PAUL ET VICTOR MARGUERITTE
Je n’ai pas résisté à la tentation de citer presque en entier ce prologue du nouveau roman de M. H.-G. Wells. Les chapitres qui le suivent sont peutêtre, cependant, d’un intérêt plus varié et plus instructif... Peut-être seulement plus d’un lecteur aura-t-il peine à croire que cette gracieuse idylle soit l’œuvre de M. Wells, l'auteur de la Machine à explorer le Temps, de la Guerre des Mondes, et d’autres fantaisies scientifiques qui lui ont valu d’être appelé « le Jules Verne anglais »... M. Wells, s’il a changé de manière, n'a pas changé d'esprit ni de talent. Car sa Machine à explorer le Temps, sa Guerre des Mondes, ses Contes du Temps et de l'Espace, toutes ses fantaisies scientifiques, étaient infiniment plus différentes qu’elles ne paraissaient l’être de Cinq semaines en ballon ou du Docteur Ox, et déjà on y pouvait deviner, sans trop d’effort, l'humoriste sentimental qui vient d’écrire VAmour et M, Lewisham... Ainsi l’œuvre de M. Wells n’a jamais eu rien de commun avec celle de M. Jules Verne. Bien plutôt qu’aux Voyages extraordinaires, ses fantaisies pourraient faire songer aux Voyages de Gulliver, dont je crois, d'ailleurs, que quelques-unes d’entre elles sont directement inspirées. Mais, tandis que l’ironie de Swift s’en prend à l’essence même de la nature humaine, l’ironie du M. Wells a peutêtre à la fois moins d’étendue et plus de portée. Elle s’en prend surtout à notre conception présente de la vie, qui, en nous lançant à la poursuite d’un idéal de bonheur irréalisable, nous détourne sans cesse davantage des sources naturelles de notre bonheur. M. Wells est avant tout un moraliste. De même que la fantaisie scientifique, l’ironie n’est, chez lui, qu’à la surface. Et s’il raille avec tant de zèle notre science et notre progrès, c’est que, par instinct comme par réflexion, il place au-dessus de ces dangereuses chimères la simplicité de cœur, la bonté et l'amour... Jamais encore M. Wells n’a aussi clairement prouvé qu’il était plus et mieux qu’un « Jules Verne anglais ».
TEODOR de wyzewa (Revue des Deux-Mondes).
M. Henry-D. Davray a traduit d’autres romans de Wells : nous avons signalé ici-même la Guerre des Mondes. Il a donné aussi la Machine à explorer le Temps et, plus récemment, une Histoire des Temps à venir, suivie des Récits de Cage de pierre. Ce sont toujours des romans extraordinaires où l’auteur met surtout en scène les êtres des époques futures ou passées. C’est une sorte de Jules Verne anglais, aussi ingénieux que le nôtre, mais plus volontiers terrible, et aussi plus profond. Son œuvre nous est excellemment présentée dans les traductions de M. Henry-D. Davray, de style toujours souple, élégant et sobre.
Revue de Paris.
Wells a construit l’avenir mystérieux à l’aide du présent ; il a donné le tableau de la vie telle qu’elle sera dans de nombreuses années, non sous la forme d’un roman, mais dans une suite de pages remplies par surcroît de considérations sur la vie actuelle. Contrairement à tant de bâtisseurs, c’est la société et non les formes extérieures de la vie, les découvertes scientifiques, qui retiennent son attention. L'écrivain radical et démocratique attaque, avec une grande vivacité, l'aristocratie de l’Angleterre, ses habitudes, son conservatisme et ses ambitions ; il est guidé dans sa tâche par l’amour des hommes qui lui fait souhaiter qu’ils cherchent le bonheur dans les voies saines de la famille, du travail et de la justice.
La Revue.
