‹ Place aux géantsChapitre 6 sur 21 · LES ENFANTS GEANTS · texte numérisé non relu

LES ENFANTS GEANTS

Pour quelque temps du moins, nous abandonnerons les conséquences qui se développèrent comme un cercle toujours plus grand autour de la Ferme Expérimentale, et laisserons pénétrer au milieu des champignons et des mauvaises herbes l’Aliment qui rayonnait de ces ruines carbonisées, mais non entièrement annihilées. Et nous ne nous étendrons pas non plus sur le triste sort de ces vieilles filles, les deux poules survivantes, exhibées comme des curiosités, et qui passèrent le reste de leur existence dans une stérile célébrité. Le lecteur qui voudrait de plus amples détails sur ces matières n’a qu’à se reporter aux journaux de l’époque, aux volumineuses et confuses collections des racontars de l’Ange Annonciateur des temps modernes. Nous avons à nous occuper de M. Bensington, au foyer même du bouleversement.

A son retour à Londres, il s’était trouvé définitivement fameux. En une nuit, la terre entière s’était modifiée à son égard. Tout le monde avait compris. La cousine Jane, semblait-il, était au courant, les gens dans la rue aussi; et les journaux savaient tout et bien plus encore. Naturellement, affronter la cousine, après l’expédition, fut terrible; mais, le danger une fois passé, cela ne parut pas si terrible, après tout. Il y avait, même pour l’excellente femme, des bornes à son empire sur les faits : Il était clair qu’elle en avait pris son parti et qu’elle acceptait l’Aliment comme appartenant àla nature des choses.

Elle adopta une attitude de soumission grondeuse. Sa désapprobation était hautement évidente, mais elle n’imposait aucune interdiction. L’escapade de Bensington, — car elle la tenait pour telle, — l’avait peut-être intimidée, et elle ne trouva rien de pire comme vengeance que de le soigner avec une amère obstination pour.un rhume qu’il n’avait pas attrapé et une fatigue qu’il avait depuis longtemps oubliée. Elle lui acheta une « combinaison » hygiénique, maillot et caleçon tout en laine, qui avait des dispositions spéciales à s’entortiller et à se mettre partiellement à l’envers, et dans laquelle il était, pour un homme distrait, tout aussi difficile de pénétrer que dans la société aristocratique. Ainsi, pendant un certain temps encore, et autant que ce vêtement si commode lui en laissait le loisir, il continua à participer au développement de l’Aliment des Dieux, cet élément nouveau dans l'histoire de l’humanité.

Obéissant aux mystérieuses lois de sélection qui lui sont propres, la rumeur publique choisit Bensington comme le seul et unique Inventeur et Promoteur responsable de cette merveille nouvelle. Elle ne voulut rien savoir ae Redwood, et, sans la moindre protestation, elle laissa Cossar suivre son penchant naturel vers l’obscurité. Avant qu’il eût conscience du tour que prenaient les choses, M.Bensington fut pour ainsi dire dénudé et dépecé sur les palissades couvertes d’affiches. Sa calvitie, la curieuse roseur de sa peau et ses lunettes d’or étaient devenues propriété nationale. Des jeunes gens résolus, munis d’appareils photographiques d’aspect compliqué et coûteux, assumant l’air de gens parfaitement autorisés, prenaient possession de son appartement pendant de brèves mais fructueuses périodes; ils allumaient subitement des rouleaux de magnésium qui remplissaient les chambres d’une vapeur épaisse et intolérable pendant plusieurs jours, et ils se retiraient pour aller orner les pages des magazines syndiqués avec des photographies représentant M. Bensington de face et de profil, chez lui, avec son veston d’intérieur et ses pantoufles tailladées. D’autres personnes aux allures dégagées, d’âge et de sexe divers, s’introduisaient chez lui et lui racontaient des quantités de choses concernant la « Boumbouffe » (selon le surnom dont Punch gratifia la substance) et ensuite reproduisaient tout ce qu’elles avaient dit comme étant sa contribution originale à l’interview.

La découverte de Bensington devint une véritatable obsession pour Broadbeam, l'humoriste populaire. Il flaira encore une de ces maudites innovations auxquelles il ne comprenait rien, et il se démena tant qu’il put pour « tuer la chose sous le ridicule ». On le vit dans les clubs, promenant son grand corps gauche avec les traces de ses pénibles veilles sur sa large face malsaine, et expliquant à tous ceux qu’il pouvait raccrocher :

— Ces hommes de science, vous savez, ça n’a pas le moindre sens de l’humour, vous comprenez : c’est ce qui leur manque. Leur science le tue.

Ses plaisanteries à l’égard de Bensington se transformèrent vite en sarcasmes malveillants.

L’Argus de la Presse envoya à Bensington un long article le concernant, article extrait d’une publication hebdomadaire et intitulé : «Une nouvelle Terreur. » Il offrait en même temps de lui fournir, pour la somme d’une guinée, cent extraits du

9’ même genre. Puis deux charmantes jeunes femmes, totalement inconnues de Bensington, lui firent visite et, à la muette indignation de la cousine Jane, mirent le thé avec lui et lui envoyèrent le lendemain leurs albums pour qu’ily apposât sa signature . Il s’habitua rapidement à voir son nom associé dans les journaux aux idées les plus saugrenues, et à découvrir dans les revues des articles sur la « Boumbouffe » et sur lui-même, écrits sur le ton de la plus complète intimité par des gens dont il n’avait jamais entendu parler. Bref, quelles que fussent les illusions qu’il ait pu chérir, « aux jours de son obscurité » à l’égard des joies de la célébrité, elles furent bientôt dispersées à jamais.

D’abord, et à l’exception de Broadbeam, le ton de l’opinion fut absolument exempt d’hostilité. Il ne vint pas à l’idée du public, autrement que comme une amusante supposition, qu’une quantité quelconque d'Hérakléophorbia pût échapper aux investigations. Et le public ne parut pas non plus se rendre compte que les divers bébés actuellement nourris avec l’Aliment allaient bientôt devenir plus grands que la plupart d’entre nous ne le deviennent jamais. Ce qui ravit surtout l’esprit public, ce furent les caricatures d’hommes politiques éminents, représentés après avoir subi un régime de Boumbouffe, des applications de la même idée sur des affiches de réclames, et l’édifiante exhibition des poules survivantes et des cadavres de guêpes qui avaient échappé à l’incendie.

Le public ne se soucia guère d’en savoir davantage, jusqu’à ce que d’énergiques efforts fussent faits pour tourner ses yeux vers de plus lointaines conséquences, et, même alors, son enthousiasme pour la répression fut, pendant un certain temps, mitigé.

— Toujours quelque chose de nouveau! Je me demande ce qu’ils vont trouver maintenant? — se disait le public, un public si gorgé de nouveautés qu’il aurait appris sans la moindre surprise que la terre avait été partagée en tranches comme on partage une pomme.

Mais il se trouvait, en dehors du public pour ainsi dire, deux ou trois personnes qui osaient déjà risquer un hardi coup d’œil sur l’avenir et restaient effrayées de ce qu’elles voyaient.il y avait entre autres le jeune Caterham, cousin du comte de Pewterstone et l’un des politiciens d’avenir, qui, acceptant le risque de passer pour un réclamiste, écrivit un long article dans une très grave revue pour demander la suppression totale de l’Aliment. Et, à certains moments, il y avait Bensington.

— Ils ne paraissent pas comprendre... -— disaitil à Cossar.

— Non, ils ne comprennent pas.

