II
338 PLAIDOYERS DE M^' LÂCtlAlD.
tout cela n'est vrai, » et finissant par ceux-ci : « Vous n'aviez aucune notion, même de la géographie des lieux; »> 2° le passage commençant par ces mois : c Pour ce qui est de votre plan, » et finissant par ceux-ci : « se briser contre une muraille de fer; » 3° le passage commençant par ces mots : c( D'où il ressort que votre plan élait inexéculable, » et se terminant par ceux-ci : « Vous êtes le seul homme absolument responsable du désastre tel qu'il a eu lieu; » 4° le passage commençant par ces mots : « Or, vous n'avez pas bougé, » et finissant par ceux-ci : « Entre vous qui avez sacrifié 10,000 hommes à votre incapacité et à votre orgueil, et l'Empereur qui en sauvé 50,00') à ses dépens, l'hisloire n'hésitera pas, vous pouvez être tranquille; » o° je passage commençant par ces mots : « Naturellement vous avez voulu disparaître, >> et finissant par ceux-ci : u Afin de vous débarrasser de toute responsabilité. » Comme outrages, les passages : u 1° Vous ne savez ni la grammaire, ni la géographie, ni rien de voti-e métier ; » 2° « Vous ne méritez aucune pitié, pas même celle qui s'adresse aux généraux malheureux, car vous n'avez eu aucune grandeur dans la défaite, aucune noblesse dans le malheur; » 3° c( Vos fautes, vous les rejetez sur les autres ; vos actes, vous les niez, et vous avez eu le rôle odieux d'un homme trahissant l'Empereur, le livrant aux calomnies, aux haines, aux mensonges de ses ennemis pour pouvoir vous sauver indemne, pendant que tous ses ennemis s'acharnent sur celui que vous leur avez donné enpàlurp; » 4" « Pour attacher votre nom détesté sur ce vaste cimetière, votre œuvre. »
III. Dans le numéro du 18 août 1874, comme diifamatoires les passages suivants : 1° u Vous avez odieusement trahi l'Empereur; » 2*^ u Vous n'avez vu qu'une chose, la possibilité de vous en aller de là, de vous dégager de toute responsabilité, et vous avez donné à l'Empereur vaincu, au lion mourant, le coup de pied... du républicain. Vous trouvez cela joli, moi je trouve cela d'une propreté morale douteuse et je persiste à vous le dire. ■»
Gomme outrage, le piopos suivant : << Vous vous targuez de vos quarante ans de métier, cela ne prouve qu'une chose, c'est que vous avez perdu votre temps et que vous n'avez rien appris; pour ce qui est de vos grades et vos décorations, cela établit qu'on a eu tort de vous les donner, voilà tout. »
AFFAIRE nu GÉNÉRAL DK WIMPFFEN. 330
.It; vous piu3 d'agréer, Monsieur le Procureur général, l'expression de mon profond respect.
Signé : de Wimpffen.
Les débats de celte aflaire furent très animés et les dépositions des témoins causèrent une grande émotion. M. le général de Wimpllen, bien qu'ayant choisi M° Jules Favre pour défenseur, parla le premier pour soutenir son accusation contre M. Paul de Cassagnac. M. de Cassagnac lui répondit par un beau discours plein de verve et d'humour. M*^ Jules Favre lui répliqua, et M*^ Lachaud prit ensuite la parole pour répondre au général de Wimpffen et à M^ Jules Favre.
Messieurs de la Cour, Messieurs les Jurés,
La véhémence de mon honorable contradicteur ne me détournera pas de la route que je dois suivre devant \ous pour arriver à la vérité, et, malgré toutes ses provocations ardentes, je resterai calme, et .i'espère qu'après m'avoir entendu, Messieurs, vous n'hésiterez pas. Le long discours qui s'est produit à la dernière audience et à celle d'aujourd'hui peut se diviser en quatre parties : la politique, les connaissances militaires, l'apologie du général de Wimpfïen, et l'attaque et l'insulte aux braves généraux qui sont ici. Ah ! pour moi, Messieurs, vous l'entendez, je n'ai pas à les défendre, ils sont notre gloire, notre honneur, notre consolation et notre espérance.
Malheur à ceux qui prennent plaisir à les attaquer, à les dégrader ! L'apologie du général de Wimpffen, nous y viendrons, qu'il se rassure ! Sa responsabilité dans la fatale journée de Sedan, elle apparaîtra bientôt, évidente, terrible ; et l'histoire, qu'il invoque, va s'éclairer dans cette discussion. Quanta la politique de mon honorable contradicteur, qui est un grand avocat, je l'ai toujours proclamé, je n'ai pas à la juger, la France sait ce qu'il a fait, et la France prononcera ; quant à sa grande science militaire qui, pendant une heure, Messieurs, vous a étonnés, j'attendrai pour y croire que les vrais connaisseurs se soient prononcés ; l'avocat de M. le général de Wimpffen n'est pas encore, que je sache, maréchal de France.
Pour moi, je viens vous prouver. Messieurs, que
AKKAIHE nr (IKNÉKAL l»K WIMPFFEN. .{H
MM. Paul de Cassagnac ri Piel ne sont pas convaincus (le difTamation, (|u'ils ont dit ce qu'ils avaient le droit de dire, et (ju'il n'est pas un fnit affirmé par eux qui ne soit vrai ; (]ue, si quelquefois leiii' parole a été vive, c'était encore leur droit : qu'ils avaient été entraînés à cette polémique par M. le général de Wimpfï'en, et que M. le général, et lui seul, est responsable des allures de la discussion, et qu'il n'a pas droit d'en demander raison à ses adversaires. Je ne sortirai pas de ce cadre. Pourquoi voulez-vous que je réponde à autre chose ? Je sais bien que l'occasion était trop belle pour ne pas la saisir et pour ne pas outrager l'Empereur et l'Empire. Est-ceque, par hasard, nous sommesici dans unetribune politique ? Non, nous sommes à la barre d'un tribunal ; nous plaidons un procès. Et puis, si c'était là la cause, laissez-moi vous dire encore que je ne m'y arrêterais pas, et, pour employer une des expressions de mon éminent contradicteur qui se produisait à la dernière audience, je dédaignerais les banalités du menu fretin de son parti, dont il a voulu se faire ici l'interprète. 11 a dû voir que les blessures, qu'il fait aujourd'hui avec ses paroles, ne sont pas cruelles, et que les traits les plus venimeux et les mieux acérés ne portent plus, il a pu s'en assurer à cette audience.
Laissons cela : nous n'avons pas aujourd'hui à juger l'Empire. Il a eu ses grandeurs et son éclat; il a eu ses malheurs et ses fautes, Ihistoire le dira avec impartialité; mais, ce qu'elle dira aussi, n'en doutez pas, c'est que les rhéteurs de l'opposition, par leurs discours entîellés et haineux, ont, pendant vingt ans, conspiré pour le malheur delà France. Ce qu'elle dira, l'histoire, c'est que leurs convoitises ambitieuses n'ont reculé devant rien et que, pendant une invasion, ils ont osé faire une révolution et augmenter ainsi nos malheurs et nos hontes. Voilà ce que dira l'histoire, et quand elle aura fait sa part au gouvernement, elle aura le droit d'être impitoyable pour des adversaires comme ceux-là.
Revenons au procès ; je ne veux plus en sortir, Messieurs les jurés, et, pour vous le prouver, je vais le prendre à son origine. Mon honorable contradicteur n'a pas plaidé le procès ; il a parlé de la gloire du général, de l'honneur du général, des aïeux du général; est-ce là le procès?
Voyons ce que j'ai dit, ce que je devais dire, ce que j'avais le droit de dire ; voyons la loi que vous connaissez mieux que moi et que vous avez oubliée.
11 faut remontera 1871, au lendemain de la captivité. Le général de Wimpffen a publié une brochure que j'ai là, ce n'est pas un livre [Sedan), c'est un pamphlet, c'est l'œuvre la plus odieuse qu'un militaire puisse faire; c'est la preuve de la vanité la plus insensée, c'est l'outrage le plus ardent aux hommes honorables (jue vous avez entendus.
Ce livre fît grand bruit, il affligea profondément les amis du pays, et il a dû réjouir profondément aussi ses ennemis.
Ces luttes intestines s'ajoutant à tous les autres malheurs, vous comprenez, Messieurs, combien cela était douloureux. On y répondit, et particulièrement le général Ducrot. Ce n'est pas le général Wimpfl'en qui a tout provoqué : il n'était plus en activité de service ; il avait pris sa retraite ; il était devenu journaliste et faisait une polémique de journaliste.
Ah ! c'est par un mouvement vif et plaisant que mon honorable contradicteur a supposé que nous avions reproché à notre adversaire de prendre la plume et d'écrire.
Un général fait tort à ses épaulettes quand il ne conserve pas le respect qu'il doit à l'autorité... à l'autorité dont vous parliez si bien tout à l'heure, et qu'il va, dans la rédaction d'un journal, apprécier, avec une vivacité et une hardiesse de langage dont nous parlerons, les actes de ses adversaires.
Quand on écrit, on s'expose à recevoir une réponse ;
AFFAIHK \)V (iKNKllAL UK WIMPFKEN. W.\
([Liand on est \ if, la réponse est vivo ; et si on l'cjutrage, il est impossihic à l'ndversaire de rester insensible à l'onlrape.
C'est ainsi qu'à Ja date du 7 août ini premier articJe doit vous être signalé ; c'est un article ([ui parut dans le journal le Siècle. On ne vous l'a pas lu, je ne vous le lirai pns davantage. C'est un article d'une nature absolument vaniteuse, car l'homme dont il est question est M. le général de Wimptfen ; quant aux autres, Messieurs, ce sont des généraux désobéissants.
Il fallait répondre ; on répondit le 8 et, il faut l'avouer, avec vivacité.
