‹ Place aux géantsChapitre 11 sur 21 · LES LOIS CONTRE LA POUMBOUFFE · texte numérisé non relu

LES LOIS CONTRE LA POUMBOUFFE

— Qui est ce Caterham ? — demanda-t-il en un effort pour renouer la conversation.

— C’est un bon, celui-là, — dit le frère.

— Ah ! Une espèce de politicien, hein ?

— Oui, il va sûrement renverser le gouvernement. Il est grand temps qu’il s’y mette.

— Ah ! — fit l’autre qui se prit à réfléchir. — Je suppose que tous ceux que j’ai connus : Chamberlain, Rosebery, toute la bande...? Quoi?

Son frère lui avait saisi le poignet et l’invitait d’un geste à regarder par la portière.

— Voilà les Cossar.

Les yeux du libéré suivirent la direction indiquée, et il vit.

— Diable! — s’écria-t-il, saisi cette fois d'une véritable stupéfaction.

Le journal définitivement oublié tomba à ses pieds. A travers les arbres, on apercevait très distinctement, campé en une attitude pleine d’aisance, les jambes écartées, la main tenant une balle comme pour la lancer, une gigantesque forme humaine d’une quarantaine de pieds de haut. Ce corps immense scintillait au soleil, le torse revêtu d’une sorte de maillot blanc de métal tressé, et serré à la taille par une large ceinture d’acier. Un instant toute l’attention du voyageur se concentra sur ce spectacle, puis ses regards furent attirés par un autre géant plus éloigné qui se tenait prêt à recevoir la balle. Il devint bientôt évident que toute la contrée enfermée dans les collines au nord de Sevenoaks avait été disposée pour l’usage des géants.

Un immense retranchement dominait la carrière où s’élevait l’habitation, en forme de monstrueux palais égyptien, que Cossar avait fait édifier pour ses fils, quand la nursery géante eut fait son temps. Derrière, se trouvait un grand hangar sombre, dans lequel des lueurs incandescentes s’entrevoyaient par instants, éclaboussant en tous sens des étincelles,et d’où parvenait aux oreilles le tintamarre d’un martellement titanesque.

L’attention des voyageurs revint vers le géant, au moment où la grosse boule de bois cerclée de fer s’échappait de sa main.

Les deux hommes se dressèrent, les yeux écarquillés. La balle paraissait aussi grosse qu’un tonneau.

— Attrape ! — s’écria le libéré, et au même instant un arbre leur cachait le géant qui avait lancé la balle.

Le train ne laissa voir ce spectacle que pendant une fraction de minute et s’enfonça ensuite dans le tunnel de Chislehurst.

— Sapristi! — fit l’ex-prisonnier, comme les ténèbres les enveloppaient. — Le gaillard était aussi grand qu’une maison !

— Ce sont les jeunes Cossar, — fit le frère avec un geste de tête significatif. — C’est à cause d’eux qu’il y a tout ce remue-ménage.

Ils sortirent du tunnel pour découvrir d’autres tours surmontées de sirènes, d’autres huttes rouges, et les groupes de villas des banlieues les plus éloignées. L’art de l’affichage n’avait rien perdu pendant ce laps de temps, et, sur d’innombrables et vastes clôtures, sur des pignons de maisons et en mille endroits propices, s’étalaient les appels polychromes des élections générales sur le problème de la Boumbouffe :

GATERHAM — BOUMBOUFFE — L’OGRE — etc..., partout, sans cesse, toujours, et des caricatures et des déformations monstrueuses, cent variétés de faux portraits de ces grands et brillants corps humains qu’ils avaient vus de si près quelques minutes auparavant.

Lejeune frère s’était promis de faire les choses magnifiquement et de célébrer ce retour à la vie par un dîner dans un restaurant de qualité indiscutable, dîner qui devait être suivi de toute celte succession éblouissante d’impressions que pouvaient donner les music-halls de ce temps-là. Ce louable projet, témoignant d’une si charitable indulgence, effacerait les taches les plus superficielles du séjour en prison ; néanmoins, pour la seconde partie du plan,une modification intervint. Le dîner resta : mais il y avait un désir déjà plus puissant que l’attrait du spectacle, déjà plus efficace qu’aucun théâtre pour détourner cet homme de l’atroce préoccupation de son passé, et c’était une curiosité et une perplexité concernant cette Boumbouffé et ces géants, cette colossale et menaçante nouveauté qui semblait dominer le monde.

— Ce que je ne comprends pas, c’est qu’ils deviennent grands comme cela, — répétait-il. — Cela me dépasse!

Son frère avait cette magnanimité qui permet de renoncer à un projet caressé.

— La soirée est à toi, mon vieux, — fît-il, — Nous allons essayer d’assister à la réunion qui doit avoir lieu à la Maison du Peuple.

Finalement l'ex-prisonnier eut la chance de se trouver entassé dans une multitude compacte et les yeux fixés de très loin sur une petite plateforme brillamment illuminée et située au-dessous d’un buffet d’orgue et d’une galerie. L’orgue avait joué un air de marche pour mettre au pas la foule de ceux qui entraient, et maintenant il s’était tu.

