AGRANDISSEMENT
d'un passage d'une lettre de m. le commandant esterhazy
le bordereau lui-même et la lettre qui ont été photographiés. Vous comparerez les lignes du milieu où se trouvent les mots : « Et je ne puis')), et vous verrez si ce n'est pas la « ressemblance effrayante » dont parle M. le commandant Esterhazy. ( Voir la reproduction des carions cicontre.)
Il y a une lettre qui me frappe et que je dois vous signaler, c'est le p de « je ne puis )); dans le bordereau, — vous verrez que c'est la seule lettre qui s'y différencie un peu de l'écriture de la lettre, — le p est formé de deux traits; le second trait qui remonte passe sur le premier trait. Dans la lettre, au contraire, on ne voit qu'un trait. A quoi cela tient-il? cela tient-il à la plume, à la manière de tracer la lettre? cela tient-il même à ce qu'il y a eu décalque? C'est possible; je n'en sais rien, et vous allez voir bientôt que l'hypothèse du décalque, sur laquelle je raisonnerai tout à l'heure, ne me gène pas; bien au contraire.
Quant à la lettre, aucun doute n'est possible sur son authenticité. Elle a été écrite par M. le commandant Esterhazy à l'un de ses créanciers, à la suite d'un article qui avait paru dans le Figaro du mercredi 1'='' novembre 1896. Dans cet article, il était question d'un procès qu'avait M. le commandant Esterhazy. Son créancier, que je n'ai pas à faire connaître, mais que je ferais connaître si la lettre était contestée, lui a écrit pour lui dire : « Je vois que vous avez des procès, je vois que M""® Esterhazy a une dot, vous seriez bien aimable de me payer. » Et M. le commandant Esterhazy a répondu cette lettre, que vraiment j'aurais pu avoir intérêt à vous lire, car elle est curieuse; le commandant y dit en effet eh substance : « si vous me réclamez sur ce ton, je me considérerai comme délié vis-à-vis de vous... )> {Hilarité générale.) Mais, enfin, cela est accessoire dans le débat; puisque le temps presse, je n'en parle pas.
Un point donc est définitivement établi : entre l'écriture du bordereau et l'écriture du commandant Esterhazy, il n'y a pas ressemblance, il y a identité.
Je sais bien que M. le commandant Esterhazy a dit : « Il y a eu décalque. » Mais moi je réponds, et je vais le démontrer : s'il y a eu décalque, il ne peut y avoir eu décalque que du bordereau original émanant de la main de M. Esterhazy, ou bien décalque de sa propre écriture par M. Esterhazy lui-même.
Tout d'abord, Messieurs les jurés, — c'est ce qui m'importe, car je veux faire toute ma besogne, mais je ne perds pas de vue mon véritable objet — le décalque ne peut pas être l'œuvre de Dreyfus pour la raison que je vous ai déjà dite, à savoir que, s'il avait calqué l'écriture d'un homme pour se ménager une retraite en cas de poursuite, il aurait dénoncé cet homme au moment de l'accusation.
Ensuite, le bordereau n'est pas fait de mots rapportés. Là-dessus, les explications de nos experts et notamment celles de M. Giry et de M. Héricourt sont absolument concluantes. Mais j'en ai des preuves plus solides, — non pas plus solides pour moi, mais plus solides pour l'accusation, puisqu'elle discute le témoignage des savants que nous invoquons.
D'abord, et je vous prie de me prêter ici votre bienveillante attention — je crois que l'argumentation est capitale — les experts de 1894, qui, ceux-là, sont des experts jurés, n'ont jamais rien dit de pareil; ils n'ont jamais rien dit qui puisse faire penser que le bordereau avait été fait, au moyen d'un décalque, pratiqué sur l'écriture d'un tiers. Nous allons voir dans un instant ce qu'ils ont dit, surtout le principal d'entre eux, M. Bertillon, car il n'a pas soumis au Conseil de guerre seulement son schéma, il a fait un rapport qui, lui, est compréhensible, et qui va m'ètre bien utile tout à l'heure. En tous cas, ils n'ont pas dit du tout que Dreyfus avait fait le bordereau avec des mots calqués sur l'écriture d'un tiers, et rapportés.
J'ajoute que la fameuse histoire du capitaine Brault, racontée par M. le commandant Esterhazy, est absolument ridicule; il faut que je vous la rappelle.
M. Esterhazy a à son service une série inépuisable
178 AFFAIRE ZOLa
d'explications fantastiques : la femme voilée, les cambriolages, les lettres maquillées, etc., etc. Mais, notamment, à propos du bordereau, il a très bien compris que, lorsqu'il allait prétendre que quelqu'un en avait calqué les mots sur son écriture, on allait dire : « Il a fallu beaucoup d'écriture! » Alors, il a inventé cette admirable histoire, à savoir qu'en 1893 un certain capitaine Brault lui aurait, pour servir à un ouvrage en préparation, demandé un mémoire sur la conduite de son père ou de son grand-père dans les guerres de Crimée. Au Conseil de guerre, il a raconté cela.
Quand il a dit que le faux capitaine Brault demeurait du côté de larueLafayetteou de la rue de Châteaudun, il n'en a pas fallu davantage oour conclure que cela devait être M. Hadamard ou le capitaine Dreyfus lui-même.
Est-ce qu'il apportait des pièces à conviction, M. Esterhazy?
Il n'en est pas à court.
