ALFRED NEWTON SKINNER
L’accident mentionné à la fin de la lettre était une, allusion à un pudding auquel s’était trouvé mêlé un peu d'Hérakléophorbia II, avec un résultat pénible et presque fatal pour les Skinner.
Mais M. Bensington, lisant entre les lignes, comprit à cette vigueur de croissance que le but qu’il poursuivait depuis si longtemps était atteint. Le lendemain matin, il descendait à la station d’Urshot, et dans son sac à main il portait scellée en trois boîtes de fer blanc une provision d’Aliment des Dieux suffisante pour gaver tous les poulets du comté de Kent.
Cette matinée de la fin de mai était tout ensoleillée. Les cors de M. Bensington allaient si bien qu’il décida de se rendre à pied à sa ferme, en traversant le village d’Hickleybrow. La distance était de plus d’une lieue par le parc et le village et en suivant le sentier qui passe au long des chasses réservées. Les arbres se pailletaient de frondaisons vert tendre ; les haies frissonnaient de gramens et de stellaires, et le sous-bois était tout parsemé de coucous et d’anémones. Partout les oiseaux, grives, merles, rouges-gorges, pinsons et cent autres, menaient grand tapage ; dans un coin abrité du parc, des fougères se déroulaient et des daims bondissaient et fuyaient.
Ce spectacle remit en mémoire à M. Bensington les premières joies de sa jeunesse, et devant lui le triomphe de sa découverte se dessina gaîment et clairement, il lui sembla qu’il allait vivre le plus beau jour de sa vie... Puis quand, dans la cage ensoleillée, abritée par le talus sablonneux que couronnait le bois de sapins, il aperçut les poussins nourris par le mélange qu’il leur avait préparé, quand il les vit gigantesques et dégingandés, plus gros déjà qu’une poule épouse et mère, et n’ayant encore que leur doux duvet jaune à peine marqué de brun aux ailes, il comprit qu’en effet le plus beau jour de sa vie était arrivé.
Cédant aux instances de M. Skinner, il entra dans la cage, mais, lorsqu’il eut reçu, par les fentes de ses chaussures de drap, deux ou trois solides coups de bec, il sortit bien vite et se contenta d’observer les monstres du dehors. La figure presque collée contre le grillage, il suivait leur mouvements d’un regard anxieux, comme s’il n’avait jamais encore vu de poulets.
— Ce qu’ils seront quand ils auront atteint leur taille, c’est impossible à imaginer, — dit M. Skinner.
— Gros comme des chevaux — fit laconiquement M. Bensington.
— Ma foi... s’en faudra de peu.
— Une seule aile suffirait pour un dîner de plusieurs personnes. On les débiterait par morceaux comme de la viande de boucherie, — continua M. Bensington.
— Oui, mais ils ne vont pas continuer à grandir de ce train-là, — déclara M. Skinner.
— Ah ? — fit M. Bensington.
— Non, — affirma M. Skinner. — Je connais l'espèce, ils commencent comme ça, et puis ils s’arrêtent tout d’un coup...
Il se tut. M. Bensington réfléchissait.
— C’est les soins qu’on leur donne, — reprit modestement M. Skinner.
M. Bensington dirigea brusquement ses lunettes sur son interlocuteur.
— Nous les élevions presque aussi gros que cela à l’autre ferme où nous étions, — dit M. Skinner, son œil valide pieusement levé au ciel et se donnant un air innocent. — Oui, moi et ma femme.
M. Bensington procéda comme d’habitude à son inspection générale des lieux, mais il retourna vite à la cage. Le résultat, vraiment, était bien audessus de ce qu’il espérait. Les voies de la science sont si tortueuses et si lentes ! Après les claires prouesses et avant qu’arrive la réalisation pratique, il faut presque toujours des années d’expédients et de combinaisons : et là... là... sous ses yeux, l’Aliment des Dieux avait donné un résultat après moins d’un an d’essais! Cela semblait trop beau... trop beau... Cet espoir différé, qui est le pain quotidien de l’imagination scientifique, ne le décevait plus. Maintes fois, il revint à la cage pour contempler ces stupéfiants poulets.
— Voyons, — dit-il, — ils ont déjà dix jours, et, comparés à un poulet ordinaire, ils sont, j’imagine, six ou sept fois plus gros.
— C’est le moment de demander de l'augmentation, — souffla Skinner à sa femme. —Il est enchanté de la façon dont nous avons obtenu les poulets de la cage là-bas... enchanté, pour sûr !
Il se pencha confidentiellement vers elle.
— Il croit que c’est son espèce de mangeaille, — marmonna-t-il derrière sa main, en se retenant de rire.
Ce jour-là, M. Bensington fut vraiment un homme heureux. Il n’était guère enclin à faire des reproches sur des détails d'organisation. La clarté de cette belle journée rendait plus évidentes que jamais la malpropreté et l’insouciance habituelles du couple Skinner. Mais les observations de M. Bensington furent des plus indulgentes. La clôture de la plupart des cages était fort mal entretenue, mais le maître parut considérer la chose comme toute naturelle quand M. Skinner lui eut expliqué que les clôtures étaient endommagées « par un renard, ou un chien, ou quelque chose ». A la remarque que la couveuse n’avait pas été nettoyée, Mme Skinner, les bras croisés et souriant modestement derrière son nez, répondit :
— Elle ne l’a pas été, non, Monsieur. Nous n’avons pas encore eu le temps depuis que nous sommes ici...
M. Bensington monta au premier pour exa miner certains trous de rats qui, d’après Skinner, justifiaient l’achat d’un piège. Les trous étaient véritablement énormes, et M. Bensington constata en outre que la pièce dans laquelle se faisait le mélange de l’Aliment des Dieux avec du son et de la farine était dans un honteux désordre. Les Skinner étaient de ces gens qui, pour un usage hypothétique, mettent de côté la vaisselle ébréchée, les vieux bidons, les pots à moutarde et les boîtes de conserve... le plancher était jonché d’ustensiles de ce genre. Dans un coin pourrissait un grand tas de pommes que Skinner prétendait conserver, et, d’un clou fiché au plafond pendaient plusieurs peaux de lapin sur lesquelles il se proposait d’essayer ses talents de fourreur. 1
— Il y a peu de choses que j’ignore dans les fourrures et le reste, — affirmait Skinner.