Tout à l'heure je vous lirai cet article, je vous en lirai quelques passages. M. Paul de Cassagnac a accepté la responsabilité morale de cet article ; ce n'est pas lui (|ui l'a fait, mais il en a accepté librement la responsabilité ; l'auteur de cet article est M. Paul de Léoni, il est en ce moment très malade.
La discussion est très permise, très licite ; elle est si permise et si licite, que M. le général de Wimpffen a répondu à ce premier article. Je m'étonne et je ne m'explique pas que mon contradicteur, dont l'esprit est si logique, n'ait pas compris qu'après que la réponse de M. le général de AVimpffen avait été insérée dans le journal de M. de Cassagnac, le procès devenait véritablement une chose étrange. On a inséré la réponse envoyée par M. le général de Wimpffen ; cette réponse, Messieurs, je vous la lirai et vous y trouverez cette phrase : « Je vous remercie de m'avoir attaqué, parce que vous m'avez procuré l'occasion de me défendre. » Voilà la réponse, elle est adressée, je ne sais pourquoi, à M. Paul de Cassagnac, qui jusqu'alors était resté étranger au débat qui s'était établi, dans son journal, entre un de ses rédacteurs et le général de Wimpffen; et vous entendez bien que, dans cette lettre du général de Wimpffen, les faits étaient dénaturés.
,\[. Paul de Cassagnac a répondu; il a répondu dans
:{V'i PLAIDOYERS DH M' LACilMI).
le numéro du 12 août, et, à la suite de la lettre du général de Wimpffen, vous trouve/ la lettre de M. Paul de Gassagnac qui répondait.
Nous les lirons encore ; il y a des appréciations précises, mais vous n'y trouverez ni outrage ni injure ; c'est une discussion animée, mais qui ne sort pas des limites de ce qui est convenable.
Est-ce que vous trouveriez que M. le général de Wimpfîen a été offensé? Mais c'est le contraire qui est vrai. Le général de Wimpffen a répondu à ce deuxième article par une lettre de quatre pages et qui, dans le journal, occupe, en très petit texte, jusqu'à deux colonnes et demie.
On a inséré sa lettre dans le journal, et pourtant il poursuit le journaliste en diffamation. On lui a donné toute la liberté possible; il a pu développer sa pensée, établir sa justification ; on l'a entendu, et, dans sa réponse, il ne se plaint pas. Au reçu de cette lettre, M. Paul de Cassagnac, une dernière fois, prend la plume; il écrit l'article du 18 août... ah! plus violent que les autres, plus emporté que les autres, et c'est bien son droit.
Quand vous connaîtrez cette lettre du général de Wimpffen, cette seconde réponse du 17 août, ah ! vous verrez bien que c'était une polémique (ju'on ne pouvait pas tolérer, et qu'il fallait rétablir la vérité.
Mon confrère, dans sa loyauté si grande, n'a-t-il pas compris qu'il fallait nous lire cette réponse de M. de Wimpffen. Il a oublié de le faire !
M" Jules Favre. — Je ne l'avais pas.
M'' I.ACUAUD. — Je ne l'avais pas dans les mains! Si c'est un oubli, c'est encore un oubli malheureux, car, laissez-moi vous dire que c'est bien là la pièce principale.
Cette dernière lettre de M. Paul de Cassagnac, dans laquelle il dit: « Vous êtes un vaniteux, vous êtes un incapable et vous avez trahi l'I^^mpereur, » mais elle
AFKAIUK \)V (lÉNKHM. I)K WIMIM'KKN. :\V:>
a été anionéo par (M's disserlalions si longues (jne vous Irouverez tout à l'houro dans la lottro (lontjo vous lirai (juolquos parties; \ous comprenez combien il étail heureux jxuir mon (M)nlr;ulirteur d'avoir laissé, à son cabinel, une pièce si iui[)ortcinte du procès. La luUe s'engage ainsi.
« A Monsieur PcniJ dp Cassagnoc, rédacteur en chef du
Pni/fi.
Pnris, lo n août 1874.
« Monsieur,
« J'avais souvent entendu parler de votre bouillant caractère, mais je ne croyais pas qu'il allât an point de vous faire écrire blanc et noir à vingt-quatre heures de distance. L'article, (jui motiva ma première réponse, m'accusait de ne savoir point garder le silence « (jui seul pouvait convenir à ma situation » ; et voilà qu'aujourd'hui vous triomphez de ce que je n'ai pas redressé, en temps utile, toutes les insinuations, toutes les erreurs imprimées sur mon compte par quelques écrivains militaires. C'est là, Monsieur, une contradiction qui s'explique par les nécessités de votre polémique. Vous auriez dû comprendre, cependant, qu'en certains cas mon silence n'a eu pour mobile qu'un sentiment de délicatesse. Je ne me suis pas toujours défendu, parce qu'il m'eût été parfois trop pénible d'accuser.
<* Mais il est des limites à tout, etje ne puis laisser sans réponse votre long réquisitoire. Il ne vous a pas coûté grand'peine à dresser; vous l'avez trouvé tout entier dans les divers ouvrages dont je parlais tout à l'heure. Or, pour être juste, il fallait au moins jeter les yeux sur ce que j'ai publié moi-même, et sur ce qu'ont écrit des auteurs moins prévenus ou plus désintéressés que ceux dont vous prenez uniquement les avis.
Soyez convaincu. Monsieur, que si le Conseil d'enquête
340 PLAIDOYERS DE M*^ LACHA l'D.
devant lequel j'ai comparu, et qui était composé d'olïiciers acquis h l'Empire, avait trouvé contre moi les témoignages accablants dont vous parlez, il n'eût point hésité à me livrer à un conseil de guerre. C'est, du reste, la faveur que j'ai hautement réclamée, et si je n'ai pu l'obtenir, c'est que trop de personnes eussent été obligées de venir prendre place à mes côtés au banc des accusés. Mais vous me semblez avoir oublié l'opinion émise par le Conseil d'enquête sur la capitulation de Sedan, et je crois nécessaire de vous la remettre sous les yeux.
« La voici :
« Mais il importe de bien définir la part de responsa- <c bilité qui incombe au général de WimptFen dans l'acte « même de la capitulation.
« Or, il paraît bien prouvé au conseil que le Souve- «. rain, en faisant hisser le drapeau blanc sur la citadelle « sans avoir pris l'avis du général en chef, le dégageait « de toute responsabilité sous ce rapport, et l'assumait f( tout entière.
« Le conseil doit louer le général de Wimpfîen de s'être « constamment opposé à cette capitulation. »
« Ce jugement est aussi clair qu'on pouvait l'espérer du Conseil d'enquête, et c'est à lui, non à moi, qu'il faut adresser vos invectives, quand je dis que le seul responsable de la capitulation de Sedan devant la France et devant l'histoire est l'Empereur.
« Quant à la façon dont j'ai conduit les opérations de la journée, chacun a le droit de la juger avec bienveillance ou sévérité, même avec passion ; vous me permettrez toutefois. Monsieur, d'estimer que vous appréciez bien légèrement un homme de guerre qui compte quarante années de service et n'a conquis ses grades et ses décorations que sur des champs de bataille.
« Je n'aurais pourtant pas relevé vos critiques à ce sujet, si vous n'aviez jugé à propos de les appuyer sur l'autorité d'un journaliste allemand. Vous souffrirez que
AFFAIUK ne GKNKMAL UK WIMPFFKN. Ul
je ne vous imite point, et que je me dispense (Ui reproduire ici les éloges cpic me décernent le maré'clial comte de Moltke et le prince de Bismarck : il ne convient pas de faire intervenir dans notre débat le journaliste allemand et nos vaimpieurs.
« J'arrive à la partie techni([ue de votre réquisitoire. Je maintiens que tenter la retraite à neuf heures du matin, k Sedan, quand il eût fallu abandonner ses canons et franchir des accidents de terrain encombrés d'un matériel considérable, eût été courir au-devant d'une déroute plus affreuse que celle du 30 août. Avant une heure nous (Hions aux mains de l'armée allemande.
« C'est cette conviction qui m'a fait prendre le commandement de l'armée. Il valait mieux tenter une bataille de Valmy, il valait mieux prolonger la lutte jusqu'à la dernière heure comme à Poitiers, comme à Marignan, comme à Waterloo, que d'être pris en quelques instants comme une bande de fuyards.
« La grande autorité sur laquelle vous vous appuyez est M. le général Ducrot : vous citez même de lui des conversations dont le caractère, éminemment fantaisiste, ne pouvait manquer de plaire à un homme d'imagination comme vous, Monsieur. Vous comprendrez que je ne m'arrête qu'aux allégations d'une nature suffisamment précise.
« Je n'avais pas besoin de M. le général Ducrot pour savoir que les troupes ennemies passaient à Francheval et à Yillers-Cernay. J'en avais été prévenu, au point du jour, par le général Margueritte, que j'invitais à aller en reconnaissance dans la direction de Saint- Menges et de Fleigneux sur la route de Mézières. L'ennemi, à sept heures et demie, chassait les troupes du général Ducrot du plateau de Villers-Cernay ; il était au village de Givonne à huit heures.
« A partir de ce moment, la retraite projetée par M. Ducrot était inexécutable. Voyez la carte pour vous en assurer. Je n'ai pas oublié l'incident d'Illy, et si je
348 PLAIDOYERS Dl;: M'" LACHArO.
ne me suis pas arrêté à l'idée de concentrer nos troupes sur ce point, c'est que je le connaissais mieux que ne le supposait le général Ducrot. Je savais Illy dominé par des positions d'où tirait l'artillerie ennemie ; c'était, comme je l'ai dit, un nid à boulets où auraient été écrasées les premières troupes qui auraient cherché à s'y agglomérer.
« Vous auriez dû encore là, Monsieur, jeter un regard sur la carte, que vous savez sans doute parfaitement lire, avant de vous exprimer si vertement à ce sujet. Du reste, le maréchal de Mac Mahon, quoi qu'en ait dit l'ouvrage qui vous aide à m'attaquer, n'a-t-il pas déclaré que le mouvement que je voulais exécuter contre les Bavarois était celui qu'il avait résolu lui-même, comme offrant le plus de chances de succès?