— Et nous? Parfois, quand je songe à tout ce qui peut en résulter... Le pauvre petit garçon de Redwood... et aussi naturellement vos trois bambins... Douze ou quinze mètres de haut peutêtre!... Après tout, devons-nous continuer?

— Continuer! — s’écria Cossar,convulsé par une surprise inélégante, et élevant sa voix à un diapason plus aigu que jamais. —Continuer? Bien sûr que vous allez continuer! Pourquoi pensez-vous donc que vous êtes au monde? Pour flâner entre les repas?... Des conséquences sérieuses?—s’exclamaitil. — Mais naturellement. Enormes! Evidemment! E-vi-demment ! Voyons, mon cher, c’est la seule chance que vous ayez d’obtenir des conséquences sérieuses, et vous voudriez les esquiver! — Un moment son indignation manqua de mots pour s’exprimer. — Ce serait monstrueux et criminel! — prononça-t-il enfin, et il répéta de plus en plus fulminant : — Monstrueux et criminel !

Mais Bensington travaillait maintenant dans son laboratoire avec plus d’émotion que d’entrain. Il n'aurait pas su dire s’il fallait ou non à sa vie des conséquences sérieuses : homme de goûts tranquilles, il avait fait, sans aucun doute, une découverte merveilleuse, tout à fait merveilleuse, mais... déjà il était devenu propriétaire de plusieurs hectares de sol incendié et discrédité, près d'Hickleybrow,àplusde deux mille francs l’hectare, et parfois il inclinait à penser que c’était là une conséquence i4o de la chimie spéculative aussi sérieuse que pouvait le désirer un homme sans ambition. Sans doute, il était illustre, terriblement illustre. Plus que satisfaisante, à tous les points de vue, plus que satisfaisante était la célébrité à laquelle il était parvenu.

Mais l’habitude de la recherche était invétérée chez lui.

Et par moments, à de rares moments, dans son laboratoire, il constatait que quelque chose de plus que l’habitude et les arguments de Cossar l’incitait à l’ouvrage. A califourchon sur son haut tabouret autour des pieds duquel il enroulait ses maigres jambes et ses bottines tailladées, la main sur l’étui des poids de sa balance, ce petit homme à lunettes retrouvait une rapide vision dejeunesse.il apercevait parfois un instant du développement éternel de la semence qui a été répandue dans le cerveau de l’homme; il voyait dans le ciel, pour ainsi dire, par delà l’étrangeté des formes et des accidents du présent, le monde futur des géants et toutes les choses puissantes que l’avenir tenait en réserve — vagues et splendides, comme quelque scintillant palais apparu soudain dans un lointain rayon de soleil.

Puis, cette distante splendeur s’éteignait, paraissait même n’avoir jamais brillé dans son cerveau, et il ne rencontrait plus rien sur sa route que des ombres sinistres,des pentes et des ténèbres redou-

I4I tables, d’inhospitalières immensités, des choses froides, fantastiques et terribles.

Parmi les occurrences complexes et confuses, parmi les immixtions du vaste monde extérieur qui constituaient la renommée de M. Bensington, un personnage actif et resplendissant se mit bientôt en relief, devint, pour ainsi dire, aux yeux de M. Bensington, l’introducteur et le maître de cérémonie de ces extériorités. Ce personnage était le Docteur Winkles, le jeune praticien plein d’assurance qui a déjà paru dans notre histoire comme le moyen par lequel Red wood put administrer les doses d’Aliment à son fils. Il fut évident, dès avant le grand déchaînement, que les mystérieuses poudres que lui donnait Redwood avaient considérablement éveillé l’intérêt de ce monsieur, et, dès les premières sorties des guêpes, il se mit à rapprocher les effets de leur cause.

Ce docteur était de l’espèce qui, dans ses manières, sa morale, ses méthodes et son aspect, est définie le plus nettement et le plus succinctement par le terme : arriviste. Il était grand, bien proportionné, dur, alerte, surperficiel, les cheveux blond pâle, l’œil couleur d’aluminium, les traits réguliers, les lèvres rasées et muselées ; il se tenait très droit, avait des gestes énergiques, et une façon rapide de pivoter sur ses talons; il portait de longues redingotes, des cravates de soie noire, et, à son plastron et aux manchettes, des boutons d’or; ses chapeaux de soie avaient une forme particulière et des rebords qui lui donnaient un air plus sage et meilleur que quiconque. Il paraissait aussi jeune, ou aussi vieux, que toute autre personne adulte. Après la première crise, il s’attacha à Bensington, à Redwood et à l’Aliment des Dieux, avec un tel air de propriétaire que, parfois, en dépit du témoignage contraire de la presse, Bensington était disposé à le considérer comme l’inventeur original de toute l'affaire.

— Ces accidents, — assurait Winkles, quand Bensington faisait allusion au danger de nouvelles « fuites », —ces accidents ne sont rien, rien! La découverte est tout. Convenablement développé, soigneusement manié, sagement contrôlé, nous avons... nous avons quelque chose de prodigieux, vraiment, dans cet aliment... Il faut avoir l’œil dessus... Nous ne devons plus le laisser échapper à notre contrôle... et nous ne devons pas y renoncer.

Lui, tout au moins, n’en avait aucunement l’intention. Presque chaque jour maintenant on le rencontrait chez Bensington. Celui-ci, de derrière ses vitres,voyait arriver,par SloaneStreet,l‘irréprochable équipage, et, après un intervalle incroyablement court, Winkles entrait dans la pièce, d’une allure légère et puissante, l’envahissait toute, sortait quelque journal, annonçait des nouvelles, présentait des observations.

— Hé bien? — commençait-il en se frottant les mains. — Où en sommes-nous? — et il passait tout de suite à la discussion inévitable du sujet qui l’amenait.

— Avez-vous vu,— disait-il, par exemple,—que Caterham a parlé de notre ingrédient à l’Association Chrétienne?

— Sapristi ! — s’écriait Bensington, — mais il est le cousin du premier ministre, n’est-ce pas? — Oui, — répondait Winkles, — un jeune homme très capable, très capable. Les idées à l’envers, vous savez, violemment réactionnaire, mais absolument capable. Et il est évidemment disposé à tirer avantage de notre ingrédient. Il prend la chose de très haut... parle de notre proposition de l’employer dans les écoles élémentaires...

— Notre proposition de l’employer dans les écoles élémentaires ?

— Oui, c’est moi qui ai dit quelque chose en ce sens l’autre jour... tout à fait en passant.. . à une petite réunion de l’Association Polytechnique... en essayant d’expliquer que notre substance est réellement bienfaisante... qu’elle n’est à aucun degré dangereuse en dépit de ces petits accidents du début... qui ne sauraient se reproduire... Vous comprenez, ce serait plutôt intéressant... Mais le voilà qui relève la chose.

— Qu’avez-vous dit?

—Des petits riens à la portée de tout le monde... et, comme vous voyez, il les relève avec le plus grand sérieux, traite la proposition comme une attaque... prétend qu’on gâche bien assez les deniers publics avec les écoles primaires, enfin ressert toutes les vieilles histoires, les leçons de piano, etc. Personne, dit-il, ne désire refuser aux enfants des classes inférieures l’éducation qui convient à leur condition, mais leur donner une nourriture de ce genre ce serait détruire absolument leur sens des proportions. Il développe le thème. A quoi bon, demande-t-il, fabriquer des pauvres gens de trentesix pieds de haut? Il croit réellement, vous savez, qu’ils atteindront cette taille.

— Ils l’attendraient certainement, — répliqua Bensington, — si on leur administrait régulièrement notre aliment. Mais personne n’a parlé de...

— Si, moi, j’en ai parlé.

