‹ Plaidoirie de Me Fernand LaboriChapitre 5 sur 6 · AUDIENCE DU 23 FÉVRIER · texte numérisé non relu

AUDIENCE DU 23 FÉVRIER

M. LE Président. — Maître Labori, vous avez la parole pour continuer votre plaidoirie.

M^ Labori. — Messieurs les jurés,

J'ai essayé de dégager successivement cette affaire des obscurités, — que je puis appeler obscurités accessoires, — qui l'encombraient et qui en étaient, en réalité, injustement devenues la partie principale.

Je vous ai montré ce que valaient tous les mensonges répandus à plaisir autour de ce procès; j'ai voulu aussi établir ce que représentait ce dossier secret désormais illustre, dont vous savez à présent le mérite.

Il me resté, avant de rentrer dans le centre même de ma discussion, à vous entretenir de la prétendue preuve de la culpabilité du capitaine Dreyfus, preuve absolue cette fois, dit-on, dont M. le général de Pellieux, et, après lui, M. le général de BoisdefTre, ont parlé à l'une des dernières audiences.

Il ne faut pas y attacher plus d'importance qu'à tout le reste, et, bien que je ne l'aie pas entre les mains, cette preuve, je vais vous faire l'irréfutable démonstration qu'elle est sans portée.

Je ne puis m'empêcher de redire aujourd'hui combien grande a été ma surprise quand j'ai vu M. le général de Pellieux apporter à la barre, jeudi dernier, la sensationnelle déclaration que vous vous rappelez et qu'il est pourtant nécessaire, avant de la discuter, de remettre sous vos yeux.

Voici comment s'exprimait M. le général de Pellieux ;

Monsieur le Président, je demande à être rappelé à la barre.

M. LE Président. — Voulez-vous vous approcher, ge'néral?

M. LE GÉNÉRAL DE Pellieux. — Messleups les jurés, j'ai une observation à faire sur ce qui s'est passé tout à l'heure. Jusqu'ici nous nous sommes tenus dans les termes stricts de la légalité, nous n'avonsparlé aucunement de l'affaire Dreyfus. Je ne veux pas en parler; mais je ferai remarquer que la

défense ici a lu tout à Tlieure, publiquement, un passage du rapport du commandant d'Ormesclieville faisant parti^e du huis clos.

Je. demande alors à parler, non pas du procès Dreyfus, je n'en parlerai pas, mais je répéterai le mot si typique du colonel Henry : « On veut la lumière ; allons-y. »

Au moment de Tinterpellation Castelin, il s'est produit un fait que je tiens à signaler.

On a eu au ministère de la guerre — et je ne parle pas de l'affaire Dreyfus — la preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus, absolue, et cette preuve je l'ai vue. Au moment de cette interpellation, il est arrivé au ministère de la guerre un papier dont l'origine ne peut être contestée et qui dit — je vous dirai ce qu'il y a dedans — : « Il va se produire une interpellation sur l'aflaire Dreyfus. Ne dites jamais les relations que nous avons eues avec ce juif. » Et, Messieurs, la note est signée ; elle n'est pas signée d'un nom connu, mais, elle est appuyée d'une carte de visite, et au dos de cette carte de visite, il y a un reudez-vous insignifiant qui est le même que celui porté sur la pièce, et la cafte de visite porte le nom de la personne.

Eh bien ! Messieurs, on a cherché la revision du procès par une voie détournée; je viens vous donner ce fait, je viens vous le donner sur mon honneur et j'en appelle à M. le général de Boisdeffre pour confirmer ma déposition.

Il n'était pas alors question de l'affaire Dreyfus; on ne devait pas parler de l'affaire Dreyfus; au début môme d& ses explications, M. le général de Pellieux le proclame, et voilà ce qu'on apporte, sans accepter, je ne dis pas seulement le contrôle de la discussion, mais même le contrôle de questions qu'on ne nous a pas permis de poser.

Je ne me serais plaint ni de cette déclaration ni de la nouvelle déposition de M. le général de Boisdeffre, si on m'avait permis, non pas même de répondre aux témoins,^ mais de les interroger. On ne l'a pas permis, et c'est pour moi, je l'atteste, le plus triste, le seul vraiment triste incident de ce procès, car c'est lui qui, un moment, a menacé de faire dévier l'affaire par une sorte de violence morale dont, on peut le dire, la défense a été l'objet.

On a parlé alors du découragement de la défense. Découragement» soit ! découragement venu non pas de ce que la défense avait moins de confiance dans la cause

qu'elle représentait, mais de ce que ce jour-là et pour un instant — Dieu merci I la liberté de la parole qu'on nous laisse aujourd'hui efface un peu ce souvenir — il nous avait semblé que la justice allait être moins pure, moins noble et, par conséquent, moins sûre.

Nous nous sommes demandé ce qu'il fallait faire, et puis nous nous sommes dit que, quoi qu'il advienne, il fallait aller jusqu'au bout, tristement, mais courageusement.

Si nous avions pu, je ne dis pas avoir les pièces, — d'ailleurs, sans valeur judiciaire ou morale d'aucune sorte tant qu'elles n'ont pas été soumises à celui à qui on les applique, — mais inviter M. le général de Pellieux, M. le général de Boisdeffre, à s'en expliquer plus complètement, soyez tranquilles, la preuve de leur inanité eût été faite sur l'heure. Nous aurions demandé quelle était leur origine; si cette origine était certaine; si elles avaient été reconnues par leurs auteurs présumés ; au cas contraire, si elles avaient été expertisées, et nous aurions examiné les réponses.

L'origine des pièces, je vais vous la dire avec prudence ; mais je vous dirai autre chose aussi, à savoir que l'une des deux pièces, la carte de visite, est authentique, mais que celle qui l'accompagne, la note, est un faux. Je le dirai parce que j'ai pu me renseigner, et je le démontrerai.

Qu'est-ce donc que ces deux pièces — et vous comprendrez maintenant, pourquoi, j'ai voulu relire la déclaration de M. le général de Pellieux?

C'est d'abord la carte de visite d'un attaché militaire, — je dirai lequel, si on m'y oblige. — Elle est authentique, cette carte de visite ; elle donne rendez-vous à un autre attaché militaire ; seulement, au bas de cette carte de visite, il y a un nom d'emprunt, n'importe lequel, mettons Claude^ si vous voulez, tandis que c'est la carte de visite de M. de X... ; le rendez-vous, disons qu'il est signé : Claude... Puis, à côté de cette carte, il y a une note qui, celle-là, porte non pas exactement peut-être:

(( Même pour nos gouvernements, nous n'avons rien de commun avec ce juif... )),mais ceci : « Une interpellation va avoir lieu sur Taffaire Dreyfus ; il est toujours bien entendu que, même vis-à-vis de nos gouvernements, nous n'avons jamais eu affaire avec cette juiverie. » Signé; Claude^ comme la carte.

Ainsi, une écriture, imitée ou non, une note sans authenticité d'aucune sorte, à côté une carte destinée, de manière puérile, à donner de Tauthenlicité à la note, voilà les preuves absolues !

Mais, d'abord. Messieurs les jurés, je vous le demande : sans rien savoir de plus, pour des esprits sages et prudents, habitués aux choses de la politique, de la diplomatie et de la vif, est-il vraisemblable, est-il possible que deux attachés militaires étrangers éprouvent, sur cette question et sur cette affaire, le besoin de se recommander le silence? Pourquoi donc? Qui donc va les interroger? A qui doivent-ils des comptes? Est-ce que par hasard, depuis 1894, leurs gouvernements ne sont pas fixés, et définitivement, de la manière la plus complète? A propos de quoi s'écrivent-ils ainsi en 4896?

Ce n'est pas assez ; pourquoi joindre à cette note anonyme une carte, et une carte authentique, vous l'entendez bien, sur laquelle un rendez-vous insignifiant a été donné?

La carte, il n'était pas difficile de se la procurer. Estce que des cartes d'attachés militaires, d'ambassadeurs ou d'autres ne traînent pas partout? Est-ce que cette carte, qui n'avait aucun intérêt, parce qu'elle donnait, on l'a dit, un rendez-vous insignifiant, il n'a pas été facile à des agents d'espionnage de se la procurer?,..

Les agents d'espionnage, on peut le croire, cachent souvent des escrocs. Il y a des agents qui ne sont pas, après tout, la fine fleur de l'humanité, — je ne parle pas des offniers qui font honorablement le métier que leur impose l'obligation du service des renseignements, je parle des agents subalternes et auxiliaires qui sont les serviteurs de ces officiers et qui, nécessairement, font le

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métier de trahison, — métier de trahison dans l'intérêt de leur pays sans doute, mais, en tout cas, métier bas et vil ; — eh bien ! ces agents, est-ce que vous ne croyez pas que parmi eux il peut s'en trouver qui, au milieu de ce trouble public, soient trop heureux de trouver l'occasion de faire argent de n'importe quoi ?

S'il y a des agents, — et si on veut des explications plus complètes au Ministère des affaires étrangères, j'en donnerai, — s'il y a des agents qui imitent, qui forgent l'écriture des attachés militaires, et il y en a, est-ce que vous ne voyez pas que c'est bien ainsi qu'ils s'y prendront? Ils auront une carte qui sera authentique et qui ne sera pas signée Claude, parce que lorsqu'on est M. de X... et qu'on donne un rendez-vous sur une carte, on ne la signe pas Claude, — je dis « Claude » par hypothèse, — et ils agiront comme on a agi ici.

Qu'a fait le faussaire ? Il a surpris la carte de l'attaché militaire, qui pouvait traîner ou qui pouvait avoir été perdue; il y a mis la signature fausse « Claude », et puis, imitant l'écriture ou ne l'imitant même pas, il a signé le papier anonyme du même nom de Claude. Voilà, Messieurs, toute la machination, toute l'escroquerie !

Est-ce qu'on fera admettre, je le répète, que non seulement les attachés militaires s'écrivent dans de telles conditions, mais qu'ils s'écrivent sur une pareille question, après la fameuse aventure, vraie ou fausse, du bordereau qu'on aurait soi-disant trouvé dans un panier à papiers en 1894?

J'espère que l'État-major qui est ici, qui est de bonne foi, — je le crois, j'en suis sûr, — m'écoutera avec bonne volonté, et, en sortant d'ici, réfléchira et comprendra qu'il faut pousser plus loin les enquêtes pour faire sincèrement la lumière.

Les attachés militaires, Messieurs les jurés, pourquoi encore une fois s'écriraient-ils à ce sujet? Et à quel moment ? Au mois de novembre 1896, au retour des grandes manœuvres auxquelles ils ont assisté, alors que, tout le monde diplomatique le sait, les trois attachés militaires

de la Triple-Alliance se voient à ce moment-là presque tous les jours pour concerter, d'un commun, accord, les rapports que chacun de son côté doit envoyer à son gouvernement.

La fameuse carte dont on se sert pour rendre authentique la note frauduleuse et mensongère, c'est précisément une carte qui donne un rendez-vous de cet ordre,, et qu'on n'a pas eu besoin de garder minutieusement, par cette excellente raison qu'elle n'avait aucune espèce d'jntérèt.

En vérité, est-ce que M. le lieutenant-colonel Picquart, de qui je ne tiens rien des explications que je donne, — je le déclare, personne ne doutera de ma parole, — est-ce que M. le colonel Picquart n'a pas eu raison de venir dire à cette barre, non pas que ses chefs avaient fait un faux, non pas que ses chefs s'étaient de mauvaise foi servis d'un faux, mais que cette pièce qu'ils invoquaient, de bonne foi, était un faux? Il a eu raison, j'en ai fait la preuve !

Faut-il ajouter que personne n'acceptera que, sans utilité, sans intérêt, des diplomates étrangers emploient cette expression de « juif » ou de « cette juiverie », qui, voyez-vous, trahit le faussaire, le faussaire intéressé?

Je vous le demande, Messieurs les jurés, — ce n'est qu'une question que je pose au cours de ce débat, c'est comme une éclaircie que j'essaie d'ouvrir, — ■ est-ce que tout ne deviendrait pas clair si quelque coupable, par exemple, M. Esterhazy, à le supposer coupable, avait, je ne dis pas même dans les bureaux de l'Etat-major, je ne veux pas aller jusqu'à ce soupçon injurieux, mais audessous des bureaux de l'État-major, à côté d'eux, parmi leurs auxiliaires, un complice qui non seulement lui ait fourni ces documents qu'on prétend dérisoirement qu'il ne pouvait pas se procurer, mais qui, depuis, le défende dans la bataille qu'il a été obligé de livrer et fabrique . pour lui ou l'aide à fabriquer les faux tutélaires... ? Alors, tout deviendrait clair, tout deviendrait lumineux, car ces braves généraux, ces loyaux soldats pleins de bonne foij

viendraient ici avec une entière confiance — et ils seraient d'autant plus terribles dans leurs déclarations qu'ils seraient plus de bonne foi... Comprenez-vous pourquoi je disais que c'est leur bonne foi qui m'épouvante ?...

Même sans cela, qu'est-ce qu'elles valent ces pièces que je discute et que j'anéantis sans les avoir vues?... Et ici j'apporte un argument auquel je défie qu'on réplique, vous m'entendez bien.

Si elles avaient une valeur, est-ce que vous croyez qu'on aurait envoyé M. le colonel Picquart en mission en novembre 1896?

Je vous parlerai tout à l'heure de M. le lieutenant-colonel Picquart; je vous montrerai quelle était l'estime dans laquelle le tenaient ses chefs, qui viennent aujourd'hui l'outrager. Si on avait eu cette preuve absolue dont «n parle, au moment du départ de M. le lieutenant-colonel Picquart, si elle avait eu une valeur, alors qu'il s'agissait seulement, dit M. le général Gonse et répète M. le général de Boisdeffre, de soustraire M. le colonel Picquart à cette idée fixe « qui perd un excellent officier», qu'est-ce qu'on aurait fait ? On aurait avisé aussitôt le chef du service des renseignements, véritable préfet de police militaire, on aurait appelé le lieutenant-colonel Picquart et on lui aurait dit: « Picquart, mon cher ami, vous vous êtes trompé, nous sommes tranquilles mainte' nant, voici la preuve. » S'il avait été parti déjà, on l'aurait fait revenir pour le lui dire ; on n'a rien fait de tel.

Ces pièces, enfin, qui ne sont pas dangereuses pour la sûreté de l'Etat puisqu'on les dévoile à la Cour d'assises, à supposer qu'elles eussent quelque prix, est-ce que vous croyez aussi que M. le Ministre de la guerre, M. le Président du Conseil, auraient fait sur elles depuis des mois un silence absolu quand le pays était si profondément troublé?

S'ils l'avaient fait. Messieurs les jurés, les pièces étant sérieuses, ils seraient les plus grands des malheureux et fdes coupables! Ils auraient laissé se perpétuer l'angoissa

publique, alors que d'un mot ils pouvaient y mettre un terme!

Mais ils ne sont pas coupables de cette faute qui serait impardonnable; ils ont fait le silence parce que ces pièces n'étaient pas sérieuses ; parce que, eux, hommes politiques habiles, habitués à déjouer les ruses et les intrigues, ils l'ont bien senti, tandis que ce brave général de Pellieux, fatigué de ce qu'il prend pour des injures à l'armée, — il a tort, mais je le comprends, et je le respecte, — excité à un moment donné, au dernier point, de bonne foi, j'en suis sûr, est venu dire : « Allons-y », et il y est allé. Il était de bonne foi, mais il était trompé. Nous savons maintenant sur quoi il s'appuyait, et ma conclusion, c'est qu'on* avait bien fait jusque-1^ de se taire, non pas parce que la sécurité nationale aurait été menacée, si on avait parlé, mais parce que, ce qu'il fallait craindre, si on révélait ces prétendues, pièces, ce n'était pas la guerre, c'était le ridicule !

J'ajouterai encore un mot. M. l'avocat général nous accule à prouver ici, pour emporter notre acquittement, que c'est par ordre qu'on a jugé au Conseil de guerre de 1898. J'y reviendrai; mais dès à présent qu'est-ce donc que, de la meilleure foi du monde, M. le général de Pellieux et M. le général de BoisdefTre, avec le concours de la justice, viennent vous demander à vous-mêmes, si ce n'est pas de juger par ordre? Qu'est-ce donc qu'ils viennent faire ici, si ce n'est pas renouveler ce qu'on peut appeler « le coup de la pièce secrète »? — j'emploie ce mot familier parce qu'il n'en est pas qui rende mieux ma pensée. — Qu'est-ce que ces pièces avec lesquelles on espère, après avoir manqué le résultat avec la pièce : a Ce canaille de D... », arriver à arracher un verdict de condamnation; qu'est-ce que ces pièces nouvelles, ces prétendues preuves qu'on apporte, sans discussion et sans contrôle possibles, sinon de nouvelles pièces secrètes qu'on jette réellement quoique verbalement dans le débat, qu'on veut y faire peser de tout leur poids, avec lesquelles on essaie de surprendre — de bonne foi, je le proclame,

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non pas par voie de précaution oratoire, mais parce que je le pense ainsi — mais enfin de surprendre votre justice et votre religion de magistrats?

Laissons donc tout cela.

Ne nous désolons pas trop de l'impuissance oiî nous avons été ici d'éclairer les choses par les questions, puisque nous sommes arrivés, par le seul raisonnement, à la vérité^ qui est plus forte que tout, puisque nous avons réussi à faire la lumière aussi éclatante que possible, et revenons, Messieurs les jurés, abandonnant tout ce que nous venons de voir aux accessoires puérils, revenons à la charge unique de 1894, à ce qui a été la base de Taccusation contre le capitaine Dreyfus — c'est M. le commandant d'Ormescheville qui le dit dans son rapport — la lettremissive, le bordereau.

Il faut tout d'abord, en abordant ce point, constater que, même sur cette question du bordereau^ l'accusation de 1894 était incomplète parce que l'origine du document n'était pas établie. Vous avez entendu ici tous les experts vous dire : L'expertise en écriture ne signifie rien par elle-même ; il faut la connaissance de l'ensemble d'une affaire pour que l'écriture prenne une valeur. Eh bien! qu'y a-t-il de plus important dans un procès de cette gravité que de savoir exactement d'où sort le bordereau, que de savoir où il a été saisi, et n'est-ce pas là une indication élémentaire et indispensable pour permettre à l'accusé d'établir peut-être que le bordereau saisi où il l'a été, ne peut pas émaner de lui, parce qu'il n'a eu avec les gens chez lesquels on l'a saisi, avec le milieu où on l'a pris, aucune espèce de rapports?

Dans toute affaire, on n'oppose pas à un homme une écriture sans lui dire : « Elle vient de tel endroit, elle a été adressée à telle personne que vous connaissez, avec laquelle vous êtes en rapport »; autrement une erreur terrible peut être commise, tous les experts vous l'ont dit. Même si elle est de l'écriture de l'accusé, une pièce n'a pas de valeur si l'on n'indique d*où elle vient et si

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l'on n'indique en même temps sa portée en dehors dç l'écriture.

Or, qu'a-t-on fait dans l'affaire qui nous occupe? Reprenons le rapport de M. le commandant d'Ormescheville :

La base de l'accusation portée contre le capitaine Dreyfus est une lettre-missive écrite sur du papier pelure, non signée et non datée, qui se trouve au dossier, établissant que des documents militaires confidentiels ont été livrés à un agent d'une puissance étrangère. M. le général Gonse, sous-chef d'Etat-major général de l'armée, entre les mains duquel cette lettre se trouvait, l'a remise par voie de saisie, le 15 octobre dernier, à M. le commandant du Paty de Glam, chef de bataillon d'infanterie hors cadre, délégué le 14 octobre 1894 par M. le Ministre de la guerre, comme officier de police judiciaire, à l'effet de procéder à l'instruction à suivre contre le capitaine Dreyfus. LorL de la saisie de cette lettre-missive M. le général Gonse a affirmé à M. l'officier de police judiciaire, délégué et précité, qu'elle avait été adressée à une puissance étrangère et qu'elle lui était parvenue; mais que, d'après les ordres formels de M. le Ministre de la guerre...

Et rappelez-vous que ce ministre de la guerre dont j'aurai à vous parler à nouveau tout à l'heure, c'est M. le général Mercier; il faut qu'ici toutes les responsabilités soient précises.

... il ne pouvait indiquer par quels moyens ce document était tombé en sa possession.

Je sais bien ce qu'on répondra : on répondra que la sécurité nationale — car c'est l'éternel prétexte — était •encore intéressée. Pourquoi donc intéressée, puisqu'on allait ordonner le huis clos?

Voulez-vous qu'elle l'ait été? Alors, moi, je dirai aux apologistes audacieux de la raison d'Etat, qui pouvait avoir sa justification sous Louis XIV ou sous Napoléon, mais qui ne l'a plus aujourd'hui, je répondrai à ces apologistes archaïques d'un principe désormais aboli : « Si vous invoquez la raison d'Etat, invoquez-la jusqu'au bout, exécutez les gens, mais ne les jugez pas! » Si vous étiez sûr de la culpabilité « du traître », Monsieur le général Mercier, et si vous vous sentiez le cœur assez solide pour

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assumer la responsabilité de poursuites dans des conditions aussi lamentables, il ne fallait même pas les commencer, il fallait frapper cet homme sous votre propre responsabilité, le perdre définitivement, le plonger dans je ne sais quel abîme ou quelles oubliettes, pour qu'on n'en parlât plus jamais, mais il ne fallait pas donner le spectacle d'une déplorable et audacieuse comédie judiciaire !