En novembre 1897, il a écrit au capitaine Brault dont il a pu retrouver la réponse — cela n'a pas dû être difficile — , il lui a écrit :
« Monsieur le capitaine Brault, est-ce que vous m'avez demandé en 1893, sur la conduite de mon père ou de mon grand-père en Crimée, des renseignements? Est-ce que je vous les ai envoyés? »
Bien entendu, le capitaine Brault a répondu : « Non, jamais! » Que voulez-vous? C'est une preuve pour ces messieurs du Conseil de guerre! Et il n'y a qu'une chose qu'on n'a pas demandée à M. le commandant Esterhazy : « Mais puisque M. Brault vous a écrit en 1893, vous avez sa lettre de 1893; vous l'avez gardée, avec l'enveloppe de la poste? Sans cela, vous ne sauriez vous en prévaloir, votre défense ne serait appuyée sur rien. » Eh bien! non, M. Esterhazy ne l'a pas. Alors, qu'est-ce cela signifie? M. Esterhazy aurait pu dire que c'était M. le chef du Jury qui lui avait demandé un rapport sur la conduite de son grand-père; puis, questionné, l'honorable chef du Jury aurait répondu ; « Mais, je ne vous ai jamais rien
PLxVlDOÏRIE DE Me LABORl 179
demandé! » et M. Esterhazy aurait dit : « Voilà la preuve que c'était une manœuvre de Dreyfus ! » Ce n'est pas plus malin que cela!
Eh bien! c'est ridicule! Ce sont des fables, et, ce qui s'ajoute à cela comme démonstration, c'est que personne n'acceptera qu'un officier se soit intéressé à la valeur des ancêtres de la famille Esterhazy, en 1893, et que jamais M. Esterhazy n'ait songé à le remercier ou à lui demander des nouvelles de son travail.
Bref, c'est une bonne plaisanterie, et, par conséquent, il reste que nous n'avons aucune explication sur les moyens dont on aurait pu se servir pour calquer le bordereau sur l'écriture d'Esterhazy, parce qu'on n'aurait jamais pu se procurer assez de spécimens de son écriture pour cela.
Voyez-vous, Messieurs les jurés, d'habitude la Justice n'admet pas si facilement les fables.
Pour ma part, je ne fais pas un bien grand reproche à M. le général de Luxer, président du Conseil de guerre de 1898, d'avoir paru accepter cette explication et de n'avoir pas insisté sur ce point. M. le général de Luxer était en présence de déclarations multiples, successives, de M. le général Billot et de M. le Président du conseil, aux tribunes de la Chambre et du Sénat, déclarant que Dreyfus, qui avait été condamné comme l'auteur du bordereau, avait été justement et légalement ^ugé. Il n'était pas utile, dans ces conditions, de se mettre beaucoup en peine pour examiner si le commandant Esterhazy avait écrit le bordereau dont Dreyfus était déjà si solennellement proclamé l'auteur. Mais cela n'empêche que les explications de M. Esterhazy ne résistent pas une seconde à 1 examen.
Il y a mieux, d'ailleurs, et, si le bordereau est véritablement le produit d'un décalque, je vais vous montrer, d'après les expertises de 1894, que c'est la perte de M. le commandant Esterhazy. En effet, les experts de 1894 ont dit, — au moins pour deux d'entre eux, notamment pour l'honorable M. Bertillon, — ■ que Dreyfus avait peu déguisé son écriture et l'avait calquée ou imitée lui-même, pour se ménager un moyen de défense, en
cas de poursuites. Cela est très grave, et c'est indéniable. Voici, en effet, ce qu'on lit dans le rapport de M. d'Ormescheville, sur l'authenticité duquel d'abord, en passant, il faut que je dise un mot. On a prétendu que ce rapport, tel qu'il a été publié, était incomplet. M° Démange m'a affirmé qu'il était complet. Peut-être y a-t-il deux ou trois détails, une signature, un prénom, une virgule qui n'y sont pas. Si ce n'est pas cela, je ne sais pas ce que l'on veut dire. S'il y manque quelque chose de sérieux, qu'on nous dise ce qu'il y manque. Voici maintenant ce qu'on lit dans ce rapport :
En ce qui concerne une insinuation du capitaine Dreyfus sur les faits d'amorçage qui se pratiqueraient, selon lui, au ministère de la guérie, elle nous semble avoir eu pour objet de lui ménager un moyen de défense, s'il était arrêté un jour porteur de documents secrets ou confidentiels. C'est sans doute cette préoccupation qui l'a amené à ne pas déguiser davantage son écriture dans le document incriminé. Par contre, les quelques altérations volontaires qu'il y a introduites ont eu pour objet de lui permettre de l'arguer de faux pour le cas plus improbable où le document, après être parvenu à destination, ferait retour au ministère, par suite de circonstances non prévues par lui.
Qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire que le capitaine Dreyfus se serait, pour écrire le bordereau, servi de sa propre écriture, mais qu'il l'aurait maladroitement habillée, maquillée, déguisée et calquée afin de pouvoir dire, au cas où il viendrait à être soupçonné : (( C'est mon écriture, mais ce n'est pas de ma main. » Voilà ce que cela veut dire. Et ici, faisant un pas de plus, je vais vous faire connaître les passages essentiels de l'expertise de M. Bertillon en 1894, laquelle, vous allez le voir, corrobore de tous points ce que je viens de vous lire.
Celte expertise a déjà été analysée dans une brochure qui est au dossier. La famille du capitaine Dreyfus a pu se la procurer en partie au moment du procès, et je tiens d'elle les extraits que je vais placer sous vos yeux. Sans cela, quant à moi, je ne les aurais pas mis aux débats.
