‹ Place aux géantsChapitre 15 sur 21 · LES DEUX JOURNÉES DE REDWOOD · texte numérisé non relu

LES DEUX JOURNÉES DE REDWOOD

Dès que Caterham eut compris que le moment était propice, il prit la loi en main et donna Tordre d’arrêter Cossar et Redwood.

Cossar lui glissa entre les doigts, mais Redwood se laissa prendre. Il venait de subir une légère opération chirurgicale, et les médecins avaient interdit tout sujet d’inquiétude et de contrariété jusqu’à ce que la convalescence fût assurée. Ayant enfin obtenu la levée de cette interdiction, il avait quitté son lit, et, installé dans un fauteuil, avec des piles de journaux devant lui, il lisait pour la première fois les nouvelles de l’agitation qui s’était emparée du pays depuis l’arrivée de Caterham au pouvoir, et il apprenait en même temps quels tourments menaçaient son fils et la Princesse. Son arrestation eut lieu le jour même où le jeune Caddies mourut et où l’agent de police essaya de barrer la route au jeune Redwood se rendant auprès de la Princesse. Les derniers journaux que Redwood s’était procurés ne laissaient que vaguement prévoir ces événements imminents. Le cœur serré, il s’effrayait à ces présages de désastre, distinguant de plus en plus l’ombre de la mort, et relisait les journaux pours'occuper l’esprit jusqu’à ce que vinssent d’autres nouvelles.

Lorsque les policiers entrèrent dans la chambre à la suite de la domestique, le professeur leva aussitôt la tête.

— Je croyais que vous m’apportiez un journal du soir, — dit-il.

Puis,se levant et changeant vivement d’attitude :

— Mais qu’y a-t-il ?

Après quoi Redwood n’eut plus aucune nouvelle pendant deux jours,

ils étaient venus avec une voiture pour l’emmener, mais quand ils constatèrent qu’il était malade on décida de le garder chez lui pendant un jour ou deux, jusqu’à ce qu’il fût transportable; la police prit possession de la maison convertie en prison temporaire. C’est dans cette même maison que le géant Redwood était né, que, pour la première fois, l'Hérakléophorbia avait été administrée à un être humain, et que Redwood, veuf maintenant, avait vécu seul pendant huit ans.

Le commissaire de police délégué à son arrestation fut quelque peu étonné de se trouver en face d’un homme mince et tout gris, avec une petite barbe en pointe et des yeux bruns très actifs : la voix était douce, mais les traits avaient ce caractère indéfinissable que donne la continuelle médidation sur de vastes problèmes. Cet aspect extérieur fut pour le commissaire un contraste impressionnant avec l’énormité des crimes dont Redwood s’était rendu coupable.

— Ce diable d'homme, — confia-t-il à l’un de ses subordonnés, — a fait ce qu’il a pu pour tout chambarder, et il a la figure d’un bon propriétaire de province, tandis que le juge Hangbrow, qui réprime les désordres et punit les coupables, a une figure de mauvais chien. Et puis, leurs manières ! L’un est poli et aimable, l’autre est grincheux et bourru. Ce qui vous prouve, n’est-ce pas, qu’en aucune occasion il ne faut se fier aux apparences.

Les agents qui furent laissés pour garder Redwood le trouvèrent insupportable jusqu’à ce qu’ils lui eussent clairement fait comprendre qu’il était absolument inutile de poser des questions ou de demander des journaux. Ils opérèrent une sorte de perquisition dans son bureau et emportèrent jusqu’aux périodiques.

Redwood se plaignit sur un ton de voix élevé.

— Mais, comprenez-vous bien, — s’obstinait-il à leur expliquer encore et toujours, — c’est mon fils, mon fils unique, qui est dans cette mauvaise passe. Ce n’est pas la Boumbouffe qui m’intéresse, c’est mon fils.

— Je voudrais bien, vraiment, pouvoir vous renseigner, Monsieur, mais nos ordres sont formels, — répondait le brigadier.

— Qui a donné ces ordres ? — s’écriait Redwood.

— Ah! ça! Monsieur... — répliquait évasivement le brigadier en se dirigeant vers la porte.

— Il est en train d’arpenter sa chambre, — fit un agent quand son supérieur fut redescendu. — Ça va bien. Ça lui fera prendre patience.

— Je l’espère pour lui, — répliqua le brigadier. — Le fait est que je n’avais pas vu ça sous ce jour-là, mais, vous savez, ce géant qui fréquente la Princesse, c’est son fils.

Les deux hommes se regardèrent, puis se tournèrent vers le troisième agent qui déclara :

— Ça, c’est un peu dur pour lui !

Bientôt, il fut évident que Redwood n’avait encore qu'imparfaitement compris ce fait qu’un rideau de fer s’était interposé entre lui et le monde.

Soudain, ils l’entendirent s’arrêter devant la porte, saisir le bouton, secouer la serrure, tandis que l’agent en faction dans le vestibule du premier lui assurait que cela ne servirait à rien. Puis,il alla à la fenêtre, et les agents de garde au dehors levèrent la tête.