M. Wells est un romancier-prophète de l’école des Jules Verne, des Robida, des Philippe Daryl. Il s’attache à pressentir ce que sera l’humanité future quand les progrès scientifiques qui sont actuellement en germe seront accomplis. Tantôt ces conteurs ingénieux se placent exclusivement sur le terrain des faits — tel Jules Verne — et tantôt ils se préoccupent des destinées morales de l’humanité ; ils mêlent à leurs peintures un grain de philosophie. C’est le cas de Swift et d’Edgar Poe. M. Wells s'inspire des deux méthodes et, par cela, il se montre original. Il a reçu une culture fort étendue : il est chimiste, physicien, économiste ; il possède sur le bout du doigt sa mécanique ; il est bon électricien ; ces connaissances lui permettent d’envisager la physionomie de la vie matérielle qui sera offerte à nos neveux. Mais aussi il se demande quelle influence elle exercera sur leurs cerveaux et leurs cœurs. En un mot, l’homme est double : il y a l’homme physique et l’homme moral. Voyons ce que, au vingt-deuxième siècle, l’un et l’autre seront devenus
ADOLPHE BRISSON les Annales poli lignes et littéraires).
..... Une évolution nouvelle de Wells nous le présente comme une manière de prophète.
Négligeant la fantaisie scientifique et entrant dans la voie de l'hypothèse sociale à la suite de M. Morris, mais avec plus de vigueur, Wells nous donne sous forme de traité, sans anticipation, une vision du monde proche du xxe siècle ; et les plus ingénieuses déductions ramènent à nous formuler un monde de simplification, un monde qui s’approche du cosmopolitisme, qui déblaie ses embarras intérieurs, ses frontières, ses lenteurs, et arrive à nettifier ses idées en posant mieux ses problèmes. Son étude sur l’influence de locomotions nouvelles sur la civilisation est des plus intéressantes ; sa recherche sur la future langue universelle où il aboutit au choix du français comme de la langue de l’avenir est très captivante.
Voici donc, avec Anticipations^ le roman chimérique ou scientifique qui entre dans une voie nouvelle. Il cesse d’être un roman. Il laisse au roman antérieur ses gros moyens de conquête de l’instinct, il entre dans la théorie pure. C’est, avec un peu plus de méthode à suivre son postulat, l'évolution du roman réaliste se dépouillant lentement de ses péripéties et de son romanesque pour arriver à de simples présentations de caractères, qui se parallélise dans le roman chimérique.
Sùr de son avenir, ce roman d’hypothèse se dépouille de ses ingrédients inférieurs ; c’est un signe qu’il est prêt à satisfaire les délicats et qu'il a désormais quelque chose de précis à leur dire.
GUSTAVE KAHN (1(1 .VotlVclte Remit).
Je voudrais dire quelques mots au sujet de la façon toute particulière dont l’auteur voit et fait voir les mouvements de foule. H.-G. Wells n’a pas d’intrigue, pas de personnage et pas de trame, au moins apparente, dans ses étranges romans d’aventures scientifiques, et c’est pour cela qu’il est bien supérieur à Jules Verne; lequel Jules Verne serait génial, s’il n‘écrivajt pas pour des Français. II.-G. Wells semble écrire pour des lecteurs futurs. Cela pourrait peut-être bien lui donner une éternité. Il écrit pour des gens instruits, non pour les instruire, mais pour le ; distraire, ce qui est plus difficile, et c’est selon cette méthode que ses foules évoluent comme des armées d’atomes ou de microbes destinées à changer la face du globe en se précipitant soit par peur, soit par raisonnement, de tel ou tel côté de ce même globe. Son œuvre pourrait se décomposer en deux parties : la ou les matières et la raison qu’ont de se mouvoir là ou les matières. En bon chimiste, il précipite par des accidents ou des acides, mais presque jamais par des passions. Le morceau de la panique de Londres devant les Marsiens est une des belles pages de tout le roman naturaliste contemporain. C'est aussi vivant que possible et il n’y a rien de romanesque. On est dans la vie de demain dépouillée de toute théorie religieuse et de tous les préjugés connus. Le symbole du Marsien mort, tué par les microbes, et dont la carapace, la machine, plus vivante que lui-même, continue à pousser des clameurs, donne vraiment toute la mesure de ce que pourront des cerveaux de romanciers puissants une fois débarrassés du roman et ne traitant plus ue l'animalité, foule ou individu, par le raisonnement. Il n'est pas besoin 'être Anglais pour comprendre et aimer les œuvres de Wells, il suffit de se sentir le citoyen d'une pauvre petite planète et d’élargir un peu... nos fenêtres. Car les horizons sont toujours vastes, mais nos fenêtres sont toujours trop petites. 1
RACIILDE (Mercure de France).
