Plaidoirie de Me Fernand Labori
J'ai à vous demander encore, après plus de deux semaines d'audiences, un dernier et peut-être, hélas! un long effort. Je sens que vous comprenez mieux qu'à aucun moment, après la déclaration de M. Emile Zola, quelle est la grandeur de ces débats, et que vous me pardonnerez de compter sur votre dévouement de citoyens et sur votre attention bienveillante et impartiale de juges.
Je ne crois pas qu'à aucune époque affaire ait plus profondément que celle-ci secoué l'opinion publique. Nulle n'a, d'un côté, soulevé plus de clameurs ; — Texcuse en est, pour beaucoup de ceux qui les poussent, qu'ils ne savent ce qu'ils font. — Nulle aussi n'a suscité des convictions et des courages plus décidés et plus inébranlables. Entre les résolutions des uns et les colères des autres, la masse du peuple, insuffisamment éclairée mais de bonne foi, — et c'est là-dessus qu'au moment où je me lève je compte, — hésite encore incertaine, troublée d'une part par des passions déchaînées — qui l'inquiètent, mais qui l'entraînent pourtant, grâce à l'audace de leurs sophismes, parce qu'elles invoquent, sans que ni l'un ni
l'autre ne soient en cause, l'honneur de l'armée et le salut de la patrie, — et d'autre part, par les protestations enflammées de ce que la France compte de plus indépendant, de plus élevé par Tesprit, de plus illustre.
Il me suffit de prendre au hasard pmr citer parmi ceux dont l'hommage accompagne le grand citoyen qui est ici : Gabriel Monod, Michel Bréal, Paul Meyer, Jean Psichari, Albert Réville, Frédéric Passy, de Pressensé, Havet, Séailles, Duclaux, Anatole France, et cet admirable Grimaux [Murmures]^ — oui, cet admirable vieillard, que l'armée ne peut pas renier, car il a été le maître d'un grand nombre de ses plus brillants officiers, — M. Grimaux qui, malgré toutes les intimidations, toutes les menaces, est venu ici proclamer, avec une éloquence qui nous a tous émus, sa connction que nous sommes dans la vérité, dans la justice et dans le droit.
Entre ces deux partis, qui ne sont point égaux encore par le nombre, je sais bien de quel côté pencherait ce grand peuple, qui a été toujours, à travers l'histoire, le gardien de la Liberté et du Droit, si les pouvoirs publics, — égarés par le souci d'intérêts passagers qu'ils confondent avec les intérêts permanents de la République et de la patrie, soutenus par ceux qui étaient hier, qui seront demain, qui sont aujourd'hui même, en dépit des apparences, leurs pires adversaires, — ne le déconcertaient par leur attitude, par des déclarations toujours les mêmes, toujours également dénuées de preuves, et qui n*ont, tout le monde le sait, qu'un but, assurer au gouvernement, en vue des élections qu'on a préparées, — par un pacte que j'ai compris un moment mais qui m'iuquiète maintenant — , trois mois de répit, puisqu'on va répétant partout qu'il y a trois cents députés à la Chambre, deux cent cinquante sénateurs au Sénat, pour lesquels la revision est une chose nécessaire, mais qu'ils ne le proclameront que quand les élections seront faites.
Eh bien! non, non, on se trompe; la vérité éclatera sans cela, avant cela! Il faut qu'elle éclate, ne fût-ce que pour l'honneur du sufl'rage universel; il ne faut pas que
les élections, dans ce grand pays, se fassent sur les mystères entassés par l'hypocrisie et par l'équivoque.
Mais ce n'est pas assez que les gouvernants, qui devraient être les guides de la nation, se séparent de cette phalange d'hommes d'élite dont je nommais quelques-uns tout à l'heure! Il faut encore que ceux-ci soient tous les jours, deux fois par jour, livrés à l'injure, livrés à la calomnie, je ne dis pas seulement des journaux qui font métier de diffamer, de calomnier, mais de ces organes mêmes de l'opinion, dont on avait l'habitude d'attendre un peu plus de modération et un peu plus de justice.
