L’AVÈNEMENT DE LA GRANDEUR
Notre thème, qui débuta d’une manière si réduite dans le laboratoire de M. Bensington, s’est déjà répandu et ramifié, et dès lors tout notre récit se dissémine. Retracer la marche de l'Aliment des Dieux, c’est suivre les ramifications d'un arbre qui donne sans cesse de nouvelles branches. En peu de temps, à peine le quart d'une vie humaine, l’Aliment s'était infiltré et accru, depuis son point de départ à la petite ferme d’Hickleybrow, et avait envahi le monde entier avec sa renommée et la menace de sa puissance. Il s’étendit hors d’Angleterre fort rapidement. Bientôt, en Amérique, sur tout le continent européen, au Japon, en Australie, et finalement d’un bout à l’autre du monde, la terrible substance travaillait à ses fins inévitables ; toujours, elle y travaillait lentement, par des moyens indirects et contre toute résistance. C’était l’insurrection de la grandeur. En dépit des préjugés, en dépit des lois et des ordonnances, en dépit de tout ce conservatisme obstiné qui est la base de l'organisation humaine, l’Aliment des Dieux, une fois qu’il avait reçu une première impulsion, poursuivait son progrès subtil et invincible.
Les enfants de l’Aliment croissaient régulièrement pendant toutes ces années, c’était là le fait capital de l’époque. Mais ce sont les « fuites » qui fournissent les péripéties de l’histoire. Les enfants alimentés dès le début grandirent ; bientôt il y en eut d’autres qui grandirent aussi, et toutes les meilleures intentions du monde ne purent arrêter les fuites qui se produisirent indiscontinûment. L’Aliment s’obstinait à fuir avec l'opiniâtreté d'une chose vivante. La farine, traitée avec cette substance, se transformait, par le temps sec, et presque intentionnellement, eût-on dit, en une poudre impalpable que la plus légère brise soulevait et transportait. Le village de Pangbourne, dans le Berkshire, lutta contre des fourmis géantes. Trois hommes furent mordus et moururent.
Ici ou là, une panique se produisait, il fallait se défendre, et le fléau assaillant était repoussé, laissant toujours derrière lui, dans les détails les plus obscurs de la vie, quelque chose de changé à jamais. Ou bien c'était un soudain et effarant envahissement, une rapide poussée de végétations monstrueuses, une dispersion par le monde de chardons colossaux, ou de cafards énormes qu’il fallait abattre à coups de fusil, ou des vols de mouches démesurées.
En des lieux éloignés, furent livrés des combats étranges et désespérés. Des héros se révélèrent pour la cause de la petitesse...
Les hommes acceptèrent l’intrusion de ces incidents dans leur existence, et ils y firent face avec les expédients du moment et en se disant les uns aux autres qu’il n’y avait « aucun changement dans l’ordre essentiel des choses ». Après la première panique, et en dépit de son éloquence, Caterham devint une figure secondaire dans le monde politique, et resta aux yeux des hommes le défenseur de mesures extrêmes.
Çe n’est que lentement qu’il se fraya un chemin vers une situation prépondérante dans les affaires publiques. « Il n’y avait aucun changement dans l’ordre essentiel des choses. » Le Dr Winkles, ce maître éminent de la pensée moderne, était très affirmatif sur ce point et les promoteurs de ce qu’on appelaitalors le Libéralisme progressiste exprimèrent avec une énergie émue le peu de sincérité réelle de leur progrès. Leur rêve, paraissait-il, roulait entièrement sur de petites nations, de petites langues, de petites familles vivant chacune sur sa petite ferme. La mode des choses petites et nettes fut en vogue. Etre grand fut considéré comme vulgaire, et les mots délicat, net, mignon, miniature, « minutieusement parfait », devinrent les dominantes de l’approbation critique.
Cependant, avec tranquillité et prenant leur temps, comme il convient à des enfants, les jeunes humains nourris de l’Aliment des Dieux grandissaient dans un monde qui se modifiait pour les recevoir ; ils amassaient de la force et du savoir, devenaient individuels et assidus, et s’élevaient lentement vers les dimensions de leur destinée. Bientôt, ils semblèrent faire naturellement partie du monde; tous ces préludes de grandeur prirent rang parmi les phénomènes naturels, et l’on s’étonnait qu’il n’en eût pas toujours été ainsi. Aux oreilles des hommes parvinrent des rumeurs sur ce que les enfants géants pouvaient accomplir.
— C’est stupéfiant — disait-on sans la moindre trace de stupéfaction.
Les journaux populaires s’occupaient des trois fils Cossar et racontaient comment ces enfants extraordinaires soulevaient de gros canons, lançaient des masses de fer à quatre cents mètres et faisaient des sauts de soixante mètres de long. On prétendait qu’ils creusaient un puits, plus profond qu’aucun des puits ou des mines que l’homme eût jamais faits, pour chercher les trésors que la terre pouvait renfermer.
Ces enfants, racontaient les journaux, aplaniront les montagnes, lanceront des ponts sur les mers, creuseront les entrailles de la planète à l’instar d’un rayon de miel :
— Fabuleux ! — s’écriaient les humains de petite dimension. — Fabuleux, n’est-ce pas ?
Quelles commodités nous aurons !