— Mais, mon cher Winkles... :

— Ils seront bien plus grands, naturellement,— interrompit Winkles, avec l’air de savoir le fin mot de la chose et de vouloir dissiper les idées informes de Bensington, — ils seront bien plus grands, c’est indiscutable. Mais écoutez ce qu’il débite ! Les rendrez-vous plus heureux? Voilà son point de vue! Curieux, n’est-ce pas? Cela les rendra-t-il meilleurs? Seront-ils plus respectueux des autorités constituées? Est-ce même loyal envers des enfants? C’est extraordinaire comme les gens de sa sorte ont le souci de la justice, en tant qu’il s’agit d’arrangements futurs. De nos jours, dit-il, le coût de la nourriture et du vêtement des enfants dépasse les ressources de beaucoup de parents et, si l’on permettait ce genre d’expérience...! Hein? Vous voyez comment il transforme en une proposition positive ce qui n’était de ma part qu’une simple suggestion en passant. Ensuite, il calcule ce que coûterait une paire de pantalons pour un gamin dé vingt pieds de haut. Tout comme s’il croyait vraiment... Deux cent cinquante francs, compte-t-il, pour satisfaire les exigences de la plus élémentaire décence. Quel curieux homme, ce CaterhamlSi terre à terre! L’honnête contribuable devra prendre sa part de ce nouveau fardeau, continuet-il, et il ajoute qu’il faut considérer les droits des parents. Voilà l’article entier; deux colonnes : tous les parents ont le droit d’élever leurs enfants à leurs propres dimensions... Puis vient,pour lebudget de nos écoles primaires déjà si grevé, la question des écoles, le prix du mobilier, des tables, des bancs. Et pour obtenir quoi? Un prolétariat de géants affamés. Et il conclut par des considérations fort sérieuses, disant que même si cette suggestion insensée... une simple fantaisie que j’ai exprimée, vous savez, et qu’il dénature à plaisir... même si cette folle proposition n’aboutit à rien, l’affaire ne s’arrête pas là. C’est là un étrange aliment, étrange au point qu’il le déclare dangereux. On l’a éparpillé négligemment... on peut recommencer. Une fois que vous en avez pris, c’est un poison, à moins que vous ne continuiez...

— C’est exact, — fit Bensington.

— Bref, il propose la formation d’une Société pour la Conservation des Proportions Convenables. Bizarre, hein ? Et le public marche comme un seul homme.

— Mais que se propose-t-il de faire ? .

Winkles haussa les épaules et tendit les mains.

— Former une société et faire des embarras. Ils voudraient rendre illégale la fabrication de cette Hérakléophorbia, ou tout au moins son emploi. J’ai écrit un petit bout d’article pour démontrer que Caterham se fait une idée très exagérée de notre substance, mais cela ne semble pas l’arrêter. C’est curieux comme les gens prennent facilement le côté hostile. Et l’Association Nationale de Tempérance qui se met à fonder une ligue annexe contre l'Intempérance dans la Croissance. — Hum ! — fit Bensington en se caressant le nez. — Après ce qui est arrivé, c’était forcé qu’on fît du tapage. Car, en toute sincérité, la chose est insolite.

Winkles arpenta un instant la pièce, hésita et partit.

Il devint évident qu’il avait une idée de derrière la tête, un projet d’une importance décisive pour lui, et qu’il attendait le moment favorable pour le révéler. Un jour que Redwood se trouvait aussi chez Bensington, il laissa entrevoir quelque chose de ce qu'il tenait en réserve.

— Comment cela marche-t-il ? — et en posant sa question habituelle il se frottait les mains. — Nous sommes en train de rédiger une sorte de rapport...

— Pour la Société Royale ?

— Oui.

— Hum ! — fit Winkles, d’un air profond en allant se camper sur le devant de foyer. — Hum ! Voilà la question. Croyez-vous devoir vous risquer à... ?

— Nous risquer à quoi ?

— A publier...

— Nous ne sommes plus au Moyen-âge ! — s’écria Redwood.

— Je le sais.

— Comme dit Cossar : répandre la sagesse, voilà la vraie méthode scientifique.

— Dans la plupart des cas certainement. Mais... ceci est exceptionnel.

— Nous en ferons un exposé complet devant la Société Royale, selon la coutume, — déclara Redwood.

Winkles revint à la charge à une autre occasion.

— C’est là, sous bien des rapports, une découverte sans précédent.

— Peu importe ! — dit Redwood.

— C’est un genre de connaissance qui peut facilement être sujet à de graves abus... à de graves dangers... comme Caterham le prétend.

Redwood ne répondit rien.

— Par simple négligence, vous comprenez... Si nous formions un comité de personnes honorables, dignes de toute confiance, pour contrôler la fabrication de l'Hérakléophorbia, je crois que... nous pourrions...

Il se tut, et Redwood, en dissimulant un certain malaise, affecta de ne voir dans la phrase de Winkles aucune espèce d’interrogation.

Hors des appartements de Redwood et de Bensington, Winkles, malgré les lacunes de ses renseignements, devint une autorité sur la question de l’Aliment nouveau. Il écrivit aux journaux des lettres préconisant son emploi; il rédigea des notes et des articles expliquant ses effets possibles ; aux réunions des Sociétés scientifiques et médicales, il se levait et discourait à ce propos, sans en avoir reçu mandat; bref, il s’identifia complètement à la découverte. Il fit paraître même une brochure intitulée : (( La vérité sur la Boumbouffe », dans laquelle il réduisait à un nettoyage sans importance toute l’affaire d’Hickleybrow; il affirmait qu’il était absurde de dire que la Boumbouffe ferait atteindre aux gens une taille de trente-sept pieds de haut, que cela était « selon toute évidence, exagéré ». Le traitement les rendrait plus grands et plus gros, mais c’était tout.

Les deux savants durent bientôt s’avouer que Winkles était extrêmement désireux de s’ingérer dans la fabrication de l'Hérakléophorbia, d’aider à la correction des épreuves du rapport qui pouvait être en préparation sur le sujet, de faire n’importe quoi, pourvu qu’il fût amené à participer d’une manière effective à la confection de l’Aliment. Sans cesse, il leur répétait qu’il était convaincu que c’était là une grande chose, capable de développements infinis, à condition que leur découverte fut sauvegardée d'une manière quelconque. Enfin, un beau jour, il leur demanda carrément de l’initier à leur secret.

— J’ai réfléchi à ce que vous disiez l’autre fois, — répondit Redwood.

— Alors? — fit Winkles dont la figure s’éclaira,

— C’est là une espèce de connaissance qui pourrait facilement être sujette à de graves abus...

— Mais je ne vois pas comment cela s’applique... objecta Winkles.

— Cela s’applique très bien, — conclut Redwood.

Winkles rumina son échec pendant un jour ou deux. Puis il vint trouver Redwood et lui fit part de ses inquiétudes au sujet de l’administration à l’enfant qu'il soignait de poudres dont il ignorait totalement la composition ; accepter les yeux fermés une pareille responsabilité lui paraissait dangereux. Ces paroles rendirent Redwood soucieux.