« Le passage que vous empruntez au général Lebrun parle d'un fait dont il n'a vu que la seconde phase. Le général Lebrun n'était pas sur le champ de bataille quand je commençai mon premier mouvement dans la direction de Bazeilles avec la belle division du dâ" corps, un régiment d'infanterie et des zouaves du 1" corps (général Ducrot).
(( M. Lebrun ne reparut que plus tard, à la porte de Sedan, accompagné d'un drapeau parlementaire, alors que je faisais un suprême effort pour réunir autour de moi deux ou trois mille hommes et les jeter sur le faubourg de Balan, qu'ils réussirent à enlever. Si cette opération n'a pas eu plus de succès, c'est que le reste des troupes était retenu sous les remparts et dans la ville de Sedan par la vue du drapeau blanc et par l'ordre du général Ducrot, écrit sous la dictée de l'Empereur.
« Ainsi donc, à l'heure même où je m'efforçais de rallier des troupes pour nous ouvrir un passage, à l'heure où j'étais encore investi du commandement en chef, un ordre passait par dessus ma tète, et cet ordre enjoignait aux troupes d'avoir à cesser toute résistance.
u Puisque vous citez M. le général Lebrun, V(Mis me
AKFAlKl!: DU GÉNÉRAL DE NVIMPKKEN.
:jJo
permettrez de le ciler à mon tour, pour vous |.i(Mi\rr' (pie le projet de l'elraite de M. le g«3nérnl Duerot sur Mézières était loin d'être eonsid(*ré par les hommes 'ompcHents comme runi(pie espoir de l'armée. Voici ce pie dit le général F.ebrun dans son rapport of'liciel : « Tout en étant prêt à exécuter cet ordre, je crus de-
< voir faire remarquer au général Duerot (jue le niou- ( vement dont il était question présenterait des difli- ( cultes sérieuses ; qu'il n'était possible qu'à la condition ( de traverser le bois de la Garenne par une ou dinix
< routes, au plus, sur lesquelles il serait difticile à Tartillerie de marcher; qu'en outre, il était à craindre
( que mes troupes, qui s'étaient maintenues avec éner-
< gie sur toutes leurs positions, depuis le matin, ( n'eussent plus la même conliance et la même énergie,
< dès qu'elles verraient qu'ils s'agissait pour elles d'un ( mouvement de retraite. J'ajoutais en outre que, sui- ( vaut moi, le moment n'était pas encore venu de re-
< courir à ce moyen extrême, alors que, sur tous les ( points de la ligne de hataille, nous paraissions avoir
< l'avantage. Le général Duerot n'insistant pas pour le
< moment, les troupes restèrent sur leurs emplace-
< mcnts pendant une demi-heure encore solidement
< reliées entre elles; mais, vers neuf heures, le général ' Duerot revint à moi pour renouveler l'invitation de
< commencer le mouvement de retraite, et cette fois ( d'une façon impérative. »
« Enfin, pour terminer, je vous demande, Monsieur, la permission d'extraire encore un passage d'un volume publié par un officier du 1"'" corps commandé, vous le savez, par le général Duerot.
« Voici ce passage :
« Les deux relations ofiicielles sur la bataille du l" septembre — celle du général deWimpfTen et celle de Tétat-major allemand — concordent sur tous les points.
« Il en ressort d'une façon incontestable :
'< i° Que, pendant la nuit du 31 août au l''"' septenir
3oO PLAIDOYERS DE M« LACHAUD.
bre, Ja retraite sur Mézières, à l'ouest, était déjà à peu près impossible, puisque le 11® corps et la division wurtembergeoise, le 5® corps et la division de cavalerie de l'armée du Prince Royal avaient passé la Meuse à Donchéry et à Dons-le-Mesnil ; puisque en outre le 0«' corps de la même armée appuyait à l'ouest, pour nous arrêter en cas de tentative de notre part et pour renforcer les autres troupes du prince de Prusse, lesquelles étaient déjà d'un effectif supérieur à ce qui nous restait. Néanmoins, il eût été possible de tenter de se frayer un passage la nuit; mais le lendemain, dès cinq heures du matin, la chose était impraticable.
« 2° Que, pendant cette même nuit, il eût été facile de se replier sur Garignan, attendu qu'on n'aurait eu encore affaire qu'au l®*" corps bavarois et à la garde du prince de Saxe.
« 3° Que la rouie de Belgique par Bouillon était complètement libre et que la grande préoccupation de l'ennemi était que nous prissions cette voie pour échapper à ses forces, triples des nôtres.
« 4° Qu'à partir de trois heures du matin, le 1" septembre, tout mouvement de retraite ne pouvait être tenté avec quelque chance de succès vers l'ouest ; que celui sur Garignan, que voulait exécuter le général de Wimpffen sollicitant l'Empereur de venir au milieu de ses troupes, était donc le seul rationnel et possible, grâce au succès du \2^ corps Lebrun. »
« Voilà, Monsieur, des appréciations sur le mouvement de retraite du général Ducrot, contraires à celles que vous énoncez. Il me serait facile d'opposer encore d'autres citations aux vôtres, et pour quiconque juge sans parti pris, la conclusion serait la même.
« La responsabilité d'un commandant en chef se mesure à la somme d'initiative qui lui a été dévolue. Or il est désormais prouvé jusqu'à l'évidence que, dans la fatale journée du 1" septembre, plusieurs de ceux qui avaient le devoir de m'aider m'ont refusé leur concours.
AFFÂÎKK DU (iKNliK.VL l»K WIMPFKKN. 351
l/Kmporcur u'aNail point de (•(nnmandeiïKJiil, mais il «Hait Empereur : c'est à lui (|u'()n préféra obéir. C'est à lui également (jut^ revient la res])()nsal)ilité tout entière «le la eai)iUilali«ui. Le C.onseil (ren<piét«! l'a «.léelaré, et l'histoire enregistrera son verdict.
'( Je ne fermerai point ma lettre sans vous dire : Vous me faites un crime d'avoir publié quebjues articles militaires au Siècle et au.Y/A'*' Siècle ; ] en accepte la responsabilité, et rien ne parait, venant de moi, sans comporter ma signature.
« Je vous déclare, en outre, Monsieur, être fort honoré de mes rapports bienveillants avec des hommes tels que MM. Jules Simon, Edmond About et leurs collaborateurs.
« Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
« Le général de division :
« De Wimpffen. »
On nous dit que ce procès est une manœuvre impérialiste, et qu'on veut se jeter dans la bataille sans provocations et sans raisons ! Mais vous oubliez que c'est vous qui avez commencé : le journal le Siècle a fait un article auquel j'ai répondu; vous avez répondu à mon article; j'ai répondu au vôtre. Il y avait une première lettre que vous m'avez envoyée, vous m'en avez adressé une seconde impertinente; j'y ai répondu, et alors, comme le général de Wimpffen n'avait plus rien à dire, et comme une troisième lettre n'aurait pas beaucoup avancé la discussion, il nous a intenté un procès, un procès civil. Mon contradicteur vous a dit : « Qu'est-ce que cela fait? Civil, criminel, c'est la même chose. »
Je suis peut-être moins libéral dans la théorie du droit que je présenterai tout à l'heure à messieurs les jurés, et je m'étonne, de la part d'un jurisconsulte et d'un libéral, qu'il dise que le tribunal criminel n'avait pas à intervenir dans le débat.
Voyuiis, il faut des preuves ; quand j'aftirmc l'incapacité du général de Wimpfï'en, incapacité relative, quand j'affirme cela, je prétends qu'il n'a pas fait, dans cette désastreuse journée, tout ce qu'il devait faire; il faut bien le prouver. Eh bien! quoi que vous en ayez dit, la preuve n'est pas permise devant le tribunal civil. Enfin, la loi, moi je ne l'ai [)as faite. Yous avez un avantage sur moi, et puisque vous m'interrompez, je la lirai, cette loi ; vous devez la connaître, puisque vous l'avez votée : quand on attaque un fonctionnaire dans l'exercice de ses fonctions, c'est devant le tribunal criminel...
La loi ajoute ({ue, s'il plaît au fonctionnaire de ne pas réclamer une peine et de se contenter de dommagesintérêts, il ne pourra pas détacher l'action civile de l'action publique, et qu'il devra venir devant la justice suprême du pays.
11 n'y aura pas de motifs dans votre sentence. Messieurs ; mais si les motifs ne sont pas écrits, ils seront dans tout le débat.
Ces motifs seront dans la conscience du pays. Rassurez-vous: quand le jury aura dit non, chacun saura bien comprendre ce que le jury a voulu dire. On aimait mieux le tribunal civil ; cela faisait moins de bruit, cela suffisait et entrait mieux dans le plan de nos adversaires.
Vous dites à (Quelqu'un qu'il est un malhonnête homme; devant le tribunal civil, votre affaire est regardée comme un délit ; s'il s'agit d'un fonctionnaire public et que vous apportiez la preuve, vous avez commis une bonne action ; c'est ce qui est arrivé devant le tribunal civil. M. Paul de Cassagnac avait le bonheur d'avoir auprès de lui cette autorité si puissante, M" Grandperret qui l'assistait de sa parole et de sa conviction. Eh bien ! cette prétention n'a pas pu prévaloir.
Ah ! je suis bien sûr que M. Paul de Cassagnac rendait mal sa pensée ; cet avocat manie trop bien les mois
AFFAIHK \)V GENÉUAL IMi WIMPKKEN. :J')3
pour avoir dil iju'il y avait du int''pris ; il a dit, dans des phrases choisies, que la trame ('tait vague, incertaine, ind«H'ise. Allons, vous aime/, mieux rester là-bas qu'ici, [)arce ((ue, dcvani un public libre, il n'est pas possible que vous ('vilie/ la discussion. Voilà ce qu'est la loi. Est-ce que, pai- hasard, on m'ùtera le droit de discuter les actes du géncial de AVimpllen? Vraiment ce serait le dernier mot de la plaidoirie. Il faut admirer ! admirer sans cesse, admirer toujours, et, si on discute, on est criminel. Ce n'est i)as sérieux!
