LE CAMP DES GEANTS
Bientôt Redwood se trouva dans un train qui
traversait la Tamise, en route vers le Sud. Il eut
une rapide vision du fleuve scintillant sous les i lumières et d’une épaisse fumée montant encore des
décombres du quartier que l’on avait incendié afin
d’anéantir toutes les traces de l'Hérakléophorbia
répandue par l’obus, sur la rive nord. Mais la rive
opposée était sombre; pour une raison inconnue,
les rues mêmes n’étaient pas éclairées; seuls étaient
nettement visibles le contour des hautes tours I d’alarme et les ombres massives des énormes mai ¬
sons de rapport et des écoles; et, après avoir pen-
dant quelques minutes scruté inutilement les ténè-
bres, il tourna le dos à la portière et se plongea
dans ses pensées. Il n’avait autre chose à faire
jusqu’au moment où il verrait les Fils.
Ih
Les secousses de ces deux derniers jours l’avaient exténué; il n’était plus, lui semblait-il, capable de ressentir aucune émotion, mais, avant de partir, il avait absorbé, pour réparer ses forces, une dose de café très fort, et ses pensées restaient nettes et claires. Son esprit parcourut bien des sujets : il repassa, mais à la clarté maintenant des événements accomplis, la façon dont l’Aliment avait fait son apparition dans le monde et s’y était répandu.
— Bensington croyait que ce serait une excellente nourriture pour les enfants! — dit-il à mivoix et sans pouvoir s’empêcher de sourire.
Puis, avec la même acuité qu‘autrefois,lui revinrent les horribles doutes qui l’avaient assailli après qu’il se fut risqué à en administrer à son propre fils. De ce début, par une diffusion irrésistible, en dépit de tous les efforts tentés pour favoriser ou enrayer sa marche, l’Aliment s’était répandu d’un bout à l’autre du monde. Et à présent?
— A présent, — murmura Redwood, — même s’ils les tuent tous, la chose est faite !
Le secret de la fabrication était universellement connu, et cette diffusion avait été son œuvre. Des plantes, des animaux, une multitude d’enfants en détresse, conspirent invinciblement pour obliger le Monde à revenir à l'Aliment, quel que soit le résultat de la lutte actuelle.
— La chose est faite ! — se dit-il, et son esprit, malgré lui, le ramenait au sort présent des Enfants et de son fils.Les trouverait-il épuisés par les efforts de la bataille, blessés, affamés, à deux doigts de la défaite, on les trouverait-il toujours pleins de courage et d’espoir, prêts à soutenir le conflit plus sinistre encore du lendemain ?
Son fils était blessé!... Mais il avait envoyé un message !
Et son entrevue avec Caterham s’offrit à ses méditations.
Il fut secoué de sa torpeur par l’arrêt subit du train à la station de Chislehurst. Il reconnut l’endroit, grâce à l’immense tour d’alarme qui couronnait Camden Hill et à la rangée des sapins géants du Canada qui bordaient la route...
Le secrétaire particulier de Caterham vint le trouver, du compartiment voisin, et lui annonça qu’un peu plus loin la ligne avait été mise hors de service et que le reste du voyage s’effectuerait en automobile. Redwood descendit sur le quai de la gare éclairé seulement par une lanterne à main et balayé par une fraîche brise nocturne. La quiétude de cette banlieue boisée, abandonnée par tous les habitants qui s’étaient réfugiés à Londres, devint instantanément impressionnante. Son conducteur lui fit descendre les marches jusqu’à l’endroit où l’automobile attendait, ses phares allumés, seules lumières visibles dans les ténèbres ; il le confia aux soins du chauffeur et lui souhaita bon voyage.
— Faites tout ce que vous pourrez pour nous, — dit le jeune secrétaire en serrant la main de Redwood.