A peine avaient-ils pris place, après une discussion avec un importun qui les bousculait, qu’ils virent Gaterham arriver par le fond obscur, s’avancer hors de l’ombre, vers le milieu de la plateforme, pygmée des plus insignifiants, là-bas, tout au fond de l’amphithéâtre, petite forme noire avec un minuscule point rose pour figure. De profil, on distinguait très nettement son nez aquilin, et cette petite figure, par un phénomène tout à fait inexpliquable, souleva tout autour d’elle une longue acclamation, un tonnerre qui commença à l’une des extrémités, s’enfla et gagna de proche en proche : d’abord un petit éclaboussement de voix autour delà plate-forme, puis, l’exclamation jaillit soudain comme une grande flamme et s’abattit en recouvrant la masse humaine qui se pressait à l’intérieur et au dehors de l’édifice. Ah ! comme on acclamait : Hourrah ! Hourrah!

Personne, dans cette myriade d’assistants, n’acclama comme l'ex-prisonnier. Les larmes coulaient au long de ses joues, et il ne cessa de hurler que lorsqu’il fut absolument à bout de voix. Il faudrait avoir été en prison aussi longtemps que lui pour comprendre ou seulement commencer à comprendre ce que c’est pour un homme de crier à pleins poumons dans une foule, encore qu’il ne prétendît aucunement savoir à quel propos se manifestait toute cette émotion : Hourrah ! Ah ! Hourrah !

Puis, un silence plana. Caterham avait pris une attitude visiblement pleine de patience, et des subalternes qu’on n’entendait pas disaient et faisaient des choses formelles et insignifiantes. On eût dit des voix au milieu du bruit des feuilles au printemps.

— Oua, oua, oua, oua..... Qu’importait ? Dans l’auditoire, les gens s’interpellaient et causaient.

— Oua, oua, oua, oua, oua, oua

Les autres n’en finissaient pas de discourir. Estce que ce vieux radoteur allait bientôt se taire ? Des interruptions ? Bien sûr qu’on interrompait ! — Oua, oua, oua, oua...

Mais entendra-t-on mieux Caterham ?

Pendant ce temps, tout au moins, on avait Caterham sous les yeux et l’on pouvait examiner dans la lointaine perspective les traits du grand homme. Rien n’était plus facile que de le dessiner, ce visage fameux, et déjà le monde pouvait l’étudier à loisir sur les verres de lampe et les assiettes d’enfants, sur les médailles et sur les étendards anti-Boumbouffe, sur les lisières des soies et des cotons Caterham, et sur les doublures intérieures des chapeaux Caterham. Il encombre à lui seul toute la caricature de l’époque. On le voit en marin, debout auprès d’un vieux canon et tenant à la main un boute-feu sur lequel est gravée cette inscription : « Lois contre la Boumbouffe », pendant qu’au large se traîne un monstre énorme, laid et menaçant : La Boumbouffe; ou bien il est vêtu de pied en cap d’une armure de fer, la croix de Saint-Georges sur le heaume et sur le bouclier, tandis qu’un Caliban titanesque, tremblant au milieu de ses dépouilles à l’entrée d’un caverne, refuse le défi des « Nouvelles Réglementations de la Boumbouffe » ; d’autres fois, tel Persée, il vient délivrer une Andromède enchaînée, sur la ceinture de laquelle est distinctement écrit : « Civilisation », tandis qu’un monstre marin se tortille et se débat, portant sur ses cous multiples et sur ses pattes les mots : « Irréligion-Mécanisme-Barbarie-Monstruosité, etc. » Mais c’est en Jack Tueur de Géants que l’imagination populaire se représentait plus volontiers Caterham, et c’est sous cette image suggérée par une affiche que l’ex-prisonnier apercevait cette miniature éloignée.

Le continuel oua, oua, oua, oua avait tout à coup pris fin. L’orateur a terminé ; il s’asseoit. Oui. Non. Si. C’est Caterham.

— Caterham ! Caterham ! —et les acclamations reprennent de plus belle.

Il faut une multitude innombrable pour produire le silence qui suivit l’assourdissant tumulte de cette ovation. Un homme seul dans le désert, c’est un silence, sans doute, mais cet homme s’entend respirer, il s’entend remuer, il entend toute sorte de bruits. Ici, la voix de Caterham était l’unique bruit perçu, très net et très clair, comme une petite lumière qui brûle au fond d’un antre plein d’impénétrables ténèbres. Et on l’entendait, à coup sûr, absolument comme s’il eût parlé à deux pas de vous.

Cette petite forme, gesticulant dans un halo de sons abondants et onduleux, produisait un effet prodigieux sur l’ex-prisonnier. Derrière, et à demi effacés pour ainsi dire, les principaux des partisans de l’orateur étaient assis sur l’estrade, et au premier plan s’étendait une vaste perspective de dos et de profils innombrables aussi attentifs qu’un seul homme : cette petite forme semblait avoir absorbé les esprits de toute cette foule.

Caterham parla de nos anciennes institutions.

— Bravo ! Bravo ! Bravo ! — rugit la foule.

— Bravo ! Bravo ! Bravo 1 — cria le libéré.