Assurément, M. Bensingtonfitla grimace devant ce désordre, mais il ne se livra pas à une algarade inutile, et même, quand il découvrit ur guêpe qui, posée sur le rebord d’un pot de terre, se régalait d’Hérakléophorbia IV, il fit doucement remarquer que la précieuse substance serait beaucoup mieux dans un pot hermétiquement clos et à l’abri de l’humidité, qu’ainsi exposée à l’air.
Presque aussitôt il détourna son attention de ces misères pour parler de ce qui le préoccupait depuis un instant.
— Dites-donc, Skinner, vous savez... Je vais tuer un de ces poulets... comme spécimen. Nous le tuerons... cet après-midi, et je l’emporterai avec moi à Londres.
Il feignit de regarder dans un autre pot de terre, puis il retira ses lunettes et se mit à les essuyer.
— Je désirerais... — reprit-il, — je désirerais beaucoup... avoir quelque relique... un memento... de cette couvée particulière... à cette date particulière... Mais... à propos... vous ne leur donnez pas de viande, à ces poulets...
— Oh, non, Monsieur, — se récria Skinner. — Je puis vous l’assurer, Monsieur. Nous connaissons trop bien la façon d’élever les volailles de toute espèce pour commettre une sottise pareille. 15511
— C’est bien sûr que vous ne leur jetez pas les restes de votre repas? J’ai cru avoir aperçu des os de lapin dans un coin de la cage...
Quand ils vinrent examiner ces os, ils reconnurent que c’étaient les os d’un chat, complètement décharnés et secs. 1 «
— Ça, ce n’est pas un poulet, — déclara la cousine Jane. — Il me semble, n’est-ce pas, que je sais ce que c’est qu’un poulet, — poursuivit-elle en s’animant. — D’abord c’est trop gros pour être un poulet, et ensuite vous voyez parfaitement que ce n’est pas un poulet... C’est bien plutôt une outarde qu’un poulet.
— Pour ma part, — commença Redwood, se laissant à contre cœur entraîner dans la discussion — je dois avouer que... considérant toutes les preuves...
— Oh ! bien sûr, si vous vous y prenez comme cela, — s’écria la cousine Jane, — au lieu de vous en fier à vos yeux comme une personne raisonnable.
— Oui... mais... réellement, miss Bensington...
— Oh! allons! allons! Vous autres, hommes, vous êtes tous les mêmes! —interrompit la cousine Jane.
— Considérant toutes les preuves, ceci certainement tombe sous la définition du... Sans doute, il est anormal et hypertrophié, mais cependant... d'autant plus qu’étant éclos de l’œuf d’une poule normale... oui, je crois, miss Bensington... je dois admettre que... ceci, puisqu’il faut lui donner un nom... est une sorte de poulet.
— Vous dites que c’est un poulet? — interrogea la cousine Jane.
— Je crois que c’est un poulet, — osa répondre M. Redwood.
— Mais c’est IDIOT! — s’emporta la cousine Jane, puis elle lança à la tête de Redwood : — Tenez, vous m’exaspérez ! — et, tournant les talons, elle sortit en faisant claquer la porte.
— C’est un grand soulagement pour moi aussi de le voir là, bien qu’il soit si gros, — dit Redwood quand le fracas de la porte se fut apaisé.
Sans attendre que M. Bensington l’y invitât, il s’assit dans le fauteuil bas, près du feu, et entama la confession d’actes qui, pour un savant, manquaient vraiment de prudence.
— Vous allez dire que c’est bien téméraire de ma part, je le sais, mais le fait est que j’en ai mis un peu... pas beaucoup... dans le biberon de bébé, il y a bientôt huit jours.
— Mais, supposez... — s’écria M. Bensington.
— Je sais, — interrompit Redwood, en jetant un coup d’œil vers la table où s’étalait le poulet. — Ça s’est passé sans accident, Dieu merci, — ajouta-t-il en cherchant dans sa poche son étui à cigarettes.
Avec des phrases entrecoupées, il donna des détails.
— Le pauvre petit ne grossissait pas... poids stationnaire... étions fort inquiets... Winkles, cet âne bâté... un de mes anciens élèves... il ne sait rien... Mme Redwood... confiance sans bornes en Winkles... vous savez, de ces types qui prennent des airs... du haut de sa grandeur... Pas de confiance en moi, naturellement... enseigné à Winkles le peu qu’il sait... à peine si on me permet d’entrer dans la chambre... fallait faire quelque chose... introduit pendant que la nourrice était à déjeuner... pris le biberon...
— Mais, il va grandir !
— Il grandit... Huit cent dix grammes en huit jours. .11 faut entendre Winkles... Ce sont les soins qu’il donne !
— Sapristi! c’est tout juste ce que m’a dit Skinner !
Redwood lança de nouveau un regard au poulet.
— Le difficile c’est de continuer... Ils ne veulent pas me laisser seul dans la nursery, parce que j’ai voulu obtenir le graphique de la petite Georgina Phillis... vous la connaissez... Comment faire pour lui donner une seconde dose?
— C’est nécessaire?
— Voilà deux jours qu'il n’arrête pas de pleurer, sa nourriture ordinaire ne lui suffit plus... Il lui faut une nouvelle dose.
— Dites-le à Winkles.
— Au diable Winkles !
— Vous pourriez voir Winkles et lui remettre la poudre pour qu’il la donne à l’enfant...
— C’est probablement à cela qu’il faudra que j’en vienne, — dit Redwood, soutenant son menton dans le creux de sa main et regardant fixement les flammes :
Pendant un instant, Bensington caressa le duvet qui couvrait le flanc du poulet géant.
— Cela fera des volailles monstrueuses.
— Certes, — approuva Redwood, sans quitter du regard les charbons ardents.
— Aussi gros que des chevaux, — rectifia Bensington.
— Plus gros, à coup sûr, — dit Redwood.
Bensington cessa enfin de contempler l’énorme spécimen.
— Redwood, — dit-il, — ces animaux vont faire sensation.
Redwood, fasciné par le feu, se contenta d’acquiescer d’un hochement de tête.
— Eh sapristi ! votre petit garçon aussi î — ajouta Bensington, et les lueurs du foyer flamboyaient dans les verres de ses lunettes.
