I. — La Summa in très libros
Les livres X, XI et XII du Gode de Justinien, traitant de droit public et administratif, étaient considérés par les premiers glossateurs comme ne pouvant être à leur époque d'aucune utilité pratique. Les Sommes au Code se terminaient au neuvième livre et Ton négligeait avec intention l'analyse des trois derniers. Irnerius ne recherchait dans les textes romains que des règles de droit civil; sa Somme au Code n'aborde même pas le droit pénal. Mais, dans tout le cours du xii® siècle, l'autorité du droit écrit n'a cessé de croître. La pratique a devancé la théorie; les jurisconsultes néghgent encore les Très libri, alors qu'on en invoque les dispositions à la diète de Roncaglia. Placentin paraît être le premier qui ait entrepris d'en donner une analyse. Sans songer à reconstituer l'organisation romaine, il espère trouver même en matière administrative des dispositions applicables à son époque. De tous les jurisconsultes du Moyen- -\ge, il est d'ailleurs celui qui a le plus désiré ne rien omettre dans l'exposé de la législation romaine.
La Somme aux très libri est sans doute le dernier ouvrage de notre jurisconsulte. Il arrivait d'Italie pour
la seconde fois et pendant ce dernier séjour à Mont pellier, il entreprit, ce travail qu'il ne devait pas achever (1). Il fut sans doute surpris par la mort après avoir écrit le 38® titre du Livre X, n'ayant pu accomplir qu'une très faible partie de l'œuvre projetée. Elle a été continuée par Pillius jusqu'au titre 61 du livre XI, achevée par divers jurisconsultes.
Je crois cependant qu'il faut attribuer à Placentin, dans le travail d'ensemble, une plus grande part qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Il ne s'agit pas d'augmenter le nombre des titres rédigés par lui ; il ne peut y avoir aucun doute sur ce point. Mais il est permis de supposer que Pillius et ses successeurs ont employé des matériaux dégagés par notre jurisconsulte, qu'ils ont travaillé sur les notes de leur prédécesseur; c'est-à-dire pour parler comme les glossateurs que Placentin, en sus de la S )mme, a laissé un apparatus sur tout le livre X et sur la plus grande partie du livre XI.
Cela résulte, en effet, de la Lectura Azonis super Codicem. Ces notes, prises par un élève d'Azo d'après les cours de son maître, portent sur les 12 titres du Code. Mais, tandis que l'exposé d'Azo domine dans les neuf premiers, les trois derniers n'ont guère plus rien qui lui soit personnel. Il se contente d'y rapporter les explications données par d'autres glossateurs, parmi lesquels P. (Placentin) et Pi. (PiUius) reviennent le plus fréquemment. Or, Placentin y est cité à tout instant jusqu'au titre 70 du livre XI. Il avait donc glosé le texte jusqu'en ce point puisqu'Azo nous rapporte ses gloses; leur nature et leur nombre permettent d'afhrmer
1. Placent. Proœm. de la Summa in très lihros : «... Iterum apud Montum Pessulanum redii. Ibique mihi cordi luit trium librorum Godicis titulos utiles... sub summulis compre'iendere :. novasque summas veteribus agregare. »
272 ŒUVRES DE PLACENTIN
qu'il s'agit d'un travail préparatoire à la rédaction de la Somme entreprise (1).
La Somme aux Très lihri de Placentin, complétée par ses successeurs, a été insérée dans la collection d'Azo. Ce glossateur, pour fournir à ses élèves le recueil juridique le plus complet, ajoutait à ses propres travaux des œuvres étrangères, sans d'ailleurs prétendre se les approprier. Les manuscrits présentent trop souvent la même combinaison pour qu'on puisse attribuer au hasard un pareil rapprochement. C'est ainsi que la Somme aux très lihri fait suite à la Somme au Code d'Azo. Sous cette forme, elle nous a été transmise dans les trois manuscrits indiqués par Savigny et publiée dans les diverses éditions imprimées. Mais, comme Azo avait l'habitude de retoucher les écrits ainsi incorporés au milieu des siens, le texte que nous possédons n'est pas en entier de Placentin. Les traces d'interpollation sont d'ailleurs évidentes; notre jurisconsulte y est cité à la troisième personne : « Item dominum soli intelligo proprietarium, non feudatarium non emphiteotam, non fructuarium. sec. P. ». Pillius, qui vraisemblablement aborda l'étude du droit public
1. L'apparatus de Placentin s'étend plus loin que la Somme de Pillius. Les gloses relevées par Azo ont -comme sigles P. Pi. h. et Gy. Le sigle P. ne peut s'adresser qu'à Placentin ; il ne saurait être une abréviation erronée de Pillius, puisque ce glossateur est lui-même fréquemment cité. La comparaison des citations d'Azo avec la Summa in très libros et certaines gloses relevées par Accurse et par lui attribuées à Placentin met hors de doute leur exactitude. Ainsi à la loi 6. XI, 69, verb. Nicenensium, la Lectura d'Azo donne « Givitas est in provincia secundum P. » et la glose d' Accurse rectifie : « Givitas est in provincia Illyrici secundum P. » Quelques-unes des citations d'Azo sont de ces plaisanteries que Placentin aiïectionnait : Loi I, XI, 11, verb. Et equestribus : « Multo fortius nec in aliis cum équestres digniores sint quam mulier, ut ita dicam, sive etiam asininae secundum P. »
après la mort de Placentiii, y est mentionné par son sigle : « Sed et illud intelligit Pi. in functionibus publicis ». Ce serait la première fois que, dans ses ouvrages Placentin aurait cité un de ses confrères par son nom. D'ailleurs les autres écrits incorporés dans cette même collection, tels que la Summa Pandectarum et la Summa Authenticarum, ont été également remaniés (1).
La Summa aux Très libri de Placentin s'arrête au titre 38 de municipiis. Mais, de ces 38 titres, 11 ont été laissés de côté comme inutiles, ce qui réduit à peu de chose l'étendue de ce travail. Gomme importance juridique, l'œuvre est de second ordre. La question de l'impôt en Italie est la controverse la plus générale qui s'y trouve développée. Les digressions historiques y sont au contraire très nombreuses (2) ; l'explication de la terminologie du droit public romain y tient une grande place. Placentin y fait preuve de connaissances générales fort étendues. J'aurai à en relever de nombreux passages lorsqu'il s'agira d'établir que le repro-
1. Accurse a remanié la préface de Johannus Bassiarms à la ^ Summa Authent. V. Savigny, IV, 255. Les deux préfaces se rencontrent dans le même manuscrit. Paris, bibl. nat. lat. 45 ^«2, Tune au folio 203, col. 3 ; l'autre au folio 205, col. 4.
2. Voir par exemple le titre de Indictionibus (X, 17). « Fiebat autem indictio in provinciis per singula lustra, id quinquennia. Et dicuntur lustra quia provinciales per singula lustra Romam cum tribato, veniebant et per nimio gaudio urbem lustrabant. In primo quinquennio veniebant cum auro, in secundo cum argento, in tertio cum aère. Ab liiis indictionibus Romani ante nativitatem Ghristi annos computabant. Ebrei a diluvio. Greci a ludo Herculis quae fiebant per singula quadrienna in monte Olympo. Sed hodie Ghristiani omnes ab annis domini incarnationis computant annos. Amplius Augustus Gesar instituit ut pro capite daretur Iributa et vocantur urbam baie et ab agris vocantur arvam baie. »