Et ils s’en allaient à leurs affaires, comme s’il n’existait pas sur la terre cette chose qu’on appelait la Nourriture des Dieux. En vérité, ces fantaisies n’étaient que les indices et les promesses des facultés que posséderaient un jour les enfants de l’Aliment. Ce n’était encore de leur part que jeux d’enfants, rien de plus que l’usage d’une force dans laquelle aucun dessein ne se manifestait. Ils ne se connaissaient pas pour ce qu’ils étaient : les enfants d’une nouvelle race, grandissant lentement. Leur force de géants croissait de jour en jour, leur vouloir de géants avait encore à trouver son dessein et son but...
A les considérer dans une perspective de temps raccourcie, ces années de transition eurent le caractère d’une série d’événements consécutifs; mais, à dire vrai, personne ne vit l’avènement de la grandeur dans le monde, de même que personne au monde ne vit qu’après des siècles, comme un unique événement, la grandeur et la décadence de Rome. Ceux qui vivaient en ce temps-là étaient trop mêlés à ces incidents pour les voir dans leur ensemble, comme une évolution unique. Les gens sages eux-mêmes se figuraient seulement que l’Aliment ne donnait au monde qu’une récolte de productions désordonnées, sans utilité et hors de contrôle, qui pouvaient causer un certain trouble et un certain ébranlement, mais qu’à cela se bornerait l'effet sur l’ordre et le système établis de l’organisation humaine.
Pour un observateur au moins, la chose la plus stupéfiante de toute cette période où les menaces s’accumulaient est l’invincible inertie de la masse du peuple, sa tranquille et persistante ignorance des énormités ambiantes et des promesses d’énormités plus démesurées encore. De même qu’au bord d’une cataracte, un cours d’eau aura une surface très unie, très calme, de même tout ce qu’il y avait en l’homme de conservateur s’obstinait, en ces jours-là, à croire à sa sereine suprématie. La réaction devint populaire; on parlait de la banqueroute de la science, de l’extinction du progrès, de la prépondérance du mandarinisme, et autres babillages, au milieu de l’écho des pas des enfants de l’Aliment. Toutes les révolutions tâtillonnes et inutiles d’autrefois, avec les foules de sottes petites gens chassant quelque sot petit monarque et tels exploits de ce genre, avaient depuis longtemps disparu des mœurs, sans avoir la moindre chance de se reproduire; mais, malgré cela, le changement n’avait ni cessé ni disparu, il n’avait fait que se transformer. Le Nouveau arrivait à sa façon et en dehors de l’ordinaire compréhension du monde.
Raconter pleinement son avènement serait écrire une interminable histoire; mais partout il y avait une chaîne parallèle d’événements. Par conséquent, narrer comment le Nouveau se manifesta en un endroit c’est raconter l’ensemble au moyen d’un détail.
Le hasard voulut qu’une semence égarée d’immensité tombât dans le joli petit village de Cheasing Eyebright, dans le comté de Kent : on peut essayer de relater l’histoire de sa bizarre germination en cet endroit et de la futile tragédie qui en résulta.En se laissant guider par ce fil unique, pour ainsi dire, on pourra montrer la direction suivant laquelle tout ce tissu complexe d’événements s’échappa du métier du temps.
Cheasing Eyebright possédait naturellement un vicaire. Il y a vicaire et vicaire, et entre tous j’aime 2 10 surtout le vicaire innovateur; mais j’aime moins le professionnel panaché, — progressiste et réactionnaire à la fois. Le vicaire de Cheasing Eyebright était des moins innovateurs,petit homme fort digne, gras et dodu, mûr et conservateur.
Il convient de retourner en arrière dans notre récit pour parler de lui; il s’appareillait exactement à sa paroisse, et le meilleur aspect sous lequel on puisse se les représenter ensemble est leur aspect habituel, comme put les voir Mme Skinner, quand (vous vous rappelez sa fuite), par un beau soir, dans ces rustiques sérénités, elle apporta l’Aliment sans que personne en eut le moindre soupçon.
Le village, dans la splendeur du couchant, se montrailsoussesplusbeauxatours.il était accroupi dans la vallée, au pied des bois de hêtre, chapelet de maisons aux toits de chaume ou de tuiles rouges, avec des touffes de buisson ardentde chaquecôtédes portes d’entrée à claire-voie, maisons qui se rassemblaient de plus en plus serrées,à mesure que la route s’éloignait des ifs du pourtour de l’église et se rapprochait du pont. Le presbytère laissait apercevoir, sans trop d’ostentation, entre les arbres, passé l’auberge, sa façade dix-huitième siècle patinée par le temps, et le clocher se dressait juste au creux de la dépression formée par la vallée dans le profil des collines. Un'cours d'eau sinueux, frêle intermittence d’azur et d’écume, scintillait entre d’épaisses bordures de roseaux, de reines des prés, d’herbe auxécus et de saules pleureurs. Dans la tiédeur du soleil couchant,le paysage tout entier avait ce caractère curieusement anglais de culture avancée, cet aspect de tranquille achèvement qui singe la perfection.