— C’est justement à quoi je pensais, — répondit Redwood.
Il se renversa dans son fauteuil, soupira, jeta dans le feu sa cigarette à peine consumée,et enfonça ses poings dans les poches de son pantalon.
— C’est à quoi je pensais, — répéta-t-il, — cette Hérakléophorbia exige d’être administrée avec prudence... L’allure à laquelle ce poulet a dû croître...
— Un enfant qui grandira à cette allure-là — fit M. Bensington lentement en contemplant d’un air ébahi le poulet, — sera colossal... — acheva-t-il.
— Je lui donnerai des doses progressivement diminuées — dit Redwood, — ou plutôt Winkles les lui donnera.
— En somme, c’est une expérience risquée.
— Un peu.
— Et cependant je l’avoue... tôt ou tard, il faudra l’essayer sur un enfant.
— Oh ! nous l'essaierons sur un enfant, certainement.
— Parfaitement, — approuva Bensington.
Il alla se placer sur le devant de foyer, retira ses lunettes et commença à les essuyer.
— Avant d'avoir vu ces poulets, — déclara-t-il, — je crois que je ne m’étais pas rendu compte... je n’avais pas envisagé les résultats de ce que nous faisions. Je commence seulement à les ent evoir... les conséquences possibles.
Et même alors, sachez-le bien, M. Bensington était très loin de se douter de l’explosion que la petite traînée de poudre'qu’ils semaient allait produire.
Ceci se passait au début de juin.
Pendant quelques semaines, un grave catarrhe imaginaire empêcha M. Bensington de retourner à la ferme, mais Redwood y fit une rapide visite. Quand il revint, son inquiétude paternelle était beaucoup plus vive qu’au départ. Il avait constaté les résultats de sept semaines de croissance constante, ininterrompue...
Alors les guêpes entrèrent dans la carrière.
C’est à la fin de juillet, et une semaine avant que les poules se fussent échappées, que la première des grandes guêpes fut tuée. La nouvelle parut dans divers journaux. mais je ne sais si elle parvint jusqu’à M. Bensington, et j’ignore encore plus s’il y vit un rapport avec les méthodes négligentes qui prévalaient à la ferme.
On ne saurait avoir aucun doute à cet égard:
ta idis que M. Skinner gavait d'Hérakléophorbia IV les poulets de M. Bensington, un certain nombre de guêpes, tout aussi industrieusement, et peutêtre même plus, transportaient des quantités de la même pâle pour nourrir les larves qu’elles élevaient dans les guêpiers creusés aux flancs sablonneux de la colline. Et il est absolument indiscutable que les couvains tirèrent de cette alimentation tout autant de profit que les poules de M. Bensington. Il est dans la nature de la guêpe d'atteindre son complet développement avant les gallinacés, et, en fait, de toutes les créatures qui, grâce à la généreuse insouciance des Skinners, avaient part aux bienfaits dont M. Bensington comblait ses volatiles, les guêpes furent les premières à faire figure dans le monde.
Ce fut un garde-chasse nommé Godfrey, au service du lieutenant-colonel Rupert Hick, de Maidstone, qui rencontra et eut la chance de tuer le premier de ces monstres dont l'histoire fasse mention. Il avançait, des fougères jusqu au genou, à travers une clairière ménagée dans un bois de hêtres, et il portait sur l’épaule son fusil, un fusil à deux coups fort heureusement pour lui, quand il aperçut la bête. Elle volait en plein contre le soleil, dit-il, de sorte qu’ébloui il ne put voir distinctement quelle sorte d’oiseau c’était, et. en approchant, elle bourdonnait « comme une automobile ». Il avoue qu'il eut peur. D’un coup d’œil expert, il la jugea aussi grosse, sinon plus grosse qu’une chouette; son vol et particulièrement le confus tourbillonnement de ses ailes devaient avoir une étrangeté peu rassurante. L’instinctde légitime défense, mêlé, j’imagine, à un geste longuement habituel, lit que,comme il le dit, il épaula, et tira dessus, en plein.
La nouveauté de cette chasse affecta sans doute son visé ; en tous cas, la plus grosse partie de la charge n’atteignit pas la bête qui, après une chute momentanée, et avec un bourdonnement courroucé qui révéla immédiatement la guêpe, reprit son essor, tous les anneaux de son abdomen étincelant au soleil. Le garde prétend qu'elle vint droit sur lui. Quoi qu'il en soit, il déchargea sur elle son second coup à moins de vingt mètres, jeta son fusil, se mit à courir, et courba l'échine au moment où elle passait au-dessus de sa tête.
Elle alla tomber, affirma-t-il,à un mètre de lui, heurta le sol, se releva, retomba à trente mètres de là et culbuta à diverses reprises, le corps tordu de convulsions, sortant et rentrant fougueusement son dard dans les dernières secousses de l'agonie. Ayant repris et rechargé son fusil, le garde en déchargea à nouveau les deux coups sur la bête avant d’oser l’approcher.
Quand il mesura ce singulier gibier, il trouva que l’envergure des ailes de la guêpe était de soixantehuit centimètres et demi et que son dard avait sept centimètres et demi de long. L’abdomen avait été mis en bouillie parles coups de fusil, mais il estima que de la tête au dard la longueur du monstre devait être de quarante-cinq centimètres, ce qui est assez exact. Ses yeux à facettes avaient les dimensions d’une pièce d’un penny.
Telle est la première apparition authentique de ces guêpes géantes. Le lendemain, un cycliste qui, les pieds sur la fourche de sa machine, descendait la côte entre Sevenoaks et Tunbridge, manqua de passer sur un de ces monstres qui traversait la route. Le passage de la bicyclette parut alarmer la bête qui prit son vol avec un ronflement pareil à celui d’une scie mécanique. Dans son émotion, le cycliste fit un écart jusque sur le bas-côté de la route et,quand il put se retourner, la guêpe s’éloignait déjà au-dessus des bois dans la direction de Westerham.
Après avoir encore, d’une allure mal assurée, roulé un moment, le cycliste serra son frein et descendit. Il tremblait si violemment qu’en mettant pied à terre il culbuta avec sa machine, et il finit par s’asseoir sur le talus qui bordait la route, afin de reprendre ses esprits. Il s’était proposé d’aller ce jour-là jusqu’à Ashford, mais il ne put dépasser Tunbridge.
