LE MARMOT GIGANTESQUE
Le jeune géant était laid, selon ce que le vicaire affirmait avec insistance.
— Il a toujours été laid, comme tout ce qui est excessif est laid.
Mais les opinions du vicaire sur cette question legênaient pour formuler un jugement exact. Même dans cette rustique retraite, l’enfant fut fréquem ment soumis à l’instantané, et les témoignages photographiques sont nettement défavorables au vicair eet prouvent que le jeune monstre fut au début presque joli, avec des boucles abondantes descendant sur son front et un empressement permanent à sourire. D’habitude, son père, qui n’était pas d’une forte constitution, se tenait debout, souriant, derrière le bébé, perspective qui faisait ressortir la relative petitesse de M. Caddies.
Après la deuxième année, la joliesse de l’enfant devint plus subtile et plus soumise à la controverse. Il commença à pousser « dru » comme l’eût dit certainement son infortuné grand-père. Il perdit ses couleurs, et de plus en plus il fit l’effet d’être faible tout en restant colossal. Il était énormément délicat. Ses yeux et quelque chose dans sa figure devinrent plus fins, « intéressants », disaient les gens. Sa chevelure,après avoir été taillée une fois, s’emmêla comme une toison.
— Ce sont les signes de dégénérescence qui se manifestent, — déclarait le docteur, notant ces changements.
Mais il est contestable qu’il ait eu raison, et il serait utile de savoir jusqu’à quel point l’ébranlement de l’idéale santé du bambin put être le résultat de ce qu’il vivait continuellement dans une grange blanchie à la chaux, nourri par la générosité de lady Wondershoot, dont le penchant à la charité était tempéré par le sentiment de la justice.
Les photographies qui le représentent entre trois et six ans nous montrent un gamin aux yeux ronds, aux cheveux plats, au nez tronqué, à l’air affectueux. Sur ses lèvres erre la promesse d’un sourire jamais bien éloigné, promesse qu’on retrouve dans les portraits de tous les premiers enfants géants.
Pendant l’été, il porte de larges vêtements de coutil cousus avec du cordonnet ; il est nu-pieds et il a sur la tête une de ces mannes de jonc dans lesquelles les ouvriers portent leurs outils. Sur une des photographies que j’ai vues, un large sourire s’épanouit sur sa figure et il tient dans sa main un melon dans lequel il mord.
Ses portraits en costume d’hiver sont moins nombreux et moins satisfaisants. Il est chaussé d’énormes sabots, de hêtre probablement, et, pour chaussettes, il a des sacs, comme l’indiquent sur la toile grossière certaines inscriptions; son pantalon et son paletot sont taillés, à ne pas s’y méprendre, dans les restes d’une carpette aux dessins fantaisistes. En dessous, il porte de rudimentaires brassières de flanelle, et, autour du cou, il s’enroule en guise de foulard cinq ou six mètres de la même étoffe. Sur la tête, il a, comme bonnet de coton, un autre sac de meunier. Avec de grands yeux, il fixe l’objectif, parfois souriant, parfois avec un air chagrin. Il avait à peine cinq ans qu’on voit déjà, autour de ses doux yeux bruns, le plissement bizarre qui caractérisait son visage.
Le vicaire déclara dès le début que c’était un fléau terrible pour le village.
Il avait, semblait-il, proportionnés à sa taille, un penchant pour le jeu, une curiosité et une sociabilité extrêmes, et, de plus, il était doué, j’ai le regret de le dire, d’un appétit jamais satisfait. Malgré ce que Mme Greenfield appelait une allocation de vivres généreuse à l’excès de la part de lady Wondershoot, il manifestait un appétit que le docteur n’hésita pas à qualifier de criminel. Enfin la charitable dame éprouva la pire déception dans ses relations avec les classes inférieures : en dépit de la quantité de nourriture qu’on lui allouait, et qui dépassait extraordinairement le maximum nécessaire, même à un être humain adulte, on surprit à voler l’ingrate créature.
Ce qu’il volait, il le mangeait avec une gloutonnerie dénuée d’élégance. Il allongeait le bras par-dessus les murs des jardins, ou subtilisait le pain dans les voitures de boulanger; il visitait le hangar où Marlow emmagasinait ses fromages et aucune auge à porcs n’était garantie contre sa visite. Parfois un fermier, parcourant ses champs, rencontrait l’empreinte des pieds du gamin et les traces évidentes de sa voracité. Ici et là une betterave avait été arrachée, et le trou, par une ruse puérile, était grossièrement rebouché. Il dévorait une betterave comme on grignote un radis. Si personne ne le voyait, il croquait les pommes « aux arbres » comme un enfant ordinaire mange des mûres après les ronces. En un sens tout au moins, cette insuffisance des provisions fut bonne pour la tranquillité de Cheasing Eyebright : longtemps il avala jusqu’aux derniers vestiges toutes les doses qu’on lui donna de l’Aliment des Dieux.