Poursuivons, Messieurs les jurés. Il s'agit donc — et vous voyez comme nous poussons l'affaire — d'une écriture toute nue. Voilà la charge! Depuis, un fait capital s'est produit : on a trouvé une écriture identique à celle du bordereau. Nous n'examinons pas en ce moment de quelle main est ce document; la distinction très habile et très savante des experts ne vous a pas échappé : l'écriture d'une pièce peut être l'écriture d'une personne sans que la pièce soit de la main de cette personne, parce qu'elle peut être forgée ou calquée. On pourra donc discuter sur la question de savoir si le bordereau est un faux, si le bordereau est calqué, mais il y a une question sur laquelle on ne peut pas discuter : c'est celle de l'identité de l'écriture du bordereau et de l'écriture de M. le commandant Esterhazy. En effet, M. le commandant Esterhazy a reconnu cette identité dès le premier jour, avant même d'être dénoncé; car ce qu'il y a d'étrange dans •cette affaire, c'est que chaque jour, à la veille de chaque démarche nouvelle venant d'un côté ou de l'autre, M. le «commandant Esterhazy annonçait à l'avance ce qui allait se passer. Avant qu'aucune pièce n'eût été publiée, avant même que la dénonciation de M. Mathieu Dreyfus ne lût partie, il annonçait qu'un complot ét.ait ourdi par un certain colonel X... ou Y..., que ce complot était destiné à le perdre et qu'on allait invoquer l'écriture du bordereau qui était la représentation effrayante — c'est son mot — de la sienne.

Donc, sur ce point, il n'y a pas de doute; je ne dis pas actuellement, je le répète, que le bordereau est de la main du commandant Esterhazy — j'y arriverai plus tard

— je dis que l'écriture du bordereau est récriture du commandant Esterhazy.

Eh bien î Messieurs les jurés, — et me bornant à cela pour le moment, — même si le bordereau est un calque, il y a contradiction entre cette constatation matérielle et les constatations de l'officier de police judiciaire et des experts en 1894. Ce que nous savons bien, en effet, c'est que, si le bordereau est d'une écriture identique à celle de M. le commandant Esterhazy, il n'est pas de l'écriture de Dreyfus. L'hypothèse du décalque par Dreyfus — et nous y reviendrons plus longuement si c'est nécessaire — est inadmissible. Si Dreyfus a imité une écriture, disaiton en 1894, — nous verrons tout à l'heure l'expertise de M. Bertillon, — c'est la sienne propre; jamais on n'a supposé qu'il avait imité l'écriture de M. le commandant Esterhazy; s'il l'avait imitée, c'eût bien été dans quelque dessein, et alors, étant accusé, il aurait dénoncé M. le commandant Esterhazy, il aurait, par un moyen plus ou moins ingénieux ou plus ou moins habile, fait connaître que l'écriture était celle de M. le commandant Esterhazy.

Ecoutez ce qu'a dit Dreyfus dans l'instruction de 1894 :

Toutrinterrogatoire, dit le rapport de M. d'Ormescheville, subi devant M. rofficier de police judiciaire, est émaillé de dénégations persistantes et aussi de protestations du capitaine Dreyfus contre le crime qui lui est reproché. Au début de cet interrogatoire, le capitaine Dreyfus avait d'abord dit qu'il lui semblait vaguement reconnaître dans le document incriminé l'écriture d'un officier employé dans les bureaux de l'état-major de l'armée...

Gela ne peut pas viser M. le commandant Esterhazy.

Puis, devant nous, il a déclaré retirer cette allégation qui, d'ailleurs, devait tomber d'elle-même en présence de la dissemblance complète et évidente du type graphique de l'écriture de l'offic'er visé avec celle du document incriminé.

Par conséquent, vous le voyez, Dreyfus, étouffé par cette énigme pour lui indéchiffrable, a songé à dire : L'écriture du bordereau ressemble à d'autres écritures; il a désigné quelqu'un, qui n'était pas l'auteur du borde-

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reau; mais il n'a pas désigné M. le commandant Esterhazy. Qu'on ne prétende pas qu'il y a eu de sa part une dissimulation quelconque; s'il avait calqué l'écriture du commandant Esterhazy, s'il avait connu le commandant Esterhazy, il l'aurait déclaré. Il n'a rien allégué de pareil. Donc, quoi qu'on dise, quoiqu'on fasse, quelles que soient et la main qui a tracé le bordereau et les conditions dans lesquelles le bordereau a été tracé, une chose est certaine : c'est qu'étant donné que le bordereau est de l'écriture du commandant Esterhazy, il ne peut pas être de l'écriture de Dreyfus et qu'il n'a pu être décalqué par Dreyfus, puisque, à aucun moment de la poursuite, on n'a prétendu que Dreyfus eût calqué l'écriture d'un tiers.

A cet égard, Messieurs lesjurés, je suis, en ce qui concerne le bordereau, bien tranquille : d'où qu'il vienne et de quelque main qu'il soit, il n'est pas et il ne peut pas être de Dreyfus.

A la vérité, le Conseil de guerre de 1894, qui ne connaissait pas l'écriture de M. le commandant Esterhazy, ne possédait pas les éléments d'information que nous possédons aujourd'hui. Seulement, il se trouvait — et c'est le point de ma démonstration où je voulais en venir — en présence d'une écriture toute nue, — vous sentez ce que je veux dire par ces mots, — puisque je vous ai montré qu'on ne connaissait pas l'origine du bordereau, que celle-ci n'était pas révélée aux juges. Eh bien ! jamais personne, jamais juridiction au monde n'aurait condamné sur une telle charge !

J'ai dans mon dossier, relativement à la valeur des expertises en général, des documents bien intéressants et bien curieux; c'est d'abord toute une étude de M. Bertillon sur les écritures. Je m'étais proposé, quand je ne savais pas que ma plaidoirie prendrait des proportions si importantes, de vous lire tout cela; mais j'ai le souci de ménager vos instants, et je passe. Je veux vous lire seulement les premières lignes de l'article de M. Bertillon :

Quand on interroge nos criminalistes qui font autorité sur la façon dont les expertises sont conduites habituellement

en France, ou ils évitent de répondre, ou ils se réfugient en quelques généralités. <( Si vous saviez, répondent-ils, comme « c'est matière peu importante, et le peu de croyance que « nous avons dans la prétendue science des experts en écri- (( ture. » Ce scepticii^me ne les empêche pas, d'ailleurs, sur les injonctions de la loi, de prendre et de suivre l'avis deceux qu'ils nomment et qualifient d'experts.

Du côté du barreau, ce peu de croyance devient de l'athéisme, et il n'y a pas de plaisanteries et de légendes qu'on ne débite au Palais sur le compte des experts en écritures, qui, à en croire les avocats d'assises, en connaîtraient, sur leur spécialité, moins que le premier venu.

Ajoutons, d'ailleurs, qu'à l'exception de l'aide toute récente que lui ont apportée la photographie et surtout le microscope, l'art de l'expert-écrivain ne semble pas avoir fait un pas, un seul pas depuis Raveneau, l'expert-faussaire dui temps de Louis XIV.

Rien d'étonnant, en coxiséquence, si l'opinion publique, si portée cependant à s'en laisser imposer par les spécialistes de tout genre, partage l'incrédulité graphique consacrée par les siècles.

Et pourtant la comparaison d'écritures considérée comme un des éléments de la preuve par écrit (la première des preuves d'après le Code) ne saurait être systématiquement rejetée...

En résumé, l'expertise en écritures est une arme décisive entre les mains de la défense où la présomption d'innocence entraîne de droit Tacquittement, tandis qu'entre les mains de l'accusation où la certitude seule doit entrer en jeu, elle ne constitue qu'une précaution indispensable, une de ces nombreuses vérifications auxquelles toute thèse doit être soumise avant de voir le jour.

Il faudrait, Messieurs les jurés, lire tout l'article. Il a paru dans la Revue scientifique du 18 décembre 1897, et je vous assure qu'il m'avait semblé bien précieux au point de vue de ma discussion, avant que je n'eusse assisté à ces dépositions d'experts, à ces confrontations dont vous avez eu le spectacle et qui sont un tableau vivant plus impressionnant encore que toutes les lectures.

J'avais apporté aussi, pour vous le lire, un article de M. des Houx — Je vous ai dit que je n'emprunterais des armes qu'à nos adversaires — qui est intitulé : « Les Graphologues »; c'est un article qu'on lit souvent ici, à la Cour d'assises, et qui a résumé, sous une forme humoris-

tique et charmante, quelques traits délicieux de MM. les experts. J'aurais voulu le placer tout entiersous vos yeux; je ne le ferai pas; laissez-moi cependant vous lire ce petit trait qui est bien amusant :

Une autre fois, un expert discute devant M. le président Bérard des Glajeux...

C'est un des magistrats les plus éminents de la Cour de Paris et qui a bien souvent présidé avec éclat cette Cour d'assises.

Une autre fois, un expert discute devant M. Bérard des Glajeux la similitude d'écriture entre un papier anonyme et des pièces de comparaison :

— L'écriture du billet, dit-i], ne ressemble en rien à celle des pièces de comparaison; mais, dans un angle du papier, il y a une annotation marginale au crayon. Celle-là, je j'atteste, est bien de la main de l'accusé, il n'y a aucun doute...

— Alors, dit le Président, le faussaire c'est moi. Je suis l'auteur de l'annotation marginale... {Rires.)

M. l'avocat général. — Quel est l'expert qui a dit cela?

M" Labori. — Mon Dieu, Monsieur Tavocat général, il ■n'est pas nommé, mais l'article est célèbre. Mon confrère, M® Hild, qui est assis à côté de moi et qui plaidait ici il y a quelque temps dans une affaire de faux, le citait déjà, parce qu'il est classique; j'ajoute qu'il était accueilli par l'honorable organe du ministère public de la même façon.

M. l'avocat général. — C'est un des vôtres; alors gardez-le.

M*" Labori. — Un des nôtres... mettez qu'ils se valent tous, cela me suffira. Moi, je n'en ai pas besoin, des experts en écritures, et je vous assure que, dans un procès de cette nature, c'est toujours une joie pour moi de provoquer quelque observation de la part d'un adversaire, surtout quand il a pour habitude de ménager sa parole comme vous faites... {Rires.)

Je continue. Messieurs les jurés. Je dis, et je crois que la preuve est faite, qu'étant donné qu'on était en présence

d'une écriture et en présence d'une écriture toute nue, que rien ne venait corroborer dans les faits, la condamnation était impossible. Elle l'était d'autant plus que, ce que disent M. Bertillon et tous les experts, ils le disent des expertises unanimes; or, dans le procès qui nous occupe, s'il y avait trois experts qui admettaient que le bordereau était de l'écriture de l'accusé, deux déclaraient le contraire ; et, à cet égard, j'ai encore autre chose à dire : j'ai à dire que le premier expert qui avait été consulté, qui n'était autre que celui qui paraissait revêtu de la plus grande autorité dans sa science, M. Gobert, expert de la Banque de France, avait déclaré tout droit, quand on lui avait soumis le bordereau, qu'il n'était pas de l'écriture des pièces de comparaison, qu'il n'était pas de Dreyfus, et à ce moment-là on était tellement décidé, tellement convaincu déjà qu'au lieu de chercher un autre traître, on a cherché un autre expert... [Nouveaux ynres.)... et on Ta trouvé !

Les choses se présentant comme elles se présentaient, — et parce que, si les membres d'un Conseil de guerre peuvent être à un moment donné susceptibles de se laisser influencer par la parole d'un chef, ils sont aussi des hommes de bonne foi, — on ne pouvait pas condamner et l'acquittement allait s'ensuivre. C'est alors qu'intervint ce fait dont nous avons déjà parlé, mais qui, maintenant, doit être repris et précisé, ce fait qui, à lui seul, — ne l'oubliez pas. Messieurs les jurés, quand vous délibérerez,

justifierait toutes les révoltes de la conscience : en

dehors de l'audience, à Tinsu de l'accusé, à l'insu de son défenseur, et par une violation d'une des règles du droit les plus élémentaires, les plus anciennes et les plus sacrées, une pièce, ou des pièces, comme on voudra, ont été mises sous les yeux du Conseil. Voulez-vous même qu'elles n'y eussent pas été mises matériellement? il suffirait que la parole du ministre se fût portée garante de leur existence envers le président du Conseil de guerre, qui devait avoir foi et confiance dans la déclaration de son chef, pour que la condamnation qui s'en est suivie ait été obtenue irrégulièrement et illégalement.

PLAIDOIRIE DE IV^ LABORI lit

Mais les pièces ont été matériellement communiquées ; -en fait, c'est établi; résumons les preuves :

Il y a d'abord l'article documenté qui a paru dans le journal V h clair, le 15 septembre 1896, qui a été reproduit partout, qui n'a jamais été démenti, qui n'a même pas, chez les hommes au pouvoir, soulevé une protestation. Une brochure, répandue à des milliers d'exemplaires, a été écrite par M. Bernard Lazare en réponse à l'article ; -elle est restée, comme l'article, sans démenti.

VFcho de Paris, à plusieurs reprises et notamment dans le numéro du 9 janvier 1898, qui est dans mon dossier — mais je ne serai pas démenti par ses rédacteurs qui sont à cette audience — a parlé non 'pas seulement d'une pièce secrète mais d'un dossier secret, dont il a précisé le caractère, en disant qu'on l'appelait le dossier B par opposition au dossier A, qui était le dossier judiciaire.

Il y a enfin le rapport Ravary qui s'exprime ainsi, vous le savez :

Un soir que le lieutenant-colonel Henry, de retour à Paris, était entré brusquement chez M. Picquart, il aperçut M^ Leblois, avocat, dont le colonel recevait de fréquentes et longues visites, assis auprès du bureau et compulsant avec lui le dossier secret.

L'existence du dossier secret est donc officiellement constatée, et vous comprenez, messieurs les jurés, que sa seule existence suffit; car, songez donc! Le pays entier ne veut pas qu'on discute cette affaire. Pourquoi? Il n'y a pas d'autre raison que celle-ci : c'est qu'on lui a dit, sans rien lui montrer : « Il y a un dossier secret. » On ne lui a dit que cela, et cela a suffi pour que toutes les lèvres, pour que tous les yeux se ferment, pour que toutes les oreilles se bouchent, et personne ne veut plus rien dire, ni rien voir, ni rien entendre ! Par conséquent, par le seul fait que le dossier secret est invoqué, de même qu'il pèse, une fois avoué publiquement, sur la conscience de tous, de même il pèse, ne fît-on, devant le tribunal militaire, qu'en mentionner l'existence, sur la conscience des juges; il a pesé sur la conscience des juges de 1894, il a

il2 AFFAIRE ZOLA

pesé sur la conscience des juges de 1898, et voilà encore, pour le dire en passant, ce qu'on peut appeler juger par ordre !

Mais ce n'est pas assez. Le Siècle du 14 janvier 1898 a publié en première page un très long article avec tous les développements et tous les détails possibles sur Texistence, et sur la communication du dossier secret : l'article n'a pas été démenti.

Il y a mieux encore. Une interpellation a été portée devant la Chambre. Il faut avoir entendu le langage qu'a tenu à cette occasion M. le Président du conseil. C'est M. Jaurès qui portait la parole, et voici comment il s'exprimait dans la séance du 24 janvier 1898 :

Eh bien, Messieurs, il a été dit de bien des côtés, sans qu'aucun démenti ail été apporté à toutes ces rumeurs, il a été dit que dans l'affaire Dreyfus, à côté du dossier public et légal, il y a eu ce qu'on.appelle le dossier secret.

Messieurs, j'ai tort de dire qu'il n'y avait là que des rumeurs. 11 y a mieux : depuis quelques jours il y a une déclaration officielle, authentique ; dans le rapport du rapporteur du Conseil de guerre dans l'affaire Esterhazy, je lis ceci :

« Un soir que le colonel Henry, de retour à Paris, était entré brusquement chez M. Picquart, il aperçut M^ Le~ blois, avocat, dont le colonel recevait de fréquentes visites, assis auprès du bureau et compulsant avec lui le dossier secret. Une photographie portant ces mots : « Cette canaille de D... » était sortie du dossier et étalée sur le bureau. »

Eh bien ! Messieurs, quand un pareil doute est soulevé, quand une pareille question est posée devant la conscience publique, je trouverais misérable, indigne de nous tous, Messieurs, à quelque parti que nous appartenions, indigne de la France elle-même qu'il n'y eût pas sur cette question une déclaration explicite et décisive. Je demande au gouvernement : Oui ou non, les juges du Conseil ayant à statuer sur l'affaire Dreyfus ont-ils été saisis de pièces pouvant établir ou confirmer la culpabilité de celui-ci, sans que ces pièces aient été communiquées à l'accusé et à la défense ? {Très bien! très bien à V extrême gauche.)

M. Paschal Grousset. — C'est toute la question!

M. Jaurès. — Messieurs, ma question est claire, elle est loyale; elle comporte simplement une réponse par oui ou par non.

Cette réponse, voulez-vous la faire, oui ou non? Je l'attends.

Écoutez, Messieurs les jurés, la réponse :

M. Jules Mélisse, président du Conseil. — Je vous réponds que nous ne voulons pas discuter l'affaire à la tribune, c'est clair, et je ne veux pas servir vos calculs.

Quelques instants plus tard. M. le Président du Conseil dit encore :

Un mot seulement, Messieurs, pour dire que j'ai déjà répondu sur les points du discours de M. Jaurès auxquels il était permis au gouvernement de répondre. Je me refuse à le suivre sur le terrain où il s'est placé tout à l'heure, parce que le gouvernement, je le répète une fois de plus, n'a pas le droit de discuter à la tribune un jugement régulièrement rendu.

Est-ce la réponse d'un gouvernement soucieux de l'intérêt public, s'il n'avait pas quelque infamie mystérieuse à Cdich.er'i (Protestations.) Refuser de discuter l'affaire à la tribune !... quand il lui eût suffi, pour calmer l'inquiétude de tous, peut-être pour me fermer la bouche et pour m'empêcher d'être à cette barre, de crier à ce moment-là : « Non, il n'y a pas eu de communication de pièces secrètes » ! Vous étiez, Monsieur le Président du Conseil, obligé d'agir ainsi parce que c'était dans la logique devotre attitude politique. Vous disiez dans les derniers mots de votre réponse que le jugement avait été régulièrement rendu; eh bien! ce n'est pas vrai, il n'a pas été régulièrement rendu, il ne l'a pas été, puisqu'il y a eu une communication de pièces secrètes, et, d'autre part, vous étiez incapable, en honnête homme à votre manière qu& vous êtes, de faire un mensonge en venant dire... [Protestations dans la salle.) de faire un mensonge en venant dire expressément que la communication qui avait eu lieu n'avait pas été faite.

Au surplus, nous avons maintenant pour faire la preuve plus que des inductions, quelque concluantes qu'elles soient.

Nous avons le témoignage d'un homme ent)uré du respect de, tous, M. Salle père, qui est venu à la barre, et dont le silence éloquent a été complété par les déclara-

lions de M® Démange ; nous avons l'interview de M" Démange dans le journal le Matin — je ne veux pas vous la relire — qui a été confirmée complètement par lui à cette audience ; nous avons enfin et surtout les paroles à ces débats et la réponse ou le silence, comme vous voudrez, de M. le général Mercier. Rappelez-vous cette deuxième audience du procès dans laquelle, M. le général Mercier n'étant pas venu, je disais ceci :

Je suis tout à fait surpris que M. le général Mercier — comme d'autres le font d'ailleurs — se fasse lui-même juge delà question de savoir s'il lui appartenait de comparaître devant la justice.

Le Ministre de la guerre peut délimiter ici les points qui feront l'objet de sa plainte, mais il n'a pas le droit, comme plaignant — ce qui est lout à fait choquant et monstrueux — de mettre un obstacle, non plus juridique, mais matériel à la preuve des faiLs que nous voulons établir. M. le général Mercier est un témoin capital. Il lira peut-être demain dans les journaux ce qui s'est passé à la première audience de cette affaire qui se plaide non pas seulement devant quinze cents personnes, mais devant la France entière.

M. Zola affirme qu'en 1894 le général Mercier, Ministre de la guerre, se faisant lui-même juge, alors qu'il n'était que chef, a fait parvenir au Conseil de guerre, après l'audience, en dehors des débats, en dehors de l'accusé, sans qu'on l'interrogeât à ce sujet, sans qu'on soumît cela à son défenseur, une pièce secrète qui n'a d'ailleurs aucun intérêt. Si ce n'est pas vrai, que M. le général Mercier vienne le dire ici demain; si c'est vrai, je n'ai plus besoin de lui.

Eh bien! Messieurs les jurés, M. le général Mercier est venu, mais il n'a rien dit. Vous n'avez pas perdu le souvenir de cette mémorable séance où, un moment, j'avais cru moi-même que la pièce secrète allait être démentie; vous savez ce qui s'est produit :

Si, disais-je en présence de M. le général Mercier, on s'était vanté, comme depuis, en 1894 et dans les quelques jours qui précédèrent le jugement en revision, d'avoir communiqué une pièce secrète, alors on eût pu faire valoir le moyen, mais ce moyen n'a pas été connu, ce n'est que depuis qu'on l'a ouvertement répété... M. le général Mercier, lui-même, avec son honneur de soldat, ne dira pas que ce n'est pas vrai.