Quoique j'estime qu'il ne saurait y avoir, à une révélation de ce genre, aucune sanction, — ayant un dossier entre les mains, j'aurais parfaitement le droit de m'en servir, — j'aurais sans doute eu la discrétion de ne pas la faire. Mais, ce que j'ai pu faire, Messieurs les jurés, je vous prie de le retenir, c'a été de prendre la précaution de vérifier, en les comparant avec la copie qui est au dossier, l'exactitude de ces extraits. Je vous réponds qu'ils sont exacts et qu'ils ne seront pas démentis. Maintenant écoutez :
• . Paris, le 20 octobre 1894.
• Monsieur le Préfet,
M. Bertillon écrit à son chef et lui rend compte des opérations auxquelles il a procédé...
Vous avez bien voulu me charger de vous faire un rapport complet sur Texamen comparatif d'une lettre anonyme de deux pages écrites sur papier pelure, avec celle d'un certain nombre de documents authentiques, d'origine certaine et connue.
Ces derniers documents sont de l'écriture de Dreyfus.
... Je rappelle pour mémoire que j'avais déjà été consulté une première fois, à la hâte, dès le 13 -ctobre, sur le mèiue suj^■t el qtie j'ai répondu par une affirmation caléj^'orique dMdeiilité, en écartant, tout en la men'ionnant, l'hypothèse d'un document forgé avec le plus grnnd soin.
Et, en effet, les coïncidences étaient trop nombreuses pour laisser le moindre doute sur l'identité des deux écritures. J'ajoute même qu'elles étaient b aucoup tiop nombreuses et que l'esprit était stupéfait d'è'.re amené à constater avec toute évidence qu'un homme, inconiestablem -nt très instruit et très inteli^'ent, avait pu écrire un billet d' c tie gravité sans déguiser manifestement son écriture, à l'exception du double 6^ que j'avais sign ilé dès le premier jour, mais dont Texplicaiiou psychologique (qui se rattache à l'ensemble de son plan de trahison) m'avait échappé.
Par quel plan machiavélique, ce criminel comptait-il donc se défendre en cas de découverte, car il était inaduiissible quil ne se fût pas ménagé urte retraite, pratique ou non?...
Vous comprenez bien le raisonnement, Messieurs les
jurés. On dit : « C'est vraiment peu habile d'écrire avec sa propre écriture. Il a dû se ménager une retraite : Quel est donc son plan machiavélique? »
... Pourquoi, par exemple, n'avait-il pas employé l'écriture de la main gauche ou l'écriture avec un gant, debout, en tenant son cahier à la main, etc., à la façon dont sont confectionnées 99 pour 100 des lettres anonymes que reçoit la Préfecture de police ?
Et pourquoi l'emploi du papier pelure, qui n'est utilisé d'habitude que pour faire des économies de timbres-poste? Pour une lettre dont le prix se chiffrait peut-êi,re par millions, c'était une mesquinerie déconcertante. Ce point m'avait tellement frappé que j'en parlai dès le premier jour àM. Cochefert, lequel, sans me convaincre, m'allégua la nécessité de dissimuler le document sous la tunique. {Rires.)
Quoique la partie matérielle de mon travail (dont je vous expliquerai plus loin l'étendue et la très simple complexité) soit loin d'élre terminée, je suis arrivé dès maintenant à un ensemble d'observations et de remarques coordonnées qui embrassent tous les faits avec un ensemble si parfait que les conclusions s'en imposent d'une façon qui me semble indiscutable.
Or, chose curieuse, je suis arrivé par des voies différentes à des conclusions identiques aux premières, mais sans réserve aucune quanta l'identification de l'écriture. Bien plus, l'hypothèse finale, à laquelle j'arrive, explique si parfaitement les hésitations et les quelques divergences que j'avais indiquées dans mon rapport, qu'elles me semblent à mes yeux équivaloir à la certitude...
Ici je passe certains passages sans intérêt...
Pourquoi ce soin dans des dissimulations si petites et si mesquines qui ne pouvaient pas évidemment altérer la ressemblance des deux écritures?
C'est que l'identité de l'écriture a été conservée volontairement par notre criminel, qui compte s'en servir comme sauvegarde justement à cause de son absurdité même. Il l'aurait déguisée que la nature des documents énumérés aurait suffi pour révéler la qualité de l'arme à laquelle il apparlenait, et la nature de ses fonctions.
Les soupçons qu'il avait dû certainement mettre en éveil, par des démarches inconsidérées, auraient achevé de le désigner. Son écriture analysée l'aurait absolument trahi, car il est pratiquement impossible de la déguiser complètement durant des travaux aussi volumineux que ceux énumérés dans la lettre.
Ecoutez, Messieurs, ceci devient sinistre :
Aussi s'est-il ménagé dès le début la possibilité d'arguer d une pièce forgée, d'une pièce calquée au moyen de mots rapportés bout à bout, et c'est en vue de rendre son moyen de défense plus plausible, qu'il a employé du papier pelure pour sa missive, tandis qu'un vrai faussaire aurait prévu l'objection et aurait écrit sa pièce au moyen d'un carreau sur un l)ristol épais et translucide.
N'êtes-vous pas frappés, Messieurs les jurés? Résumons le raisonnement de M. Bertillon : Le traître a calqué une écriture. Quelle écriture? La sienne. Il l'a calquée ; pourquoi? Pour pouvoir dire en cas d'arrestation : « Je suis victime d'un faussaire. »
Or, il se trouve qu'il y a un homme qui n'a pas invoqué ce moyen de défense, — du moins à partir du jour où il a connu le bordereau, — c'est l'accusé de 1894, et qu'il y a un homme qui l'invoque, c'est l'accusé de 1897, c'est M. le commandant Esterhazy.