L'injure qu'on leur jette à la face, elle se résume d'un mot : ils sont les membres de ce « syndicat » qui s'est formé dans un intérêt d'argent pour soutenir les juifs et pour perdre le pays !
Le syndicat! mot habile, mot ingénieux, destiné à faire fortune, invention de quelqu'un de ces hommes qui sont des pamphlétaires de talent, mais qui font un mal incalculable et dont l'excuse est, au fond, de n'être souvent que des enfants, par l'excès même de leur crédulité ! mot ingénieux, mais mot d'infamie ou mot d'enfantillage ! mot d'infamie pour ceux qui le lancent, espérant qu'il fera son chemin! — et ne l'a-t-il pas fait, quand on le voit ici ramassé, tout au m)ins dans sa signification profonde, par M. l'avocat général? — mot d'enfantillage pour ceux qui le recueillent et qui peuvent penser que de pareilles choses sont seulement possibles !
Si l'on veut dire qu'une famille dépensera tout ce qu'elle possède, emploiera, non pas cette immense fortune dont on parlait avec bien de l'exagération tout à l'heure, mais cette large aisance qui était la sienne, pour sauver l'homme qu'elle croit, qu'elle sait innocent; si l'on veut dire que quelques amis l'y aideront, soit! et je n'y vois rien, quant à moi, que de respectable ! Mais si l'on veut dire que M. Zola est vendu, eh bien! c'est un mensonge, ou plutôt c'est une puérilité!
Vendu? qu'on le dise, cela le laisse indifférent! S'il s'en défend, si ceux qui l'assistent l'en défendent et s'en
défendent avec lui, c'est dans Tintérêt de la cause que, les uns et les autres, ils représentent ici. Mais il n'est pas besoin d'insister longtemps sur ce point, car il est tout de même des fables qui dépassent la naïveté publique 1
Non, Messieurs les jurés, il n'est pas de syndicat d'argent qui puisse produire des mouvements pareils à celui dont vous avez été les témoins, et j'ajoute des énergies et des résistances comme celles dont nous essayons tous de vous donner le spectacle! Non, ce n'est pas l'argent qui amène ici, en dehors des hommes que je citais tout à Theure, des citoyens comme Scheurer-Kestner, comme Trarieux, comme Jaurès ; des hommes politiques, je les prends dans tous les partis, comme Charles Longuet et, — voulez-vous que je faise protester la salle, — comme Joseph Reinach [iMurmur es)..., qu'il faut avoir le courage de citer ici pour sa persévérance et pour la dignité de son attitude ; des artistes comme Clairin, comme Eugène Carrière, comme Claude Monet; ou comme Bruneau, comme Desmoulin, qui, avec le fidèle et courageux éditeur Fasquelle, assistent à Taudience M. Emile Zola, et l'accompagnent tous les jours malgré les sérieuses menaces dont il est entouré; des écrivains comme Octave Mirbeau, comme Quillard, comme Ajalbert, comme Victor Bérard, comme Lucien- Victor Meunier, comme Ranc, comme Sigismond Lacroix, comme Yves Guyot {Murmures)^ comme Séverine, qui nous disait : « Ne m'appelez pas comme témoin, proclamez vous-mêmes en mon nom ce que je pense, je vous sers mieux au banc de la presse où je suis, )) et elle avait raison, car, avec les articles de la F?'07}dp,e\\e nous assure une cohorte de femmes françaises (|ui sont, qui resteront avec nous, et qui, demain, au foyer, reprenant avec l'intelligence et avec la sensibilité qui leur sont propres les idées que nous avons jetées dans le pays, les feront germer quoi qu'on en ait et quoi qu'on lasse.