PLAIDOIRIE DE xM^ LABORI 115

M LE GÉNÉRAL Mergier. — Pardoii, je dis que ce n'est pas vrai.

Vous rappelez-vous, Messieurs, quelle fut alors Témotion?

Je demande la permission, continuai-je, de bien préciser la question : M. le général Mercier dit-il — je ne suis pas sûr d'avoir bien compris — M. le général Mercier dit-il qu'il n'est pas vrai qu'une pièce secrète ait été communiquée, ou M. le général Mercier dit-iJ qu'il ne l'a répété à qui que ce soit? Je le prie de ne pas laisser d'équivoque dans sa réponse.

M. LE GÉNÉRAL Mercier. — Je n'ai pas à répondre à la preniière question, mais en ce qui concerne la seconde, je dis que ce n'est pas exact.

J'aime autant ce silence que toutes les affirmations. La vérité, c'est que M. le général Mercier, — on peut interpréter son acte comme on l'entend et je ne m'en ferai pas faute, mais il convient aussi de lui rendre justice, — en loyal soldat et en honnête homme, est incapable de se dérober à une responsabilité par un mensonge. S'il a fait ce qu'il a fait, et que quant à moi je réprouve hautement, il l'a fait, estimant qu'il avait le droit de le faire, et aujourd'hui encore, j'en suis sûr, je n'ai pas à craindre de sa parole une rétractation ou un démenti. Seulement, ce qui est bien entendu, c'est que la preuve est faite, c'est que la pièce secrète a été communiquée; et alors, on peut se demander ce que signifient ces déclarations répétées de M. le Président du conseil, de M. le Ministre de la guerre, des généraux, que vous avez entendus et du Conseil de guerre de 1898 lui-même, qui ont répété à l'envi, de bonne foi, je le veux, du moins pour ces derniers, mais inexactement : « Dreyfus a été légalement et justement condamné. »

« Justement », j'essaie dans la mesure où je le puis — et vous voyez si j'ai réussi déjà — à vous faire la preuve que ce n'est pas exact; « légalement », il est établi désormais que c'est un mensonge.

Et cela. Messieurs les jurés, c'est l'œuvre de M. le général Mercier, car il prend tout sur lui ; il se croit de telles lumières que, mis dans l'embarras par la crainte

il6 AFFAIRE ZOLA

d'un acquittement, au moment où le Conseil va entrer en délibération et par un acte dont seuls les détails matériels sont encore incertains, il intervient de son autorité personnelle, de sa parole et de ses documents, et il arrache ainsi la sentence qu'il croit juste, j'y consens, mais qui, malgré tout, demeure illégale et par conséquent inique. Est-ce donc là de la justice? Songez, — et c'est ce qu'il y a de plus grave, — qu'il s'agit d'un tribunal militaire. Quand on essaie ici de vous violenter par des déclarations du même ordre, je ne suis pas inquiet, parce que vous êtes des hommes indépendants ; mais des juges militaires,, quelle que soit leur bonne foi, songez donc à ce qu'est pour eux la parole d'un ministre!... Le chef engage sa parole, ils y croient. Mais quel abîme d'iniquité!

Si encore de pareils faits se produisaient au milieu des tumultes et des orages de la guerre! Qu'importe alors une vie d'homme et qu'importe un peu plus ou un peu moins de justice? Mais c'est en pleine paix, c'est en pleine sécurité du pays que de pareils faits se passent!

Si encore il s'agissait d'une armée de mercenaires, de soldats stipendiés, soldats uniquement, qui acceptent les responsabilités du métier militaire — lequel dans ce cas n'est en effet qu'un métier — je m'inclinerais peut-être. Mais c'est de l'armée nationale qu'il s'agit; c'est nous tous, jeunes hommes, qui sommes exposés à omparaître devant la juridiction du Conseil de guerre, ce sont vos fils,. Messieurs les jurés... [Protestations dans la salle.) Je voudrais bien savoir qui manifeste.

M. LE PaÉsmENT. — Permettez, on me force à répéter ce que j'ai déjà dit à de précédentes audiences; si on continue à manifester, je ferai sortir le public. Il ne doit y avoir de manifestation ni en faveur des accusés ni contre eux.

M'' Labori. — Ce sont vos fils. Messieurs les jurés, qui sont exposés eux aussi à comparaître devant cette juridiction, innocents ou coupables, car, tant qu'un homme n'est pas condamné, il doit être présumé innocent. Vous voyez bien que nous n'élevons pas trop le débat, vous voyez bien

PLAIDOIRIE DE M^ LABORl 117

que c'est le droit de la nation, que c'est la liberté de tous, que c'est la civilisation elle-même qui est en cause ! Et je ne croirai jamais, quant à moi, que le pays, quand il connaîtra la vérité et qu'il en sentira la portée, ne se révoltera pas de stupéfaction et de colère.

Voilà pourquoi il est nécessaire que ceux qui comprennent et qui mesurent la gravité des choses prennent la parole ; pourquoi il est nécessaire que dans une sorte de phalange sacrée se réunissent* tous les hommes de bonne volonté, tous les vrais libéraux, ceux qui croient à l'innocence de Dreyfus et ceux qui n'y croient pas, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, pour protester au nom de la morale éternelle! Mais si c'est là la justification de tous les hommes de bonne foi qui se sont émus, c'est aussi ce qui fait la difficulté de leur tâche; car l'illégalité, voyez-vous, c'est elle précisément qui a appelé après soi tant de réticences et tant de mensonges ! C'est de cette illégalité — le mal porte avec lui ses fruits — qu'est sortie la nécessité de l'obscurité et des ténèbres !

Désormais, il y a, — contre quoi il faut lutter, — d'un côté, les convictions et les égarements de la foule, faits précisément du mystère même et de ce que j'appellerai la mise en scène de l'illégalité; de l'autra côté, trop d'hommes puissants, mêlés de près ou de loin à la faute commise, intéressés à se tromper eux-mêmes; et c'est ainsi — vous sentez que je suis aux entrailles du débat — qu'a été scellée par la violation même du droit la pierre d'iniquité!

La voilà pourtant qui se s)ulève, et il faut maintenant que je recherche avec vous dans quelles conditions et depuis quand la marche lente, mais certaine, delà vérité a commencé et se poursuit.

Malgré le huis clos, et pour l'unanimité des Français qui ne pouvaient pas savoir abrs de quel prix la condamnation avait été payée, Dreyfus ne comportait plus que l'oubli. Cependant, il était un petit foyer où Ton avait pris le deuil, mais oii le souvenir était resté et, avec le

souvenir, l'espérance... Ce foyer, c'était le foyer de la famille Dreyfus, sur le compte de laquelle on a répandu aussi beaucoup de calomnies. Puisque M. Lalance n'a pu être entendu à cette audience, laissez-moi vous lire ce qu'il venait en dire et ce qu'il a publié depuis dans les journaux; c'est au Journal des Débats que j'emprunte la citation :

La famille Dreyfus est composée de quatre frères : Jacques, Léon, Mathieu et Alfred. Il sont étroitement unis, c'est une âme dans quatre corps.

En 1872, les Alsaciens furent appelés à se prononcer sur leur nationalité. C'est ce qu'on appelle l'option.

Ceux qui voulaient rester Français devaient faire une déclaration et quitter le pays.

Les trois plus jeunes optèrent et partirent.

L'aîné, Jacques, qui avait passé l'âge du service militaire et qui, du reste, avait fait partie pendant la guerre de la légion d'Alsace-Lorraine, n'opta pas et fut déclaré Allemand.

11 se dévoua pour pouvoir, sans crainte d'expulsion, diriger les importants établissements industriels qui étaient le patrimoine de la famille.

Mais il se promit que, s'il avait des fils, ils seraient tous Français.

La loi allemande, en effet, permet au père de prendre un permis d'émigration pour le fils qui a atteint Fâge de dixsept ans; celui-ci perd la nationalité allemande, mais il ne peut plus rentrer dans le pays avant fâge de quarante-cinq ans.

Jacques Dreyfus a eu six fils.

En 1894...

Vous entendez bien, c'est l'année même du désastre terrible — pour la malheureuse famille.

En 1894, les deux aînés se préparaient, à Paris, pour les écoles Polytechnique et Saint-Gyr. Après le procès, ils durent partir; leur carrière était brisée.

Deux autres frères étaient au lycée de Belfort; ils en furent chassés.

Que devait faire le père, qui savait que son jeune frère avait été injustement et illégalement condamné?

Devait-il changer de nom comme d'autres Dreyfus ont fait?

Devait-il renoncer à ses projets et se résoudre à faire faire à ses fils un an de service militaire dans l'armée allemande pour pouvoir ensuite rentrer dans la maison paternelle et

vivre dans une ville où la famille était respectée, où tout le monde la plaignait et l'estimait?

S'il avait fait cela, personne ne lui aurait jeté la pierre.

En 4895 et 1896, son troisième et son quatrième fils atteignirent l'âge de dix-sept ans.

Il leur dit : Mes enfants, vous allez quitter la maison paternelle pour n'y plus revenir; allez dans ce pays où votre nom est flétri et méprisé; c'est votre devoir, partez.

Enfin, en 1897, le père quitta sa maison, ses affaires, tous ses amis, et alla se fixer à Belforl, dans cette villa dont on a voulu faire un château fort.

Il demanda la naturalisation française pour lui et ses deux plus jeunes fils.

Voilà des faits, voilà un document qu'il importe d'opposer aux déb)rdements de la calomnie et du mensonge.

Dans cette famille, il y avait deux êtres surtout qui demeuraient inébranlables dans leur admirable foi : c'était M. Mathieu Dreyfus et c'était aussi M""® Dreyfus dont la fidélité est peut-être aujourd'hui le témoignagne le plus éclatant de l'innocence de son mari, comme elle en est le plus touchant. M""^ Dreyfus avait vécu à côté de cet homme ; elle savait quelle était son existence de tous les jours, elle avait connu son attitude pendant tout le cours du procès ; elle savait aussi l'absence de charges, car elle avait tout appris par l'intermédiaire du défenseur; elle savait ce que vous savez vous-mêmes aujourd'hui, Messieurs les jurés; et, enfin, elle avait vu la persévérance et la fermeté de son mari à travers ce long calvaire, son courage au moment de la dégradation, son indomptable énergie restée toujours la même depuis le premier jour jusqu'à l'heure présente.

J'aurais voulu vous lire un certain nombre des lettres de Dreyfus, en faire un choix, même parmi celles qui ont été publiées ces temps derniers; mais, au point où nous en sommes arrivés de ce long débat, j'ai grand souci d'abréger mes explications et je me contenterai de vous lire deux lettres inédites qui sont à peu près les deux dernières. L'une n'est pas tout à fait l'avant-dernière, mais l'autre est la dernière, et je crois qu'il est indispensable que vous entendiez ce cri, qui vient de l'île du Diable,

toujours le même, toujours aussi puissant, malgré la prolongation de la torture, ce cri tel qu'on en trouve de pareils dans toutes les grandes erreurs judiciaires dont Fliistoire a parlé, ce cri comme on en a entendu un dans cette illustre affaire Pierre Vaux, qui a fait tant de bruit il y a quelque semaines.

Voici d'abord une lettre du 4 septembre 1897 :

Iles du Salut, 4 septembre 1897.

Chère Lucie,

Je viens de recevoir le courrier du mois de juillet. Tu me dis encore d'avoir la certitude de Tentière lumière ; cette certitude est dans mon àme ; elle s'inspire des droits qu'a tout homme de la demander, de la vouloir, quand il ne veut qu'une chose, la vérité.

Tant que j'aurai la force de vivre dans une situation aussi inhiimaine qu'imméritée, je t'écrirai donc pour l'animer de mon indomptable volonté.

D'ailleurs, les dernières lettres que je t'ai écrites sont

, comme mon testament moral. Je t'y parlais d'abord de notre

affection, je t'y avouais aussi des défaillances physiques et

cérébrales, mais je t'y disais non moins énergiquèment ton

devoir, tout ton devoir.

Cette grandeur d'âme que nous avons tous montrée, les uns comme les autres, qu'on ne se fasse nulle illusion, cette grandeur d'âme ne doit être ni de la faiblesse, ni de la jactance ; elle doit s'allier, au contraire, à une volonté chaque heure, chaque jour, pour marcher au but : la découverte de la vérité, de toute la vérité, pour la France entière.

Certes, parfois la blessure est par trop saignante et le cœur se soulève, se révolte, certes. Souvent, épuisé comme je le suis, je m'effrondre sous les coups de massue et je ne suis plus alors qu'un pauvre être humain d'agonie et de souffrance, mais mon âme indomptée me relève, vibrant de douleur, d'énergie, d'implacable volonté devant ce que nous avons de plus précieux au monde, notre honneur, celui de nos enfants, le nôtre à tous, et je me redresse encore pour jeter à tous le cri d'appel vibrant de l'homme qui ne demande, qui ne veut que la justice, pour venir toujours et encore vous embraser tous du feu ardent qui anime mon âme, qui ne s'éteindra qu'avec ma vie.

Moi, je ne vis que de ma fièvre, depuis si longtemps, au jour le jour, fier quand j'ai gagné une longue journée de 24 heures. Je subis le sort sot et inutile du Masque de Fer, parce que l'on a toujours la même arrière-pensée, je te l'ai dit franchement dans une de mes dernières lettres.

Quant à toi, tu n'as à savoir ni ce que Ton dit ni ce que Ton pense. Tu as à faire inflexiblement ton devoir, vouloir non moins inflexiblement ton droit, le droit de la justice et de la vérité. Oui, il faut que la lumière soit faite, je formule nettement ma pensée, mais s'il y a dans cette horrible affaire d'autres intérêts que les nôtres, que nous n'avons jamais méconnus, il y a aussi les droits imprescriptibles de la justice et de la vérité, il y a le devoir pour tous de mettre un terme à une situation aussi atroce, aus^i imméritée, eu respectant tous les intérêts.

Je ne puis donc que souhaiter, pour tous deux, pour tous, que cet effroyable, horrible et immérité martyre ait enfin un terme.

Maintenant que puis-je apporter pour exprimer encore mon affection profonde, immense pour toi, pour nos enfants, pour exprimer mon affection pour tes chers parents, pour tous nos chers frères et sœurs, pour nous tous, enfin, qui souffrons "cet effroyable et long martyre?

Te parier longuement de moi, de toutes les petites choses, c'est inutile, je le fais parfois malgré moi, car le cœur a des révoltes irrésistibles ; l'amertume, quoi qu'on en veuille, monte dii cœur aux lèvres, quand on voit tout méconnaître, tout ce qui fait la vie noble et belle; certes, s'il ne s'agissait que de moi, de ma propre personne, il y a longtemps que j'eusse été chercher dans la paix de la tombe l'oubli de ce que j'ai vu, de ce que j'ai entendu, l'oubli de ce que je vois chaque jour.

J'ai vécu pour te soutenir, pour vous soutenir tous de mon indomptable volonté, car il ne s'agissait plus là de ma vie, il s'agissait de mon honneur, de notre honneur à tous, de la vie de nos enfants; j'ai étouffé mon cœur, je réfrène chaque jour toutes les révoltes de l'être, réclamant toujours et encore à tous, sans lassitude comme sans jactance, la vérité.

Je souhaite cependant pour tous deux, pauvre amie, pour tous, que les efforts, soit des uns, soit des autres, aboutissent bientôt, que le jour de la justice luise enfin pour nous qui l'attendons depuis si longtemps.

Chaque fois que je t'écris, je ne puis presque pas quitter la plume, non pour ce que j'ai à te dire, mais je vais te quitter de nouveau, pour (Je longs jours, ne vivant que par ta pensée, celle de mes enfants, vous tous.

Je termine cependant en t'embrassant ainsi que nos chers enfants, tes chers parents, tous nos chers frères et sœurs, en te serrant dans mes bras de toutes mes forces, et en té répétant avec une énergie que rien n'ébranle, et tant que j'aurai souffle de vie : courage et volonté.

Voici maintenant quelques extraits de la dernière lettre qui a été reçue à Paris; elle est datée du 25 décembre 1897 :

Ma chère Lucie,

Plus que jamais j'ai des minutes tragiques où 1>^ cerveau s'affoln, c'est pourquoi je veux t'écrira, non pour te parler de moi, mais pour te donner toujours et encore les conseils que je crois te devoir.

J'ai fait encore tout ce mois-ci de nombreux Pt chaleureux appels pour toi, pour nos enfants. Je veux souliaitei' que cet épouvantable martyre ait enfin un terme, je veux souhaiter que nous sortions enfin de cet effroyable cauchemar dans lequel nous vivons depuis si longtemps. Mais ce dont je ne saurais douter, ce dont je n'ai pas le droit de douter, c'est que tous les concours ne te soient donnés, que cette œuvre de justice et de réparation ne se poursuive et ne s'accomplisse.

En résumé, ma chérie, ce que je voudrais te dire dans un effort suprême, où j'écarte totalement ma personne, c'est qu'il faut soutenir ton droit énergiquement, car il est épouvantable de voir tant d'êtres humains souffrir ainsi, car il faut penser-à nos malheureux enfants qui grandissent...

Dites si ce qui suit n'est pas admirable quand on songe aux conditions dans lesquelles écrit cet homme!...

... mais sans y mêler aucune question irritante, aucune question de personne.

Je voudrais te serrer dans mes bras comme je t'aime, et te prier d'embrasser bien tendrement et bien longuement pour moi mes chers et adorés enfants, mes chers parents, tous mes chers frères et sœurs; mille baisers encore.

Et au-dessous, ces mots tragiques qu'il faut bien que je vous lise, car ils ajoutent encore à l'horreur ;

Vu par ordre, le chef du bureau de l'administration pénitentiaire.

Il faudrait ajouter « copié par ordre », car, — et sur l'authenticité des lettres vous ne pouvez pas aroir de doute — tout cela est copié de la main d'un employé de l'administration des colonies et ce n'est pas l'écriture de Dreyfus qui parvient à sa femme.

Pendant que la famille gardait cette précieuse et dramatique espérance, d'autres personnes, tranquilles

PLAIDOIRIE DE M* LABORl 123

d'abord, ne tardèrent pas à voir s'éveiller leurs préoccupations. Vous avez entendu M. Scheurer-Kestner. J'aurais voulu vous lire une admirable lettre de M. Gabriel Monod, — cela rentrait dans mon plan, mais je ne le ferai pas pour abréger. — Celui-ci y explique par quel processus sa conviction s'est faite. J'aurais voulu vous lire cette lettre parce qu'elle est un document de psychologie, parce qu'elle est un témoignage de respect envers la famille Dreyfus, sur laquelle M. Monod comme M. Scheurer-Kestner a fait une enquête, et aussi parce qu'elle est une expertise, car M. Monod a étudié les écritures et c'est sur les écritures que s'est établie son opinion; mais je ne veux pas m'attarder à des lectures qui, au point où nous en sommes, deviendraient fatigantes et superflues (1).

(1) Voici la lettre de M. MoQod, adressée au Siècle :

Versailles, le 4 novembre 1897.

Monsieur le directeur,

En arrivant ce matin de Rome, j'apprends que divers journaux ont pronoucé mon nom à propos de l'ati'aire Dreyfus, et qu'on €st venu chez moi pour m'inviter à faire connaître mon opinion. Bien que, depuis plusieurs mois, je sois arrivé, en effet, à la conviction que le capitaine Dreyfus avait été victime d'une erreur judiciaire, je n'ai pas cru de mon devoir de donner aucune publicité... à cette opinion, et cela pour deux raisons. D'abord, je ne me croyais pas le droit de jeter le trouble dans les consciences et d'accuser d'erreur des autorités militaires, que je respecte, sans être sûr de pouvoir provoquer la revision du procès et faire reconnaître la vérité. Or, pour cela, des preuves positives, l'indication <le la trace du vrai coupable, étaient nécessaires; je n'avais que des preuves négatives et des certitudes morales

En second lieu, l'initiative des démarches de ce genre ne devait pas venir d'un fonctionnaire du corps enseignant. Un homme politique ou un publiciste auraient, seuls, me semblait-il, toute l'indépendance et toute l'autorité nécessaires pour agir. J'espérais même que cette initiative viendrait d'un catbolique et qu'un nouveau Voltaire surgirait pour défendre ce nouveau Calas. J'aurais craint que ma qualité de protestant, et les stupides attaques que m'ont valu cette qualité et le nom que j'ai l'honneur de porter diminuassent, auprès d'un certain public, la valeur de mes jugements. Mais, puisque je suis aujourd'hui directement mis en cause, je pense qu'il y aurait lâcheté de ma part à ne pas dire comment j'ai été amené à croire à l'innocence du capitaine Dreyfus.

Quand sa condamnation fut prononcée, j'ai cru, comme tout le

Il y a cependant d'autres témoignages plus topiques et plus suggestifs encore qui se sont produits. Ces témoignages-là, je n'ai pas le droit de vous les taire.

