‹ Place aux géantsChapitre 2 sur 21 · LA FERME AUX ESSAIS · texte numérisé non relu

LA FERME AUX ESSAIS

Dès qu’il fut en mesure de préparer sa substance, M. Bensington proposa de l’expérimenter sur des têtards. On commence toujours par essayer ces sortes d’ingrédients sur des têtards, c’est pour cette fin que ces animaux sont créés.Il fut convenu que ce serait lui qui dirigerait les expériences et non Redwod, parce que le laboratoire de ce dernier était occupé par l’appareil balistique et les animaux nécessaires aux recherches sur les variations diverses de la Fréquence du Coup de Tête chez le Veau, recherches qui donnaient des graphiques d’un genre anormal et déroutant; or, la présence de bocaux pleins de têtards était fort peu désirable pendant que ces travaux particuliers étaient en cours.

Mais quand M. Bensington insinua à sa cousine Jane le projet qu’il avait en tête, elle opposa un prompt veto à l’introduction dans leur appartement d’un nombre quelconque de têtards ou de toutes autres créatures expérimentales. Elle ne faisait aucune objection à ce qu’il se réservât une des pièces de l’appartement pour s’y livrer à des combinaisons chimiques n’offrant aucun danger d’explosion; selon elle d’ailleurs, ces expériences n’aboutissaient à rien ; elle lui permettait aussi un fourneau à gaz, un évier, un placard hermétiquement clos où la poussière échappait à l’ouragan hebdomadaire de nettoyage auquel elle ne renonçait jamais. Comme elle avait connu des gens adonnés à la boisson, elle considérait l’envie qu’avait son cousin de se rendre important dans des sociétés savantes comme un excellent dérivatif à une forme plus grossière de dépravation. Mais elle ne pouvait et ne voulait tolérer aucune espèce d’animaux qui « frétillent » quand ils sont vivants et qui « empestent » quand ils sont morts. Elle ajouta que ces bêtes étaient certainement-fort malsaines, et Bensington avait une santé notoirement délicate... inutile de dire le contraire. Quand Bensington essaya de faire ressortir l’énorme importance de cette possible découverte, elle répondit que tout cela était bel et bien, mais que, si elle consentait à ce qu’il rendit leur intérieur malpropre et nauséabond (et c’est à cela qu’il aboutirait), elle était bien sûre qu’il serait le premier à s’en plaindre.

Alors M. Bensington se mit à arpenter la pièce, insouciant de ses cors, et il parla à sa cousine avec fermeté et même avec emportement... sans le moindre effet. Il déclara que rien ne devait faire obstacle au Progrès de la Science, ce à quoi elle répliqua que le Progrès de la Science était une chose et l’élevage de têtards en chambre en était une autre. Il affirma qu’en Allemagne c’était un fait indubitable qu’un homme ayant une idée comme la sienne avait immédiatement à sa disposition vingt-cinq mille pieds cubes de laboratoire tout agencé, et cousine Jane attesta hautement qu’elle était et avait toujours été fière de n’être pas Allemande. Il certifia que sa découverte le rendrait fameux à tout jamais, et cousine Jane répondit qu’il était beaucoup plus vraisemblable qu’il se rendrait malade en enfermant des têtards dans un appartement comme le leur. Il prétendit qu’il était maître chez lui : elle riposta que, plutôt que d’avoir à soigner une armée de têtards, elle préférait aller se placer comme lingère dans une institution. Il la supplia d’être raisonnable, et elle lui demanda, à lui, d’être raisonnable et de renoncer à cette ma rotte d’élevage de têtards. Il lui fit observer qu’elle pourrait respecter au moins ses idées, mais elle maintint que, s’il s’agissait de s’empester, elle ne le pouvait pas. Enfin, il céda complètement, non sans laisser échapper un gros mot — en dépit des

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pai remarques classiques d’Huxley sur le sujet. Ce ne fut pas un très gros mot, mais de dimensions suffisantes néanmoins.

Jane s’estima grossièrement offensée et il lui fallut des excuses : dans ces excuses s’abîma à •tout jamais l'espoir d’expérimenter l’Aliment des Dieux sur des têtards dans le laboratoire.