Tous ceux-là que j'ai énumérés, et tous ceux que je n'ai point cités, — qu'ils m'en excusent, car, Dieu merci,
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ils sont assez nombreux encore, quoique illustres, pour qu'on ne les puisse pas nommer tous, — tous ceux-là, il laut les remercier, il faut les saluer, non pas au nom de M. Zola, — la personnalité de M. Emile Zola, quelque éminente quelle soit, disparaît de l'affaire — , il faut les remercier au nom de quelque chose de plus haut, au nom du pays lui-même, car ils auront droit un jour à la reconnaissance de la patrie! Dans un moment où il fallait pour cela quelque courage, ils ont mis au-dessus de tout la vérité et le droit! Appartenant pour le plus grand nombre <à rUniversité — et c'est son grand honneur — ils ont compris que, puisqu'ils enseignent le caractère sacré de la morale et de la justice, puisqu'il enseignent que l'idéal éternel du vrai et du bien est l'étoile lumineuse qui guide les peuples, il ne leur était pas permis, au jour du danger, de ne pas mettre en harmonie leur conduite avec leurs préceptes; en défendant ici la liberté et les règles immortelles du droit qui la garantissent, c'est leur enseignement même qu'ils ont entendu pratiquer! C'est aussi, sachez-le bien, Messieurs les jurés, le meilleur, le vrai patrimoine de la France, qu'ils ont défendu et qu'ils ont gardé !
Qu'on ne parle plus de syndicat d'argent!
La vérité, c'est que la sentence rendue contre Dreyfus en 1894 n'a pas cesser de peser sur la conscience nationale.
Sur ce que cela veut dire, il faut s'entendre.
Cela ne veut pas dire que la majorité des citoyens suspecte la légitimité de cette sentence. Comment le dirais-je quand je sais bien qu'à Tlieure actuelle encore le plus grand nombre est contre nous... ou le paraît, parce que beaucoup d'âmes timides se taisent devant le bruit de quelques-uns, qu'à tort elles prennent pour l'expression du sentiment général?
Mais, en dépit des convictions qu'on affiche ou qu'on s'impose, beaucoup sont restés troublés, — troublés, presque depuis le premier jour — , par les ténèbres de la
poursuite, par la scène émouvante de la dégradation, par la persévérance du condamné dans la proclamation de son innocence, et je ne parle que de ces faits, parce qu'ils sont tous antérieurs à ceux qui nous amènent ici, et qui, ceux-là, je vous le démontrerai, doivent aujourd'hui décider de vos convictions.
Quand le jugement fut rendu, le plus grand nombre, ne sachant rien, ému un moment par les obscurités qui enveloppaient l'affaire, mais d'une émotion bientôt apaisée et recouverte par les flots de mensonge et de bave qui avaient coulé, se reposa dans la confiance que devait d'abord inspirer la sentence.
Je n'en trouve pas de meilleure preuve qu'un ancien article que le journal V Intransigeant m'a fourni ce matin, et qui est de lapiume de M. Georges Clemenceau. Comme Clemenceau est assis auprès de moi au banc de la défense, on croit le gêner en rappelant qu'au mois de décembre 1894 il était de ceux qui se montraient le plus irrités contre l'infortuné qu'on appelait le traître. J'imagine que cela ne le gêne guère, et, quant à moi, je ne retiens que ceci : c'est que, comme beaucoup, comme beaucoup à ce moment-là, comme beaucoup encore aujourd'hui, il a cru, tant que rien n'est venu ébranler sa confiance, à la justice, à la légalité de la décision rendue, et son opinion d'aujourd'hui n'en a pour moi et n'en d)it avoir pour vous qu'un plus grand prix. {Ah! ah!)
Si le plus grand nombre était troublé, quelques-uns, qui avaient approché ou la famille, — qu'()n peut mépriser quand on ne la connaît pas, mais qu'on sent digne de respect dès qu'on l'aborde, vous pouvez m'en croire — , quelques-uns, qui avaient approché ou la famille ou le défenseur, resté inébranlable dans sa conviction, ou ceux qui les entourent, ou enfin le condamné lui-même, gardaient un doute, plus qu'un doute, une espérance.