Le Merveilleux est chez lui l’épanouissement d’un génie qui conçoit la largeur de gigantesques ensembles — (toute l’idéologie de Wells réside dans la conception de gigantesques ensembles) — et les concrétise en fables au moyen d’une imagination formidable, créatrice de vie. — Là est son domaine particulier. Il a élu la précieuse région du Mystère et du Merveilleux avec la modernisation que nous savons.
Malgré tel aspect doctoral, Wells est un artiste, rien autre chose qu’un artiste. Doué de l’amour de la vie en ce qu’elle a de concret, armé d’une somptueuse et grandiloquente imagination, il apparaît un merveilleux habilleur d’idées.
L’Ensemble, le gigantesque Ensemble, voilà l’idée cardinale qui hante le cerveau de Wells, et c’est pourquoi on trouve chez lui autre chose que chez le romancier tatillon ou chez le romanesque conteur d’aventures.
Or. en dépit de son imagination séductrice, de son lyrisme ardent et de son humour épars, Wells se présente à nous autrement que comme un simple amuseur. Le livre d'Anticipations est à ce point de vue un monument fort curieux.
Il reste de ce livre, abondant en études primesautières et froidement perspicaces, mainte page d'un très beau développement où les politiciens rprofessionnels pourraient apprendre à connaître la matière dont ils vivent, a critique du régime capitaliste, l'assimilation des propriétaires irresponsables aux rois fainéants, la distinction des vaincus ou « déchets de l’abîme » de la masse travailleuse et du groupe tenace des parasites sociaux sont établis d’une façon magistrale.
marcbl nÉJA (Mercure de France^
Le monde à la Jin du XXe siècle. — C’est H.-G. Wells qui se charge de nous le dépeindre, et l’on ne saurait reprocher à son tableau de manquer de variété, de pittoresque et de couleur. L’imagination vagabonde de l’auteur, après avoir exploré les temps les plus recules et l’avenir le plus lointain, les planètes mystérieuses et les îles fantastiques dans la Machine à explorer le temps^ T Histoire des temps à venir, la Guerre des Mondes^ les Premiers Hommes dans la Lune, les Pirates de la Mer, CHe du Docteur Moreau, etc., est revenue à des choses plus immédiates. Prenant pour donnée le monde actuel, Wells recherche sommairement par quel processus, par quelles méthodes, la civilisation a atteint son développement actuel. Une fois en possession du secret de ces méthodes, il en tire, comme d’un théorème, toutes les conclusions nécessaires à former. l'image des diverses transformations que notre société doit subir au cours du présent siècle.
paul DURAND (la Plume}.