Ce serait bien connnode d'avoir le pouvoir et qu'on ne puisse pas vous demander raison des actes que vous avez accomplis. Quand im homme veut être au-dessus des autres, soit dans la vie civile, soit dans la vie militaire, il est juste qu'il appartienne à la discussion. Je dirai de lui tout ce qui ne sera pas de la calomnie; j'aurai le droit de dire s'il a mal l'ait, je le dirai avec passion, je le dirai avec véhémence : la loi ne me commande (ju'une chose, c'est que cela soit vrai, et il importe peu que cela porte atteinte à sa considération.
.Je ne dois pas calomnier; tout ce qui est discussion, tout ce qui est vérité m'appartient.
Ai-je calomnié? Voilà ce qu'il faut rechercher, et, pour vous permettre de vous reconnaître dans cette affaire qu'on a faite bien plus vaste qu'elle ne l'est, pour vous y reconnaître, il ne faut pas remonter au déluge ; il n'est pas nécessaire d'aller en Afrique. Nous n'avons pas besoin de savoir si M. le général de Wimpfl'en a mérité le bâton de maréchal de France, qui ne lui a pas été donné, quand il a été découvrir le Maroc à la tète d'un certain nombre de soldats.
11 y a quatre ans, à quelques-uns de ses amis, il disait que c'était une expédition détestable, et, si vous lisiez les journaux du temps, et si vous écoutiez les discussions du Corps Législatif de cette époque, vous verriez que ce grand acte était jugé diversement.
Ah! c'est (|ue, voyez-vous, le barreau n'est pas la II. 23
354 PLAIDOYERS UE M'" LACHACD.
iribuiic. Je prends le général de Wiinplïen, le 28 août, h Paris, à Paris, et nous allons, sans promenade militaire très longue, arriver directement à la fatale journée du l^"" septembre.
Le ministre de la guerre a mandé le général à Paris; il est arrivé à Paris. Il a vu le général de Palikao, ministre de la guerre, lequel lui a donné ses instructions et une lettre de commandement. Il iallait que tous nos généraux fussent atteints ou perdus ! Ce brave Palikao, quatre-vingt-trois ans et malade, ({uine peut pas venir, qui a fait l'acte le plus loyal du monde, vous avez entendu comme on l'a traité. Peu s'en est fallu qu'on ait soutenu qu'il avait dit le contraire de la vérité ; pour ceux qui savent lire entre les paroles, n'est-ce pas ce que vous déclariez tout à l'heure? \i\\ bien'. Messieurs, écoutez :
Ce n'est pas un pelil l'ail, vous allez en juger dans un instant : c'est une chose inouïe, incroyable 1 Un témoin qui ne peut pas venir pour donner un renseignement, cela ne s'est jamais vu! Il n'y a (jue le parti bonapartiste qui, avec ses menées souterraines, puisse arriver à de pareils résultats. Nous avons fait auprès dn général comte de Palikao absolument ce que vous avez fait vous-même, entendez-vous bien? Quand le général de Wimptl'en apprit que le comte de Palikao ne pouvait pas venir, il lui a écril une lettre que j'ai là ; la voici :
.<( Mon général,
« Vous êtes souffrant, vous ne pouvez pas venir, « voulez-vous avoir la bonté de répondre aux six ques- « tions que je vais vous poser, etc. »
J'ai fait ce que le général de Wimptfen a fait; j'ai le droit d'interroger le témoin, comme il a le droit de l'interroger lui-même. J'ai adressé une demande au comte de Palikao; je lui ai demandé une réponse à certaines questions, tout comme le général de AVimpffen.
AFFAIRK DU GÉNÉRAI- l)K WIMPKFEN. 3.S5
Lo cumlc (le Palikao a n'-pondii à vus (luostions, J'ai lu la réponse qu'il vous a adressée, et il a répondu aux miennes. C'est un homme très circonspect, parce qu'il dit la vérité à tout le monde. Voilà ce qu'on nous disait lout h l'heure. 11 n'est |)as vrai que le comte de Palikao se soit refusé de répondre à ce qu'on lui demandait : il y avait un fait considérable, capital : il s'agissait de savoir comment il vous avait donné le commandement, s'il vous l'avait donné en raison de votre génie militaire. Non, il vous l'avait donné parce que vous étiez le plus ancien; c'est étrange de donner le commandement au plus vieux, mais c'est la loi, c'est la règle.
I.a loi peut gêner certains hommes, maisenlin la loi dit que le général du grade le plus ancien aura le commandement; le cas est prévu par la loi. Après la catastrophe, il vous écrit qu'il pensait que vous étiez un homme d'énergie et de courage ; il vous donne ce satisfecit que l'on donne toujours à ceux qui sont malheureux, et vous en concluez que vous avez été sincèrement jugé comme le plus capable.
Devant le monde qui nous écoute, ne nous arrêtons pas à ces misères humiliantes !
Le général est donc arrivé à Paris le 28 août; il a vu le comte de Palikao, (pii lui a donné sa lettre de commandement. Celle lettre de commandement ne pouvait servir que si le maréchal était empêché.
Le général de Wimpffen est parti; il est arrivé à l'armée le 30 août; c'est un résumé rapide que je fais. On lui avait donné le 5'' corps qui était, auparavant, sous le commandement du général de Failly. Il a pris, dans la journée du 30 août, le commandement du 5*^ corps. J^e l'^'" septembre, à six heures du matin, le maréchal de Mac Mahon est blessé.
Le maréchal de Mac Mahon, qui connaissait Ducrot; ((ui savait à merveille dans quelles mains il pouvait déposer son bâton de commandement, avait prescrit de le remettre à Ducrot.
:jo6 PLAIDOYERS DE M° LACilALD.
Le général de Wimpffen, à ce moment-là, ne dit rien ; il est neuf heures. Le général Ducrot a oi'dunné une manœuvre sur laquelle nous reviendrons, une retraite; et, tout aussitôt, le général de Wimpfï'en écrit qu'il est le général en chef, et il prend le commandement.
A midi, un des corps d'armée est absolument écrasé : c'est celui de Douay. A midi et demi, un second corps d'armée est également écrasé. Il n'y a que Lebrun, dans sa gloire et dans sa vaillance, qui tient encore; mais les deux autres corps sont absolument ruinés.
A une heure et demie, le général de Wimpfï'en veut écrire à ses généraux pour faire une sortie sur Garignan. Il écrit en même temps à l'Empereur ce billet dont on a tant parlé ; le billet est porté par deux ofliciers d'ordonnance ; l'un arrive à deux heures et demie et l'autre à trois heures. A ce moment-là, nous saurons tout à l'heure dans quelle position on se trouvait.
Deux officiers, envoyés l'un vers le général Ducrot, l'autre vers le général Douay pour leur demander de venir soutenir cette trouée sur Carignan, les trouvent l'un et l'autre sans escorte. « Nous sommes seuls, répondent-ils, il est impossible de réunir nos soldats. Ce n'est pas nous, ce sont des soldats que vous voulez, et nous n'en avons pas. »
Vers la même heure — mon contradicteur disait tout à l'heure deux heures, deux heures et demie — l'Empereur, épouvanté du carnage, fait hisser un drapeau blanc, le drapeau de l'armistice, et puis vous savez la suite : l'Empereur, qui ne peut pas signer une demande vis-à-vis de l'armée étrangère, parce qu'il n'est pas le commandant en chef, envoie le général Lebrun pour demander au général de AYimpfïen sa signature, qui est absolument nécessaire. Le général de WimpfVen ne veut pas la donner, et, dans une excitation que je comprends, qui atteste son courage, il veut faire une folie, mais une folie héroïque.
A quatre heures et demie, il sort avec; i2,0(K) liommes
AFFAIRE \)V fJKNKHAI. I)K WIMPFFEN. riiiT
•»l le j^énérnl Lebrun ; il lui dit : « lili hien ! alliHis nous faire lucr. » « Kt moi aussi, je le veux bien, » répond le général Lebrun. Ils n'cjnl pas fait deux cents pas, qu'ils sont forées de revenir. Nos malheureux soldats, qui ne sont pas des lâches cependant, s'arrêtent et reviennent. Le général de AVimpfî«!n se retourne, et, apercevant ce petit corps à peu près dispersé, revient dans la ville et donne sa df'mission.
On lui lait comprendre qu'on ne peut pas l'accepter, qu'il a le commandement et qu'il doit le conserver. C'est alors qu'a lieu chez l'Empereur une scène violente entre le gén('>ral de Wimpffen, qui attaque déjà ses compagnons d'armes et le général Ducrot qui se défend.
La capitulation est faite, vous en connaissez les conditions ; et le 3 septembre, pendant que l'armée se rendait au camp de la Misère, le général de Wimpffen demandait à aller en Allemagne, avec deux vieux chevaux qu'il voulait conserver.
Je défie mon contradicteur de démentir un seul mot de tout ce récit; je crois que c'est bien là la cause. Voilà le fait, voilà cette journée ; il s'agit d'elle, il ne s-agit que d'elle.
Je l'ai appréciée, j'ai apprécié vos actes. Tout ce que j'ai dit est-il vrai? Si tout est vrai, tant pis pour vous, vous êtes accablé, et Ton n'aura pas de pitié pour vous, parce que vous avez l'audace de vouloir délaisser la vérité. Examinons tous ces faits, ce ne sera pas long. Oh ! ne vous attendez pas de ma part à de grands efforts stratégiques ; je veux seulement vous rappeler le témoignage de ces hommes si braves. Ils disent : « Il y avait quelque chose de déplorable et qu'on ne comprendra jamais, c'est que le général de Wimpffen, ayant pris le commandement du général Ducrot, ne l'ait pas demandé aussitôt après la blessure du maréchal de Mac Mahon. »
J'ai dit que cet acte s'était produit parce que vous aviez compté sur une victoire, et je le prouve. Le matin, quand le maréchal de Mac Mahon était blessé, le
mouvement du général Lebrun était un mouvement qui ne promettait pas la victoire : alors vous n'avez pas sorti la lettre qui vous donnait le commandement. Pourquoi ? Vous qui voulez rappeler les autres officiers à leur devoir, vous qui attaquez des hommes irréprochables parce que, dites-vous, ils ne se sont pas sou mis aux ordres de leur supérieur ; vous, vous-même, vous manquez à ces ordres ; vous étiez général en chef, vous deviez prendre le commandement, qui vous était donné, au moment qui vous était assigné.