Le vicaire, lui aussi, avait un air moelleusement mûr. Il avait habituellement et essentiellement l’air mûr, presque blette, un bébé mûr, né dans une classe sociale mûre, un petit garçon blet et juteux. On devinait, bien avant qu’il l’eût mentionné, qu’il avait été envoyé tout jeune dans une école aux murs couverts de lierre, possédant des traditions magnifiques, des accointances aristocratiques, mais dépourvue de laboratoire pour les sciences chimiques et physiques; et que de là il avait été achever ses études dans un collège vénérable du style gothique le plus mûr. Il ne possédait guère dans sa bibliothèque que de fort antiques volumes, et les plus récents étaient un vieux dictionnaire théologique et quelques recueils de bons sermons datant d’avant le méthodisme. Homme de taille moyenne, un peu raccourci d’aspect par ses dimensions équatoriales, sa figure, qui avait toujours été mûre, était maintenant climatériquement blette. Une barbe de David cachait la redondance de son menton : par raffinement il ne portait pas de chaîne de montre, et ses modestes vêtements ecclésiastiques sortaient de chez un des bons faiseurs de Londres.
Assis, les mains posées sur les genoux, il clignotait vers le village, dans une approbation béate, agitant dans la direction des maisons sa main potelée. Il entonna son refrain coutumier.
— Que peut-on désirer de mieux?... Nous sommes heureusement situés, — insinuait-il, avec douceur. — Nous sommes retirés au milieu des collines — risquait-il, pour expliquer définitivement : — Nous sommes hors de tout cela.
Car son ami et lui venaient de s’entretenir des abominations du temps présent, de la démocratie, de renseignement laïque, des maisons à quinze étages, des automobiles, de l’invasion américaine, de l’indifférence du public, et de la disparition du bon goût.
— Nous sommes en dehors de tout cela, — répéta-t-il, et au moment même où il parlait, le bruit des pas de celle qui s’avançait frappa son oreille et le fit se retourner.
Imaginez-vous la démarche obstinée et tremblotante de la vieille, sa main décharnée cramponnée après son fardeau, son nez, qui était son trait principal, tout ridé dans son effort résolu et essoufflé. Vous voyez les pavots se dandinant fatalement sur son chapeau, et ses bottines à élastiques, blanchcs de poussière, lentement et irrévocablement tournées l’une à l’est etl'autreà l’ouest,et apparaissant à tour de rôle sous ses jupes trop courtes; sous son bras, captif récalcitrant, un parapluie disloqué se balançait et glissait. Qu'y avait-il là pour prévenir le vicaire que ce grotesque et antique fantoche, en tant qu’il s’agissait du village confié à ses soins spirituels, n’était rien moins que le Hasard Fécond, l’Imprévu, la Sorcière que les faibles humains appellentle Destin.Mais,pour nous, vous comprenez, ce n’est pas autre chose que Mme Skinner.
Comme elle était trop encombrée pour faire au vicaire une révérence, elle feignit de ne pas le voir, non plus que son ami, et elle passa ainsi à trois mètres d’eux, descendant vers le village. Le vicaire contempla en silence la lente démarche de la vieille, tout en mûrissant une remarque pour leur conversation.
L’incident était pour lui dénué d’importance. Les vieilles femmes ont porté des paquets depuis que le monde est monde, œre perennius. Quelle importance cela peut-il avoir?
— Nous sommes en dehors de tout cela, — dit encore le vicaire. — Nous vivons dans une atmosphère de choses simples et permanentes. On vit et on travaille, les simples semailles et la simple moisson.
Il se montrait toujours plein d’attendrissement pour ce qu’il appelait les choses permanentes.
— Tout change, — répétait-il à tout propos — mais l’humanité... œre perennius.
Tel était le vicaire. Il se complaisait aux citations classiques soigneusement mal appliquées.
Au bord de la route, plus bas, Mme Skinner, inélégante mais résolue, se débattait curieusement dans la barrière tournante qui fermait le pré de Wilmerding et coupait le chemin de traverse.
Nul ne sait ce que le vicaire pensa des vesses de loup géantes.
Indubitablement, il fut des premiers à les découvrir. Elles étaient parsemées au long du sentier qui allait du talus abrupt à l’entrée du village, sentier qu’il fréquentait quotidiennement dans sa promenade hygiénique. Il y avait en tout, du premier au dernier, trente de ces champignons anormaux. Le vicaire les examina un à un et les piqua pour la plupart une ou deux fois avec le bout de sa canne. Il voulut, tel Ixion, en mesurer une avec ses bras, mais elle éclata sous son étreinte.
Il en parla à divers paroissiens, assurant qu’elles étaient merveilleuses, et à sept auditeurs différents au moins, il relata l’histoire bien connue de la dalle qui fut soulevée par des champignons poussant dessous. Il chercha dans son dictionnaire botanique s’il ne s’agissait pas du Lycoperdon cœlatum ou yiyanteum y car, comme tous ceux de son espèce, depuis que Gilbert White était devenu fameux, il faisait son petit Gilbert White. Sa marotte favorite était de protester contre l’appellation de giganteum.