Indiscutablement, l’enfant était horripilant et déplacé.
— Il traîne dans tous les coins, — répétait à toute occasion le vicaire.
En vertu de la contenance limitée de ces lieux, il ne pouvait fréquenter ni l’école ni l’église. On essaya vaguement de satisfaire l’esprit de cette loi stupide et scélérate, selon le vicaire, la loi de 1870, sur l’Instruction élémentaire, en le faisant asseoir au dehors, près de la fenêtre ouverte, pendant les heures delà classe. Mais sa présence rendait impossible toute discipline pour les autres élèves qui ne cessaient de lever la tête, de le regarder et d’éclater de rire chaque fois qu’il ouvrait la bouche. Sa voix était si drôle! Aussi finit-on par le laisser tranquille.
On ne s’obstina guère non plus à le presser de venir à l’église, car les vastes proportions de son corps ne facilitaient guère le recueillement. Cependant la tâche eût pu être ici plus facile, car on a de bonnes raisons de croire qu’il y avait quelque part, dans cette grande carcasse, des germes vivaces de sentiment religieux. Le dimanche matin, il arrivait après que les fidèles étaient entrés, et, choisissant soigneusement ses pas parmi les tombes du cimetière, il restait assis pendant tout le service sur les marches du porche, l’oreille attentive comme quelqu’un qui écoute au dehors le bourdonnement d’une ruche d’abeilles.
D’abord, il fit preuve d’un certain manque de tact; les assistants entendaient ses grands pieds broyer continuellement le gravier du parvis; ou bien ils apercevaient confusément sa grosse face essayant de voir à travers les vitraux, avec des yeux à demi curieux et à demi envieux; parfois, un simple cantique entonné à l’improviste le surprenait, et il se mettait à hurler lugubrement dans une gigantesque tentative d’unisson. Sur quoi le petit Sloppet qui, le dimanche, cumulait les fonctions de souffleur d’orgue, de porte-croix, de bedeau, de sacristain et de sonneur, tout en étant la semaine facteur et ramoneur, sortait vivement et vaillamment pour chasser le bénévole auditeur qui s’éloignait tout triste.
Sloppet, je suis heureux de le dire, en était tout ému, —dans ses meilleurs moments, tout au moins.
— C’était, — me dit-il, — comme si vous aviez renvoyé un chien à la maison en partant pour une promenade.
Mais l’éducation intellectuelle et morale du jeune Caddies, bien que fragmentaire, fut claire et formelle. Dès le début, vicaire, parents, tout le village, s’entendirent pour lui inculquer que, sa force gigantesque n’était destinée à aucun usage : elle était pour lui une infortune dont il devait s’accommoder de son mieux. Il fallait observer tout ce qu’on lui disait, faire tout ce qu’on lui commandait, avoir soin de ne jamais rien briser ou heurter. Il lui était particulièrement interdit de marcher sur quoi que ce soit, ou de gambader de-ci delà. Il devait saluer respectueusement les messieurs et les dames,et leur être reconnaissant de la nourriture etdes vêtements qu'ilslui accordaient sur leurs richesses. Il apprit toutes ces choses avec soumission, étant par nature et par habitude un être docile, et par accident et drogage un géant.
En ces années d’enfance, il manifesta envers lady Wondershoot la crainte respectueuse la plus profonde. Elledécouvrit qu’elle avait plus de facilité à le haranguer quand elle était en jupe courte, avec son fouet de chiens à la main ; elle brandissait cette arme en gesticulant, et lui parlait sur un ton hautain et péremptoire. Mais parfois c’était le vicaire qui le sermonnait en maître, — David minuscule, d’âge mûr, et quelque peu essoufflé,lapidant de ses réprimandes, de ses reproches et de ses injonctions dictatoriales un Goliath enfantin. Le monstre, à présent, devenait si gros qu’il semblait impossible à quiconque de se souvenir que ce n’était après tout qu’un enfant de sept ans, avec tous les désirs qu’éprouve un enfant de s’amuser, de se faire remarquer, d’essayer des choses nouvelles, avec tout le besoin qu’a un enfant d’explications, de soins, de direction et d’affection, avec toute l’obéissance, la dépendance, la faculté de souffrir et la soumission dont un enfant est capable.