Dès que Redwood se fut installé et se fut enveloppédans son manteau, ils se lancèrent dans la nuit. Le moteur ronfla et, avec une légère saccade aux embrayages successifs, la voilure fila mollement et rapidement sur la route.Tout était fort sombre sous le ciel étoilé, et le monde entier se tapissait mystérieusement autour d'eux, sans bruit. Pas un souffle n'agitait les arbres et les haies. Les blanches villas désertes, avec leurs fenêtres noires, faisaient penser à des crânes blêmes. Le chauffeur, à côté de lui, était un homme discret ou frappé de mutisme par les circonstances de ce voyage. Il répondit par monosyllabes et d’un air renfrogné aux brèves questions de Redwood. A travers le ciel ténébreux les rayons des projecteurs traçaient des routes silencieuses, apparaissant, dans ce monde désert, autour de la voilure avançant à toute vitesse, comme les uniques et étranges témoignages que tout n’était pas mort.
Bientôt, de chaque côté, la route fut bordée par de gigantesques jets d’épine noire qui assombrissaient le chemin, par des herbes et des lychnides énormes, des orties immenses aussi hautes que des arbres et dont la silhouette se découpait au-dessus des voyageurs. Au-delà de Keston, ils arrivèrent à une côte assez rapide, et le chauffeur changea de vitesse. Au sommet, il coupa l’allumage, débraya, et laissa s’arrêter la machine.
— C’est là-bas!— fitRedwood, et son gros doigt ganté indiquait dans le lointain, s’élevant contre le ciel, un énorme talus couronné par la clarté éblouissante d’où jaillissaient les rayons investigateurs. Ces rayons allaient et venaient parmi les nuages et exploraient les vallonnements de la contrée.
— Problable... répondit énigmatiquement le chauffeur, mais il est clair qu’il ne tenait pas à aller plus loin.
Soudain, un rayon tomba du ciel, s’arrêta en tressaillant pour ainsi dire, les dévisagea, braquant toujours sur eux son éclat aveuglant à peine mitigé par les tiges monstrueuses qui s’interposaient. De leurs mains gantées, ils se protégeaient les yeux, tâchant d'affronter cette lumière.
— Parlons, — dit Redwood au bout d’un instant.
Le chauffeur conservait ses doutes, qu’il essaya d’exprimer sans trouver autre chose que son occulte :
— Je ne sais pas...
A la fin, il en prit son parti.
— Allons-y ! — et il mit sa machine en mar-
PLACE AUX GÉANT» 397 che, suivi impitoyablement par le rayon du grand œil blanc.
Longtemps, Redwood se figura qu’il n'était plus sur la terre mais qu’un vol trépidant l’emportait à travers un nuage lumineux. Le moteur ronflait avec une régularité incessante et obstinée, tandis qu’obéissant à on ne sait quelle impulsion nerveuse le chauffeur, de temps en temps, faisait corner sa trompe.
Après avoir franchi l’obscurité bienvenue d’un chemin profondément encaissé, descendu une déclivité rapide et regrimpé un versant abrupt au haut duquel quelques maisons les abritaient encore, ils se trouvèrent dans l’aveuglant rayonnement. Sur une certaine distance, la route s’étendait nue à travers une plaine et on eût dit qu’ils glissaient d ins une immensité frémissante. De nouveau, des herbes géantes s’élevèrent autour d’eux, paraissant courir en sens inverse. Alors, brusquement, tout près d’eux, la grande carcasse d’un géant les surplomba, la partie inférieure du corps brillamment éc lairée par le rayon, et le haut du buste restant noir contre le ciel, au-dessus de leur tête.
— Hél là-bas, arrêtez, — ordonna-t-il. — La route ne va pas plus loin... C’est vous, père Redwood ?
Redwood se leva et poussa une vague exclamation en manière de réponse. Cossar bondit sur la roule, lui prit les deux mains dans les siennes et le fit descendre de l’automobile.
— Et mon fils? — s’enquit immédiatement Redwood.
— Il va très bien. Ils ne lui ont fait aucune blessure sérieuse.
— Et vos garçons ?
— Très bien, tous, très bien.
Le géant, pendant ce temps, s’entretenait avec le chauffeur. Redwood se rangea sur le côté de la route pour que la machine fit demi-tour, et tout à coup Cossar disparut, tout s’évanouit, et il se trouva un instant plongé dans des ténèbres absolues. Le rayon accompagnait l'automobile jusqu’au faîte de la montée de Keston, et il regarda le véhicule s’éloigner dans ce blanc halo, produisant celte illusion curieuse qu’il ne paraissait pas avancer de son propre mouvement, mais être transporté par le halo. Un instant, un groupe de géants apparut, gesticulant activement, et fut absorbé de nouveau par la nuit... Red wood se tourna vers la silhouette imprécise de Cossar auquel, tout ému encore, il serra les mains.