Il parla de notre ancien esprit d’ordre et de justice.

— Bravo |! ‘Bravo ! Bravo ! — vociféra la foule.

— Bravo ! Bravo ! Bravo ! — approuva le libéré, profondément ému.

Il parla de la sagesse de nos ancêtres, du lent développement des institutions vénérables, des traditions morales et sociales qui s’adaptaient à notre caractère comme un gant s’adapte à la main.

— Bravo ! Bravo ! — balbutiait le libéré, avec des larmes roulant le long de ses joues.

... Et maintenant toutes ces choses allaient être plongées dans le chaos ! Oui, dans le chaos! Parce que, il y a une vingtaine d’années, trois hommes avaient jugé bon de mêler dans une bouteille des drogues innombrables, supporterons-nous que tout l’ordre et la sainteté des choses...

— Non, non, non !

...Eh! bien, alors, c'est le moment d’agir, le moment de dire adieu à l’hésitation...

Une rafale d’acclamations l’interrompit.

... le moment de dire adieu à l’hésitation et aux demi-mesures.

— On nous a parlé, Messieurs, — s’écria Caterham, —d’orties qui deviennent géantes. D’abord, rien ne les distingue des autres orties; ce sont de petites plantes qu’on peut arracher à la main, mais si vous les laissez... Si vous les laissez, elles croissent avec une telle puissance d’expansion contagieuse qu’il faut alors la hache et la corde, il faut affronter le danger pour vos membres ou pour votre vie même, il faut un labeur acharné... des hommes peuvent être tués en les abattant... des hommes peuvent être tués en les abattant...

Il y eut un tumulte et des interruptions, et l’exprisonnier perçut encore la voix de Caterham qui résonnait forte et claire.

— Retenez la leçon que vous enseigne la Boumbouffe elle-même et... — il s’arrêta... — Fauchez vos orties avant qu'il soit trop tard.

Il se tut et resta debout, s’essuyant les lèvres.

— Un ban! — s’écria quelque . — Un ban!

— Et tout d’un coup éclata ceturv'te étrange qul s’accrut au point qu’on eût dit que le monde entier applaudissait.

Le libéré sortit enfin de la salle, délicieusement ému, avec, sur ses traits, cette expression qui marque ceux qui ont eu une vision. Il savait, tout le monde savait : ses idées n'étaient plus vagues. Il revenait dans un monde agité par une crise et au moment où s’imposait la décision à prendre en face d'une conjoncture prodigieuse. Il lui fallait, comme un homme libre et responsable, jouer son rôle dans ce grand conflit. L’antagonisme se présentait sous une image nette. D’un côté, ces formes gigantesques, bardées de fer, aux mouvements souples et puissants — il les voyait maintenant sous un jour différent. De l’autre côté, cette petite forme gesticulante et vêtue de noir,sous la clarté des lumières, avec son flot régulier de mélodie persuasive, sa petite voix merveilleusement pénétrante, John Gaterham, Jack le Tueur de Géants.

Tous ils devaient s’unir pour faucher les orties... avant qu’il fût trop tard.

Les plus grands, lee pls forts et les plus connus des enfants alimentés de Boumbouffe étaient les trois fils de Gossar. Les deux kilomètres de pays auprès de Sevenoaks où se passa leur enfance furent à la fin si creusés, remués, bouleversés, encombrés d’abris, d’énormes modèles mécaniques et de toutes les inventions de leurs jeunes facilités que cela ne ressemblait à aucun autre endroit de la terre. Depuis longtemps, cet espaceétait devenu trop petit pour toutes les choses qu’ils cherchaient à faire. Le fils aîné employait sa vaste intelligence à combiner des machines et des engrenages; il s’était fabriqué une sorte de bicyclette géante pour laquelle aucune route du monde n’était assez spacieuse et qu’aucun pont ne pouvait supporter. Et ces énormes roues, avec leur cadre et leur chaîne pouvant fournir une vitesse de quatre cents kilomètres à l’heure, demeuraient inutilisées, saufque,de temps en temps, l'inventeur enfourchait sa machine et se lançait en avant puis en arrière à travers le chantier encombré. Il avait eu l’intention de faire avec cette bicyclette le tour du monde; il l’avait fabriquée dans ce but, alors qu’il n'était encore qu’un enfant rêveur. Maintenant les rayons et les tubes étaient rouillés, entamés comme par de profondes blessures, partout oùl'émail s'étaitécaillé.

— Il faudra faire une route avant de pouvoir monter là-dessus, mon garçon, — avait dit le père Cossar.

Aussi, un matin, vers l’aube, le jeune géant et ses frères s’étaient mis à l'ouvrage pour construire une roule autour du monde. Sans doute soupçonnaient-ils qu’ils rencontreraient quelque opposition, car ils travaillèrent avec une vigueur remarquable. On les avait aperçus assez tôt, dessinant cette route aussi droite qu’à vol d’oiseau, vers la Manche; et déjà plusieurs kilomètres étaient nivelés et battus. Dès avant midi,ils avaient été interrompus par une multitude de gens surexcités, propriétaires, notaires, autorités locales, hommes de loi, gardeschampêtres, agents de police, soldats même.