Le vicaire, descendant par le matin ensoleillé la rue du village, rencontrait cinq ou six mètres dégingandés d'Inexplicable, apparition aussi fantastique et désagréable pour lui que quelque nouvelle forme de dissidence, et cet être de dix-huit pieds flânait et baguenaudait, le cou tendu, cherchant, cherchant sans cesse à manger et quelque chose avec quoi jouer—exigences primaires de l’enfance.
A la vue du digne ecclésiastique, l’énorme créature prenait un air furtivement respectueux et portait gauchement la main à ses cheveux.
Jusqu’à un certain point, le vicaire possédait une imagination — tout au moins les restes de celle d’autrefois — et, au sujet du jeune Caddies, ce reliquat d’imagination s'amusait à supputer les immenses possibilités qu’avaient ces muscles énormes d’infliger des blessures et des dégâts au prochain. Supposez un soudain accès de folie! Supposez un court manquement au respect!... Toutefois l’homme vraiment brave n’est pas celui qui n’éprouve pas la crainte, mais celui qui la surmonte. Chaque fois et en toute occasion, le vicaire eut le dessus sur son imagination, et quand il adressait la parole au jeune Caddies, c’était avec fermeté et de la voix claire et nette qu’il réservait pour ses sermons.
— On est sage, Albert Edward?
Et le jeune géant, frôlant davantage le mur et rougissant jusqu’aux oreilles, répondait :
— Oui, m’sieur, on essaie.
— Eh bien! continuez, — répondait le vicaire sans autre trouble qu’une légère accélération de sa respiration.
Par respect pour sa dignité d’homme, il s’était imposé comme règle que, malgré tous les dangers qu’il pouvait imaginer, il ne regarderait jamais en arrière, une fois qu’il aurait dépassé le monstre.
Par intermittence, le vicaire donnait au jeune Caddies des leçons particulières. Jamais il ne lui apprit à lire, ce n’était pas nécessaire, mais il lui enseigna les points les plus importants du catéchisme : les devoirs envers le prochain, par exemple, envers cette divinité qui le punirait avec une extrême sévérité s’il avait l’audace de désobéir au vicaire et à lady Wondershoot. Le vicaire lui donnait ces leçons dans sa cour, et les passants entendaient cette grande voix hésitante et enfantine bourdonnant les enseignements essentiels de l’Église Nationale.
— Honorer le roi et toutes les autorités placées au-dessous de lui... Obéir à tous mes maîtres, professeurs et pasteurs spirituels... Me soumettre humblement et respectueusement à tous mes supérieurs...
Bientôt on s’aperçut que le jeune géant produisait sur les chevaux qui n’étaient pas habitués à lui le même effet que la vue d’un chameau. Aussi, lui fut-il ordonné de s’éloigner de la route, et non seulement de la partie bordée de charmilles (où si souvent son sourire béat, par-dessus le mur, avait tellement exaspéré lady Wondershoot), mais de ne se montrer en aucun point de son parcours. Il ne se soumit jamais complètement à ce décret, parce que la route offrait pour lui un intérêt beaucoup trop vaste, et il éprouva la joie du plaisir défendu à se glisser subrepticement vers cet endroit qu’il avait jusqu’alors fréquenté assidûment. Finalement on ne lui laissa comme promenades autorisées que d’anciens pâturages et les falaises.
Je ne sais pas ce qu’il serait devenu s’il n’avait eu les falaises. Il y avait là de vastes espaces où il lui fut permis de se promener à sa guise, et il ne s’en priva pas ; il cassa des branches aux arbres et fit d’énormes bouquets — jusqu’à ce qu’on le lui défendît. Il rassembla des moutons et s’efforça de les mettre en rang, éclatant de rire dès qu’ils s’enfuyaient — jusqu’à ce qu’on le lui défendît. Il creusa dans le sol des trous énormes et inutiles — jusqu’à ce qu’on le lui défendît...
Il s’avançait ainsi jusqu’à la colline au-dessus de Wreckstone, mais pas plus loin, parce qu’il arrivait là sur des terres cultiv ées, et que les paysans,en raison de ses déprédations, et inspirés de plus par une sorte d’hostilité poltronne que son grand corps échevelé et mal vêtu provoquait fréquemment, sortaient aussitôt pour le chasser, avec leurs chiens jappant et montrant les crocs. Ils le menaçaient et lui cinglaient les jambes avec des fouets de charretier. J’ai entendu dire même que parfois ils tiraient sur lui avec des cartouches chargées.
Dans la direction opposée, il allait jusqu’en vue d’Hickleybrow. En se plaçant au-dessus de Thursley Hanger, il entrevoyait une partie de la ligne de Douvres, mais des champs labourés et un hameau menaçant l’empêchaient d’y accéder de plus près.