— J’ai été enfermé et tenu au secret... pendant deux jours, — dit-il.
— Nous les avons bombardés avec l’Aliment !
— s’écriaCossar. — Evidemment! Trente coups!
Hein I
— Je viens de la part de Caterham.
— Je le sais bien, — et il se mil à rire avec une joie sans réserve. — Je suppose qu’il veut se ratt râper.
— Où est mon fils? —demanda Redwood.
— Il va très bien. Les géants attendent votre message.
— Oui... Mais mon fils...
Conduit par Cossar, il s'engaga dans un long tunnel en pente, éclairé un instant par une lueur rouge et redevenant ensuite obscur, et bientôt il déboucha dans le grand trou que les géants avaient creusé pour s’abriter.
Il eut l’impression d’une immense arène bornée par de très hautes falaises et dont le sol était extraordinairement encombré. Tout y était obscur, saut aux instants où passaient les rayons du réflecteur que le veilleur promenait sans cesse au sommet du trou. Dans un coin éloigné aussi, où deux géants travaillaient au milieu d’un vacarme métallique, une lueur rougeâtre vacillait par intermittences.
Contre le ciel, chaque fois que passait le rayon, son œil reconnaissait les contours familiers des vastes hangars où avaient joué et travaillé les 4oo enfants-géants. Ces constructions paraissaient suspendues maintenant sur le rebord d’une falaise, et les obus du siège qui venait d’être repoussé les avaient étrangementravagéeset disloquées. Au-dessous, on devinait l’emplacement d’immenses canons auprès desquels s’entassaient des piles d’énormes cylindres qui étaient probablement des munitions. Dans l’espace inférieur, en un vague désordre, étaient épars des engins démesurés, de mystérieuses machines.
Parmi cet amoncellement, des géants s’affairaient, formes colossales qui cependant n’étaient pas disproportionnées avec les objets. Les uns travaillaient avec ardeur, mais d’autres étaient assis, se reposant, ou allongés,comme attendant le sommeil, et l’un d’eux, tout près, dont les membres étaient couverts de pansements,dormaitcertainement.Redwood écarquillait les yeux, cherchant à discerner ces formes indécises, et son regard s’arrêtait tout à tour sur chaque contour qui bougeait.
— Où est mon fds, Cossar ?
Au même moment il l’aperçut.
Dans l’ombre que projetait une grande muraille d’acier, son fds était assis, silhouette noire reconnaissable seulement à sa pose, car ses traits étaient invisibles.
Il était assis, le menton dans sa main, comme exténué, ou perdu dans ses pensées.
4or
A côté de son fils Redwood découvrit une forme féminine, ou plutôt il la devina. Puis, comme la lueur du foyer lointain reparaissait, il vit un instant, dans les ombres du reflet rouge, un visage d’une infinie bonté. Debout, la main posée sur la souple cuirasse d’acier, la Princesse contemplait celui qu’elle aimait et lui parlait à voix basse.
Redwood aurait voulu courir vers eux.
— Tout à l’heure, — dit Cossar. — D’abord, il y a votre message.
— Oui, — fit Redwood, — mais...
Il se tut. Son fils avait levé les yeux et parlait à la Princesse, mais trop bas pour qu'on pût entendre. Lejeune Redwood se redressa, elle se pencha vers lui et, avant de parler, lança un regard de côté.
Les deux hommes entendirent la voix du jeune Redwood proférer :
— Mais si nous sommes battus?...
Le reflet rouge fit briller dans les yeux de la Princesse les larmes qu’elle contenait. Elle se pencha davantage et parla plus bas. Il y avait, dans leur attitude, dans leurs confidences, quelque chose de si intime que Redwood qui, depuis deux jours, n’avait pensé qu’à son fils sentit qu’il serait ici un intrus. Ce sentiment, brusquement, l’arrêta. Pour la première fois de sa vie peut-être, il comprit combien un fils est plus cher à son père qu’un père ne peut jamais l’être pour son fils; il se rendit compte de la prédominance absolue de l’avenir sur le passé. Ici, entre ces deux êtres, il n’y avait pas place pour lui. Son rôle était joué. Eclairé par cette révélation soudaine, il se tourna vers Cossar. Leurs yeux se 1 rencontrèrent.