Vous n'avez rien dit alors; il y avait des difficultés que vous n'espériez pas pouvoir surmonter aisément ; vous avez oublié de montrer votre lettre. Mais il vous paraît que les choses changent d'aspect ; vous ne voyez pas le piège que les Prussiens vous tendent ; vous espérez la victoire, et vous réclamez le commandement. Le Conseil d'enquête vous a appouvé : le Conseil a dit : « L'Empereur a fait hisser le drapeau blanc, et, par ce fait, le général de Wimpfîen pouvait être écarté de la responsabilité de la capitulation. » Mais du désastre de l'armée, mais de la désertion du commandement, le Conseil d'enquête ne peut pas vous en décharger, et il ne le fait pas.
Certainement, Messieurs, vous aimeriez mieux que ces grandes questions militaires fussent vidées par des autorités militaires. Est-ce que je vous offense en vous disant que, vous et moi, nous ne pouvons peut-être pas les comprendre? Mais le Conseil d'enquête, composé de généraux ! Est-ce que le général de WinipHen n'y a pas été entendu?
Que parlez-vous de Conseil de guerre?
Le Conseil de guerre est nécessaire pour frapper les coupables; mais le Conseil d'enquête suffit pour donner la responsabilité h qui elle est due. Eh bien! permettezmoi de vous dire quelles sont les opinions du Conseil d'enquête sur les événements de Sedan.
Lorsque le général de Wimplfen a privt' de son com-
AKKAIHK 1)1' GKNRUAL \)K WIMPFFEN. '.m
mandoiiiont h* ^('ik'mmI Diicrol, il n'avait pas de [)Ian <lo balaillc; il a du Javoucr, et c'<'st si vrai, qu'il était à la suite de la victoire que les succès relatifs du général Lt'biaui lui faisaient espérer. 11 n'avait pas de plan de hataille et il l'a déploré. Cela est constaté par le Conseil d'enquèlr.
Comprenez-\ nus, Messieurs, ce général qui veut qu'on lui dresse des statues, qui parle des autres dans les termes (fue vous savez, qui m'a fait parler tout à l'heure coinnu; vous l'avez entendu, et qui n'a pas de plan de bataille? Il faut dire cela, et il faut le dire deux fois.
^\^^n contradicteur vous a déjà lu une partie du procès-verbal de la simnce du Conseil d'enquête sur la capitulation de Sedan. Laissez-moi répéter, moi, une partie de cette lecture et vous lire l'autre ; vous allez voir que le général Ducrot, auquel le maréchal de Mac Mahon remit le commandement après sa blessure — ce sont les juges de l'enquête qui disent cela — avait un plan bien arrêté, et que le génér-al de Wimpffen, lui, a pris le commandement sans avoir de plan :
(! Voyant le danger que courait l'armée française, je prescrivis des dispositions de retraite sur Mézières... »
Le général de Wimpfï'en, sans avoir encore un plan bien arrêté, désapprouve le mouvement. Vous croyez peut-être qu'il va remplacer ce mouvement par un autre ; vous croyez sans doute que c'est un grand stratégiste, un Napoléon P»" qui, avec le coup d'œil de l'aigle, voit ce qu'il faut faire.
« Mais, dit-il, comptant sur les péripéties de la bataille... »
Kntendez-vous? il n'a pas de plan, et le Conseil d'enquête dit : '< Dès lors que le général de Wimpffen
Et plus loin : « Le Conseil peut facilement apprécier la funeste impression qu'exercera sur l'armée le (^hans:eniênt de tr(tis irénéraux en chef. »
« Il est de son devoir, dit le Conseil d'enquête, — <( entendez-vous, Messieurs? — il est de son devoir de (( vous dire que le plan du général Ducrot était le plus « rationnel
J'en suis encore à celte faute considérable — et je pourrais employer un autre mot — que vous avez commise en prenant le commandement sans avoir un plan arrêté, en dépossédant le général qui avait le seul plan rationnel, ainsi que le dit le Conseil d'enquête.
Et voilà ce qui restera dans l'histoire, malgré vos efforts, parce que c'est le tribunal suprême militaire qui l'a dit; parce que c'est le Conseil d'enquête qui l'a souverainement et irrévocablement affirmé. Eh bien! il a affirmé que le général de Wimpffen ^ a fait preuve de conceptions trop peu plausibles ou justifiées pour ne pas avoir une grande partie de la responsabilité des funestes événements qui amenèrent la capitulation... »
Eh bien ! qu'est-ce que vous disiez tout à l'heure ; à qui donc mon honoral)le et élégant contradicteur espère-t-il faire illusion?
Ah ! sa parole peut avoir des puissances toutes particulières ; ce serait un de ses succès les plus regrettables, assurément, s'il parvenait à détruire une vérité aussi bien établie que celle-ci.
11 est impossible de ne pas reconnaître que vous avez amené la capitulation ; la plus grande responsabilité est à vous; s'il y avait des coupables, vous seriez le grand coupable. Oui, quand tout était .perdu, l'Empereur, pour sauver ses malheureux soldats, fit hisser le drapeau blanc; soit! soit! mais quand le drapeau s'est élevé, tout était fini, fini!
Voilà mon premier point. Cette vérité résulte du rapport du Conseil d'enquête ; il l'a déclaré. C'est ainsi que nous discuterons. Voilà ma première diffamation.
Je pourrais m'arrêter là; je pourrais m'asseoir;je pourrais vous dire qu'un homme qui est accablé par ses supérieurs, et par ses supérieurs du Conseil d'en-
AFFAIRFî: ni! (iKNkHAL l»K WIMPKFKN. :U'.l
(|U('l(;, cl (iiii crie (|iic (*'<'s| un nicnsoii^r, rmliH^r l.i justice. Je veux aller jusqu'au bout.
i*uis((u'il le faut, j'examine d'al^ord les difï'ainations ([ue vous pourrez relever dans les articles de journaux, «'elles qui ont rapport à la prise du commandement.
Gela n'a pas été retenu par mon contradicteur.
Voyons maintenant le second point.
Sur ce sujet je serais tr«*3S incompétent; mais, rassurez-vous, est-ce que M. le général Ducrot n'avail pas un plan qui était le seul possible? Mon contradicteur dit que non. C'est facile à dire ; mais il n'a pas un témoin.
Il a invoqué le témoignage de M. le général de Gallifet, le brave des braves, ce héros qui, avec tous ses hommes, était prêt à mourir. ïl n'y a qu'un malheur, (*'est que vous l'avez mal entendu, ou que vous avez oublié la déposition de M. le général de Gallifet, que je vais vous lire.
On vous a parlé du maréchal de Mac-Mahon. Ah ! on en parle, ici, en termes respectueux et on a bien raison; mais on oublie de vous dire comment M. le général de Wimpfîen l'a traité dans sa brochure.
Tout à l'heure, quand j'examinerai la vivacité des articles, je vous montrerai comment on a parlé de M. le général de Mac-Mahon. On en a parlé comme on a parlé de tous. 11 n'y a que lui, le général de Wimpfîen, qui soit un grand homme ; personne n'est digne de vivre à côté de lui, tous doivent se borner à l'admirer.
Aujourd'hui, ce n'est pas la même chose.
M. le maréchal de Mac-Mahon avait le plan du général de Wimpffen, et vous avez entendu mon honorable contradicteur oser soutenir que M. le maréchal de Mac-Mahon devait blâmer le plan du général Ducrot et qu'il devait approuver le plan du général de Wimpfîen. On vous a parlé de l'enquête parlementaire. Eh bien ! moi aussi, je vais vous parler de l'enquête parlementaire : le maréchal de Mac-Mahon a dit absolument le
3<)2 PLAIDOYERS DE M'' LACHAm.
contraire de ce que vous lui faites dire, absolument le contraire; il a déclaré que, le l^"" septembre, il n'y avait qu'une chose à faire : ce que le général Ducrol voulait essayer.
Ah ! je le sais bien, vous prenez les dates du 28, du 30, du 31 octobre. Allons donc! vous fuyez la difficulté et vous espérez, à l'aide de petits moyens, en enguirlandant le débat de faits accessoires, que MM. les jurés perdront de vue le seul point sur lequel nous devons nous repcontrer.
M. le maréchal de Mac-Mahon, consulté devant l'Assemblée nationale, ou plutôt devant son comité d'enquête, s'est exprimé dans les termes que vous allez entendre : « Mon opinion personnelle est que le mouvement sur Mézières prescrit par le général Ducrot vers huit heures du matin avait quelques chances de réussir. » — Souvenez-vous de ce qui vous a été dit tout à l'heure, et jugez de la fidélité des souvenirs du général de WimptFen. Il continue : « En admettant l'insuccès (il parle comme parlait le général Ducrot lui-même), en admettant l'insuccès d'une partie de nos troupes, elles auraient pu s'échapper par les bois qui couvrent la plus grande partie de l'espace compris entre la Meuse et la frontière ; enfin, à la dernière extrémité, cette armée aurait pu se jeter en Belgique. »
Voilà ce que dit le maréchal de Mac-Mahon. Eh bien, ([uand j'ai son autorité, je vous demande la permission de me passer de la votre.
M. le maréchal de Mac-Mahon déclare que ce que le général Ducrot voulait faire était ce qu'il était utile de faire; et il dit qu'il n'y avait que cela qui fût possible.
