OI
— Hop! hop! allons! — faisait de temps en temps Cossar.
L’après-midi était accablante, sans un souffle de vent, et la poussière était épaisse sur les routes. Il n'y avait que fort peu de gens dehors, et les cerfs, derrière les clôtures du parc, broûtaient dans une profonde tranquillité. Unecouplede grosses guêpes dévorait les fruits d’un groseillier à l’entrée d'Hickleybrow, et un peu plus bas dans le village, un autre de ces insectes allait et venait devant la boutique de l’épicier,cherchant quelque ouverture pour s'y introduire. A l’intérieur, on apercevait vaguement l’épicier, qui, armé d’un vieux fusil de chasse, épiait le manège de la bête.
Devant l’auberge des « Joyeux Maquignons », le cocher de la tapissière s’arrêta et déclara à Redwood qu’il s’était acquitté de la tâche convenue et n'irait pas plus loin. Aussitôt, les cochers de la charrette et du camion firent cause commune avec lui, et refusèrent même de laisser emmener les chevaux.
— Ces gros rats n’en feraient qu’une bouchée — ne cessait de répéter le cocher du camion.
Cossar écouta un instant la controverse.
— Déchargez-moi la tapissière, — ordonna-t-il, et l’un de ses ouvriers, grand, blond et sale, se mit en devoir de descendre les armes.
— Passez-moi ce fusil, — dit Cossar.
Il alla se placer entre les charretiers et leurs véhicules.
— Nous n’avons pas besoin de vous pour conduire, — déclara-t-il. —Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez, mais nous avons besoin de ces chevaux.
Ils voulurent discuter, mais Cossar continua.
— Si vous tentez la moindre voie de fait, je suis en état de légitime défense et je vous flanque un coup de fusil dans les jambes... Les chevaux viennent avec nous.
Il affecta de traiter l’incident comme clos.
— Montez sur la charrette, Flack, — dit-il à un petit homme vigoureux et trapu. — Boon, prenez le camion.
Les charretiers s’attaquèrent bruyamment à Redwood.
— Vous avez fait votre devoir vis-à-vis de vos patrons, — leur dit Red wood. — Restez donc dans ce village jusqu’à ce que nous revenions. Personne ne vous blâmera, puisque nous avons des fusils. Nous n’avons aucune envie d’être injustes ou violents, mais le cas est pressant. S’il arrive quelque chose aux chevaux, je paierai, ne craignez rien.
— C’est parfait, —. conclut Cossar, qui promettait rarement.
‘Ils laissèrent la tapissière, [et se mirent en route à pied. Chacun avait un fusil sur l’épaule, et c’était bien la plus singulière expédition qu'on pût rencontrer sur une route de la campagne anglaise; on eût dit bien plutôt une troupe de trappeurs yankees s avançant vers l’Ouest au bon vieux temps des Peaux-Rouges.
Au sommet de la côte, par-dessus la barrière, ils furent en vue de la Ferme Expérimentale. Ils trouvèrent là un petit groupe d’hommes munis de quelques fusils, — les deux Fulcher en étaient, — et un individu venu de Maidstone, qui, en avant des autres, surveillait la ferme avec une jumelle.
Tout ce monde se retourna pour contempler avec ébahissement la troupe qui accompagnait Redwood.
— Rien de nouveau? — demanda Cossar.
— Les guêpes ne font qu’aller et venir, — répondit le vieux Fulcher. — On ne voit pas si elles rapportent quelque chose.
— Les capucines commencent à envahir les pins, — dit l'homme à la lorgnette. — Elles n’en étaient pas encore là ce matin. On les voit croître à vue d’œil.
Il tira son mouchoir et essuya les verres de sa jumelle avec soin.
— Vous descendez là-bas, sans doute? — s’enquit naïvement Skelmersdale.
— Venez-vous ? —répliqua Cossar.
Skelmersdale parut hésiter.
— Nous en aurons pour la nuit, — reprit Cossar.
Skelmersdale décida qu’il n irait pas.
— Les rats sont par là? — questionna Cossar.
— Il y en avait un dans les pins ce malin... il chassait au lapin, sans doute.
Cossar allongea le pas pour rattraper les voitures.
Bensington, la main au-dessus des yeux, put juger maintenant de la vigueur de l’Aliment. Il eut d’abord l'impression que le bâtiment était plus petit ; puis, il s'aperçut qu’entre le bâtiment et le bois de pin la végétation avait pris des proportions énormes.
Le toit du puits sortait à peine des touffes d’herbes hautes de sept à huit pieds, et les capucines, enroulées autour de la cheminée, agitaient vers le ciel leurs pousses raidies. Les fleurs faisaient des taches d’un jaune vif qu’à une distance d’un mille on apercevait distinctement. Une grande pousse, comme un câble vert, avait pénétré par un trou du grillage dans le poulailler et, ressortant de l’autre côté, avait accroché ses rameaux à deux pins plantés côte à côte, jusqu’à mi-hauteur desquels s’élevait l’épais massif d’orties qui contournait le hangar aux voitures,
A mesure qu'ils approchaient! il leur sembla de plus en plus qu’ils étaient une bande de pygmées partis à la conquête d'un maison de poupée, abandonnée dans un coin négligé de quelque grand jardin.
