PRÉFACE IV
preuves morales, qui, seules, prétendaient établir la culpabilité de Demers.
L'opinion publique n'avait cessé de se passionner pour cette affaire. Mais les débats publics ne modifièrent pas les idées préconçues, et l’on ne vit jamais un accusé si formidablement et si généralement conspué que ne le fûüs le brave homme, l'excellent ouvrier qu'était Napoléon Demers.
Les renseignements fournis sur le compte de l'accusé par des témoignages irrécusables, r'nirant l'enfance, l'adolescence et la vie maritale de Demers, toujours docile, toujours probe, toujours sobre, toujours bien ordonné, bon époux et bon père, ne firent aucune impression sur le public qui s'entêtait à l’accuser sous prétexte que ‘ce ne pouvait être que lui” qui avait commis le crime.
Demers fut l’objet de deux procès. La première fois, il eut un jury mixte, c’est-à-dire un jury composé par moitié d’Anglais et de Français. Il y eut vingt-six audiences au bout desquelles quatra jurés anglais ne purent #accorder a: c les huit autres jurés.
Tout était à recommencer.
Le 9 décembre, l'affaire reyint devant la cour d'assises et le défenseur obtint un jury français. Les débats et les plaidoiries se prolongèrent jus qu'au 30 décembre et se terminèrent par l’acquittement de Demers, acquit. tement prononcé par les jurés après quelques minutes seulement de délibé. ration.
—Eh bien, mais, dira-t-on, puisque l'affaire est terminée, puisque Demers a été mis en liberté après avoir été déclaré ‘ non-coupable ” par le jury, à quoi bon publier le plaidoyer de son défenseur ? A quoi bon prolonger le souvenir de ce drame ? A quoi bon fixer sur le papier les péripéties d’une cause entendue et définitivement indifférente aujourd’hui à Napoléon Demers qui, pour aucune raison, ne peut être de nouveau incriminé ? A quoi bon s’occu-
per d’un erime destiné à demeurer impuni, d’un crime dont on ne recherche pas les coupables depuis que celui qu’on avait soupçonné est hors de cause ?!
A quoi bon 7... Tout simplement à rétablir la réputation d’un innocent.
Oui, Demers à été acquitté. Il a été proclamé ‘“non-coupable,” mais il n'a pas été proclamé innocent. Ceux qui s’acharnaient à demander sa tête n’ont pas désarmé ; ils ne sont convaincus que d’une chose : c’est que grâce au talent et au dévouement de son défenseur il a échappé à la condamnation qui atteint les meurtriers.
On ne peut plus dire tout haut que Napoléon Demers à tué sa femme, mais on le dit tout bas, et sa réputation, celle de sa famille, demeure, hélas ! entachée d’un soupçon flétrissant.
A moins qu’un hasard providentiel ne réyêle le nom de l'assassin de Saint- Henri, Napoléon Demers portera toujours le poids de l’accusation dont on l’a chargé.
C’est pour effacer cette impression terrible, au moins dans l'esprit des gens impartiaux et sensés, que M. O. Desmarais, le défenseur de Demers,
v PRÉFACE
s'est résolu à publier son plaidoyer, afin que sa lecture attentive détrompe les personnes de bonne foi qui, à l’aide d’un raisonnement spécieux, se persuadent que la justice a été jouée.
En lisant ge plaidoyer qui contient tous les arguments pour et contre l’accusation, on ne pourra s'empêcher d'apprécier sainement les faits qui ont donné ouverture à une accusation contre Demers, ainsi que les m.ltiples éléments d’appréciation qui ont amené les jurés à rendre leur verdict dans le sens que l’on connaît.
Si toutes les personnes qui poursuivent encore aujourd’hui Demers de leurs soupçons avaient suivi les débats, du premier au dernier jour, il est certain que la publication du plaidoyer de M. O. Desmarais serait une superfluité. Par malheur, très peu de gens ont assisté régulièrement à ces audiences pénibles et fatigantes, et c’est cette ignorance complète des détails de la cause qui autorise de braves gens à persévérer dans une opinion dont la perpétuité doit souiller l’avenir d’un homme et de sa descendance.
M. O. Desmarais est trop convaincu de l'innocence absolue de son client pour ne pas tenter de ramener les esprits à une plus saine appréciation des faits. En prenant la défense de Demers, il n’a pas seulement voulu sauver sa tête, il a voulu aussi sauver son honneur.
Voï'a pourquoi il publie son plaidoyer, voilà pourquoi il le publie d’après la traduction des notes sténographiques, sans se soucier de la forme peu lit téraire de ce document.
T1 tient à ce que ceux qu’il veut convertir à son opinion, que ceux à qui il veut faire partager sa conviction ne puissent l’accuser d’avoir fabriqué après coup un morceau d’éloquence, un chapitre de roman capable d’émouvoir les ecteurs et d’égarer leur jugement.
J’estime qu’il faut du courage pour livrer au public un plaidoyer si imparfait dans la forme quoique si solide dans le fonds. Ce plaidoyer, parlé, improvisé, avec sa notation musicale, embelli des gestes emportés de l’orateur, ponctué par toutes les intonations d’une voix tour à tour émue et indignée, ce plaidoyer, dis-je, à pu impressionner l’auditoire favorisé qui l’a entendu, au point d’arracher des larmes, même au juge. Mais ici, dépouillé de tout ce qui peut remuer les cœurs et ies consciences, il reste à l’état de document aride, mais solide, mais indestructible. Sa lecture n’en sera attrayante pour personne, mais elle sera utile à tous les hommes scrupuleux, à tous les hommes justes qui placent le souci de la vérité au-dessus de leurs caprices ou de leurs préférences.
A ce titre, M. O. Desmarais fait une œuvre digne, une œuvre courageuse, une œuvre qui sera appréciée par tous les hommes de cœur.
Arracher, si on le ;eut, un malheureux à l’animadversion publique, c’est agir en honnête homme et en chrétien.
J'ai eu le triste avantage de suivre ies débats de l’ affaire Demers, durant
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