‹ Plaidoirie de Me Fernand LaboriChapitre 2 sur 6 · LE TRAITRE · texte numérisé non relu

LE TRAITRE

Un officier français...

Je suis obligé, Messieurs les jurés, de vous faire cette lecture, car elle servira de base à une très importante partie de ma discussion :

Un officier français expie au bagne le crime de haute trahison. Pour que son expiation soit absolue, il ne faut point qu'une seule conscience accorde au traître le bénéfice du doute.

Or, ce doute se manifeste en des articles répétés qui, si l'on n'intervient en disant tout haut et courageusement ce qui a été tenu caché, finiront par créer autour de Dreyfus une scandaleuse légende.

Le fait auquel M. l'avocat général faisait tout à l'heure allusion dans son réquisitoire, le fait grave de nature à inquiéter M. le colonel Picquart, qui lui faisait écrire à M. le général Gonse : « Faisons justice » (je cite en substance...) « il sera peut-être bientôt trop tard, car ceux qui ont la conviction qu'on s'est trompé vont tout tenter et faire un scandale », ce fait là, est-ce, comme on essayait de l'insinuer tout à l'heure, l'article de V Eclair du 15 septembre 1896? Evidemment non; cela est insoutenable. Ce serait plutôt, — et encore ne fais-je qu'une hypothèse, — la publication d'un ensemble d'articles favorables au capitaine Dreyfus, qui marquaient le commencement d'une très légitime campagne de revision ou de réhabilitation et auxquels V Eclair répond par un tissu de mensonges... de mensonges, je maintiens le mot, parce que nous serons tous d'accord, ceux qui ont inspiré l'article et moi-même, pour déclarer qu'il est plein de fraude et de mensonges.

Qu'on ne dise pas, entons cas, que c'est du milieu des amis de la famille Dreyfus qu'a pu partir un pareil récit ; — je vous dirai tout à l'heure pourquoi c'est impossible, par des raisons multiples et surérogatoires, — mais l'article se suffit à lui-même pour le démontrer déjà d'une façon irréfutable.

Pour que sa culpabilité, attestée par le verdict de ses pairs, a la suite des débats sur lesquels on fit le huis clos, apparaisse lumineuse aux esprits les plus portés à croire à une erreur possible, il importe que la vérité soit connue tout entière.

Nous avons demandé au gouvernement de la dire : Le gouvernement ne croit pas pouvoir se départir de la réserve que lui dicta une prudence toute diplomatique.

Nous ne sommes pas tenus à une égale circonspection.

Convaincus que les raisons qui militaient en faveur du silence n'existent plus, que les difficultés qui pouvaient surgir de la divulgation de certains faits sont aplanies, nous sommes persuadés que, sans crainte d'embarras et de complications délicates, on peut étaler au grand jour ce qui n'a pu être produit même au jour discret de l'audience : la preuve, la preuve irréfutable, la preuve en toutes lettres de la trahison...

Et, — Messieurs, je vous demande pardon d'inlerrompre mes lectures au courant de l'improvisation par des observations incidentes, — notez le procédé.

Je ne sais pas au juste de quelle personne émane l'article. Mais je vous démontrerai tout à l'heure qu'il ne peut prendre sa source qu'à l'État-major. Qui exactement en a fourni les éléments parmi les officiers de l'Etatmajor? Je rignore ; en tous cas, il ne paraît pas. vous le verrez, qu'il puisse avoir d'autre point de départ que l'État-major lui-même.

Eh bien! observez le procédé et rapprochez-le de ce que vous avez vu ici même. Quand le doute renaît, quand une campagne en faveur du malheureux Dreyfus commence, on porte à ses défenseurs ce qu'on appelle « un coup de massue ». L'article de V Eclair est un de ces coups de massue et sa publication ressemble singulièrement à la

révélation des pièces sensationnelles dont il a été question à l'une de vos audiences. Nous y reviendrons ; mais jo veux dès à présent, et pour ma discussion, poser ce jalon. Pourquoi y a-t-il une ressemblance ? je ne saurais le dire ; mais il y a certainement une ressemblance entre la façon dont on est venu ici, par des affirmations qu'on ne nous a permis ni de discuter ni de contrôler, essayer <le nous fermer la bouche, et la divulgation dans le journal y Eclair d'une prétendue preuve dont on reparlera, mais qui ne pèse plus dans la balance, parce qu'elle est ridicule, comme le sont d'ailleurs, je vous le démontrerai, celles qu'on apporte aujourd hui. On produit cela de la même manière, à un moment analogue, dans les mêmes intentions !

... la preuve irréfutable, la preuve en toutes letlres de la trahison, cette preuve qui, à l'unanimité, a décidé du verdict des officiers composant le Conseil de guerre, de ces officiers depuis trop longtemps, par la li'gende habilement <^iitreteniie de rinnoceiice de Dreyfus, accablés sous le poids <fun cruel soupçon.

A notre avis, et ce sera celui de tous les Français, il est patriotique de rompre avec les réticences et de produire tontes les pièces qui attestent, avec iuk; rigueiii' imj»lacable, que les juges du Tribunal militaire n'ont proiionc('' leur verdict qu'à bon escient., que leur conscience était définitivement éclairée, que leur conviction était pleinement faite, que Dreyfus, en dépit de ses dénégations, était coupable, accusé par des présumptions morales multiples et par des preuves, celles-là formelles, puisque l'une d'elles portait son nom.

C'est un mensonge, et cependant on l'affirme.

Je néglige de très longs passages et j'arrive à une partie de l'article qui est essentielle. Après avoir fait la relation des conditions dans lesquelles s'est produite la poursuite contre Dreyfus, en 1894, après avoir rappelé les « fuites » qui se sont déclarées au ministère de la guerre et la <lécouverte du bordereau, on arrive, Messieurs, au récit que je crois indispensable de vous faire connaître :

On n'allait pas tarder, cependant, à mettre la main sur un <!ucument d'une importance exceptionnelle, puisque ce fut

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le (iocumoni qui 'emporta à runnnimité plus tard la décision implacable des juges.

Les attachés militaires à l'ambassade allemande, en septeml're, adressaient à leufs collègues de Fambassade italienne une lettre chifîrée...

C'est encore un mensonge, la lettre n'était pas chiffrée, •elle était en clair.

Celte lettre quitia bientôt ses auteurs pour aller entre les mains de ses destinataires ; mais, entre le point de départ et le point d'arrivée, elle avait été habilement lue et pru- <iemnient photographiée.