— Vous avez vu, commença Winkles, changeant de sujet, — que la Société pour la Suppression Totale de la Boumbouffe prétend avoir plusieurs milliers de membres?... Ils ont rédigé un projet de loi. C’est le jeune Caterham qui se charge de le déposer... et bien volontiers. Ils s’y mettent tout de bon, forment des comités locaux pour influencer les candidats. Ils veulent rendre passible de poursuites quiconque prépare et emmagasine sans licence spéciale l'Hérakléophorbia et faire déclarer délictueux, c’est-à-dire passible de prison sans phrases, le cas d’administrer de la Boumbouffe — c’est ainsi qu’ils l’appellent — comme aliment ou comme médicament, à toute personne âgée de moins de vingt et un ans.Et il y a des sociétés parallèles, vous savez, avec toute sorte de gens. La société pour la Conservation de l’Ancienne Stature aura, dit-on, M. Frédéric Harrison dans son comité. Vous savez qu’il a écrit sur la question un essai dans lequel il déclare que les résultats que vous obtenez sont vulgaires et entièrement en désaccord avec cette Révélation de l’Humanité qu’on trouve dans les enseignements d’Auguste Comte. C’est une invention que le xVIIIe siècle n’aurait pas pu produire, même à ses pires moments. L’idée d’un pareil aliment n’est jamais entrée dans l’esprit de Comte,ce qui prouve combien monstrueuse est cette invention. Personne de ceux qui comprennent véritablement Auguste Comte, déclare-t-il...

— Mais, ça prend des proportions inquiétantes, — s’écria Redwood, alarmé malgré tout son dédain pour Winkles.

— Oh ! ils ne feront pas tout ce qu’ils disent, — répondit Winkles, — mais l’opinion publique est l’opinion publique et les votes sont les votes. Tout le monde se rend compte que vous travaillez à quelque chose qui amènera un bouleversement, et d’instinct l’humanité est hostile à toute perturbation, vous comprenez. Personne ne semble ajouter foi aux dires de Caterham quand il parle de gens ayant trente-sept pieds de haut et qui ne pourraient rentrer dans aucune église, dans aucune salle de réunion, ni s’accommoder des institutions sociales existantes... Mais, malgré cela, ils n’ont pas l’esprit tranquille là-dessus, ils se rendent compte qu’il y a là quelque chose de plus qu’une découverte ordinaire...

— Il y a ce quelque chose dans toutes les découvertes, — dit Redwood.

— Quoi qu’il en soit, on commence à s’agiter. Caterham ne cesse de rabâcher tous les malheurs qui se produiraient si l’Aliment se remettait à faire des siennes. J’ai beau répéter sur tous les tons qu’il ne se produira rien, qu’il ne peut rien se produire... Mais, les faits sont là.

Pendant un moment, il parcourut la pièce en prenant des poses, comme s’il eût voulu entamer à nouveau le sujet de la révélation du secret, mais il se ravisa et sortit.

Les deux savants se regardèrent, et pendant quelques secondes leurs yeux seuls parlèrent.

— Si les choses en viennent au pire, — dit enfin Redwood, d’une voix énergique et calme, — je donnerai moi-même les doses d’Aliment à mon petit Teddy. C’est quelques jours seulement après cet entretien que Redwood, en ouvrant son journal, apprit que le premier ministre avait promis de constituer une commission d’enquête sur la « Boumbouffe ». Aussitôt, le journal à la main, il accourut chez Bensington.

— Je crois que Winkles est en train de nous préparer de mauvais tours. Il fait le jeu de Caterham ; il ne cesse de bavarder à tort et à travers et d’alarmer les gens. S’il continue, je crains, ma foi, qu’il ne finisse par gêner nos recherches : déjà, avec l'histoire de mon petit garçon...

Bensington émit l’espoir que l’intervention de Winkles ne leur serait en rien préjudiciable.

— Avez-vous remarqué comme il a tout de suite pris l’habitude d’appeler notre substance « Boumbouffe »?

— Je n’aime pas du tout ce nom, — répondit Bensington en jetant un regard par-dessus ses lunettes.

— Ce vocable suggère assez bien l’idée de ce que notre découverte est pour Winkles.

— Pourquoi diable s’obstine-t-il à s’en occuper? Il n’y est pour rien.

— il s’attache à tout ce qui peut le mettre en vedette, — expliqua Redwood. — Pour moi, je ne comprends pas ce besoin de grosse caisse. Mais si la découverte n’est pas sienne, tout le monde commence à croire qu’elle l’est. Non pas que cela importe !

— Au cas où cette agitation ignorante et ridicule deviendrait sérieuse... — commença Bensington.

— Mon petit garçon ne peut plus vivre sans notre ingrédient. Je ne vois pas comment je pourrais m’en tirer... Si les choses en viennent au pire...

Un bruit léger proclama la présence sautillante de Winkles, qui apparut au milieu de la pièce, se frottant les mains.

• — Vous pourriez bien frapper, — lança Bensington, avec un mauvais regard par-dessus la monture d’or de ses lunettes.

Winkles se confondit en excuses, puis il se tourna vers Redwood.

— Je suis bien heureux de vous trouver ici. Le fait est...

— Vous avez vu qu’on parle d’une commission d’enquête ? — interrompit Redwood.

— Oui, —fit Winkles déconcerté, — oui.

— Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Excellente chose, — répondit Winkles. — Ça mettra un terme à tous ces clabaudages...

Ça fera taire Caterham. Mais ce n’est pas pour cela que je suis venu, Redwood. Le fait est...

— Cette commission d’enquête ne me dit rien de bon, — déclara Bensington.

— Je puis vous assurer que ce sera parfait. Et même... je ne pense pas qu’il y ait quelque indiscrétion à vous apprendre... que... selon toute probabilité, je...

— Hum ! — fit Redwood, les regards dans la cheminée.

— Je remettrai tout cela au point. Je démontrerai avec une clarté parfaite : primo, que notre substance ne peut échapper à notre contrôle, et secondo, qu’il faudrait un véritable miracle pour qu’un effet aussi fâcheux que la catastrophe d'Hickleybrow pût se reproduire. Ce qu’il faut précisément c’est une affirmation autorisée. Certes, je pourrais parler avec plus d’assurance si je savais... Mais c’est une question à part. Et maintenant il s’agit d'autre chose, une autre petite question, sur laquelle je veux vous consulter... Hum! Le fait est... Voilà... Je me trouve quelque peu embarrassé et vous pouvez me tirer de là.

Redwood, les sourcils relevés, éprouva à ces mots un secret contentement.

— C’est absolument confidentiel, — reprit Winkles.

— Allez-y, — dit Redwood, — et ne vous tourmentez pas de cela.

— On m’a récemment confié un enfant... l’enfant de... d’un très haut personnage.

Il se tut et toussa.

— Vous voilà lancé dans les grandeurs, — remarqua Redwood.

— J’avoue que je le dois en grande partie à votre poudre... et à la réputation que m’a value mon succès avec votre petit garçon... Il existe, je ne saurais le déguiser, une forte hostilité contre son usage. Et cependant je m’aperçois que, parmi les plus intelligents... Dans ces matières, il faut procéder avec tranquillité, avec prudence, vous comprenez... petit à petit. Toutefois, dans le cas de Son Altesse Sérén. .. je veux dire dans le cas de ma nouvelle petite malade, ce sont les parents eux-mêmes qui ont eu l’idée... Sans quoi, je n’aurais jamais...

Redwood crut remarquer qu’il éprouvait une certaine gêne, et il lui dit :

— Je croyais que vous aviez des scrupules sur l’usage de cette poudre?

— Oh ! un simple doute passager.

— Alors, vous n’avez pas l’intention de cesser...?

— Pour votre fils?... Certainement non !

—Autant que je puis voir, ce serait un meurtre.

— Je ne voudrais pas cesser pour tout au monde.

— Vous aurez de cette poudre, — fit laconique ment Redwood. — Si vous voulez vous épargner le tracas de prép...

— Ne craignez rien, — répondit Redwood. — Il n’existe pas de recette ni de formule. Excusez ma franchise, Winkles, ça ne servirait à rien. Je vous préparerai moi-même les doses.