Ai-je donc raison de vous dire. Messieurs les jurés, que plus M. le commandant Esterhazy se défend sur ce point, plus il s'accable, et ne dois-je pas souhaiter pour lui, si l'expertise de M. Bertillon est sérieuse, que l'hypothèse du décalque ne soit pas vraie? Je compare, vous vous le rappelez, l'accusation de 1894 à celle de 1897, et vous voyez si le bordereau qui a suffi contre le capitaine Dreyfus en 1894 est une charge contre M. Esterhazy en 1897 ! Il faut y ajouter le petit bleu, — ce n'est qu'un indice, je le sais bien, mais combien grave quand on songe que cet indice va mettre le Chef du service des renseignements sur la trace du bordereau, qui lui-même apparaîtra d'une manière éclatante comme étant l'œuvre de M. le commandant Esterhazy! — Je n'oublie pas que M. le commandant Esterhazy dit que le petit bleu est un faux. Mais, véritablement, — et je suis obligé de reprendre d'un mot ce que je vous disais tout à l'heure en ce qui concerne les attaques de M. Esterhazy contre M. le colonel Picquart, — accuser, à propos de ce petit bleu, M. le colonel Picquart de faux, quand c'est M. le com-
mandant Esterhazy qui l'accuse dans les conditions oii il le fait, c'est exactement comme si, dans une affaire de police correctionnelle, un voleur pour échapper à la prévention, disait que le voleur, ce n'est pas lui, que c'est le gendarme!
Après cela, n'est-ce rien que la curiosité de cet officier relative à tou;es sortes de documents militaires qui ne le concernent pas? Et ces secrétaires copistes qui sont employés autour de lui à copier les nombreuses pièces qui lui sont fournies et qui sont précisément celles que l'étranger demande? Et cette passion pour les écoles à
feu qui se traduit par ce fait que M. Esterhazy —
c'est M. le général Gonse qui le dit — ne sait rien de ce qui se passe sur les champs de tir et qu'il y emploie son temps à fumer des cigarettes?
Ajoutez à cela que l'homme ainsi désigné, — et ici j'irai vite, parce que je n'ai pas à me complaire dans des attaques après tout superflues, ce n'est pas mon procès; — ajoutez cependant que l'homme ainsi désigné a la vie privée la plus lamentable, qu'il est noyé de dettes, qu'il est perdu de réputation, qu'il est joueur, qu'il est ruiné par les cercles et par la Bourse!
Oh! je sais bien qu'il y a des grâces d'état et que, tandis que le rapporteur militaire de 1894, ne trouvant rien chez le capitaine Dreyfus lors des perquisitions, disait : u II n'y a rien, c'est qu'il a tout enlevé, c'est qu'il a un autre domicile... » — et on n'a d'ailleurs pas trouvé ce domicile, — son collègue de 1898 dit, en parlant du commandant Esterhazy : « Certes, Messieurs, la vie privée du commandant Esterhazy ne saurait être proposée comme modèle, mais, de ses écarts les plus répréhensibles, on ne saurait déduire qu'il a pu se rendre coupable du plus grand crime qu'un Français puisse commettre! »
Seulement, ce qu'il faut dire encore, c'est que M. Esterhazy a de terribles amitiés sur lesquelles on Ta interrogé, sur lesquelles il n'a pas répondu et que, m'inspirant d'un désir que M. le Président m'a manifesté, je ne désignerai pas par leur nom; c'est que, parmi ses
camarades, — M. Jules Huret est venu en déposer, maintenant courageusement son article du Figaro, — il avait la plus détestable réputation; c'est qu'il a écrit ces « lettres de Boulancy » qui ne sont qu'une partie du monceau d'ordures qu'il a entassées sur le nom de la France, sur les chefs les plus respectés de l'armée, et que pour cela tout seul des mains d'officiers français devraient avoir honte de se rapprocher de la sienne! {Mouvements. Très bien!)
Il est, avec cela, Messieurs les jurés, le client de l'office louche du passage des Panoramas; c'est de là que partent des menaces de mort contre M. Hadamard!
Il est allé aux manœuvres en 1894. malgré ses dénégations et le bordereau dit : « Je pars en manœuvres »!
Il a été, à plusieurs reprises enfin, — en 1896, c'est M. le colonel Picquart qui le dit, au moment de la publication du bordereau; en 1897, c'est M. Autant qui le rapporte, lors de la dénonciation de M. Mathieu Dreyfus, — affolé jusqu'à penser au suicide!
Comme je ne soutiens pas ici une accusation, je n'ai pas besoin d'aller plus loin ; mais tout de même on se dit, surtout quand on songe aux conditions de la poursuite de 1894, que, dans tout cela, il y en avait assez, sinon pour arrêter M. le commandant Esterhazy et pour le mettre au secret comme on l'a fait sans autant de raisons pour le capitaine Dreyfus en 1894, du moins pour le consigner à vue et pour commencer contre lui une enquête approfondie et sérieuse.