C'était une lettre chifîrée, au chiffre de l'ambassade allemande. Ce chiffre, on le possédait et Ton peut penser qu'il élait d'une utilité trop grande pour que la divulgation d'un tel secret put être rendue publique...

Yons voyez la part du mensonge dans tout cela, destiné d'ailleurs à donner de l'authenticité à la pièce, à masquer ce qu'il y a de puéril dans le langage que nous allons voir prêté à des attachés militaires.

La lettre chiffrée, cela fait partie de cet ensemble de mystères plus ou moins ridicules, qu'il est bon de livrer au peuple, parce que son imagination romanesque en est avide et que tout cela, par petites gouttes distillées une à une, finit par faire des convictions contre le torrent •desquelles on ne peut plus se heurter sans périL

... et Ton peut penser qu'il était d'une utilité trop grande pour que la divulgation d'un tel secret pût être rendue publique. On verra plus loin que ce fut la raison pour laquelle la lettre en question ne fut pas versée au dossier et ne fut qu'en secret et dans la chambre de délibérrtion, hors de la présence même de l'avocat, communiquée aux juges du Conseil de guerre.

Je vous le demande. Messieurs les jurés, est-ce la famille Dreyfus, est-ce le lieutenant-colonel Picquart, — qui, d'ailleurs, à ce moment ne connaît pas encore la famille Dreyfus — , qui. inspirent un pareil article? Si ce n'était qu'un article malveillant dans son esprit on pourrait dire: « C'est l'effet d'une ruse » ; mais il n'est pas seulement malveillant dans son esprit, il est mensonger

dans ses détails. Le mensonge est, dans cet article, répandu avec une intention qui ne peut pas tromper, l'intention d'arrêter toute espèce d'espoir dans l'esprit de ceux qui essaient encore de lutter pour l'innocence du condamné. On donne les raisons pour lesquelles, soidisant, la pièce aurait été communiquée en dehors de l'audience, en dehors du défenseur; déjà on parle des secrets de la défense nationale, — laquelle, M. le lieutenant-colonel Picquart vous l'a dit, n'est pas en cause, et la façon dont nous pouvons discuter ici en est la preuve, — et on dit : Si le ministre a été réduit à cette nécessité de communiquer la pièce en chambre du conseil, c'est parce qu'il ne voulait point révéler le chiffre à l'avocat, à l'avocat que l'on dédaigne un peu dans l'armée, à l'avocat qui n'est pas dignvj, n'est-il pas vrai? de recevoir toutes les confidences comme les loyaux soldats qui jugent. Il n'y a qu'un mal, c'est que la lettre n'était pas chiffrée. Nous verrons tout à l'heure qu'en outre elle n'avait aucune importance ; mais je retiens déjà une chose, c'est que l'article parle de chiffre mensongèrement, dans un esprit de malveillance qui n'est pas douteux et qui, par conséquent, marque son origine.

Vers le 20 septembre, le colonel Sandherr, chef de la section de la statistique, communiquait au général Mercier cette lettre, qui avait été déchiffrée.

Elle était relative au service d'espionnage à Paris et contenait cette phrase : « Décidément, cet animal de DREYFUS devient trop exigeant... »

« Dreyfus » est écrit en grosses capitales...

Vous connaissez cette pièce, nous allons la retrouver tout à l'heure; ce n'est pas une invention; la pièce existe, seulement, elle porte : « Ce canaille de D... devient trop exigeant. »

Nous pouvons parler librement et sérieusement du document; il a été mentionné dans un acte officiel qui a été publié, le rapport de M. le commandant Ravary; c'est le fameux document que M. le colonel flenry et M. Gribelin — nous nous en expliquerons tout à l'heure

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— prétendent avoir vu un jour au ministère entre M. le lieutenant-colonel Picquart et M. Leblois; c'est donc bien une pièce réelle, mais c'est une pièce défigurée, et l'auteur de Tarticle n'a pas craint, convaincu que cela allait faire dans l'esprit public une conviction indéracinable, d'écrire : a Cet animal de Dreyfus » en toutes lettres, alors qu'en réalité, et vous le savez, jamais le nom de Dreyfus n'a été écrit dans la pièce.

J'arrive à la fin de l'article... Il est indispensable que je lise encore ces quelques passages:

Dès que le dossier eut été remis, avec l'ordre d'informer, au parquet du Conseil de guerre, rinstruction commença, instruction absolument secrète. Dreyfus, redevenu complètement maître de lui...

Oh! redevenu maître de lui! Parce que, quelque part dans l'article, on raconte qu'il aurait fait des aveux bientôt rétractés! Ici encore, il n'y a qu'un mal, c'est que c'est un mensonge au milieu de beaucoup d'autres!

Dreyfus, redevenu complètement maître de lui, persista toujours, au cours des débats, malgré les charges accablantes qui pesaient contre lui, à protester de son innocence.

Il est vrai que Dreyfus iguorait et ignore peut-être encore que le ministre de la guerre possédait la photographie de la lettre échangée entre les attachés militaires allemand et italien, seule pièce où son nom figurât.

Son nom! un mensonge, vous le savez.

La lettre qu'il avait écrite, et qu'il s'était bien gardé de signer, ne pouvait être qu'un élément moral dans la cause.

Il s'agit là du bordereau.

En effet, si deux des experts en écritures, Gharavay et BertiJlon, affirmaient qu'elle était bien de Dreyfus, les trois autres étaient bien hésitants.

Une preuve ne permettait pas l'hésitation, c'était la production de la pièce dans laquelle Dreyfus était nommé. £lle pouvait décider de la conviction du tribunal, et il importait que le traître ne pût échapper à son châtiment. Mais cette pièce si grave était essentieilemeut confidentielle, le ministre ne pouvait s'en dessaisir sans une réquisition de la justice.

Il fallait donc qu'une perquisition fût opérée au ministère même. Elle eut lieu; mais, pour éviter au commissaire du gouvernement d'avoir à compulser tant de dossiers secrets, elle se trouva la première à portée de sa main.

Il était stipulé, toutefois, que, même ré'i^ulièrement saisie, elle ne serait pas versée aux débats. Elle fut donc communiquée aux juges seuls dans la salle des délibérations.