On ignore s’il remarqua que ces sphères blanches se trouvaient dans le sentier même que la vieille femme de la veille avait suivi, ou s’il constata que la dernière se gonflait à moins de vingt mètres de la barrière des Caddies. S’il fit ces remarques, il ne tenta aucunement de les consigner par écrit. Ses observations en matière de botanique étaient ce que le genre inférieur des gens de science désigne sous le nom « d’observations disciplinées ». Vous cherchez à découvrir certaines caractéristiques définies, et vous négligez tout le reste. Et le vicaire ne fit rien pour rapprocher ce phénomène de la remarquable expansion du bébé des Caddies, expansion qui se poursuivait maintenant depuis plusieurs semaines, à vrai dire depuis que, un mois environ auparavant, par un dimanche après midi, Caddies, en visite chez sa belle-mère, avait entendu M. Skinner — défunt depuis lors —se vanter des résultats obtenus dans l’élevage de la volaille.
La croissance des vesses de loup survenant après l’expansion de l'enfant des Caddies aurait bien dû vraiment ouvrir les yeux du vicaire. Ce dernier phénomène s’était déjà jeté dans ses bras... d’une façon presque irrésistible, lors du baptême.
Le marmot s’était mis à brailler avec une violence assourdissante quand tomba sur son front l’eau qui scellait son divin héritage et consacrait son droit au nom de « Albert-Edouard Caddies ». Il avait alors dépassé le poids que sa mère pût porter, et Caddies, ployant sous le fardeau, mais narguant triomphalement les parents quantitativement inférieurs, le rapporta vers les bancs qu’occupaient les invités au baptême.
— Je n’ai jamais vu un enfant pareil, — déclara le vicaire.
Ce fut le premier indice public que l’enfant, qui avait commencé sa carrière terrestre avec un peu plus de six livres, se proposait, somme toute, de faire honneur à ses parents. Bientôt il fut clair que non seulement il leur ferait honneur, mais qu’il serait leur gloire. Et, moins d’un mois après, leur gloire resplendissait d’un éclat qui, pour des gens dans la situation des Caddies, devenait inconvenant.
Le boucher pesa l’enfaut onze fois. C’était un homme très laconique et il eut vite épuisé son vocabulaire. La première fois, il dit : « C’est un fameux gars! » La seconde,il s’écria : «Ma parole! » La troisième,il bredouilla : « Ah! bien,Madame! » Les fois suivantes, il se contenta de souffler comme un bœuf, de se gratter la tête et de lancer à ses balances un regard de méfiance.
Chacun, à ces occasions, venait voir le « Gros Bébé » ainsi qu’il fut baptisé d’un commun accord. La plupart remarquaient: « Il pousse, le gaillard ! » Et presque tous disaient : « Eh, bien! petiot? » Miss Fletcher vint et protesta : « Ah! non, jamais de la vie! » Elle n’avait, d’ailleurs, rien à craindre.
Lady Wondershoot, le tyran du village, arriva le lendemain de la troisième pesée et inspecta de près le phénomène, en arborant une face-à-main qui le fit hurler de terreur.
— C’est un enfant exceptionnellement grand, — annonça-t-elle à la mère d’un ton décisif. — Il faut que vous en preniez un soin exceptionnel. Naturellement, ça ne continuera pas sur ce pied-là, puisqu’il est nourri au biberon, mais nous ferons ce que nous pourrons pour lui. Je vous enverrai un surplus de flanelles.
Le docteur vint, mesura l’enfant avec un mètre à ruban et inscrivit les chiffres sur son calepin. Le vieux M. Drifthassock,qui dirigeait une ferme près “eer
A du haut Marden, fit un détour de trois kilomètres pour amener un marchand d’engrais contempler le bambin. Le marchand s'enquit trois fois de l’âge de l’enfant et déclara finalement qu’il en restait bleu, il laissa àdevinercomment etpourquoi il était bleu : apparemment à cause des dimensions del’enfant. Il conseilla aussi de l’envoyer à un concours de bébés. Et toute la journée, après les heures de la classe, les gamins et les gamines du village ne cessaient de venir et de demander :
— S’il vous plaît, M’ame Caddies, voulez-vous nous laisser regarder le bébé, s’il vous plaît, m’dame?
Si bien qu’à la fin Mme Caddies dut y mettre un terme.
Au milieu de cet émerveillement survenait la vieille Mme Skinner, qui restait debout à quelques pas en arrière, chacun de ses coudes pointus dans une de ses mains décharnées, souriant sous cape et derrière son nez, souriant continuellement d’un sourire d’une profondeur infinie.
— Jusqu’à cette vieille sorcière de grand'mère qui en a l’air ravi, — disait lady Wondershoot. — Je ne suis pourtant guère satisfaite de la voir revenue au village.
Naturellement,comme pour la plupart des enfants des villageois, l’élément charitable était déjà intervenu, mais l’enfant fit bientôt comprendre, par ses colossales pleurnicheries, qu’en ce qui concernait au moins l’approvisionnement de son biberon, cet élément n’était pas encore intervenu suffisamment.
L'émerveillement, avait-il été prédit, ne devait pas durer huit jours, et, cependant, on ne cessa de s’émerveiller sur cette croissance insolite pendant deux fois ce temps, et davantage. Et alors, au lieu de reculer à l’arrière-plan et de laisser place à d’autres merveilles, le marmot continua de croître plus que jamais.
Lady Wondershoot l’apprit avec une surprise infinie des lèvres de son intendante, Mme Greenfield.
— Caddies est encore en bas ? Plus de lait pour l’enfant?Mais,ma chère, ça n’est pas possible! Celte créature mange comme un hippopotame! Je suis sûre que ce n’est pas vrai.