Je veux en effet vous lire, en partie ou en totalité, 'un article du journal le Jour^ — vous entendez bien, le Jow\. qui, aujourd'hui, est notre plus implacable adversaire, on pourrait presque ù\vq sans l'offenser, et je suis sûr que lui-même, face à face avec moi, n'y contredirait pas, un de nos plus injustes adversaires, — et un arti-cle de M. de Cassagnac qui, ce matin encore dans V Autorité, ne nous prodigue pas, je vous assure, les compliments. C'est cependant, quelque invraisemblable que cela paraisse, le Jour et V Autorité qni ont été les premiers instigateurs de

Xnonde, à sa culpabilité, bien que j'eusse été troublé et écœuré de la passion haineuse avec laquelle une partie de l'opinion et de la presse l'avait déclaré coupable dès le premier jour, avant même de savoir de quoi il était accusé, et accablait sa famille et celle de sa femme d'insultes et de calomnies. Je ne pouvais admettre qu'un officier français pût être ^déclaré coupable du plus abominable des crimes sans avoir été convaincu par des preuves irrécusables qui l'auraient réduit au silence ainsi que son défenseur.

Mais bientôt des doutes naquirent dans mon esprit, quand je vis le capitaine Dreyfus proclamer son innocence, en présence d'un foule en furie, avec un calme et une fermeté d'âme qu'un coupable aurait pu difficilement atïecter, et M^ Démange affirmer, avec plus d'énergie que jamais, que son client était victime d'une efl'royable méprise; quand je constatai que, dans les hautes sphères politiques, dans le monde judiciaire et mêjnç dans le monde militaire, des hommes prudents et bien informés hésitaient à croire à la culpabilité, quand enfin des témoins sûrs me firent connaître tous les antécédents de Dreyfus, sa situation et ses relations.

. Je ne connaissais personne de sa famille : mais je savais par mes parents d'Alsace, bien peu suspects de partialité envers les juifs, que ses frères étaient entourés de l'estime universelle, qu'ils étaient animés d'une inaltérable fidélité envers la i^'rance, qu'ils faisaient élever leurs fils au lycée de Belfort pour leur donner une culture toute française, qu'ils construisaient une fabiique à Belfort pour y transporter leur industrie, que l'un d'entre eux avait été blessé par un officier prussien qu'il avait provoqué en duel pour des paroles malsonnantes à l'égard de la France. Quant au capitaine Dreyfus, on me disait qu'il avait, par patriotisme, préféré la carrière des armes en France à la situation facile et brillante que lui offrait, à Mulhouse, l'industrie paternelle. Il s'était marié dans une famille parisienne, connue par son honorabilité et son infinie bienfaisance. 11 était riche par lui-même et par sa femme. Il n'avait ni besoin de luxe, ni goûts vicieux, ni

ce qu'on a appelé u la campagne » qui se poursuit aujourd'hui.

Voici, en effet, ce qu'on peut lire dans le Jour du 11 septembre 1896, sous la signature de M. Adolphe Possien. Vous sentez bien la portée de ce document qui établit qu'à ce moment la preuve ne paraissait pas faite et que les charges ne paraissaient pas accablantes à ceux mêmes qui aujourd'hui sont si vifs contre nous ; or, comme depuis on n'a rien produit, je me demande en vérité où ceux-là, qui étaient avec nous avant nous-mêmes et contre lesquels il faut maintenant que nous nous défendions, ont été chercher les éléments d'une conviction si nouvelle et si inattendue. Voici l'article du Jour :

relations suspectes. Il menait une vie de famille heureuse et calme, tout entier à ses devoirs de père, de mari, d'officier. Comment un pareil homme aurait-il pu devenir un traître?

Mais toutes ces circonstances ne créaient qu'une présomption, non une certitude. On peut admettre des accès de folie criminelle.

L'article désormais fameux publié en 1896 par VÊclair, qui émanait visiblement d'un personnage mêlé de très près au procès, et qui donnait, pour la première foi-, le texte et le fac-similé du bordereau attribué à Dreyfus, m'a poussé à poursuivre mon enquête en fortifiant mes doutes. Il résultait de cet article que ce bordereau, où deux experts sur cinq avaient refusé de reconnaître la main de Dreyfus, avait été l'unique preuve sur laquelle la condamnation était motivée, car on n'avait pas pu tenir compte juridiquement d'un papier communiqué après coup aux juges à l'insu de l'accusé et du défenseur, dont on ne connaissait ni les garanties d'authenticité, ni la date, ni la provenance, et qui, dit-on^ ne contenait qu'une initiale susceptible de toutes les interprétations.

Sans entrer en relations avec la famille du capitaine, car je tenais à éviter les intluences personnelles, j'ai obtenu par des tiers des fac-similés du bordereau et de plusieurs lettres de Dreyfus de diverses dates; et j'en ai comparé avec soin les écritures, je les ai fait examiner aussi par un très habile graphologue de mes amis, qui a conclu comme moi. Je crois pouvoir affirmer que le bordereau ne peut être de la main de Dreyfus. Aux yeux d'un observateur inexpérimenté ou prévenu, les deux écritures peuvent avoir une certaine ressemblance; mais, si on les analyse, on s'aperçoit que tous les détails et le caractère même de la calligraphie ditlerent. Si Dreyfus avait écrit ce bordereau en dénaturant son écriture, il aurait adopté un type bien plus différent de sa propre main, et, d'autre part, il aurait trahi ses habitudes graphiques à des traits isolés.

J'ai cru pouvoir conclure de cette double enquête sur le bordereau et sur la personne de Dreyfus que tout concourait à me con-

L'ex-capitaine Dreyfus est-il coupable? — Notre enquête. Les documents révélateurs.

Puisque la question Dreyius est revenue sur le tapis et puisque cette fois les polémiques engagées à ce sujet ne peuvent se terminer que par une suite d'enquêtes, nous avons voulu, nous aussi, apporter notre quote-part dans la recherche des causes qui amenèrent l'arrestation et la condamnation du déporté de l'île du Diable.

On sait que le huis clos fut prononcé lors du procès et que, pendant l'incarcération préventive du détenu, rien de ce qu'il fit ou dit ne transpira au dehors.

De même, les motifs qui décidèrent le général Mercier à ordonner l'arrestation de Dreyfus, furent peu ou pas connus.

vaincre qu'il était victime d'une déplorable erreur. Je suis arrivé à cette conviction seul, sans avoir subi l'influence d'aucun de ceux qui se sont occupés de cette affaire. On a prétendu que je me suis posé en défenseur de Dreyfus. Je n'ai pas cru, et j'ai dit plus haut pourquoi, être appelé à jouer ce rôle. C'est un besoin personnel de conscience, un pur scrupule de justice, qui m'a contraint à m'éclairer sur cette douloureuse affaire. Je puis nie tromper; je dirai même : je voudrais qu'on me démontrât que je me trompe, car j'échapperais ainsi à cette torture de penser que mon pays a condamné un innocent à une telle peine pour un tel crime. Mais je ne crois pas me tromper; je ne crois pas avoir cédé, en me persuadant de l'innocence de Dreyfus, à un donquichottisme chimérique, ni avoir été aveuglé, moi descendant de persécutés, par l'indignation que j'ai éprouvée en voyant se mêler des haines de religion et de race à une pure question de justice et de patriotisme, et par le désir de défendre un juif dans un temps où les juifs sont l'objet de préjugés cruels et de mesquines persécutions.

Je ne suspecte d'ailleurs nullement la bonne foi et l'impartialité des honoratdes officiers qui composaient le conseil de guerre. Je suis convaincu qu'ils ont condamné Dreyfus avec douleur, pour obéir à leur consciencevMais quiconque a étudié les annales judiciaires sait que tout tribunal est faillible, et il suffit de se rapf)eler dans quelles conditions s'est produit et s'est développé le procès Dreyfus pour comprendre et excuser l'erreur commise alors par les juges, s'ils en ont commis une. Quant à ceux qui prétendent que la revision du procès serait une insulte à l'armée, je ne sais ce qu'ils veulent dire. Aucune honte ne saurait être attachée à une erreur consciencieusement commise et consciencieusement réparée. Toute l'armée ne se réjouirait-elle pas, au contraire, de voir le corps impeccable de nos officiers d'artillerie lavé de la tache que la trahison présumée du capitaine Dreyfus a fait rejaillir sur lui?

Veuillez agréer, etc.

Gabriel Monod.

On sait que Tex-capitaine était accusé d'avoir entretenu des relations avec une puissance voisine, et de lui avoir livré des documents intéressant la défense nationale.

Mais de quelle nature étaient ces documents? Aucun communiqué officieux ne nous le laissa entendre; si bien qu'à l'heure présente on semble croire un peu partout qu'il s'agit de l'horaire de la mobilisation générale.

Or, cela e^t faux, de même qu'il est archi-faux que l'ex- ■capitaine ait été interrogé par le général de Boisdeffre ou par le général Gonse.

La seule personne qui jamais fut en communication avec le capitaine Dreyfus, dès son emprisonnement, et qui instruisit son procès, n'est autre que le commandant du Paty de Clam, proposé, à la suite de cette afïaire, pour le grade de lieutenant-colonel.

La pièce, sur la foi de laquelle fut condamné Dreyfus est un bordereau d'envoi non signé, ne contenant d'ailleurs aucun renseignement ayant une portée confidentielle.

Je fais ici, à propos de cette absence de charges qui éclate partout, une observation que j'aurais pu placer ailleurs, mais qu'il faut que je fasse. Je n'ai pas pu la faire plus tôt, parce que je n'en possédais pas les éléments. On a dit, dans beaucoup de lieux, que Dreyfus dénonçait les officiers français qui allaient en mission en Allemagne; on a dit qu'il avait dénoncé le lieutenant ou le capitaine Degouy. Or, hier, son frère, M. Paul Degouy, est venu me dire ici à ia barre : « Mon frère n'est pas avec vous, il est de ceux qui croient que ses chefs n'ont pas pu s'engager sans que les preuves soient éclatantes; cependant, dites, en mon nom, car c'est en mon nom seul que je fais auprès de vous cette démarche, dites, je vous y autorise, que jamais, pour toutes sortes de raisons que je n'ai pas à vous développer, Dreyfus n'a pu être soupçonné de l'avoir dénoncé. »

J'ajoute qu'il y a eu beaucoup d'autres racontars et de mensonges qui sont aussi faux que celui-là et qui hantent les cerveaux et, lorsque nous aurons démenti tout cela, vous trouverez encore, dans trois mois ou dans trois ans, vous trouverez une foule de gens qui vous diront : « Dreyfus a dénoncé le capitaine Degouy », et le reste.

Pardonnez-moi cette observation incidente; je reviens< à Tarticle du Jour :

. De plus, sur les cinq experts préposés à l'examen de cette pièce, deux seulement, MM. Gharavay et Berlillon, reconnurent récriture de Tex-officier, tandis que trois autres, dont M. Gobert, expert de la Banque de France, ne voulurent pas se prononcer.

Il y a là une erreur, je Tai déjà dit; il y eut trois experts qui reconnurent l'écriture et deux qui ne la reconnurent pas.

On a dit que cette pièce avait été retrouvée chifîonnée ou déchirée dans le panier de Fattaclié militaire d'une grande puissance voisine, où elle aurait été prise par un agent à notre solde; puis on a prétendu après qu'il, n'en était rien. On a alors raconté que c'était au ministère de la guerre même qu'on s'était emparé du document accusateur.

Bref, grâce à la discrétion exagérée du gouvernement, un double courant d'opinion put se créer autour du cas de Dreyfus.

Dans une affaire aussi délicate que la sienne, alors que la trahison réveillait toutes les passions antisémites, et qu'à juste titre on pouvait se rappeler qu'un aatrejuif, Cornélius Herz, avait semé le déshonneur partout où il était passé, il fallait Juger Dreyfus publiquement ainsi que son défenseur le réclamait.

Si la chose était reconnue impossible, il fallait du moins ne pas faire de cachotteries inutiles, et dire hautement tout ce qui ne compromettait pas les intérêts de la défense nationale.

En agissant ainsi, on eût évité des polémiques qui, endormies un moment, devaient se réveiller plus vives un jour. On eût empêché qu'aucun honnête homme ne se trouvât pour faire appel à la pitié en faveur de celui qui, peut-être^ n'est pas coupable !-

C'est avec la plus grande impartialité que j'ai fait une enquête sur les événements qui amenèrent l'arrestation de Dreyfus et sur ceux qui suivirent, jusqu'au moment de son embarquement pour l'île du Diable.

. Je ne prétends pas prouver son, innocence, mon but est d'établir que sa culpabilité n'est pas démontrée.

Pour le dire en passant, comment pourrait-on démontrer l'innocence d'un homme autrement qu'en démontrant que sa culpabilité n'est pas établie? L'innocence n'est-elle pas une chose négative ? Et, si vous me demandiez de

PLAIDOIRIE DE M^ LABORl 129

prouver que vous tous qui êtes ici, Messieurs les jurés, vous n'êtes ni des voleurs ni des traîtres, j'en serais tout à fait incapable. Si vous me demandiez de prouver votre innocence, j'y renoncerais; ce que je dirais, c'est qu'il n'y a pas de charges contre vous, que par conséquent vous n'êtes pas coupables et qu'il est impossible de démontrer votre culpabilité. C'est tout ce qu'on peut faire et tous ceux qui crient et hurlent à travers le pays : « Des preuves î des preuves! Apportez-nous des preuves! », ne font paâ autre chose que dé réclamer bruyamment un enfantillage.

Voilà pour M. Possien.

Ecoutez maintenant M. de Cassagnac... Que voulez-vous, Messieurs? Voilà ce que c'est que d'avoir beaucoup de talent et d'avoir, je le crois, une âme généreuse! On appartient à un parti et puis, bon gré mal gré, on donne des armes à l'autre... Eh bien! écoutez ce que, le 14 septembre 1896, écrivait M. de Gassagnac... Vous allez voir, Messieurs les jurés, si ce n'est pas une plaidoirie. Si M. de Cassagnac nous fait l'honneur de s'intéresser à ces débats et d« les suivre, — et s'il les suit, je suis sûr qu'il les suit avec loyauté, car le compte rendu de son journal est exact, — je serais curieux de lire demain quel est le point de départ de la révolution qui a si profondément bouleversé son sentiment sur cette affaire :

Le Doute,

L'affaire de celui qu'on appelle « le traître Dreyfus » a pris, grâce à des bruits d'uneprétendue évasion, un regain d'ac- , tualité.

Tellement qu'un journal radical, le Jour, croit devoir commencer une enquête sur les événements qui amenèrent l'arrestation de Dreyfus et sur ceux qui suivirent, jusqu'au moment de son embarquement pour l'île du Diable.

Notre confrère n'a pas, dit-il, la prétention de prouver l'innocence de Dreyfus; mais son but est d'établir que sa culpabilité n'est, pas démontrée.

C'est déjà trop.

Non pas que nous reprochions à notre confrère de poursuivre une pareille démonstration, mais par cela seul que cette démonstration est possible.

Comme la plupart de nos concitoyens, nous croyons Dreyfus coupable.

Mais, comme notre confrère, nous n'en somrpes pas certain.

Et nous aussi, ainsi que lui, nous avons le courage de le dire, — ne pouvant pas, on le sait, du reste, encourir l'accusation d'être favorable aux juifs, que nous combattons ici avec une persistauce égale à celle que nous appliquons aux francs-maçons.

D'ailleurs, la question n'est pas là.

La culpabilité de Dreyfus peut-elle inspirer des doutes?

Voilà le problème posé en ses vrais termes.

Or, grâce à la stupidité et à la lâcheté du gouvernement de la République, la question, loin d'être close, demeure ouverte perpétuellement.

Pourquoi?

Parce que le gouvernement, à l'encontre de beaucoup d'entre nous, n'a pas osé faire le procès en pleine lumière, de façon que l'opinion publique fût complètement édifiée et fixée.

Il a préféré le procès à huis clos, dans les ténèbres.

Or, rien n'est plus contraire à la justice que l'obscurité.

La vérité seule ne craint pas l'aveuglement du grand jour.

Nous sommes les adversaires implacables de tout jugement rendu au fond d'une cave, qu'il émane de la Sainte- Vehme, du roi de la Montagne ou du Conseil de guerre.

Et cela, parce qu'un jugement rendu de cette façon n'a pas de contrôle et ne peut jamais être revisé.

Mais, me direz-vous, ceux qui déclarèrent coupable le 'capitaine Dreyfus étaient des officiers français, l'incarnation de l'honneur et du patriotisme?

C'est vrai.

Seulement, et quels que soient mon estime et mon respect pour les officiers français, je ferai observer qu'ils ne sont ni plus honorables que leurs frères, cousins et amis qui, sous le nom de jurés, distribuent la justice dans les Cours d'assises, au nom du peuple français.

Et l'afîaire Cauvin, toute récente, et bien d'autres nous ont tristement démontré que Terreur est une chose humaine, comme le dit la sagesse des nations, et que les erreurs judiciaires sont déjà beaucoup trop fréquentes, alors même que l'appareil de la justice est éclairé par tous les flambeaux possibles.

J'ajouterai que c'est grâce à la publicité des débats qu'une revision de procès peut se produire, et qu'il n'y a aucune possibilité de revision, aucune pour un procès dont on ne connaît que l'issue, que le résultat brutal.

Cela choque grandement le bon sens et l'équité.

Et mon illustre ami l'avocat Démange avait absolument raison lorsqu'il insistait pour des débats publics.

Les jurés se trompent souvent, et il n'est démontré à personne que les officiers des Conseils de guerre soient" infaillibles.

D'autant que l'on a raconté à cette époque, et sans que le fait ail été démenti, que Dreyfus a été condamné sur une pièce où se trouvait son écriture, écriture qui fut certifiée par deux experts : MM. Charavay et Bertillon, alors que les trois autres, dont M. (îobert, expert de la Banque de France, se sont prudemment abstenus.

D'ailleurs, on sait ce que vaut, ce que pèse la science des experts en écriture.

Rien n'est plus vain, plus incertain et quelquefois plus grotesque.

Il est des procès dans lesquels les experts en écritures ont été couverts de confusion et se sont effrondrés au milieu du ridicule.

De telle sorte que personne au monde, à l'exception des juges et de l'avocat, ne peut savoir, au juste, pourquoi et sur quoi Dreyfus fut condamné.

Malbeureusement, ils sont tous liés par le secret professionnel, et je ne vois pas comment notre confrère du Jour s'y prendra pour donner quelque intérêt à son enquête.

Oui, les traîtres sont des êtres abominables dont il faut se défaire et qu'on doit impitoyablement fusiller, détruire comme des bêtes fauves.

Mais, par cela même que le châtiment encouru est plus effroyable, plus mérité et n'entraîne aucune compassion, il ne faudrait pas que, par la poltronnerie insigne du gouvernement à l'endroit de l'Allemagne, on eût permis qu'un doute subsistât, doute horrible, épouvantable, et qui autorise à se demander parfois, avec terreur, si réellement, si effectivement, et malgré toutes les précautions dont on s'est entouré, malgré l'honneur et le patriotisme des juges, il n'y a pas là-bas, à l'île du Diable, quelqu'un qui agonise dans un supplice moral surhumain et qui serait. innocent!

Ce doute, à lui seul, est une chose effrayante.

Et il subsistera, parce que la publicité des débats, je le répète, est Tunique moyen de provoquer, sur un indice, sur un hasard, la revision du procès.

Or, il n'y a pas de revision, il n'y a pas d'appel, il n'y a pas de cassation contre une sentence enveloppée d'une nuit artificielle et voulue.

Voilà ce que dit M. de Cassagnac, et il ne savait pas,

Messieurs les jurés, quand il écrivait cela, ce que vous avez appris depuis quinze jours.

Vous voyez donc d'où est parti ce qu^on a appelé la campagne, et les faits graves auxquels faisait allusion M. le colonel Picquart dans une de ses lettres à M. le général Gonse, ce n'est pas les articles de V Eclair, car ces lettres sont antérieures au 15 septembre 1896, c'est bien plutôt, si toutefois il s'agit d'articles de journaux, ces articles-là. En tout cas, voilà le commencement de « la campagne dreyfusarde » ! Et vous savez maintenant, Messieurs, ce qu'a été l'article de V Eclair, cet article où on a imprimé que dans la fameuse pièce dont on vous a parlé il y avait tout vif, alors que c'était un mensonge, le nom de Dreyfus : il n'a été qu'une infamie pour arrêter la campagne.

Quelle que fût l'énergie et quel que fût le dévouement des hommes qui s'étaient attachés à cette œuvre, le mouvement actuel, qui finira, vous le sentez bien, par devenir si puissant, ne serait pas né définitivement si, au ministère de la guerre, au milieu de cet état-major engagé si fortement dans l'affaire depuis M. le colonel Sandherr, il ne s'était trouvé un homme admirable, et qu'il faut qualifier ainsi, quoi qu'on en ait pu dire, soldat, comme les autres — il en a donné la mesure — mais capable, par la pureté de son âme, de s'élever au-dessus des intérêts de l'esprit de corps jusque dans les régions les plus hautes de ridéai et de l'humanité, j'ai nommé M. le colonel Picquart.