Preuve irréfutable, elle acheva de fixer le sentiment des membres du Conseil. [Is furent unanimes lorsqu'il s'agit de prononcer sur la culpabilité du traître et sur la peine qui devait lui être infligée.

Tel est Farticle dan& sa- substance. Et c'est quelques jours après la publication de cet article, — ici une observation dont je m'emparerai plus tard, mais qu'il est presque indispensable que je vous fasse dès à présent, — c'est quelques jours après la publication de cet article que M" Démange, Téminent avocat de Dreyfus, rencontrant son vieux confrère et son vieux camarade. M" Salle, l'entendait lui dire à peu près ceci : « Ah ! mon bon Deniange ! je suis bien content de vous voir, je suis bien content de me décharger d'un secret que j'ai sur la conscience. » — « Qu'est-ce que vous voulez dire'? » répartit Démange. — « Eh bien, oui, puisque c'est publié, je peux bien vous le dire )>. — <( Publié, quoi? de quoi parlez- vous? » Démange ne songeait pas à l'affaire Dreyfus. M° Salle lui répondit : u Eh bieni Tarticle de V /éclair, ce qu'il raconte sur la pièce secrète, c'est la vérité. Quelques jours après le jugement du Conseil de guerre, comme je dînais avec quelques amis, parmi lesquels se trouvait un des officiers qui avaient jugé Dreyfus, je demandai à ce dernier : u Mais comment donc avez-vous condamné à l'unanimité, comment donc expliquer que vous ayez rendu une pareille sentence quand Démange, que je tiens pour un honnête et un galant homme, me dit qu'il n'y a rien dans le dossier, quand. pas un moment sa conviction, en ce qui concerne l'innocence de son client, n'a été remuée et quand, à la dernière minute, il comptait sur l'acquittement? Comment donc expliquer cela? » — « Ah! me répliqua l'officier, tout se concilie très bien; c'est que M^ Démange

n'a pas vu ce que nous avons vu ; si M*' Démange l'avait vu, il penserait comme nous, sa conviction serait faite. »

Yoilcà donc le fait vrai qui se dégageait de l'article de V Eclair ! Dans le détail, tout ou presque tout était mensonger, et j'y reviendrai, je vous l'ai dit; mais ce qui était certain, ce qui devait être confirmé dans les circonstances que je vous indique, c'est qu'au Conseil de guerre, en dehors de l'accusé, en dehors de la défense, on avait communiqué une ou des pièces secrètes et que, par là, on avait enlevé une condamnation qu'on n'aurait pas obtenue autrement.

Etait-ce donc possible? D'abord, cela dépassait la raison; mais Tarticle était si documenté! S'il était mensonger, il allait être démenti! Nul démenti n'intervint.

C'est alors que la révolte commença de naître dans plus d'une conscience inquiétée; ce n'était encore qu'un germe, mais ce germe allait s'épanouir, il allait devenir de l'indignation, quand l'inquiétude et le doute bientôt se confirmeraient par la publication, dans le Matin^ du bordereau, — dont l'écriture ne ressemblait guère à l'écriture de Dreyfus — ; enfin, cette indignation allait ellemême se changer en effroi quand paraîtrait l'acte d'accusation, le rapport d'Ormescheville, que vous devez connaître, —je vous ai demandé de vouloir bien le lire; j'aurai à vous en entretenir encore et à l'analyser, — et qui, à lui tout seul, par sa puérilité, — et j'ose le mot, parce que, si on le conteste, je le maintiendrai en discutant pied à pied, — faisait l'étonnement de tous les gens qui raisonnent et qui pensent, — sans parler de tous les savants, comme M. Duclaux, comme M. Paul Meyer, comme M. Grimaux, qui sont venus ici vous parler de l'esprit scientifique, qu'on aurait aimé à rencontrer dans un document de cette nature et qui en est si complètement absent.

Depuis, on a vu grandir tous les jours le nombre des hommes qui ne croient pas devoir, je ne dis pas devant l'armée, mais devant certains chefs d'armée, abdiquer la

liberté de leur jugement et l'indépendance de leur conscience, qui sont de Topinion qu'aucune institution n'est au-dessus de la loi, qui, convaincus que le droit a été violé, que Dreyfus a été illégalement jugé, — qu'il soit ou qu'il ne soit pas coupable, — estiment qu'il doit être, dans tous les cas, jugé à nouveau, que c'est la conséquence inéluctable de faits démontrés et établis, et qui pensent enfin que, dans de pareilles circonstances, il n'est permis à personne de se taire, parce qu'il y va, non plus d'un intérêt particulier, mais de la civilisation ellemême.

Et, s'il faut dire, maintenant, la raison d'être de ce qu'on a appelé « le syndicat », eh bien, cette raison d'être, la voilà! Le but commun du « syndicat » — en dehors même de la conviction qu'on peut avoir de l'innocence de Dreyfus, à laquelle on n'arrive que pas à pas, et lentement, à laquelle, je l'espère, vous serez vous-mêmes arrivés après-demain [Murmures) — , en dehors de cette conviction, le but commun des hommes qui sont avec nous par l'esprit et par le cœur, c'est la justice, c'est le droit, c'est, plus haut encore, l'idéal blessé qu'à notre tour nous prenons entre nos mains, et qui est ici, malgré toutes les inimitiés et toutes les colères, notre force et notre sauvegarde! [Bruits.)

Syndicat, je veux bien, mais syndicat de foi, syndicat de désintéressement et syndicat d'espérance !

Une voix dans Cauditoire. — Pour de l'argent.

M® Labopj, se tournant vers le côté de Vaudiioire d'où sont partis ces mots. — Si nous vous avions payés, vous manifesteriez sans doute en notre faveur... [Puis, se tournant vers la Cour.) Monsieur le Président, je vous demande pardon, je suis obligé de me faire justice moimême.

Oui, syndicat de désintéressement et d'espérance! Et cela étonne. Messieurs les jurés, ceux qui manifestent, oubliant qu'ils vous manquent de respect... [Murmures)^ car il n'y a ici que vous qui soyez des juges. Quant à moi, convaincu que, si, comme des hommes, vous avez, vous

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aussi, VOS inquiétudes, vous sentez du moins la grandeur de votre mission, je suis bien tranquille, et je sais qu'au bout d'un certain temps les intimidations et les menaces ne feront que vous fortifier dans votre résolution déjuger avec calme et avec impartialité.

Je reprends, laissant ceux qui manifestent quand je parle de désintéressement.