— Nous faisons une route, — expliquait l’aîné des enfants.

— Faites des routes tant que vous voudrez, — répondit le principal homme de loi, — mais veuillez respecter les droits des autres. Vous avez déjà porté atteinte aux droits de vingt-sept propriétaires privés, sans compter les privilèges spéciaux et la propriété d’un conseil cantonal, de neuf conseils de fabrique,d’un conseil municipal, de deux usines à gaz, d'une compagnie de chemins de fer...

— Sapristi! — s’écria l’aîné des Cossar.

— Il faut cesser cela.

— Mais ne préférez-vous pas une belle roule droite à la place de tous ces mauvais chemins pleins d'ornières?

— Je ne dis pas que ce ne serait pas avantageux, mais..*

— Il ne faut pas le faire, — acheva l’aîné des jeunes garçons en ramassant ses outils.

— Pas de Cette façon, à coup sûr, — ajouta l'homme de loi.

— De quelle façon, alors ?

La réponse de l’homme de loi fut vague et compliquée.

Gossar vint constater le dégât qu’avaient fait ses enfants ; il leur fit de sévères reproches tout en riant à gorge déployée et paraissant entièrement heureux de cette affaire.

— Il faut que vous attendiez un peu, avant d’entreprendre des travaux de ce genre,— leur cria-t-il.

— L’homme de loi nous a dit qu’il fallait commencer par préparer un projet, obtenir certaines approbations et toutes sortes de balivernes... lia dit que ça prendrait des années...

— Nous aurons un projet avant peu, mon garçon, — cria Gossar, les mains autour de sa bouche pour mieux se faire entendre. — Mais n’aie pas peur. Pendant quelque temps encore, il vaut mieux que vous continuiez à jouer et à fabriquer les modèles réduits des objets que vous fabriquerez plus tard.

En fils obéissants, ils firent ce qu’il leur conseillait.

Mais, malgré cela, les jeunes gens méditèrent et boudèrent un peu.

— Tout cela est bel et bien, — dit le cadet — mais pensent-ils que je vais me contenter de jouer et de me tourner les pouces. Je veux faire quelque chose pour de vrai, tu comprends. Nous ne sommes pas venus dans ce monde forts comme nous le sommes, simplement pour nous amuser dans ce petit coin de terrain, faire de petites promenades, en nous tenant à l’écart des villes. — Car, à ce moment, il leur avait été interdit de pénétrer dans les villages et les agglomérations. — Il n’est pas bon de ne rien faire. Ne pouvons-nous pas trouver quelque chose que les petites gens veulent qui soit fait et le faire pour eux... rien que pour le plaisir de le faire?.., Des quantités d’entre eux n’ont pas de demeures habitables, — reprit-il au bout d’un instant de réflexion. — Allons leur bâtir près de Londres une maison qui contiendra des milliers d’habitants et qui sera agréable et confortable... Et faisons leur une belle petite route qui les mènera à leurs affaires. Tout cela sera si propre et si joli qu’aucun d’eux ne pourra plus vivre sordidement et sauvagement comme la plupart vivent maintenant. Nous leur donnerons assez d’eau pour qu’ils puissent se laver... Car à présent ils sont si sales, les dégoûtants petits sagouins, que neuf sur dix de leurs maisons n’ont pas de salle de bain.Et ceux qui possèdent de quoi se laver crachent des insultes sur ceux qui n’ont rien, au lieu de les aider à se le procurer, et ils les appellent la Tribu des Crasseux, les Indécrottables. Nous changerons tout cela. Et nous inventerons des moyens électriques de s’éclairer, de cuisiner, de nettoyer, de tout faire ! Imaginez-vous cela ! Ils obligent leurs femmes, des femmes qui seront mères, à se mettre à quatre pattes pour nettoyer le plancher... Nous pourrions remplacer tout cela si commodément. Nous fermerions une vallée à chaque bout dans cette rangée de collines là-bas, pour former un joli réservoir, et nous construirions ici une grande usine pour générer notre électricité, et ce serait ravissant, tout simplement. N’est-ce pas, frère?... Et, alors, peutêtre qu’ils nous laisseraient exécuter quelques autres plans.

— Oui, — répondit l’aîné, — nous pourrions accomplir tout cela pour eux bien joliment.

— Alors, marchons ! — fit le cadet.

— Je le veux bien! —conclut l’aîné,et il chercha du regard autour de lui un outil convenable.

Et ce fut une autre terrible affaire.

En moins de rien, des multitudes agitées furent à leurs trousses, leur disant de s’arrêter pour mille raisons et sans raison aucune, des multitudes braillardes, confuses et variées. L’édifice qu’ils élevaient était trop haut; il ne pouvait pas être solide; il était laid; il portait préjudice à la location des maisons de dimensions convenables dans le voisinage, il détonait dans l’ensemble; il était une gêne pour les voisins, il était contraire aux réglementations locales concernant la construction des maisons; il enfreignait le droit de l’autorité locale de fournir une électricité insuffisante et hors de prix, et il contrariait les intérêts de la Compagnie des eaux.