— C’est inutile de ce côté aussi — fit l’un.

Alors Redwood se mit à sonner avec insistance. Le brigadier monta et lui expliqua avec beaucoup de patience qu’il était superflu de carillonner de la sorte, et qu’il avait tort même, car s’il sonnait sans cause maintenant, on ne répondrait pas si tout à l’heure il sonnait pour quelque chose.

— Nous vous donnerons tout ce qui est raisonnable, Monsieur, — ajouta le brigadier, — mais si vous sonnez simplement par manière de protestation, nous serons obligés. Monsieur, de retirer le commutateur.

— Mais du moins vous pourriez me dire si mon fils... — criait Redwood à tue tête, et ce furent les derniers mots que le brigadier entendit.

Ensuite, Redwood passa la plus grandepartie de son temps à l’une ou l’autre de ses fenêtres.

Mais les fenêtres ne le renseignaient guère sur la marche des événements au dehors. La rue sur laquelle elles ouvraient était en tout temps fort calme, et ce jour-là on eût dit qu’elle l’était plus P

PLACE AUX GÉANTS particulièrement. Pendant toute la matinée, c’est à peine s’il passa un cab ou une voiture de livraison. De temps en temps,un homme apparaissait, sans rien dans son allure qui révélât des événements inaccoutumés. Parfois, un petit groupe d’enfants, une nourrice, une dame partant en ville, suivaient le trottoir. Ils arrivaient par la droite ou par la gauche, montant ou descendant la rue avec un air d’indifférence exaspérante pour toute autre préoccupation plus vaste que les leurs; ils découvraient avec étonnement la maison gardée par la police et disparaissaient dans la direction opposée, en regardant derrière eux ou en montrant du doigt les fenêtres.Quelquefois un passant traversait la rue,posait une question à l’agent qui répondait laconiquement...

En face, les maisons semblaient mortes. A la fenêtre d’une chambre à coucher une domestique se montra ; elle regarda un instant ce qui se passait, et l'idée vint à Redwood de lui faire des signaux; elle observa ses gestes avec un certain intérêt, y répondit vaguement, puis tout à coup, jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, elle fit demi-tour et se sauva. Un vieillard apparut sur le seuil du numéro 37 ; clopin dopant il descendit les marches et, sans même lever la tète, s’éloigna vers la droite. Pendant dix minutes le seul occupant de la rue fut un chat.

C’est avec de semblables événements que cette matinée interminable et capitale se prolongea.

Vers midi, dans le voisinage, des crieurs de journaux passèrent en vociférant, mais, contrairement à leur habitude, ils ne tournèrent pas dans la rue qu’habitait le prisonnier, de sorte que Redwood supposa que la police en gardait les extrémités. Il essaya d’ouvrir une fenêtre, mais cette tentative lui valut aussitôt la présence d’un agent de police dans la chambre.

L’horloge de la paroisse sonna douze coups,puis, après un abîme de temps, une heure.

Ils eurent l’ironie de lui monter à déjeuner.

Il avala une bouchée et déchiqueta le reste afin qu’on l’emportât, but une large rasade de whisky, poussa un fauteuil près de la fenêtre et s’y installa. Les minutes s’allongèrent en immensités grises,et il finit par somnoler. Soudain il s’éveilla avec l’idée qu’il avait entendu de lointaines détonations. En effet, les fenêtres vibraient comme après une secousse de tremblement de terre, ce bruit dura une minute ou deux, puis s’évanouit... Après un silence,il recommença pour s’évanouir de nouveau. Redwood voulut l’attribuer au passage de quelque lourd véhicule dans la rue voisine. Autrement, quelle eût été la cause!

Au bout d’un moment, il se prit à douter qu’il eût vraiment entendu ces trépidations, et il engagea avec lui-même unesérie discontinue de discussions. Pourquoi, après tout, l’arrêtait-on? Il y avait deux jours que Caterham était au pouvoir, juste assez longtemps pour prouver qu’il avait de la poigne... Montrer sa poigne, montrer sa poigne... Ce refrain le hanta.

En somme, que pouvait faire Caterham? Il était un homme religieux et obligé, par là, en un certain sens, à ne pas se livrer sans cause à des violences.

Montrer sa poigne ! La Princesse, peut-être, serait saisie et renvoyée en son pays. Il y aurait des difficultés avec son fils, en ce cas... Mais pourquoi l’avait-on mis en état d’arrestation, lui ? Pourquoi jugeait-on nécessaire de le tenir dans l’ignorance de ce qui se passait? Ce secret faisait présumer des choses plus graves. Qui sait? On se proposait sans doute d’emprisonner tous les géants; on les arrêterait simultanément. Il y avait eu des allusions à un pareil coup de force dans les discours électoraux. Et après ?

Très probablement, ils s’étaient aussi emparés de Cossar?