— Je vais communiquer de suite mon message, — dit Redwood sur un ton résolu. — (Après. .. il sera temps...
Le trou était si vaste et si encombré que la route fut longue et tortueuse jusqu’à l’endroit d’où Redwood pouvait se faire entendre de tous. Il suivit Cossar au long d’un chemin très incliné qui passait sous une arche de machineries entrelacées et ils arrivèrent jusqu’à une passerelle qui franchissait le trou. Cette passerelle spacieuse et vide, d'une étroitesse relative cependant, conspirait avec l’ambiance pour augmenter chez Redwood le sentiment de sa propre petitesse. Il se croyait au fond d’une gorge, dans les montagnes. Au sommet, par-dessus des masses de ténèbres, les rayons des projecteurs tournaient, éclairant de temps à autre des formes brillantes en mouvement. Là-haut, des voix retentissantes s'interpellaient, convoquant les géants au Conseil de Guerre, pour y prendre connaissance des conditions stipulées par Caterham.
La passerelle s’inclinait toujours vers des immensités noires, vers des arbres, des mystères et des
PLACE AUX GÉANTS 4o3 choses inconcevables... Redwood avançait lentement, à pas prudents, et Cossar à grandes enjambées confiantes.
Redwood était plongé dans ses pensées.
Les deux hommes entrèrent dans les plus complètes ténèbres— et Cossar saisit le poignet de son compagnon. Ils descendaient à présent avec une lenteur nécessaire. Redwood éprouva le besoin de parler.
— Tout ceci, — dit-il — est étrange.
— Enorme, — rectifia Cossar.
— Etrange... et il est étrange aussi que ce le soit pour moi... moi qui suis, en un sens, le commencement de tout cela. C’est...
Il se tut, cherchant à exprimer ses sensations confuses, et il fit un geste invisible vers le sommet.
— Je n’y avais pas encore pensé. J’ai eu tant à faire, et les années ont passé. Mais ici, je vois... C’est une génération nouvelle, Cossar, des émotions nouvelles, des besoins nouveaux. Tout ceci, Cossar...
Cossar discerna cette fois le geste de son compagnon.
— ... Tout ceci c’est de la jeunesse.
Cossar ne fit aucune réponse, et le bruit irrégulier de ses pas continua à résonner.
— Ce n’est pas notre jeunesse, Cossar. Ils prennent notre succession; ils débutent avec leurs propres émotions, leurs propres expériences, leurs propres moyens. Nous avons créé un monde nouveau, et il n’est pas à nous. Il n’est même pas... sympathique. Ce grand espace...
— C’est moi qui en ai fait les plans, — dit Cossar, son visage tout contre celui de son ami.
— Mais à présent?
— Ah ! je l’ai donné à mes fils!
Redwood devina un bras invisible qui s’agitait devant lui.
— C’est cela! Nous sommes finis... ou presque.
— Votre message!
— Oui. Et alors...
— Nous sommes finis.
— Eh ! bien?
— Naturellement, nous n’en sommes plus, nous autres, vieillards, — proféra Cossar, sur son ton familier de colère soudaine. — C’est évident, nous n’en sommes plus! C’est évident! Chacun son temps.Et à présent, c’est leur temps qui commence. C’est parfait.Nous sommes l’équipe de la machine; on fait sa tâche et on s’en va. Comprenez? C’est pour cela que la mort existe ! Nous épuisons notre petit cerveau et toutes nos petites émotions, et ça recommence à nouveau, à nouveau et à nouveau ! Parfaitement simple. Pas d’erreur.
Il s’interrompit pour guider Redwood vers un escalier.
— Oui, — dit Redwood, — mais on a la sensation
Il laissa sa phrase incomplète.
— C’est pour cela que la mort existe, — insistait Cossar, quelques marches plus bas. — Sans cela, comment la chose se ferait-elle? C’est pour cela que la mort existe.