Autour de leur nid, les guêpes affairées s’agitaient. Un essaim de formes noires fourmillait en l’air au-dessus de la pente crayeuse de la colline, par delà le bouquet de pins, et de temps en temps l’une d’elles s’élançait dans le ciel avec une rapidité vertigineuse et prenait son essor vers quelque butin lointain. On entendait leur bourdonnement à plus d’un mille de distance de la Ferme Expérimentale. Une fois même un monstre à raies jaunes descendit vers eux et battit des ailes sur place un moment, les épiant avec ses grands yeux à facettes; mais un coup de fusil que lui tiraCossar» sans l’atteindre, le fit se sauver. Dans un coin du champ, sur la droite, plusieurs autres guêpes rampaient autour de quelques os rongés, probablement les restes de l’agneau que les rats avaient emporté de la ferme Huxter. A la vue de ces créatures étranges, les chevaux devinrent fort agités et inquiets. Aucun des membres de l’expédition n’était un cocher expérimenté et il fallut qu’un homme se plaçât à la tête de chaque cheval pour le conduire par la bride et l’encourager de la voix.
Près de l’habitation, pas même l’ombre d’un rat et, à part le bourdonnement tour à tour croissant et décroissant du guêpier, tout semblait parfaitement tranquille.
Ils firent entrer les voitures dans la cour, et l’un des hommes de Cossar, voyant ouverte la porte dont une grande partie avait été rongée, pénétra dans la maison. Personne ne s’aperçut de son absence, les autres étant occupés à décharger les barils de pétrole. Ils remarquèrent seulement sa disparition en entendant des coups de fusil et le sifflement d’une balle.
Pan! Pan! les deux coups partirent. Une balle s’enfonça dans l’un des tonneaux de soufre et ressortit de l’autre côté, fracassant une douve et emplissant l’air d’une poussière jaune.
Redwood, qui avait gardé son fusil à la main, tira sur quelque chose de gris qui passa en bondissant auprès de lui. Il aperçut confusément le large arrière-train, la longue queue écailleuse et la semelle allongée des pattes de derrière d’un rat; il déchargea son second coup, et vit Bensington s’affaisser au moment où la bête disparaissait.
Alors, tout le monde fit parler la poudre. Pendant trois minutes, on fit bon marché des existences à la Ferme Expérimentale et les détonations d’armes à feu retentirent avec entrain. Dans sa surexcitation, Redwood oubliant Bensington, se précipita à la poursuite du rat et s’affala la tête la première sous un amas de briques, de mortier, de plâtre et de fragments de lattes qui dégringolèrent sur lui après l’explosion d'une balle dans la muraille.
Il se retrouva, assis par terre, les mains et la tête ensanglantées, tandis qu’un grand silence se faisait autour de lui. Puis, dans l’intérieur de l’habitation, une voix un peu inquiète fit :
— Pi-i-i-i—oui t !
— Ho! là! — cria Redwood.
— Hé ! là ! — répondit la voix.
Après réflexion elle ajouta :
— L’avez-vous attrapé, au moins ?
Le sentiment des devoirs de l’amitié reprit le dessus dans le tumulte qui agitait l’âme de M. Redwood.
— M. Bensington est-il blessé? — interrogeat-il.
L’homme de l’intérieur parut ne pas avoir bien compris.
— C’est de la faute à personne si je l’suis pas, — répondit-il.
M. Redwood fut convaincu qu’il avait dû atteindre M. Bensington. Sans plus penser aux contusions de sa face, il se levait, revenant en arrière, trouva Bensington tranquillement assis par terre en train de recharger son arme. Bensington leva les yeux par-dessus ses lunettes.
— Nous l’avons salé, hein, Redwood? — fit-il, 1o8 PLACE AÜX GÉANTS et il expliqua : — Il a voulu sauter par-dessus moi et m’a culbuté, mais je lui ai flanqué mes deux charges en plein corps.
L’homme de l’intérieur apparut sur le seuil.
— Je l’ai touché la première fois en pleine {poitrine et la seconde dans les flancs, — déclara-t-il.
— Où sont les voitures? — demanda Gossar,surgissant d’un enchevêtrement de capucines gigantesques.
Redwood constata bientôt, à son grand ébahissement, d’abord que personne n’avait été blessé et ensuite que le camion et la charrette, les roues de l’un accrochées à celles de l’autre, s’étaient engagés à cinquante mètres de là, au milieu des folles végétations du potager. Les chevaux avaient cessé de se cabrer. A mi-chemin, le baril défoncé gisait dans l’allée avec un nuage de poussière de soufre planant au-dessus.
Redwood indiqua du doigt le dégât et, suivi de Gossar, s’avança dans cette direction.
— Quelqu’un a-t-il vu le rat?— cria Gossar.
— Je l’ai touché dans les côtes une fois, et en pleine poitrine comme il se tournait sur moi.