Essayez donc autrement d'expliquer ce que vient faire ici cet homme [M^ LaboiH montre du geste M. Emile Zola.) Ce qu'il est? Je croirais l'abaisser et m'abaisser moi-même et vous abaisser, vous aussi, en essayant de vous le représenter. Il n'est pas seulement. Messieurs les jurés, un créateur de génie; il est. pour ceux qui savent comprendre, pour ceux qui vont aux entrailles et à la substance des œuvres, — son acte d'aujourd'hui en donne bien la preuve, — il est un admirable poète, il est, sous les violences parfois de la forme, un homme altéré d'idéal. Quant à sa gloire [M^ Labori désignant le fond de la salle), c'est, non pas à ces hommes aveuglés, mais à l'Europe et au monde qu'il faut en demander la mesure. Qu'avait-il à gagner ici? Il avait à gagner d'y perdre son temps, d'y être assourdi de clameurs et de menaces, d'y être abreuvé d'injures et d'outrages! Lisez les journaux, et vous verrez ce qu'on gagne à faire des ouvrages de ce genre !

Qu'est-ce donc qui l'a poussé, si ce n'est l'impérieux besoin de mettre en action la conviction de sa conscience ? A quoi lui eùt-il servi d'avoir acquis la certitude, si. cette certitude, il ne l'eût fait passer au dehors de la manière la plus complète et la plus large ; si, admirablement conscient de la puissance de la plume et de la puissance de la pensée, il n'avait, d'un geste immense, mis d'accord sa conduite, son acte, avec l'intime croyance de son âme ?

Agir : Voilà bien ce qu'il a voulu faire.

Et cela était nécessaire, au lendemain de l'acquittement de M. le commandant Esterhazy, après que les poursuites, conduites en forme d'apothéose, avaient fait aux

officiers qui siégeaient dans le Conseil de guerre, et dont. je proclame la bonae loi, presque une nécessité de l'acquittement... ; — dans les conditions où se présentaient les poursuites, j'aurais sans doute acquitté moi aussi! — Au lendemain de ces singulières poursuites, alors qu'elles venaient de se terminer par une sentence demandée à la tribune par M. le ministre de la guerre, quand il proclamait que Dreyfus avait été justement et légalement condamné — ce qui ne permettait pas qu'un autre fût jugé comme l'auteur du bordereau, ce qui décidait la question par avance — eh bien ! au lendemain de ces poursuites, — qu'il ne fallait pas commencer si on ne voulait pas les pousser à bout par tous les moyens légitimes — , au lendemain de cette décision judiciaire qui retombait comme une seconde pierre funéraire sur le malheureux condamné de Tîle du Diable, tous ceux qui avaient douté, tous .ceux qui avaient été inquiets, tous ceux, surtout, qui étaient arrivés petit à petit à la certitude qu'une erreur avait été commise, tous ceux-là étaient frappés de stup^eur ; et il fallait quelqu'un qui se sentît assez de confiance en soi et assez d'autorité sur ses concitoyens pour oser, par un sentiment de sa force que j'admire et qui ne Ta pas trompé, proclamer hautement ce que beaucoup sentaient tout bas, pour oser agir.

Agir! car c'était un acte, cette lettre, qui a éclaté comme un terrible engin, un acte révolutionnaire — Emile Zola V 3i dit {M^ Labori se tourne vers IWwocat général), M. l'avocat général s'est emparé du mot; — révolutionnaire, oui, dans l'ordre de la pensée, Monsieur l'avocat général : il ne faut pas moins, en effet, qu'une révolution pour ramener les esprits au bon sens et à la vérité. Zola a commencé la révolution; vous l'achèverez, Messieurs les jurés, vous l'achèverez pacifiquement par le verdict d'acquittement que je vais vous demander, non toutefois sans m'être expliqué complètement avec vous et sur sa valeur et sur sa portée.

Comment fut accueilli l'acte de M. Emile Zola? Quel-

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ques-iins, c'était le petit nombre, y ont vu un signal ô& ralliement, ils y ont marché comme on marche au canon; les énergumènes, atterrés d'une attaque si foudroyante et sentant bien qu'ils n'avaient pas de rivaux dans l'art d'injurier, de mentir et de calomnier, ont répondu par d'assourdissantes clameurs; quant au plus grand nombre, à ceux qui sont de bonne foi, mais qui sont inditïérents, réveillés brusquement dans leur quiétude par un éclat aussi inattendu, ils ont eu, je ne fais pas difficulté de le reconnaître, un mouvement d'étonnement et de recul.

Leurs reproches à M. Emile Zola étaient de deux sortes : Us ont trouvé, en premier lieu, que sa lettre était trop violente; ensuite, ils ont pensé, — à tort, je vais l'établir, — qu'elle contenait des injures à l'armée.

Ils se sont livrés à un double raisonnement, dont il convient tout d'abord que je fasse justice.

Ce raisonnement, le voici, il est bien simple, et c'est à cela que se réduit tout le rempart de nos adversaires r « Dreyfus, disent-ils, a été condamné par ses pairs; Esterhazy a été acquitté par les siens; derrière tout cela, il y a rÉtat-major; nous n'admettrons jamais que tout un état-major soit coupable et nous préférons admettre que le coupable, c'est Dreyfus, plutôt que d'accepter que ce soient les autres ». Voilà le raisonnement, il n'y en a pas d'autre. Ou plutôt il se dédouble en une autre branche qu'on peut formuler ainsi : « Il y a au gouvernement des hommes en qui on peut avoir confiance, ils savent tout, ils ne provoquent pas la revision; donc le jugement dans l'affaire Dreyfus a été bien rendu, donc Dreyfus est coupable et a été justement condamné. »

Ils oublient, ceux qui parlent ainsi, que les choses, dans la vie, ne se présentent pas avec cette simplicité, que les questions généralement ne se posent pas en dilemme, que Dreyfus peut être innocent sans que ceux qui l'ont condamné ou fait condamner soient, je ne dis pas responsables, mais tout au moins sciemment responsables et véritaljlement coupables d'un crime ; ils ne pensent pas qu'il suffit, pour tout expliquer, d'une erreur initiale^

ils ne songent pas que, s'il fallait admettre leur raisonnement comme une fin de non-recevoir absolue, celui-ci s'appliquerait à toutes les erreurs judiciaires depuis Jésus- Christ jusqu'à Pierre Vaux, en passant par Jeanne d'Arc, elle-même, et ils perdent de vue que la raison d'État, si elle pouvait nous être opposée comme une barrière infranchissable dans un procès de cette nature, s'appliquerait aussi, pour les justifier, aux pires actes de gouvernement, depuis la Saint-Barthélémy jusqu'au massacre des otages en passant par la Révocation de l'édit de Nantes, par la Terreur et par l'assassinat légal du duc d'Enghien, ordonné, lui aussi, par une Commission militaire. [Murmures.)