Fait curieux, il n’est plus ensuite question des guêpes pendant trois jours. En consultant les bulletins météorologiques de l’époque, j’ai trouvé que le temps fut alors couvert et froid avec des pluies locales, ce qui peut expliquer cet intervalle. Le quatrième jour le ciel fut bleu, le soleil brilla, et les guêpes reparurent.
. Il est impossible de supputer combien il en sor tit ce jour-là. On possède au moins cinquante récits de leur apparition. Il y eut même une victime : un épicier découvrit un de ces monstres dans un baril de cassonnade et fort imprudemment l’attaqua à coups de pelle au moment où elle s’envolait. Il l’abattit à terre, mais la bête lui enfonça son dard dans le pied à travers les chaussures, alors que, d’un second coup, il lui séparait l’abdomen du reste du corps. C’est lui d’ailleurs qui des deux mourut le premier.
La plus dramatique des cinquante apparitions fut assurément celle de la guêpe, qui, vers midi, visita le Musée Britannique : du ciel bleu et serein elle se laissa tomber sur l’un des innombrables pigeons qui vivent dans la cour du monument, puis alla se poser sur une corniche pour dévorer à loisir sa victime. Après ce repas, elle se traîna quelque temps sur les toits du musée, pénétra par un châssis ouvert sous le dôme vitré de la salle de travail, y bourdonna un instant, causant une panique parmi les lecteurs, et, trouvant enfin une autre issue, elle échappa à l’observation humaine, laissant derrière elle un brusque silence. 1
Les autres récits ne mentionnent que des passages ou des descentes paisibles. Des gens qui faisaient un pique-nique à Aldington Knoll furent dispersés par la soudaine venue d’un de ces hôtes inattendus, qui mangea tous les desserts et les confitures. Près de Whitstable, sous les veux mêmes de sa maîtresse, un petit chien fut tué et mis en pièces.
Dans les rues, ce soir-là, les crieurs de journaux vociférèrent uniquement : « Les guêpes gigantesques dans le Kent, » et les placards qu’ils brandissaient proclamaient cette même phrase en lettres énormes.
Dans les Rédactions de journaux, les directeurs bouleversés et les secrétaires surmenés montaient et descendaient quatre à quatre les escaliers tortueux, braillant des détails sur les guêpes. Sortant de son cours, à cinq heures, le professeur Redwood, rouge et agité par une discussion qu’il venait d’avoir avec son comité au sujet du prix des veaux, acheta une des gazettes du soir, l’ouvrit, changea de couleur, oublia le comité et les veaux, et sauta dans un cab qui l’emmena à toute vitesse chez Bensington.
L’appartement, lui sembla-t-il, était, à l’exclusion de toute autre chose, occupé par M. Skinner et sa voix zézayante. Il parlait sur un timbre très élevé, avec des intonations d’angoisse et en lançant des postillons.
— Il n’est pas possible de rester, Monsieur. Nous sommes restés dans l’espoir que les choses iraient mieux, ça ne fait qu’aller de mal en pis, Monsieur... Ça n’est pas seulement les guêpes, Monsieur, il y a de gros perce-oreilles, Monsieur... gros comme ça, Monsieur (et il indiquait toute sa main et six centimètres de poignet sale).M me Skinner a manqué de s’en trouvermal. Monsieur... Etlesorties près des cages à poules, Monsieur, elles poussent aussi... et les capucines que nous avons semées près du conduit de l’évier, elles ont passé leurs vrilles par la fenêtre, Monsieur, pendant la nuit, Monsieur, et presque attrapé Mme Skinner par la jambe, Monsieur... C’est votre mangeaille. Monsieur... Partout où nous en avons jeté un peu, en nettoyant les pots'et les mangeoires, tout se met à pousser, Monsieur, d’une façon que je n’aurais jamais crue possible. C’est impossible de finir le mois, Monsieur... nous y laisserons notre peau... même si les guêpes ne nous piquent pas, nous serons étouffés par les plantes, Monsieur... Vous ne pouvez pas vous l'imaginer. Monsieur... à moins que vous ne veniez voir, Monsieur.
Il tourna son œil torve vers la corniche au-dessus de la tête de Redwood.
— Comment savoir si les rats n’en ont pas mangé, Monsieur ? — reprit-il. — C’est à ça que je pense surtout...Je n’ai pas encore vu de gros rats, Monsieur... mais comment le savoir, Monsieur? C’est pas d’aujourd’hui que nous avons peur, Monsieur... c’est depuis qu’on a vu les perce-oreilles... ils étaient comme des homards, Monsieur... et il y en avait deux... et puis ce n’est pas rassurant de voir comment poussent les capucines. Aussitôt que j’ai entendu les guêpes, Monsieur, aussitôt que je les ai entendues, Monsieur, j’ai compris. Et je n’ai pas attendu, j’ai demandé à ma femme de me coudre un bouton que j’avais perdu, et je suis venu. Et même maintenant, Monsieur, je suis à moitié fou d’anxiété, Monsieur. Est-ce que je peux savoir ce qui arrive à Mme Skinner, Monsieur? Il y a les plantes grimpantes qui poussent, qui poussent partout... que c’est comme des serpents, Monsieur... Bon sang d’bon sang, qu’il faut faire attention et se retirer du passage !... Et les perce-oreilles qui continuent à grandir, et les guêpes... Elle n’a même pas d’alcali, Monsieur... si quelque chose arrivait, Monsieur...
— Mais les poules, — interrompit M. Bensington, — comment vont les poules ?
— Nous leur avons donné à manger jusqu’à hier, bon sang d’bon sang ! — assura Mr. Skinner. — Mais ce matin nous n’avons pas osé, Monsieur. Les guêpes faisaient un vacarme... que c’en était terrible, Monsieur. Elles sortaient... pardouzaines... aussi grosses que des poules. Alors, je dis à ma femme qu’elle me couse juste un bouton ou deux, que j'dis, parce que je peux pas aller à Londres comme ça, que j’dis, et j’irai trouver M. Bensington, que j’dis, et je lui expliquerai la chose. Et je lui dis : « Tu vas rester enfermée ici jusqu’à ce que je revienne, que j’dis, et tu laisseras la fenêtre fermée aussi solidement que tu pourras, que j’dis.