Ils furent peu après rejoints par deux des hommes qui les aidèrent à dégager les attelages.
— Je l’ai tué, le rat, — déclara l’un des hommes.
— On l’a retrouvé ? — demanda Gossar.
— Jim Bates l’a découvert... de l’autre côté de la haie... J’ai tiré dessus juste comme il débouchait du coin... en plein au défaut de l’épaule.
Quand les voitures eurent été ramenées en meilleure place, Redwood alla contempler le grand cadavre. L’animal gisait sur le côté, le corps légèrement courbé. Les incisives de sa mâchoire supérieure recouvrant celles de l’inférieure donnaient à sa face un air de colossale faiblesse, de chétive avidité. Il n’avait nullement l’air féroce, ni terrible. Ses pattes de devant faisaient songer à de longues mains émaciées. A part, de chaque côté du cou, un petit trou rond, roussi sur les bords, la bête était absolument intacte, il médita quelques instants sur ce fait.
— Il devait y avoir deux rats, — fit-il enfin, en tournant les talons. — Oui, c’est cela... Et celui que tout le monde a touché s’est sauvé... Je suis certain que mon coup de fusil...
Une vrille de capucine, occupée à la recherche mystérieuse d’un point d’appui, ce qui constitue la carrière d'une vrille, se pencha doucement vers le cou de Redwood qui tressaillit et recula.
Et le bourdonnement du guêpier continuait, menaçant...
Ce premier incident laissa l’expédition en alerte sans l’intimider. 1 10
Provisions et munitions furent portées dans la maison, qui avait été évidemment saccagée par les rats après le départ de Mme Skinner. Quatre hommes furent délégués pour ramener les chevaux à Hickleybrow. On traîna le rat par une ouverture de la haie jusqu’à un endroit que commandaient les fenêtres de l'habitation. Pendant l’opération, on découvrit dans le fossé une bande de perce-oreilles géants qui se dispersèrent aussitôt en tous sens, mais Cossar, lançant de tous côtés ses immenses jambes, en massacra un bon nombre à coups de talon et de crosse de fusil. Ensuite, deux hommes tranchèrent avec leurs serpes les principales tiges des capucines qui formaient d’énormes cylindres de deux pieds de diamètre sortant du tas de fumier, et, tandis que Cossar explorait les chambres, Bensington, Redwood et l’un des ouvriers électriciens contournaient avec circonspection le poulailler, à la recherche des trous à rats.
Prudemment, ils firent un large détour pour éviter les orties géantes, qui les menaçaient avec des piquants vénéneux longs de trois centimètres. Puis, ayant franchi la barrière démantelée et rongée, ils se trouvèrent soudain devant l’orifice énorme du plus occidental des trous à rats. Ils formèrent le cercle devant cette caverne d’où s’échappait une puanteur écœurante.
— J’espère qu’ils sortiront, — dit Redwood en
I I I lançant un coup d’œil vers l’appentis du puits. — S’ils ne sortent pas... — proféra sententieusement Bensington.
— Ils sortiront, — affirma Redwood.
Les trois hommes méditèrent quelques instants.
— Il faudra fabriquer une sorte de torche pour entrer là-dedans, si nous y entrons, — dit Redwood.
Grimpant au long d’un sentier de sable blanc, à travers le bois de pins, ils s’arrêtèrent bientôt en vue des ouvertures des guêpiers.
Le soleil se couchait maintenant et les guêpes rentraient pour ne plus ressortir; dans la lumière dorée, leurs ailes les entouraient de halos tourbillonnants. Sans oser s’avancer jusqu’à l’orée du bois, les trois hommes, entre les troncs des arbres, restèrent aux aguets, épiant les énormes insectes qui s’abattaient aux alentours des trous où ils disparaissaient en rampant.
— Dans une heure ou deux, elles ne bougeront plus, — déclara Redwood. — On dirait que nous sommes redevenus gamins.
— Nous ne pourrons manquer de retrouver ces trous, même si la nuit est noire, — remarqua Bensington. — A propos, quelle phase ?
— Pleine lune... J’ai consulté mon calendrier, — répondit l’électricien.
Ils regagnèrent la ferme, où ils tinrent conseil avec Cossar.
Celui-ci déclara qu’évidemment il fallait transporter le soufre, le salpêtre et le plâtre dans le bois, avant la nuit ; ils déchargèrent donc la voiture et s’occupèrent des sacs. Quand les ordres nécessaires eurent été braillés, aucune parole ne fut plus prononcée et, comme le bourdonnement des guêpes avait cessé, on n’entendait plus d’autre bruit que les pas des hommes chargés, leur respiration haletante, et le choc sourd des sacs jetés à terre. Ils se relayèrent à cet ouvrage, à l’exception de M. Bensington, qui en était manifestement incapable. Il s’installa avec un fusil, dans la chambre à coucher, auprès de la carcasse du rat mort, et les autres, pour se reposer tour à tour du transport des sacs, allaient deux par deux surveiller l’orifice des trous à rats derrière les fourrés d’orties. Les anthères de ces plantes géantes étaient mûrs et la tranquillité du soir était de temps à autre troublée par l’éclatement d’une de ces capsules qui détonait comme un coup de pistolet, tandis que les grains de pollen, comme du plomb, s’éparpillaient en tous sens.