Il est terrible, ce raisonnement; il est cruel, il est faux, il est absurde; mais cela ne fait pas qu'avec ceux qui raisonnent ainsi je ne veuille pas discuter; au contraire. Je les crois de bonne foi, je les crois sincères; cela me suffit et, en dehors de vous, Messieurs les jurés, qui êtes mes juges, pour lesquels je plaide, mais à l'égard desquels je suis tranquille — car on n'entre pas dans une fonction comme la vôtre sans s'élever immédiatement à la hauteur d'esprit et de cœur qu'elle comporte — en dehors de vous, chez qui je sens bien que je ne rencontrerai ni aveuglement obstiné, ni prévention, c'est pour les hommes de bonne foi qui font le raisonnement dont je viens de parler, c'est pour eux que je veux plaider, parce que je suis convaincu que, quand ils auront compris ce qui est la vérité vraie, ils seront avec nous, ils s'ajouteront au grand nombre de ceux qui viennent à nous tous les jours, et qui commencent à comprendre la complexité des faits que, jusque-là, ils jugeaient sans les connaître.

Et l'on ne s'étonne pas qu'ils ne les aient pu connaître, car nous voyons comment ici même, devant la justice, il nous est difficile, pour ne pas dire impossible, d'arriver à une vérité même partielle.

Puisque je veux plaider pour ceux qui font le raison-

iiement dont je viens de parler, un mot d'abord de leurs objections.

Ils parlent d'injures à l'armée.

Injures à l'armée? Mais, d'abord, qu'est-ce que Tarmée? Est-ce quelques personnalités militaires, quelque hautes qu'elles soient? Non, c'est la nation entière, avec, à tous les degrés de la hiérarchie, un nombre considérable d'officiers qui se valent tous, qu'ils soient à l'état-major ou ailleurs, aux galons près, par le courage et par la loyauté, et puis, à la tête, un petit nombre de chefs permanents et expérimentés... faillibles, comme des hommes, et je ne les injurie pas en le disant, mais dignes à coup sûr du respect de tous dans la haute mission dont ils sont investis.

Et comment, à l'armée, ainsi envisagée, des Français manqueraient-ils de respect? Et comment, surtout, un Français comme M. Emile Zola lui manquerait-il de respect?... [Murmures.) Mais, est-ce que M. Emile Zola n'est pas de ceux qui doivent le plus à la patrie française comme la patrie française leur doit le plus, parce que, dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, la réaction est égale à l'action? Est-ce qu'il n'est pas de ceux pour qui, par les avantages de tous ordres, matériels et moraux, qu'ils en tirent, la qualité de citoyen français est la plus précieuse? Est-ce qu'il n'est pas de ceux qui, partant, doivent avoir le plus de respect pour cette personnification de la France qu'est l'armée française?

Mais il faut s'entendre. Qu'on doive respecter l'armée, est-ce que cela veut dire que tout soit permis, je ne dis pas à cette armée, mais à quelques chefs de l'armée? Est-ce que cela veut dire que ces chefs forment une caste à part qui — j'ai déjà dit le mot et je veux le répéter — placée en dehors et au-dessus des citoyens, comme l'a proclamé M. Méline dans la séance de la Chambre du 22 janvier 1898, ne puisse pas être soumise au jury? Voici les propres paroles de M. le Président du Conseil :

M. le Président du Conseil [en réponse à M. Paschal Grousset), — Je comprends la portée de votre interruption ; vous dites :

Vous avez bien poursuivi, mais vous n'avez pas tout poursuivi...

Il s'agissait, bien entendu, de la lettre de M. Zola.

... Vous avez laissé en dehors des poursuites une partie des accusations de Fauteur de l'article.

Eh bien, oui, continue toujours M. Méline, nous n'avons pas cru devoir soumettre à l'appréciation du jury l'honneur des chefs de l'armée...

Et pourquoi donc? Est-ce que, dans ce pays-ci, il est un citoyen, quel qu'il soit, qui, d'abord, soit indispensable au bien public? Non, pas plus qu'il n'y a d'homme nécessaire, il n'y a de soldat nécessaire ; et si, tenant la parole qu'il est venu imprudemment jeter ici comme une menace, au lendemain de notre acquittement l'Etat-major se retirait, eh bien, j^ suis convaincu que, dans cette admirable armée, il ne manquerait pas de mains pour reprendre le bâton du commandement délaissé et pour nous assurer, vis-à vis de l'étranger, la même force et la même sécurité.

Donc — écartons les vaines menaces — pas de personnalités nécessaires dans ce pays, pas de privilèges au profit de personne, pas d'hommes qui échappent à la, juridiction du jury! et M. Méline, qui est pourtant un homme prudent, M. Méline, qui a la réputation d'être un modéré, a lancé une parole téméraire qui trahissait peut-être l'état déplorable, à mes yeux, de son esprit à l'heure actuelle, quand il disait : « Nous ne soumettrons pas au jury l'honneur des chefs de l'armée. » Personne, ici, ne peut avoir l'intention de blesser qui que ce soit; jusqu'à présent, il n'y a rien eu dans mes paroles, à moi, qu'on accuse de vivacité, il n'y a rien eu qui fût de nature à offenser la correction et que j'aie dû regretter; je dis cela, en m'adressant à M. le Président du Conseil, parce qu'il faut ramener les choses à la vérité, et pour vous. Messieurs les jurés, je ne puis que reprendre la belle expression de M. Jaurès qui vous disait, non pas, comme M. le général de Boisdeffre, « vous êtes la France », mais <^ vous êtes la conscience légale de la France ». M. Jaurès

avait bien raison de vous le dire, c'est un mot admirable, parce qu'il recouvre une idée admirable et qui emporte une conséquence impérieuse, à savoir que tout le monde, toutes les institutions, tout, dans ce pays-ci, doit vous «être respectueusement soumis.