Au bout de peu de temps, on érigea des écriteaux,d’énormes écriteauxavec deslettres rouges qui le bornaient dans toutes les directions. Il ne savait pas lire ce que disaient ces lettres : « LIMITE IN- FRANCHISSABLE », mais il ne fut pas long à comprendre. Les voyageurs du train pouvaient le voir fréquemment, en ce temps-là, le menton sur les genoux, au sommet du coteau, près des fours à chaux de Thursley, où bientôt après on l’obligea à travailler. Le train semblait lui inspirer un vague sentiment de sympathie émue, et parfois il agitait dans sa direction sa main énorme, parfois il le saluait d’une acclamation rustique et incohérente.
— Colossal ! — exclamait le voyageur qui l’apercevait par la vitre. — Encore un enfant de la Boumbouffe ! On prétend, Monsieur, qu’il est incapable de faire quoi que ce soit... guère mieux qu’un idiot, et une grosse charge pour la localité.
— Les parents sont très pauvres, paraît-il ?
—- Il vit des charités des familles riches de l’endroit.
Et tout le monde contemplait un instant, d’un air apitoyé, la forme monstrueuse du géant assis dans le lointain.
— C’est une excellente chose d’avoir mis un terme à tout cela, — suggérait quelque esprit aux idées vastes. — Ce serait gentil d’en avoir quelques milliers comme cela à la charge du contribuable, hein ?
Et, d’habitude, il se trouvait quelqu’un d’assez sage pour dire d’un ton cordial à ce philosophe :
— Vous avez peut-être bien raison, Monsieur.
Il avait ses mauvais jours.
Il fit de petits bateaux avec des journaux tout entiers, art qu’il avait appris en regardant le jeune Spender, et il lançait sur la rivière ces peu navigables esquifs. Quand ils disparaissaient sous le pont qui marque les bornes des terrains absolument privés qui entourent le domaine d’Eyebright House, il poussait un grand cri, partait à toutes jambes, franchissait le pont et se lançait à travers les nouveaux prés de Tormat, de façon à retrouver sa flotte près du gué. Bonté divine! comme les porcs de Tormat décampaient en le voyant, transformant en maigre muscle leur bon lard.
Et ces bateaux de papier vaguaient à travers les prés voisins, jusqu’en face d’Eyebright House, jusque sous les yeux de lady Wondershoot. Journaux subversifs! Embarcations dévastatrices! Joli spectacle !
L’impunité lerendantplusentreprenant, il s’engagea dans des travaux hydrauliques. Avec une vieille porte de hangar qui lui servit de bêche, il creusa, pour ses flottes en papier,unportimmense,et,comme personne ne se trouvait aux environs pour l’observer, il imagina ingénieusement un canal qui, incidemment, causa l’inondation de la glacière de lady Wondershoot, et, finalement, il parvint à obstruer la rivière. Il acheva son barrage en quelques vigoureuses pelletées de terre, maniant sa porte avec furie et la déchargeant comme une avalanche. Aussitôt, un torrent inattendu se précipita à travers les arbustes, emportant Miss Spinks, son chevalet, et la plus réussie des aquarelles qu’elle eût jamais commencées... ou tout au moins, le torrent emporta son chevalet, la trempant jusqu’aux genoux, tandis qu’horriblement retroussée elle s’enfuyait vers la maison. Ensuite les eaux envahirent le potager et passèrent de là, par la porte verte, dans le chemin, pour rejoindre le lit de la rivière par le fossé.
Pendant ce temps, le vicaire, interrompu dans sa conversation avec le forgeron, restait ébahi de voir des poissons en détresse barbotant dans quelques flaques au milieu de tas d herbes gluantes, là où, dix minutes auparavant, coulaient sept ou huit pieds d eau claire et fraîche.
Après cela, terrifié par les conséquences possibles, le jeune Caddies s’enfuit de sa grange pendant deux jours et deux nuits. Il ne revint qu’en cédant aux injonctions répétées de la faim et pour subir avec un calme stoïque un déluge de reproches furibonds, mieux proportionnés à sa taille qu'aucunedes aumônes qui jusqu’alors avaient été son lot dans le bienheureux village.
immédiatement après cette affaire, lady Wondershoot, cherchant un châtiment exemplaire à
25 1 ajouter aux semonces et aux jeûnes qu’elle avait infligés, émit un ukase. Elle le communiqua d’abord au maître d’hôtel, et de façon si brusque, qu’il en tressauta. Il était en train d’enlever le couvert, et lady Wondershoot avait les regards perdus par la grande fenêtre ouverte sur la terrasse où les faons avaient l’habitude de venir manger dans sa main.