M. Bensington était assis devant la fenêtre sur un grand fauteuil de crin, fort dur et couvert en tapisserie usée, meuble qui pendant nombre d’années avait donné à la chambre des Skinner un air de distinction. Il appuyait gauchement son fusil sur le rebord de la fenêtre, et ses regards, à travers ses lunettes, lorgnaient parfois la carcasse du rat mort assombrie dans le crépuscule, et parfois erraient autour dans une méditation curieuse. Du dehors, arrivait une vague odeur de pétrole, car l’un des bidons fuyait, et cette odeur se mêlait à l’arôme plus agréable des branches de capucines fraîchement coupées.
A l’intérieur, quand il tournait la tête, un mélange d’effluves domestiques, — bière, fromage, pommes pourries et vieilles bottes comme motifs principaux, — évoquait le souvenir des Skinner disparus. Un moment, il examina la pièce en détail. Le mobilier avait été grandement bouleversé — peut-être par quelque rat indiscret; mais une veste pendue à un clou derrière la porte, un rasoir, quelques fragments de papier sale et un morceau de savon raccorni par des mois d’abandon lui remémoraient personnellement Skinner. Et alors, Bensington fut saisi par cette conviction absolue et nouvelle que le malheureux avait été tué, et dévoré, au moins en partie, par le monstre qui maintenant gisait au dehors dans les ténèbres grandissantes.
Songez à toutes les conséquences que peut avoir une innocente découverte chimique !
Il était là, dans la tranquille campagne anglaise et courant les plus grands dangers, aux aguets, seul avec un fusil, dans une maison obscure et en ruines, loin de tout confort, et... Sapristi!
Il comprenait maintenant combien profondément Tordre des choses était modifié pour lui. Il était venu tout droit accomplir cette invraisemblable besogne, sans en dire un seul mot à sa cousine Jane!
Que devait-elle penser de lui?
Il essaya de se l’imaginer, sans y parvenir; il éprouvait ce sentiment extraordinaire qu’elle et lui étaient séparés pour toujours et qu’ils ne se reverraient plus jamais; il sentait qu’il avait pris une initiative et s’était aventuré dans un monde d’immensités nouvelles. Quels autres monstres ne recelaient pas ces ombres épaisses?
Les pointes des orties géantes se détachaient nettes et noires contre le vert ambré et pâle du ciel occidental. Tout était paisible et calme,très calme. Il se demanda pourquoi il n’entendait plus les autres, là-bas, derrière le coin de la maison. Les ténèbres sous l’appentis aux voitures étaient maintenant d’un noir impénétrable
Pan! Pan! Pan!
Une suite d’échos. .. Un cri... Un long silence.
Pan... !
Un diminuendo d’échos.
Un calme absolu.».
1 15 Enfin, Dieu merci ! Redwood et Gossar surgissaient de l’obscurité. Redwood appelait :
— Bensington! Bensington ! Nous avons canardé un autre rat ! Gossar a canardé un autre rat !
Lorsque l’expédition se fut convenablement restaurée, la nuit était entièrement tombée. Les étoiles brillaient de tout leur éclat, et une pâleur croissante, vers Hankey, annonçait la lune. La surveillance des trous à rats n’avait pas été interrompue, mais les guetteurs s’étaient transportés au-dessus des excavations sur le penchant du talus, jugeant cet endroit plus sûr pour tirer. Ils étaient accroupis dans l’herbe que trempait une rosée abondante, et combattaient l’humidité par le whisky. Les autres s’étaient retirés dans l’habitation, où les trois chefs discutaient avec les hommes la besogne nocturne.
Vers minuit la lune se leva, et aussitôt qu’elle eut dépassé le faîte des collines, tout le monde, sauf les sentinelles des trous à rats, partit à la file, sous la conduite de Gossar, vers les guêpiers.
De ce côté, ils trouvèrent leur tâche exceptionnellement, étonnamment facile. A part ce fait que la besogne était plus longue, ce ne fut pas une affaire plus grave qu’un guêpier ordinaire. Sans doute, il y avait du danger, un danger mortel, mais un danger qui ne montra même pas le bout de son nez par les sinistres orifices du talus. Les assaillants bourrèrent les trous avec un mélange de soufre et de nitre, les bouchèrent solidement et mirent le feu aux mèches. Puis, d'un commun accord, tous firent demi-tour et s’enfuirent à toutes jambes à travers les longues ombres des pins ; mais s’apercevant que Cossar était resté en arrière, ils s’arrêtèrent en troupe à une centaine de mètres, auprès d’un fossé dans lequel ils pouvaient, si besoin en était,s’abriter.