Dès lors,,ai-je tort de dire qu'on peut respecter l'armée sans être obligé d'abdiquer l'indépendance de son jugement et de sa conscience devant certains chefs de l'armée? •Cela, dans ce pays, à notre époque, sous ce régime qui est encore — Dieu veuille qu'il le demeure — un régime de liberté, aucun esprit libre ne saurait l'admettre. Et savez-vous pourquoi il ne faut pas l'admettre, surtout dans ce pays-ci, à cette heure, quand la démocratie y a fait sa place? C'est parce que, si une dictature militaire* s'organisait dans ces conditions, elle sérail la plus oppressive de toutes, elle serait — et les mots, mêmes gros, sont justes, — plus oppressive que le régime des Turcs ou des Tartares, car chez ces peuples, où règne le pouvoir militaire absolu, il y a encore une responsabilité, la responsabilité du chef devant son peuple, devant l'histoire, devant la dynastie qu'il a à défendre, devant Dieu quelquefois, aux époques de droit divin, tandis que dans un pays comme le nôtre, où il n'y a pas de responsabilité unique et personnelle, la dictature militaire, qui ne serait pas la dictature d'un homme, mais qui serait la dictature d'un^ bureau ou d'un état-major, dégénérerait bien vite en une oligarchie anonyme sans contrepoids, plus cruelle cent fois que toutes les oppressions Jqu'on a jamais pu -connaître. {Assentiment.)

Et finissant ce développement, terminant mon argumentation sur ce point auquel je voulais ici, — je crois que •c'était nécessaire — donner toute son importance, je dis qu'il y a en France, qu'il y aura encore demain en France quelque chose de plus puissant, et j'ajoute même, — n'enlevant rien par là à Tarmée — quelque chose de plus .respectable que l'armée elle-même, c'est la loi.

Est-ce que M. Zola a jamais voulu dire autre chose? Est-ce qu'il a insulté l'armée? Permettez-moi, Messieurs

les jurés, de remettre sous vos yeux un passage de sa lettre qui vous a été lu déjà, mais qu'on ne saurait trop vous relire :

On nous parle, dit-il, de Fhonneur de l'armée, on veut que nous l'aimions, que nous la respections ! Ah! certes oui, l'armée qui se lèverait à la première menace, qui défendrait la terre française, elle est tout le peuple, et nous n'avons pour elle que tendresse et respect. Mais il ne s'agit pas d'elle, dont nous voulons justement la dignité, dans notre besoin de justice. Il s'agit du sabre, le même qu'on nous donnera demain peut-être. Et baiser dévotement la poignée du sabre, le Dieu^ nonl

Eh bien, le sabre, c'est précisément le symbole de cet état politique dont j'essayais de vous faire la peinture, et je n'ai trouvé dans cette salle, qui n'est pas, vous l'avouerez bien, composée par moi, que des manifestations de sympathie quand je me suis exprimé à cet égard.

Voilà pour l'accusation d'injures à l'armée.

Examinons la seconde objection.

On a dit à M. Zola .'Votre lettre est violente, votre lettre dépasse le but, ou, tout au moins, pour avoir tenu un pareil langage, quelles preuves, et quelles preuves éclatantes allez-vous donc apporter?

Avant de répondre sur ce point, Messieurs les jurés, il faut encore s'entendre.

Je l'ai déjà dit, la lettre de M. Zola est un acte, un actebruyant, un acte retentissant, c'est entendu; mais cela^ elle l'est avec intention. Quant à ce qu'a véritablement voulu M. Zola, je vous l'indiquais, lors des premières observations que j'avais l'honneur de vous fournir, il y a maintenant quinze jours, — car il y a plus de quinze jours que nous travaillons ensemble, — quand je vous lisais quelques lignes de sa lettre. Ces lignes, M. l'avocat général les reprenait tout à l'heure et il en faisait un grief à M. Zola. Relisons-les ensemble.

Quant aux gens que j'accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n'ai contre eux ni rancune, ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l'acte que j'accomplis ici n'est qu'un moyen ré-

volutionnaire pour hâter l'explosion de la vérité et de la justice.

Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n'est donc que le cri de mon âme.

Qu'est-ce donc qu'il a voulu, Messieurs?

Dans une affaire pleine d'obscurité, dans une affaire épaisse de ténèbres, M. Emile Zola a voulu la vérité et la lumière. De ce que que tout le monde a pu savoir, de ce que tout le monde a pu voir, — mais de ce qu'on n'a pas vu ou qu'on n'a pas voulu voir, — et aussi de ce qu'il savait, qu'il a pu vous faire dire ici, et enfin de ce qu'il sait et que son patriotisme l'oblige à vous taire, de tout cela, il a tiré une conclusion qui s'impose à son esprit. Cette conclusion, quelle est-elle donc? Est-ce une pensée d'outrage capable de s'exprimer en des paroles de haine et de mépris à l'égard des chefs de l'armée? Non, Messieurs les jurés, cela, il le laisse aux amis, aux soutiens actuels, je ne dis pas de l'armée, — car ils insultent l'armée, je vais vous le montrer, — mais de l'Etat-major.

Ecoutez ce qu'on pouvait lire, dans V Intransigeant^ le 3 mars 1897 : c'est une lettre qu'on prête à un officier supérieur en activité de service, à un renseigné^ commet on dit des gens auxquels on veut prêter certaines infamies pour qu'elles aient plus de crédit et plus d'autorité; écoutez ;

C'est une moristruosité de voir le commandement suprême de l'armée aux mains d'un vieillard septuagénaire...

C'est de M. le général Saussier qu'il s'agit et cela rappelle les opinions de M. le commandant Esterhazy :

C'est une monstruosité de voir le commandement suprême de l'armée aux mains d'un vieillard septuagénaire qui, sur le terrain, en paix comme en guerre, a été jugé à sa valeur, qui est nulle.

Quant à Boisdeffre

Entendez ce qu'écrit de M. de Boisdeffre V Intransigeant^ où s'est rendu, en mission, le chef de cabinet de M. le

chef d'état-major de Tarmée, qui est encore son chef de cabinet :

Quant à Boisdeffre, sottement entiché d'une noblesse qui n'a même pas le mérite, mince aujourd'hui, d'être sérieuse, c'est, comme vous le dites si exactement, un paresseux, un ignorant comme une carpe, ayant du bagout, de l'aplomb, du toupet, tellement rossard qu'il n"a jamais eu le courage d'apprendre un mot d'allemand et que le chef d'état-major de l'armée, pour lire la moindre note dans cette langue, est obligé d'avoir recours à un interprète. C'est un comble! Ce que les Prussiens doivent se tordre et se moquer de nous !