— J’espère et je suis sûre qu’on ne veut pas tromper Madame,— répondit Mme Greenfield.
— C’est si difficile de savoir avec ces gens, — reprit lady Wondershoot.—Je vous enprie,ma chère, rendez-vous chez eux cette après-midi et voyez vous-même s’il prend bien tout ce lait. Si gros qu’il soit, je ne puis concevoir qu’il lui faille près de quatre litres de lait par jour.
— Il n’a aucun titre spécial à les avoir. Madame, —répondit Mme Greenfield.
La main de lady Wondershoot trembla, avec cette sorte d’émotion des dames de charité, cette rage soupçonneuse qui s’éveille chez tous les vrais aristocrates à la pensée que les classes inférieures ont après tout les mêmes infériorités que les supérieures et — c’est là l’endroit sensible — leur rendent des points à ce jeu-là.
Mais, lors de sa visite, Mme Greenfield ne put découvrir aucune trace de malversation, et l’ordre fut donné de fournir quotidiennement une provision supplémentaire de lait pour le jeune Caddies. A peine cette première provision de lait était-elle livrée que Caddies reparaissait en s’excusant avec une humilité apeurée.
— Nous en avons pris le plus grand soin, je vous l’assure, madame Greenfield, mais c’est lui qui les fait craquer. Ils se déchirent avec tant de violence, Madame, qu’un bouton est allé casser un carreau de la fenêtre, Madame, et un autre est venu me cingler ici, Madame.
Quand lady Wondershoot apprit que le surprenant marmot avait positivement fait éclater ses belles robes charitables, elle décida de parler ellemême à Caddies. Il comparut devant elle, avec les cheveux hâtivement lissés et mouillés à la main, la gorge serrée, et cramponné aux bords de son chapeau comme à une ceinture de sauvetage. En entrant, il crut perdre la tète et trébucha dans le tapis.
Lady Wondershoot adorait sabouler Caddies,
22 1 qui était pour elle le représentant idéal delà classe inférieure, pauvre être abject, fidèle, laborieux et incroyablement incapable d’assumer une responsabilité. Elle lui déclara que la façon dont l'enfant grandissait devenait une affaire sérieuse.
— C’est son appétit, Madame, — fit Caddies en élevant un peu la voix. — L’enrayer, Madame ? C’est pas possible. Quand on ne lui donne pas son compte il se débat, il pleure, il hurle que ça vous fend le cœur. Nous n’avons pas le courage de lui refuser, Madame. Si on le faisait, les voisins interviendraient...
Lady Wondershoot résolut de consulter le médecin de la paroisse.
— Voici ce que je veux savoir, — expliqua la dame. — Est-il bon que cet enfant prenne une quantité aussi extraordinaire de lait?
— La ration ordinaire d’un enfant de cet âge — répondit le docteur, — est d’un litre à un litre et demi par jour. Je ne vois pas que vous soyez tenue d’en fournir davantage. Si vous le faites, c’est par pure générosité. Sans doute, nous pourrions essayer la quantité légitime pendant quelques jours. Mais je dois avouer que l’enfant me paraît physiologiquement différent. C’est peut-être une aberration de la nature, un cas d’hypertrophie générale.
— Cela n’est pas équitable vis-à-vis des autres enfantsde la paroisse, — dit lady Wondershoot. — Je suis sûre que nous aurons des plaintes, si cela continue.
— Je ne vois pas que personne 'soit obligé de donner plus que la ration régulière. Nous pourrions insister pour qu’il s’en contente, ou, s’il ne le peut, l’envoyer alors comme un cas spécial à l’hôpital.
— Je suppose,—fit lady Wondershoot, réfléchissant, — qu’à part la taille et l’appétit de l’enfant, vous ne lui trouvez rien d’autre d’anormal... rien de monstrueux.
— Non, certes, non. Mais sans doute, si ce développement persiste, nous constaterons par la suite de graves imperfections morales et intellectuelles. On peut presque s’y attendre, d’après la théorie de Max Nordau. Oh I c’est un philosophe remarquable et fameux, celui-là, lady Wondershoot. Il a découvert que l’anormal est anormal, découverte fort précieuse et qu’il ne faut pas oublier. Je la trouve d’une utilité extrême dans la pratique. Quand je tombe sur quelque chose d’anormal, je me dis aussitôt : ceci est anormal.
Son regard devint profond; il baissa la voix, prit une attitude d’intimité confidentielle, leva la main en un geste bref :
— Et je traite le malade d’après cette constatation, — ajouta-t-il péremptoirement.
— Tutt, tutt, — faisait le vicaire en prenant son petit déjeuner, le lendemain de l’arrivée de Mme Skinlier. — Tutt, tutt! Qu'est-ce que c’est que cela? — et il balançait son lorgnon devant son journalavec un air entièrement réprobateur. — Des guêpes géantes!... Bon Dieu ! Où allons-nous? Encore les journalistes américains, je suppose. Au diable ces nouveautés! Des groseilles géantes me suffisent... balivernes!
Et d’une seule lampée, les yeux fixés sur le journal, il avala son café, en faisant claquer ses lèvres pour bien marquer son incrédulité.