— Cela vaut peut-être aussi bien, — conclut Winkles en lançant à Redwood un coup d’œil froid et dur. — Tout aussi bien... — Et après un court silence, il ajouta: —Je vous assure que cela m’est tout à fait égal.

Quand Winkles fut parti Bensington alla se camper devant la cheminée, et contempla fixement Redwood renversé dans un fauteuil !

— Son Altesse Sérénissime! — articula-t-il.

— Son Altesse Sérénissime ’ — répéta Redwood.

— C’est la princesse de Weser-Dreiburg.

— Qui n’est qu’une cousine au troisième degré.

— Redwood, — fit Bensington, — c’est une curieuse question à poser, je le sais, mais... croyezvous que Winkles comprenne ?

— Comprenne quoi?

— Ce que nous avons fait... Comprend-il véritablement, — continua Bensington, baissant la voix et n’osant lever les yeux, — que dans la famille Roy... dans la famille de sa nouvelle malade...

— Eh ! bien ? — questionna Redwood.

— Où l’on a toujours été un peu au-dessous... au-dessous...

— De la moyenne?

— Oui, et sous tous les rapports, et avec tant de tact si exempt de traits distinctifs et originaux... il va produire un personnage royal de ces dimensions... un personnage royal démesuré! Vous savez, Redwood, je ne suis pas sûr qu’il n’y ait là quelquechose... presqueun crimede lèse-majesté...

De la porte, ses regards se portèrent sur Redwood qui, d’un geste soudain,tendaitun index rigide vers le feu.

— Sapristi! —s’écriait-il. — Il ne comprend pas. Cet homme, d’ailleurs, ne comprend rien à rien. C’est ce qu’il avait d’exaspérant comme étudiant. Rien à rien. Il a passé tous ses examens, il possédait tous ses faits, et il avait autant de connaissances qu’il en fallait pour tous ses diplômes, mais à la façon d’une bibliothèque tournante garnie de l’Encyclopédie Britannique. Et il n’en comprend pas davantage aujourd’hui. Il reste Winkles et incapable de s’assimiler réellement ce qui n’a pas directement et immédiatement rapport à sa personne. Il est absolument dépourvu d’imagination, et, comme conséquence, incapable de savoir. Il faut posséder cette précieuse incapacité, pour passer autant d’examens, être aussi bien mis, aussi fringant, avoir autant de succès comme médecin. Et c’est cela... En dépit de tout ce qu’il a vu et entendu, de tout ce qu’on lui a dit, le voilà... sans aucune idée de ce qu’il a déchaîné. Il a l’instinct de la réclame, il l’applique admirablement à la Boumbouffe... quelqu’un lui metentre les mains ce nouveau bébé royal... Et voilà plus de réclame que jamais ! Le fait que la principauté de Weiser Dreiburg aura bientôt à faire face aux difficultés qu’offre le gigantesque problème d’une princesse ayant une trentaine de pieds de haut, non seulement ne lui vint pas à l’esprit, mais ne pourrait pas lui entrer dans la caboche!

— Ça fera sûrement un boucan de tous les diables.

— Dans un an ou deux.

— Dès qu’ils s’apercevront vraiment de quel train elle pousse.

— A moins que, suivant leur habitude... ils n’étouffent la chose.

— Ce serait un gros morceau à étouffer !

— Plutôt.

— Je me demande ce qu’ils feront?

— Ils ne font jamais rien... tact royal.

— Ils seront forcés de faire quelque chose.

— Ce sera peut-être elle qui agira.

— Hé, Seigneur ! oui !

— Ils la supprimeront. Il y a des précédents.

Redwood éclata d’un rire inextinguible.

— La princesse du sang colossale ! Le gros bébé joufflu au masque de fer,— dit-il. — Il faudra qu'ils l’installent dans la plus haute tour du vieux château de W eser Dreiburg, qu’ils fassent des trous dans le plafond, d’étage en étage, à mesure qu’elle grandira... Ma foi, je suis dans d’aussi beaux draps... Et Cossar de même, avec ses trois gamins. Et... Allons, Allons!

— Ça fera un boucan de tous les diables, — répéta Bensington, sans se joindre à la gaieté de son ami. — Un boucan infernal !... Je suppose que vous y avez réfléchi sérieusement, Redwood. Etesvous bien sûr qu’il ne serait pas plus sage d’avertir Winkles, sevrer peu à peu votre fils, et... et nous contenter du triomphe théorique?

— Je donnerais bien quelque chose pour que vous passiez une demi-heure dans ma nursery quand l’Aliment se fait attendre, — riposta Redwood, avec, dans la voix, un accent d’exaspération. — D’ailleurs... Voyez-vous ça, avertir Winkles !... Non ! Le flot nous a pris au dépourvu et nous emporte, et que nous ayonspeur ou non, nous n’avons plus qu’à nager.

— J’imagine que oui, — répondit Bensington, fixant le bout de ses pantoufles. — Oui, nous n’avons plus qu’à nager... et votre garçon, et ceux de Cossar aussi... Il leur en a donné à tous les trois... Il ne fait jamais les choses à moitié, Cossar... Tout ! ou rien!... Et Son Altesse Sérénissime! Et tout le bataclan ! Nous continuons à fabriquer l’Aliment. El Cossar aussi. Nous ne sommes encore qu’au début du commencement, Redwood. Il est évident que toutes sortes de choses vont s’en suivre. Des choses monstrueusement grandes. Mais je ne puis me les imaginer, Redwood. Sinon...

II examina ses ongles, un à un. Puis, il leva sur Redwood ses yeux timides à travers ses lunettes.

— J’ai presque idée, — risqua-t-il, — que Caterham a raison... parfois. Ça va sûrement détruire les proportions. Ça va disloquer... Qu'estce que ça ne disloquera pas?

— Que ça disloque tout ce qu’on voudra, — dit Redwood, — il faut que mon fils ait sa dose d’Aliment !

Ils entendirent quelqu’un qui grimpait rapidement l’escalier. Puis Cossar passa la tête par la porte.

— Hé bien ! Quoi donc ! — s’écria-t-il, en voyant leur air consterné.

Ils le mirent au courant de l’histoire de la princesse.

— Une question difficile! Ça? — affirma-t-il. — Peu h ! Pas le moins du monde. Elle grandira. Votre fils grandira. Tous les autres à qui vous en donnerez grandiront! Tous! Qu’est-ce qu'il y a de difficile là-dedans? C’est parfait! Un enfant le comprendrait. Quel mal y voyez-vous?

Ils essayèrent de le persuader.

— Ne pas continuer! — s’écria-t-il en bondissant. — Mais... Vous ne le pouvez plus maintenant, quand meme vous le voudriez! C’est votre raison d’exister. C’est parfait! Je me suis demandé souvent quelle raison d’exister avait Winkles. Maintenant,c‘est clair. Où est le mal?... Bouleversement? Mais c’est clair!... Ça désorganise tout? Mais c’est évident! Finalement, ça bouleversera toutes les idées humaines! C’est clair comme un sifflet de deux sous! Ils'veulent essayer d’arrêter la chose?... Mais il est trop tard! C’est leur habitude d’arriver trop tard ! Allez ! continuez, et fabriquez-en d’avance autant que vous le pourrez. Et Dieu merci, que vous ayez cette raison de vivre !

— Mais le conflit? — insista Bensington. — Mais les complications? Je ne sais si vous vous représentez...