L’administration s’émut jusqu’à faire de l’obstruction judiciaire. Le petit homme de loi reparut, représentant une douzaine d’intérêts menacés, des propriétaires de l’endroit formèrent toute sorte d’oppositions, des gens ayant- des droits mystérieux exigèrent d’être expropriés et achetés à des tarifs exorbitants; les syndicats de toutes les branches du bâtiment élevèrent collectivement la voix, et les négociants en matériaux de construction créèrent un ligue de résistance. D’extraordinaires sociétés de gens prophétisant des horreurs esthétiques et les anathématisant s’unirent pour la protection du paysage où devait se dresser l’énorme édifice et de la vallée où devaient s’accumuler les eaux.

d • Dans l’opinion des frères Cossar, ces derniers personnages furent absolument les pires ânes de toute la bande. Bref, cette belle habitation conçue par les fils Cossar fut le bâton enfoncé dans le nid des guêpes.

— Il n’y a rien à faire ! — fit l’aîné.

— Nous ne pouvons pas continuer,—dit le second. 29 2

— Les sales petites bêtes,— s'écria le plus jeune — ils ne nous permettent aucune activité!

— Même quand il s’agit de leur propre confort. Et quelle jolie maison nous leur aurions construite! . — Ils passent leurs idiotes petites vies à se mettre les uns aux autres des bâtons dans les roues, — reprit l’aîné. — Des droits, des lois, des règlements et des canailleries... C’est comme un jeu de jonchets... Ma foi, tant pis! Ils vivront encore quelque temps dans leurs infectes, sordides et stupides petites baraques. Il est évident que nous ne pouvons continuer avec tout ce tohu bohu.

Les Cossar laissèrent la grande maison inachevée, un grand trou avec des fondations et le commencement d’un mur, et, tout moroses, ils regagnèrent leur enclos. En peu de temps le trou s’emplit d’eau stagnante, d’herbes et de vermine, et l’Aliment, échappé aux fils de Cossar ou amené là en poussière par le vent, produisit bientôt à sa façon habituelle une végétation un peu trop luxuriante. Des rats d’eau se répandirent par la contrée, causant des dégâts considérables. Un jour, un fermier surprit ses porcs en train de boire de cette eau : aussitôt, et avec une grande présence d’esprit, il les tua tous, car il avait entendu conter l’histoire du grand verrat d’Oakham. Et c’est de celte mare profonde que provenaient les fameux moustiques, des moustiques absolument terribles, dont la seule utilité fut qu’ayant mordu les fils Gossar, ceux-ci, incapables d’endurer plus longtemps ces démangeaisons, choisirent une nuit de clair de lune, et, pendant que la loi et ses agents dormaient, ils creusèrent une tranchée et drainèrent toute l’eau jusqu’au fleuve.

Mais ils laissèrent les grandes herbes et les grands rats aquatiques et toute sorte de grandes choses peu enviables, vivant et s’alimentant, à l’endroit où l immense et belle maison des petites gens aurait dû s’élever vers le ciel.

Ces événements s’étaient passés pendant l’enfance des fils Gossar; mais maintenant, ils étaient presque des hommes. Et les chaînes s’étaient resserrées sur eux,à mesure qu’ils avaient grandi. Chaque année leur taille augmentait, l’Aliment se répandait, les grandes choses se multipliaient ; chaque année les difficultés et les complications croissaient. D’abord, l'Aliment avait été pour l’humanité une merveille lointaine; à présent, il heurtait à tous les seuils, opprimant et disloquant l’ordre entier de la vie. Il bloquait ceci, il renversait cela, il transformait les produits, et par là supprimait les emplois, privantde travail les ouvriers parcentaines de milliers; il franchissait les frontières et changeait le monde commercial en un monde de cataclysmes.

Rien d’étonnant à ce que le monde le détestât.

Comme il est plus aisé de haïr des choses animées que des choses inanimées, des animaux que des plantes, et son prochain plus complètement qu’aucun animal, la peur et le désordre engendrés par les orties géantes et les herbes de six pieds, par les insectes redoutables et la vermine sanguinaire, se concentrèrent en une haine énorme pour cette bande éparse de grands êtres humains, les enfants de la Boum bouffe. Cette haine était devenue une force primordiale dans les affaires politiques. Les vieilles divisions de partis s’étaient confondues et absolument effacées sous la pression de ces nouveaux événements, et le conflit existait maintenant entre le parti des temporisateurs qui voulaient placer de petits hommes politiques au contrôle et à la réglementation de l’Aliment, et le parti de la réaction, dont Caterham était le truchement, parlant toujours avec une sinistre ambiguité, résumant et formulant ses intentions en une succession de phrases menaçantes, déclarant tantôt qu’il fallait « tailler et rogner les ronces », tantôt qu'il fallait trouver le moyen de guérir l’ « éléphanliasis » et enfin, à la veille de l’élection, qu’il fallait « faucher les orties ».