ïl faut bien reconnaître que le maréchal Mac-Mahon a raison; d'ailleurs, est-ce que le Conseil d'enquête ne l'a pas dit aussi?
Vous avez expliqué votre plan au Conseil d'enquête, vous lui avez fait connaître vos raisons ; mais il vous est nprivt' nu |>laii depuis la défaite, et je suppose que
AFFAIRE nu (iKNKKAL [tK WIMPFFKN. :UJ3
VOUS avez appris au (^ouseil d'enquête ce que vous auriez fait en présence des événements qui se sont succédé.
Quelle est sa réponse ? La voici : « C'est un malheur que vous ayez pris le commandement; il n'y avait qu'une chose rationnelle : c'était l'exécution du plan <lu général Ducrot. » VA voilà (|ue le général Ducrot a pour lui l'approbation du Conseil d'enquête, et l'opinion du maréchal Mac-Mahon; il a pour lui l'assentiment de tous les généraux qui sont ici. Comment ! il en est un qui a osé dire dans cette 'enceinte que le général Ducrot s'engageait dans une voie qui n'était pas la seule possible.
J'aurais bien voulu que mon contradicteur tint compte un peu des dépositions des généraux Lebrun, Douay, et de celles de tous les autres généraux. Vous les avez entendus. Il y en a un qui, au premier moment, eût pu faire des observations, mais il a bien vite compris que le saint était là. Et quand le général Ducrot a dit : « Partons! » ils ont compris tous que c'était leur devoir, et que c'était le salut de l'armée. Je puis dire : Monsieur le général de Wimpfîen, vous n'avez pas un général avec vous ; vous avez amené des témoins honorables qui sont là, mais enfin vous n'avez pas trouvé un officier général pour défendre vos prétentions militaires, et vous avez ce malheur qui vous accable : c'est qu'après av<jir été, par le Conseil d'enquête, déclaré responsable du désastre de Sedan, il n'y a pas une voix importante qui s'élève pour vous justifier. Si, je me trompe, il y en a une : c'est celle du colonel Martin.
Ah ! je vous assure bien que je n'ai pas à fattaquer, et vous aviez bien de la bonté de défendre l'un de ces incidents d'audience qui restent. J'ai là des journaux, j'ai là des documents, et ce serait presque vous offenser. Messieurs, que de supposer que vous n'avez pas compris ce qui s'est passé à cette fiudience.
Qu'ils me permettent de le leur dire, ces trois iiolilo généraux Lebrun, Douay, Ducrot, qui bondissaient sous les attaques si étranges de ce colonel en retraite : ils ont eu bien tort de se déranger. Gela n'en \alai( pas la peine, et quand on est ce qu'ils sont, on peut laisser tous les colonels Martin de la terre essayer de souiller leur réputation et leur renommée.
Eh bien. Monsieur le général de AN'impffen î vous voilà donc seul avec le colonel Martin, ayant contre vous, vous l'entendez bien? le Conseil d'enquête, tous les généraux de l'armée; ayant contre vous M. le maréchal de Mac-Mahon lui même. Ah! criez bien haut que vous êtes un héros au-dessus de tous les autres ; appelez le puissant talent de votre avocat pour vous tresser des couronnes.
Oui, il vous tresse des couronnes ; mais il n'y aura que sa main qui les déposera sur votre tête, et l'opinion publique les renversera quand elles y auront été placées.
En effet, mais c'est là une vérité de bon sens. Messieurs, mon honorable contradicteur croit m'embarrasser en disant qu'on n'aurait pas pu passer le matin. C'est le contraire qui est vrai. Tout est fatal ici, tout, tout! mais j'ai là des livres et des ordres allemands, qui démontrent que jusqu'à neuf ou dix heures du malin, peut-être même plus tard, il était possible de gagner Mézières. Il y a eu mieux que cela : le général de Moltke en a eu peur.
Vous allez voir, par les instructions qui étaient données, que Bazeilles n'était qu'un incident, une feinte du général allemand, et que le général Ducrot avait bien compris que ce n'était qu'une feinte.
Tenez, voilà un livre qui a une grande autorité ; il est intitulé : Campagne de 1870 et 1871 ; opérallons de l'armée allemande. Eh bien, sur l'incident qui nous occupe, écoutez ce qu'il vous dit; ce sont les relevés de toutes les décisions militaires. Tout est connu : c'est
AKKAIKE DU GÉNÉRAL HE WIMPKFEN. 'M>i>
un Jivrc (juc les hommes compétents C(jnsnltent. V(jil;« ce qu'il ncuis dit : « Ainsi, à dix heures^ il ne se trouvait encore sur le champ de bataille, outre l'arlillerie du ll*^ corps de l'armée allemande, que trois brigades de ce corps et une brigade du 5" corps... »
L'armée n'était pas enveloppée, même à dix heures; il y avait des tètes de colonnes qui arrivaient ; vous voyez en quel petit nombre, et il était facile de les renverser. Comme le dit le colonel allemand, si à ce moment le g('néral Ducrot avait été encore commandant en cher, la trouée se serait faite de ce coté, si la trouée avait été nécessaire; et, en tout cas, une partie de l'armée aurait pu passer, pendant qu'on aurait maintenu cette partie de l'armée allemande qui arrivait, car le général Ducrot avait pris ses précautions : il avait conservé des hommes qui devaient garantir certains passages pendant que l'armée française opérait vers Mézières.
M*" Jules Favre. — Qui vous le dit?
M*^ Lachaud. — Il y a des ordres qui ont été donnés à ce moment-là, et il y a des rapports, faits au général de Moltke, qui donnent des indications sur les opérations de l'armée allemande. On expédie tout de suite au 11'' corps l'ordre de jeter des ponts sur la Meuse pendant la nuit, de se porter sur Bazeilles et d'y occuper le plus longtemps possible les troupes françaises, pour donner le temps aux Allemands d'exécuter leur mouvement tournant.
Voilà le plan. Est-ce clair? Il n'est pas nécessaire d'être capitaine pour comprendre cela. « Ainsi vous attaquerez « l'armée française sur Bazeilles ; nous voulons passer. « 11 faut que nous occupions les hommes. On pensera « (jue de ce côté-là il y a quelque chose à faire, l'armée <* française s'y précipitera, et pendant ce temps-là nous « pourrons faire un mouvement tournant. Si au con- « traire l'armée française ne se laisse pas prendre au « piège, si elle fait une retraite... (cela y est bien).
:m\ PLAIDOYERS DE M*^ LACIIAUl).
« (^0»! dans la cas où elle battrait en retraite qu'il « faudra retenir l'armée française le plus longtenrips « possible du côté deBazeilles, afin que nous ayons le « temps de faire notre mouvement de conversion. »
On pouvait donc passer; le général Ducrot pouvait donc peut-être sauver cette armée. Voyez ici, Messieurs, Qomme tout s'enchaine; voyez l'impossibilité où se trouvait mon honorable contradicteur. Il vous disait : <( On ne pouvait passer; vous avez entendu le brave général de Gallifet : M. de Gallifet vous a dit ([u'à huit heures du matin il y avait 140 pièces de canon qui s'opposaient au passage de notre armée. » Eh bien, c'est une dixième erreur ! Remarquez bien : le général de Gallifet n'a pas dit un mot de cela. Il m'écoute, et il va voir que je suis dans la vérité. C'est l'imagination du général de Wimpfîen qui a placé là ces 140 pièces de canon, de même que sur les cartes qu'il vous a distribuées il aplacé des armées de fantaisie.
C'est comme cela, Messieurs, qu'il fait la guerre, sans plan, et c'est ainsi qu'il répare ses fautes après la défaite. Non, il n'y avait pas 140 pièces de canon. Voici ce que dit le général de GaUifet... il m'entend et il va vous prouver que M. le général de Wimptfen est encore dans l'erreur la plus complète : « A huit heures et (( demie ou neuf heures du matin, il y avait simple - (( ment, pour s'opposer à notre passage, un bataillon « d'infanterie ennemie, il y avait une ou deux batteries « d'artillerie. » Et il n'en est pas bien sur, peut-être y avait-il un régiment de cavalerie qui était caché et qu'il ua voyait pas ; au lieu des 140 pièces de canon que mon honorable adversaire groupe pour empêcher notre armée de passer, sur la déclaration du général de Gallifet il y a eu deux batteries. Deux batteries font combien de canons? Je n'en sais rien, il paraît que cela fait 12 pièces. On en met 140, et c'est ainsi que vous écrivez l'histoire!
Voilà le second point. Voilà, Messieurs, ma réponse;
AKFAIUE Di; r.ÉNÉK.M. DE WIMPKFEN. 'Mu
t'sl-ollo précise? Je ne me perds [)as, moi, (Ijiiis mie ;ulmii-alion inutile et je ne prune personne, ni la l{épubliiiue ni les autres gouvernements ; je plaide; un procès, je le plaide loyalement et honnêtement, et je trouve que j'avais raison de dire ce ([ue j'ai dit. Il y a deux choses qui sont établies : La pi-emière, c'est que vous n'aviez pas de plan (juand vous avez pris le commandement, et (pie cela a été un détestable malheur ; la seconde, c'est (juece malheur vous accable et vous donne la phis grande responsabilité du désastre de Sedan. Tel est le jug<Mnent... le jugement de tous les généraux ; tel est... le jugement du Conseil d'enquête. Le maréchal de Mac-Mahon, les livres et les rapports avec leurs conséquences... tout cela vous démontre que le système du général Ducrot était le bon.
Ce plan était le seul qui fût bon ; il n'y en avait pas d'autre. Il n'a pas besoin de cet avantage, le général Ducrot, pour être consolé même des compliments qu'on lui a faits ; car, quand un homme a survécu par miracle à tous les dangers, on a beau lui dire qu'il a été sublime, il y a une façon de le lui déclarer qui lui enfonce la pointe du poignard dans le cœur! Mais qu'il se rassure, il sera, lui, le héros de Sedan ; et il p(jurra dire que dans ce désastre immense il a tout fait pouinous sauver, et il pourra ajouter ((ue, si son avis avait été suivi, il aurait fait seul le salut de notre armée.