Caterham professait des sentiments religieux : Redwood en revenait toujours là. Le fond de son esprit était un rideau noir sur lequel passait et repassait un mot, un mot tracé en lettres de feu, et contre lequel il luttait sans cesse. Et chaque fois, les premières lettres de ce mot flamboyaient sur le rideau, sans jamais se compléter. À la fin, il osa l’affronter : MASSACRE ! Voilà le mot dans sa simple brutalité.

Non! non! non! C’était impossible ! Caterham était un homme religieux, un homme civilisé. Et de plus, après tant d’années écoulées, après un tel espoir de réussite... !

Redwood bondit soudain et se mit à parcourir la pièce. Il parlait tout haut, il criait :

— Non /

L’humanité n’était sûrement pas à ce point insensée... assurément non! C’était impossible, c’était incroyable, cela ne pouvait arriver.

— Je dois repousser une idée pareille! — clamait-il. — Repousser une idée pareille ! Absolument!

Il s’arrêta court. Qu’était-ce?

A coup sûr les vitres avaient crépité. Il alla voir dans la rue. En face, il aperçut l’immédiate confirmation de son ouïe. Au numéro 35, à la fenètre d’une chambre à coucher, une femme se tenait.une serviette à la main, et, à la salle à manger du 37, un homme regardait lui aussi en tous sens, à la fois ébahi et curieux. Il se rendit compte en même temps que l’agent de police avait entendu et restait perplexe. Ce n’était pas un mauvais tour de son imagination.

Il se tourna vers le fond obscur de la chambre»

— Ce canon, — fit-il. et après quelques instants de méditation, il répéta : —ce canon...

Ils lui montèrent du thé très fort, comme il avait coutume de le prendre. Evidemment, on avait consulté sa femme, de charge ; après qu’il l’eut absorbé, il fut trop agité pour rester assis plus longtemps à la fenétre et il se mit à marcher en tous sens par la pièce. Son esprit devint plus capable de pensée active.

Depuis vingt-quatre ans, celle pièce lui servait de salle de travail. Elle avait été meublée lors de son mariage, et toutes les grosses pièces du mobilier dataient d’alors : bureau compliqué et vaste, siège tournant, bibliothèque tournante, fauteuil large et profond au coin du feu, casiers et cartons avec leurs étiquettes qui garnissaient la paroi du fond. Le tapis d’Arménie aux couleurs voyantes, les devants de foyer plus récents et les tentures avaient pris des teintes effacées, des tons plus richement imposants; et le foyer ouvert était entouré d'un resplendissement de cuivre rouge et jaune. Des ampoules électriques avaient remplacé les lampes d’autrefois, et c’était la principale modification qu’avait subie l’arrangement primitif. Mais partout les rapports de Redwood avec l’Aliment avaient laissé des traces nombreuses. Sur le mur, au-dessus des lambris, étaient disposées des séries de photographies et de photogravures encadrées de noir, représentant son fils, les fils de Cossar et les autres enfants de la Boumbouffe à des âges divers et en des ambiances variées. Même la physionomie vide du jeune Caddies avait sa place dans cette collection. Dans un coins était dressée une gerbe d épis provenant des blés géants de Cheasing Eyebright, et sur le bureau s’étalaient trois tètes de pavots aussi grosses que des citrouilles. Au-dessus du foyer, le nez en bas, le crâne énorme du porc gigantesque d'Oakham servait de garniture de cheminée.

C’est devant les photographies, et en particulier devant celle de son fils, que Redwood s’arrêta.

Elles ramenaient à sa mémoire d’innombrables souvenirs de choses qui lui étaient sorties de l'esprit, — souvenirs de la timide personne de Bensington, de la cousine Jane, de Cossar et de la destruction nocturne de la Ferme Expérimentale. Puis, ce furent : la nursery géante, l’enfance du géant, les premiers efforts que fit le jeune colosse pour parler et ses premiers témoignages d’affection.

Et alors, comme un flot irrésistible, celte idée s’empara de lui qu’au dehors, là-bas, loin de ce silence et de ce mystère maudits, son fils, avec les fils Cossar et toutes ces glorieuses prémices d’un âge plus grand... qu’en ce moment même... son fils peut-être était attiré dans quelque atroce guetapens, cerné, blessé, vaincu...

Il s’arracha à la contemplation de ces portraits et se mit à arpenter la pièce en gesticulant.

— Cela ne se peut pas ! — criait-il. — Cela ne se peut pas ! Ça ne peut pas finir ainsi !

Cri terrible, que proférèrent d’innombrables fois les lèvres humaines et qu’on entendra d’innombrables fois encore avant que s’épanouisse une raison plus vaste :

— Ça ne peut pas finir ainsi !

Il s’arrêta pétrifié.

— Qu’est-ce à présent?

La trépidation des fenêtres avait recommencé, suivie d’une détonation assourdie : un vaste ébranlement avait secoué la maison et parut se continuer pendant un siècle ; cela devait être tout proche. Un instant, on eût dit que quelque chose avait frappé l’édifice au-dessus de sa tête, un choc énorme et le fracas d’un éparpillement de verre qui dégringole ; puis, un silence qui se termina soudain en un trépignement de gens qui couraient dans la rue, en bas.