Mais, me dira-t-on, c’est du Jules Verne. ’
Eh! oui, Wells a lu Jules Verne : il le cite même dans ce dernier livre (le seul d’ailleurs qui ressemble un peu par le sujet aux œuvres de l’auteur du Voyatje autour de la Lune}» D’autre part, on aurait tort de ne pas prendre Jules Verne au sérieux : il a rendu de vrais services à la jeunesse française en lui inspirant l’énergie et en lui donnant, pour ainsi dire, des leçons de curiosité. Cependant il ne faudrait pas croire que ses ouvrages appartiennent à la littérature! Les personnages semblent à peine des figurants; l’invention, parfois ingénieuse, n’a jamais rien d’esthétique ; les longues pages de médiocre vulgarisation scientifique interrompent l’action presque à tous les chapitres : c’est du détestable Mayne Reid compliqué de Flammarion. Enfin la langue, si plate, si souvent incorrecte, si « journalistique » en un mot, aggrave encore le cas...
Tandis que Wells, outre qu’il possède une imagination autrement puissante, s’entend à faire vivre ses héros autant que nos meilleurs romanciers contemporains.
Et je ne crains pas d’ajouter que Wells m’intéresse même par ses idées. Ses fortes études scientifiques, utilisées par son esprit exceptionnellement inventif, lui permettent d’observer l’humanité d’une façon qui n’est point la nôtre.
jean LIONNET (la Quinzaine).
... Or, voici un auteur anglais à l’imagination aussi fertile que celle de M. Jules Verne, aux concepts et aux rêves aussi amusants, et qui a sur notre romancier la double supériorité et d’être un artiste véritable, et d’envelopper en chacune de ses fictions quelqu’une de ces fortes idées qui ne s’adressent plus à des enfants, mais à des hommes. Cet auteur, c’est le profond, l’incomparable H.-G. Wells.
Je viens de les relire les uns après les autres, ses livres subtils, tels que le Mercure les publie avec la très littéraire traduction de M. Henry-D. Davray, et, depuis la Guerre des Mondes jusqu’à PAmour et M. Lewisham, en passant par la Machine à explorer le Temps et Plie du docteur Moreau, j’en ai subi le même charme étrange, la même poésie de rêve, le même ensorcellement qu’à lire les fictions les plus hardies d’Edgar Poe ou de notre Villiers de l’Isle-Adam. Et, certes, voici déjà qui n’est plus comparable à l’œuvre de Jules Verne, puisque, aussi bien, le but est différent...
Vous concevez aussi que des récits de cet ordre dépassent déjà de beaucoup les simples imaginations de notre Jules Verne. Mais il n’est pas que la note artiste qui imprime aux œuvres de H.-G. Wells une supériorité évidente ; il y a encore, il y a toujours au fond de ces histoires extraordinaires le secret désir de prouver une vérité ou de souligner une loi morale. Par là il se révèle vraiment le fils de Swift. Seulement ce ton d’humeur, ce ton aigri, ce pessimisme d’expression qui souligne si âprement la prose de l’auteur de Gulliver, a disparu. A quoi bon se révolter avec tant d'ardeur contre l’incurable méchanceté, l’incomparable injustice qui fait le fond delà nature humaine? Les hommes passent et les sentiments demeurent. C’est un leurre de trop vouloir compter sur le progrès : il n’aboutit souvent qu’à décorer d’un nom nouveau ou à présenter sous une nouvelle forme des idées vieilles comme la race humaine et qui ne périront qu’avec elle. Et Wells, ironique et désenchanté, parcourt par l’imagination et nous fait parcourir avec lui les deux pôles extrêmes de l’évolution humaine : dans ses Récits de l’âge de pierre, il analyse la formation des premières émotions au cœur de l’homme, la naissance de ces premières ébauches de sentiments qui ne fleuriront que beaucoup plus tard, lorsqu’il aura vraiment pris conscience de chacun d’eux. Dans sa Guerre des Mondes et dans le récit de son Explorateur du temps, il scrute ce que deviendront les mauvaises pensées, les instincts destructeurs, l’amoralité évidente de la race, et il les retrouve mûris par l’évolution, mais, au fond, demeurés semblables...
jules bertaut [la Revue hebdomadaire).
... l’imagination la plus imprévue, la plus inépuisable, la plus complète et la plus logique de ce temps... un grand poète de nature...