J'ai le droit de dire une espérance, et je ne veux pas mettre cette parole sous le couvert de mon opinion pernelle, car, pour l'antisémitisme, pour cette odieuse opinion [Murmures],,. j pour cette odieuse opinion ^ (A^ow-
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veaux murmures. — 3P Labori se tourne vers la salle),, .^ qui dresse la tête, vous le voyez bien {Bruii),Qi qui croit que l'honneur de l'armée se confond avec elle, — je me demande si ce n'est pas là le plus insolent outrage qu'on puisse adresser à l'armée, — car pour les antisémites, qui osent dire qu'il ne faut pas pleurer sur la trahison d'un officier quand il s'appelle Dreyfus, parce qu'il est juif, pour ceux-là, garder un doute n'est pas garder une espérance. C'est garder une espérance pour moi, mais ce n'est pas garder une espérance pour moi seul! Savezvous, en effet, pour dire ce mot d'espérance, à l'abri de quelle autorité je me place? C'est à l'abri de l'autorité d'un homme, qui ne nous ménage, depuis de longs jours, ni les accusations ni les outrages, mais que je tiens, quant à moi, pour un homme de bonne foi, je veux dire M. Paul de Cassagnac, directeur de V Autorité. Entendez, messieurs les jurés, comme il parlait en 1894, dans une langue d'ailleurs admirable, — et moi je ne peux croire qu'un homme qui écrit ainsi soit vraiment et définitivement l'adversaire de la vérité et de la justice, — entendez comme il parlait de la tristesse qui devait avoir envahi tous les cœurs français au lendemain de la condamnation d'Alfred Dreyfus :
' Ce jugement, dit-il dans V Autorité, nous en éprouvons f invincible sentiment, va causer dans le pays une profonde tristesse et une amère déception.
Une profonde tristesse d'abord.
Car la grande masse, en Fraiice, si peu sympathique, si peu bienveillante qu'elle soit aux juifs, ne poussait pas l'aveuglement de la haine religieuse jusqu'à souhaiter qu'on trouvât un traître dans les rangs de nos officiers, ce traître fùt-il juif.
Elle eût accueilli avec joie un acquittement complet, absolu, établissant d'une façon indiscutable qu'on s'était trompé cruellement quand on avait pu croire sur des indices mensongers qu'un officier français avait vendu son pays.
Ecoutez la suite, messieurs, c'est cela que je veux vous signaler, écrit de la main même de M, Paul de Cassagnac :
Car famour de la patrie, dans sa grande et sainte solidarité, ne doit connaître, ne connaît ni juif ni chrétien. La France est une mère, elle aussi.
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Et quelles que soient ses tendresses difTérentes pour chacun de ses lils, que leur origine soit l'Orient ou TOccident, (lu'ils'y trouve mêlé du sangplns ou moins étranger, elle est rc^stée mère et doit soufFiir atrocement du déshonneur de l'un d'entre eux. {Bravos.)
Certes, il n'y a pas responsabilité pour les autres. Non. Loin (le moi cette injure gratuite à l'adresse des fils fidèles, et sans reproche. H y a cependant un éclaboussement au drapeau.
Les vrais patriotes eussent tout donné pour ne pas le sujiir. {Approbation.)
Vous voyez bien que je n'ai pas tort de dire que ceux qui gardaient un doute gardaient aussi une espérance, et, ce doute, il avait persévéré chez tous ceux qui savaient quelque chose, si peu que ce fut.
D'autres, ne sachant* rien, mais perspicaces, habitués à observer, conservèrent du moins une sourde et indélébile inquiétude.