Ce bruit le tira de sa rigidité ; il se tourna vers la fenêtre et aperçut les vitres fêlées et brisées.

Son cœur battit à grands coups, car il eut l’intuition d’une crise, d’un événement concluant, d’une délivrance. Puis, de nouveau, la certitude de son emprisonnement impuissant l'enveloppa comme un rideau de fer.

11 ne voyait rien au dehors et constata que le bec de gaz d’en face n’avait pas été allumé. Après le premier indice d’alarme, il n’entendit plus aucun bruit. Il n’imaginait rien pour interpréter, pour dénouer ce mystère. Mais bientôt, vers le sudest, une lueur rougeâtre et indécise illumina le ciel. Elle crût et décrût tour à tour, et, quand elle décroissait, il doutait qu’elle eût jamais crû. Elle avait envahi l’horizon à mesure qu’avançaient les ténèbres et elle devint, dans cette longue nuit d’attente, le fait prédominant.

Parfois, il lui semblait qu’elle avait le tremblotement des flammes dansantes . à d’autres moments, il se figurait que ce n’était rien de plus que la réflexion normale des lumières du soir. Elle crût et décrût ainsi pendant les longues heures de ténèbres pour disparaître enfin quand le flot montant de l’aube la dispersa.

Etait-ce unsignegrave?

Presque certainement, c’était quelque incendie, proche ou lointain, mais il n’aurait su dire si c’était de la fumée ou des nuages qui voguaient à travers le ciel.

Vers une heure, les rayons vacillants des projecteurs commencèrent à éclairer ces rougeâtres confusions et continuèrent tout le reste de la nuit.

Cela aussi pouvait être le signe de bien des choses...

Pour occuper son esprit toute cette nuit-là, il n’avait que ce ciel trouble et sale et l’hypothèse d’une explosion formidable.

Il n’y eut plus d’autres bruits, plus d’autres pas précipités, seulement une clameur vague : peutêtre les cris lointains d’ivrognes attardés.

Il n’éteignit pas ses lampes, et resta debout dans le courant d’air de ses fenêtres brisées, silhouette noire et inquiétante pour l’agent en faction qui de temps à autre levait la tête et exhortait le prisonnier à prendre du repos.

Toute la nuit, Redwood demeura devant sa fenêtre, épiant les nuages ambigus du ciel, et ce n’est que vers la venue de l’aube qu’il céda à la fatigue et s’étendit sur le lit qu’on lui avait dressé entre son bureau et les vestiges du feu dans la cheminée, sous l’énorme crâne du porc.

Pendant trente-six heures, Redwood demeura emprisonné, séparé et ignorant du grand drame des deux jours. Puis, tout à coup, le rideau de fer se releva d’une façon aussi inattendue qu’il était tombé et il se trouva presque en plein milieu de la lutte. Tard dans l’après-midi, il fut attiré à la fenêtre par le bruit d’un cab qui s’arrêtait au dehors. Un jeune homme en descendit, qui l’instant d’après était devant lui dans la chambre, un homme de trente ans peut-être, le visage entièrement rasé, bien mis et de manières distinguées.

— Monsieur Redwood, — commença-t-il, — seriez-vous disposé à venir trouver M. Caterham? Il voudrait vous voir d’urgence.

— Me voir d’urgence ?

Une question se présenta aussitôt à l’esprit de Redwood, mais, pendant un moment, il lui fut impossible de la poser. Il hésitait. Enfin, d’une voix mal assurée, il demanda :

— Qu’a-t-il fait à mon fils ? — et il resta immobile, n’osant pas respirer en attendant la réponse.

— Votre fils, Monsieur? Votre fils va bien. C’est du moins ce qu’on nous a dit.

— Il va bien?

— Il a été blessé, Monsieur, hier. Ne l’aviez-vous pas appris?

D’un geste, Redwood écarta ces feintes. Sa voix n’était plus empreinte de crainte, mais de colère.

— Vous savez très bien que je ne l’ai pas appris. Vous savez que je n’ai rien pu apprendre.

— M. Caterham redoutait, Monsieur... en ce temps de soulèvement. Tout le monde... fut surpris. Il vous a arrêté, Monsieur, pour vous préserver de toute mésaventure...

— Il m’a arrêté pour m’empêcher de donner aucun avertissement, ni aucun conseil à mon fils. Continuez. Dites-moi ce qui s’est passé. Avez-vous réussi? Les avez-vous tous tués?

Le jeune homme fit quelques pas vers la fenêtre et se retourna.

— Non, Monsieur, répondit-il laconiquement.

— Qu’avez-vous à me dire?

— Cela prouve, Monsieur, que cette rébellion n’a pas été fomentée par vous. Ils nous ont pris... absolument au dépourvu.

— Vous voulez dire?

— Je veux dire, Monsieur, — que les géants... jusqu’à un certain point ont tenu bon.