Après toute sorte de tours et de détours, ils débouchèrent sur une plateforme en saillie, d’où la vue embrassait l’étendue du trou des géants, et du haut de laquelle Redwood pouvait se faire entendre de l’assemblée tout entière. Ils se rassemblèrent au-dessous et autour de lui, à des niveaux différents, pour écouter le message dont il était chargé. Son fils et la Princesse étaient assis dans la partie centrale,en face de lui, et le fils aîné de Cossar dressait la tête au-dessus du rempart de terre, épiant la campagne qu’explorait le rayon du projecteur, car ils craignaient une violation de la trêve. Ceux qui, dans le coin éloigné, étaient retenus auprès du colossal et mystérieux appareil tournèrent leurs faces vers lui, non sans jeter de temps à autre un coup d’œil sur les mécanismes qu’ils ne pouvaient abandonner... Il vit tous ces grands corps dans une flottante confusion et pendant les intermittences de clarté, car ils ne conservaient dans le trou que la lumière strictement nécessaire, afin que leurs yeux fussent toujours prêts à discerner de façon effective tout assaut qui pourrait être lancé sur eux hors des ténèbres qui entouraient leur position. Néanmoins, il reconnaissait leurs hautes et puissantes formes, ceux-ci cuirassés de plaques de métal retombant les unes sur les autres ; ceux-là vêtus de cuir, de cordes tressées ou de fil de métal tissé, selon que leur condition sociale l’avait déterminé. Ils se tenaient, les uns assis, les autres debout, parmi des machines et des armes aussi puissantes qu’eux-mêmes et sur lesquelles ils s’appuyaient; dans leurs visages, tour à tour obscurs et éclairés, brillaient des yeux ardents.
Il fit un effort pour commencer,mais n’y put parvenir. Alors, pendant un moment, le visage de son fils fut illuminé par les rouges reflets de la forge, le visage tendre et résolu de son fils tourné vers lui ; et, à cette vue, il eut la force d'élever la voix pour se faire entendre de tous, mais s’adressant pour ainsi dire à son fils, par-dessus le gouffre.
— Je viens de la part de Caterham. Il m’a envoyé vers vous pour vous faire connaître les conditions qu’il offre... Ce sont — reprit-il après une pause — des conditions impossibles, mais je vous les apporte parce que je voulais vous voir tous, et voir mon fils... Je désirais tant voir mon fils...
— Parlez-leur des conditions, — souffla Cossar.
— Voici ce que Gaterham propose : il veut que vous vous sépariez et que vous [quittiez le pays !
— Pour aller où?
— Il ne sait pas. Vaguement, quelque part, dans le monde, une vaste région vous sera réservée... Et vous ne pourrez plus fabriquer d'Aliment,vous n’aurez pas de progéniture, vous vivrez à votre guise votre existence tant qu’elle durera : et après, ce sera la En, à jamais.
Il se tut.
— Et c’est tout?
— G’est tout ce que j’avais à vous communiquer.
Un lourd silence suivit. L’ombre qui enveloppait les géants semblait considérer pensivement Redwood. Quelque chose lui heurta le coude et, se tournant, il vit Gossar qui lui avançait une chaise, bizarre fragment de mobilier de poupée au milieu de cet entassement d’objets colossaux. Il s’assit, allongea les jambes et les croisa, puis posa un de ses genoux sur l’autre, empoigna nerveusement sa bottine, se sentit infime, timide, exposé à tous les regards, et absurdement placé. Au son d’une voix, il s’oublia.
— Vous avez entendu, frères, — disait la voix du fond des ténèbres.
— Nous avons entendu, — articulait une autre voix.
— Et la réponse, frères?
— A Caterham ?
— C’est NON !
— Et alors ?
Pendant quelques secondes un silence absolu régna. Après quoi, une voix parla :
— Ces gens ont raison, c’est-à-dire raison d'après leurs lumières. Ils ont eu raison de détruire tout ce qui devient plus grand que son espèce, les bêtes, les plantes et les êtres de toute sorte qui ont dépassé la taille ordinaire. Ils avaient raison d’essayer de nous massacrer. Ils ont raison maintenant en déclarant que nous ne devons pas contracter de mariages entre géants. A leur point de vue et d’après leurs lumières, ils ont raison. Ils savent, et il est temps que nous le sachions aussi, qu’il ne peut exister concurremment, dans un même monde, des pygmées et des géants. Caterham l’a proclamé maintes fois, c’est bien clair : Le monde à eux ou à nous !