Pendant une ou deux minutes, sous le clair de lune, avec ses ombres et ses clartés tranchées, la nuit fut envahie par un bourdonnement étouffé, qui s'éleva, devint un ronflement profond et continu, monta encore et cessa... Alors, presque incroyablement la nuit fut silencieuse.
— Sapristi! — fit Bensington, à mi-voix, — c’est fini !
Tous restaient aux écoutes. Le talus, au-dessus de la dentelle noire des ombres des pins, était aussi clair que de jour et aussi incolore que la neige. Le plâtre qui obstruait les trous resplendissait positivement. Cossar agitant son grand corps s’avança vers eux.
— Jusqu’ici... — commença-t-il.
— Crac... Pan... !
Du côté de la maison, un coup de feu avait été tiré, auquel succédait un calme profond.
— Qu’est-ce que c’est que ça? — demanda Bensington.
— Un des rats aura montré son museau, — suggéra quelqu’un.
— Hé! diable ! nous avons laissé nos fusils, làhaut ! — fit remarquer Redwood.
— Oui, auprès des sacs.
Ils se remirent à grimper le talus.
— Ça devait être les rats, — répéta Bensington.
— Evidemment Î — assura Cossar en se rongeant les ongles.
Pan!...
— Hé ! là! — fit un des hommes.
Puis soudain et sans arrêt, on entendit une exclamation, deux coups de feu, une seconde exclamation qui était presque un cri de terreur, trois autres détonations coup sur coup. Tous ces bruits étaient très clairs et très petits dans l’immense paix de la nuit. Pendant quelques instants, on perçut un tapage confus et étouffé dans la direction des trous à rats; puis, de nouveau,un cri déchirant... Les hommes couraient de toutes leurs forces chercher leurs fusils.
Encore deux coups de feu.
Bensington se trouva le fusil à la main, dans le petit bois de pins, s’efforçant de suivre ses compagnons dont les dos s’éloignaient rapidement. Fait curieux, la pensée qui hantait à ce moment son esprit était le regret que sa cousine Jane ne pût le voir. Ses chaussures bossuées et tailladées bondissaient en des enjambées désordonnées, et sa figure était déformée en une grimace permanente qui ridait son nez et maintenait en place ses lunettes récalcitrantes. Le canon de son fusil pointé droit devant lui, il gambadait dans le clair de lune diapré.
L’homme qui avait pris la fuite se jeta tête baissée dans la petite troupe. Il n’avait plus son fusil.
— Hé bien ! qu’y a-t-il ? — fit Cossar, qui l’attrapa à bras le corps.
— Ils sont sortis tous ensemble.
— Les rats ?
— Oui, six rats :
— Où est Flack?
— En bas.
— Qu’est-ce qu’il dit?— haleta Bensington, qui les avait rejoints sans qu’on s’en aperçût.
— Flack est en bas?
— Oui, il est tombé... Ils sont sortis les uns après les autres.
— Quoi?
— Ils ont fait une charge. J’ai lâché mes deux coups de fusil.
— Vous avez abandonné Flack ?
— Ils se jetaient sur nous.
— En route. Vite ! — fit Cossar. — Venez avec nous, vous. Où est Flack ? Montrez-nous...
La petite troupe se lança en avant. Le fuyard fournit de plus amples détails sur rengagement. Les autres se pressaient autour de lui, sauf Cossar qui ouvrait la marche.
— Où sont-ils?
— Rentrés dans leurs trous, peut-être. J ai déguerpi. Ils se sont précipités vers leurs trous.
— Comment? Expliquez-vous? Vous vous trouviez derrière eux ?
— Nous étions descendus auprès de leurs trous... Nous les avions vus sortir, vous comprenez, et nous voulions leur couper la retraite... Ils trottinaient comme des lapins... Nous dégringolâmes en courant et en tirant dessus... ils galopèrent dans tous les sens à notre premier coup de fusil et tout à coup ils vinrent sur nous, ils foncèrent sur nous.
— Combien étaient-ils ?
— Six ou sept.
Arrivé à l’orée du bois de pins, Cossar fit halte.
— Alors, ils ont culbuté Flack ? — demanda quelqu’un.
— Il y en avait un qui courait dessus !
— Tu n’as pas tiré ?
— Comment aurais-je pu?
— Tous les fusils sont chargés ? — fit Cossar par-dessus son épaule.
Il y eut un mouvement général d’affirmation.
— Mais Flack... ? — commença quelqu’un.
— Tu crois que Flack?... — dit un autre.
— Il faut le retrouver, — déclara Redwood.
— Il n’y a pas de temps à perdre, — proféra Cossar, et, appelant Flack de toutes ses forces, il prit la tête de l’expédition.
La petite troupe s’avança dans la direction des trous à rats; le fuyard s’était posté un peu en arrière. Ils défilaient à travers les herbes folles et contournèrent le cadavre du second rat ; puis, marchant de front, le fusil en arrêt et le doigt sur la détente, ils épiaient le fouillis de plantes devant eux, sous le clair de lune, s’attendant à apercevoir quelque sinistre masse, quelque monstre aux aguets. Bientôt, ils retrouvèrent le fusil du fuyard.