Le monde se transforma pour Redwood; un moment une sorte de rire hystérique convulsa les muscles de sa face et de sa gorge. Puis il poussa un profond soupir. Son cœur bondit d’exultation.

— Les géants ont tenu bon ?

— Des combats terribles ont eu lieu... avec de terribles destructions. Tout cela est une atroce méprise.. Dans le nord et dans le centre, des géants ont été tués... Partout...

— Ils combattent encore maintenant?

— Non, Monsieur. Une trêve est intervenue.

— Demandée par eux?

— Non, Monsieur. M. Caterham a envoyé un parlementaire. Toute cette affaire est une horrible méprise. C’est pour cela qu’il veut s’entretenir avec vous et vous expliquer sa position. Ils insistent, Monsieur, pour que vous interveniez.

Redwood l’interrompit.

— Savez-vous ce qui est arrivé à mon fils?

— Il a été blessé.

— Dites ! dites !

— La Princesse et lui... avant que le ..le mouvement pour cerner le camp des Cossar eût été complet.... débouchèrent inopinément d’un bois sur une colonne d’infanterie... Les soldats étaient surmenés et énervés après cette longue journée et une panique se produisit.

— Ils tirèrent sur lui?

— Non, Monsieur. Ils prirent la fuite. Quelquesuns déchargèrent leurs armes... follement... malgré les ordres.

A ces derniers mots, Redwood fit un geste de dénégation.

— C’est vrai, Monsieur, — affirma le jeune homme. — Les ordres avaient été donnés non pas à cause de votre fils, mais à cause de la Princesse.

— Alors, oui, c’est vrai, — fit Redwood.

— Les deux géants coururent en criant vers le camp. Les soldats se débandèrent et quelques-uns ouvrirent le feu. Ils disent qu’ils l’ont vu chanceler...

Redwood poussa un grognement de douleur.

— Oui, Monsieur, mais nous savons qu’il n’est pas grièvement blessé.

— Comment cela?

— Il a envoyé un message annonçant qu’il allait bien.

— Un message pour moi?

— A quelle autre personne en enverrait-il?

Pendant plus d’une minute, Redwood resta muet, les bras nerveusement croisés, et repassant dans son esprit ce qu’il venait d’entendre. A la fin, il donna libre cours à son indignation.

— Parce que vous avez agi comme des imbéciles, parce que vous avez mal calculé et que vous avez échoué, vous voudriez me faire croire que vos assassinatsn’étaientpasprémédités! Etd’ailleurs... lereste?

Le jeune homme prit un air interrogateur.

— Les autres géants?

Sans plus feindre de ne pas comprendre, l’envoyé répondit d’une voix qui trembla:

— Treize sont morts.

— Et d’autres sont blessés?

— Oui, Monsieur.

— Et Caterham veut me voir! —articula-t-ilà demi suffoqué! — Où sont les autres?

— Certains gagnèrent le camp pendant la bataille. Ils paraissaient savoir où...

— A coup sûr ils le savaient! Si ce n’avait été Cossar... Cossar est là-bas, sans doute? Reremsn

— Oui, Monsieur, et tous les géants y sont aussi. Ceux qui n’y sont point parvenus pendant le combat s’y rendent maintenant, profitant de la trêve.

— Cela signifie, en somme, —fit Redwood, — que vous êtes battus.

— Nous ne sommes pas battus, non, Monsieur.

Nous ne pouvons pas dire que nous sommes battus. Mais vos fils ont enfreint les règles de la guerre. Après que notre attaque eut cessé, cette après-midi, ils se sont mis à bombarder Londres...

— Mais, c’est bien légitime !

— Ils lancent des projectiles remplis de poison.

— De poison?

— Oui, de poison, l’Aliment...

— L’Hérakléophorbia?

— Oui, Monsieur. M. Caterham...

— Vous êtes battus. Evidemment, c’est le dernier coup. Qu’espérez-vous faire maintenant? Vous en respirerez avec la poussière des rues. A quoi bon lutter davantage? Les règles de la guerre, vraiment? Et maintenant il chercheà me suborner pour que je l’aide à négocier. Mais, sapristi, pourquoi viendrais-je au secours de cette vessie éclatée. Il a joué son atout... il a assassiné et tout brouillé. Pourquoi l'aiderais-je?

Lejeune homme l’écoutait avec un air de respect attentif.

— Le fait est, Monsieur, — interrompit-il, — que les Géants insistent pour vous voir. Ils ne veulent pas d’autre ambassadeur que vous. Si vous n’allez pas à eux... je crains, Monsieur, qu’il n’y ait encore du sang répandu.

— De votre côté peut-être.

— Non, Monsieur, des deux côtés. Le monde est résolu à mettre un terme à ces abus.

Redwood parcourut du regard son bureau. Ses yeux un instant s’arrêtèrent sur un portrait de son fils. Il se retourna, et, rencontrant le coup d’œil interrogateur du jeune homme, il répondit enfin :

— Je viens.

