SCÈNE XII
BOURSICOT, seul.
(Il se promène quelque temps sans parler, en regardant de tous côtés avec inquiétude.)
Je suis seul. ..je n'ai plus une foule do prunelles braquées sur moi. . je n'ai plus besoin de me composer un visage serein... je puis me dire à moimême ce que je pense... eh! bien, je pense que je suis un... c'est-à-dire, pas précisément un... mais Ca frise un peu ! ma foi, décidément, je ne sais pas ce que je suis... ce qui m'est arrivé est si incroyable... je dis incroyable... et pourtant ce sont de ces choses qui arrivent fréquemment à Paris... Au moment de rentrer chez moi, place Ventadour, désolé, désespéré et à-peu-près décidé à m'asphyxier avec n'importe quoi... quelque chose me fait buter du pied droit... je regarde... c'est un portefeuille... un vieux portefeuille... assez 'sale... naturellement, je me baisse et je le ramasse... je regarde autour de moi... mais la place Ventadour est rarement encombrée de monde.. e,xcepté le soir, quandlesBoii/ftsjouent. Personne sur le trottoir... quand je dis personne... il y avait devant moi, à environ douze mètres et quelques centimètres, un individu revêtu d'une petite l'edingote canelle... coiffé d'un chapeau Pipelet... et donnant le bras à une canne... son costume est diiguerréotj pé dans ma mémoire. .. mon premier mouvement fut de courir après lui et de lui demander s'il n'avait pas perdu un portefoiiille... mais un homme de beaucoup d'esprit ayant dit : défiez-vous de votre premier mouvement, il est pi'esque toujours bon.. .je
retins le mien... et j'entrai dans l'allée de ma 'maison... là, je visile le portefeuille. Qu'est-ce que je trouve dedans? douze billets de mille francs. Je manquai de m'évanouir, mais mon allée étant très étroite, la muraille me soutint. Douze mille francs en billets do banque... et pas d'adresse... pas de nom de propriétaire... mais un sentiment d'honneur n'anime, je me rappelai le monsieur au chapeau Pipelet, je sortis de mon allée, je me mis à courir avec l'espérance de le retrouver... plus personne... avec ça que je ne peux pas courir longtemps... ma rate se gonfle tout de suite... l'image d'.\talante me revint à la pensée, et j'y songeai si bien que sur un des billets de mille, il ne me reste déjà plus que cent cinquante francs. {// va s'asseoir prés d'une table à droite où sont les crevetles.) Boursicot, mon ami, votre conduite est bien légère... saprislie! ces crevettes ne sont pas fraîches: {Il se lève.) Mais la circonstance était si friande... cette fortune que je trouve sous mon orteil, au moment où j'étais dénuéde tout. ..ou celle que j'adore allait me regarder comme un cuistre... ilme semble que voilà des circonstances bien atténuantes... (// tûte sa poche et en tire un portefeuille.) Le voici ce portefeuille (// l'ent' rouvre.) Il'y a déjà mille francs de moins... pour un jour ce n'est pas mal... j'ai encore besoin de bien des choses... après tout... si dans une quinzaine de jours, je rencontre son propriétaire, je le lui restituerai tel qu'il sera, sans lui demander de récompense! . (Il l'examine. Allant s'asseoir prés de la table à gauche où est le melon.) Et quant à ce que je lui aurai emprunté, est-ce que je n'ai pas mon rohiau qui vaut mille écus comme un liard. Un journal me l'a refusé, dix autres me le prendront... et je serai en mesure de combler ce déQcit... ( Se levant. ) Nous aurons de l'orage , ce melon me l'annonce... liens, qu'est-ce que je vois en dedans : deux lettres gravées... un a et un a... c'est probablement le nom du propriétaire... il s'appelle a-a... si jamais je rencontre quelqu'un de ce nomlà... alors... en attendant... (U serre le porte feuille.) C'est singulier... depuis que j'ai fait cette précieuse trouvaille, j'aidcs inquiétudes. ..par tout le corps... je regarde le monde en louchant. .Vllons... quelle faiblesse:., le destin met une forlune à mes pieds.. .je la ramasse... qui est-ce qui ne l'aurait pas ramassée? je le demande à tout le monde... on ne laisse pas traîner ces choses-là... que diable!..