— Si vous aviez eu un peu plus d’ordre... — commença Redwood.
— Ah! ne dites pas ça, Monsieur! Pas maintenant, Monsieur, quand je suis si tourmenté, Monsieur, pour Mme Skinner, Monsieur. Ah! non, pas cela! Je n’ai pas le cœur à discuter avec vous, sapristi, non !... C’est aux rats que je pense... Estce que je sais s’ils n’ont pas attaqué ma femme pendant que je suis ici?
— Et vous n’avez pas pris un seul graphique de ces merveilleuses croissances ? — se lamenta Redwood.
— J’étais trop bouleversé, Monsieur! Si vous saviez ce que nous avons supporté, ma femme et moi, pendant tout ce dernier mois. Nous ne savions pas comment nous en tirer, Monsieur... Que faire avec les poules qui grandissaient à ce point, et les perce-oreilles, et les plantes grimpantes? Je ne sais pas si je vous Fai dit, Monsieur... Les plantes...
— Oui, oui, vous nous l’avez dit, — interrompit Redwood. —La difficulté, Bensington, est celle-ci: que faire?
— Que faire? — répéta Skinner.
— Mais... vous allez retourner auprès de Mme Skinner, — répondit Redwood. — Vous ne pouvez pas la laisser seule là-bas toute la nuit.
— Je n’y retourne pas seul, Monsieur, ah 1 mais non. Quand même il y aurait une douzaine de Mme Skinner. C’est M. Bensington qui...
— Vous dites des bêtises... —déclara Redwood. — Vous n’avez rien à craindre des guêpes la nuit... et les perce-oreilles se sauveront au bruit que vous ferez.
— Oui, mais les rats...
— Il n’y a pas de rats,— affirma Redwood.
M. Skinner aurait pu se dispenser de sa principale inquiétude. Mme Skinner n’avait pas eu le courage de rester à son poste jusqu’à la fin de la journée.
Vers onze heures, la plante, qui toute la matinée avait déployé une tranquille activité, se mit à escalader la fenêtre en interceptant la lumière. Plus l’obscurité augmentait et plus clairement Mme Skinner se rendait compte que sa position deviendrait bientôt intenable. Depuis que Skinner était parti, les heures lu» avaient paru des siècles. Pendant quelque temps, derrière la fenêtre de plus en plus assombrie, elle inspecta le dehors, entre les interstices que laissaient les vrilles et les jeunes pousses. Puis, avec circonspection, elle ouvrit la porte de la chambre à coucher et écouta...
Tout paraissait tranquille. Aussi, retroussant ses jupes, Mme Skinner prit son élan et pénétra dans la pièce. Ayant préalablement regardé sous le lit, elle s’enferma, et, avec la rapidité méthodique d’une femme expérimentée, elle se mit à préparer ses paquets pour partir. Le lit n’avait pas été fait, et la pièce était jonchée de ramilles et de pampres que, la veille, Skinner avait taillés pour pouvoir fermer la fenêtre ; mais elle ne s’occupa aucunement de ce désordre. Dans un drap médiocrement propre, elle plaça toute sa garde-robe, un veston de velours que Skinner mettait les jours de fête, un pot de pickles qui n'avait pas été entamé... et jusqu’ici son emballage se justifie... Mais elle y joignit aussi deux des boîtes hermétiquement closes qui contenaient l’Hérakléophorbia et que M. Bensington avait apportées à sa dernière visite. Elle était honnête, la brave femme... mais elle était grand’mère, et son cœur avait souffert de voir cet excellent produit prodigué à de maudits poulets.
Ayant terminé ses paquets,elle mit son chapeau, retira son tablier, noua un cordon de soulier autour de son parapluie et, après avoir longuement écouté à la porte et à la fenêtre, elle se risqua dans un monde plein de périls. Son parapluie sous son bras, elle tenait le paquet serré dans ses deux mains noueuses. Sur son chapeau des dimanches, les deux coquelicots qui dressaient leurs têtes dans les splendeurs de rubans et de perles semblaient animés aussi du courage frémissant qui la possédait.
Ses traits, à la naissance du nez, avaient le pli des déterminations vaillantes. Elle en avait assez! Toute seule là-dedans! Skinner pouvait bien revenir, si cela lui plaisait.
Elle sortit par la porte de devant, ayant choisi ce chemin, non qu’elle désirât se rendre à Hickleybrow (son but était Cheasing Eyebright, où demeurait sa fille mariée), mais parce que la porte de derrière était infranchissable à cause des plantes grimpantes qui avaient crû si furieusement depuis qu’elle avait renversé, auprès de leurs racines, le pot plein du mélange. Elle tendit l’oreille, puis tira soigneusement la porte derrière elle.
Au coin de la maison, elle s’arrêta, pour examiner les lieux.
Par delà le bois de sapins, au flanc de la colline, une large balafre sablonneuse indiquait le nid de guêpes géantes; et toute l’attention de Mme Skinner se porta vers cet endroit. Les allées et venues de la matinée avaient cessé, et aussi loin que portât le regard,aucune guêpe n’était visible; à part un bruit à peine plus distinct qu’une scie à l’ouvrage, parmi les sapins, tout était silencieux. Quant aux perceoreilles, elle n’en vit aucun. Cependant, dans une planche de choux, quelque chose remuait, mais cela pouvait être un chat à l’affût de quelque moineau. Elle resta un instant aux aguets.
Elle tourna l’angle de la maison, fît quelques pas et se trouva devant la cage renfermant les poulets géants. Elle s’arrêta de nouveau.
— Ah ! — soupira-t-elle, hochant lentement la tête en les voyant.
Ils avaient alors la hauteur d’un casoar, mais le corps était plus épais, l’ensemble plus volumineux. D'ailleurs il ne restait plus que des poulettes, cinq en tout, maintenant que les deux jeunes coqs s’étaient entretués. Devant leurs attitudes languissantes, elle hésita. 1
— Pauvres bêtes, — fit-elle en posant à terre son ballot. Voilà qu’elles n’ont plus d’eau... Et il y a vingt-quatre heures qu’elles n’ont mangé ! avec un appétit pareil !
Elle posa un doigt maigre sur ses lèvres et s’entretint avec ses pensées.