Son entrevue avec Caterham fut tout autre que ce qu’il supposait. Il n’avait vu le personnage que deux fois dans sa vie, la première à un dîner, la seconde, dans la salle des Pas Perdus de la Chambre des Communes, et son imagination se représentait non pas l’homme tel qu’il était, mais la déformation qu’en avaient répandue les journaux et les caricaturistes, le Petit Poucet légendaire tueurd’ogres, Persée vainqueur du monstre,etlereste à l’avenant. Le côté humain de cette personnalité intervint pour bouleverser tout cela.

11 n'avait plus là, devant lui, le visage des portraits et des caricatures, mais celui d’un homme épuisé par la fatigue et l’insomnie, les joues creuses et les traits tirés, les coins de la bouche tombant et le blanc de l’œil barbouillé de jaune. Cependant, c’étaient quand même les yeux brun rouge, les cheveux noirs, le profil aquilin caractéristique du grand démagogue, avec aussi quelque chose d'autre qui écartait toute pensée de rhétorique et de dédain prémédités. L'homme souffrait, il était accablé par une détresse énorme.

Au début, il essaya de prendre les attitudes et le caractère de son rôle, mais bientôt un simple geste, un mouvement machinal révéla à Redwood qu’il se maintenait au moyen de drogues. Il enfonça le pouce et l’index dans la poche de son gilet ; puis, après avoir prononcé encore quelques phrases, il renonça à dissimuler et glissa la petite pastille entre ses lèvres.

De plus, en dépit des difficulés qui l’écrasaient, en dépit du fait qu’il avait tort et qu’en outre il était d’une douzaine d’années plus jeune que Redwood,— cette étrange faculté, ce quelque chose que, faute d’un terme meilleur, on peut appeler magnétisme personnel, et qui lui avait facilité la voie jusqu’à cette éminence de désastre, ne l'avait pas abandonné. Sur cela non plus, Redwood n'avait pas compté. 38 2

Dès les premiers mots, pour ce qui concernait tout au moins le sens et l’orientation du dialogue, Caterham l’emporta sur Redwood. C’est lui qui détermina le saractère de la première phase de leur entrevue, qui donna le ton et dirigea la discussion. Et tout cela se fit avec la simplicité de l’évidence. Tout ce que Redwood avait prévu, tout ce qu’il s’était promis d’avance s’évanouit en présence de Caterham. Les deux hommes s’étaient serré la main avant que Redwood se fût rappelé qu’il s’était proposé d’éluder cette familiarité, et le caractère que dès l’abord Caterham donna nettement et sûrement à leur entretien fut celui d’une recherche de moyens palliatifs devant une catastrophe commune.

S’il commit des fautes, ce fut lorsque, par instants, sa fatigue l’emporta sur son attention, ou quand son habitude des réunions publiques l’entraîna. Alors il se redressait, — car pendant toute l’entrevue les deux hommes restèrent debout, — il ne regardait plus Redwood, et il se mettait à discuter et à justifier ses propres actes. Une fois même, il prononça entre deux phrases un énergique Messieurs,

A certains moments, Redwood cessait de croire qu’il était un inventeur : il devenait le spectateur privilégié d’un phénomène exti ordinaire. Il percevait comme une différence spe q ? antre iui et cet être dont la belle voix l’enveloppait et dont l’esprit était si puissant et si limité. L’énergie entraînante du ministre, son influence personnelle, son invincible oubli de certaines chose» suggérèrent à Redwood la plus grotesque et la plus étrange des images. Au lieu d’un antagoniste qui était un homme comme lui, un homme qu’on pouvait rendre moralement responsable et auquel on pouvait adresser les appels de la raison, il voyait Caterham comme une sorte de monsireux rhinocéros, un rhinocéros civilisé, pour ainsi dire, enfanté par la jungle des affaires démocratiques, un monstre à l’élan irrésistible et à l'obstination indomptable. Dans l'entrechoc de tous ces conflits, le personnage était admirable. Et après 9 C’était un être supérieurement doué pour faire son chemin à travers des multitudes d’hommes. Pour lui, aucune faute n’était aussi importante que la contradiction de soi-même, et il n'y avait d’autre science que la conciliation d'intérêts. Les réalités économiques, les nécessités topographiques, les mines de ressources scientifiques, à peine touchées encore, n’existaient pas plus pour lui que les chemins de fer, les fusils rayés ou la littérature géographique n’existent pour son prototype air mal. Rien 1‘existait, que les réunions, les comités, les assemblées et les votes, surtout les votes! Il était le vote incarné, l’incarnation de millions de votes.

A présent, dans celte crise capitale, avec les géants meurtris mais non vaincus, le vote-monstre parla, et, en ce moment même, il fut absolument évident qu’il avait encore tout à apprendre. Il ne savait pas qu’il y a des lois physiques et des lois économiques, des proportions et des réactions que l’humanité tout entière votant nemin? contradicente ne pourrait empêcher, et que l’on ne contrarie qu’au prix de la destruction; il ne savait pas qu’ily a des lois morales qu’on ne peut ployer par force ou par persuasion ou qui se laissent ployer seulement pour reprendre leur position première avec une violence vindicative. Redwood se rendait absolument compte qu’en face d’un obus ou en face du Jugement dernier cet homme se serait abrité derrière un vote artificieux de la Chambre des Communes.