Pourquoi? C'est qu'il y avait eu trop de ténèbres autour de la poursuite de 1894, trop de ténèbres et trop de lumière aussi, car le mal de cette affaire, et ici je réponds en passant à quelques-unes des observations de M. l'avocat général que je n'avais pas prévues, le mal de cette affaire, ce qui la distingue des autres affaires d'espionnage dont on parlait tout à Theure, c'est que, en même temps qu'on faisait la nuit sur la preuve, l'opinion publique s'emparait du procès, accueillait tous les racontars, faisait crédit à tous les récits les plus faux et les plus invraisemblables, voulait tout apprécier, voulait tout juger, et c'est aussi que, du côté du pouvoir, par un système qui a été inauguré dès l'abord et qui s'est continuée pendant trois années pour se poursuivre jusque devant la Cour d'assises elle-même, on ne s'est jamais tu complètement, on a toujours trop parlé tout en ne parlant pas assez, ne disant qu'une partie des choses, apportant des affirmations, rien de plus, laissant répandre, si on ne les répandait pas soi-même, des calomnies et des mensonges, et semant ainsi, dès le premier jour, l'angoisse et Tinquiétude dont aujourd'hui le pays récolte les fruits.
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Ai-je encore tort de dire cela? C'est sous la même autorité que celle que j'invoquais tout à l'heure que je vais ici m'abriter.
A la veille du procès de 189 i, toute la presse, la presse de M. Drumont elle-même, demandait la publicité du débat.
Ecoutez ce que disait à ce sujet M. Paul de Cassagnac, — la lecture est un peu longue et je m'en excuse, mais vous verrez qu'elle servira merveilleusement d'introduction aux explications complémentaires que j'aurai à vous fournir; — écoutez, et n'oubliez pas cette fois encore que c'est M. Paul de Cassagnac qui écrit :
Autorité du 8 décembre 1894 :
Faut-il le dire? Plus je vais, plus je me sens perplexe, et je me demande si, par hasard, le capitaine Dreyfus ne serait pas innocent.
Ne vous récriez pas, ami lecteur, et réfléchissez.
Cette solution, après tout, si elle résultait' des preuves, des faits, du procès lui-même, ne serait-elle pas la plus souhaitable?
Quant à moi, dès le début, je n'ai pu me faire un seul instant à la pensée qu'un officier français aurait vendu son pays à l'ennemi.
Et la haine que j'éprouve pour les juifs ne fera pas que j'aime mieux trouver un coupable qu'un innocent sous Tuniforme militaire.
Remarquez la suite; après les débats auxquels vous avez assisté, vous allez voir quel relief saisissant prend cet article qui est en réalité la critique très ramassée et très forte de tous les faits que j'ai à vous présenter.
Je n'aurai presque, durant toute une partie de ma discussion, qu'à vous développer l'article même de M. Paul de Cassagnac :
Ce qui m'inspire des doutes, c'est ce qu'on affirme au sujet du document qui serait l'origine, la cause, la base même de l'accusation.
Le document en question est une pièce dont récriture serait de Dreyfus.
Il aurait été ramassé par' un agent secret dans le panier
d'un attaché militaire étranger où, par mégarde, il était tombé.
Dreyfus nie que l'écriture soit la sienne, et quatre expertsont été commis à cet examen.
Trois sont affirmatifs, le quatrième proteste.
Il faut rectifier, c'est cinq experts qui ont été commis; trois sont affirmatifs, les deux autres se prononcent en sens contraire.
S'il n'y a que cette preuve au dossier, l'accusation portée contre Dreyfus a été formulée avec autant d'imprudence que de légèreté.
Qui ne sait, en effet, que, même lorsque des experts en écriture sont d'accord, il est loin d'être démontré qu'ils ont raison?
Et le public, très incrédule à l'égard de cette prétendue science, n'a pas oublié le fameux procès de La Boussinière qui fut plaidé à Angers et flans lequel les experts en écritures n'ont pas brillé, loin de là. Il se sont trompés plusieurs fois. Or, deux de ces experts, si malheureux dans l'afTaire de la Boussinière, sont précisément au nombre des trois qui déclarent que le document ett bien de la main de Dreyfus.
C'est une malechance pour l'accusation.