— Peuh! — fit-il, refusant absolument de croire à ces sornettes.
Mais, le lendemain, il lui fallut en lire davantage, et la lumière se fit. Non pas d’un seul coup toutefois.
Lorsqu’il sortit pour sa promenade quotidienne, il se gaussait encore de l'histoire absurde que son journal voulait lui faire avaler. Des guêpes qui tuent un chien , allons donc! Incidemment, comme il passait près de l’endroit où avaient germé les vesses de loup, il remarqua que le gazon y poussait avec une vigueur inaccoutumée, mais il
, ampepegReeee"oEuere"Gsmen A’ “ - y
■ ■ " 224 PLACE AUX GÉANTS ne songea aucunement à établir un rapport entre cette luxuriance et le sujet de son amusement.
— Nous en aurions à coup sûr entendu parler, — se disait-il. — Whitstable n’est pas à trente kilomètres d’ici.
Un peu plus loin, il trouva une autre vesse de loup, de la seconde récolte, se dressant comme un œuf de rock hors des touffes d’herbes anormalement épaisses.
La révélation se fit pour lui dans un éclair.
Il n’acheva pas, ce matin-là, sa promenade hygiénique. Au lieu de continuer, il tourna à la seconde barrièreet prit le chemin de la maison des Caddies.
— Où est le bébé? — demanda-t-il, et en l’apercevant il s’écria : — Bonté divine !
Il monta la rue du village, ruminant sa stupéfaction et se trouva nez à nez avec le docteur. Il le saisit pas le bras.
— Qu’est-ce que cela veut dire ? — questionnat-il. — Avez-vous lu les journaux ces jours-ci?
Le docteur répondit qu’il les avait lus.
— Eh bien! De quoi s’agit-il, avec cet enfant? De quoi retourne-t-il avec tout cela, ces guêpes, ces vesses de loup, ces marmots, hein? Qu’est-ce qui les fait devenir si gros? C’est tout à fait surprenant. Et en plein comté de Kent ! Si c’était en Amérique!..
— Il est quelque peu difficile de préciser de quoi il s’agit, — répondit le docteur. — Autant que je puis dire, d’après les symptômes...
— Eh bien?
— C’est de l’hypertrophie... de l’hypertrophie générale.
— Hypertrophie?
— Oui, générale... affectant le corps tout entier, tout l’organisme. Je puis dire qu’à mon avis, entre nous, je suis à peu près convaincu que c’est cela.. Mais, il faut être prudent.
— Oh! — fit le vicaire grandement soulagé en trouvant le docteur à la hauteur de la situation. — Mais comment se fait-il que cela se déclare de cette façon, un peu partout?
— Cela encore, — répliqua le docteur, — est difficile à dire.
— A Urshot... ici... il est clair que ça se propage...
— Oui, — fit le docteur, — oui, je le crois. En tous cas cela ressemble fortement à une sorte d’épidémie, c’est peut-être de l’hypertrophie épidémique.
— Epidémique! — se récria le vicaire. — Vous ne voulez pas dire que ce soit contagieux?
Le docteur sourit tranquillement en se frottant les mains.
— Gela, je ne saurais le dire non plus, — déclara-t-il.
— Mais !... — fit le vicaire haletant et les yeux hors des orbites, — si ça s’attrape, nous y sommes exposés, nous aussi!
Il fit un pas en avant et se retourna.
— Et moi qui viens d’aller là-haut ! Ne serait-il pas bon que je... ? Je rentre tout de suite prendre un bain et faire désinfecter mes vêtements.
Le docteur contempla un instant le dos de son interlocuteur qui s’éloignait à grands pas; puis il reprit le chemin de sa maison.
Mais en route il réfléchit qu’il y avait un mois qu’un cas s’était déclaré dans le village sans que personne fût encore contaminé, et, après une minute d’hésitation, il décida d’être aussi brave qu’un médecin doit l’être et de faire face aux risques virilement.
A vrai dire son second mouvement était le bon. Un regain de croissance était la dernière chose qui pût lui arriver. Il aurait pu, et le vicaire avec lui, absorber impunément des wagons entiers d'Hérakléophorbia. La croissance en avait fini avec eux... et fini sans retour.
Ce fut un jour ou deux après cette conversation, c’est-à-dire un jour ou deux après l’incendie de la ferme Expérimentale, que Winkles vint montrer à Redwood une lettre injurieuse qu'il avait reçue. C’était une lettre anonyme, et un auteur doit respecter les secrets de ses personnages.
«... Vous vous enorgueillissez tout simplement d’un phénomène naturel, — disait la lettre, — et vous essayez de vous faire de la réclame avec votre lettre au Times, vous et votre Boumbouffe. Laissez-moi vous dire que votre aliment au nom absurde n’a que le rapport le plus accidentel avec ces guêpes et ces rats gigantesques. La vérité, c’est qu’il règne une épidémie d’hypertrophie, d’hypertrophie générale, sur laquelle vous avez autant d’influence que sur le système solaire. Grand bien vous fasse l’incendie de votre Ferme Expérimentale! La chose est aussi vieille que les montagnes. Il y avait de l'hypertrophie dans la famille d'Anak. Et actuellement, en dehors de votre rayon, à Cheasing Eyebrigt, il y a un bébé... »
— Ecriture irrégulière et tremblée... d’un vieillard apparemment, — fit Redwood. — Mais c’est bizarre qu’un bébé...