On Tatraité indignement, Messieurs lesjurés; je ne parle pas seulement du rapport Ravary, sur lequel nous aurons à revenir encore ; ni du huis clos qu'on a prononcé, semblet-il, contre M. le colonel Picquart, afin que, si l'attaque en ce qui le concerne avait été publique, la défense ne le pût pas être ; je ne parle pas même de son arrestation au lendemain de l'acquittement de M. le commandant Esterhazy, alors que ce dernier n'avait jamais été l'objet, à quelque moment que ce fût, même d'une peine disciplinaire; je parle de la boue qu'on lui a jetée, qu'on lui a laissé jeter, pa' M. le

commandant Esterhazy d'abord, sans qu'on songeât à se demander ce que valent les attaques de cet homme, par des journaux ensuite qui invoquent sans cesse l'honneur de Farmée, mais qui ne se gênent pas pour couvrir des plus Sanglants outrages les soldats qui sont leurs adversaires ; et avant tout. Messieurs les jurés, je parle des injures qu'on lui a prodiguées ici même et qui m'ont, moi, meurtri, qui ne m'ont pas paru dignes des soldats éminents de qui elles venaient; car enfin, le traitant ici de « ce monsieur )>. quand il est encore soldat, officier, colonel, ils ont oublié non pas seulement qu'ils parlaient à un témoin, dont ils n'avaient pas qualité pour diminuer le témoignage devant la justice, mais surtout qu'ils parlaient à un subordonné et que celui qu'ils injuriaient ainsi n'avait pas le droit de leur répondre.

M. le colonel Picquart a en effet conservé à la barre un sang-froid et un calme admirables dont nous allons aujourd'hui recueillir les fruits. S'il s'était abandonné ou à un geste trop vif, ou à une parole imprudente, vous savez ce que la loi militaire eût fait de lui. Je ne veux pas dire qu'on lui ait tendu un piège ; mais, sans qu'on le lui tendît, c'était un piège et il y pouvait tomber. Il est resté calme, il est resté muet, il s'est enfermé dans une consigne de fer qu'il respecte en soldat. J'estime, quant à moi, qu'il s'y est enfermé jusqu'à l'exagération, en présence de la grandeur des intérêts en cause. Cependant, il ne m'appartient ni de le juger ni de lui donner des conseils; ce que je puis dire, c'est que, quoi que fassent de lui demain ses chefs, quel que puisse être le point de vue militaire... qui est un point de vue respectable, mais qui est un point de vue étroit (Murmures.), — pardon ! un point de \ue spécial, voilà exactement ce que je veux dire... nous ne sommes pas ici pour dire des. paroles qui blessent personne, et je suis heureux qu'on me fasse préciser ma pensée, car il est besoin qu'elle soit précise; — je dis donc que je n'ai pas ici à rechercher ce que M. le lieutenant-colonel Picquart a pu faire au point de vue militaire, qui est un point de vue respectable — j'avais commencé

par là — mais qui est un point de vue spécial ; seulement^ ce que je sais bien, c'est qu'au point de vue plus large et plus général de Thumanilé, il sortira d'ici, quoiqu'il advienne, je ne dis pas réhabilité, mais grandi, (r^-è^ bien !) Il faut, Messieurs les jurés, que je vous dise d'un mot quels sont les antécédents militaires et quelle a été la vie de M. le lieutenant-colonel Picquart. Il est actuellement à la tête du 4° régiment de tirailleurs algériens. Il a quarante-trois ans, il était chef de bataillon à trente-quatre ans; sorti comme officier breveté de TÉcole de guerre, il est chevalier de la Légion d'honneur; ancien professeur à l'École de guerre, il a été chef du troisième bureau de l'Etat-major de la guerre, puis chef du service des renseignements, et, enfin, il a été élevé au grade de lieutenant-colonel au mois d'avril 1896. Ce qu'il est nécessaire que vous reteniez, ce qui engage l'honneur de ses chefs, ce qui fait que c'est en vain qu'on essaiera — aujourd'hui que son témoignage doit avoir du poids — de le ruiner, c'est qu'il a été nommé au choix lieutenant-colonel, le plus jeune, vous l'entendez bien, de toute l'armée franfraise. (Très bien! très bien!) Il a. Dieu merci! gardé des amitiés qui, pour lui, sont des cautions ; je n'en veux citer qu'une seule, c'est celle de M. le général de Galliffet, qui était prêt à venir déposer à cette barre et qui ne contredira pas, j'en suis sûr, le témoignage indirect de sympathie et de confiance que j'apporte ici de sa part, je ne dis pas en son nom, mais autorisé que je suis à déclarer qu'il avait chargé quelqu'un de venir le donner à M. le colonel Picquart.

M. le colonel Picquart avait été, par ses chefs, officiellement délégué pour suivre au Conseil de guerre de 1894 les débats du procès Dreyfus. C'est vous dire s'il connaît Taffaire. Lui aussi, je l'imagine du moins, il put croire à la culpabilité de Dreyfus; mais, après le départ de Dreyfus, ce qu'on a appelé d'un mot pittoresque « les fuites », c'est-à-dire les disparitions, les vols de documents si vous voulez, continuèrent, et au ministère l'attention resta éveillée.

Vous sentez bien ce qu'était, comme chef du bureau des renseignements, M. le colonel Picquart; — il n'a été placé à la tête de ce service que postérieurement à la condamnation de Dreyfus, bien entendu; il y est demeuré pendant près de dix-huit mois; c'est, au milieu de l'année 1895 qu'il a été nommé à ce poste — ; eh bien! il n'était autre chose... et ici je reprends une expression dont je me suis servi déjà, mais qui exprime bien je crois la réalité..., il était une sorte de préfet de police militaire chargé précisément de se procurer tous les renseignements nécessaires à l'arrestation et à la poursuite des espions.

Au mois de mai 1896 ou, en tous cas, au printemps de 1896, il découvre \q po^it b/m dont on a tant parlé. 11 faut ici que, me servant de tout ce que nous avons pu apprendre et recueillir à cette audience, je résume en deux mots comment les choses se sont passées.

Certains agents apportent au ministère de la guerre... — et si je commets des erreurs de détail, elles viendront uniquement de ce qu'on n'a pas donné à la barre des explications complètes; si mes involontaires erreurs provoquaient ces explications, je m'en féliciterais et j'accepterais les rectifications... — toujours est-il que certains agents apportent au ministère de la guerre des cornets ou des paquets contenant des papiers ou des fragments de papiers pris... mon Dieu! là où on peut trouver des documents venant de l'adversaire ou de Tennemi, papiers dont les uns sont sans intérêt, dont les autres ont au contraire une valeur, qui jont mêlés les uns avec les autres par les agents qui les remettent en bloc à un de leurs chefs, afin qu'on en fasse le triage et afin qu'on cherche si, dans le nombre, il n'en est pas qui méritent une attention quelconque. Ce qui est important, ce qui est essentiel, c'est l'origine de ces paquets; ce qui fait la valeur de ce qu'ils renferment, c'est le lieu d'où ils partent, parce qu'ils ont été pris sur un territoire, réel ou fictif — vous me comprenez — où tout ce qu'on trouve a une valeur particulière.

Avant que M. le lieutenant-colonel Picquart ne fût

chef du service des renseignements, d'après ce qu'il nous a été donné de comprendre, ces paquets étaient remis non à M. le colonel Sandherr, mais à M. le lieutenantcolonel, alors commandant Henry, lequel, à son tour, les transmettait, après en avoir fait le triage, parce qu'il ne connaît pas les langues étrangères, à M. le capitaine^ aujourd'hui commandant, Lauth. Quand M. le lieutenantcolonel Picquart est devenu chef du bureau des renseignements, il a modifié cette manière de procéder, il a demandé que ces paquets lui fussent remis à lui-même... c'était parfaitement son droit. M. le colonel Sandherr est mort de paralysie générale; il était marqué par les premières atteintes de cette maladie depuis déjà quelque temps quand M. le lieutenant-colonel Picquart lui a succédé. On a nommé M. le lieutenant-colonel Picquart, qui était le très brillant officier que je vous ai dit, à ce poste important, parce qu'on avait en lui la plus entière confiance et, s'il a pris dans ses mains un peu plus étroitement que son prédécesseur le service dont il était chargé, tout ce qu'il est permis de penser, c'est qu'il entendait s'en occuper de la manière la plus suivie, la plus minutieuse et la plus personnelle.

Vous savez. Messieurs, ce qui s'est produit en ce qui concerne spécialement le petit bleu. Un jour on remit à M. le colonel Picquart un paquet contenant certains documents que, — après les avoir, dit M. Lautli, conservés quelques jours, ce qui n'a rien d'extraordinaire, et c'est un point qui a complètement disparu de la discussion, — M. le lieutenant-colonel Picquart a transmis lui-même à M. le commandant Lauth. Parmi ces documents se trouvait le petit bleu en question et M. le colonel Picquart le confia à M. Lauth pour le restaurer, car il était déchiré, pour le remettre en état,. — on nous a dit qu'il était alors en cinquante-neuf ou en soixante morceaux. — Il était tout naturel que cette pièce fût remise à M. le commandant Lauth dans les attributions duquel rentraient les opérations auxquelles il y avait lieu de procéder.

PLAIDOIRIE DE M" LABORl i37

Qu'est-ce que c'était que ce petit bleu et quelle valeur pouvait-il avoir? C'est une chose qu'on vous a déjà dite^ mais qu'il importe maintenant que je résume et que je précise. Eh bien! en lui-même, 'et c'est un point très important, il n'avait à peu près aucune valeur. En voici, en effet, le texte que vous ne connaissez pas encore, — la pièce a été lue publiquement au débat du Conseil de guerre devant lequel a comparu M. le commandant Esterhazy, et il convient de la faire passer sous vos yeux :

J'attends avant tout une explication plus détaillée que celle que vous m'avez donnée, l'autre jour, sur la question en suspens. En conséquence, je vous prie de me la donner par écrit, pour pouvoir juger si je puis continuer mes relations avec la maison R... ou non.

M. le commandant Esterhazy, 27, rue de la Bienfaisance, Paris.

Ce petit papier-là pris à la poste, — et voilà où tend mon observation — , ce petit papier pris à la poste ou chez M. le commandant Esterhazy n'a aucune espèce de valeur; il n'a de valeur qu'à une condition, c'est qu'il parte de ce lieu d'où viennent les papiers qui sont dans les paquets dont je vous ai parlé, parce que ce point de départ, — que les agents reçoivent les documents à l'endroit même, ou qu'ils les recueillent au dehors, — c'est, — après tout on peut bien le dire sans compromettre l'honneur ni la sécurité de la Finance, puisqu'on l'a écrit partout, — c'est une ambassade étrangère, c'est un territoire étranger, et que par suitje les moindres pièces, par cela seul qu'elles viennent de là, prennent immédiatement une importance particulière. Bref, M. le colonel Picquart vous Ta dit, le petit bleu ne peut avoir que la valeur d'un indice, et il montre quoi? que l'ambassade dont nous parlons et que je ne désignerai pas plus clairement est en relations avec la personne à qui le télégramme est adressé...

M. LE Président. — Ne parlez pas de cela.

M^ Labori. — Oh ! Monsieur le Président, tout cela a été raconté au long dans les journaux.

M. LE Président. — Cela ne doit pas être très utile à votre plaidoirie.

M® Labori. — Je crois que c'est très utile, Monsieur le Président, car il faut que MM. les jurés comprennent... c'est imprimé tout cru dans les journaux, tous les matins; je ne vois pas pourquoi nous ne nous expliquerions pas sur une question que tout le monde connaît et qu'il faut, encore une fois, que le jury comprenne, pour pouvoir juger en pleine connaissance de cause.

Je reprends donc mon raisonnement et je dis ceci : Le petit bleu au moment où on le découvre ne peut avoir qu'une valeur, c'est une valeur d'indice, parce qu'il met en éveil l'esprit du chef du bureau des renseignements et que celui-ci se dit : « Tiens, Tendroit d'où vient le petit bleu (puisqu'il ne faut pas le nommer autrement) est en correspondance avec telles personnes, avec M. le commandant Esterhazy, notamment »; et alors, M. le lieutenant-colonel Picquart commence une enquête; enquête morale, d'abord, il vous l'a dit, et il vous en a fait connaître les résultats ; enquête d'un autre ordre ensuite, enquête sur l'écriture.

Est-ce qu'à ce moment-là il songe à l'affaire Dreyfus? En aucune espèce de manière. L'affaire Dreyfus est enfouie depuis près de deux ans, elle n'a rien à voir au premier abord avec l'affaire nouvelle qui naît. Le lieutenant-colonel Picquart fait son enquête sur les écritures; pourquoi? Parce que cette enquête est habituelle toutes les fois qu'on se trouve sur la voie de faits d'espionnage comme celui sur lequel nous avons actuellement à nous expliquer. Voici, en effet, ce qu'a dit, au cours de sa déposition, M. le colonel Picquart, — et d'abord ceci, relatif à la portée exacte qu'il faut donner au petit bleu :

Avant de soumettre à mes chefs cette carte, qui constituait non pas une preuve contre le commandant Esterhazy, mais une présomption, étant donné le lieu d'où elle venait...

Vous comprenez cela. Messieurs les jurés; puis :

Il y a une chose que nous faisons généralement lorsque nous avons affaire à quelqu'un dont les allures peuvent paraître suspectes ; nous prenons un spécimen de son écriture et nous le comparons avec certains documents que nous possédons. De cette comparaison peut résulter une confirmation ou une infirmation des soupçons qui pèsent sur la personne.

Je me préoccupai donc de l'écriture du commandant Esterhazy, et, contrairement à ce qui a été dit souvent, notamment dans une lettre que m'a écrite le commandant Esterhazy, j'ai pris pour cela des voies tout à fait régulières. Avec l'assentiment de mes chefs, j'ai été trouver le colonel du régiment auquel appartenait le commandant Esterhazy. Je lui ai demandé des spécimens de son écriture; il me les a remis sous forme de lettres ayant trait au service.

Dès que j'eus ces lettres entre les mains, c'est à ce moment que l'afîaire Dreyfus et l'affaire Esterhazy vont se coudoyer pour bientôt se rejoindre, une chose m'a frappé d'une façon étonnante, c'est la ressemblance de cette écriture avec celle du fameux bordereau dont on a tant parlé, mais je n'avais pas le droit, n'étant pas expert en écritures, de m'en fier à mes seules impressions.

Vous savez que c'est à cette époque que M. le colonel Picquart, poursuivant ses recherches, alla trouver M. Bertillon, lequel lui dit : « Cette fois, ça y est, les faussaires sont arrivés à Tidentité! »

Voilà donc M. le lieutenant-colonel Picquart en présence de la ressemblance indéniable entre l'écriture du bordereau et l'écriture du commandant Esterhazy. Alors, il en parle à ses chefs, et j'ai le droit d'affirmer, quand je possède la correspondance de M. le général Gonse, dont je vais, dans un instant, vous redire un mot, que ceux-ci l'encouragent.

Depuis, on a dirigé contre M. le lieutenant-colonel Picquart les plus odieuses attaques. Mais elles ont une source unique, ces attaques, et cela suffit pour qu'elles soient ruinées à leur base. Elles viennent de celui que l'Etat-major de l'armée préfère à M. le colonel Picquart, de celui qu'il lui oppose, de celui à qui il va faire des

uo

ovations pendant que M. le lieutenant-colonel Picquart sera mis aux arrêts de forteresse: de M. le commandant Esterhazy !

Et, quand je dis que toutes les attaques partent de là, en voulez-vous la preuve? La Libre Parole du 15 novembre 1897 publiait un article intitulé : « Le Complot » danslequel aucun nom n'est prononcé, mais où tout est raconté d'avance, et oîi le rôle de M. le lieutenant-colonel Picquart est présenté par M. le commandant Esterhazy, qui est Fauteur de l'article, comme il sera présenté ensuite pour ainsi dire sans changement par M. le commandant Ravary lui-même devant le Conseil de guerre de 1898. Dans le rapport Ravary, Messieurs, vous retrouvez les mêmes puériles accusations que dans l'article, et vous n'avez certainement pas perdu de vue ce détail qui, maintenant que l'affaire commence à s'éclairer, doit prendre pour vous une importance capitale, à savoir que, lorsqu'il a été question des fameux cambriolages, auxquels j'arrive, qui auraient été pratiqués chez M. le commandant Esterhazy, et des conditions dans lesquelles ils auraient été faits, M. le général de Pellieux, appelé ici par nous, a été obligé de dire : « Mais, j'ai accepté le récit de M. le commandant Esterhazy! »

Par conséquent, pas d'enquête sur ce point, pas de contrôle, pas de contradiction d'aucune sorte : l'accusateur de M. le lieutenant-colonel Picquart, celui qu'on croit sur parole, c'est celui que M. le lieutenant-colonel Picquart a considéré, à tort ou à raison, mais officiellement, en qualité de chef du service des renseignements,, comme un traître, c'est M. le commandant Esterhazy !

Cela dit, et si Pon y regarde de près, que reste-t-il donc des attaques dirigées contre M. le lieutenant-colonel Picquart?

J'ai fait justice déjà de ce qui concerne la prétendue communication du dossier secret à M. Leblois. Je vous ai montré que les contradictions à cet égard étaient telles qu'il était absolument impossible d'accepter le fait.

PLAIDOIRIE DE Me LABORI Ul

M. le lieutenant-colonel Picquart s'est adressé à M. Leblois, au sujet de Taffaire actuelle, seulement en 1897; il s'est adressé à lui parce qu'il était personnellement menacé, vous le savez, car c'est au mois de juin 1897, nous allons y revenir, qu'il reçoit de M. le lieutenantcolonel Henry une lettre que je puis maintenant qualifier, puisque vous en connaissez le sens, et que quant à moi je considère comme une lettre de menaces.

A ce moment-là, M. le lieutenant-colonel Picquart, qui est en mission depuis le mois de novembre 1896 sans savoir au juste pourquoi, revient à Paris et il s'adresse,^ non pas à un avocat quelconque, il s'adresse à celui qui est son ami d'enfance et il s'adresse à lui pour lui demander de le protéger et de le défendre. C'est au cours des conversations d'alors qu'il fait connaître à M. Leblois les raisons mêmes pour lesquelles on l'attaque, qu'il lui remet entre les mains les documents qui sont sa défense, c'est-à-dire non pas seulement les deux lettres de M. le général Gonse que vous connaissez, et ses deux propres réponses, mais toute une autre correspondance postérieure, que nous ne possédons pas encore, que M. le lieutenant-colonel Picquart ne veut pas livrer, parce que M. le lieutenant-colonel Picquart garde dans toute cette alYairc une réserve et une discrétion que, pour moi, je n'hésite pas à appeler excessives.

Et M. Leblois, Messieurs les jurés, fait cette chose,— ah! dont quelques-uns peuvent le blâmer, mais pour laquelle, moi, je le salue — : ému de ce qu'il apprend, et sans l'assentiment de M. le lieutenant-colonel Picquart, il va [trouver M. Scheurer-Kestner, qui n'est pas le premier venu, qui n'est rien moins qu'un des vice-présidents du Sénat, réputé entre tous pour sa loyauté, pour son intégrité, pour les services qu'il a rendus à la République et au pays, M. Scheurer-Kestner, dans lequel il a la plus absolue confiance, et il lui dit : « Monsieur le Président, voici ce que des événements et des circonstances spéciales, que j'ai à vous faire connaître confidentiellement, m'ont appris. »

Eh bien! que voulez-vous? Le Conseil de l'Ordre des avocats est peut-être saisi d'une affaire contre M. Leblois; je n'en sais rien; mais ce que je peux, quant à moi, lui dire, c'est que le Conseil de l'Ordre des braves gens et de l'humanité ne pourra que l'honorer pour cela et lui en être reconnaissant!

Et quant à M. Scheurer-Kestner, il a cru ne devoir parler sans réserves qu'à cette audience. Cet homme à qui on crachait l'injure à la face, parce qu'on lui disait : « Vous n'avez rien, vous n'avez pas de pièces, vous n'avez pas de dossier », cet homme-là n'a complètement parlé qu'ici; à la tribune du Sénat, au Conseil de guerre, il n'a pas produit les lettres de M. le général Gonse, — et vous verrez tout à l'heure exactement quelle portée elles ont et pourquoi elles sont décisives. M. Scheurer-Kestner n'a rien dit : Pourquoi? Parce que M. le colonel Picquart s'y opposait...

Voilà M. le lieutenant-colonel Picquart, voilà l'homme! — Il faut rétablir les choses. — Voilà ce qu'il faut savoir, et voilà exactement ce qui reste, je n'ai rien à y contredire ni à en cacher — de ce qu'on a appelé les indiscrétions de M. le colonel Picquart.

M. LE Président. — Maître Labori, nous allons suspendre l'audience.

[L'audience est suspendue pendant quelques minutes.)

Reprise de l'audience.

M. le Président. — Maître Labori, vous avez la parole.

W Labori. — Messieurs les jurés.

Au moment où l'audience a été suspendue, j'examinais devant vous quelles étaient celles des critiques adressées à M. le colonel Picquart, dont il y avait quelque chose à retenir. Après vous avoir démontré qu'en ce qui concerne les prétendues indiscrétions qui auraient été faites au profit de M^ Leblois, il ne restait rien qui puisse être de

nature soit à atteindre la moralité de M. le colonel Picquart, soit à diminuer la portée de ses déclarations dans cette affaire, j'allais en arriver aux prétendues perquisitions qu'on lui a reproché d'avoir irrégulièrement pratiquées chez M. le commandant Esterhazy, et que celui-ci a qualifiées de « cambriolages ».

