SAVON DE BEAUTÉ
Non pas, remarquez-le, de simples produits chimiques amalgamés et destinés à nettoyer, mais quelque chose d’ « idéal », selon la phrase consacrée. Enfin, achevant le trépied supportant l’existence de la petite race:
PASTILLES PERCELET.
Après quoi, il ne restait plus au vin qu’à reparaître à travers les ténèbres, en lettres rouges flamboyantes:
V1N TONIQ...
Un peu avant l’aube, le jeune Caddies dut parvenir aux environs de l’obscure tranquillité de Regen t’s Park; il enjamba la grille et s’allongea sur la pente gazonnée,près de l’étang où l’on patine en hiver. Il dormit ainsi quelques heures, et vers six heures du matin, il s’entretenait avec une femme, boueuse et échevelée, qu’il avait trouvée endormie dans un fossé deHampstead Heath, et il lui demandait avec insistance à quoi elle servait... quel était son rôle dans l’existence...
Les promenades de Caddies à travers Londres durèrent ainsi jusqu’au surlendemain matin. Alors, il ne put résister davantage à sa faim. Arrivant auprès d’une voiture dans laquelle on entassait des pains chauds et odorants, il hésita, puis très tranquillement s’agenouilla et se mit en devoir de dévaliser le chargement. Il vida complètement la voiture, tandis que le livreur du boulanger courait chercher la police ; ensuite, il allongea sa grande main dans la boutique et s’empara de tout ce qu’il y avait sur le comptoir et les étagères. Un bras encore chargé de pains, et sans s’interrompre de manger, il se remit en route, cherchant des yeux une autre boutique où il pourrait continuer son repas.
Cela se passait en une saison où l’ouvrage est rare et la nourriture chère, et dans ce quartier la foule sympathisa avec le géant qui prenait la nourriture que tous désiraient. Ils applaudirent la seconde phase de son repas et éclatèrent de rire à la grimace ahurie qu’il fit en répondant à l’agent de police :
— J’avais faim, — déclara-t-il, la bouche pleine.
— Bravo ! — criait la foule, — bravo !
Au moment où il entamait sa troisième boutique de boulangerie, il fut interrompu par une demidouzaine d’agents de police qui lui martelaient le devant des jambes avec leurs bâtons d’ordonnance.
— Hé là ! mon beau géant, vous allez me suivre, — fit l’officier qui commandait. — 11 ne vous est pas permis de vagabonder comme cela loin de chez vous. Vous allez me suivre, que je vous ramène.
Ils firent de leur mieux pour l’arrêter. On m’a dit qu’un camion les suivait par les rues, portant des rouleaux de chaînes et des câbles de navire pour tenir lieu de menottes dans cette arrestation peu ordinaire. On n’avait alors aucune intention de le tuer.
— Il ne fait pas partie du complot,—avait assuré Caterham. — Je ne veux pas répandre de sang innocent... — Etil ajouta : —... avant d’avoir essayé tous les moyens possibles.
Tout d’abord Caddies ne comprit pas l’importance de ces attentions. Quand il se fut rendu compte qu’il s’agissait de véritables menaces, il dit aux agents de police de ne pas faire les imbéciles, et il partit à grandes emjambées, les laissant tous fort en arrière. Les boutiques de boulangerie qu’il avait dévalisées setrouvaient dans Harrow Road, et, en suivant le canal, il parvint à Saint-John's Wood. Là, il s'assit'dans un jardin particulier où il se cura les dents et où bientôt une nouvelle force d’agents de police vint l’assaillir.
— Laissez-moi tranquille,—grogna-t-il, et il partit encore, enjambant par-dessus les murs des jardins, défonçant massifs et pelouses, écrasant des treillages, tandis que les énergiques petits agents de police le poursuivaient les uns à travers les jardins, les autres dans la rue devant les maisons. Deux ou trois d’entre eux avaient des fusils, mais ils n’en firent pas usage. Quand il déboucha dans Edgware Road on pouvait constater dans la foule un ton et des mouvements nouveaux. Un agent de police à cheval qui passa sur le pied du géant fut culbuté pour sa peine.
— Laissez-moi tranquille, — répétait Caddies, faisant face à la foule haletante. — Je ne vous ai rien fait !
A ce moment il était sans armes, car il avait laissé sa cognée dans Regent's Park. Mais le pauvre être dut sentir alors la nécessité d’être muni d’une défense quelconque. Il retourna vers la gare des marchandises du Great Western Railway, arracha l’énorme support de fonte d’un globe électrique, et mit sur son épaule cette massue formidable. Voyant la police reparaître encore à ses trousses, il s’engagea à nouveau dans Edgware Road, se dirigeant vers Cricklewood, mais il bifurqua tout à coup vers le nord, ir JN b y
li chemina ainsi jusqu’à Waltham, où il prit sans cause déterminée, la direction de l’ouest, puis il revint encore vers Londres par les cimetières ; vers midi, il se trouva au sommet de Highgate, avec sous ses yeux l’immensité de la ville. Il alla s’installer dans un jardin, s’assit le dos tourné à une maison, laissant errer ses regards sur Londres. Il était exténué, sa figure se renfrognait ; à présent, les gens ne se pressaient plus autour de lui comme ils l’avaient fait lors de son arrivée, mais ils étaient aux aguets dans les jardins environnants, prudemment dissimulés derrière tout ce qui pouvait les abriter. Ils savaient maintenant que l’affaire avait pris plus mauvaise tournure qu’on ne le pensait.