Mais marchons, Messieurs; les deux premières diflamations sont examinées. Il ne faut plus y revenir. J'ai dit que la trouée sur Garignan était une œuvre impossible ; j'ai dit qu'elle ne pouvait pas être un plan^ mais une folie furieuse, héroïque, une de ces folies qu'un général en chef ne peut pas faire. Est-ce ([ue j'ai tort. Messieurs? C'est à une heure et demie que M. le général de Wimpffen a voulu faire ce que l'on a appelé la trouée sur Carignan ; c'est à cette heure qu'il a envoyé des commandements et qu'il a donné l'ordre à ses différents ofticiers généraux de bien vouloir se
:m ' PLAIDOYERS DE M«= LACHâCD.
rendre avec lui- à la tète de leurs curps, dans la direction qu'il leur indiquait.
Or, est-il vrai qu'à ce même moment (fuand les ordres sont arrivés, le général Ducrot n'avait plus un soldat? Est-il vrai que le général Douay n'en avait pas un seul? Qu'est-ce donc que cette querelle? et comme la passion peut dénaturer les faits ! Voilà deux généraux auxquels il n'est pas besoin qu'on parle de courage ; voilà deux généraux qui n'ont plus un homme : l'armée est rentrée dans la ville dai^s les conditions que je vous dirai tout à l'heure, conditions (jui sont effrayantes et qui navrent le cœur ; j'en ai entendu parler. Le général en chef vient leur demander leur concours, que voulez-vous qu'ils fassent ? ils n'ont plus personne!
Il ya un affolement général! On voulait qu'ils se lissent tuer? Ah ! c'est facile à dire. Je sais bien (ju'il y a des généraux qui crient en avant et qui restent à l'hôtel de ville; ils devraient au moins être plus modestes dans leurs appréciations miUtaires, et quand ils se portent bien ne pas se plaindre de n'avoir pu faire tuer 20,000 hommes. Laissons ces récriminations inconvenantes, il ne faut pas de dévouement inutile; quand on a combattu avec gloire, il faut vivre, il y a un moment où on peut s'arrêter, et on est mauvais citoyen, si on va au delà. Eh bien ! lisez le récit du général Ducrol, page 47 de son volume ; c'est épouvantable. Youliezvousdonc 80,000 cadavres de plus? Pour la gloire? La gloire, on l'avait déjà. Mais enfin, vous ne pouvez pas demander à un homme d'aller se faire tuer quand cela n'est pas nécessaire au salut de son pays, à l'honneur des armes. Non, au milieu de cette confusion épouvantable, vous ne pouviez pas demander un carnage nouveau.
Ah! Messieurs, périsse à jamais la rhétorique qui excitera cette passion folle ! C'est ainsi qu'on pervertit une nation ; c'est ainsi qu'avec des mots, Messieurs, on se jette dans la plus abominable catastrophe, et puis.
MMWIHK m (iKNKHM- liK \V1 MI'l'KK.N. :W.)
(|iian(l louLcsl lini cl ([u'on so poric l)icn, (ui [)r()cl;mi(! (ju'il ciU (Hé plus hcroïqiKi (1(3 mourir. Allons (hiiic, restons (rh()nn(}lcs gens, s'il vous |)laît; et les lK)nn(^tes gens, ce sont ceux (jui ont du courage, mais du courage utile.
Quand la patrie a besoin de votre vie, il faut la donner ; quand Thonncur a besoin de votre vie, il faut la lui donner plul(M deux fois qu'une; mais (juand la patrie ne peut plus profiter de vos elforts, (juand vous vous êtes couvert de gloire, eh bien ! il faut vivre, en attendant que l'utilité de cette vie puisse se faire apprécier et connaître. Et ceux-là, qui exaltent ainsi les malheureux qui marchent à leur suite et qui, ensuite, les critiquent, ne sont pas de bons soldats, ils sont de mauvais citoyens. Voilà ce que je veux dire, et c'est la vérité.
Eh bien ! il n'était pas possible de pousser en avant à ce moment-là, vers trois heures, tellement la situation était épouvantal)le!
Evidemment il n'y avait plus rien à faire. Voilà la situation, voilà le moment choisi pour faire cet acte d'énergie admirable qui consistait à faire tuer 10,000 hommes, 20,000 hommes; à entasser 20,000 cadavres de plus. Qu'aurait donc gagné la patrie à ce carnage ? La gloire! mais elle a encore de la gloire au milieu de ses malheurs! Est-ce que vous croyez que la gloire, c'est le succès? Il y a des gens qui le pensent.
La gloire, c'est le devoir noblement accompli; la gloire, c'est le sentiment que l'on a fait tout ce qu'il était humainement possible de faire. Eh bien! j'en appelle à tous, à l'ennemi lui-même : n'est-ce pas là ce que la France a fait ? On a eu raison de ne pas aller se faire tuer, et l'Empereur, que vous attaquez tant, a bien fait d'épargner la vie de tant d'hommes et d'éviter la mort. Ah! quelle joie de pouvoir laisser supposer que l'Empereur était un lâche! Quel bonheur pour ses ennemis de pouvoir crier qu'il n'a pas voulu immoler sa vie î et qu'il est facile de dire dans une salle de Cour d'assises IL 24
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que, s'il s'était fait tuer, il aurait sauvé l'honneur de son nom et que la postérité l'aurait admiré !
L'Empereur, c'est lui surtout qu'on cherche à rendre odieux et pusillanime. C'est contre lui que la mauvaise foi et la haine se déchaînent. Eh bien! examinons et jugez... Vous savez ce qu'il a fait : il ne pouvait pas se faire tuer ; le matin, il avait cherché la mort partout avec ce brave général Pajol, il l'avait demandée, elle avait été inexorable; elle tuait les généraux qui étaient près de lui, elle ne voulait pas de lui et il ne pouvait pas mourir.* Il était rentré. Oh! mon Dieu, il n'a pas voulu faire le sacrifice des hommes qui l'entouraient, il n'a pas pris le commandement. Il ne s'est rappelé qu'il était Empereur que pour empêcher que la vie de ses soldats fût sacrifiée.
Ah! oui, vous avez raison : il a conservé son cœur de père au milieu de notre détresse ; il a, cela est possible, oublié le règlement militaire, mais il y a 20,000 hommes qui, peut-être, lui doivent la vie. Tous ces hommes auraient été perdus sans retour à ce moment-là ; l'immolation était certaine, c'était un carnage abominable. Nous étions cernés par des forces supérieures ; tout était impossible. L'artillerie ennemie nous enlaçait, elle aurait tout broyé devant elle. Il y avait autour de nous un mur d'airain et de fer, compacte, profond, qu'on ne pouvait franchir.
L'Empereur n'a pas voulu laisser périr le reste de son armée. Eh bien! osez dire qu'il fallait faire l'immolation de tous ces hommes î Mais qui êtes-vous donc, hommes de parti, qui adressez l'injure à un souverain malheureux parce qu'il a hésité à les sacriQer ? Ah ! je sais bien que pour satisfaire vos ambitions vous n'hésitez jamais, et que ce qui passe avant tout, ce sont vos ambitions et vos haines.
Voilà la vérité. L'Empereur a bien fait d'agir ainsi : ce sera son honneur. Il avait abdiqué, soit; mais il avait encore un peu de prestige ; il s'en est servi pour
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conserver h la France des hommes dont elle a tant besoin. Est-ce que vous direz que l'Iïlmpercur est un lâche? I.àche! Je sais bien qu'on l'a dit, non pas le général do Winiplfon ; mais je sais bien que dans une enquête parlomcuUdre, et mon honorable contradicteur ne me contredira pas, un député a dit que l'Kmpereur était un lâche. Eh bien, je vais lire cette phrase, ce sera sa vengeance.
Voilà ce (ju'on a dit : « Je savais que l'Empereur s'é- « tait rendu par Idchelé, pour éviter la responsabilité « de ses fautes. — Ceux qui l'ont reçu prisonnier lui « ont dit, et je le tenais à peu près de sa bouche, qu'il « lui était facile de s'en aller en Belgique. Les Prus- « siens lui auraient ouvert le chemin. » Je ne sais pas si cela lui aurait été facile, mais je sais qu'il n'a pas voulu du salut pour lui seul, et que sur ce Calvaire où les autres devaient souffrir, peut-être à cause de lui, il a voulu souffrir plus que tout autre.