La vérité sur ce point, vous la connaissez : M. le colonel Picquart n'a pas en 1896 fait perquisitionner chez M. le commandant Estherhazy, par l'excellente raison qu'il vous a fait connaître lui-même, à savoir que M. le commandant Esterhazy, à ses yeux, paraissait averti, et qu'en conséquence une perquisition ne pouvait donner aucun résultat.

Ce qui est vrai, c'est qu'un agent s'est présenté deux fois chez M. le commandant Esterhazy, sous un prétexte quelconque, celui de visiter, je crois, l'appartement qui était à louer. Il en a rapporté une carte de visite sans valeur, que M. le colonel Picquart l'a invité à reporter, et il a constaté ce fait, qui peut avoir son intérêt, mais qui ne dit rien autre chose, à savoir qu'une quantité considérable de papiers avait été brûlée dans la cheminée.

Qu'y a-t-il, Messieurs, à reprocher ici à M. le lieutenant-colonel Picquart? Absolument rien.

Tout d'abord, il faut noter que M. le commandant Esterhazy est pris en flagrant délit d'inexactitude; il a dit que son appartement avait été cambriolé à plusieurs reprises dans des conditions extrêmement graves qu'il a relatées au Conseil de guerre : eh bien ! cela n'est pas exact.

Ensuite, je veux faire une remarque sur ce que M. le^ commandant Esterhazy a dit à ce sujet dans son interrogatoire public au mois de janvier 1898, car là nous allons le trouver en contradiction avec la réalité et la possibilité même des faits, d'une manière — le mot adans ma bouche exactement sa portée — véritablement effrayante.

Voici, en effet, Messieurs, comment se poursuit Tinterrogatoire, devant le Conseil de guerre, après que M. le

commandant Esterhazy vient de parler des perquisitions dont il prétend avoir été l'objet.

Demande de M. le général de Luxer. — A quelle époque ces perquisitions ont-elles eu lieu?

Réponse. — Cest au moment où nous sommes revenus de la campagne. J'en ai eu connaissance d'une fiiçon curieuse. Ma femme avait un secrétaire Louis XVI d'une serrure difficile. Il y avait deux clefs à ce secrétaire ; mes enfants les avaient emportées. Quand ils revinrent delà campagne, mes «nfants trouvèrent sur la cheminée une autre clef et me dirent: « Vous avez donc trois clefs de ce meuble? » On avait pu ouvrir le meuble, mais on n'avait pas pu le fermer. La correspondance de ma femme y était toute bouleversée ; les armoires étaient forcées. Les lettres qui m'étaient adressées, que j'avais placées les adresses en dessus, je les retrouvai placées dans le même ordre, mais les adresses en dessous, etc.

C'est ici que je vous demande toute votre attention. C'est la sténographie des débats :

Demande. — Qu'avez-vous supposé quand vous avez appris qu'on avait violé votre domicile ?

Réponse. — J'ai supposé que c'était M. Mathieu Dreyfus.

Eh bien ! à quelle époque se placent les perquisitions?

C'est à l'époque où M. le lieutenant-colonel Picquart est à Paris, où il est à la tête du service des renseignements, c'est donc nécessairement avant novembre 1896.

Est-ce qu'il est question à ce moment-là de M. Mathieu Dreyfus, qui n'apparaîtra avec sa dénonciation qu'au mois de novembre 1897, un an plus tard ? Est-ce qu'il est question publiquement des soupçons qu'on fait peser sur M. le commandant Esterhazy? Personne n'en parle.

Nous savons une chose, c'est que, quand le bordereau a paru dans le Matin, le 10 novembre 1896, M. le commandant Esterhazy a été vu dans un état d'exaltation et d'affolement extraordinaires : c'est en effet ce qu'a rapporté M. le. lieutenant-colonel Picquart. Et pourquoi donc M. le commandant Esterhazy se considérait-il alors comme en danger? Pourquoi donc pouvait-il attribuer à M. Mathieu

Dreyfus les perquisitions dont il prétend qu'il était l'objet en 1896?

Remarquez que celles-ci ne peuvent pas se placer à un autre moment. M. Esterhazy ajoute, en effet, faisant allusion au lieutenant-colonel Picquart : a Je ne pouvais" pas croire, qu'un officier de l'armée française pût se porter à de tels excès. »

Je vous le demande, Messieurs, si des cambrioleurs venaient chez vous, est-ce que vous attribueriez les cambriolages à M. Mathieu Dreyfus ? Non, n'est-ce pas? Par conséquent, il y a là quelque chose qui a dû échapper à Thonorable président du Conseil de guerre et qui méritait d'être fouillé.

M. le commandant Esterhazy a bien essayé de revenir sur ses imprudentes paroles ensuite, quand il a dit : « La première fois, j'ai attribué cela à des domestiques, mais après, j'ai attribué cela à M. Mathieu Dreyfus. » Mais les perquisitions dont il se plaint, et qui ne peuvent être le fait que du lieutenant-colonel Picquart, se placent nécessairement à une date antérieure au départ de celui-ci en novembre 1896; et, que ce soient les premières perquisitions ou les autres, à supposer qu'il y en ait euplusieurs, qu'il a attribuées à M. Mathieu Dreyfus, il y à là, de la part de M. le commandant Esterhazy, une déclaration que je vous livre, Messieurs les jurés, pour ce qu'elle vaut, mais qui me paraît, à moi, complètement inexplicable.

J'aurais voulu le pousser ici à la barre sur ce point. Vous vous rappelez que je lui ai demandé s'il n'avait pas été cambriolé et ce qu'il avait à dire là-dessus. Il s'est renfermé dans un silence dont vous pouvez maintenant comprendre la prudence.

En tous cas, et pour revenir à ma discussion, les accusasations portées de ce chef contre le colonel Picquart dans le rapport Ravary ne sont autre chose, comme je vous l'ai déjà dit, que la reproduction exacte et tidèle des accusations mêmes de M. le commandant Esterhazy.

Et quand on songe que ces accusations sont portées par un homme qui, au moment où il les porte, après avoir

été l'objet des recherches que vous savez et soupçonné de trahison par le chef du bureau des renseignements militaires, est encore sous le coup d'une dénonciation publique, on se demande vraiment comment elles ont pu être accueillies et retenues sans contrôle!

Enfin, Messieurs les jurés, comment donc a agi alors M. le colonel Picquart ? On vous dit : « Il a agi sans mandat ». Comment, sans mandat ! Mais il avait un mandat permanent! c'est comme si l'on disait que M. le Préfet de police, quand il fait procéder à certaines opérations rendues nécessaires par les besoins de la sécurité publique, agit sans mandat : est-ce que les fonctions mêmes de M. le lieutenant-colonel Picquart ne lui conféraient pas un mandat ?

Vous savez comment les chefs de M. le colonel Picquart ont été mis au courant des enquêtes et des recherches qu'il poursuivait. Et vous vous rappelez sans doute que j'ai posé à M. le général de Pellieux une question qui trouve ici son importance: « Pardon, Monsieur le général, lui ai-je dit, vous reprochez, je ne dis pas ces perquisitions, il n'y en a pas eu, mais ces démarches d'un agent chez M. le commandant Esterhazy, à M. le lieutenantcolonel Picquart? Est-ce que vous considérez qu'un chef du bureau des renseignements peut assurer utilement le service d'espionnage s'il n'a pas le droit de faire des opérations de cette nature ? »

M. le général de Pellieux a répondu : « Non, non, absolument non ; seulement, il faut qu'il ait un mandat. »

Eh bien! Messieurs les jurés, M. le colonel Picquart l'avait plus que personne, ce mandat, et je viens de vous le démontrer d'une façon absolue.

La preuve encore qu'il agissait d'une manière régulière, c'est qu'aux mois d'octobre et de novembre 1896 tout le monde aux bureaux de l'État-major a connu ses opérations, et je ne l'infère pas, de ce que nous savons, par un raisonnement ou par une déduction; c'est le rapport Ravary lui-même qui dit:

PLAIDOIRIE DE M» LABORl 147

Personne n'ignorait au bureau que, sur son ordre [Vordre du colonel IHequart), la correspondance du commandant Esterliazy avait été saisie à la poste, et cela pendant de longs mois. On n'ignorait pas davantage qu'il avait employé un agent à perq\iisitioimer sans mandat légal chez l'inculpé pendant son absence.

Alors, de deux choses Tune; ou cela était irrégulier, et il fallait dès ce moment critiquer l'attitude de M. le colonel Picquart et ne pas le combler d'encouragements et de paroles bienveillantes, dont on trouve la trace notamment dans la correspondance qui a été échangée après son départ entre lui et M. le général Gonse ; ou il faut dire que ce n'est que plus tard et pour les besoins de la cause qu'on s'est aperçu de la prétendue irrégularité de démarches qui, à ce moment-là, étaient connues des chefs et approuvées par tout le monde.

Par conséquent ici encore, n'est-il pas vrai? quand on regarde de près et quand on discute, il n'y a rien à relever contre M. le lieutenant-colonel Picquart.

Je n'ai pas. Messieurs les jurés, à insister, après les dépositions que vous avez entendues, sur la question des « caches » qui auraient été, à la demande de M. le colonel Picquart, employées par M. le commandant Lauth pour masquer certaines parties des documents qu'on photographiait à ce moment-là à l'État-major. Quelles que fussent les opérations qu'on pût faire subir aux photographies, c'étaient les originaux qui avaient seuls une valeur; ces originaux subsistaient ; par conséquent l'explication de M. le colonel Picquart est toute naturelle et doit être acceptée, parce qu'il n'y a pas de réponse à lui faire, quand il dit que, procédant sur l'ordre précis de ses chefs avec une extrême circonspection, il devait, lorsqu'il faisait photographier l'écriture de M. le commandant Esterhazy, avoir bien soin de faire disparaître tous les mots et tous les passages qui étaient de nature à révéler la personnalité de celui dont on s'occupait.

J'arrive aux deux seuls points de la déposition de M. le

commandant Lauth qui comportent un rapide examen et une réponse.

M. le commandant Lauth vous a expliqué que M. le colonel Picquartlui aurait demandé à un moment donné s'il connaissait, s'il reconnaissait l'écriture du petit bleu.

Cela n'est pas dénié. Je vous ai tout à l'heure fait comprendre que le petit bleu n'avait d'importance que comme indice et à raison de son origine ; si son origine avait pu être établie non seulement, comme elle l'était, par la provenance des paquels dans lesquels il se trouvait, mais encore par la certitude que l'écriture de ce petit bleu aurait été celle d'une personne connue ou du secrétaire d'une personne connue, vous sentez que l'indice eût encore pris plus d'importance.

J'ai fait dire par l'un de ces messieurs que d'ordinaire ce n'est pas le chef des renseignements lui-même, le chef de service qui, au cas de procès d'espionnage, est cité comme témoin devant le Conseil de guerre, que c'est généralement un de ses subordonnés. C'est ainsi qu'en 1894 ce n'est pas, si je suis bien renseigné, M. le colonel Sandherr qui a déposé, c'est un de ses subordonnés; et c'est très probablement, si en 1896 la poursuite s'était engagée contre M. le commandant Esterhazydans les conditions qu'avait dû prévoir M. le colonel Picquart, M. le commandant Lauth qui aurait été appelé à déposer.

Eh bien! M. le colonel Picquart causant avec M. le commandant Lauth de la question, lui demande à propos dujfje/î7 bleu : « Connaissez-vous l'écriture que voici, ou ne la connaissez-vous pas? » M. Lauth répond : « Non. » La chose en est demeurée là: elle est toute naturelle.

Et il ne reste qu'une seule question, qu'un seul point sur lequel on peut dire que les deux officiers sont manifestement et nettement en contradiction : c'est la question des timbres, des timbres de la poste, que soi-disant M. le colonel Picquart voulait faire apposer sur le petit bleu.

Qu'est-ce que rapporte exactement M. le commandant

Lauth?J'ai noté ses paroles, pour être bien sûr de ne pas mal traduire sa pensée. M. le lieutenant-colonel Picquart lui aurait dit, en lui montrant le petit bleu: « Croyez-vous qu'à la poste on y mettrait un cachet? »

Ont-elles été dites, Messieurs les jurés, ces paroles?... — Moi, je tiens M. le commandant Lauth pour un honnête homme, et, par conséquent, je ne peux pas considérer comme indigne de foi la déclaration qu'il a apportée. — Mais ce que je sais bien, et cela je vais vous le démontrer, c'est que, si elles ont été vraiment dites, et elles pourraient bien ne pas l'avoir été, parce que, parfois, quand on a une certaine idée, cette idée, — surtout quand, dans la suite, elle grandit et prend, pour des raisons ou pour d'autres, une importance exceptionnelle, — vous fait entendre des choses qu'on n'a réellement pas entendues et qui n'ont pas été dites (Murmures.)

Je ne plaide pas pour les gens qui ne comprennent pas que j'essaie d'expliquer des opérations d'esprit que tout le monde connaît et que je suis dans la vraisemblance même...

Au surplus, j'accepte que ces paroles aient été dites; mais ce qu'il me suffit de démontrer, c'est qu'elles sont nécessairement sans portée.

Et, en effet. Messieurs, comment auraient-elles une portée? Est-ce qu'on veut dire que M. le colonel Picquart aurait été, en ce qui concerne le petit bleu, l'auteur ou le complice d'un faux et que, pour enlever l'apparence d'un faux à cette pièce et lui donner un caractère d'authenticité, il aurait désiré y faire apposer le timbre de la poste? Eh bien! vraiment, si telle avait été sa pensée, une chose bien plus simple lui eût été facile : c'eût été de mettre la pièce à la, poste et de la faire saisir à la poste! il en avait le droit et il en avait le moyen. [JVès bien! très bien!) Par conséquent, rien que cela, voyez-vous, démolit l'argument. Et la preuve que nous assistons, chez M. le commandant Lauth, soit à une défiguration involontaire de paroles réelles auxquelles il donne une portée qu'elles n'ont pas eue, soit même peut-être à ce phénomène, que

j'expliquais tout à l'heure et qui peut se produire, d'un homme qui se rappelle des paroles parce qu'il croit les avoir entendues, alors qu'elles n'ont pas été dites, la preuve, c'est que, quand, par le raisonnement, qui n'est pas, que je sache, encore banni de ces audiences, je le pousse et lui dis : « Mais enfin, Monsieur, expliquez-inoi quel était le but du colonel Picquart; comment aurait-il opéré, quel avantage, quelles que soient les ténébreuses pensées que vous lui soupçonniez, quel avantage aurait-il tiré de là? » M. Lauthse tait. 11 est impuissant à répondre. Il dit : « Je n'ai pas à expliquer ce que voulait M. le colonel Picquart, je rapporte un fait, voilà tout... »

Eh bien! moi, je lui réponds : « Puisque vous ne donnez pas d'explications, l'impossibilité même et l'invraisemblance auxquelles je vous accule font éclater la vérité! » [Violents inurmures.)

Vraiment, Monsieur le Président, je vous demande, étant donnée la modération de mes paroles, d'imposer silence à cette salle.

M. LE Président, s' adressant à la salle. — Je vous répète que personne ne doit manifester. Je ne vais plus réitérer coite observation. Au premier mouvement qui se produira dans la salle, je ferai soiiii' le public.

M*" Labori. — Ce n'est pas que cette salle me gêne, c'est qu'il ne me convient pas d'être continuello.iont aux prises avec elle.

Ainsi, Messieurs les jurés, voilà une première réponse que je vous prie de retenir. Si on prête à M. le colonel Picquart la pensée d'avoir voulu se servir d'un faux et y ajouter le cachet authentique de la poste, il avait une chose bien plus simple à faire, c'était de faire mettre la pièce à la poste et de l'y faire saisir ; elle aurait eu le cachet.

Seulement, c'eût été absurde; le cachet de la poste n'eût eu aucun intérêt; la pièce ne pouvait avoir de signification qu'à une condition, c'est qu'elle fût venue au bureau des renseignements dans le petit paquet dont je vous ai parlé tout à l'heure et qu'elle eût l'origine que ce petit paquet lui donnait.

Saisie à la poste, elle était entière, saisie à la poste, elle avait le timbre, mais elle n'avait aucune espèce de valeur. On aurait dit au ministère : « M. le commandant Esterliazy a reçu cette pièce » et cela n'aurait rien prouvé du tout.

La pièce n'était un indice que si elle était venue par le chemin que vous savez, que si elle avait cette origine que vous vous rappelez, à savoir la môme origine que le bordereau.

Et, remarquez-le bien, Messieurs les jurés, elle ne pouvait être déchirée que dans deux cas : ou bien si elle avait été arrêtée au point de départ, parce que c'était l'expéditeur qui, après l'avoir écrite, pour une raison ou pour une autre, se ravisant, l'avait déchirée et jetée au panier ; ou bien si elle avait été prise chez M. le commandant Esterhazy qui, après l'avoir lue, en avait fait autant.

Or..., et vous voyez maintenant la portée de mes questions..., j'ai poussé M. le commandant Lauth; je lui ai dit: Est-ce qu'à aucun moment on a pu songer à prétendre que le petit paquet, le petit cornet provenait de chez M. le commandant Esterhazy? Je savais bien quelle serait la réponse. Evidemment non, parce que nous savons d'où proviennent les petits paquets dont il est question; ce sont des petits paquets saisis par les agents dans l'endroit que je vous ai dit tout à l'heure; c'est là ce qui leur donne une valeur. Pour que le petit bleu eût un intérêt quelconque, il fallait qu'il provînt de l'endroit dont nous venons de parler, qu'il eût ce point de départ- et, par conséquent, qu'il n'eût pas passé par la poste; donc, le timbre n'avait aucun avantage, bien au contraire, sans compter qu'il était impossible matériellement de l'appliquer, puisque le petit bleu avait été reconstitué, avec cinquante ou soixante morceaux dont il était composé, au moyen de papier gommé transparent qui avait été collé du côté de l'adresse et que, par suite, il était impossible d'y appliquer le timbre de la poste, le télégramme ayant dû forcément être timbré avant d'être déchiré et porter cette marque sous le papier gommé.

M. l'avocat général vous a dit : « Oh! mais c'était bien facile à faire; on aurait décollé le papier, mis le timbre, puis recollé le papier... » Vraiment, je serais curieux de lui voir eiîectuer ce travail ! {Rires.) J'ajoute que, si on avait voulu faire une pareille chose, il aurait été bien plus simple de mettre le timbre avant de déchirer le télégramme. Il reste donc qu'avec M. le commandant Lauth nous sommes, je le crois, en face d'un honnête homme, mais en face d'un homme qui, comme Ta dit M. le colonel Picquart, avec tous ses camarades du bureau des renseignements, considérait l'aifaire Dreyfus comme l'affaire léguée au bureau par M. le colonel Sandherr, et qui, par suite, ne gardait plus, dès qu'il en était question, toute la fermeté de son jugement. Pour le bureau des renseignements, l'affaire était un dépôt précieux; y toucher était une chose impie et sacrilège.

Je n'ai rien à dire du propos rapporté par M. Gribelin, car M. Gribelin parle de la demande qui lui aurait été faite d'apposer un timbre sur une lettre, et cela n'a aucun rapport avec l'affaire... Il est possible que M. le colonel Picquart ait dit un jour à M. Gribelin : Pensez-vous que la poste apposerait un timbre sur une enveloppe? mais, je le répète, cela n'a rien à voir avec le point qui nous occupe.

En ce qui concerne M. le commandant Lauth, il est certain qu'au premier moment, quand il a entendu les paroles que vous savez, il ne leur a pas donné la portée qu'il leur donne aujourd'hui; la preuve, c'est qu'il ne s'est pas plaint; la preuve, c'est qu'il a reçu à dîner, dans la suite, M. le colonel Picquart; la preuve enfin, c'est qu'il nous a dit lui-même : « Le moment où je me suis ému, c'est l'automne de 1896. »

Or, lés faits dont je parle se sont passés au printemps. L'automne, c'est le moment où, après l'enquête que vous connaissez maintenant, l'affaire Esterhazy a, comme on l'a dit, dévié dans l'affaire Dreyfus à cause de la ressemblance des écritures, — car. d'abord, lors de la découverte du petit bleu, on ne savait pas que c'était la même affaire

que Taffaire Dreyfus — . C'est alors que ces messieurs du bureau des renseignements, dont je respecte la sincérité, — et quant à moi, je n'aurai pas d'autre explication à présenter. — s'aveuglant et se trompant eux-mêmes, ont commencé à donner aux faits une portée qu'ils n'avaient pas et qu'ils ne pouvaient pas avoir. Cela est si vrai — et c'est ma force — que je défie M. le commandant Lauth, qui est un homme très distingué, très intelligent, de m'apporter une explication de l'attitude et des propos qu'il prête à M. le lieutenant-colonel Picquart.

De tout cela il résulte que, au point de vue qui nous occupe, tout s'est passé de la manière la plus normale et la plus naturelle. Ce petit bleu n'était qu'un indice, mais c'était un indice; il avait réellement la valeur que M. le colonel Picquart lui a donnée, puisqu'il a mis ce dernier sur la trace d'un homme dont l'écriture — qu'il s'agisse d'un décalque ou d'une pièce écrite à main courante — est manifestement l'écriture du bordereau.