Alors cette vieille femme, malpropre et sordide, accomplit, à ce qu’il me semble, un acte d'héroïque miséricorde. Laissant son ballot et son parapluie au milieu du passage dallé de briques, elle alla au puits et tira trois grands seaux d’eau qu’elle versa, à travers le grillage, dans l’auge vide des poules. Puis,tandis qu’elles étaient toutes les cinq rassemblées autour du liquide, la vieille enleva tout doucement la targette de la porte qui fermait la cage. Après cela, son activité devint fébrile; elle reprit son ballot, franchit la haie au fond du jardin, traversa les prés herbeux pour éviter le guêpier, et commença à gravir le sentier sinueux qui mène vers Gheasing Eyebright.
Essoufflée et haletante, elle monta la colline,s’ar rêtant à diverses reprises pour poser son ballot et prendre haleine, et, chaque fois, elle jetait un regard vers la petite maison, là-bas, au-dessous du bois de sapins. Quand, à la fin, au moment où elle arrivait à la crête de la colline, elle aperçut au loin trois guêpes qui, de directions diverses, volaient lourdement vers la colline, elle se sentit pleine d’une ardeur nouvelle qui lui fut d'un grand secours pour continuer sa route, surtout tant qu’elle se trouva en pleins champs.
Mais bientôt elle s’enfonça entre les hauts talus d’un chemin creux, où elle s’estima davantage en sécurité, et elle parvint ainsi par Hickleybrow Coombe jusqu’au pied des falaises crayeuses. Là, sous l’abri d’un grand arbre, elle se reposa quelque temps contre une barrière.
Puis, très résolument, elle se remit en route...
On se la figure, sorte de fourmi noire dressée debout, avec son ballot blanc sur le dos, avançant à pas pressés au long de l’étroit sentier serpentant et montueux, sous le brûlant soleil de cette aprèsmidi d’été. Sans trêve, elle se démenait à la suite de son nez infatigable et résolu ; les pavots de son chapeau tremblotaient indiscontinment et ses bottines à élastiques devenaient de plus en plus blanches de poussière. Flip, flap, flip, flap : chacun de ses pas s’entendait dans la torpide chaleur du jour, et, obstinément inlassable, son parapluie cherchait à glisser et à échapper au coude qui le retenait. Une volonté farouche plissait les lèvres de la vieille sous l’abri de son nez, et de temps à autre, elle exhortait son parapluie à remonter, ou d’un brusque coup d’épaule elle replaçait le ballot sur son échine. Parfois aussi, elle marmonnait des lambeaux de la discussion prévue avec Skinner.
Dans le lointain, un clocher et un bouquet d’arbres se dessinaient insensiblement dans le bleu vague de l’horizon, indiquant de plus en plus distinctement l’endroit paisible où Cheasing Eyebright s’abritait du tumulte du monde,se souciant fort peu de l’Hérakléophorbia dissimulée dans le ballot blanc qui, opiniâtrément, s'acheminait vers la sereine retraite.
Autant qu’on peut en être sûr, les poulettes arrivèrent à Hickleybrow vers trois heures de l'aprèsmidi. Elles durent entrer bon train dans le village, encore qu’il n’y ait eu personne pour les voir. Les beuglements forcenés du petit Skelmersdale paraissent avoir été le premier avertissement d'un événement anormal. La receveuse des postes, Mlle Durgan, était comme d’habitude à sa fenêtre, etelle vit la poule, qui avait capturé le malheureux bambin, monter la rue en courant, les ailes éployées, sa victime au bec, et suivie de près par deux de ses compagnes. Vous connaissez les grandes enjambées balancées des récentes volailles athlétinues et émancipées! Vous connaissez la terrible obstination de la poule affamée ! Celle-ci, m’a-t-on assuré, provenait d’un croisement avec lesPlymouth Rock, race qui, même sans Hérakléophorbia, est haute sur pattes et dégingandée.
Mlle Durgan ne fut pas absolument surprise.
En dépit des recommandations de M. Bensington, la rumeur s’était depuis quelques semaines répandue dans le village que les Skinner élevaient une couvée énorme.
— Seigneur ! — s’écria-t-elle, — il fallait s’y attendre.
Elle semble avoir agi avec une grande présence d'esprit. Saisissant le sac cacheté contenant le courrier prêt à partir pour Urshot, elle se précipita dehors. Presque au même instant, au bas de la pente, M. Skelmersdale, le visage blème, apparut tenant un arrosoir par le bec. Naturellement, en quelques secondes, tout le village fut aux fenêtres ou sur les portes.
Le spectacle de Mie Durgan plantée au milieu de la rue, avec la correspondance de la journée à la main, intimida la poule voleuse d’enfants. Elle s’arrêta, un instant indécise, puis obliqua vers les barrières ouvertes de la cour à Fulcher. Cet instant fut fatal. Prestement la seconde poule fut sur elle, puis, par un coup de bec bien dirigé, prenant possession de la proie convoitée, elle sauta par-dessus le mur dans le jardin du presbytère.
Kat! kat, kat, kraou, kraou, kraou! hurlait la dernière poursuivante, atteinte vigoureusement par l’arrosoir que lui avait lancé M. Skelmersdale. Affolee, elle escalada la maison basse de Mme Glue et descendit dans le jardin du médecin, tandis que le reste de ces gargantuesques volatiles poursuivaient à travers la pelouse du presbytère la poule qui ne lâchait pas l’enfant.
— Dieu du ciel ! —s’écria le suffragant (certains prétendent qu’une exclamation plus énergique lui échappa) et, criant et brandissant son maillet de croquet, il se mit à courir pour atteindre la voleuse.
— Arrête, misérable! — vociférait-il, comme si des poules géantes étaient des choses tout ordinaires dans la vie.
Puis, s’apercevant qu’il ne parviendrait pas à couper la retraire à la poule, de toutes ses forces et à tour de bras, il lui lança son maillet, qui, après avoir décrit une courbe gracieuse et effleuré la tête du jeune Skelmersdale, passa à travers le vitrage de la serre. Crac! la serre neuve !.. Le beau jardin d’hiver de la femme du pasteur!