— Jobbet,—fit-elle de sa voix la plus impériale, — il faut maintenant que cet être gagne sa vie.
Et elle donna clairement à entendre non seulement à Jobbet, ce qui était facile, mais à tout le monde dans le village, y compris le jeune Caddies, qu’à ce propos, comme en tout autre, il en serait comme elle l’avait ordonné.
— Occupez-le, — disait la dame, — voilà le moyen d’en venir à bout.
— C’est le bon moyen pour tous les humains,— répondait le vicaire. — Les simples devoirs, l’œuvre modeste de chaque jour, les semailles et la récolte.
— Parfaitement — interrompit la dame. —C’est ce que je dis toujours. L’oisiveté est la mère de tous les vices, et le démon réussit à induire les paresseux à la tentation... tout au moins parmi les classes ouvrières. Nous dressons les aides-servantes d’après ce principe, toujours... A quoi allons-nous l’employer?
La question était embarrassante. Ils pensèrent à bien des besognes, et en attendant de trouver la bonne, ils commencèrent à l’habituer au travail en l’utilisant, au lieu d’un messager à cheval, pour porter des télégrammes et des messages particulièrement pressés ; il porta aussi les bagages, les colis et tous autres fardeaux, dans un grand filet qu’on lui dénicha. Il paraissait se plaire à ce genre d’occupation,qu’il considérait comme une sorte de jeu, et Kinkle, l’intendant de lady Wondershoot, le voyant un jour transporter un bloc entier de rocaille, eut tout à coup la brillante inspiration de l’employer à la carrière à chaux, que sa patronne possédait à Thursley Hanger, près de Hickleybrow. Cette idée fut mise à exécution et il sembla que le problème fût résolu.
Il trima dans la carrière, d’abord avec l’ardeur d’un enfant qui joue, et ensuite par habitude, creusant, chargeant les wagonnets et les hâlant, laissant descendre les pleins sur les rails jusqu’au déchargement et remontant les vides par le moyen d’un treuil qu’il manœuvrait seul, de même qu’il était seul pour exploiter toute la carrière.
On m’a assuré que Kinkle tira ainsi de lui une excellent profit pour le compte de lady Wondershoot, car il ne leur coûtait guère que sa nourriture, encore que cela n’empêchât la digne dame de proclamer que « cette créature » était un parasite gigantesque sur sa charité.
A cette époque, il était habituellement vêtu d’une sorte de blouse en toile à sacs, d’un pantalon fait de morceaux de cuir rapportés et de sabots garnis de semelles de fer. Parfois il se couvrait la tête d’un objet bizarre, une sorte de vieille ruche en paille, mais la plupart du temps il allait nu-tête. Toute la journée, il piochait dans la carrière avec une activité puissante et volontaire, et le vicaire, en faisant sa promenade quotidienne avant le déjeuner, le trouvait en train d’avaler d’un air gêné sa vaste portion de nourriture, le dos tourné au reste du monde.
On lui apportait chaque jour sa pitance — un plat de grain avec la balle — dans un wagonnet semblable à ceux qu’il remplissait perpétuellement de chaux, et ce chargement, il le faisait rôtir dans un vieux four à chaux avant de le dévorer. Parfois, il y mêlait tout un sac de sucre : parfois, il s’amusait à lécher un de ces morceaux de sel qu'on donne aux vaches, ou à manger à pleines poignées des dattes avec leurs noyaux. Pourboire, il allait jusqu’au ruisseau qui coulait à l’extrémité des ruines incendiées de la Ferme Expérimentale, et il se baissait au-dessus de l’eau. C’est grâce à cette façon de boire après avoir mangé que finalement l’Aliment des Dieux prit de nouveau la clef des champs, se manifestant d’abord par d’immenses herbes au bord du ruisseau, puis par des grenouilles, des truites et des carpes énormes, et enfin par une exubérance fantastique de végétation dans la petite vallée.
Au bout d’un an ou deux, les vers blancs ou autres larves qui ravageaient les champs, devant le chantier du forgeron, devinrent si grands et se métamorphosèrent en hannetons et en taupins si terribles qu’ils chassèrent lady Wondershoot vers de plus hospitalières contrées.
Les gamins baptisèrent « hannetons automobiles » les nouveaux insectes, tant le ronflement de leurs ailes ressemblait à celui de ces engins.