— Flack ! — appelait Cossar. — Flack!
— Il a couru dans les orties et il est tombé, — indiqua son courageux compagnon.
— Où?
— Par là, en tournant.
— Où est-il tombé ?
L’homme hésita et les conduisit un instant à travers les grandes herbes noires, puis, se tournant, perplexe : — C’est par ici, je crois, — dit-il.
— En tous cas, il n'y est plus.
— Non, il n’y est plus.
— On ne voit même plus son fusil.
— Ils l’ont traîné dans le trou.
— Mais son fusil?...
— Sacrebleu ! — jura Cossar. — Où diable at-il pu passer?
Il lit un pas vers l’ombre noire qui masquait les trous et resta un instant en contemplation. Puis il proféra un nouveau juron.
— S’ils l’ont traîné dans leur trou...
Pendant quelques minutes, ils se lancèrent irrésolus des fragments de pensée. Les verres de lunettes de Bensington scintillaient comme des diamants quand il portait ses regards de l’un à l’autre, et les figures, suivant qu’elles se tournaient vers la lune ou s’en détournaient, passaient d’une froide clarté à une obscurité mystérieuse. Tous parlaient, personne n’achevait ses phrases.
Tout à coup, Cossar retrouva son habituelle activité. Il agita ses membres en tous sens et se mit à donner des ordres à chacun. On comprit qu’il voulait des lampes, et tout le monde excepté lui se dirigea vers le corps d’habitation.
— Vous allez pénétrer dans les trous? — demanda Redwood.
— Evidemment! — répondit Cossar.
Il expliqua de nouveau que les lanternes de la charrette et du camion lui seraient nécessaires et qu’il fallait les lui chercher.
Bensington, ayant compris, s’engagea dans le sentier le long du puits. «Jetant un coup d’œil en arrière, il aperçut la gigantesque forme de Cossar, toute droite, contemplant pensivement les trous. A cette vue, Bensington s’arrêta une seconde et se retourna à demi. Ils laissaient Cossar tout seul...
Bah ! Cossar saurait bien se garder lui-même!...
Tout à coup Bensington découvrit quelque chose qui lui fit pousser un cri haletant. En un clin d’œil, trois rats étaient sortis d’un sombre enchevêtrement de plantes grimpantes et s’avançaient vers Cossar. Pendant deux ou trois secondes, Cossar ne parut pas se douter de leur présence, puis, subitement, il devint l’être le plus actif du monde. Il ne tira pas un seul coup de fusil : il n’eut pas apparemment le temps de viser. Bensington le vit bondir de côté et abattre un coup de crosse formidable sur le derrière de la tête du rat qui sautait vers lui. Le monstre eut un soubresaut et culbuta.
Cossar lancé en avant disparut dans les herbes, mais il se redressa et, faisant tournoyer son fusil au-dessus de sa tête, il courut sur les autres rats. Un faible cri parvint aux oreilles de Bensington qui put voir les deux animaux faire un brusque écart et Cossar les poursuivre jusqu’à l’entrée des trous.
12 3 On eût ditune scèned’ombres chinoises. Les trois monstres étaient exagérés et rendus fantastiques par l’illusionnante clarté de la lune. Par instants, Cossar était colossal, et par instants invisible. Les rats passaient devant les yeux par bonds soudains et inattendus, ou bien ils couraient avec des mouvements de pattes si rapides qu’on les eût crus montés sur roues. Tout fut terminé en une demi-minute et personne que Bensington ne vit le combat. Il entendait derrière lui les autres qui continuaient à marcher vers la maison, et, poussant quelques cris, il prit ses jambes à son cou pour rejoindre Cossar : au même moment les rats s’engouffraient dans leurs tanières.
Il le rattrapa à l’entrée des trous. Au clair de lune, la distribution d’ombres qui constituait le visage de Cossar révélait un calme parfait.
— Comment! — s’écria Cossar. — Déjà de retour! Où sont les lanternes?... Ils sont tous rentrés dans leur trou, maintenant. J’ai cassé le cou à l’un d’eux, comme il passait près de moi... Voyez! Làbas!
Il étendit son long doigt maigre.
Bensington était trop abasourdi pour entamer une conversation.
Les lampes mirent un temps interminable à venir, sembla-t-il. Enfin, elles apparurent: tout d’abord un œil lumineux et fixe, précédé d’un reflet jaune oscillant; puis, clignotant et brillant tour à tour, deux autres lumières qu’entouraient de petites formes avec de petites voix et que suivaient des ombres énormes. Cegroupe formait, pour ainsi dire,un foyer flamboyant dans la gigantesque irréalité du clair de lune.
— Flack! Flack ! — répétaient les voix.
Une phrase explicative fut lancée en avant.
— Il s’est enfermé dans le grenier!