Mais, par-dessus tout cela, plus solide comme argument pour établir la correction de la conduite de M. le lieutenant-colonel Picquart que les déductions et les argumentations, il y a la correspondance de M. le général Gonse qui montre, — et c'est là sa signification, — que M. le lieutenant-colonel Picquart, en toutes ses démarches, a été suivi, a été autorisé, a été encouragé par ses chefs. Je ne veux pas vous relire les lettres, mais il en est cependant un ou deux passages qu'il me faut remettre sous vos yeux. Vous vous rappelez quelle a été la préoccupation constante de M. le général Gonse à ces débats; elle a été de dire quil avait bien connu les démarches et les opérations de M. le colonel Picquart en ce qui concerne l'affaire Esterhazy, mais qu'il s'était toujours refusé à examiner et à envisager l'affaire Dreyfus. Et alors. Messieurs, s'est produit un incident que vous n'avez pu perdre de vue : j'ai demandé à M. le général Gonse comment il expliquait ce passage de sa première lettre :

La continuation de l'enquête au point de vue des écritures a le grave inconvénient d'obliger à prendre de nouveaux confidents dans de mauvaises conditions, et mieux vaut, il me semble, attendre encore que Ton soit fixé, pour continuer dans cette voie assez délicate.

L'enquête sur les écriture est donc commencée! On n'y renonce pas parce qu'elle donnerait des résultats incertains, on y renonce parce qu'elle oblige à consulter de nouveaux experts et qu'elle mettrait des tiers dans la confidence! Qu'est-ce qui en résulte? Ce qui en résulte, c'est que le bordereau est en question, c'est que le bordereau est sorti de son armoire de fer, qu'il est attribué à M. le commandant Esterhazy; c'est, par conséquent, que l'affaire Dreyfus est ouv^^rte, enfin que c'est en connaissance de cause que M. le général Gonse a encouragé M. le colonel Picquart auquel il écrit d'ailleurs dans les termes les plus bienveillants :

Je vous serre la main, mon cher Picquart, bien affectueusement.

Et vous vous rappelez, Messieurs les jurés, cette admirable lettre de M. le lieutenant-colonel Picquart dans laquelle il semble avoir prévu tous les malheureux événements auxquels ce pays est actuellement en proie :

Je crois, écrit-il à son chef, avoir fait le nécessaire pour que l'initiative vienne de nous.

Si l'on perd trop de temps, l'initiative viendra d'ailleurs, ce qui...,

... Et voyez comme la pensée qui le préoccupe est une pensée noble et haute.

... faisant abstraction de considérations plus élevées, ne nous donnera pas le beau rôle.

Et plus loin :

Ce sera une crise fâcheuse, inutile et que l'on pourrait éviter en faisant justice à temps.

Est-ce que cela, Messieurs, ne veut pas tout dire, et est-ce que M. le colonel Picquart, dans l'intimité de cette

correspondance, ne livre pas à M. le général Gonse tout ce qu'il pense? A quoi cela peut-il s'appliquer, si ce n'est à l'aiïaire Dreyfus? Et qu'est-ce que répond M. le général Gonse?-- Je ne prends qu'un court passage, vous connaissez toute la lettre :

Au point où vous en êtes de votre enquête, il ne s'agit pas, bien entendu, d'éviter la lumière, mais il faut savoir comment on doit s'y prendre pour arriver à la manifestation de la vérité.

Par conséquent, vous le voyez, la lumière, on ne l'arrêtera plus, c'est M. le général Gonse qui le dit; la lumière, il ne faut pas songer à l'éviter, cola est écrit en toutes lettres; c'est seulement le moyen par lequel on la fera qui préoccupe M. le général Gonse. Gomment arrivera-t-on à la manifestati)n de la vérité, à ce que M. le colonel Picquart appelle ensuite « la vérité vraie »?

Qu'est-ce qu'elles prouvent, ces lettres? Devant des hommes raisonnables comme vous l'êtes, il ne faut pas demander aux choses de prouver plus qu'elles ne prouvent, mais il faut leur demander de prouver tout ce qu'elles prouvent. Je ne dirai pas que M. le général Gonse était à ce moment-là entièrement convaincu de la culpabilité d'Esterhazy et de l'innocence de Dreyfus — je ne vais pas si loin; — je dis que, pour lui, l'affaire Dreyfus était ouverte; je dis que l'affaire Esterhazy lui paraissait étroitement et solidairement unie avec l'affaire Dreyfus, à cause des écritures; je dis qu'il était profondément troublé et qu'il sentait qu'il fallait accepter la lumière, qu'on ne pourrait pas l'empêcher.

Et, si on résume, cela établit trois choses également capitales, à savoir :

1*" Que jamais, de la part de Dreyfus, il n'y a eu d'aveu, d'aveu sérieux, d'aveu capable de convaincre des gens de bonne foi, honorables et sans prévention.

2" Que le dossier secret est, au point de vue de Dreyfus, sans valeur, car autrement M. le général Gonse n'aurait pas dit à M. le colonel Picquart : « Prudence ! prudence ! » ,

ajoutant d'ailleurs, et c'est à signaler : « Cette vertu ne vous manque pas, je suis donc tranquille. » S'il y avait eu contre Dreyfus un dossier secret accablant, M. le général Gonse aurait dit à M. le lieutenant-colonel Picquart : « Mon cher ami, vous êtes fou; restez donc tranquille, vous savez bien que nous avons la preuve. » Il ne lui a rien dit de pareil : il nV avait pas de preuve.

3° Que M. le colonel Picquart a agi à la connaissance de ses chefs et avec les encouragements de ses chefs.

Voilà les trois choses que je tire, quant à moi, de ces lettres. Je m*en rapporte à tout homme de bonne foi et je dis qu'il lui sera impossible de ne pas faire sortir ces conséquences des prémisses que vous savez.

Qu'est-ce donc, Messieurs les jurés, qui a tout changé, qu'est-ce qui a donné le coup de barre terrible qui a entraîné ce pays si loin de la vérité et qui l'a porté au millieu des orages dont nous sommes encore secoués? Sont-ce les ridicules pièces qui seraient arrivées au ministère, à la veille de l'interpellation Castelin? J'en ai fait justice, et je répète que, si elles avaient été sérieuses, c'est à M. le colonel Picquart. qui avait l'estime de ses chefs, qui était l'officier brillant que vous savez, c'est à lui qu'on les aurait d'abord montrées en disant : « Mon cher Picquart, vous voyez, il faut s'arrêter. ^) Ce n'est donc pas cela qui a retourné les esprits au ministère.

Ah! je sais bien, moi, ce qui les a retournés. C'est l'ihterpellation Castelin et pas autre chose! Vous avez vu tout à l'heure le commencement de campagne que je vous ai signalé dans le Jour et dans V Autorité^ à l'automne de 1896. Eh bien! à cette époque, quand on a su que la question allait être portée à là tribune, ceux pour qui l'affaire Dreyfus est une affaire à laquelle on ne doit pas toucher, ceux qui pensent ainsi de bonne foi, ceux aussi pour lesquels une revision entraînerait de trop lourdes responsabilités pour qu'ils l'acceptent sans avoir tout fait pour y mettre obstacle, tous ceux-là se sont dit : « Il va y avoir une interpellation, le pays va être soulevé, il faut

PLAIDOIRIE DE Me LABORI 157

arrêter cela, il faut fermer la bouche aux amis du « traître »! Le ministère, Messieurs les jurés, a eu un moment Tidée de faire la lumière; et puis... que voulezvous?... quand on a annoncé Tinterpellation, il n'a pas eu le courage de faire tête aux difficultés qu'il fallait prévoir. Et alors on a vu, au moment où M. Gastelin venait demander des comptes sur la prétendue évasion du « traître » et sur la campagne qui commençait, on a vu M. le général Billot monter à la tribune et prononcer pour la première fois ces paroles qui, sous une forme ou sous une autre, se répéteront bien des fois, mais qui marquaient le point de départ des événements auxquels nous avons assisté :

Messieurs, la question soumise à la Chambre par Thonorable M. Gastelin est grave; elle intéresse la justice du pays et la sécurité de l'Etat. Cette triste affaire fut, il y a deux ans, l'objet d'un jugement provoqué par l'un de mes prédécesseurs au ministère de la guerre. Justice fut alors rendue. L'instruction de l'affaire, les débats, le jugement ont eu lieu conformément aux règles de la procédure militaire.

Vous savez, Messieurs, aujourd'hui que la production de pièces secrètes est établie, ce qu'il faut penser d'une pareille affirmation.

Le Conseil de guerre, régulièrement composé, a régulièrement délibéré, et, en pleine connaissance de cause, cu prononcé sa sentence à Tunanimité des voix.

Régulièrement délibéré!... Rappelez-vous les faits!

Le Conseil de revision a rejeté à l'unanimité des voix le pourvoi du condamné. Il y a donc chose jugée, et il n'est permis à personne de revenir sur ce procès.

Depuis la condamnation, toutes les précautions ont été prises pour empêcher toute tentative d'évasion du condamné.

Mais les motifs d'ordre supérieur qui ont nécessité en 1894 le jugement de l'affaire à huis clos n'ont rien perdu de leur gravité. {Très bien ! très bien !)

Le Gouvernement fait donc appel au patriotisme de la Chambre pour qu'elle n'engage pas un débat qui peut présenter de grands inconvénients, et pour que, dans tous les cas, la discussion soit close le plus tôt possible.

Retenez bien cette réponse faite, le 18 novembre 1896, par M. le Ministre de la guerre ; elle est le nœud du débat, et c'est ici, pour le dire en passant, que commence la faute ou, si vous voulez, l'erreur du Gouvernement.

Il est facile d'accuser les citoyens respectueux du droit et de la liberté de provoquer dans le pays d'odieuses campagnes; mais, si on remonte aux sources, il est aisé de voir aussi qui porte les responsabilités, et ici je vous les fais toucher du doigt.

On parle constamment du tort qu'ont pu avoir les défenseurs du « traître »... le ^rai/7'e .^ cette entité!... de ne pas demander ou la revision, ou l'annulation du jugement de 1894.... La revision? Il fallait un fait nouveau. L'annulation ? Le dospier secret devait l'entraîner. Mais c'est à M. le Ministre de la justice qu'il appartenait de la demander ! Écoutez l'article 441 du Code d'instruction criminelle qui est applicable en matière militaire :

Lorsque, sur l'exhibition d'un ordre formel à lui donné parle Ministre de la justice, le Procureur général près la Cour de cassation dénoncera à la section criminelle des actes judiciaires, arrêts ou jugements contraires à la loi, ces actes, arrêts ou jugements pourront être annulés, et les officiers de police ou les juges poursuivis, s'il y a lieu, de la manière exprimée au chapitre ni du titre IV du présent livre.

Le dossier secret est connu au mois de novembre 1896 (l'article de V Eclair a paru le 15 septembre; l'interpellation Castelin est du 18 novembre) ; ceux qui avaient qualité pour savoir et qui n'en avaient pas entendu parler jusquelà ont pu s'informer ; la Chambre a été saisie par ]^me Dreyfus d'une pétition restée sans réponse, parce qu'elle a été sans examen; M. le Président de la Chambre lui-même a reçu de M^ Démange, et cela je le tiens de Démange lui-même, une lettre pour le saisir de la question ; la lettre aussi est restée sans réponse.

Eh bien ! quel était le devoir du Gouvernement à ce moment-là, quand la question était soulevée pour la première fois ? Il appartenait à l'un de ses membres démon-

ter à la tribune, pour nier le dossier secret hautement, s'il n'avait pas été communiqué; et, s'il Tavait été, il fallait déclarer que c'était au mépris do tout droit et il fallait provoquer l'annulation du jugement !

Voilà ce qu'un gouvernement franc et libre, et ce sont ceux-là qui sont les véritables gouvernements d'hommes d'Etat, aurait fait et aurait dû faire.

Au lieu de cela, comme dans ce pays la crainte de la foule aveugle beaucoup d'hommes qui sont de braves gens, mais qui n'ont peut-être pas le courage civique à un degré suffisant pour gouverner dans un pays de suffrage universel aussi mobile et aussi facile à émouvoir que le nôtre, on a pris peur. On s'est dit, essayant de se rassurer soimême : Nous ne voulons rien connaître; la justice militaire a jugé; nous nous en lavons les mains! Et on est venu déclarer, apportant d'ailleurs, de bonne ou de mauvaise foi, à la tribune, une inexactitude, une inexactitude qui a fait la force des convictions du pays : « Cet homme a été justement et légalement condamné ». «Légalement», ce n'était pas vrai! « Justement », on n'avait pas à le dire, dès lors qu'on refusait la discussion sur le fond. Et par là on s'est irrémédiablement engagé dans une voie où le Gouvernement, après cela, a bien été obligé de persévérer, parce qu'il y a des actes qui entraînent des conséquences inévitables.

Etant donné qu'on n'a pas le courage de faire la lumière, étant donné qu'on n'a pas le courage de faire front à la foule et de lui dire : « Quelles que soient vos clameurs, il y a quelque chose qui nous intéresse plus que notre ambition personnelle ou que nos combinaisons politiques, quelque importantes qu'elles paraissent, c'est la Justice et le Droit; frappez-nous, si vous ne voulez pas que nous en prenions hautement la défense! »... étant donné qu'on ne veut pas faire cela, qu'on veut tenir le langage qu'on a tenu, on trouve que M. le colonel Picquart est gênant rue Saint-Dominique. 11 faut qu'il parte; et, le 16 novembre au soir, vous entendez bien, deux jours avant l'interpellation Castelin, deux jours avant la décla-

ration de M. le Ministre de la guerre, il reçoit l'ordre de quitter Paris pour cette mission, importante sans doute, puisqu'on l'affirme, mais pour lui incompréhensible à demi. On le couvre de fleurs, mais on Téloigne. De cet épisode, Emile Zola a fait, dans sa lettre, un récit admirable que je ne veux pas vous lire, parce qu'il faut aller vite, qui est vif, je le veux bien, mais qui, dans sa substance, n'est que trop vrai, et il en est une preuve manifeste : c'est les déclarations courageuses qu'est venu faire à votre barre — et vous ne pouvez pas en avoir perdu le souvenir — M. le lieutenant-colonel Picquart, qui a invoqué ici le témoignage de M. le général Leclerc lui-même, quand il vous a dit : « C'est le général Leclerc qui n'a pas voulu que j'allasse jusqu'aux confins de la Tripolitaine où on avait songé à m'envoyer. »

Pour qui veut voir et pour qui veut comprendre, ce qui ressort de tout cela, c'est qu'il y a eu un moment où, au ministère de la guerre même, une petite lueur de vérité a brillé. On l'a écartée, cette lueur! On s'est éloigné d'elle. Mais elle reparaît aujourd'hui! Je vous ai dit qu'elle deviendrait éclatante comme un soleil? Commencez-vous à le croire?...

Et la preuve que je ne me trompe pas, la preuve que M. le lieutenant-colonel Picquart est parti à cause de cela, c'est qu'il n'est pas parti en disgrâce, c'est que, pendant des mois et des mois, il a reçu de M. le général Gonse tous les témoignages de satisfaction, de bienveillance et d'affection qu'un homme peut espérer de ses chefs. Ah! toutes les indemnités qu'il pouvait avoir besoin de solliciter — ou plutôt qu'il n'avait même pas besoin de solliciter, on les lui offrait — toutes les indemnités dont il pouvait avoir besoin pour ses transports de chevaux, pour ses changements d'uniforme, tous les avantages, pécuniaires ou autres, qu'il aurait pu souhaiter, ah! tout cela lui était promis aussi largement qu'il l'entendait.

Ce qui était nécessaire, c'était qu'il ne revînt pas à Paris : on lui laissa à peine le temps de boucler sa valise,

il fallut qu'il s'éloignât sans délai, il fallut qu'il restât loin. Mais, en même temps, les'dispositions du ministère pour lui étaient excellentes et elles demeurèrent telles, au moins en apparence, jusqu'au mois de juin 1897, date de cette lettre de M. le colonel Henry, consécutive aux machinations dont M. le lieutenant-colonel Picquart a été l'objet, dans laquelle on commence à le menacer et qui va amener les confidences à M. Leblois. Dès lors, les choses ne feront plus que s'aggraver, les procédés désobligeants ne cesseront plus, jusqu'au jour où M. le lieutenant-colonel Picquart sera rappelé à Paris après la dénonciation lancée publiquement par M. Mathieu Dreyfus le 14 novembre. 1897, contre M. le commandant Esterhazy, dont il convient maintenant. Messieurs, que je vous entretienne plus spécialement.

Sur M. le commandant Esterhazy, il fautnous entendre. Certes, quelles que soient la loyauté et la franchise avec lesquelles j'ai accepté et j'ai abordé cette affaire, je n'ai pas proprement à faire ici le procès de M. le commandant Esterhazy. Et, pour parler ainsi, je me place beaucoup moins au point de vue de la chose jugée, pour laquelle, dans cette affaire, j'ai le respect que vous savez, qu'à celui-ci, à savoir que, parmi tous ceux qui se sont trouvés mêlés, dans ces derniers temps, aux puériles ou aux odieuses machinations que tout le monde connaît, s'il en est un qui doit bénéficier d'une excuse, c'est bien, à mon sentiment, M. le commandant Esterhazy.

Innocent ou coupable — innocent... {M^ Labori fait un geste ironique), puisqu'il est acquitté — M. le commandant Esterhazy était sous le coup de la plus terrible accusation. Atterré tout d'abord, il y a fait face ensuite par tous les moyens : il était en état de légitime défense. Il est acquitté! Tant mieux pour lui! Et j'ajoute ; Tant mieux pour moi! Car, autant je me sens l'âme légère pour démontrer l'innocence d'un homme que je crois et que je juge innocent, autant je me la sentirais lourde pour essayer d'en accuser un autre, qui, fût-il coupable, le serait

peut-être d'escroquerie pins encore que de trahison, et qui, en tout cas, me paraîtrait, à moi, avocat que je suis et que je reste, digne de la plus profonde pitié.

Seulement, et après avoir rendu à la fiction juridique de la chose jugée ce respectueux hommage (Rires.), il îàui cependant. Messieurs les jurés, que je vous montre, — au point de vue de ma défense, puisque j'ai à rechercher si dans tout ce que je dois vous signaler il n'y en a pas assez pour justifier toutes les émotions et toutes les colères

— il faut que je vous montre, en les retraçant à grands traits, les circonstances de la dénonciation; les charges

— servons-nous de ce mot, puisque c'est celui de M. le général de Pellieux — qui pesaient à ce moment sur la tête de M. le commandant Esterhazy; enfin, les conditions dans lesquelles se sont poursuivis et l'étrange instruction dont j'aurai à vous parler, et les étonnants débats qui s'en sont suivis.

Vous savez comment est née la campagne.

Sollicité au commencement de 1895 de s'occuper de l'affaire Dreyfus, M. Scheurer-Kestner avait refusé son appui. Cependant, par hasard, et de côtés multiples, il recueillit des renseignements qui le troublèrent. Il fut ensuite, de la part de M. Teyssonnières, l'objet de deux visites; celles-ci avaient pour but, vous le savez, de faire dans le sens de la culpabilité de Dreyfus la conviction de M. Scheurer-Kestner; elles aboutirent à un résultat directement opposé. Postérieurement, au mois de juillet 1897, M. Scheurer-Kestner eut la visite de son ami et compatriote Leblois, dont il reçut les confidences que vous connaissez.

Son émotion fut immense. Peut-être, et il me semble qu'il Ta dit lui-même dans sa déposition devant le Conseil de guerre, commit-il quelques indiscrétions; en tout cas, le bruit se répandit de l'état d'esprit dans lequel il se trouvait, et de ses préoccupations.

Pris d'un peu court, mais obligé d'agir à cause même des révélations de la presse, M. Scheurer-Kestner se

rendit chez M. le général Billot, avec lequel il eut la longue conversation dont on a parlé ici.

Et alors, vous savez. Messieurs, ce qui se passe !

M. le général Billot ne lui communique aucune espèce de preuve, ancienne ou nouvelle, en ce qui concerne la culpabilité de Dreyfus. M. Scheurer-Kestner, qui est viceprésident du Sénat, qui est Tami de M. Billot, qui est l'homme inattaquable que vous avez vu — on peut bien Tattaquer dans les journaux, mais on ne peut pas l'attaquer utilement pour des gens qui l'ont regardé en face — , M. Scheurer-Kestner semblait pourtant désigné pour recevoir des confidences, si l'on eût eu des confidences sérieuses à faire. On ne lui montre rien; on ne lui dit rien; on se contente de lui demander un silence de' quinze jours; on lui promet une enquête et une réponse. Je crois qu'il n'y eut pas d'enquête, en tout cas il n'y eut pas de réponse.

C'est à ce moment que M. Scheurer-Kestner, qui connaît le nom du commandant Esterhazy par la voie que je vous ai indiquée, reçoit la visite de M. Mathieu Dreyfus. Et ici se produit une scène extrêmement intéressante et qui, pour M. Scheurer-Kestner aussi, devait produire comme un éblouissement, selon le mot d'un témoin, après tous les traits de lumière qu'il avait déjà reçus. M. Mathieu Dreyfus lui dit : « Je connais le nom de l'auteurdu bordereau. » — « Gomment! vous le connaissez?»

