CHAPITRE VIL
§. 1 — Notions générales sur la nature et le rôle des gloses. - Le caractère distinctif de la glose est purement matériel. On peut la définir : une annotation marginale ou interlinéaire d'un texte donné. Ainsi comprise, elle désigne deux ordres de travaux dont le but est bien diffèrent.
La glose est d'abord ce procédé par lequel un commentateur suit pas à pas le texte étudié, en inscrivant au fur et à mesure et sur l'œiîvre elle-même ses réflexions personnelles. Tout examen des textes produit une exégèse, dont la glose n'est que la formule. Cette opération de l'intelligence est au même degré nécessaire dans toutes les matières, à toutes les époques.
On ne peut étudier un texte sans le gloser ; mais ce n'est souvent que le premier degré de la composition. L'auteur réunit ensuite les notions éparses dégagées par l'observation et, par une rédaction plus savante, les rend indépendantes du texte. L'exégèse dans la science juridique du Moyen*Age se formule toujours. Le jurisconsulte inscrit dans la marge les annotations les plus diverses sous une forme qui peut rester définitive. La glose existe par ellemême,indépendante des Sommes auxquelles elle fournit les matériaux. Elle a précédé toute systématisation et
lorsque les progrès de la science ont exigé des œuvres d'ensemble pour l'élaboration des théories générales, elle s'est toujours maintenue comme plus simple, et suffisante à l'interprétation pratique de la loi. Sous cette forme, la glose estle procédé rudimentaire qui a joué le premier rôle dans la reconstitution du droit romain. Elle n'eût pas suffi à la compréhension des institutions romaines, à l'élaboration des théories d'ensemble. Purement analytique, elle est incapable du travail de synthèse très largement exécuté parles glossateurs et dont il faut faire honneur aux summatores.
A l'inverse, au moment de la décadence, une glose de tout autre nature a triomphé dans l'école. Elle se présente comme une forme plus savante, supérieure à toute rédaction. Elle s'empare des doctrines élaborées par la systématisation, met en pièces les travaux des vieux jurisconsultes, en répartit les diverses propositions en marge du Corpus, pour lui servir d'annotation. Telle est l'œuvre d'Accurse; sa glose est une savante compilation, un colossal répertoire qui prétend contenir toute la science juridique de son temps. Il a puisé pour une très grande part dans les travaux systématiques de ses prédécesseurs, dont il reproduit des phrases entières, pour une très faible part dans les gloses antérieures. Etant données les proportions du travail, on doit en louer l'exactitude ; les erreurs de doctrine sont relativement rares, les controverses sont assez fidèlement rapportées, on peut y retrouver presque tous les éléments de la doctrine des glossateurs. Pourtant, rien ne pouvait lui être plus funeste. La Grande Glose est un triomphe de la pratique sur la théorie; elle a borné l'effort du jurisconsulte à l'explication du texte et à son application immédiate. Elle a brisé la synthèse, mutilé le droit et tué l'évolution juridique.
282 ŒUVRES DE PLÂGENTlN
Nous croyons donc pouvoir distinguer une glose d'élaboration, une glose de compilation. L'une caractérise les débuts de l'école, l'autre sa décadence. Mais si l'œuvre d'Accurse doit entrer toute entière dans cette deuxième catégorie, la glose pré-accursienne n'appartient pas complètement à la première. De tous temps, on a disséqué les écrits fameux dans l'école, pour en répartir la matière comme annotation aux textes et pour former ainsi des répertoires de la doctrine juridique. Des étudiants ou des professeurs de second ordre se livraient à ce travail. Telle est évidemment' l'origine de ces gloses qui renferment dans chacune d'elles le nom de plusieurs jurisconsultes. Mais ce travail est individuel ; chaque exemplaire de la glose pré-accursienne est un système propre, une combinaison de notes diverses par leur origine et d'une complexité presque infinie.
La compilation y est plutôt accidentelle et n'a pas la prétention de remplacer l'œuvre compilée. D'autre part elle y est plus dangereuse que dans Accurse ; elle émane souvent d'un annotateur ignorant ou inexpérimenté. Les erreurs y sont, je crois, beaucoup plus nombreuses.