Cossar devenait de plus en plus merveilleux, et ce fut le comble du fantastique quand son double arpent de semelles disparut dans le trou central. Il avançait à quatre pattes, avec deux fusils traînant de chaque côté de lui, attachés à une corde qu’il s’était passée autour du cou, et le compagnon en qui il avait le plus de confiance, un petit homme brun au visage grave, devait le suivre, courbé en deux et tenant une lanterne au-dessus de sa tête. Tout cela avait été rendu aussi régulier, aussi raisonnable et aussi évident qu’un rêve de fou. Tant que les rats lui tourneraient le dos, Cossar n’avait rien à craindre, et aussitôt qu’ils lui feraient face, il apercevrait le reflet de leurs prunelles et tirerait entre leurs yeux.Comme ils étaient forcés de suivre les galeries, Cossar ne pouvait manquer de les atteindre. C’était, avait-il insisté, la méthode évidente, un peu pénible peut-être,mais absolument certaine. Bensington remarqua que le compagnon de Cossar avant d’entrer dans le trou avait attaché l’extrémité d’une ficelle au pan de son veston. Cette ficelle devait lui servir à tirer les cordages nécesaires pour traîner dehors les cadavres des rats.
Bensington constata soudain que l’objet qu’il tenait dans ses mains était le chapeau de soie de Cossar.
— Comment est-il venu là ?
En cas de malheur, il lui resterait tout de même un souvenir.
Devant chacune des excavations, se tenait un groupe de combattants; une lanterne posée à terre éclairait l’ouverture, et un homme agenouillé, le doigt sur la gâchette de son arme et visant l’antre noir, était prêt à bien recevoir tout ce qui en sortirait.
Il s’écoula un moment de répit intolérablement long.
Puis, ils entendirent le premier coup de fusil de Cossar, comme une explosion dans une mine.
Au bruit, chacun assura son geste, tendit les nerfs, raidit les muscles.
Pan!pan! pan! Les ratsavaient tenté une sortie, et deux de plus étaient tués. L’homme qui tenait la pelote de ficelle sentit une secousse.
— Il en a tué un là-dedans, — dit Bensington, — et il veut la corde.
Sous les regards scrutateurs de Bensington, la corde se dirigea en rampant vers le trou, et l’on eût dit qu’elle était animée d’un mouvement spontané comme un serpent, car l’obscurité rendait la ficelle invisible. A la fin, la corde s’arrêta et il y eut une longue pause. Puis un être, qui sembla à Bensington le monstre leplus bizarre de tous, sortit du trou à reculons, et c’était le petit mécanicien ; après lui, traçant dans la terre sablonneuse deux larges sillons, apparurent les bottes de Cossar, puis son dos qu’illuminait la lanterne...
Il ne restait plus maintenantqu'un seul rat vivant, et cette pauvre créature, impitoyablementcondamnée, se terrait au plus profond du trou. Cossar et son porte-lanterne s’engagèrentde nouveau dans le souterrain et abattirent le dernier ennemi. Enfin, tel un furet, Cossar parcourut toutes les galeries pour s’assurer qu’elles étaient vides.
— Mais nous les avons tous ! — annonça-t-il à sa troupe en admiration respectueuse devant son courage. — Et si je n’avais pas été un âne à tête de bois, je me serais mis en bras de chemise. Evidemment ! Tâtez mes manches, Bensington. Je suis trempé de sueur. Il n’y a qu’une double ration de whisky qui puisse me sauver du rhume.
II y eut des instants, au cours de cette mémorable nuit, où Bensington se figura que la nature l’avait destiné à une vie d’aventures fantastiques, et tel fut le cas en particulier pendant une bonne heure après qu’il eut absorbé une sérieuse rasade de whisky.
— Je ne retournerai pas à Sloane Street, — confia-t-il à l’ingénieur.
— Allons donc !
— Vous pouvez m’en croire, — affirma-t-il en hochant la tête d’un air sombre.
Quand ils furent parvenus à traîner les sept cadavres de rats au bûcher funéraire, tout près des orties géantes, Bensington ruisselait de transpiration et Cossar lui indiqua la nécessaire réaction du whisky pour le sauver du rhume inévitable. Puis, dans la vieille cuisine aux parois de brique, il y eut une sorte de repas de brigands, avec au dehors la rangée de cadavres de rats, sous le clair de lune au long du poulailler. Après une demi-heure de repos, Cossar secoua à nouveau l’activité de sa troupe, pour le labeur qui restait encore à accomplir.
— Evidemment, — expliquait-il,— il faut anéan- 1 28 tir tout cela. Pas de traces, pas de preuves... comprenez?
Il les stimula avec l'idée de détruire la ferme de fond en comble. Ils brisèrent et fendirent jusqu’au moindre fragment de bois que contenait la maison, ils dispersèrent des traînées de fagots et de bûches partout où croissaient les végétations gigantesques : puis, ils élevèrent un bûcher sur lequel ils entassèrent les rats copieusement arrosés de pétrole.
Bensington travaillait comme un terrassier consciencieux. Vers deux heures du matin, il fut pris d’une sorte d’énergie et d’exhilaration. Quand, pendant l’œuvre de destruction, il brandissait une hache, les plus braves fuyaient son voisinage. Par la suite, il fut quelque peu assagi par la perte temporaire de ses lunettes, qu’on lui retrouva dans la poche de côté de son pardessus.