Dans ce qui va suivre, Messieurs, je vous signale, parce que j'en ai l'occasion, et que je ne veux pas abuser des lectures — , il y en a malheureusement trop qui seront nécessaires, — je vous signale les premiers signes de l'abominable campagne à laquelle cette affaire a donné naissance, campagne d'insinuations, de demi-vérités, de demi-mensonges, de diffamations répandues à plaisir, sans qu'on les confirme et sans qu'on les démente, acceptées par beaucoup d'hommes sincères et qui ont commencé petit à petit l'échafaudage de cette erreur publique dont nous avons aujourd'hui tant de peine à démolir pierre à pierre l'édifice.
Malheureusement pour Dreyfus, il paraîtrait qu'il y a autre chose. On parle d'un autre document trouvé chez le même attaché militaire étranger et qui serait accablant.
Oui... mais le gouvernement n'aurait pas le courage^ paraît-il, d'avouer publiquement comment il s'est procuré cette pièce et chez qui.
Et on hésiterait à produire la pièce.
Alors, que resterait-il de l'accusation?
Est-ce parce que le Gouvernement, responsable de ce lamentable procès, ne se sent pas suffisamment armé qu'il ise propose de demander le huis clos?
Est-ce parce qu'il a peur de la puissance étrangère dont l'attaché militaire a joué un rôle ignoble?
Nous ne savons.
Mais, ce que nous savons bien, c'est que l'opinion publique ne lui permettra pas de s'entourer de ténèbres et de fuir le débat contradictoire devant tous.
Il y aurait là une imprudence doublée d'une l'acheté.
Il serait vraiment étrange que la France, après s'être si vivement indignée du huis clos où les Italiens ont étranglé l'affaire Romani, employât le même moyen, misérable et répugnant, à l'égard du capitaine Dreyfus.
Un officier français, en France, chez lui, doit avoir le droit de défendre publiquement son honneur, et le gouvernement qui l'accuse a le devoir de lui accorder la faveur d'une pleine lumière et du grand jour.
Que le gouvernement prenne garde, il ne s'agit pas ici d'une cote mal taillée à chercher et d'une moyenne à obtenir.
On ne se contentera pas d'une condamnation au minimum, due à de simples présomptions et formulée dans l'ombre d'un huis clos pour étouffer l'affaire.
Il nous faut un coupable, car il y en a un.
Si le coupable n'est pas le capitaine Dreyfus, c'est le gouvernement.
Et quelle effroyable responsabilité pèserait sur le gouvernement de la République s'il était démontré que, sans preuves suffisantes, absolues, convaincantes pour les plus sceptiques, il a commis cette infamie, ce crime horrible de salir l'armée française tout entière en accusant un officier du plus épouvantable des forfaits, d'avoir vendu sa patrie à l'ennemi?
Si le capitaine Dreyfus est acquitté, le ministre de la guerre devient le traître...
Sentez comme de pareils mots sont gros de périls pour ceux qui se seraient trompés et comme on comprend que les plus braves soldats, à qui ne fait pas peur le bruit des balles, tremblent pourtant devant la responsabilité dont on les menace si une erreur était découverte, devant la responsabilité dont les menacent — n)n pas leurs adversaires d'aujourd'hui, car l'erreur, une fois reconnue, nous la comprendrions et nous la respecterions encore —
mais dont les menacent leurs amis d'aujourd'hui, ceux-là qui, demain, si la revision devenait une réalité, leur feraient payer bien cher et la faute du début et la lenteur avec laquelle depuis la lumière se serait produite.
Si le capitaine Dreyfus est acquitté, le ministre de la guerre devient le traître, et il n'est pas de châtiment qu'il ne mériterait.
Dreyfus acquitté...
C'est antérieur aux débats, messieurs les jurés, vous vous rappellerez tout cela tout à l'heure, lorsque je vous montrerai jusqu'à quelle extrémité, au point de vue juridique, on s'est porté pour obtenir une condamnation.
Dreyfus acquitté. Mercier doit être chassé honteusement, non pas seulement du ministère, mais des rangs de Tarmée, pour avoir été cause de Ja mise en suspicion d'un officier innocent.
Tout en étant perplexe aujourd'hui, moi, je crois à la culi)abilité de Dreyfus.