Ce qui tourmentait surtout le ministre à l’heure présente,ce n’étaient pas les forces qui assiégeaient la forteresse, là-bas, vers le sud, ce n’était ni la défaite ni la mort,mais l’effet que tout cela pouvait produire sur la Majorité, réalité capitale de sa vie. En aucune façon, il n’avait perdu courage. Au moment où son échec était complet, avec du sang et des désastres sur les mains et avec la riche promesse de désastres encore plus terribles, il conservait cette conviction qu’en faisant un savant usage de sa voix, en expliquant, en mitigeant, en interprétant, il réussirait à reconstituer son pouvoir. Sans doute il était embarrassé, inquiet, fatigué et souffrant, mais si seulement il pouvait tenir encore, si seulement il pouvait continuer à parler...

Tandis qu’il pérorait ainsi, Redwood le voyait, semblait-il, reculer et avancer, se dilater et se contracter. La part qu’avait Redwood dans la conversation était des plus subsidiaires... des chevilles, pour ainsi dire, enfoncées çà et là.

— Tout cela n’est que niaiserie... Non... Inutile de le proposer... Alors, pourquoi avez-vous commencé?...

Il est douteux même que Gaterham entendît un seul mot de ces phrases. Autour d’interpellations de ce genre, son discours coulait comme un cours d'eau autour de rochers. Get incroyable individu, debout sur son tapis officiel, parlait, parlait avec une puissance et une habileté énormes, parlait comme si la moindre pause dans son discours, dans ses explications, ses démonstrations,ses réfutations, ses considérations, ses arguties et ses expédients, allait permettre à une influence antagoniste d’apparaître soudain, d’intervenir oralement, seule intervention qu’il pût comprendre. Debout, au milieu des splendeurs légèrement fanées de cette pièce officielle où, l’un après l’autre, les ministres avaient succombé à la croyance qu’un certain pouvoir d’immixtion était le contrôle créateur d’un Empire, il parlait, et, plus il parlait, plus était grande la certitude qu’avait Redwood de la stupéfiante futilité du politicien. Cet homme comprenait-il que, pendant qu’il pérorait ainsi, l’univers ne cessait de rouler, qu’il y avait d’autres heures que les heures de session parlementaire, d’autres armes qu’un vote de blâme dans les mainsdu Vengeur du Sang versé?

Redwood se sentit pris du désir de mettre un terme à cet étonnant monologue, de s’échapper vers la raison et le jugement, vers la forteresse, tout là-bas, la forteresse de l’Avenir où les Fils étaient campés. Il éprouvait cette curieuse impression que,si ce flot de paroles ne s’arrêtait pas, lui, Redwood, allait être submergé et emporté, qu’il lui fallait lutter contre la voix de Caterham comme on se défend contre l’engourdissement d’une drogue. Sous ce charme, les faits se transformaient et se dénaturaient.

Que disait-il, cet homme?

Puisque Redwood devait le répéter aux Enfants de l’Aliment, il comprit vaguement que cela avait quelque importance. Que disait-il donc? Il fallait écouter et protéger de son mieux son sens de la réalité.

D’abord une diatribe contre l’énormité du crime de ceux qui avaient répandu le sang. Fort éloquent, mais sans importance. Et ensuite? Il proposait un armistice 1

Mais pourquoi un armistice?Il était battu.

Il proposait que les Enfants de l’Aliment s’en

38 7 allassent ailleurs former une communauté à eux. Il y avait des précédents, — ajoutait-il.

— Nous leur concéderions des territoires...

— Où ? — interjetait Redwood, condescendant à discuter.

Gaterham se raccrocha à cette avance. Il se tourna vers Redwood, et sa voix s’abaissa au ton de la persuasion raisonnable. La situation de ces territoires serait à déterminer; cela, assura-t-il, était une question tout à fait subsidiaire. Après quoi, il se lança dans la stipulation d’autres clauses:

— Excepté sur eux et l'endroit où ils s’établiraient, nous aurions partout un contrôle absolu. L’Aliment, tous ses fruits et tous ses produits, doivent être anéantis, extirpés...

Redwood s’aperçut soudain qu’il marchandait ses conditions.

— Et la Princesse?— avait-il demandé.

— Elle reste à part.

— Non, — fit Redwood, s’efforçant de reprendre pied. — Tout cela est absurde!

— Nous traiterons cette question plus tard. En tous cas, nous avons convenu que la fabrication de l’Aliment doit cesser.

— Je n’ai convenu de rien du tout; je n’ai rien dit...