Au lieu de cela, que voit-on? On voit d'abord la singulière attitude de M. le général Billot, qui ne donne aucune réponse précise à M. Scheurer-Kestner, qui lui annonce une enquête dont, ensuite, on ne voit pas la trace... En réalité, on gagne du temps et, dans l'intervalle, M. Esterhazy est averti... Il est toujours averti dans cette affaire! Par qui? Vous vous le demanderez! Il est averti en 1896. Il est averti encore en 1897; dès le 20 octobre, il reçoit une lettre anonyme signée Speranza ;
le 29, intervient cette fameuse dame voilée qui a avec lui quatre rendez-vous sans qu'il l'invite à se nommer, sans qu'on puisse aujourd'hui la connaître. Et on accepte cette fable, Messieurs les jurés! Et on va plus loin: on ose insinuer, sans prétexte, sans justification d'aucune sorte, parce que Ton sait bien qu'à l'heure actuelle on peut donner n'importe quoi avec tranquillité en pâture aux passions de la foule et qu'elle acceptera tout, on insinue que la dame voilée sort de l'entourage de M. le colonel Picquart, que c'est une amie de M. Picquart, et c'est une infamie ! Il y a un officier auprès duquel on a trouvé une dame voilée autrefois, ce n'est pas M. Picquart! M. le colonel Picquart n'est pas à Paris au mois d'octobre; et, soyez-en bien sûrs, — c'est mon argument de la fin sur ce point, — si la dame voilée était venue du côté de M. le colonel Picquart, on aurait bien su la trouver et l'arrêter! on lui aurait mis la main au col!
Le 16 novembre, la dénonciation lancée, M. le commandant Esterhazy demeure libre, libre sans être même gardé à vue ; tous les journaux lui sont ouverts, il passe ses journées entières dans certains bureaux de rédaction; nulle intervention ne se produit, du côté de l'autorité militaire, pour mettre un terme à ces démarches déplacées; il diffame quotidiennement et publiquement M. le lieutenant-colonel Picquart; et, le premier jour de l'information, avant même que l'information soit ouverte, il sait que l'information sera de pure forme !
11 annonce le non-lieu à l'avance, il annonce aussi la (( lettre du Uhlan )>. Il va plus loin : il annonce qu'on va forger contre lui des documents nouveaux, et savez-vous pourquoi? Nous le savons maintenant : c'est que M™*" de Boulancy détenait encore un paquet de lettres et qu'il en attendait la publication tous les jours!
Les journaux officieux sont pleins de courtoisie pour lui. Je ne sais pas ce qui s'est passé à l'instruction; je ne sais pas si M. le général de Pellieux a eu pour M. le commandant Esterhazy la bienveillance dont celui-ci s'est vanté. Ce que je sais bien, c'est que les journaux sont
pleins des traits de douceur du général instructeur à son endroit et que cela n'a pas été démenti !
Le bordereau, qui est la charge capitale, est exclu du dossier de l'information jusqu'au dernier moment. M. le général de Pellieuxaconcludansson enquête préliminaire, il a dit qu'il n'y avait pas de preuves, avant d'avoir fait expertiser le bordereau !
Cela ne suffit pas. Pour porter secours à M. le commandant Esterhazy, on envoie, chez M. Henri Rochefort, M. le commandant Pauffin de Saint-Morel, qui va porter, quoi?... à M. Henri Rochefort? Exactement, je n'en sais rien. Mais ce qui est certain, c'est que V Intransigeant publiera, quelques jours après, que le ministère possède une correspondance écrasante échangée entre l'Empereur d'Allemagne et Dreyfus! Cela fait rire. Mais comme M. Rochefort a reçu, on ne peut pas le nier, la visite de M. le commandant Pauffin de Saint-Morel, cette visite donne à toutes ces paroles ridicules une valeur et l'opinion publique s'émeut davantage!
Enfm, quand on renvoie M. le commandant Esterhazy devant un Conseil de guerre, il faut que tout le monde sache que c'est sur sa demande! Une lettre de lui est publiée à cet effet dans les journaux. Il est entendu qu'il ira là pour un triomphe, non sans qu'il ait été d'ailleurs couvert une fois de plus à la tribune, par M. le Ministre de la guerre, qui, à la date du 4 décembre 1897, prononce ces paroles, que vous avez déjà entendues plusieurs fois :
II y a un an, sur une interpellation de M. Castehn, le Ministre de la guerre a eu roccasion de vous dire que Dreyfus avait été jugé, bien jugé et condamné à lunanimité par sept de ses pairs, sur le témoignage de vingt-sept officiers, témoins, au procès.
Questionné de nouveau, il y a peu de jours, le Gouvernement par l'organe du Ministre de la guerre, vous a déclaré qu'il considérait l'affaire Dreyfus, comme régulièrement etjustement jugée.
Pour moi, en mon âme et conscience, comme soldat, comme chef de farmée, je considère le jugement comme bien rendu, et je considère Dreyfus comme coupable.
Je VOUS le demande, Messieurs les jurés : que pouvait faire le Conseil de guerre, en présence de déclarations pareilles? Comment! M. le commandant Esterhazy est recherché comme l'auteur du bordereau, qui est la pièce unique du procès de 1894! Vous savez les charges accessoires qui, même dans l'état insuffisant de l'instruction, pèsent sur lui! Et on prélude au débat par des déclarations répétées, dans lesquelles on dit et on redit, inexactement d'ailleurs, que Dreyfus a été jnstemeit et légalement condamné! N'est-ce pas là le jugement « par ordre? »
Pendant le même temps, par le plus singulier des contrastes, ce jeune chef à la vie sans tache, à la carrière admirable, M. le colonel Picquart... — ( Murmures. — M" Labori se tourne vers la sali .) Vous auriez bien dû murmurer quand je parlais du commandant Esterhazy — (i/Vowveaux murmures.)...^ M. le colonel Picquart, à qui on ne peut faire qu'un reproche, c'est d'avoir, au mépris de ses intérêts, aidé à la manifestation de la vérité, parce qu'il avait le cœur trop haut pour emporter, comme il l'a dit, dans la tombe, le secret qu'il avait découvert, M. le colonel Picquart se voit tout à coup l'objet des procédés les plus odieux, comme les plus injustifiés.