— (( Oui! Me promettez-vous, si je vous le nomme et si je ne me trompe pas, de me dire si c'est bien la vérité? »

— « Si vous le nommez, soit! je vous le dirai. » — « C'est Esterhazy! » dit M. Mathieu Dreyfus, auquel un ami, un ancien ami de M. Esterhazy ou un créancier plutôt, M. de Castro, que vous avez entendu, était venu dire : « J'ai reconnu l'écriture du bordereau, c'est celle d'Esterhazy ». « — C'est vrai, s'écrie M. Scheurer-Kestner ; c'est luimême; mais, puisque vous le connaissez, votre devoir est de porter le fait à la connaissance de M. le Ministre de la guerre. » De là la dénonciation du 14 novembre 1897.

On a dit que cette dénonciation était malhabile. C'est

bien possible, puisqu'elle n'a pas réussi! Du moins, il me semble qu'elle était un acte courageux et sincère : sincère, vous n'en doutez pas; courageux, car il exposait celui qui en était Tauteur, s'il s'était trompé, à de terribles représailles... Les représailles, on les attend encore!

On a dit aussi que M. Mathieu Dreyfus n'apportait pas de preuves. Je ne dis pas, moi, qu'il fallait condamner M. le commandant Esterhazy; j'ai déjà déclaré que, si j'avais été membre du Conseil de guerre, étant données les conditions de la poursuite, je l'aurais acquitté peutêtre; — ce qui ne veut pas dire que, si j'avais été chargé de la poursuite, je Taurais faite comme elle a été faite : cela, c'est une autre affaire. — En tous cas, ce que je sais bien, c'est que les charges qu'on relevait contre lui étaient graves au premier chef.

Souvenez-vous, Messieurs les jurés, et comparez.

En 1894, l'homme qu'on arrête, qu'on met au secret, l'homme dont l'arrestation est décidée avant même qu'on Tentende, l'homme qui est enfin l'objet de cette information que vous connaissez maintenant et de ce procès dont je vous ai révélé hier l'allure un peu bien militaire, cet homme-là est un homme de vie pure; il a des notes excellentes; il est entré à l'Ecole de guerre, vous entendez bien, à l'École de guerre, qui est l'école où se rencontre l'élite de l'armée française, il y est entré 67°, quoique israélite, et il en est sorti 9^

Ses notes sont parfaites, sauf celles qui lui ont été données par un seul de ses chefs après quelque temps passé à l'État-major.

Ah ! il a dû être bien heureux, Dreyfus, et son ambition a dû lui paraître au comble le jour où il est entré dans les bureaux de la rue Saint-Dominique! Quelle ironie des choses! Le voilà à l'État-major, le juif! On a dû fêter ce jour-là dans la maison. C'était pourtant le commencement de son déshonneur et de sa ruine!...

Quand on songe à lui, quand on pense à le poursuivre, il est sans relations suspectes; je vous l'ai dit, on n'a rien

à lui reprocher; rien, rien! Des indiscrétions futiles, des puérilités, des choses plus petites, toutes, que ce bordereau qui n'est lui-même que le néant! En dehors de cela, rien; encore une fois, rien! Et cependant, Messieurs les jurés, on l'arrête, on l'arrête avec une soudaineté et une brutalité qui, de ce jour-là, le marquaient pour sa perte.

Je vous ai montré comment on l'accusait sans que contre lui on possédât rien, puisqu'on lui imposait cette dictée dérisoire. Et cependant, dès ce moment-là, la police était sur pied; dès lors qu'on s'était engagé de bonne foi, on devait continuer de bonne foi, et, toujours de bonne foi, cela devait aller jusqu'au bout.

On invoque aujourd'hui, quand il s'agit de M. le commandant Esterhazy, la difficulté qu'il y aurait eu pour lui à se procurer ces fameux documents du bordereau. Il faut que j'en dise un mot à mon tour : oh! ce sera très court, car vous savez surabondamment ce qu'il en faut penser après les explications contradictoires de M. le général Gonse, de M. le colonel Picquart, de M. le général de Pellieux, et après les interrogatoires que moi-même je leur ai demandé de vouloir bien accepter.

Je ne veux pas reprendre la question de cette fameuse note sur Madagascar qui était de février 1894, et non pas d'août 1894, comme on l'a dit, qui, par conséquent, n'était pas la note importante dont a parlé M. le général Gonse. Je ne veux rien dire même, d'une manière générale, de ces diverses notes qui, toutes, nécessairement, ne devaient pas avoir d'importance, car celui qui vendait les documents n'aurait pas manqué de faire ressortir leur importance, si elles en avaient eu une.

Mais je veux préciser un point, parce que c'est le seul qui, à défaut de questions qu'on ne m'a pas permis de poser, n'a pas été éclairé à l'audience, dans les confrontations, et qui, cependant, vous allez le voir, a, bien que petit, une portée morale considérable.

M. le général de Pellieux vous a parlé de la note sur la pièce de 120 et de son frein hydraulique. C'est, je crois, le premier document qui est cité dans le bordereau.

Je vous envoie — dit Tauteur du bordereau — une note sur le frein hydraulique de 120 et la manière dont s'est conduite la pièce.

Conduite! Tous les officiers qui sont venus ici n'ont pas dit conduite; ils ont dit comportée. C'est un détail à retenir en passant, puisqu'on prétend que l'auteur du bordereau ne peut-être qu'un officier attaché à l'État-major, et un artilleur.

« Une note sur le frein du 120, c'est important », dit M. le général Gonse !

Eh bien! Messieurs les jurés, ici nous allons faire éclater la lumière.

J'ai demandé à M. le général Gonse à quelle date le frein hydraulique de 120 était devenu réglementaire, et à quelle date le règlement officiel en avait été répandu dans l'armée. M. le général Gonse, qui ne connaît pas d'ailleurs

le frein hydraulique du 120, il nous l'a dit, a répondu

qu'il n'avait pas à répondre à la question. Je vais répondre pour lui :

Voici un règlement officiel sur le service des bouches à feu de siège et de place. {M^ Labori montre le règlement au jury.) Il est mis en vente à la librairie militaire Berger- Levrault et C'% et il porte la date — ne souriez pas, le bordereau est de 1894, la note si grave est de 1894 — et ce petit recueil porte la date... de 1889!

A la page 21, sous l'article 1«'' du titre P"" {Matériel du 155 long et du 120), vous trouverez la description du frein hydraulique ;

Le frein hydraulique est destiné à limiter le recul de la pièce, etc.. Il comprend...

M. l'avocat général. — Cela n'a aucun rapport, l'invention n'existait pas.

W Labori. — Je vous remercie de votre interruption.

M. l'avocat général. — Elle est exacte, mon interruption.

M^ Labori. — Je vais vous répondre tout de même.

Il a été mis en service, Messieurs les jurés, en 1895,

PLAIDOIRIE DE M« LABOIU 167

une nouvelle pièce de 120 (pièce de campagne), dite 120 court. Cette pièce était munie d'un frein hydropneumatique ^ d'invention nouvelle. Voici le règlement officiel qui en contient la nomenclature. {M'' Labori produit également ce règlement.) Il porte la date de 1895, ce qui prouve que ce frein a été mis à l'étude à une date antérieure; mais ce frein nouveau ne s'appelle plus le frein hydraulique, il s'appelle, je le répète, le frein hydropneumatique.

Par conséquent, ce qu'il y a de nouveau en 1894, <îe n'est pas le frein hydraulique, — et j'espère que M. l'Avocat général nous expliquera quelle est mon erreur, si par hasard je me trompais sur un point (Rires), — ce n'est pas le frein hydraulique, c'est le frein hydropueumatique, et alors l'argumentation devient bien simple : ou l'auteur du bordereau a envoyé en 1894 à des étrangers, sur la naïveté desquels il spéculait, une note sur le frein hydraulique du 120 qui était en service depuis 1889 et, vraiment, ce n'est pas la peine de dire que M. le commandant Esterhazy n'aurait pas pu se la procurer; ou, au contraire, il a envoyé, en 1894, une note sur le frein hydropneumatique, qu'il appelait le frein hydraulique et alors, il n'y a pas de question, l'auteur du bordereau n'était pas un artilleur... {M. l'avocat général fait un geste de dénégation.) Monsieur l'avocat général, je vous cède volontiers la parole...

M. l'avocat général. — La pièce a tiré pour la première fois aux écoles à feu, en août 1894.

M^ Labori. — Je regrette d'être obligé de vous dire que vous n'avez aucune autorité pour moi au point de vue militaire; j'attends des explications avec des documents.

M. l'avocat général. — Réciproquement.

M® Labori. — Eh! réciproquement! Moi j'apporte des documents!

M. l'avogat général. — Gela n'a aucun rapport à l'affaire. /

M° Labori. — Ici, Monsieur l'avocat général, nous avons un terrain d'égalité parfaite... au talent près, comme disait un jour un de mes confrères à l'un de vos

éminents prédécesseurs. (Rires.) J'ajoute que si, sur ce point, vous avez reçu des confidences du ministère de la guerre, il faut avouer que, sur les autres points, le ministère s'en est montré assez avare. [Nouveaux rires.) Quand bien même vous auriez reçu des informations spéciales sur ce point, cela ne compte pas... [Bruits.) Je ne comprends pas vraiment cette salle, elle est aussi émue que M. l'avocat général lui-même. [Nouveaux rires.) Il ne s'agit pas entre nous d'un colloque, il s'agit pour nous d'être jugés par les douze citoyens qui sont là. Ils apprécieront mon argumentation, et si par hasard M. l'avocat général a des réponses à faire, il les fera, nous verrons quelles elles seront; quant à son affirmation, elle est très intéressante, mais elL n'a aucune valeur au point de vue de la discussion.

On a parlé encore de la note sur les troupes de couverture et on a paru y attacher beaucoup d'importance. Il est évident pourtant qu'il s'agit également là d'une note sans valeur. Je ne sais pas du tout ce que l'auteur du bordereau a envoyé à son correspondant, et M. le général Gonse ne le sait pas mieux que moi. Ce que je sais, et M. le lieutenant-colonel Picquart le faisait remarquer, c'est que, quand il envoie un véritable document, comme le Manuel de tir, il a bien soin de dire que c'est un document « difficile à se procurer », et il le dit dans un français un peu singulier, alors que vous vous rappelez comment Dreyfus écrit sa langue dans les lettres que je vous ai lues. Mais, lorsque l'auteur du bordereau fournit des notes, il ne dit rien. J'en conclus que ces notes sont sans intérêt et sans importance.

Par conséquent, de tout cela, il n'y a rien à retenir au point de vue de la défense de M. le commandant Esterhazy. La preuve qu'il n'y a rien à en retenir, c'est que, — si on a bien essayé d'étayer la discussion sur le bordereau tant qu'on l'a pu, — le lendemain du jour oui la défense s'est montrée sur ce point, d'une manière décisive, victorieuse et triomphante, on nous a apporté les fameuses preuves absolues, dont j'ai établi l'inanité au commencement de cette audience.

Au surplus, toutes ces questions-là n'arrêtaient personne en 1894. Ah ! les impossibilités n'étaient pas moins grandes en ce qui concernait l'attribution du bordereau à Dreyfus. Par exemple, ce Manuel de tir, il est impossible qu'un officier d'État-major en ait parlé dans les termes où il en est question au bordereau. Écoutez encore une fois ceci :

Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer et je ne puis l'avoir à ma disposition que très peu de jours; le ministère de la guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps, et ces corps en seront responsables; chaque officier détenteur doit remettre le sien après les manœuvres.

On dit : « Celui qui écrit ces lignes ne peut être qu'un artilleur » . Ce n'est pas mon avis, car tous les officiers d'artillerie vous déclareront qu'il n'est pas un d'eux qui ne soit prêt à confier son Manuel de tir à un officier d'infanterie, surtout à un officier supérieur qui le lui demanderait. Tout le monde vous dira, en outre, qu'au début de l'année 1894, tous les officiers de réserve ou de territoriale de l'artillerie française, ou du moins un grand nombre d'entre eux, avaient pu recevoir des Manuels de tir. Eh bien! voulez-vous cependant que l'auteur du bordereau soit nécessairement un artilleur, comme, par une erreur de raisonnement qui, pour moi, apparaît manifestement, on l'avait pensé d'abord? dans tous les cas, ce n'est pas, ce ne peut pas être un officier du ministère de la guerre, c'est forcément un officier de corps, un officier de régiment, car l'auteur du bordereau éc:^it que, dans les corps (que ce soit d'artillerie ou d'infanterie), on a donné le Manuel pour peu de temps, ce qui ne lui permet d'en disposer que très peu de jours, tandis que, s'il avait été attaché au ministère de la guerre, il l'aurait eu pour tout le temps qui lui était nécessaire. La démonstration est péremptoire.

A ce moment-là, on ne s'est pas préoccupé du tout de ces prétendues difficultés relatives à l'obtention des documents du bordereau; cela n'a arrêté personne. Pourquoi? Mais parce que tous ces documents-là n'ont aucune im-

portance véritable. M. le général Mercier, lui-même, dans une interview, a déclaré qu'ils n'avaient pas l'importance qu'on voulait leur prêter ; même le plussérieuxd'entre eux, le projet de Manuel de tir, si c'est un projet de Manuel de tir nouveau au mois d'avril, — à supposer que ce soit la date du bordereau, — ou au mois d'août, ne sera plus nouveau au mois de novembre ou au mois de décembre, et rien ne se sera plus facile alors, je ne dis pas même à un officier supérieur, mais à un simple... « pékin »... vous entendez bien, s'il veut s'en donner la peine, que de se le procurer et avec lui tous les renseignements indiqués dans le bordereau.

Ce moyen de discussion n'a donc aucun espèce de valeur, il n'a pas de force, il n'est pas sérieux et il est manifeste que M. le commandant Esterhazy a pu se procurer les documents comme vraisemblablement l'aurait pu Dreyfus lui-même, car vraiment ce n'est pas là-dessus, en ce qui concerne Dreyfus, que je bâtis ma discussion.

Ce qui reste donc. Messieurs les jués, et je résume mon argumentation sur ce point, c'est qu'en 1894 on a arrêté, poursuivi et condamné sur des charges nulles, — on a le droit de le dire, — un homme de vie pure, de notes excellentes, de passé inattaquable, et s'il faut tout dire, un homme qui peut-être, parce que juif, eût été le dernier à trahir, tant ce devait être pour lui un honneur précieux — il l'a depuis bien chèrement payé — de servir l'armée française à une place éminente, dans les bureaux de l'Etat-major de la guerre.

Contre cet homme il n'y avait qu'une écriture, et cette écriture n'était pas la sienne; dès ce moment-là deux experts sur cinq le disaient.

En 1897, avec l'écriture du commandant Esterhazy, il ne s'agit plus d'une écriture discutable ; c'est, comparée à l'écriture du bordereau, l'identité même — je ne parle provisoirement que de l'écriture; pour la question de savoir s'il y a eu décalque, je m'en occuperai tout à l'heure.

Rappelez-vous, Messieurs les jurés, les dépositions des experts de M. Zola, rappelez-vous leurs démonstrations, car ils ont fait des démonstrations, à la différence des autres, rappelez-vous les démonstrations de MM. Moriaud, Franck et Héricourt, rappelez-vous aussi les conclusions de M. Bourmont, de MM. Molinier, de M. Paul Meyer, de M. Louis Havet, de M. Giry, — et nous en eussions amené bien d'autres si nous l'avions voulu !

Pour ceux-là je n'ai pas besoin d'insister, je n'ai qu'à faire appel à vos souvenirs.

Mais il faut que je m'occupe des experts officiels.

Je ne parle pas de ceux de 1894, et vous allez voir pourquoi. Il y en avait cinq. D'abord : M. Pelletier et M. Gobert; ils se sont prononcés très nettement tous les deux dans ce sens que le bordereau n'était pas de Dreyfus ; ensuite il y avait M. Bertillon..., et son schéma {Rires.)..., pour moi cela suffit, après cela, je ne discute plus...; M. Teyssonnières, ardent, vous l'avez vu, jusqu'à l'inexactitude; et enfin M. Charavay, qui, lui, professe à l'égard des expertises en écriture un scepticisme auquel je ne peux que rendre hommage {Nouveaux rires.), mais qui me dispense également de discuter.

Quant aux experts de 1898, ils se dérobent, ils refusent de parler. Ah! on comprend bien pourquoi, surtout quand on a lu leurs interviews dans les journaux; car il est extraordinaire de voir comme tous ces témoins sont discrets et comme ils sont en même temps bavards ! — S'ils n'avaient rien dit du tout, on serait bien embarrassé, mais, dans les journaux ils ont parlé un peu et nolamment, Messieurs les jurés, il a paru, dans Y Écho de Paris du 23 janvier 1898, une interview de M. Belhomme qui me paraît, quant à moi, avoir un réel intérêt, un intérêt d'autant plus grand que ces messieurs proclament que, dans leurs conclusions, ils ont été tous les trois unanimes.

Voici ce que dit M. Belhomme :

Mais, Monsieur, c'est éclatant de vérité (il s'agit de k

lettre du Uhlan). Laissons la lettre, sur l'authenticité de laquelle je m'expliquerai tout à l'heure; ne nous occupons que du bordereau ; il n'est pas de la main du commandant...

Ici les mots sont à noter. M. Belhomme ne dit pas : « Il n'est pas de l'écriture du commandant. » Il dit : « Il n'est pas de la main du commandant. »

Il n'est pas de la main du commandant; cela, voyez-vous, ne peut être discuté. Seulement, il faut, pour se prononcer, comme je le fais, avoir eu en main la pièce originale et procéder à toutes les comparaisons nécessaires... Suivezmoi par ici, vous allez voir comme je travaille...

Suit toute une peinture du laboratoire de M. Belhomme et un exposé de la manière dont cet honorable expert travaille. Je passe, et j'arrive au passage irhportant :

Eh bien ! nous avons fait photographier ainsi non seulement le bordereau, mais des pages entières du commandant Esterhazy. Sur ces épreuves-là, les similitudes, les ressemblances oi3tenues dans le Figaro et depuis dans le Siècle, qui a employé les mêmes procédés, disparaissent, et on voit que le bordereau n'est pas d'une écriture spontanée. Il y a des surcharges nombreuses, des reprises, des mots décalqués même, car si on les juxtapose, il s'identifient parfaitement. Or, je détle n'importe qui de tracer deux lettres, et à plus f«)rte raison, deux mots entiers, avec des caractères absolument identiques.

Celui qui a écrit le bordereau a imité, calqué, c'est manifeste, l'écriture du commandant. Ce dernier emploie quelquefois, mais assez rarement en somme, des s allemandes, et dans le borriereau, sur 6 s, il y en a 5 de cette forme, et toutes sont calquées. De plus, les mots essentiels par leur sens sont calligraphiés. L'écriture est inégale, incertaine. Aucune des lettres du commandant mises sous mes yeux n'a ce caractère, mais cette différence n'est sensible que pour nous qui avons vu les originaux. Avec des clichés habilement faits, on a pu espérer tromper le public et on y a réussi.

Qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire qu'au moins pour partie, — et, quand on fait cette réserve, c'est une manière de se tirer d'affaire, — au moins pour

partie le bordereau est de Vécritiire du commandant Esterhazy, mais qu'il n'est pas de sa main^ parce qu'il est calqué. Quant à l'identité des écritures, il résulte bien de là qu'elle est indiscutable. M. le commandant Esterhazy l'a reconnu, du reste, lui-môme; il l'a déclaré dans la Libre Parole avant même qu'il ne fût poursuivi; il l'a confirmé à l'instruction , au Conseil de guerre ; il a toujours dit que la ressemblance était effrayante.

Au surplus, Messieurs les jurés, experts, je voudrais bien que vous le fussiez vous-mêmes.

J'ai entre les mains l'original d'une lettre de M. le commandant Esterhazy... J'en ai bien d'autres, mais celleci est particulièrement intéressante; elle serait même intéressante à analyser quant au fond. Si M. Bertillon était à ma place, lui qui attache tant d'importance aux spécimens d'écriture envisagés comme pièces à conviction, il n'hésiterait pas à la lire et à la commenter; mais il est si tard que je tiens à ménager vos instants, et je ne m'occupe que de l'écriture.

Voici cette lettre. Elle a d'ailleurs été notifiée en copie à M. le procureur général. {i\P Labori donne la lettre à M. l" audiencier et lui fait remettre en même temps pour le jury des cartons portant un extrait agrandi de la lettre et du bordereau.) Je prie Monsieur le Président de vouloir bien me permettre de la communiquer à MM. les jurés, après en avoir lui-même pris connaissance. Je leur signalerai alors, à la page 2, au commencement de la cinquième ligne, les mots : « Et je ne pais », qui se retrouvent exactement dans le bordereau, à la ligne 16.

M. LE Président. — Ce sont des agrandissements que vous avez-là ?

M^ Labori. — Oui, Monsieur le Président, ce sont des agrandissements, qui ont été notifiés eux-mêmes à M. le procureur général. Nous avons fait procéder à des agrandissements à la même échelle d'un extrait du bordereau et de la lettre. Nous avons mis. Messieurs les jurés, et pour le bordereau et pour la lettre, trois lignes au lieu d'une seule, afin que vous puissiez bien vous assurer que c'est

AGRANDISSEMENT d'un PASSAGE DU BORDEREAU

PLAIDOIRIE DE Me LABORI

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