— Mais, sur une seule planète avoir deux races d’hommes, une grande et une petite ! Considérez ce qui s’est passé ! Considérez que ce n’est qu’un avant-goût de ce qui pourrait bientôt arriver, si cette nourriture continuait à se répandre ! Considérez tout ce que vous avez déjà occasionné dans le monde! S’il doit y avoir une race de géants croissant et multipliant....

— Ce n’est pas à moi à discuter, — interrompit Redwood. — Je dois aller trouver les géants. Je désire voir mon fds. C’est pour cela d’ailleurs que vous m’avez demandé de venir et que je suis venu. Dites-moi exactement ce que vous offrez. C’est absurde, car vous êtes réduit à l’impuissance. Mais faites quand même vos conditions.

— Nous ne sommes pas réduits à l’impuissance, — protesta Caterham avec un geste qui indiquait derrière lui des multitudes.

— Stipulez vos conditions, — répéta Redwood.

Et Caterham fit un discours au sujet de ses conditions.

... On concédera aux Enfants de l’Aliment une vaste réserve, dans le Nord de l'Amérique peutêtre, ou en Atrique, où ils vivront à leur guise jusqu’à ce qu’ils s’éteignent...

— Mais c’est absurde ! — s’écria Redwood. — Il y a d’autres géants... ailleurs... dans tous les coins de l’Europe !

— On établira une convention internationale.

Ce n’est pas impossible. A vrai dire, on a déjà parlé de quelque chose de ce genre... Mais, dans ce territoire, ils pourront vivre à leur guise pendant toute leur existence. Songez donc ! Ils feront ce qu’ils voudront, fabriqueront ce qui leur plaira. Ils pourront être heureux...

— Pourvu qu’ils n’aient pas d’enfants !

— Précisément. Et ainsi Monsieur, nous sauverons le monde, nous le sauverons absolument des fruits odieux de cette découverte. Dès maintenant nous rasons et nous brûlons les endroits où leurs projectiles sont tombés hier. Nous en viendrons à bout. Mais, de cette façon, sans cruauté, sans injustice...

— Et supposez que les Enfants ne consentent pas ?...

Pour la première fois Caterham regarda Redwood bien en face.

— Pourquoi ne consentiraient-ils pas ? — demanda-t-il avec des intonations richement étonnées.

— Supposez que non.

— Ce ne peut être que la guerre, alors ? Nous ne pouvons tolérer que cela continue, nous ne le pouvons pas, Monsieur ! Vous autres, hommes de science, n’avez-vous donc aucune imagination? N’avez-vous aucune pitié ? Nous ne pouvons pas laisser trépigner le monde par un troupeau toujours* plus nombreux de monstres tels que votre Aliment en produit. Nous ne le pouvons pas, non, nous ne le pouvons pas. Je vous le répète? Monsieur, c’est la guerre, alors. Et songez-y... ce qui est arrivé n’est qu’un commencement. Cela ne fut qu’une escarmouche... une simple expédition de police. Oui, croyez-moi, une simple affaire de police. Mais, derrière nous, il y a la nation... l’humanité ! Derrière les milliers qui sont morts, il y a des millions. Si ce n'était la crainte de répandre le sang, Monsieur, à la suite de nos premières attaques, il s’en organiserait d’autres, en ce moment! Que nous puissions ou non exterminer cet Aliment, nous pourrons tout au moins et assurément exterminer vos fils. Vous faites trop de cas des < hoses d’hier, des événements d’une malheureuse vingtaine d’années, d’une seule bataille. J’offre cette convention pour sauver des existences humaines, tout simplement, car rien ne peut modifier la fin inévitable. Si vous croyez que vos deux pauvres douzaines de géants peuvent tenir tête à toutes les forces de notre nation et de toutes les nations étrangères qui viendront à notre aide, si vous croyez que vous pouvez changer l’Humanité, et transformer la nature et la stature de l’homme... allez vers eux, Monsieur ! — s’écria-t-il en étendant le bras, — allez vers eux, couchés parmi leurs morts et leurs blessés, et dites-leur tout le mal qu’ils ont fait...

11 s’interrompit comme si, par hasard, il venait d’apercevoir le fils de Redwood.

Un instant de silence s’ensuivit.

— Allez vers eux ! — reprit Caterham.

— Je ne demande que cela, — répliqua Redwood.

— Alors, partez sans délai.

Il se tourna, et pressa le bouton d’une sonnerie ; immédiatement, cet appel, répondit du dehors un bruit de portes qu’on ouvre et qu’on referme, et des pas précipités s’approchèrent.

La conversation avait pris fin : la comédie était jouée.

Tout à coup, Caterham parut se contracter, se ratatiner en un homme ordinaire, d’âge et de taille ordinaires, à la figure jaune, rompu, exténué, fourbu.

Il fit un pas en avant, comme un portrait qui sort d’un cadre, et, assumant celte franche cordialité qui demeure derrière tous les conflits publics de notre race, il tendit la main à Redwood.

Comme si ç’eût été un geste tout naturel, Redwood serra une seconde fois la main de Caterham. [

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