11 lut quelques lignes de plus et eut une inspiration.
— Sapristi ! — s’écria-t-il,— c'est Mme Skinner! La voilà retrouvée.
Dans l'après-midi du lendemain, il alla lui rendre visite à l'improviste.
Elle était occupée à arracher des oignons, dans le petit jardin, devant la maison de sa fille, et elle le vit arriver au bout de l’allée.
Un instant, elle resta « consternée », comme disent les gens de la campagne; puis elle se croisa les bras et, tenant défensivement sous son bras gauche sa petite botte d’oignons, elle attendit le visiteur. Elle ouvrit et ferma la bouche à plusieurs reprises et fît précipitamment une révérence.
— Je pensais bien vous [trouver, — dit Redwood.
— J’en suis heureuse, — fit-elle sans empressement.
— Où est Skinner?
— Il ne m’a pas écrit, Monsieur, pas une fois, et il n’est pas revenu auprès de moi depuis que je suis ici, Monsieur.
— Savez-vous ce qu’il est devenu?
— Comme il n’a pas écrit, je ne le sais pas, Monsieur, — et elle esquissa un mouvement vers la gauche, avec l’idée imprécise de couper à Redwood la route de la grange.
— Personne ne sait ce qu’il est devenu? —questionna Redwood.
— Je crois bien qu’il le sait, lui, — dit Mme Skinner.
— En tous cas, il ne le révèle pas.
— Il a toujours été fort pour penser à lui et laisser dans la peine tous ceux qui lui sont chers, ah! oui, il s'y connaît...
— Où est cet enfant? — demanda brusquement Redwood.
Elle s’excusa, feignant de ne pas comprendre.
— Cet enfant dont j’ai entendu parler... l’enfant à qui vous avez donné de notre poudre... l’enfant qui pèse douze kilos?
Mme Skinner agita ses mains et laissa tomber ses oignons.
— Vraiment, Monsieur, — protesta-t-elle, — je ne sais pas ce que vous voulez dire. Ma fille, Mme Caddies, a un bébé, Monsieur.
Elle fit une révérence inquiète et essaya d’avoir l’air innocemment surprise en tirant son nez de côté.
— Allons, il vaut beaucoup mieux que vous me laissiez voir ce bébé, madame Skinner.
En conduisant Redwood vers la grange, MmeSkinner démasqua légèrement ses batteries.
— Bien sûr, Monsieur, il se peut qu’il y en ait eu un peu dans un pot de confitures que j’ai donné à son père quand il est venu à la ferme, ou un peu que j’ai peut-être apporté avec moi, pour ainsi dire...J’ai été si bousculée pour faire mes paquets...
— Hum! — fit Redwood, après qu'il eut gloussé un instant pour amuser l’enfant. — Hum !
Il dit à Mme Caddies que son rejeton était un très bel enfant, compliment que l’intelligence de la villageoise lui permit d’apprécier, puis il ne fit plus aucune attention à elle. Bientôt même, elle s’en alla, incapable de s’intéresser au visiteur.
— Maintenant que vous avez commencé, il va falloir continuer, vous savez, — déclara Redwood à la vieille, et, se tournant tout à coup vers elle : — N’en éclaboussez pas partout, cette fois.
— En éclabousser partout, Monsieur ?
— Oh! vous me comprenez.
Elle indiqua par des gestes convulsifs qu’elle comprenait en effet.
— Vous n’avez rien dit aux gens d’ici? Aux parents, à la dame patronesse, au médecin, à personne? — s’enquit encore Redwood.
Mme Skinner fit de la tète une dénégation.
— Ça vaut mieux, — assura Redwood.
Il s’avança presque sur le seuil de la grange et regarda le monde autour de lui. La porte s’ouvrait entre l’extrémité de la maison et une porcherie inutilisée, et permettait de voirjusque sur la route, par-dessus une barrière à claire-voie. Plus loin, s’élevait un grand mur de briques rouges tout revêtu de lierre, de giroflées et d’écuelles d’eau, et garni de tessons de verre sur la cime. Au bout du mur, un écriteau ensoleillé, au milieu des feuillages jaunes et verts, se dressait au-dessus des riches tons de l’automne et prévenait que « des poursuites seraient exercées contre ceux qui pénétreraient dans ces bois. » Dans l’ombre d’une brèche de la haie, on apercevait plusieurs rangs de fil de fer barbelé.
— Hum ! — fit Redwood, puis d’un ton plus profond. — Hum !
On entendit un bruit de roues de voiture et de sabots de chevaux, et on aperçut bientôt les chevaux gris de lady Wondershoot. Comme l’équipage approchait, Redwood remarqua la figure du cocher et celle du valet de pied. Le cocher était un fort beau spécimen de l'espèce, gras et replet, et il conduisait avec une sorte de dignité sacramentelle. D’autres pouvaient douter de leur vocation ou de leur position dans le monde, lui tout au moins était sûr de la sienne : il conduisait la dame du château. Le valet de pied était assis à côté de lui, les bras croisés, exprimant sur ses traits d’inflexibles certitudes. Puis la grande dame à son tour fut visible, portant un chapeau et un manteau dédaigneusement inélégants et une face-à-main posée sur le nez. Deux jeunes dames se penchèrent, ten-
dirent le cou et regardèrent aussi dans la direction de la grange.