— Vous auriez dû naître une sorte de petit légume, Bensington,— interrompit Cossar. — Voilà ce que vous méritez d’être...Une petite plante qui croît dans des rocailles artificielles... Vous voilà là, terriblement et merveilleusement constitué au point de vue cérébral,et tout ce que vous pensez de votre fonction sociale, c’est de vous retirer timidement à l’écart et de boire, manger, digérer et dormir en paix. Croyez-vous que le monde soit fait pour de vieilles femmes à cancans? M’importe,vous ne pouvez plus faire autrement, maintenant... Vous êtes forcés de continuer.

— Je suppose que nous y'sommes forcés, en effet, — répondit Redwood. — Seulement...

— Non! — tonna violemment Cossar. —Non!

Fabriquez-en le plus possible, et dès que vous le pourrez. Répandez-en !

Inspiré •par un éclair de génie, il parodia une des courbes de Redwood, en lançant son bras en l’air, dans un geste véhément.

— Redwood! — s’écria-t-il, en soulignant l’allusion. — Que tout devienne comme ÇA !

Il y a, semble-t-il, des bornes à l’orgueil maternel, et, dans le cas de Mme Redwood, ces bornes furent atteintes quand le poupon fut parvenu au terme de son sixième mois d’existence terrestre. Sous son poids, sa voiture d’osier se rompit et on le ramena, braillant, dans la voiture à bras du laitier. A cette époque, le jeune Redwood pesait vingtsept kilos, mesurait un mètre vingt, et la pression de ses doigts au dynamomètre marquait jusqu’à trente kilos. Il fallait la cuisinière et la femme de chambre pour le porter au premier étage, dans la nursery. Dès lors, la découverte du pot aux roses ne fut plus qu’une question de jours. Une aprèsmidi,Redwood, rentrant de son laboratoire, trouva son épouse infortunée plongée dans les pages du Tout Puissant Atome, et, à sa vue, jetant de côté le livre, elle courut violemment à sa rencontre et éclata en sanglots sur son épaule.

— Dis-moi ce que tu lui as fait, — gémissaitelle. — Dis-moi ce que tu lui as fait. .

Redwood la mena par la main jusqu’au canapé, tout en cherchant une ligne de défense satisfaisante.

— Ce n’est rien, ma chérie, ce n’est rien, — bredouilla-t-il. — Tu es un peu surmenée, simplement. C’est cette voiture qui n’était pas solide. Demain on amènera un fauteuil roulant ; j’ai demandé tout ce qu’il y a de fort.

Mme Redwood, les yeux baignés de larmes, regarda son mari par-dessus son mouchoir.

— Un enfant dans un fauteuil roulant! — sanglota-t-elle.

— Eh bien ! pourquoi pas ?

— Il aura l’air d’un estropié.

— Il aura l’air d’une jeune géant, ma cherie, et tu n’as aucune raison d’avoir honte de lui.

— Tu lui as fait quelque chose ! — répéta-t-elle encore. — Je le vois dans tes veux,

— Eh bien ! ça n’a pas entravé sa croissance, en tous cas, — répondit impitoyablement Redwood.

— Je le savais ! — s’écria Mme Redwood, en froissant son mouchoir dans ses mains fermées. Puis, soudain, elle regarda son mari bien en face, et lui demanda, d’un ton tragiquement sévère :

— Ou'avez-vous fait à notre enfant ?

— Est-ce qu’il est malade ?

— Il est si gros ! C’est un monstre !

— Ne dis pas de bêtises. Jamais une mère n’a eu un bébé aussi florissant. Qu’est-ce que tu lui reproches ?

— Regarde quelle taille il a !

— Bah ! C’est parfait. Vois donc autour de nous ces chétifs petits animaux. C’est le bébé le plus beau...

— Il est trop beau ! — protesta Mme Redwood.

— Ça ne durera pas, — insinua Redwood d’un ton rassurant, — c’est un peu d’avance qu’il a prise.

Mais il savait parfaitement que ça durerait. Et ça dura. Quand l’enfant fut à son douzième mois, et qu’il commença à se tenir sur ses jambes, il avait tout près d’un mètre cinquante et pesait cinquantedeux kilos. Il était en fait aussi gros qu’un chérubin de Saint-Pierre du Vatican, et la façon affectueuse dont il tirait les cheveux et pinçait les joues des visiteurs devint le sujet de conversation de tout West Kensington. Il fallut un siège à bras pour le monter à la nursery et l’en descendre; on engagea unenurse spéciale, jeune personne vigoureuse, munie de ses diplômes, et qui l’emmenait prendre l’air dans une voiture mue par un moteur Panhard de huit chevaux et construite spécialement pour l’enfant et sa bonne. Il était heureux vraiment à tous les points de vue que Redwood pût ajouter à ses émoluments de professeur ceux de ses fonctions d’expert près des tribunaux.

Quand une fois on avait surmonté la première impression que produisaient les dimensions énormes du jeune Redwood, me dirent les gens qui le voyaient presque quotidiennement parcourir lentement, dans sa Panhard, les allées de Hyde Park, on trouvait que c’était un bébé singulièrement joli et pétulant. Il ne pleurait jamais et n'avait que rarement besoin d’être consolé. Ordinairement, il tenait un énorme hochet, et parfois il interpellait, à travers les grilles, les cochers d’omnibus et les agents de police, en leur lançant des Dada et des Baba, d’une façon sociable et démocratique.

— Tiens! v’ia l’gros bébé boumbouffe! — ne manquait pas de s’exclamer le cocher.

— il a l’air bien portant, — répondait immanquablement son voisin le voyageur d’impériale.

—Nourri au biberon, — expliquait le cocher. — On dit que son biberon tient près de cinq litres et qu’on a dû le fabriquer spécialement pour lui.

— N’importe, il a l’air bien portant, — concluait le voyageur d’impériale.

Quand M Redwood se rendit compte que cette croissance se continuait indéfinimentet logiquement — et ce ne fut réellement que lorsqu’on livra la voiture d’enfant automobile, — elle s’abandonna à un chagrin désespéré. Elle déclara qu’elle ne voulait pas remettre les pieds dans la nursery, souhaita que l’enfant fut mort, souhaita que tout le monde fût mort, souhaita n’avoir jamais épousé Redwood, souhaita qu’aucune femme n’eût jamais épousé aucun homme, fit son petit Ajax, et se retira dans sa chambre où, pendant trois jours, elle vécut presque exclusivement de bouillon de poulet. Lorsque Redwood entra enfin pour lui faire des remontrances, elle lança les oreillers à travers la pièce, sanglota et s’arracha les cheveux.

— Il va très bien — affirmait Redwood, — il n’en vaque mieux d’être gros... tu ne voudrais pas qu’il fût plus petit que les enfants des autres.

— Je veux qu’il soit comme les autres enfants, ni plus petit ni plus gros. Je voulais qu’il fût un gentil petit garçon tout comme Georgina Phyllis est une gentille petite fille, et je voulais l’élever gentiment.. et le voilà (ici les sanglots étouffèrent la malheureuse mère), le voilà qui chausse déjà du quarante et on le promène dans une voiture poussée par... Oh! oh!... par... par un moteur à pétrole!... jamais je ne pourrai l’aimer! — gémissait-elle. — Jamais ! C’est trop pour moi ! Je ne pourrai jamais être une mère pour lui, une mère comme j'aurais voulu l’ètre !

Mais, enfin, on réussit à l’entraîner dans la nursery où Edward Monson Redwood (le surnom de Pantagruel ne lui fut donné que plus tard) se balançait dans un fauteuil à bascule spécialement renforcé, souriant, et bredouillant des sons inarticulés. Et le cœur de Mme Redwood battit encore pour son enfant; elle se précipita vers lui, le Serra dans ses bras et pleura.

