
Elle poussa un cri et me mit, en rougissant, à la porte, mais moi j'étais dans un état d'exaltation difficile à décrire, aussi quand elle descendit au foyer, je l'attirai derrière un portant et je lui dis:
— Écoutez, ma petite EHane, voilà dix jours que je vous fais la cour. Dix jours. C'est énorme ! je vous jure qu'il m'est im-
possible d'attendre davantage. Je ne puis pas vous voir chez vous : votre loge est toujours encombrée de coryphées. Je vous en supph'e, venez souper avec moi. ce soir, en cabinet particuHer.
Chignon III hésite un moment, puis elle me dit :
— Moi, je veux bien, mais...
— Mais quoi?
— Je vous prénens que je serai obligée d'amener maman, sans cela elle ne me laisserait pas venir.
Je dissimulai une grimace. La quadragénaire n'allait plus du tout dans mon programme.
— Bah I me dis- je, me rappelant cette brave madame Manchaballe, j'en serai quitte pour me débarrasser de la mère à un moment venu. Elle doit être certainement une femme de tact, et elle comprendra.
Je fis donc contre fortune bon cœur et je répondis avec mon plus gracieux sourire :
— Eh bien, c'est cela, mademoiselle Eliane, amenez madame Chignon, et diteslui qu'elle sera la bienvenue. Je m'en vais à la Maison-d'Or commander un bon petit souper, et je vous attends toutes les deux. Ne me faites pas languir.
La mère et la fille n'arrivèrent qu'à une heure un quart. Je crois qu'on avait fait à mon intention un brin de toilette. Madame Chignon, absolument ridicule, sanglée dans une robe de velours vert, outrageusement décolletée, montrant des avalanches de chair molle qui tremblotaient au moindre zéphyr,
— figure-toi, Toto, une gelée au marasquin
— Eliane, par exemple, adorable avec son costume à double volant de linon rose, brodé de soie et orné de guirlandes de de bruyère rose à la jupe et au corsage. Impossible de voir quelque chose de plus jeune, de plus frais et de plus froufroutant.
Nous nous mettons donc à souper à trois. J'avais commandé un menu des plus soignés.
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comptant beaucoup sur l'effet de certain vin de Champagne, Montebello carte blanche dont j'avais constaté les propriétés spéciales. Assis entre la mère et la fille, je m'arrangeais pour verser à boire le plus possible à la matrone, et tout le monde était devenu très gai, Eliane, l'œil vague, riant aux anges, avait posé son petit pied sur le mien, et sous la nappe ma main avait plusieurs fois rencontré la sienne.
Cependant l'heure passait, et la bonne digestion aidant, j'étais arrivé à ce moment psychologique où l'on aimerait à pousser le verrou pour s'écrier comme dans la fameuse gravure :
— Enfin seuls !
Voici l'instant de renvoyer la vieille, me disais-je; mais, du diable, si je sais comment m'y prendre. Déjà, je cherchais dans ma tête un moyen pas trop brutal, une formule polie pour exprimer mon désir bien naturel, lorsque tout à coup la maman Chi-
gnon, qui voyait sans doute ma mine préoccupée, se pencha vers moi avec des yeux brillants et me murmura tendrement à Toreille :
— A présent... si nous renvoyions la petite?...