Le vacarme effraya la poule (il aurait effrayé n’importe qui) et elle laissa tomber sa victime dans une touffe de lauriers de Portugal, d'où le malheureux marmot fut extrait aussitôt, assez ébouriffé, mais, à part les vêtements, sain et sauf. Pendant ce temps, la poule, d’un coup d’ailes, bondit sur le toit des écuries Fulcher, enfonça une de ses pattes dans une partie faible de la toiture et tomba du ciel, pour ainsi dire, au milieu de la placide contemplation de M. Bumps le paralytique; celuici, en cette unique occurrence,traversa, sans aucune aide, son jardin, entra chez lui, ferma la porte... et immédiatement retomba dans sa résignation chrétienne et son impuissant abandon à la sollicitude de sa femme.
Le reste de la troupe fut tenu en échec par les autres joueurs de croquet et, bifurquant par le potager du pasteur, gagna le jardin du docteur où la cinquième égarée les rejoignit enfin, caquetant désespérément après avoir sans succès essayé de marcher sur les châssis à concombres deM.Witherspoon.
Elles durent rester en cet endroit, rassemblées à la manière des poules, grattant distraitement et caquetant pensivement; puis une d’elles ayant attaqué du bec une des ruches du docteur, elles prirent la fuite, à travers champs, vers Urshot, hérissées, dégingandées, et on ne les vit plus désormais dans la grand’rue d’Hickleybrow. Avant d’arriver à Urshot, elles rencontrèrent dans un champ de navets une nourriture appropriée et elles picorèrent pendant quelque temps avec entrain... jusqu’à ce que leur renommée les eût dépassées.
La réaction principale et immédiate qu’eut sur l’esprit humain cette effarante irruption de volailles gigantesques fut d’éveiller une extraordinaire manie que les gens manifestaient en poussant des cris, en courant, et en lançant tout ce qui leur tombait sous la main.
En fort peu de temps, presque tous les hommes valides d'Hickleybrow, et plusieurs dames, se mirent en route, munis d’un remarquable assortiment d’ustensiles et de projectiles divers, pour traquer les poules géantes. Ils les pourchassèrent jusqu’à Urshot, où c’était le jour de la fête, et Urshot les reçut comme le glorieux couronnement d’une heureuse journée. C’est près de Findon Beeches que les monstres essuyèrent leurs premiers coups de feu, tirés avec une carabine. Evidemment, des volailles de cette taille pouvaient absorber une quantité illimitée de petit plomb sans en être incommodées. Elles furent dispersées, quelque part aux environs de Sevenoaks, et, près de Tunbridge, l’une d’elles, dans un état d’extrême agitation et caquetant éperdûment, se mit, au grand étonnement des voyageurs, à détaler parallèlement au rapide qui amène les passagers au paquebot de Boulogne.
Vers cinq heures et demie, deux d’entre elles furent fort habilement capturées, à Tunbridge Wells, par un propriétaire de cirque qui, en leur jetant du pain et des gâteaux, les attira dans une cage rendue vacante par la mort d’un dromadaire inconsolable de la mort de sa compagne.
Quand, ce soir-là, l’infortuné Skinner descendit du train à Urshot, il faisait déjà presque nuit. Le train avait du retard, mais un retard nullement exagéré, ce que M. Skinner fit remarquer au chef de gare. Peut-être devina-t-il que le regard de celui-ci était gros de nouvelles. Après une brève hésitation et en portant confidentiellement sa main d’un côté de sa bouche, il demanda s’il était arrivé « quelque chose » ce jour-là.
— Comment l’entendez-vous? — spécifia le chef de sa voix rude et forte.
— Les guêpes... et les autres...?
— On n’a guère eu le temps de penser aux guêpes, — répondit sur un ton grincheux le chef de gare. — On a été trop occupé avec vos satanées poules.
Et avec le plaisir qu’il aurait eu à lancer des pavés dans les fenêtres d’un adversaire politique, il lança, pour ainsi dire, aux oreilles de M. Skinner toutes les nouvelles qu’il savait concernant les poules.
— Vous n’avez pas entendu parler de ma femme? questionna Skinner, sous cette grêle impitoyable de détails et de commentaires.
— Pensez-vous! — répondit le chef degare,comme s’il eût établi une limite infranchissable à ce qu’on pouvait savoir des événements de la journée.
— Il faut que je m’informe, —se dit M. Skinner, s’éloignant peu à peu des généralisations concluantes du chef de gare sur les responsabilités qu’on encourt en nourrissant des poules à l’excès...
Dans la traversée d'Urshot, M. Skinner fut interpellé par un chaufournier de Hankey, qui lui demanda s’il cherchait ses poules.
Il faisait sombre — aussi sombre qu’il est possible en une claire nuit de juin — quand Skinner passa la tête par la porte entrebâillée du bar des Joyeux Maquignons.
— Salut ! — fit-il. — Est-ce que vous avez entendu parler de cette histoire de mes poules ?
— Ah ! ah ! si on en a entendu parler ! —s’écria M. Fulcher. — Pour sûr ! Une partie de l’histoire a défoncé le toit de mes écuries et un autre chapitre a fracassé la serre de la dame au pasteur..Mille pardons !... son jardin d’hiver!
Skinner pénétra dans la salle.
— Je boirais bien quelque chose de réconfortant, — dit-il. — Un grog chaud avec du gin me remettrait d’aplomb.
Et les buveurs se mirent à lui raconter les prouesses des poules.
— Pas possible ! — zézaya Skinner. — Vous n’avez pas entendu parler de ma femme ? — reprit-il après un silence.
— Ma foi non ! — répondit M. Witherspoon. — Nous n’avons même pas pensé à elle... pas plus qu’à vous, d’ailleurs.
— Vous n’étiez donc pas chez vous aujourd’hui? — s'enquit Fulcher, un pot de bière à la main.
— Si ces maudites poules l’ont reçue à coups de bec... — commença M. Witherspoon, laissant aux imaginations le soin de compléter l’horreur du tableau.
Sur l’instant, la compagnie jugea qu’on terminerait de façon intéressante une journée féconde en événements en accompagnant Skinner pour voir si rien n’était arrivé à Mme Skinner. On ne sait jamais quelle bonne fortune peut vous attendre quand les aventures courent les rues. Mais Skinner, debout devant le bar, buvant son grog à petits coups, l’un de ses yeux examinant les flacons des étagères et l’autre fixé sur l’absolu, laissa passer le moment psychologique.