Mais bientôt l’Aliment des Dieux allait produire en lui une nouvelle série d'effets. Malgré le simple enseignement du vicaire, enseignement qui prétendait comprendre tout ce qui est nécessaire à la vie modeste et naturelle convenable pour un paysan géant, il se mit à poser des questions, à s’enquérir du pourquoi des choses, à penser, A mesure qu'il grandissait, qu’il passait de l’enfance à l’adolescence, il devint de plus en plus évident que son esprit acquérait une activité à lui propre, et qui échappait au contrôle du vicaire. Ce brave homme faisait de son mieux pour ignorer cet inquiétant phénomène, mais cependant il avait le sentiment que ce phénomène existait.
Le jeune géant trouvait épars autour de lui les matériaux de ses réflexions. Très involontairement, avec sa vue spacieuse, dominant de très haut toutes choses, il devait voir une bonne part de la vie humaine, et comme il était devenu clair à son esprit que, à part ses dimensions extravagantes, il était un être humain, lui aussi, il dut se rendre compte de plus en plus de tout ce que lui interdisait cette grandeur, origine de sa triste célébrité.
Le bourdonnement sociable de l’école, le mystère de la religion qui était imparti avec un tel faste d’ornements et qui exhalait de si douces musiques, les rires et les chansons de l’auberge, les chambres chaudes où le feu et les lampes brûlaient, et dans l’intérieur desquelles il glissait un regard par les soirs obscurs,ou bien encore, les cris surexcités, violents, en vue d’un résultat qu’il ne comprenait qu'imparfaitement, dans les terrains où l’on jouait au cricket ou au foot-ball, tout cela devait en appeler à son cœur solitaire, avide de société.
A mesure qu’il avança dans son adolescence, on a remarqué qu’il prit un intérêt considérable aux faits et gestes des amoureux, à ces choix et à ces appariements, ces intimes liaisons qui ont une importance si capitale dans la vie.
Un dimanche, vers l’heure où se manifestent les étoiles, les chauves-souris et les passions de la vie rurale, un jeune couple se trouvait occupé « à se bécoter un peu » dans la Ruelle des Amours, cette ruelle encaissée et bordée de haies épaisses qui remonte vers l’Upper Lodge. Ils donnaient libre cours à leurs petites émotions, aussi tranquilles que des amoureux peuvent l’être dans le tiède et calme crépuscule. La seule interruption qu’ils croyaient possible ne pouvait monter la ruelle que devant eux. La haie haute de trois mètres, qui les séparait de la lande silencieuse, leur offrait une sécurité absolue.
Alors, soudain, chose incroyable, ils furent soulevés et séparés.
Ils se retrouvèrent soutenus en l’air, avec un pouce et un index sous les bras, et les yeux bruns et perplexes du jeune Caddies scrutant leurs visages brûlants et rouges. Naturellement, les émotions d’une situation si peu ordinaire les rendaient muets.
— Pourquoi aimez-vous faire cela? — demanda le jeune géant.
Je devine que l’embarras dut continuer, jusqu’à ce que le villageois, se rappelant qu’il était un homme, se mit avec des cris véhéments, des menaces et de virils blasphèmes tels qu’en comportait l’occasion, à ordonner au jeune Caddies de les remettre à terre, sous peine des plus terribles châtiments. Sur quoi, le jeune Caddies, soucieux d’être civil, les remit à terre, très poliment et très soigneusement, et suffisamment près l’un de l’autre pour qu’ilspussent reprendre leurs embrassements; puis, ayant hésité un moment, il disparut bientôt dans le crépuscule.
— Mais j’avais l’air rudement bête ! — me confia le jeune villageois. — Nous n’osions nous regarder en face, d’avoir été pris comme cela... On ne faisait que s’embrasser un peu, vous savez bien... Et le curieux de la chose, c’est qu'elle m’a mis tout cela sur le dos, — fit le jeune homme. — Elle m’a fait toute une algarade et n’a plus voulu m’adresser la parole jusqu’au village.
Le géant s’embarquait dans les investigations, il ne pouvait y avoir aucun doute à cet égard. Son esprit, tel un volcan, lançait une éruption de questions. Il ne les posait encore qu’à peu de gens, mais elles le troublaient. Sa mère, d’après ce qu’on a su, était souvent soumise à ses interrogatoires.
Il avait pris l’habitude de venir dans la cour derrière l’habitation de ses parents, et, après avoir soigneusement inspecté le sol pour éviter d’écraser la volaille, il s’asseyait lentement, le dos contre le mur de la grange. En un instant, les poulets, qui n’étaient aucunement effrayés de ses dimensions, grimpaient sur lui et picoraient la boue moussue dans les coutures de ses vêtements. Et, si le temps était à la pluie, la chatte de Mme Caddies, qui ne perdit jamais sa confiance en son grand ami, prenait des attitudes sinueuses, s’enfuyait dans la maison, sautait sur la cheminée de la cuisine, revenait, escaladait sa jambe, son buste, atteignait son épaule, restait pensive un moment, puis crac, repartait et recommençait. Parfois, elle enfonçait les griffes dans sa joue, par simple gaîté de cœur, mais il n’osait la toucher, incertain du poids de sa main sur une aussi faible créature. D’ailleurs, il aimait assez être chatouillé. Après s’être amusé ainsi pendant quelque temps, il commençait à poser à sa mère de gênantes questions.