Des hommes énergiques, barbouillés et sales, s’agitaient autour de lui, et Cossar allait et venait au milieu d’eux comme un dieu.
Bensington s’enivrait du délice de cette fraternité humaine qui s’empare des armées heureuses, des expéditions hardies, mais que n’éprouvent jamais ceux qui vivent la vie du citadin. Quand, par crainte de sa hache menaçante. Cossar l’employa au transport du bois, il allait de l’un à l’autre, répétant qu’ils étaient tous de « braves types ». TRP* - "VT ’ -merypemmmmmmmrna ve — Et il continua ainsi, longtemps après qu’il eut senti la fatigue.
Enfin tous les préparatifs furent terminés et il ne resta plus qu’à procéder aux arrosages de pétrole. La lune, débarrassée maintenant de son cortège nocturne d’étoiles, brillait très haut audessus de l’aube.
— Brûlez tout! —disait Cossar, s’affairant de-ci de-là ; — brûlez tout, rasez tout, qu’il ne reste trace de rien.
Bensington l’aperçut, effrayant et dégingandé dans les pâles lueurs du jour, sa mâchoire inférieure projetée en avant, courant en tous sens avec une torche d’amadou à la main.
— Arrivez! —fit quelqu’un, qui tira Bensington par la manche.
L’aurore paisible — car aucun oiseau ne chantait dans ces parages — s’emplit soudain d’un crépitement tumultueux; une petite flamme d’un rouge sombre fit le tour du bûcher, se changea en bleu en brûlant sur le sol et se mit à escalader, feuille par feuille, la tige d’une ortie géante. Un susurrement se mêla au crépitement...
Puis, chacun alla vite chercher son fusil dans un coin de la pièce d’entrée de la ferme, et toute la troupe s’enfuit encourant. Cossar venait le dernier, à grandes enjambées pesantes...
Bientôt, ils se retournèrent pour contempler la Ferme Expérimentale. Elle bouillonnait; la fumée et la flamme s’en échappaient comme une foule dans une panique, par les portes, les fenêtres et mille fissures et crevasses du toit. On pouvait se fier à Cossar pour organiser un incendie ! Une grande colonne de fumée, coupée de langues de feu et d’éclairs soudains, bondit jusque dans le ciel, les replongeant dans l’obscurité et masquant l'incandescence du soleil qui se levait. Tout Hickleybrow eut bientôt aperçu ce formidable pilier de fumée et de flammes, et les habitants accoururent, sur la crête, en déshabillés variés, pour assister au retour de l’expédition.
Derrière, au loin, comme un fantastique champignon, cette colonne de fumée ondoyait et se balançait, atteignant les hauteurs du ciel, écrasant la ligne de collines et rapetissant le paysage,tandis qu’au premier plan, Cossar en tête, les fauteurs de cette destruction, huit petites formes noires, le fusil sur l’épaule, suivaient, d’un pas lassé, le sentier à travers la prairie.
Un moment, Bensington se retourna et une phrase familière pénétra dans son cerveau excédé et s’y répéta. Qu’était-ce?
— Tu as allumé aujourd’hui... Tu as allumé aujourd'hui...
Alors il se rappela les paroles de Latimer sur son bûcher. — Nous avons allumé, en ce jour, en Angleterre, un flambeau qu’aucun homme ne pourra plus jamais éteindre...
Quel homme que ce Cossar, tout de même ! Il l’admirait de dos et se sentait fier d’avoir tenu ce chapeau ! Oui, fier, bien qu’il fût un éminent investigateur et que Cossar ne fît que s’occuper de sciences appliquées.
Tout à coup, il se mit à frissonner et bâilla à se décrocher la mâchoire, souhaitant d’être chaudement bordé dans son lit, dans son petit appartement de Sloane Street. Il n’était guère rassurant, cependant, de penser à cousine Jane. Ses jambes devinrent de coton et ses pieds de plomb. Il se demanda si l’on pourrait se procurer une tasse de café à Hickleybrow. Depuis trente-trois ans, à coup sûr, il n’avait passé de nuit blanche.
Or, tandis que les huit aventuriers livraient bataille aux rats de la Ferme Expérimentale, — à neuf milles de là, dans le village de Cheasing Eyebright, une vieille femme au nez excessif luttait contre de grandes difficultés à la lueur vacillante d'une chandelle. Elle tenait dans une main noueuse un couteau à ouvrir les boîtes à sardines, et dans l’autre une boîte d’Hérakléophorbia qu’elle était résolue à éventrer à tout prix. Elle s’y reprenait infatigablement, grognant à chaque effort nouveau, tandis qu’à travers la légère cloison on entendait gémir le petit Caddies.
— Pauv’petit mignon! — disait Mme Skinner; puis, avec sa dent solitaire mordant sa lèvre dans une extase de détermination : — Ouvre-toi donc, satanée boîte!
Crac ! et bientôt une nouvelle provision de l’Aliment des Dieux allait être versée sur le monde.