— J’espère qu’il n’y a pas eu d’ennuis avec les grosses guêpes aujourd’hui? — questionna-t-il, avec un faux air de détachement.
— On a été trop occupé après vos poules, — répondit Fulcher.
— Je suppose qu’elles sont toutes rentrées, maintenant ? — continua Skinner.
— Qui?... les poules?
— Je pensais aux guêpes, plus particulièrement, — dit Skinner.
Puis, avec un air circonspect qui aurait éveillé les soupçons d’un bébé de six mois, et appuyant lourdement sur certains mots, il demanda :
— Je suppose que personne n’a entendu parler d’autres gros animaux dans les environs, hein ? Des gros chiens ou des gros chats y ou quelque bête de ce genre ? Il me semble que s’il vient des grosses poules et des grosses guêpes...
Il se mit à rire comme s’il avait causé en l’air... pour plaisanter.
Une expression inquiète passa sur les visages des citoyens d’Hickleybrow. Fulcher fut le premier à donner à leurs pensées secrètes la forme concrète des mots.
— Un chat proportionné à ces poules...
— Hé I hé!... Un chat qui serait assorti avec ces poules... — répéta Witherspoon.
— Ça serait un tigre, — conclut Fulcher.
— Plus gros qu’un tigre, — assura Witherspoon.
Enfin Skinner prit seul le sentier désert qui suit la crête du monticule séparant Hickleybrow de la sombre sapinière, dans les ténèbres de laquelle les gigantesques plantes grimpantes agrippaient silencieusement la ferme aux essais.
On vit distinctement sa silhouette se détacher contre l’horizon, contre la tiède et claire immensité du ciel septentrional — car l’intérêt public le suivit jusque-là du regard — puis descendre dans la nuit, dans une obscurité d’où, semblait-il, il ne resurgirait plus jamais. il disparut... dans un mystère. Personne ne sait encore aujourd’hui ce qui a pu lui arriver une fois qu’il eut franchi la colline. Quand, plus tard, les deux Fulcher et Witherspoon, inquiétés par leurs imaginations, gravirent la colline et le cherchèrent des yeux, il avait été déjà absorbé par les ténèbres.
Les trois hommes se rapprochèrent, et côte à côte restèrent aux écoutes. Aucun bruit ne monta des bois enténébrés qui cachaient la ferme à leurs yeux.
— Ça va bien ! — dit le jeune Fulcher, rompant le silence.
— On ne voit pas de lumière, —fit Witherspoon.
— On ne peut pas en voir d’ici.
— Il y a de la brume, — constata Fulcher aîné.
Ils demeurèrent un instant pensifs.
— Il serait revenu, s’il y avait quelque chose de fâcheux, — commenta le jeune Fulcher.
Ceci parut si évident et si concluant que bientôt Fulcher l’aîné articula :
— Hé bien !... i
Et les trois hommes, un peu préoccupés, il faut l’avouer, rentrèrent se coucher.
Un berger de la ferme d’Huckster, qui passait la nuit dehors avec son troupeau, entendit des cris bizarres qu’il crut être des glapissements de renard; mais, au matin, il s’aperçut qu’un de ses agneaux avait été tué, traîné jusqu’à mi-chemin d’Hickleybrow et en partie dévoré...
Ce qui demeure inexplicable, c’est l’absence du moindre reste ou vestige de Skinner.
Plusieurs semaines après, parmi les ruines calcinées de la ferme aux essais, on trouva un os qui pouvait avoir été une omoplate humaine et, en un autre endroit des ruines, un second os long, fort rongé et d’origine également douteuse. Près de la barrière du sentier qui monte vers Eyebright, on découvrit un œil de verre, sur quoi maintes personnes jugèrent que Skinner devait à cet objet une bonne partie de son charme personnel. L’œil contemplait le monde avec ce même air d’inévitable détachement, cette même sévère mélancolie qui jadis avantageait si bien son possesseur.
De sérieuses recherches dans les décombres amelièrent la découverte de la carcasse métallique de trois boutons de drap, trois boutons à tige entiers, et un de ces boutons de métal qu'on emploie dans les parties les moins visibles du vêlement masculin. Des personnes autorisées ont accepté ces restes comme étant indubitablement ceux d’un Skinner détruit et éparpillé, mais, selon ma parfaite conviction et considérant sa distinctive idiosyncrasie, je dois reconnaître que je préférerais moins de boutons et plus d’ossements.
Certes, l’œil de verre est une présomption extrêmement toublante, mais s’il appartint réellement à Skinner— et Mme Skinner n’a pas pu affirmer que l’œil immobile de son mari fût en verre — quelque chose l’a fait passer du brun limpide au bleu serein et confiant. L’omoplate est un document très douteux et j’aimerais le comparer aux scapulœ de certains animaux domestiques, avant d’admettre son origine humaine.
Que seraient devenues par exemple les bottes de Skinner? Si pervers et si étrange que soit l’appétit d’un rat, est-il admissible que les mêmes créatures qui laissent un agneau à demi mangé aient complètement ingurgité Skinner, avec ses cheveux, ses dents, ses os et ses bottes?
J’ai soigneusement interrogé ceux qui connurent plus ou moins intimement Skinner, et tous s’accordent à dire qu’ils ne peuvent s’imaginer que quelque chose Fait dévoré. Un vieux marin retraité, habitant un des cottages de M. W.W. Jacobs, à Dunton Green, m’a déclaré, avec une énergie mesurée assez fréquente dans ces environs, que Skinner était homme à « se tirer de là le poil sec ». D’après lui le bonhomme eût été en sécurité sur un radeau; il ne voulait certes rien dire contre Skinner, ajouta-t-il, mais les faits sont les faits. Et plutôt que de se faire confectionner ses habits par Skinner, le vieux marin aurait préféré aller tout nu. Ces remarques,certes, ne font guère voir Skinner sous un jour engageant.
Pour être parfaitement franc avec le lecteur, je ne crois pas que Skinner soit jamais retourné à la ferme. Je pense que, perplexe et hésitant, il erra dans les champs et, quand il entendit les glapissements, suivant la ligne de moindre résistance, il sortit de ses perplexités et se jeta dans l’Inconnu.
Et dans l’Inconnu, soit en ce monde, soit eu quelque autre monde inconnu, il est obstinément et indiscutablement demeuré jusqu’à ce jour...