Le vicaire qui passait de l’autre côté ôta son chapeau, sans que celles qu’il saluait le vissent.
Redwood, les mains derrière le dos, resta longtemps debout sur le seuil de la grange, après que la voiture fut passée... Son regard remonta les pentes grises et vertes jusque dans le ciel boursouflé de nuages, et redescendit sur le mur aux tessons menaçants. Il se tourna vers l’ombre fraîche de l’intérieur, et, tandis que des taches et des lueurs dansaient devant ses yeux, il contempla, dans cette obscurité à la Rembrandt, l’enfant géant, dont la nudité était insuffisamment cachée par des lambeaux de flanelle et qui se roulait sur une litière de paille en jouant avec ses doigts de pied.
— Je commence à voir ce que nous avons fait, — dit-il.
Il médita, et, dans sa méditation, se mêlèrent le jeune Caddles, son propre fils et la progéniture de Cossar.
Brusquement il éclata de rire.
— Sapristi ! — s’écria-t-il, à une pensée soudaine.
Il revint aussitôt à des choses pratiques et s’adressa à Mme Skinner.
— Quoi qu’il en soit, il ne faut pas lui infliger le supplice d’une interruption de régime. Cela au moins, nous pouvons l’empêcher. Je vous enverrai une boîte tous les six mois; ce sera amplement suffisant.
Mme Skinner bredouilla quelque chose qui ressemblait à « Si vous le jugez bon, Monsieur ». Et elle continua par phrases détachées : — « Probablement empaqueté par erreur... pas cru mal faire en lui en donnant un peu. » Et,à l’aide de gestes craintifs, elle indiqua qu'elle avait tout à fait compris.
Ainsi l'enfant continua à grandir
Et à grandir.
— En réalité, — disait lady Wondershoot, — il a tari toutes les vaches des environs. Si ce sacripant de Caddies recommence...
Mais un village aussi écarté que Cheasing Eyebright ne pouvait pas s’arrêter longtemps à la théorie de l’Hypertrophie contagieuse ou non, en face du croissant brouhaha que causait l'Aliment des Dieux. Au bout de peu de temps, le moment vint pour Mme Skinner où s’imposèrent de pénibles explications, explications qui se réduisirent pour sa part à un mâchonnement inarticulé de sa dent survivante, et qui mirent à nu, dévoilèrent et étalèrent ses agissements ; si bien qu’à la fin elle fut amenée, pour échapper à cette universelle convergence de blâme, à se réfugier dans la dignité d’un veuvage inconsolable. Elle tourna son œil, qu’elle réussit à mouiller de larmes, vers la dame du château, acrimonieuse et courroucée.
— Vous oubliez, Madame, tout ce que j’ai à endurer. — Et elle fit suivre cet avertissement de quelques mots prononcés sur un ton de défi ! — C’est à lui que je pense, Madame, nuit et jour. — Elle pinça les lèvres, baissa la voix et balbutia : — C’est bien triste, Madame.
Alors, s’étant fermement établie sur ce terrain, elle resservit l’affirmation que lady Wondershoot avait déjà refusé d’admettre.
— Je n’avais pas la moindre idée de ce que je donnais à l’enfant,je vous assure, Madame...
La grande dame tourna ses préoccupations dans une direction plus encourageante, non sans gourmander en passant le pauvre Caddies, qui n’en pouvait mais.
Des émissaires chargés de menaces diplomatiques entrèrent dans le tourbillon où vivaient Bensington et Redwood. Ils se présentaient comme membres du conseil de fabrique, s’en tenant stupidement etphonographiquement à des discours tout préparés.
— Nous vous considérons comme responsable, monsieur Bensington, du préjudice causé à notre paroisse. Nous vous considérons comme responsable.
Une firme de solicitors, avec une raison sociale qui n’en finissait plus : Banghurst, Brown, Flapp, Codlin, Brown, Tedder et Snoxton, intervenait continuellement, et sous la forme invariable d’un petit homme roux à lamine futée et au nez pointu, qui proférait de vagues phrases à propos de dommages et d’indemnités; il y avait aussi un personnage tout reluisant et poli, représentant particulier de la grande damequi, un jour, tomba inopinément chez Redwood et demanda :
— Eh bien! Monsieur? Que vous proposez-vous de faire ?
A quoi Redwood répliqua qu’il se proposait de cesser toute fourniture d’Aliment à l’enfant si on continuait à les tourmenter, lui et Bensington, à ce sujet.
— Je le donne pour rien, il me semble ! — ditil — Et, avant de mourir, le moutard vous fera fuir le village par ses hurlements, si vous l’empêchez d’avoir la dose de poudre. Vous l’avez sur les bras, gardez-le. Lady Wondershoot ne peut toujours être la généreuse patronne et la providence du village sans quelquefois se trouver en face d’une responsabilité, vous comprenez !
— Le mal est fait, — déclara lady Wondershoot quand on lui rapporta — expurgées — les paroles de Redwood.
— Le mal est fait, — répéta le vicaire, écho fidèle.
Encore que, pour dire vrai, le mal ne fît que commencer.