Du reste, grâce à ces chefs, tel maître, tels sous-ordres, cet état-major est tellement singuUer que l'officier supérieur à la tête du fameux S. R. (Service de renseignements)

Ce doit être du colonel Henry iju'il est question.

ne sait pas lui-même un traître mot de langue étrangère.

Autre comble, le généralissime Saussier, qu'en dire? Ça été un brave capitaine de l'ancienne armée d'Afrique, devenu général et détestable manœuvrier, aujourd'hui complètement fourbu.

D'après ces chefs suprêmes, on peut, non pas juger de tous les autres, il en esl fort heureusement de bons, maison peut juger du nouveau et terrible guêpier où nous serions en cas de coup de torchon.

Si vous feuilletez le même journal, vous trouverez partout le même langage et les mêmes expressions.

Voici un article sans signature paru dans V Intransigeant le 3 octobre 1897 :

La justice militaire', aussi boiteuse que l'autre, mais plus aveugle et plus criante...

Ces criantes injustices sont révoltantes et jettent dans l'esprit des soldats des ferments de révolte, légitimes après tout.

De V Intransigeant encore, en date du 14 juillet 1896, sous la signature de M. Rochefort :

On n'embrasse l'état militaire que dans l'espoir de tuer des hommes, et quand on n'est pas de force à tuer ceux des autres, on extermine les siens. La grande croyance des idiots qui se sont succédé au ministère delà guerre est que si nous avons été battus en 1870, c'est parce que nos troupes étaient insuffisamment disciplinées.

PLAIDOÎHIE DE M^ LABORI 33-

■Continuons. Du mêmejournal (6 septembre 1897) :

Armée. — î/obéissance passive, l'é^'oïsme et la brutalité féroces, ce sont là les grands principes que Ton s'fîfTorce de faire pénétrer dans le cœur et dans le cerveau des soldats... Si l'armée était vraiment une grande famille, si elle était l'école de l'bonneur, de la dignité et du devoir, si elle était l'institution démocrafique (fui convient au peuple français, •elle serait invincible, et il n'y aurait pas parmi elle de déserteur.

Mais la vérité, c'est que l'on chercbe à faire de nos sol- •dats des mercenaires, et que les plus éclairés, les i)lus fiers, les plus ardents, les meilleurs sont précisément ceux qui ont le plus impérieux, besoin de se soustraire à ce rôle ■odieux.

Je passe bien des extraits significatifs, Messieurs les Jurés; je liens cependant encore un article que je veux ^vouslire, — il est toujours de M.Henri Rochefort,en date 4u 12 avril 1894 :

Eb bien! le public a le regret de constater que ce fameux esprit militaire qu'on inculque aux professionnels de l'ar- •anée arrive en un temps relativement assez ôourt à atrophier les plus belles intelligences. De récents jugements...

Et voici pourquoi j'ai marqué cet article :

De récents jugements rendus par le conseil de guerre démontrent qu'il y a un véritable danger national à laisser plus longtemps à des juges aussi peu préparés aux fonctions judiciaires le droit de vie et de mort sur des accusés 4ont ils sont hors d'état d'apprécier la culpabilité.

Si nous ouvrons la Libre Parole à la date du 5 no- Tembrc 189 i, voici ce que nous y lisons sous la plume de M. Drumont :

Regardez ce ministère de la guerre qui devrait être le' ;sanctuaire du patriotisme et qui est une caverne, un lieu de perpétuel scandale, un cloaque qu'on ne saurait comparer aux écuries d'Augias, car aucun Hercule n'a encore essayé ■de les nettoyer. Une telle maison devrait embaumer l'hon neur et la vertu; il y a toujours au contraire quelque choses qui pue là-dedans.

Enfin, dans V Autorité de ce matin, dans le journal de M. Paul de Cassagnac, — de celui dont je veux lire ici

quelque chose, parce que je me suis déjà appuyé sur certains de ses articles et que je m'appuierai sur d'autres, — voici ce qu'on lit dans un entrefilet intitulé « Billot » :

Nous recevons la lettre suivante :

Paris, le 20 février 1898.

Monsieur le Directeur,

Vous devez être écœuré, et parfois votre plume est prête à se laisser tomber en voyant toutes les turpitudes de l'heure présente ; mais qu'une fois encore se fasse entendre votre voix au nom de cette pauvre France qui défend son dernier honneur entre les mains de ceux qui la trahissent.

Un homme est en ce moment le point de mire de tout le mépris public. Cet homme est le ministre de la guerre, sinistre figure, dont la personnalité apparaît aux heures les plus lugubres de notre histoire.

Elle parle, je vous l'assure, la grande muette, la silencieuse se fait entendre; bien fol le gouvernement qui ne veut pas le voir, et, si le cabinet Méline associe sa cause à celle du ministre de la guerre, il est irrévocablement perdu dans l'estime du pays et de l'armée.

Pas un seul officier des vingt-sept mille que nous sommes, pas un seul, même parmi ses créatures, n'oserait en ce moment défendre le ministre de la guerre. Vous ne pouvez vous imaginer à quel point ses bassesses, ses mensonges, ses faux-fuyants, ses déclarations vaines et trompeuses ont engendré le mépris ; mais n'est-il pas assez coupable, ce gouvernement de la République, qui va chercher de tels hommes, sachant ce qu'ils étaient, ce qu'ils sont ?

Et plus loin, Messieurs les jurés, encore ce passage :

Voilà l'homme dont chaque pas est marqué par une injustice. L'avancement régulier n'existe plus; des droits consacrés par les commissions de classement, il n'en tient aucun compte ; les tableaux d'avancement sont modifiés au cabinet du ministre, qui inscrit d'office ou raye qui bon lui semble.

Nul homme n'a été plus néfaste, plus désorganisateur de toute morale, de toute justice. Il parle de son honneur, à lui, devant une Chambre apeurée par les élections et par un changement de ministère, et il laisse l'honneur de Farmée aux prises avec les Zola, les Jaurès, les Trarieux, les Thévenet.

Et voilà les soutiens de Tarmée, voilà ceux qui n'injurient pas l'armée, voilà ceux qui ne défient pas le pays par d'odieuses campagnes, voilà les patriotes !