Un jour les trois fils Cossar, devenus des hommes maintenant, se reposaient au milieu de leurs futiles besognes et causaient de ces choses à leur façon. Tout le jour, ils avaient travaillé à une série de galeries souterraines vastes et compliquées que leur père leur avait ordonné de creuser; c’était au coucher du soleil, et ils étaient étendus dans le petit jardin, devant leur grande demeure, et contemplaient le monde, jouissant d'un instant de répit, pendant que les petits domestiques préparaient leur nourriture.

Imaginez-vous ces corps puissamment charpentés, dont le moindre avait quarante pieds de haut, allongés sur une petite pelouse dont l’herbe aurait paru à un homme ordinaire une prairie de roseaux. L'un d’eux se redressa et se mit à gratter la terre collée à ses immenses semelles avec une traverse de fer qu’il serrait à pleine main. Le second était appuyé sur son coude, et le troisième tailladait un tronc de sapin qui répandait dans l’air une odeur de résine. Ils ne portaient pas de drap, mais une sorte de maillot de corde tressée, et par-dessus, des vêtements extérieurs de fil d’aluminium doublé de feutre ; leurs chaussures étaient fabriquées avec du bois et du fer, et les attaches, les boutons et les boucles de leur costume étaient d’acier.

La grande demeure dans laquelle ils vivaient, égyptienne par son architecture massive, ne comportail qu’un rez-de-chaussée; à demi bâtie de blocs de calcaire et à demi creusée dans le rocher de la colline, elle avait une hauteur de plus de cent pieds, et, plus loin, les cheminées et les roues de moulins, les grues et les toits de leurs nombreux hangars et ateliers se dressaient merveilleusement contre le ciel. Par une fenêtre circulaire, on entrevoyait dans la maison une sorte de tube énorme d’où tombait par gouttes régulières dans un récipient invisible un métal blanc en fusion.

Tout l’enclos était fortifié au moyen de monstrueuxtalus de terre soutenus par des plaques d'acier, aussi bien sur les crêtes des collines qu’au travers de la vallée. Il fallait un objet de taille ordinaire pour indiquer la colossale échelle de cet endroit : le train qui arrivait en vacarmant de Sevenoaks pour s’enfoncer dans le tunnel, passant et disparaissant dans le champ de leur vision, semblait, par contraste avec les trois hommes et leur entourage, un jouet automatique de taille réduite.

— Ils ont interdit tous les bois de ce côté-ci d'Ightham, — dit l’un — et ils ont rapproché de trois kilomètres l’écriteau qui était près de Knockholt.

— C’est le moins qu’ils puissent faire, — fit le plus jeune après un instant de réflexion. — Ils font tout ce qu’ils peuvent pour détourner le vent des voiles de Caterham. — Ce n’est pas assez pour y réussir... et c’est trop pour nous, —grommela le cadet.

— Ils nous couperont la route pour nous empecher de joindre notre frère Redwood. La dernière fois que je suis allé le voir, les poteaux rouges s’étaient rapprochés d’un kilomètre de chaque côté. Le chemin pour parvenir jusqu’à lui, au long des Downs, n’est guère qu’un étroit sentier.

Interrompant ses récriminations, il se plongea dans ses pensées.

— Qu’arrive-t-il à notre frère Redwood?—questionna-t-il soudain.

— Pourquoi? — fit l’aîné.

— On eût dit... — reprit l’autre, en tranchant d’un seul coup une branche sur le tronc du sapin qu’il tenait — on eût dit...qu’il n’était pas réveillé. Il ne paraissait pas écouter ce que j’avais à lui annoncer et il me raconta quelque chose à propos de... d’amour.

Le plus jeune donna un coup de sa traverse de fer sur le bord de sa semelle d’acier et éclata de rire.

— Le frère Redwood a des rêves ! — fit-il.

Pendant un moment, personne n’ouvrit la bouche. Puis l’aîné parla :

— Cette façon de nous claquemurer ainsi, chaque jour un peu plus,devient intolérable. A la fin, je suppose, ils traceront une ligne autour de nos semelles et nous enjoindront de ne plus bouger.

Le cadet, d'un revers de sa main, dispersa un tas de branches et d’écorces de sapin et changea d'attitude.

— Ce qu’ils font maintenant n’est rien à côté de ce qu’ils feront lorsque Caterham sera au pouvoir.

— S’il y parvient, — ajouta le plus jeune, frappant le sol avec sa traverse.

— Et il y parviendra, — assura l’aîné, les yeux fixés sur le bout doses pieds.

Le second cessa d’ébrancher son arbre, et son regard parcourut les hauts talus qui les enfermaient.

— Alors, frères, —dit-il, —notre jeunesse sera finie et, comme notre frère Redwood nous l’a dit il y a longtemps, il faudra agir comme des hommes.

— Oui, — répondit l’aîné, — mais qu’est-ce que cela signifie exactement? Comment interpréter ces paroles... quand l’heure de la difficulté sera venue?

Lui aussi lança un coup d’œil vers ces retranchements pleins de menaces, non pas tant qu’ils limitassent sa vue, mais son regard, passant à travers, franchissait les collines et percevait tout au loin d’innombrables multitudes. Un même sentiment les envahit tous trois, une vision de petites gens parlant en guerre, un flot montant inépuisable, incessant, haineux...

— Ils sont petits, — dit le plus jeune des frères, — mais leur nombre est incommensurable, comme le sable de la mer.