Au moisde juin 1897, et ici, Messieurs les jurés, je vais aller très vite, il apprend qu'on le dessert à l'État-major de la guerre; mais c'est depuis longtemps que des manœuvres de toutes sortes ont été organisées contre lui! Ah! on blâme la démarche qu'il a fait faire par un agent, comme chef des renseignements, chez M. Esterhazy, mais son courrier à lui est régulièrement décacheté au service des renseignements, dès qu'il est parti en mission; ce n'est pas assez, on lui adresse au ministère de la guerre une lettre fausse, cette lettre est ouverte comme les autres et on la conserve sans la lui renvoyer.
Explique qui pourra cette lettre et l'usage qu'on en fait, autrement que par l'intervention directe ou indirecte de M. le commandant Esterhazy! Elle est signée « Spe-
ranza », — c'est le nom de la dame voilée, — et elle est le point de départ des incidents qui serviront de prétexte à la lettre de menace de M. le colonel Henry!
Vous savez ce qui s'est produit, vous connaissez en partie la machination; — il serait trop long et trop compliqué de la rapporter tout entière; je n'en rappelle que l'essentiel : '
Dans une lettre, authentique, celle-là, adressée au colonel Picquart et violée au ministère de la guerre, on a trouvé le mot de Bon Bleu et celui de Demi-Dieu. Il s'agit là, en réalité, de mots de convention, de sobriquets sans importance. Le Demi-Dieu, W^"" de Comminges l'a déclaré, c'est M. le commandant de Lallemand; le Bon Duu, c'est M. le colonel Picquart lui-même. Mais on s'est dit : Demi-Dieu^ Bon Dien^ cela ne peut être que quelque chose de mystérieux. Cela cache quelque rapport avec la famille ou avec les partisans de Dreyfus ! Et alors, Speranza, qui a un intérêt à perdre M. le colonel Picquart, — pour moi, il n'y a qu'une personne qui ait cet intérêt, c'est M. le commandant Esterhazy, et par conséquent Speranza et Esterhazy sont de la même famille, — sans compter que Speranza, c'est le nom de la dame voilée et que, comme le commandant Esterhazy, elle écrit Piquart sans c, — ■ eh bien! Speranza, (|ui est aussi en rapport âvecl'État-major, — car c'est àl'État-major qu'on a décacheté la lettre, c'est à l'Etat-major qu'on a connu le sobriquet de iJend-Dieu^ — Speranza écrit la lettre fausse dans laquelle on cherche, en employant cette expression de Demi-Dieu au milieu de communications louches, à compromettre M. le colonel Picquart!
Puis, au mois de novembre 1897, M. le colonel Picquart, qui est en Tunisie, reçoit deux télégrammes. L'un est signé Blanche, et est ainsi conçu :
« On a des preuves que le bleu a été fabriqué par Georges » (c'est le prénom de M. le colonel Picquart).
Ce sont les moyens de défense de M. le commandant Esterhazy qui se préparent; on organise le système qui consistera à dire que M. le colonel Picquart est un faus-
saire et l'on emprunte le nom de son amie, M'^° Blanche de Comminges, pour lui télégraphier : u On a des preuves que le bleu a été fabriqué par Georges » !
Le second télégramme est ainsi conçu :
(( Arrêtez Demi- Dieu... »
Et on n'a pu connaître ce sobriquet que par la lettre décachetée à TÉtat-major.
« ... tout est découvert, affaire très grave. (Signé) : Speranza. »
Toujours Speranza, toujours la même main, toujours nécessairement quelqu'un qui touche à M. le commandant Esterhazy!
M. le colonel Picquart envoie immédiatement ces deux télégrammes à M. le iVlinistre de la guerre. Il a été bien inspiré, et je me demande, au cas où il ne l'aurait pns ^ fait, si, au lieu d'avoir eu ici en lui un témoin, dont on a essayé seulement de diminuer le témoignage, nous n'y aurions pas eu un inculpé chargé des plus graves accusations. Sur sa réclamation au ministère, on ne fait pas la moindre enquête !
Depuis, M. le lieutenant-colonel Picquart a déposé une plainte en faux; il n'a abouti à rien: la plainte est encore pendante, mais l'instruction n'a pas fait un pas !
Après la dénonciation de M. Mathieu Dreyfus, sans parler de la mauvaise grâce qu'on a mise à appeler en France M. le lieutenant-colonel Picquart, des délais qu'on y a apportés, ses lettres sont saisies à la poste — il nous l'a dit et on ne l'a pas contesté!
Cet homme, qui est un des plus brillants officiers de l'armée, dont la parole peut-être, si on n'a pas réussi à le flétrir auparavant pour la diminuer, va peser assez, devant les juges et devant l'opinion, pour emporter la balance, on annonce dès le premier jour qu'il va passer devant un Conseil d'enquête.
Des perquisitions S)nt faites à son domicile; elles sont faites illégalement, puisqu'il n'est pas accusé, puisqu'elles ont lieu hors de sa présence; tandis qu'on aurait pu aussi bien apposer les scellés chez lui et attendre quel-
ques heures, jusqu'à ce qu'il arrive, on se sert, pour faire ces perquisitions, des prétextes à la fois les plus audacieux et les plus puérils ! Il s'agit de faire, prétendon, des recherches relatives à une contrebande d'allumettes!