— Ils t’ont fait quelque chose, mon chéri, — sanglotait-elle. — Et tu vas grandir. Mais tout ce que je pourrai faire pour t’élever gentiment, je le ferai pour toi, quoi que ton père puisse dire.

Et Redwood, qui l’avait amenée jusqu’à la porte, s’en retourna fort soulagé par le corridor.

— Diable ! C’est une triste affaire que d’ètre un homme... et les époux de ces dames sont à plaindre !

Avant la fin de l’année, outre le véhicule précurseur de Redwood, on put voir, dans l’ouest de Londres, un bon nombre d’autres voitures d’enfant automobiles. On m’a assuré qu’il y en eut jusqu’à onze, mais les recherches les plus circonspectes ont donné la preuve indiscutable de l’existence à cette époque de six seulement de ces voitures dans l’enceinte métropolitaine.

Il est probable que la nouvelle substance avait déjà agi différemment selon les types de constitution. Au début, l'Hérakléophorbia n’était pas préparée pour être administrée par injections, et il est indubitable qu’une proportion considérable d’êtres humains sont incapables de l’absorber dans le cours normal de la digestion.

On en donna, par exemple, au plus jeune fils de Winkles, mais il semble qu’il ait été aussi incapable de croissance que son père, si Redwood avait raison, était incapable de compréhension. D’autres encore,selon la Société pour la Suppression Totale de la Boumbouffe, furent d’une façon inexplicable infectés par cette substance et périrent aux premières attaques des troubles infantiles. Les fils Cossar s’en accommodèrent avec une avidité surprenante.

Evidemment, une nouveauté de ce genre n’entre jamais avec une simplicité absolue d’application dans la vie de l’homme : la croissance en particulier est un phénomène complexe, et toutes les généralisations sont forcément quelque peu inexactes. Mais la loi d’après laquelle paraissait agir la substance alimentaire est celle-ci : quand elle pouvait d’une façon quelconque être assimilée parle système fonctionnel, elle le stimulait dans tous les cas à un degré très sensiblement le même. Elle augmentait six ou sept fois le total de la croissance sans jamais dépasser cette proportion, quelle que fût la quantité d’Aliment ingérée en surplus. A vrai dire, tout excès d’Hérakléophorbia, au delà du maximum nécessaire, occasionnait des troubles morbides de la nutrition, des cancers, des tumeurs, des ossifications et le reste. Une fois que la croissance avait commencé sur cette large échelle, il devenait rapidement évident qu’elle ne pouvait se poursuivre que surcette échelle, et que l’absorption continuelle d’Hérakléophorbia, en doses minimes, mais suffisantes, s’imposait.

Si l’on suspendait le traitement pendant que la croissance était en cours, il se produisait d'abord une inquiétude, une détresse vague, puis venait une période de voracité — comme pour les jeunes rals de Hankey — et ensuite la créature ainsi privée avait une sorte d’anémie excessive, tombait malade et mourait. Les plantes souffraient d’une façon similaire. Ceci cependant ne s’appliquait qu'à la période de croissance. Dès que l’adolescence était atteinte — dans les plantes ce point était représenté par la formation des premiers boutons à fleurs — le besoin d'Hérakléophorbia diminuait en même temps que l’appétit pour cette substance, et, aussitôt que le végétal ou l’animal était pleinement adulte, il s’affranchissait absolument de toute absorption de l’aliment. Il était pour ainsi dire complètement établi dans ses proportions nouvelles. Et il l’était si bien, comme les chardons d'Hickleybrow et les herbes du talus l’avaient déjà démontré, que sa semence produisait des rejetons géants de son espèce.

Bientôt le jeune Redwood, précurseur de la race nouvelle, premier de tous ceux qui mangèrent de l’Aliment, se traîna à quatre pattes dans sa nursery, brisant le mobilier, mordant comme un cheval, pinçant comme un étau, et braillant un baragouin gigantesque à sa « nounou », à sa « maman » et à son « papa », assez effaré d’être l’auteur de ce miracle.

L’enfant était né avec de bonnes intentions.

— Pada, sois sage, sois sage, — ne cessait-il de répéter, en faisant voltiger par la pièce tous les objets cassables qu’il trouvait à sa portée.

Pada était sa façon de prononcer Pantagruel, le surnom que lui avait octroyé son père.

Sans se préoccuper d’obstruer la vue à ses voisins, ce qui lui causa des ennuis par la suite, Cossar, après un conflit avec les ordonnances locales, fit élever sur un terrain libre, adjacent à la maison de Redwood, une nursery, salle d’école et de récréation confortable et bien éclairée, destinée à leurs quatre garçons et mesurant vingt mètres de côté et quinze mètres de haut.

Redwood se toqua de cette grande nursery pendant qu’avec Cossar il présidait à son édification. Devant les pressants besoins de son fils, les diagrammes, courbes et graphiques de tous genres perdirent de leur intérêt pour lui, à un point qu’il n’aurait jamais soupçonné auparavant.

— C’est très accaparant, — disait-il, — très accaparant d’installer une nursery... Ses murs, tous les objets qui la garniront, devront parler à ces nouveaux esprits, plus ou moins éloquemment, leur enseigner mille choses utiles et leur éviter d’en apprendre mille autres stériles.

Ils travaillaient ensemble et d’accord, mais c’est Redwood qui fournit la plus grosse part en ce qui concernait l’éducation.

Ils firent peindre les murs et les boiseries avec une couleur gaie et bien nette; presque partout, un

>73 blanc aux tons chauds prévalut, mais avec des bandes de couleur claire qui s’harmonisaient avec la simplicité de ligne de la construction.

— Il nous faut des couleurs franches!—assurait Redwood.

En un endroit, on disposa horizontalement une longue série de surfaces carrées mobiles, sur lesquelles s’étalèrent dans tous les tons et dans toutes les nuances le vermillon et le pourpre, l’orangé et le jaune, les bleus et les verts. Ces carrés, les enfants géants les arrangeraient et les grouperaient à leur gré par la suite.

— Après, ce sera le tour du décor, — expliqua Redwood. — Laissez-les d’abord .acquérir la série des couleurs et des teintes, et alors on enlèvera cela. Il n’y a aucune raison pour les influencer en faveur de tel ou tel dessin en couleur.

Infatigable, Redwood ‘s’affairait.

— Tout doit, ici, présenter un intérêt. L’intérêt est un aliment pour l’enfant, l’insignifiance est une torture et une inanition. Il faut mettre des tableaux partout.

Toutefois, aucun tableau ne fut fixé de façon permanente; des cadres furent accrochés,dans lesquels on glisserait sans cesse des gravures nouvelles qui, dès que leur intérêt serait épuisé, passeraient dans un carton spécial.

Une des fenêtres embrassait toute la longueur d’une rue, et, en outre, Redwood avait ménagé sur le toit de la nursery une chambre noire d’où l’on voyait la grande rue de Kensington et une bonne partie des jardins publics.