Quant à M. Emile Zola, a-t-il jamais tenu un pareil langage? Sans doute, il a parlé fort, et si, au lieu d'être ici, dans la retentissante enceinte où nous sommes jetés, nous étions dans un salon ou dans un cabinet de travail, nons lui demanderions peut-être d'atténuer quelques angles de sa lettre ; mais il voulait qu'elle portât loin, il voulait qu'elle frappât fort, il voulait qu'elle fît du bruit; elle en a fait, il l'a voulu, il a eu raison. Quelle était donc au fond sa pensée ? Il l'a pour vous précisée dans sa déclaration et en substance la voici : c'est qu'une erreur judiciaire a été commise, que cette erreur judiciaire a été causée — par quoi? par la mauvaise foi, par le crime? il n'a jamais dit cela, — par l'inconscience ou par la crédulité d'un petit nombre ; qu'elle a été affermie par le mauvais vouloir et par l'aveuglement de quelques autres; qu'elle a été confirmée par la consigne au service de l'esprit de corps; et qu'elle a été enfin scellée, — et cela vous le savez, j'y reviendrai, mais déjà la démonstration en est faite — scellée par la violation de la loi.

Eh bien ! Messieurs les jurés, dans cette mesure, qu'il fallait tout d'abord délimiter, la preuve que nous vous devons, je vous l'apporte.

Sur le terrain juridique étroit de la preuve, et on nous l'a assez répété depuis douze audiences, il y a peut-être, après les arrêts de la cour, peu de chose à dire, mais il n'en est pas de même sur le terrain plus large de la bonne foi.

Il faut reconnaître que, dans l'étranglement dont nous pouvons bien dire que ce débat a été l'objet, on nous a encore traités avec quelque ménagement qu'a imposé, j'imagine, la pudeur de la justice. Car, enfin, il y a ici, paraît-il, en dehors de l'affaire Zola — il y a ton de même une affaire Zola! — deux affaires : l'affaire Dreyfus et l'affaire Esterhazy. De l'une, l'affaire Esterhazy, soi-disant on peut tout dire ; de l'autre, l'affaire Dreyfus, soi-disant, et vous comprenez ce que j'entends par là, on ne peut rien dire. Pourquoi cette distinction, si c'est la chose jugée qui protège le silence où l'on veut s'enfer-

mer? L'affaire Esterhazy n'est-elle donc pas jugée 'i^ J'avoue que, lorsque j'examinai pour la première fois mon dossier et quand je me demandai pourquoi on avait restreint si singulièrement ce procès que M. Zola avait voulu si large, je me suis dit : C'est bien simple, on ne nous permettra de rien dire ; en effet, s'il est interdit d'attaquer la chose jugée, même pour démontrer que lesjuges sont des prévaricateurs, alors, nous sommes bien tranquilles; nous nous attaquons à deux choses .jugées, l'affaire Dreyfus et l'affaire Esterhazy ; on nous étouffera dans le silence.

Eh bien ! on ne l'a pas fait complètement. Je ne sais pas pourquoi, parce qu'en vérité, dans la voie où l'on s'est engagé, on en avait le moyen. On rie l'a pas osé, et, comme toujours dans cette affaire, comme trop souvent dans ce pays-ci, on n'a pris, ce qui est déplorable, que des demi-mesures. Rien de complet, tout à demi : huisclos partiel, explications partielles, chose jugée partielle. Jl est vrai, et vous devez le croire, qu'il n'aurait pas été commode de me fermer tout à fait la bouche, et que je me serais levé tout de même après des débats plus courts, et que j'aurais plaidé. — ce que personne ne peut m'empêcher de faire et ce que je vais faire, d'ailleurs, à tous les points de vue, — la bonne foi d& M. Emile Zola. Je vous aurais tout simplement raconté • tout ce que tant de témoins vous ont dit ; si en leur présence on ne l'avait pas démenti, vous l'auriez tenu pour vrai ; et si on l'avait démenti, il aurait bien fallu élargir le débat. Mais puisqu'aussi bien vous avez entendu tout ce dont on a pu déposer ici, je vous dirai, sinon tout le reste, du moins ce que je sais el que je puis vous dire, et cela, je vous le dirai d'une. manière complète et absolue. En dehors du but élevé que M. Zola poursuit ici et qui est un but de vérité et de justice, il ne faut pas qu'on oublie qu'il se défend, et il faut revenir à une vérité que je vous ai déjà exprimée plusieurs fois, à savoir que son article doit être pris dans son ensemble; que, si M. le ministre de la guerre a pu limiter sa réclamation, dans

un dessein que nous comprenons à merveille, il est impossible que vous, vous jugiez l'accusé, en juges souverains que vous êtes, non pas même dans un de se? actes ou dans une partie d'un de ses actes, mais dann ses intentions, sans qu'il puisse, au point de vue de la bonne foi, établir, je ne dis pas même ce qu'il y a de vrai dans ses imputations, car cela serait la preuve, mais ce qu'il a cru vrai dans ses imputations, et ce qui a fait qu'il les a formulées. Cela, voyez-vous, c'est le terrain de la pure bonne foi ; on ne peut songer à m'arrêter sans dire qu'il serait possible d'arriver à la fin de mes explications avant d'avoir commencé par le commencement, et qu'il vous serait possible de juger les trois derniers paragraphes de la lettre que M. Emile Zola a écrite, sans que vous connaissiez dans les détails, et de la manière la plus complète, l'enchaînement des faits.

Je voudrais donc reprendre chronologiquement les faits de cette affaire, je voudrais les reprendre, malgré les difficultés de toutes sortes, et malgré tous les obstacles qu'on m'a opposés ; je voudrais, indépendamment de toutes les obscurités qui subsistent, essayer de faire dans vos esprits une lumière complète; et c'est l'objet de cette plaidoirie de résumer ce qu'on sait, d'essayer par le raisonnement et par l'induction de fouiller ce qu'on ne sait pas, de poser des points d'interrogation, et de montrer partout où la lumière n'est pas complète les réponses nécessaires aux questions qu'on m'a interdit de poser, les réponses telles qu'elles résultent fatalement et inévitablement de l'ensemble de l'affaire, ou, pour être plus précis, des actes et du silence même de nos adversaires.

M. LE Président. — Maître Labori, nous allons remettre la continuation de votre plaidoirie à demain.

L'audience est levée.

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