Lorsqu'il débarque à Marseille, un officier l'escorte comme un coupable; c'était pourtant un soin bien inutile, car il avait déclaré, — il l'a répété ici, je l'avais lu dans les journaux, — qu'il refusait de parler à qui que ce fût; et il est remarquable, en effet, que ce soldat, auquel on prétend reprocher une série d'indiscrétions, est le seul peut-être, au milieu de tout cela, — à la différence de M. le commandant Pauffin de Saint-Morel, l'ami de M. Rochefort, à la différence des bureaux de la guerre, qui communiquent quotidiennement avec l'Écho de Paris, avec V Éclair^ avec le Jour, à la différence de M. le commandant Esterhazy, qui passe ses journées à la Libre Parole, au Jour on à V Intransigeant, — que M. le lieutenant-colonel Picquart est le seul qui n'ait jamais parlé que devant la justice... [Murmures.)
Et tout cela pour aboutir à ces incroyables débats du Conseil de guerre de 1898, qui dépassent, il faut bien le reconnaître, tout ce qu'on a pu imaginer de plus inattendu au point de vue judiciaire !
Que penser en effet. Messieurs les jurés, de ce rapport de M. le commandant Ravary dont je ne dis rien d'excessif en le qualifiant, après M. Emile Zola, de monumental (Rires), de ce rapport où l'accusé est couvert de fleurs, où les erreurs et les fautes de celui qui a écrit les lettres à M"^" de Boulancy sont considérées comme des peccadilles, et où, au contraire, M. le colonel Picquart, qui est cependant un témoin, qui devrait venir devant une justice juste, sans être flétri à l'avance et comme à dessein, est traité en coupable?
Que penser de cette audience du 10 janvier, dont M. Jaurès, dont M. Quillard vous ont entretenus, où l'on voit le président, M. le général de Luxer, et encore une
fois je le comprends à demi en présence de l'accusation telle qu'elle lui était présentée, — où Ton voit M. le général de Luxer accueillir comme des raisons les fables les plus ridicules inventées comme à plaisir par M. le commandant Esterhazy, et où on le voit aussi rendre avec les juges qui l'assistent, au nom du peuple français, un jugement préliminaire et préjudiciel, qui, à lui tout seul, justifierait l'accusation de M. Emile Zola, qu'on a acquitté par ordre? M""' Dreyfus et M. Mathieu Dreyfus demandaient devant le Conseil de guerre à faire admettre leur intervention, on le leur refuse... et comment le leur refuse-t-on? Je ne sais pas si les mots que j'ai lus dans la presse ont été reproduits sur le plumitif du greffe militaire, mais, comme j'ai assisté à l'audience et que j'ai entendu, je vous affirme, et je ne manquerai pas de témoins pour 1 attester, qu'on a jugé comme je vais vous le dire : L'intervention est déclarée non recevable, notamment pour le motif suivant : « attendu que Dreyfus a été justement et légalement condamné ». Ce sont les paroles mêmes du Président du Conseil de guerre et elles sont la reproduction textuelle de la propre déclaration faite à la tril)une par M. le Ministre de la guerre. Que signifie donc la poursuite, s'il est à l'avance entendu que Dreyfus a été justement condamné, sur une charge qui était le bordereau, lequel est aussi la charge contre le commandant Esterhazy? Qu'y a-t-il. dans de telles conditions, à espérer du débat, et peut-on dire que le procès a, en ce qui concerne M. le commandant Esterhazy, un caractère sérieux?
Parlerai-je aussi de ce huis clos partiel, dont quelquesuns ont fait un honneur à la justice militaire en disant qu'elle avait voulu toute la lumière possible? Mais mille fois plutôt le huis clos complet que le huis clos partiel! Le huis clos partiel, c'est encore l'équivoque, c'est encore l'hypocrisie, c'est encore l'accusation publique contre les témoins qu'on veut discréditer comme M. le lieutenantcolonel Picquart, et c'est encore pour eux la défense étouffée, — car tout ce que je vous ai dit aujourd'hui, il
a fallu venir à cette barre de la Cour d'assises pour qu'on pût le savoir !
Que dire enfin de cette dernière audience publique où, après la lecture du jugement, M. le commandant Esterhazy, à qui Ion a fait un chemin de fleurs, est embrassé et traité en héros? On a dit que les juges militaires eux-mêmes — ils le démentent aujourd'hui, je les en félicite, mais ce sont leurs amis les plus empressés, leurs amis d'aujourd'hui, qui sont en même temps les amis du commandant Esterhazy, le Juw\ V Intransigeant^ la Libre Parole qui Tout proclamé, sans que jusqu'ici on les' eût contredits, — ces journaux ont imprimé que M. le général de Luxer était descendu de son siège pour serrer la main de M. le commandant Esterhazy. et que M. le commandant Ravary lui avait donné l'accolade !
Quand on a vu après cela, au lendemain du Conseil de guerre, M. le lieutenant-colonel Picquart mis brutalement aux arrêts de rigueur; quand on a vu officiellement annoncé que, l'autre acquitté, M. le colonel Picquart était poursuivi devant un Conseil d'enquête, alors que seul, en réalité, je viens de vous le démontrer, il était demeuré fidèle à cette consigne, dont il est l'héroïque victime, on avait le droit de commencer à s'émouvoir et, pour tous ceux- qui avaient suivi de près cette affaire, pour tous ceux qui avaient vu et pour tous ceux qui avaient compris ce que je viens d'essayer de vous expliquer à mon tour, la mesure était comble!
Dans beaucoup d'âmes, la tristesse, la honte, et peutêtre quelque indignation se mêlaient, et pourtant tous, se sentant impuissants, gémissaient en silence et se résignaient, une fois de plus, à voir le droit et la justice s'obscurcir pour un temps, quand, par un admirable sentiment de sa force et par un coup d'audace qui restera son honneur éternel, M. Emile Zola écrivit cette lettre que vous avez à juger et qui partit comme un éclat de tonnerre. Elle était violente, il fallait qu'elle le fût; elle
était excessive en quelques parties, cela aussi était nécessaire ; mais elle était vraie quant au fond, j'en ai fait la preuve; elle était courageuse, elle était impartiale; je vais plus loin, elle était sublime [Murmures], car il n'a fallu rien moins à ce grand citoyen que tout son génie et tout son cœur pour oser l'écrire ! (Mouvements divers.)