Car je ne puis imaginer qu'on aurait arrêté cet oflicier, qu'on l'aurait chargé d'une telle accusation, qu'on l'aurait livré depuis des mois à la flétrissure nationale, cent fois plus terrible que la fusillade, lui, un père de famille, ayant femme, enfants, désormais désiionorés, malgré tous les acquittements possibles, qu'on aurait torturé, supplicié cet homme vivant, alors qu'on n'était pas certain, archi-certain de sa culpabilité.
Aussi un débat public est-il indispensable.
L'acquittement dans les ténèbres laisserait Dreyfus souillé par tous les soupçons.
On paraîtrait l'avoir acquitté par crainte de la puissance étrangère dont l'attaché militaire est en cause.
Ou l'on dirait que les juifs ont acheté la conscience des
jUi^'CS.
Un acquittement à huis clos n'en est pas un, c'est une esi)èce de condamnation hypocrite et honteuse.
Quant à une condamnation, qui donc l'oserait espérer sans les preuves irrécusables qu'à notre époque la Société est obligée de fournir, d'étaler sous les yeux de chacun, avant de tuer moralement et matériellement un de ses enfants?
Prendre à un homme, à un soldat, son honneur et sa vie, sans dire pourquoi? Allons donc, c'est impossible; la raison humaine interdit un pareil retour aux plus sombres traditions des Tribunaux secrets de l'Espagne et des Pays-Bas,
Le gouvernement de la République...
Et ne trouvez-vous pas, Messieurs, que cela tombe comme un reproche l)ien lourd sur tout ce que Ton a fait, que vous savez déjà et que je préciserai plus tard?
Le gouvernement de la République, renouvelant et aggravant les mystérieuses et inavouables procédures de Tlnquisition et de la Saintc-Vehme, quand il s'agit d'un officier français et par pusillanimité ! Je le répète, c'est impossible, car ce serait trop ignominieux.
C'est impossible, et cependant c'est ce qui advint; le huis clos eut lieu, le doute resta; ce doute, M. Paul de Cassagnac, je vous le démontrerai tout à Theure par la lecture d'un article postérieur de près de deux ans, M. Paul de Cassagnac l'a gardé lui-même, vous ne vous étonnerez donc pas qu'il soit demeuré chez d'autres.
Ce ne fut, au début, qu'une sorte de sourde préoccupation; mais cette préoccupation se changea en angoisse pour quelques-uns dont je suis, quand fut publié, dans le journal l Eclair du 15 septembre 1896, avec toutes les apparences d'un communiqué officiel, mélange de révélations et de mensonges, un article qui faisait connaître, — sans créer d'émotion nulle part, sans que, je ne dis pas la masse de ce pays se soulevât, mais sans que ceux-là mêmes qui ont, dans ce pays, la garde du droit et de la justice fissent entendre seulement un mot d'indignation ou d'élonnement, — la communication d'un dossier secret au Conseil de guerre, en dehors de l'accusé et de la défense, dans la chambre des délibérations.
M. l'avocat général vous a parlé de cet article de V Eclair ; .il a semblé l'attribuer à M. h lieutenantcolonel Picquart. Nous verrons, tout à l'heure, s'il est difficile de lui répondre à cet égard. Mais, dès à présent, je veux lui opposer la simple lecture, sinon de l'article, il est trop long, du moins d'une partie de l'article, et vous allez voir immédiatement, maintenant que vous connaissez quels sont, depuis le mois de novembre 1896, les sentiments de M. le colonel Picquart, si la publication de cet article peut être attribuée soit à lui, soit à un de ses amis.
En passant, notez le nom de ce journal : V Eclair-^ nous le retrouverons à plusieurs reprises; hostile depuis le premier jour à Alfred Dreyfus, il est encore parmi ceux i qui font aujourd'hui, contre les partisans de M. Emile " Zola, la plus violente et je dirai la plus injuste campagne :
Eclair du 15 septembre 4896 :