Il fallut donc que Bensington examinât quelque autre moyen de poursuivre les expériences nécessaires à la démonstration de sa découverte, aussitôt qu’il aurait isolé et préparé sa substance nutritive. Pendant plusieurs jours, il médita sur la possibilité de confier ses têtards à quelque personne du dehors, digne de confiance, et c’est alors que le hasard d’une phrase aperçue dans le journal orienta ses pensées vers une ferme expérimentale... et vers les poulets.

Quand cette pensée lui fut venue, il ne s’imagina d’abord qu’une immense basse-cour. Soudain il eut la vision de poulets grandissant follement. Un tableau se déroula devant ses yeux, plein de cages et de courettes encloses, des cages de plus en plus démesurées et des courettes de dimensions toujours plus grandes. Les poulets sont si faciles à obtenir et à nourrir, si aisés à observer, tellement plus secs à manier et à mesurer une. pour le but qu’il se proposait, les têtards lui parurent bientôt, en comparaison, des bêtes absolument sauvages etindomptables. Il ne parvenait pas à comprendre pourquoi, dès le début, il n’avait pas pensé à des poulets plutôt qu’à des têtards. Entre autres avantages, il se serait évité tous ces ennuis avec sa cousine Jane. Et quand il exposa son plan à Redwood, Redwood l’approuva entièrement. i

Le professeur déclara que, pour la physiologie expérimentale, se borner sans aucune raison à travailler sur des animaux minuscules était une gigantesque erreur. C’est exactement comme lorsque, en chimie, on fait des expériences avec des quantités insuffisantes; les erreurs d'observation et de manipulation prennent des proportions énormes. Il devient d’une importance extrême que les hommes de science se résolvent enfin à réclamer leur droit d’avoir des matériaux volumineux. C’est pourquoi il avait entrepris sa série d’expériences sur les veaux, en dépit des inconvénients que leurs oublis dans les corridors pouvaient avoir pour les professeurs et les étudiants d’autres matières. Mais les graphiques qu’il obtenait étaient exceptionnellement intéressants, et, lors de leur publication, ils justifieraient amplement son choix. Pour sa part, et si les budgets accordés aux sciences n’étaient si mesquins en Angleterre, il ne voudrait pas travailler sur des sujets moindres qu’une baleine. Mais proposer, à l’heure actuelle, en Angleterre, d’ériger un Aquarium public de propor-

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d tions suffisantes pour rendre possibles ces recherches, c’était là, pensait-il, un rêve utopique. Ah! si c’était en Allemagne!...

Comme les veaux de Redwood exigeaient sa surveillance quotidienne, le choix et l’installation de la ferme aux essais incomba presque exclusivement à Bensington. Il avait été convenu aussi que Bensington se chargeait de tous les frais de l’entreprise, au moins jusqu’à ce qu’une subvention pût être obtenue. En conséquence, il fit alterner les expériences qu’il poursuivait dans le laboratoire de son appartement avec les recherches d’une ferme au long des lignes de chemin de fer qui se dirigent vers la campagne au sud de Londres ; ses lunettes de myope, sa respectable calvitie et ses chaussures de drap lacéré emplirent de décevants espoirs les possesseurs d’innombrables propriétés incommodes et désavantageuses. Il fit insérer dans divers quotidiens et dans La Nature une annonce demandant un couple (marié) ponctuel, actif et habitué à la volaille, pour exploiter une ferme expérimentale de trois arpents.

C’est à Hickleybrow, près d'Urshot, dans le comté de Kent, qu’il trouva le domaine qu’il lui fallait. L’endroit était bizarre et isolé, dans un pli de terrain entouré par de vieux bois de sapins qui la nuit devenaient tout noirs et terrifiants. L'épaulement d’une haute colline crayeuse interceptait le 3o PLACE AUX GÉANTS soleil couchant. La maison d’habitation était dénudée, plusieurs fenêtres en avaient été brisées et, dans l’appentis aux voitures,on ne voyait plus clair dès midi : un puits délabré et un hangar à demi effondré rapetissaient l’édifice. La ferme se trouvait à une demi-lieue de la dernière maison du village, et sa solitude était fort douteusement rachetée par une famille ambiguë d’échos.