— Nous sommes à peine une cinquantaine, — objecta un autre, — et ils sont d’innombrables millions.
— C’est possible, mais la conclusion que j’ai formulée s’impose.
Sur ces mots, de nouveau un long silence.
— Faut-il que nous mourions, alors?
— A Dieu ne plaise!
— Faut-il qu’ils meurent, donc?
— Non plus !
— Mais c’est ce qu'offre Caterham! Il veut que nous vivions jusqu’au bout notre existence stérile, que nous mourions l’un après l’autre, jusqu’à ce qu'il n’en reste plus qu’un seul, et quand celui-là serait enfin mort, ils abattraient toutes les plantes et les herbes géantes, ils détruiraient toute végétation et toute croissance géantes, ils incendieraient tous les vestiges de l’Aliment, ils mettraient fin à jamais à notre race et à la nourriture. Alors le petit monde des pygmées serait en sécurité. N’ayant plus rien à redouter, ils continueraient à vivre leurs petites vies de pygmées, à commettre leurs bonnes actions de pygmées et leurs cruautés de pygmées, peut-être même pourraient-ils atteindre une sorte de millénium pygmée, mettre un terme aux guerres, aux conflits sanglants, arrêter la sur-population, établir une cité mondiale où ils pratiqueraient leurs arts pygmées, s’adorant les uns les autres, jusqu’à ce que ce globe commence à se refroidir...
Dans le coin de la forge, une lame de fer s’abattit sur le sol avec un bruit de tonnerre.
— Frères, nous savons ce que nous voulons faire.
Dans un éclaboussement de lumière tombant des foyers électriques, Redwood vit des faces juvéniles et graves se tourner vers son fils.
— Il nous est facile de fabriquer maintenant l’Aliment. Il nous serait facile d’en fabriquer pour le monde entier.
— Tu veux dire, frère, — interrompit une voix dans les ténèbres, —que nous en ferions absorber à la multitude des petites gens?
— 11 n’y a pas d’autre moyen.
— Nous ne sommes pas un demi-cent, et ils sont des millions.
— Oui, mais n’avons-nous pas tenu bon?
— Certes, et cependant songeons aux morts !
— Les morts! — reprit une autre voix. —Songeons à ceux qui naîtront !
— Frères! — continua la voix du jeune Redwood. — Que pouvons-nous faire? Quel moyen employer, sinon les vaincre,et si nous les vainquons, leur faire absorber l’Aliment? Ils ne peuvent maintenant même faire autrement que d’en prendre. Supposons que nous renoncions à notre héritage. Supposons que nous le puissions ! Supposons que nous abandonnions cette grande chose qui s’agite au dedans de nous, que nous répudiions ce désir que nos pères nous ont donné, — que vous, père, nous avez donné, — que nous tombions, quand notre temps sera révolu, dans la décrépitude et l’anéantissement! Qu’arrivera-t-il? Ce petit monde qu’ils
PLACE AUX GÉANTS 41x croient posséder restera-t-il tel qu’il était auparavant ? Ils peuvent combattre cette grandeurennous qui sommes enfants des hommes, mais vaincrontils? Et même s’ils réussissaient à nous détruire, quel but auraient-ils atteint? Cela les sauverait-il? Non! Car la grandeur se répand partout, elle est non seulement en nous, non seulement dans l’Aliment, mais dans la destinée et la fin de toute chose! Elle est dans la nature de tout ce que nous pouvons connaître, elle fait partie du temps et de l’espace. Croître et croître encore! Du commencement à la fin,c’est l'Etre, c’est la loi de la vie. Quelle autre loi existe donc?
— Venir en aide aux autres ?
— Les aider à croître, et c’est croître encore, à moins que nous ne les aidions à échouer, à disparaître.
— Ils lutteront pour nous subjuguer!—cria une voix.
— Qu’importe ! riposta une autre.