— Mère, — disait-il, — s’il est bon de travailler, pourquoi tout le monde ne travaille-t-il pas?
Sa mère levait les yeux sur lui et répondait :
— C’est bon pour les gens comme nous.
Après quelques minutes de réflexion, il s'enquérait :
— Pourquoi?
Il n’obtenait pas de réponse, et reprenait :
— Pourquoi travaille-t-on? Pourquoi dois-je piocher la chaux, et loi laver du linge, tous les jours, alors que lady Wondershoot se promène dans sa voiture et s’en va voyager dans de beaux pays que ni loi, mère, ni moi, ne devons jamais voir?
— C’est une dame, — expliquait Mme Caddies.
— Ah ! — faisait le fils, et il restait plongé dans une profonde méditation.
— S’il n’y avait pas des gens riches pour nous donner de l’ouvrage, — disait Mme — Caddies, comment nous autres, pauvres gens, gagnerionsnous notre vie?
Il lui fallait digérer cet argument.
— Mère, — risquait-il encore, — s’il n’y avait pas de gens riches, est-ce que toutes choses n’appartiendraient pas à des gens comme toi et moi, et alors...?
— Bonté divine! Au diable un gamin pareil! — s’écriait Mme Caddies, qui, depuis la mort de Mme Skinner, était devenue, grâce à une mémoire fidèle, une personnalité au langage vigoureux et fleuri.— Depuis que ta pauvre chère grand'maman n’est plus de ce monde, tu es devenu insupportable. Tu n’arrêtes pas de poser des questions et tu ne veux pas qu’on te réponde des mensonges. S’il fallait que je me mette à te répondre sérieusement, ton père pourrait aller ailleurs chercher son souper... Sans compter que je ne finirais pas de laver.
— Ça va bien, mère, — disait-il après l'avoir contemplée avec étonnement. — Je ne dis pas ça pour te faire enrager.
Et il s’en allait, réfléchissant toujours. at.
11 réfléchissait encore, quatre ans après, quand ( le vicaire, non plus mûr maintenant, mais complètement blet, le vit pour la dernière fois de toutes. Figurez-vous le digne homme, visiblement un peu vieilli, plus bedonnant encore, un peu endurci et affaibli de pensée, d’oreille et de parole, ses mains agitées d’un tremblement perpétuel, et ses convictions secouées d’un ébranlement dangereux; mais son œil était resté brillant et vif malgré tous les bouleversements que l’Aliment avait occasionnés à son village et à lui-même. Il avait été terrifié parfois et révolutionné, mais n’était-il pas toujours vivant et toujours le même? Et quinze longues années, un assez bel échantillon d’éternité, avaient transformé tout ce désarroi en habitude et en routine.
— Ce fut une perturbation, je l’avoue, — disaitil,— et les choses sont différentes... différentes de bien des manières. Il fut un temps où les enfants pouvaient désherber les champs, mais maintenant il faut un homme avec la hache et l’épieu, en certains endroits du moins, dans le bas, vers les fourrés. Et c’est encore un peu étrange pour nous, les gens du bon vieux temps, de voir sur toute la val-
2ÔI lée et même dans le lit de la rivière, depuis les irrigations, du blé atteignant, comme cette année, vingtcinq pieds de haut. Il y a vingt ans, on se servait ici de la vieille faux, et on rentrait la moisson sur des chariots, avec des réjouissances, d’une façon simple et honnête. On buvait un petit coup de trop, simplement, les garçons et les filles se courtisaient en tout bien tout honneur, quand tout était fini... Pauvre lady Wondershoot... Elle n’aimait guère ces innovations... Très conservatrice, la pauvre chère dame! Il y avait en elle quelque chose du dix-huitième siècle, je l’ai toujours dit... Son langage, par exemple... brusque et vigoureux... Elle est morte relativement pauvre. Ces grandes herbes envahirent son jardin. Elle n’était point de ces personnes qui ont la passion du jardinage,mais elle aimait voir son jardin en ordre,et les choses pousser où elles étaient plantées et comme elles étaient plantées... Or la façon dont les plantes se mirent à pousser était imprévue... Ses idées en furent bouleversées... Elle avait horreur des perpétuelles incursions de ce jeune monstre... etelle finit par se figurer qu’il était toujours là à épier chez elle par-dessus le mur. Elle ne put s’habituer à le voir presque aussi haut que sa maison... Cela choquait