Ce site apparut à Bensington comme éminemment adapté aux conditions exigées par des recherches scientifiques. Il parcourut les lieux que d’un vaste geste il peuplait déjà de cabanes à poulets; il jugea qu’on pourrait commodément, et avec un minimum de transformations, installer dans la cuisine une série de couveuses artificielles et de poules nourrices. Il signa le contrat sur-le-champ, et, en retournant à Londres, il s’arrêta à Dunton Green pour s’assurer les services de l’excellent couple qui avait répondu à ses annonces. Le soir même, il réussissait à isoler une quantité d’Hérakléophorbia I suffisante pour justifier ces divers engagements.

Le couple, qui, sous la direction de M. Bensington, était destiné à être le premier dispensateur sur terre de l’Aliment des Dieux, était non seulement d’un âge visiblement avancé, mais aussi extrêmement sale. M. Bensington ne remarqua pas ce dernier point, car rien ne détruit autant la faculté d’observation générale qu’une vie de science expérimentale. Le couple s’appelait Skinner, M. et Mme Skinner, et l’entrevue que M. Bensington eut avec eux se passa dans une petite pièce aux fenêtres hermétiquemeut closes, avec une glace tachée sur un manteau de cheminée où s’étiolaient quelques calcéolaires aégrotants.

Mme Skinner était une très petite vieille femme, nu tête, avec des cheveux blancs et sales peignés très en arrière et laissant à découvert un visage qui jadis avait surtout consisté en un nez, et qui maintenant, après la perte des dents, le rabougrissement du menton et le plissement de tout le reste, était devenu exclusivement un nez. Elle portait une robe de couleur ardoise, si tant est que l’étoffe eût encore une couleur, et en un endroit cette robe était rapiécée avec de la flanelle rouge. Elle fit entrer M. Bensington avec réserve, en l’observant par-dessus son appendice nasal, et entama la conversation, pendant que M. Skinner, prétendait-elle, procédait à quelques soins de toilette. Elle avait une dent branlante qui s’immisçait indiscrètement dans sa prononciation, et elle tenait nerveusement croisées ses deux longues mains ridées. Elle raconta à M. Bensington qu’elle avait élevé des volailles pendant de nombreuses années et qu’elle n’ignorait rien des couveuses artificielles. En fait, ils avaient jadis exploité eux-mêmes une ferme à basse cour, et finalement ils n’avaient pas •—r réussi, à cause de la pénurie d’élèves payants. B m

— Ce sont ces élèves qui rapportent, — assura Mm Mme Skinner. Ber

M. Skinner parut : il zézayait et, dans sa large B P' face, un œil louchait, semblant regarder par-dessus fl la tête de M. Bensington. Il était chaussé de 1 san- B S dates lacérées, ce qui éveilla la sympathie du visiteur. B vi Ses vêtements n’étaient qu’insuffisamment munis B de boutons ; d’une main il tenait serrées sa vareuse B et sa chemise, et de l’index de l’autre il traçait des d figures sur la toile cirée noir et or de la table ; pen- B là dant ce temps son œil inoccupé contemplait avec B ri une expression de mélancolique détachement l’épée • de Damoclès suspendue pour ainsi dire au-dessus B du chef de M. Bensington. •

— Ce n’est pas pour en tirer du profit que vous B lu voulez exploiter cette ferme? Oh! non, n’est-ce • c pas, Monsieur? Ça ne fait rien, Monsieur... Une • c expérience, précisément... ■

Il se déclara prêt à partir immédiatement pour la • C ferme ; en dehors de quelques petits ouvrages de tail- • « leur, il n’avait aucune occupation à DuntonGreen. • 1

— Ça n’est pas l’endroit chic que je pensais, et • je gagne si peu que ça ne vaut pas la peine d’en • ] parler, — dit-il — de sorte que si ça vous arrange • ‘ qu’on vienne... ■ 1

Dans les huit jours, M. et Mme Skinner étaient I , installés à la ferme, et un ouvrier charpentier- I menuisier d‘Hickleybrow,qui construisait les cabanes et les cages, faisait diversion à sa besogne en discutant systématiquement avec Skinner la personne de M. Bensington.