— Ils lutteront, — reprit le jeune Redwood. — Si nous refusons ces conditions, je ne doute pas qu’ils ne tentent de combattre. A vrai dire, j’espère qu’ils agiront ouvertement et attaqueront. S’ils consentent à traiter, ce ne sera peut-être que pour mieux se ruer sur nous à ‘improviste. Ne nous y trompons pas, frères : d’une façon ou d’une autre, ils prendront l’offensive. Si nous n’usons pas de prudence, nous nous apercevrons bientôt que nous n’avons vécu que pour les armer plus redoutablement contre nos enfants et notre race. Jusqu'ici nous n’avons eu qu’une escarmouche. Notre vie tout entière sera un combat. Certains d’entre nous succomberont dans la bataille, d'autres tomberont dans des embûches. Qu’importe, si nous laissons derrière nous une armée grandissante qui combattra pour nous quand nous n’y serons plus.
— Et demain?
— Nous répandrons en tous lieux l’Aliment, nous en saturerons le monde.
— Mais s’ils offrent leur soumission?
— Notre unique condition est la soumission à l’Aliment. Ce n’est pas comme si les petits et les grands pouvaient vivre ensemble d’après un compromis idéal. Il n’y a pas d’alternative. C’est une chose ou c’est l’autre. Quel droit les parents ont-ils de dire : Mon enfant, tu n’auras d’autre lumière que celle que j’ai eue, tu ne grandiras pas plus que je n’ai pu grandir? Est-ce votre avis, frères ?
Des murmures d’assentiment lui répondirent.
— Et nous le donnerons aux enfants qui seront des femmes, aussi bien qu’à ceux qui deviendront des hommes, clama une voix dans les ténèbres.
— Oui, certes, pour qu’elles soient les mères d’une race nouvelle.
— Mais, dans la génération prochaine, il faut qu’il y ait des grands et des petits,—fit Redwood, les yeux fixés sur le visage de son fils.
— Pendant maintes générations, et les petits gêneront les grands, et les grands opprimeront les petits. Rien ne peut l'empêcher, père Redwood.
— Il y aura conflit.
— D’interminables conflits, d’interminables malentendus. Toute la vie en est faite. Les grands et les petits ne peuvent se comprendre. Mais, dans chaque enfant né d’un homme, père Redwood, se cache la semence de grandeur attendant l’Aliment.
— Alors je vais retourner vers Caterham et lui dire ?...
— Vous restez avec nous, père Redwood. A l’aube, nous enverrons notre réponse à Caterham.
— Il jure qu’il combattra, qu’il résistera...
—. Ainsi soit-il! — dit le jeune Redwood, et tous ses frères murmurèrent leur approbation.
— Le fer attend ! —cria une voix, et les deux géants qui travaillaient à la forge se mirent à marteler rythmiquement le fer, et ce martellement sonore était la musique qui accompagnait ces gigantesques projets. Le métal étincela, et Redwood put examiner le camp plus distinctement qu’il ne l’avait fait encore.
Il vit dans toute son étendue l'espace rectangulaire, avec des engins de guerre, rangés et prêts à la manœuvre. Au delà, et sur un niveau un peu plus élevé, se dressait la grande demeure des Cossar. Les jeunes géants l’entouraient, immenses et superbes, scintillant dans leurs mailles, au milieu des préparatifs pour le lendemain. Cet spectacle fit bondir son cœur. Ils avaient une aisance si puissante! Leurs mouvements paraissaient si inébranlablement assurés. Son fils était avec eux, et aussi la Princesse, la première de toutes les femmes géantes.
Le plus bizarre des contrastes lui vint alors à l’esprit : un souvenir de Bensington, souvenir très vif et minuscule. Il revit Bensington, la main perdue dans le duvet du poulet colossal et regardant d’un air indécis par-dessus ses lunettes, pendant que la cousine Jane sortait en claquant la porte...
Tout cela était un passé vieux de vingt et un ans.