son sens des proportions.Pauvre chère dame! J’avais espéré qu’elle vivrait aussi longtemps que moi. Ce furent les hannetons énormes que nous eûmes pendant un an ou deux qui la décidèrent. Ils provenaient de larves géantes, d’horribles choses aussi grosses que des rats, qui infestaient les prés... Et les fourmis aussi influèrent sur sa décision. Puisque tout était désorganisé, qu’il n’y avait plus nulle part ni paix, < ni tranquillité, elle se dit qu’elle pouvait aussi bien aller vivre à Monte-Carlo qu'ailleurs. Et elle y partit... Elle joua gros jeu, m’a-t-on dit... mourut dans un hôtel, là-bas... Bien triste fin!... L’exil... Ce n’est pas... ce n’est pas ce qu’on estime convenable... pour un membre de la classe dirigeante... Déracinée! ah!... Pourtant, après tout, —rabâchait le vicaire, — le résultat est bien mince. Un tourment, sans doute. Les enfants ne peuvent plus aussi librement qu’autrefois courir à travers champs avec ces morsures de fourmis et le reste. Peut-être cela vaut aussi bien... Au début, on prétendait que cette substance allait tout révolutionner de fond en comble. Mais il y a quelque chose qui défie toutes ces forces du nouveau... Je ne sais pas quoi, naturellement... je ne suis pas de vos philosophes modernes... qui expliquent tout avec l’éther et les atomes... l’évolution... des sornettes de ce genre. Ce dont je parle est quelque chose qui n’est pas compris dans les sciences en ologie. Matière de raison... non d’intelligence. Une sagesse mûrie... La Nature humaine... Pérennité... Donnez-lui le nom que vous voudrez...
C’est ainsi que la fin arriva.
Aucun symptôme ne prévint le vicaire de ce qui le menaçait. Il fit sa promenade accoutumée, par Farthing Down, comme il la faisait depuis plus de vingt ans, et parvint à l’endroit d’où il apercevait le jeune Caddies. Peinant et soufflant,car il avait depuis longtemps perdu la démarche musculaire et chrétienne de son jeune temps, il grimpa la montée jusqu’à la crête qui dominait la carrière, mais Caddies n’était pas à l’ouvrage; alors, ayant contourné le fourré de fougères géantes qui commençait à surplomber et à obscurcir le Hanger, le vicaire se trouva soudain devant la forme immense du monstre, assis sur le sommet de la colline, méditant pour ainsi dire sur le monde. Les genoux en l’air, la joue appuyée sur sa main, la tête inclinée de côté, Caddies tournait légèrement le dos au vicaire, de sorte que ses yeux perplexes ne pouvaient être vus. Il devait réfléchir très profondément; en tous cas, il était absolument immobile.
Il ne parut pas s’apercevoir que le vicaire, qui avait joué un si grand rôle dans l’arrangement de son existence, le contemplait alors pour la dernière d’un nombre incalculable de fois... il ne savait même pas qu’il était là. C’est ainsi que tant de départs ont lieu dans cet étrange monde que nous habitons. Le vicaire fut cette fois frappé de cette idée,qu‘après tout personne sur cette terre n’avaitle moindre soupçon de ce que ce grand monstre pensait, quand il lui prenait fantaisie de se reposer de sa besogne. Mais il était trop indolent pour, ce jour-là, poursuivre cette méditation, et il retomba dans le chemin rebattu de ses radotages.
— Ære perennius, — murmurait-il en regagnant lentement le presbytère par un sentier qui ne passait plus comme autrefois droit à travers les prés, mais serpentait pour éviter de colossales touffes d’herbe. — Non, rien n’est changé. Les dimensions ne sont rien. La simplicité de la vie quotidienne, le sort commun...
Et cette nuit-là, sans agonie et sans le savoir, il subit lui-même le sort commun, échappant à ce mystère du changement qu’il avait passé sa vie à nier.
On l’inhuma dans le vieux cimetière de Cheasing Eyebright, auprès du plus grand if, et la modeste pierre tombale qui portait son épitaphe : Ut in Principio, Nunc est et Semper, fut presque immédiatement cachée aux yeux des hommes par une soudaine invasion de gazon géant à épis gris, trop gros pour la faulx ou le mouton, et qui s’abattit comme un brouillard sur le village, provenant des moisissures germinantes des prés d’en bas où l’Aliment des Dieux déployait son activité. LIVRE TROISIÈME