Il convient donc d'écarter les gloses de compilation, à qui un nom spécial devrait être réservé. La vraie glose est celle que l'on retrouve sous la forme que lui avait donnée son auteur, à la place où il l'avait mise. De ces gloses, un très grand nombre nous est transmis par les divers exemplaires pré-accursiens du Corpus. Ce qu'on en a publié ne constitue guère que des spécimens.
Ces annotations sont très variées de nature (1). Les unes ont pour but de rapprocher les textes contenant
1. Voir la classification des gloses^ d'Irnerius par Pescatore. Die Glossen des Irnerius, p. 49 et suiv.
des dispositions analogues et consistent alors en de simples citations ; d'autres donnent les variantes du texte étudié. Gesont encore des gloses explicatives, grammaticales, historiques. Enfin les gloses juridiques proprement dites expliquent les difficultés de la loi, concilient les dispositions contraires, formulent les opinions controversées.
Les gloses portent presque toujours sur le texte du Corpus ; quelques-unes commentent d'autres gloses que le jurisconsulte a trouvé sur son manuscrit, de telle sorte qu'on ne peut les extraire séparément sans en dénaturer le sens (1).
§ 2. Gloses de Placentin. — D'après Savigny, les gloses de Placentin seraient plus rares que celles des autres glossateurs. Il en donne deux explications: son éloignement d'Italie; l'importance de ses autres ouvra-
1. Voici un exemple pris dans un Infortiat glosé du xii° siècle. Au livre XXXI de légat, et fideicom., II. L. Gaïus Seius verb. Ex causa fidei, des gloses anonymes rapprochent du cas prévu au texte, un certain nombre d'hypothèses données par divers passages du Corpus. Rogerius critique ce rapprochement et relève les différences qui séparent les exemples rapportés par les gloses et celui du texte.
Ms. Paris 4452, fo 99, col. 1.
Gloses anonymes :
« Infrade reb. dub. 1. i. (1. 1. XXXVÏ. 5).
Infra t. prediis, 1. 6.
Infr. de instr. 1. Seie (1. 20. XXXlll. 7).
Glose de Rogerius : « Ibi procul dubio erant fundi uno nomine nuncupati et de quo sensisset testator dubitabatur. At hic unus tantum erat fundus cujus partes totius nomine quasi pro parte toto posito appellabatur, et legando Seianum de parte sola an de toto testator senserit. hesitabat. R. »
La première hypotlièse est bien celle du premier et du troisième texte cité par les gloses anonymes.
ges. Pescatore trouve ces raisons assez peu satisfaisantes. La première est absolument mauvaise ; Placentin a professé à Bologne; il y a même vraisemblablement étudié. 11 connaissait l'enseignement de l'école, les diverses théories ayant cours, à plus forte raison les procédés de travail (1). Loin de Bologne, il était aussi facile d'écrire des gloses que des traités. Il serait absolument faux de croire que les premiers glossateurs, par leurs annotations, aient voulu travailler à une œuvre collective, semblable au répertoire d'Accurse, qui aurait concentré le résultat de tous leurs efforts et que Placentin s'éloignant de la ville où se poursuivait ce travail, n'aurait pu y prendre part. La deuxième raison, me paraît contenir une part de vérité ? Sans doute, la composition d'œuvres systématiques laisserait plutôt supposer un travail préparatoire sous forme de gloses. Placentin aurait pu en écrire plus que tous ses confrères ; mais il ne l'a pas fait : vraisemblablement cette forme ne lui convenait pas ; son tempérament ie portait aux œuvres de longue haleine.
Les gloses de Placentin sont cependant plus nombreuses que Savigny paraît le croire. Des manuscrits qu'il cite, certains en contiennent un nombre fort respectable (2). Depuis, Gastelnau en a publié une vingtaine, extraites d'un manuscrit de Montpellier ; Pescatore en a choisi une trentaine dans un manuscrit de Berlin et nous en promet tout un recueil. Leur rareté n'est donc que relative ; elles sont beaucoup moins fréquentes que celles d'Irnerius, de Martinus, de Rogerius, d'AlbericuSjJohannes Bassianns. Placentin ne tient une pla-
1. Il est à remarquer que Savigny ne donne cette explication de la rareté des gloses de Placentin que dans la deuxième édition de son ouvrage.