Alors, soudain, un doute étrange s’empara de lui. Il s’imagina que ce lieu et cette ambiance gigantesque n’étaient que le tissu d’un rêve ; il crut qu’il rêvait et que dans un instant il allait s’éveiller, se retrouver dans son cabinet, avec les géants massacrés, l’Aliment supprimé et lui-même prisonnier, gardé à vu. La vie est-elle autre chose que cela : toujours prisonnier, toujours enfermé. C’était là le point culminant et la fin de son rêve. Il allait s’éveiller au milieu des combats et du sang répandu, pour constater que son aliment était la plus absurde des folies et. que son espoir et sa foi en un monde futur plus grand n’était guère plus qu’un voile coloré au-dessus d’un marais pestilentiel. La Petitesse invincible!...
Cet accès d’abattement, cette terreur d’une désillusion imminente furent si violents et si profonds qu’il tressaillit et se leva. Debout, il enfonça ses poings fermés dans ses yeux, redoutant de les ouvrir et de voir son beau rêve déjà évanoui...
Les Enfants Géants se concertaient dans la retentissante mélodie des forgerons. Le flot du doute se retira. Il entendit encore autour de lui les voix des géants et le tapage de leurs mouvements. Tout cela était réel... certainement, c’était réel — aussi réel qu’une mauvaise action. Bien plus réel, à coup sûr, car toutes ces grandes choses peuvent être les choses à venir, alors que la petitesse, la bestialité, l’infirmité des hommes sont des choses qui s’en vont. Il ouvrit les yeux.
— C’est fait ! — cria l’un des deux forgerons, et ils lancèrent à terre leurs marteaux.
Une voix résonna au-dessus de leur tête. Le fils de Cossar, debout sur la tranchée, s’adressait à eux tous.
— Si nous combattons, ce n’est pas que nous voulions expulser du monde les petites gens, — dit-il, — et pour que nous, qui ne sommes qu’un degré au-dessus de leur petitesse, puissions nous emparer du monde pour toujours. C’est pour ce degré de plus que nous combattons, pour ce pas en avant et non pour nous-mêmes. Nous sommes ici, frères, dans quel but ? Pour accomplir l’esprit et le dessein qui a été insufflé dans nos vies. Nous ne combattons pas pour nous-mêmes, car nous ne sommes que les mains et les yeux momentanés de la Vie du Monde. C’est ce que vous nous avez enseigné, père Redwood. C’est par nous et par les petites gens que l’Esprit regarde et apprend. A travers nous, par la parole, la procréation, l’acte, l’Esprit passera à une existence plus grande encore. Cette planète, notre terre, n’est pas un lieu de repos, elle n’est pas un lieu déplaisir et de jeu, autrement nous n’aurions qu’à offrir nos gorges au couteau des petites gens, n’ayant pas un droit de vivre plus grand que le leur... Et eux,à leur tour, ils pourraient céder la place aux fourmis et à la vermine. Donc, nous ne combattons pas pournous-mêmes,mais pour la croissance, la croissance qui se continue à jamais. Demain, que nous vivions ou que nous mourions, la croissance vaincra par nous.Telle est à jamais la loi de l’Esprit. Croître selon la loi divine; croître hors de ces fissures et de ces lézardes, hors de ces ombres et de ces ténèbres, pour atteindre la grandeur et la lumière ! Plus grands ! — fît-il, parlant avec une lenteur résolue, — plus grands, mes frères, et encore et toujours plus grands. Croître et encore croître! Croître enfin jusqu’à la communion et à la compréhension de Dieu ! Croître jusqu’à ce que la terre ne soit plus que le marchepied... jusqu’à ce que notre esprit ait anéanti toute crainte et se soit déployé...
Il lança son bras vers le ciel.
—... là-haut !
Sa voix se tut, Le rayon blême des projecteurs tourna et l’enveloppa un instant, le dessinant gigantesque et le bras levé vers le ciel.
Quelques secondes, il resplendit, ses regards fixés sans crainte dans les profondeurs étoilées. Pendant un court moment, la lumière le révéla ainsi, cuirassé de mailles, jeune, fort, paisible et résolu. Puis, le rayon passa, et il ne fut plus qu’une grande silhouette noire contre le ciel empoussiéré d’astres — une grande silhouette noire qui, d’un geste puis- 1. LA DÉCOUVERTE 7 II. LA FERME AUX ESSAIS 24 III. LES RATS GÉANTS 75 IV. LES ENFANTS GÉANTS 133 V. l’amoindrissement DE M. 181