— Ils sont armés... ils ont des armes que nos frères de Sunderland ont faites.

— D’ailleurs, frères, hormis la chasse à la vermine et quelques petits accidents avec des bêtes malfaisantes avons-nous vu des massacres?

— Je sais,— dit l’aîné — mais malgré tout, nous sommes ce que nous sommes. Quand l’heure vien- <h a, nous ferons ce que nous avons à faire.

Il ferma avec un bruit sec son couteau dont la lame avait la taille d'un homme, et il s’aida du tronc de sapin pour se relever. Une fois debout, il se tourna vers la grise immensité de leur demeure. Les lueurs du couchant le frappèrent, firent flamb ver sa cotte de mailles, les agrafes de ses épaules et le métal tressé qui recouvrait ses bras, et aux y ux de ses frères il apparut soudain comme baigné de sang lumineux.

Au moment même où le jeune géant se dressait, une petite forme noire fut visible pour lui contre l’incandescence de l’occident et juste au sommet du talus qui dominait le haut de la colline. Les membres noirs s’agitaient en gestes désordonnés.

— — Quelque chose dans cette mimique suggéra à l’esprit du jeune géant une idée de hâte. En réponse, il brandit la canne qu’il venait de se faire avec le 3oo tronc du sapin, emplit la vallée de son vaste appel, avertit ses frères « qu’il y avait quelque chose » et s’avança par enjambées de vingt pieds à la rencontre de son père.

Il se trouva aussi qu’en ce même moment un jeune homme qui n’était pas un géant exprimait son opinion sur les fils Cossar. Il était venu, avec un ami, jusqu’aux collines au-delà de Sevenoaks. En passant auprès d’une haie, ils avaient entendu un cri pitoyable et avaient délivré trois jeunes mésanges de l’attaque d’une couple de fourmis géantes. L’aventure avait délié la langue au jeune homme.

— Réactionnaire! —disait-il, comme ils arrivaient en vue du campement des Cossar. — Qui ne serait pas réactionnaire? Regardez tout ce terrain, tout cet espace que Dieu avait fait agréable et calme, le voilà maintenant déchiré, profané, éventré. Ces hangars! Ce grand moulin à vent ! Celte machine aux roues monstrueuses! Ces fossés! El vovezces trois monstres accroupis là bas, et complotant quelque mauvais coup. Voyez, voyez tout le pays !..

Son ami l'examina du coin de l’œil.

— Vous avez été entendre les discours de Caterham, —dit-il.

— Je vois de mes propres yeux, et je considère la paix et Tordre du passé que nous laissons derrière nous. Ce maudit Aliment est la dernière incarnation du diable qui ne cesse de poursuivre la ruine de ce monde. Songez à ce qu’il était, ce monde, avant notre époque, pendant même que nos mères nous engendraient, et voyez-le maintenant. Songez que ces pentes souriaient jadis sous les moissons dorées, que des haies embaumées délimitaient la modeste portion de chacun, que les corps de ferme parsemaient le paysage, et que la voix des cloches, partie de ce clocher lointain, apaisait chaque dimanche le monde qu’elle conviait à la prière dominicale. A présent, chaque année, il y a de plus en plus d’herbes monstrueuses, de vermines colossales et de géants grandissant autour de nous, enjambant par-dessus nos têtes, écrasant et bouleversant tout ce qui est subtil et sacré dans notre monde. Eh! bien!... voilà! Regardez.

Il étendit le bras, et son ami suivit du regard la direction qu’indiquait son doigt blanc.

— Une empreinte de leurs pas. Voyez. Elle est enfoncée de plus de trois pieds dans le sol, danger pour le cheval et son cavalier, trappe pour l’étourdi. Voilà un églantier mis en miettes, anéanti, du gazon déraciné, un grand chardon écrasé, un tuyau de drainage aplati et les bords du sentier détruits. Destruction! Voilà les dépradations qu’ils commettent de par le monde, bouleversant l’ordre et la décence que les hommes ont établis. Ils foulent tout aux pieds. Réaction! Et quoi d’autre?

— Mais... réaction... Qu’espérez-vous faire ?

— Arrêter cela, avant qu’il ne soit trop tard, — s’écria le jeune homme frais émoulu d’Oxford.

— Mais...

— Ce n’est pas impossible, — continua le jeune homme avec un éclat dans la voix. — Il nous faut une poigne vigoureuse, un plan bien conçu, un esprit résolu. Jusqu’ici nous avons eu des paroles doucereuses et la main faible, nous avons tergiversé et temporisé, et l’Aliment s’est développé de plus en plus. En ce moment même...

Il s’interrompit une seconde.

— On croirait entendre Caterham, — dit son ami.

— Maintenant encore... Maintenant même, il y a de l’espoir... beaucoup d’espoir, si seulement nous sommes sûrs de ce que nous voulons faire et de ce que nous avons l’intention de détruire. L’opinion publique est avec nous, bien plus qu’elle ne l’était il y a quelques années, la loi est de notre côté, la constitution et le maintien de la société, l’esprit des religions établies, les coutumes et les habitudes de l’humanité, tout est avec nous... et contre l’Aliment. Pourquoi temporiserions-nous ? Pourquoi dissimulerions-nous? Nous haïssons tout cela, nous n’en voulons pas : alors, pourquoi l’accepterions-nous ? Vous contenterez-vous de lanterner, d’opposer une résistance passive, de ne rien faire... jusqu’à ce que ça crève de partout !