Dans un coin, ce fort digne instrument, un abaque de quatre pieds carrés, pièce de serrurerie spécialement renforcée et aux coins arrondis, attendait les computations naissantes des jeunes géants. Peu de moutons bêlants en laine naturelle et autres jouets-idoles de ce genre, mais, pour les remplacer, Gossar avait sans explication amené un jour trois fiacres chargés d’un grand nombre de jouets (juste assez gros pour que les enfants ne puissent les avaler) qui pouvaient être entassés, disposés par rang, roulés, heurtés, cognés, entrechoqués, palpés, mordus, tiraillés, ouverts, fermés, tripotés et malmenés sans limites. Il y avait une infinité de morceaux de bois de diverses couleurs, oblongs et cubiques, et de briques de faïence émaillée, de verre transparent, de caoutchouc ; il y avait des plaques, des barres, des ardoises; il y avait des cônes. des cônes tronqués et des cylindres, des sphréoïdes aplatis et d’autres allongés, des boules de substances diverses, solides ou creuses, des boîtes de dimensions et de formes variées, avec des couvercles à charnières, à vis, ajustés, automatiques, à secret; il y avait des bandes de tissus élastiques et des bandes de cuir, et un certain nombre de petits objets, grossiers et solides, tous de la même taille, qui pouvaient se tenir droit en suggérant la forme d’un homme.

— Donnez-leur tout ça, un par un, — dit Cossar.

Redwood enferma le tout dans une armoire. Sur l'un des panneaux de la pièce, à la hauteur convenable pour un enfant de six ou huit pieds, était placé un tableau noir sur lequel les jeunes bambins dessineraient à leur fantaisie avec de la craie blanche ou de couleur. Auprès, une sorte de blocnotes dont les feuilles s’enlevaient une à une et sur lesquelles on pouvait dessiner au fusain; en outre, un petit bureau garni de grands crayons de charpentier, de grain plus ou moins dense, et une copieuse provision de papier que les enfants pourraient barbouiller avant de savoir dessiner proprement. De plus, Redwood, tant son imagination allait de l’avant, fit une commande spéciale de gros tubes de peinture liquide et de boîtes de pastel pour le jour où on en aurait besoin; il mit en réserve un baril de cire et de glaise à modeler.

— D’abord, il apprendra à modeler avec son professeur, — se dit-il. — Et quand il aura acquis quelque habileté, il copiera des moulures et peutêtre des animaux. Cela me fait penser qu’il faut aussi qu’on lui fasse une boîte d’outils... Puis, les livres? Il faudra lui trouver une quantité de livres qui devront être imprimés en gros caractères. Or, quelle espèce de livres? Nourrir l’imagination, c’est là le couronnement de toute éducation... Le couronnement... comme de saines habitudes d’esprit et de conduite en sont le soubassement. Le manque d’imagination donne la brutalité; le vice et la couardise donnent une imagination vile, mais l’être doué d’une imagination noble, c’est la divinité foulant de nouveau la terre. Il faut qu’il rêve aussi d’un pays féerique et fragile, et de toutes les frêles petites choses de la vie, en temps opportun. Mais surtout il doit se nourrir de la splendide réalité; il aura des récits de voyages, d’explorations et d’aventures; il saura comment le monde a été conquis. Il aura des histoires de bêtes,de grands livres où seront superbement et clairement représentés des animaux, des oiseaux, des plantes, des reptiles, de grands livres sur les profondeurs des deux et le mystère de la mer. Il aura les histoires et les cartes de tous les empires que le monde a vus s’édifier, les histoires et les images de toutes les tribus, de toutes les habitudes et coutumes des hommes. Et il lui faudra des albums et des dessins pour aviver son sens de la beauté; de subtils dessins japonais pour lui faire aimer les finesses de l’oiseau, d’un pampre qui s’enroule ou d’une fleur qui s’effeuille; et des dessins occidentaux aussi, des femmes et des hommes gracieux, des groupes harmonieux, et de vastes paysages de la terre ferme et de la mer. Il aura des livres traitant de la construction des maisons et des palais; il fera des plans pour des demeures et inventera des cités... je crois qu’il faudra lui construire un théâtre!... Et puis, il y a la musique!...

Redwood réfléchit à ce dernier point et décida quesonfilsaurait, pour commencer, un harmonicon d’une octave, au son très pur, et qu’on pourrait augmenter par la suite.

— Il joueraavec celad’abord, — se ditRedwood. — Il chantera en s’accompagnant et trouvera des noms pour désigner ses notes... Ensuite...

Il leva les yeux vers le rebord de la fenêtre, au-dessus de sa tête,et mesura du regard les dimensions de la pièce.

— Il faudra installer son piano ici, — fit-il. — L’apporter par morceaux et le monter.

Tout absorbé dans ses préparatifs, il promenait par la vaste pièce sa forme sombre. Si vous aviez pu le voir là, il vous aurait paru une poupée de trente centimètres au milieu de jouets et d’objets enfantins ordinaires. Un immense tapis d’orient de quatre cents pieds carrés, sur lequel le jeune Redwood allait bientôt se traîner, s’étendait de la porte jusqu’à la grille,protégeant le radiateur électrique qui chaufferait toute la pièce. Un ouvrier de Cossar était perché très haut dans un échafaudage, occupé à fixer le grand cadre qui devait contenir les tableaux transitoires. Un herbier aussi grand qu’une porte de maison était accoté contre le mur, et d’entre ses pages s’échappaient des spécimens de plantes gigantesques, un bout de tige, le bord d'une fleur de mouron, ayant les proportions démesurées qui allaient bientôt rendre fameux le village d’Urshot d’un bout à l’autre du monde botanique.

Un sentiment d’incrédulité s’empara de Redwood tandis qu’il contemplait toutes ces choses.

— Si réellement ça continue... — fit-il en levant les yeux vers le lointain plafond.

Dans la distance, comme une réponse à scs pensées, un bruit lui parvint, semblable au mugissement d’un taureau.

— Ça continue sans encombre, évidemment, — remarqua-t-il.

De grands coups frappés sur une table retentirent, suivis declameurs inarticulées.

— Gou-ou... lou-ou... Bou ou... Zou... Bzzz.

— Le mieux que je puisse faire, •— commença Redwood, suivant quelque ligne divergente de pensée, — c’est de me charger moi-même de son éducation.

La tambourinade devint plus intense. Un moment Redwood se figura qu'elle avait pris la cadence d’une machine,de la machine, se dit-il, attelée à un grand train d’événements qui se précipitaient sur lui. Puis ce fut, en decrescendo, une volée de coups plus secs qui rompirent cet effet, s’interrompirent et recommencèrent.

— Entrez ! — cria Redwood, comprenant que quelqu’un frappait, et la porte,qui eût pu servir de porche à une cathédrale, s’entrouvrit lentement. La manivelle neuve qui servait maintenant à manœuvrer la porte cessa de craquer, et Bensington apparut dans l’entrebâillement, rayonnant bénévolement sous sa calvitie en saillie et par-dessus ses lunettes.

— Je me suis hasardé à venir voir,—murmurat-il d’une manière confidentielle et furtive.

— Entrez, entrez, — fit Redwood, et son ami entra, refermant la porte derrière lui.

Il s’avança, les mains derrière le dos, s’arrêta, fit quelques pas encore et embrassa du regard les dimensions de l’édifice et de son contenu. Il se frotta pensivement le menton.

— Chaque fois que je viens, — dit-il d’une voix apeurée,—ça me fait l’impression d’être... énorme !

— Hé ! oui, — répondit Redwood, parcourant lui aussi l’ensemble d’un coup d’œil, comme pour mieux s’inculquer l’impression. — Oui, ils [seront énormes, eux, vous savez.

— Oui, oui,— répéta Bensington, sur un ton de frayeur, — ils seront énormes !

Ils se regardèrent pleins d’appréhension, pour ainsi dire.

— Ils seront énormes, en vérité, — reprit Bensington, en caressant la crête de son nez et épiant Redwood du coin de l’œil, dans l’attente un peu inquiète d’une confirmation,— tous, tous, terriblement énormes. Il me semble que je suis incapable d'imaginer, même au milieu de tout cela, combien énormes ils seront.

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