Maintenant, je veux laisser de côté ce qui est en réalité le fond du procès, c'est-à-dire l'erreur judiciaire dont M. Emile Zola poursuit la réparation. Le doute ne résiste pas au récit des faits et, quel que soit le résultat de ce débat à l'heure présente, soyez sûrs que la vérité fera son chemin, je ne dis pas à travers l'histoire, — nous n'aurons pas à attendre l'histoire, — mais à travers le pays, sinon aujourd'hui, demain, bientôt en tout cas. Ceci n'est qu'une étape; ce sera une bonne étape, c'est tout ce que j'affirme. Mais à chaque jour suffit sa peine, à chaque jour son résultat, et, aujourd'hui, M. Emile Zola n'a qu'à se défendre.
Je veux donc, au moment de conclure, me placer exclusivement sur le terrain qui a été choisi par M. le Ministre de la guerre.
Sur ce terrain étroit, étroit à dessein mais sans profit, sur ce terrain où, au surplus, me ramène tout ce que je plaide, il reste encore. Messieurs les jurés, pour les plus sceptiques, pour les plus prévenus, pour les plus égarés, qu'en 1894, l'accusation contre le capitaine Dreyfus s'écroulant faute de preuve, un homme, qui n'était pas un dictateur, élevé au premier rang sur les conquêtes et sur les victoires, qui n'était que le ministre éphémère d'une démocratie où la loi seule est souveraine, il reste que cet homme, — de bonne foi, je l'ai dit, — a osé prendre sur lui de juger sans discussion et sans contrôle un de ses officiers et de le livrer ténébreusement à une cour martiale, non pas pour un jugement, mais pour une exécution! 11 reste que, depuis, on a tout fait pour couvrir l'illégalité! Il reste que tant d'hommes, intéressés à se tromper eux-mêmes, ont entassé officiellement pour cela les déclarations inexactes
sur les déclarations incomplètes! Il reste que toute la puissance publique a été employée à faire l'obscurité, à épaissir les ténèbres au point de condamner les juges de 1898, quelle que fût leur loyauté, à donner aux débats du Conseil de guerre Tapparence d'une comédie judiciaire!
Cela tout seul, établi et mis au jour, doit soulever l'opinion des hommes sincères, et la lettre de M. Emile Zola n'est pas autre chose, dans sa violence même, je l'ai dit déjà, mais je reviens à mon point de départ, que le cri même de la conscience publique... [Clameurs dans Vaudiioire.) Elle a rallié, Messieurs [D'P Lobori désigne le fond de la salle), à défaut de quelques perturbateurs, ce que la France compte de plus grand et de plus illustre!
Qu'on n'essaie pas de nous embarrasser par l'immense sophisme dont on prétend vous aveugler en disant que l'honneur de l'armée est en cause! L'honneur de l'armée n'est pas en cause!
Parce qu'il y aurait eu trop de zèle et trop de précipitation chez quelques-uns, trop de crédulité chez d'autres, un grave oubli du droit, du vrai droit, chez un ou chez plusieurs, il ne s'ensuit pas que l'armée entière soit engagée. Je sais bien à quoi elle est intéressée, l'armée française; elle est intéressée, Messieurs, à n'être pas cliargée dans son ensemble et devant l'histoire d'une irréparable iniquité!
Quant au respect qu'a M. Zola pour elle, les hommes qui l'ont escorté devant vous en donnent la mesure.
iNe vous laissez donc pas troubler! Ne vous laissez pas intimidor non plus! On a parlé du dangei de guerre qui nous menace! Soyez tranquille, aucun danger ne nous menace, pour plusieurs raisons, dont la première est que les soldats que j'ai vus ici peuvent bien se tromper au cours d'une information judiciaire qui, après tout, n'est pas de leur métier, mais, qu'ils se battraient bien demain, et qu'ils nous conduiraient, je l'espère, à la victoire. Pour cela j'ai confiance en eux!
Surtout, ne craignez rien : c'est l'énergie morale qui fait la force des peuples! Oui, il faut poursuivre les
traîtres, oui, quand on les connaît, quand on est sur de les connaître, il faut les frapper! Mais qu'on n'aille pas croire que le salut de la nation tout entière est compromis parce qu'il a été livré quelques documents sans valeur, qui sont beaucoup plutôt, je 1 ai déjà dit, et je veux le répéter, l'objet d une escroquerie que celui d'une trahison véritable! C'est avec le cœur, avec le cœur robuste de braves gens réunis tous ensemble et sans exception de parti qu'on fait les batailles victorieuses!
Donnez donc par l'acquittement un exemple de fermeté !
Vous sentez bien que cet homme (M® Labori montre M. Eiriile Zola) est l'honneur de la France! Zola condamné, c'est la France se frappant elle-même ! Ayez le courage de le sentir et de céder à votre impulsion naturelle!
Je ne veux plus dire qu'un mot pour finir.
Que votre verdict, Messieurs les jurés, signifie plusieurs choses; d'abord, « Vive l'armée! » — moi aussi je veux crier : Vive l'armée! — mais aussi « Vive la République ! » et « Vive la France ! » c'est-à-dire « Vive le droit! Vive l'Idéal éternel! »
{Applaudissements et clameurs,)
Paris. — L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette. — 12799.