Il resta court et se tourna vers la gauche.

— Voyez ce fourré d’orties, là-bas... Au milieu, il y a des demeures, désertes maintenant, où jadis de simples familles de braves gens passaient honnêtement leur existence. Et là-bas!— fit-il, avec un demi-tour dans la direction de l’endroit où les jeunes Cossar se confiaient leurs tourments, — voyez-les ! Et je connais leur père, une brute, une sorte de bête brute avec une grosse voix bougonneuse, une créature qui, depuis plus de trente ans, marche à l’encontre des lois de notre monde beaucoup trop indulgent. Un ingénieur! Pour lui, tout ce que nous tenons pour cher et sacré n’est rien. Rien! Les splendides traditions de notre race et de notre pays, les nobles institutions, l’ordre vénérable, la marche lente et large de précédent en précédent qui a fait le peuple anglais grand et rendu libre cette île ensoleillée... ce ne sont là que vaines paroles, radotage dont on n’a «plus besoin. De grandes phrases d’attrape-nigaud concernant l’Avenir valent mieux, prétend-il, que toutes ces choses sacrées... C’est un de ces hommes qui feraient passer un tramway sur la tombe de leur mère s’ils croyaient que ce fût le meilleur tracé delà ligne...Et vous songez à temporiser, à établir un compromis qui vous permettra de vivre à votre guise, tandis que ce... que toute cette mécanique vivra à la sienne. Je vous dis que c’est insensé... insensé. Autant conclure des traités avec un tigre. Il leur faut des choses monstrueuses, il nous les faut saines et agréables. C’est l’un ou l’autre.

— Mais que pensez-vous faire?

— Beaucoup de choses ! Tout! Enrayer l’Aliment. Ils sont encore épars, ces géants, encore prématurés et désunis. Enchaînez-les, bâillonnez-les, muselez-les. A tout prix, arrêtez-les. Le monde sera à eux ou à nous. Enrayez l’Aliment. Enfermez ceux qui le préparent. Faire n’importe quoi pour arrêter Cossar. Vous ne paraissez pas vous souvenir... il n’est besoin que d’une génération... une seule qui tienne bon,et alors... alors, nous nivelons ces monticules là-haut, nous rebouchons les traces de leurs pas, on enlève ces affreuses sirènes des clochers de nos églises, on brise tous ces fusils à éléphants, et nous tournons enfin nos visages vers le vieil ordre, vers la vieille civilisation pour laquelle l’âme humaine est faite.

— C’est un grand effort.

— Pour une fin non moins grande. Et si nous ne le faisons pas ? Ne voyez-vous pas devant nous la perspective claire comme le jour ? Partout les géants croîtront et multiplieront ; partout ils fabriqueront et répandront l’Aliment. Le gazon dans nos champs, les épines dans nos haies, la vermine dans les fourrés, les rats dans les égouts deviendront gigantesques... toujours, toujours, toujours. Et ce n’est qu’un commencement. Le monde des insectes, le monde des plantes se lèvera contre nous, les poissons mêmes de la mer feront chavirer et couler nos navires. Des végétations effroyables obscurciront et submergeront nos demeures, étoufferont nos églises, disloqueront et détruiront l’ordre de nos villes, et nous ne serons plus qu’une infime vermine sous les talons d’une race nouvelle. L’humanité sera envahie et engloutie par des maux qu’elle aura engendrés elle-même. Et tout cela pour rien. La dimension, simplement la dimension ! Agrandissement et da capo. Déjà, nous sommes obligés de chercher notre chemin parmi ces commencements des temps prochains. Et tout ce que nous osons... c’est de dire: Comme c’est incommode. Grommeler et ne rien faire. Ah ! non !

Il leva la main comme pour souligner son serment.

— Qu’ils se décident et agissent ! Moi aussi j’agirai. Je suis pour la réaction... sans crainte et sans ménagements. A moins que vous ne preniez, vous aussi, de cet Aliment, que pouvez-vous faire dans le monde? Nous nous sommes attardés beaucoup trop longtemps dans les moyens termes. Ou plutôt, c’est vous! C’est votre habitude de chercher le parti moyen, c’est votre existence, votre temps et votre espace. Mais ce ne sont pas les miens! Je suis contre l'Aliment, de toute ma force et de toute ma volonté contre l’Aliment.

Il se tourna vers son compagnon, qui avait laissé échapper un grognement de protestation.

— Qu’en pensez-vous ?

— C’est une affaire bien compliquée...

— Oh ! Bûches flottantes ! — s’écria le jeune homme frais émoulu d’Oxford en laissant tomber ses bras avec amertume et découragement. — Le moyen parti ne vaut rien. C’est une chose ou c’est l’autre. Dévorer ou être dévoré, pas d’autre alternative.

Page 1