— Je ne l’ai pas encore vu beaucoup, — disait Skinner, — mais quand même il me fait l'effet d’un vieil imbécile.

— J’ai bien l’idée aussi qu’il est à moitié toqué, — répondait le charpentier.

— Il se croit très fort sur la volaille... oh! là, là. On croirait qu’excepté lui personne n’y connaît rien.

— Il a l’air d’une vieille poule avec ses lunettes, — assurait charitablement le charpentier.

M. Skinner se rapprocha de son interlocuteur et lui parla sur un ton confidentiel;son œil morne contemplait le village lointain et l’autre était malicieux et narquois.

— Il faut les mesurer tous les jours... mesurer chaque poule chaque jour, qu’il dit.. Pour voir si elles grossissent comme il faut... Eh bien!.. Hein?... Oui... chaque poule, chaque jour..

Et M. Skinner mit sa main devant sa bouche pour rire d'une façon distinguée qui devint contagieuse; son hilarité secouait violemment ses épaules, mais son œil torve refusait de participer à sa joie. Puis, doutant que le charpentier eût compris, il répéta en un murmure convaincu :

— Mesurer ! !

— Il est pire que notre vieux singe de patron, pour sûr, — affirma le charpentier d’Hlickleybrow.

La partie expérimentale, dans des recherches de ce genre, est la chose la plus ennuyeuse du monde (à moins que ce ne soient les comptes-rendus qui en sont donnés dans les Transactions Philosophiques) et le temps parut long à M. Bensington avant que son rêve aux possibilités énormes eût été remplacé par une miette de réalisation. Il avait commencé en octobre ‘exploitation de la ferme aux essais et l’on fut en mai avant que les premiers indices de succès devinssent indéniables. Il essaya les Hérakléophorbiasi, 11,111 tour à tour, mais sans succès, et les rats, outre les Skinner, lui donnèrent beaucoup d’ennuis. La seule façon d’obtenir que Skinner fit ce qu’on lui commandait était de le menacer de le mettre à la porte. Alors, de sa main étendue, il frottait son menton velu — il était toujours miraculeusement velu sans être jamais barbu — et d'un œil regardant M. Bensington en face, de l'autre plus haut que le chapeau du savant, il bredouillait ;

— Ahl.. Oli!.. Oui, Monsieur... si vous parlez se rieusement...

Mais enfin le succès s'annonça et l’annonce en fut faite par une lettre de la longue et frêle écriture de M. Skinner.

« La nouvelle couvée est éclose, » écrivait M. Skinner, « et ils ont quelque chose qui n'est pas engageant. Ils poussent vigoureusement et c’est différent de la couvée similaire avant vos dernières instructions. Les derniers, avant que la chatte les ait mangés, étaient de solides poulets, mais ceuxci poussent comme du chiendent. J’ai jamais vu ça. Ils piquent si dur, lapant au-dessus de la tige des bottes, que je ne peux pas donner de mesures exactes comme vous le désirez. Ils sont de vrais géants et mangent comme tels. Il nous faudra du blé bientôt, car vous n'avez jamais vu des poulets qui mangent pareillement. Ils sont plus gros que des Bantams. De ce train-là, ce sera des volailles à exposer, vigoureux comme ils sont... Les Plymouth Rocks sont rien à côté d’eux. Hier soir, j’ai eu peur, je croyais que la chatte était après eux et quand j'ai regardé à la fenêtre j’aurais juré que je lavais vue passer sous le grillage.

« Quand j’arrivai, les poulets étaient tous éveillés et ils picoraient comme des affamés par terre, mais je n'ai plus vu la chatte. Alors, je leur jetai une poignée de blé et je les enfermai soigneusement. Je serai heureux de savoir s’il faut continuer la nourriture selon les instructions ; celle que vous avez mélangée est presque toute finie et je ne veux pas me risquer à en mélanger d’autre moi-même à cause de l’accident avec le pudding. Avec nos meilleurs souhaits et en espérant que vous nous continuerez votre confiance, nous vous saluons respectueusement.

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