— Pourquoi ne me laissent-ils pas tranquille?— grommelait le jeune Caddies.— Il faut bien que je mange. Pourquoi ne me laissent-ils pas tranquille?
Il restait là, le visage rembruni, mordant son poing et contemplant les toits de Londres. Toute la fatigue, le tourment, la perplexité et la rage impuissante de celle journée de marche s’accumulaient en lui à un degré dangereux.
— Tout ça ne signifie rien, — se disait-il à mivoix.— Tout ça ne signifie rien. Et ils ne veulent pas me laisser tranquille et ils sont toujours dans mes jambes... Ça ne signifie rien, — se répétait-il sans cesse. — Peuh! Les petites gens!
II mordit plus fort ses jointures, et son aspect devint plus farouche.
— Extraire delà chaux pour eux,— marmonnaitil. — Et le monde est à eux... et il n’y a pas une place pour moi... nulle part!
Bientôt, avec un spasme de dégoût et de colère, il aperçut l’uniforme familier maintenant d’un agent de police, à cheval sur le mur.
— Laissez-moi tranquille, —gronda le géant.
— Laissez-moi tranquille.
— Il faut que je remplisse mon devoir,— dit le petit agent de police,avec un visage pâle et résolu.
— Laissez-moi tranquille. J’ai bien le droit de vivre tout comme vous. Il faut bien que je pense. Il faut bien que je mange. Tâchez de me laisser tranquille.
—C’est la loi,— dit l’agent, sans avancer davantage. — Et ce n’est pas nous qui l’avons faite.
— Ni moi non plus, — riposta le jeune Caddies. — Vous autres, petites gens, vous avez fait tout cela avant que je sois né. Vous et votre loi vous réglez ce qu’il faut et ce qu’il ne faut pas que je fasse ! Rien à manger, si je ne travaille pas comme un esclave, pas de repos, pas d’abri, et vous me dites...
— Tout ça n’est pas mon affaire, — répondit l’agent de police. — Je ne suis pas ici pour discuter. Tout ce que j’ai à faire est d’exécuter la loi.
Il passa sa seconde jambe par-dessus le mur et se disposa à descendre. D’autres agents apparurent derrière lui.
— Attention, je n’ai rien contre vous, — dit le jeunes Caddies en serrant dans sa main son énor- . me massue de fer, et, la face blême, agitant de façon significative son doigt immense dans la direction de l’agent : —Je n’ai rien contre vous, je ne vous en veux pas, mais... tâchez de me laisser la paix.
L’agent s’efforça de rester calme et bon enfant, prévoyant la monstrueuse tragédie qui se préparait.
—Passez-moi la proclamation, — fit-il à un acolyte invisible, et on lui tendit la feuille de papier.
— Laissez-moi tranquille ! — répéta Caddies, farouche, les dents serrées et prêt à frapper.
— Ceci vous ordonne de rentrer, — dit l’agent, avant de lire. — Rentrez ! Retournez à votre carrière ou bien il vous en cuira.
Caddies poussa un grognement inarticulé.
Quand la proclamation eut été lue, l’agent fit un signe. Quatre hommes, revêtus de l'uniforme spécial de la brigade des rats et portant des fusils de gros calibre, vinrent prendre position sur le mur. A la vue des fusils, le jeune Caddies entra dans une violente colère. Il se rappela l’effet des fusils de chasse des fermiers de Wreckstone, ,
35 9 — Vous allez tirer avec ça sur moi ? — demandat-il, le poing tendu.
Et l’officier se figura qu’il avait peur.
— Si vous ne prenez pas le chemin de la carrière... Mais sans achever ni crier gare, l’officier sautait à bas du mur. Soixante pieds au-dessus de lui, le grand support électrique décrivait un cercle redoutable. Pan ! Pan ! Pan ! les fusils à gros calibre partirent, et crac ! le mur et le sol du jardin volaient en miettes dans toutes les directions. En même temps, des gouttes rouges vinrent éclabousser les mains d’un des agents. Les tireurs s’esquivèrent et, après quelques tours et détours, mirent en joue vaillamment pour décharger de nouveau leurs armes. Mais le jeune Caddies, atteint déjà deux fois en plein corps, avait fait demi-tour pour voir qui l’avait frappé si violemment dans le dos. Pan ! Pan ! Il entrevit des maisons, des serres et des jardins, des gens guettant furtivement derrière des fenêtres, et tout cela tournoyait terriblement et mystérieusement. Il fit deux ou trois pas en trébuchant, leva à demi et laissa retomber son énorme massue, porta sa main à sa poitrine. Une douleur intolérable sembla le tordre.
Qu'était-ce que cela, qui coulait chaud et humide sur sa main ?
Un spectateur qui, embusqué derrière une fenêtre, le voyait de face, raconta que le géant examina avec une grimace d’atroce souffrance le sang qui trempait sa main. Puis, ses genoux fléchirent et il s’affaissa lourdement sur le sol. C’était la première des orties géantes qu’arrachait la poigne résolue de Caterham,et la dernière, certes, dont il eût songé à se débarrasser, si elle n’était venue se jeter sous sa main.
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