Je sais que ce sont là de grands sentiments qui ne sont pas compris par tous. Je plains sincèrement ceux qui ne les éprouvent pas. Un lâche? Le général de Wimpffen au moins a déclaré ce qu'il en était, et il a fait cette déclaration dans son livre si qdieux, où l'attaque contre l'Empereur se manifeste de la façon la plus cruelle et la plus détestable. Ah ! c'est là une de ces vérités qui sont tellement incontestables qu'il n'a pas pu y contredire : lui, au moins, il voit le soleil et il a écrit : « Je suis 'loin de contester en quoi que ce soit la froide bravoure personnelle que l'Empereur a pu montrer dans la matinée du 1°"^ septembre, depuis l'instant où Sa Majesté est montée à cheval... »
Vous avez entendu le général Pajol et je n'ai pas à insister, car ce serait outrager cette grande infortune que de plaider que l'Empereur avait du courage. Vous me donnerez deux minutes... Hier et ce matin, j'ai trouvé un journal, qui faisait un extrait d'un livre écrit par un écrivain distingué et estimé, M. Robert Mitchell,
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qui, comme M. Paul de Gassagnac, était parti pour la guerre en qualité de simple soldat. Il avait intitulé ce livre Un Souvenir. Laissez-moi vous lire ces quelques lignes : « Au moment de rentrer dans la ville, je me « trouvais tout à coup en présence de l'Kmpereur qui « revenait du champ de bataille à la tête d'une nom- (( breuse escorte; vous voyez d'ici cette scène ; les obus « éclatant auprès de l'Empereur; Sa Majesté indifîé- (( rente au danger, ne se détournant même pas et con- « servant son impassibilité légendaire... » et les derniers mots du récit : <* un immense cri de Vive l'Empe- « reur ! couvrit la grande voix du canon. L'Empereur « salua, sourit tristement et se retira. »
Voilà comment l'Empereur est lâche... Messieurs, estce que j'ai besoin de le défendre? Ah ! est-ce que j'ai à jeter dans ce débat toutes les émotions qui sont dans le cœur de tous les honnêtes gens? Ah! je comprends les fureurs des partis et toutes leurs injustices, mais il est des insultes tellement odieuses que le dégoût public doit en faire justice. Discutez l'Empire tant qu'il vous plaira, discutez son origine, sa politique, répétez toutes ces accusations misérables. Vous le pouvez sans danger pour nous. Grâce à Dieu, les dents de nos ennemis ne mordront plus, ne peuvent plus mordre, et leurs rages sont devenues impuissantes. Mais au moins respectez la créature de Dieu, arrêtez-^vous devant l'instinct d'humanité que Dieu adonné à chaquehomme; et, lorsqu'un souverain ne veut pas laisser périr 30 ou 40,000 liommes, les conduire à un massacre inévitable sans profit pour la France, sans nécessité pour l'honneur, ne dites pas ([u'il a eu peur; mais inclinez-vous et admirez cet homme que son infortune rend plus grand encore, qui sait bien que les rhéteurs et les poltrons n'auront pas assez de paroles pour l'outrager et qui accepte l'injure pour le salut de ceux qu'il aime si tendrement et qu'il ne veut pas immoler. Oh ! mon Dieu! est-ce que je devrais vous donner d'autres témoignages? Est-ce qu'à ce
AFKAIUK DU GÉNÉllAL Î)K WIMPFFEN. :n:{
inoiiuMil-Ià il y avait (|iirl(|u(^ chose à faire? Kst-roqn'à ce moment-là on [)()ii\ail aller en avant? Tenez, v(jilà ('(^ (jiie (lit le rapport ot'lic'i(3l : « A ce mom(mt-là, à trois heures, (|uand vous prétendez qu'un colonel de cuirassiers a pu arriver avec son régiment, toute tentative était devenue impossible. »
Kn finirons-nous enfin, Messieurs, avec ces généraux En ava)il! comme disait mon contradicteur; avec ces excitateurs malsains, qui enfièvrent le peuple, qui crient : La guerre à outrance, qui jettent le délire dans nos populations afToIées et qui, après les avoir lancées en avant comme ils disent, ne connaissent, eux, qu'un chemin : non pas celui du champ de bataille, mais celui de l'hôtel de ville.
Nous pourrions dire beaucoup de choses, mais tous ces détails sont inutiles. Voici ce qu'on dit dans le rapport allemand : « A trois heures de l'après-midi, l'ennemi était déjà cerné sur plusieurs points... »
Ainsi, à ce moment de l'après-midi, à trois heures, on avait achevé de cerner complètement l'armée française en rase campagne; depuis midi il n'y avait plus rien à faire ; depuis une heure et demie il y avait moins encore à faire, puisqu'il y avait deux corps d'armée qui ne pouvaient plus se tenir, et que les généraux étaient là, seuls, sans leur escorte, sans soldats ; à deux heures et demie, quand on est arrivé chez l'Empereur, et que le drapeau blanc a été élevé, tout était fini, irrévocablement fini.
On voulait un armistice, et non pas alors une capitulation. Il fallait enterrer les morts, et à trois heures nous étions tous vaincus, le cercle était resserré, la main de fer des Allemands nous étreignait, il n'y avait plus qu'à se soumettre ou àmourir (1). Eh bien ! en éle-
(1) On a attribué à Gambetta l'invention du mot célèbre qu'il prononça en mai 187G, à l'adresse du maréchal de Mac-Mahon : il faut se démettre ou se soumettre. Ne l'aurait-il pas dit comme
vant le drapeau on a voulu éviter la mort de tant de braves soldats ; le drapeau blanc avait été élevé, je le répète, pour demander un armistice, il s'agissait de parlementer avec l'ennemi. Est-ce que l'Empereur à cet égard a voulu faire lui-même les conditions de la capitulation ? Et quand on vient dire qu'il a usurpé le commandement, est-ce qu'on ne se brise pas contre un fait évident dont il a été déposé, ici, parle général Lebrun, avec cette lucidité, avec cette netteté que vous n'avez pas oubliées.
Voyons, où était le général de Wimpffen. Il fallait le trouver, c'est lui qui devait apposer sa signature à la capitulation; c'est lui qui était obligé d'aller vers l'ennemi ; c'est lui qui a été le maître de l'action. Vous savez bien ce qu'ont dit les généraux : le drapeau blanc n'a pas arrêté le feu ; ils vous l'ont dit, ils vous l'ont répété, mais vous ne voulez pas entendre. Non, le drapeau blanc n'a pas arrêté le feu ; mais il indiquait qu'à ce moment-là il fallait intervenir. Et qu'a fait l'Empereur ? Il a dicté une lettre, on a été la faire signer au général de Wimpffen qui n'a pas voulu la signer, il s'est irrité. Est-ce que je lui fais un reproche de cette résistance? Ah! quand il aura de ces colères, je comprendrai que, dans le désespoir de la situation qui lui est faite, il s'arrache de ce désespoir pour passer à des extrémités abominables ; je le plains, mais je le comprends et je le respecte.
Ah I quand il est malheureux, j'ai pour lui la grande pitié qu'il faut avoir pour un général superbe qui tombe ; mais quand il est injuste et cruel, alors je ne le plains plus; je me détourne, je dis que cet homme, qui a été si malheureux par la capitulation, n'a plus même le droit de parler de sa souffrance, puisqu'il n'a pas voulu ménager la souffrance des autres, et qu'il fait plaider ici que des généraux comme Ducrot, comme
un souvenir de la plaidoirie de M* Lachaud, pour lequel il avait une grande admiration.
AFFAIRE nu GÉNÉRAL DE WIMPFFEN. :nr>
Lcltrun, comme Douay, sont des génc'Taux qui n'ont |)as obéi; piiis([iic son éminont avocat, voulant leur faire la leçon, leur dit qu'ils ont manqué à leurs devoirs. Que voulez-vous, Messieurs, c'est à se demander si véritabl(Mnent on ne se trompe pas et si on entend bien les paroles qui sont dites ; c'est h penser qu'ici les rôles sont singulièrement renversés I
La vérité, c'est (pi'ils ont fait, ces hommes, tout ce qu'ils ont pu faire ; la vérité, c'est que chacun a apporté le concours le plus ardent à l'œuvre générale ; la vérité, c'est que là, comme ailleurs, ils ont été superbes ; la vérité, c'est qu'ils ont été dominés par des forces qui dominent les hommes les plus énergiques, et qu'ils n'ont pas la prétention, eux, de se placer au-dessus de cette nécessité de la vie. Eh bien ! voyez le dernier moment : le général Lebrun arrive, et alors le général de WimpfTen lui dit : « Il faut faire une trouée, cherchons deux mille hommes, faisons-nous tuer. » Laissez-moi vous dire. Messieurs, ce n'est pas long, dans quels termes le général Lebrun a raconté le fait. C'est une lettre que j'ai trouvée dans un journal : « Je ne supposerai jamais que le général de Wimpffen ait pu considérer comme un ordre qu'il me donnait de tenter une trouée sur Carignan la proposition qu'il vint me faire au centre du village de Balan, où je me trouvais, de reprendre l'offensive... »
Il est quatre heures et demie ; depuis deux heures et demie tout espoir de passer était perdu.
Le général Lebrun continue : « Mais, si vous voulez, marchons; vous voulez vous faire tuer, j'en suis. » Nous marchâmes. »
Voilà, Messieurs, le dernier trait de désespoir qui prouve l'impuissance, qui prouve la folie ; et laissezmoi vous dire que, quand on est un général en chef, on ne doit pas aller à ces extrémités. Le général
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en chef a charge d'àmes et il ne peut inutilement sacrifier ses soldats ; il ne peut les sacrifier que dans la mesure où l'iionneur de la France le demande.
J'en ai fini, Messieurs, avec tous ces incidents ; il faut arriver à la capitulation, et il n'y a pas moyen de faire autrement. Le général de Wimpffen envoie sa démission à cette heure critique. Vous dites que l'Empereur n'est rien; vous dites que l'Empereur ne peut pas se mêler du commandement, que c'est à Paris, au commandant en chef, qu'il appartient d'avoir une initiative; et, par une contradiction étrange, vous dites que le général de Wimpffen envoie sa démission... A qui? à celui qui, d'après vous, n'avait pas qualité pour la recevoir. Mais enfin, on écrit au général de Wimpfi'en, on lui dit : « Vous ne pouvez pas donner votre démission ». On fait appel à ses sentiments d'honneur et de soldat, on lui envoie la lettre qui vous a été lue.
C'est une lettre qu'il a le droit de considérer comme glorieuse, mais qui rend plus cruels les outrages qu'il adressera à son ancien souverain. Le général de Wimpffen arrive chez l'Empereur et là son esprit de dénigrement va se montrer. Vous savez bien quelle est la cause de l'insuccès qu'il a éprouvé; tout le monde vous l'a dit : les témoins, les livres, les documents. Eh bien ! non ; d'après lui, ce sont les officiers généraux qui n'ont pas obéi à ses ordres, et voilà dans quels termes est raconté cet incident, sur lequel ont déposé plusieurs témoins que vous avez entendus : « Le général Ducrot était dans un coin, caché par quelques personnes de l'entourage. Le général de WimpfTen entre avec éclat :
« Mais enfin l'Empereur les calme. Il leur dit qu'il faut oublier ces querelles personnelles qui font le désespoir de tous ses bons généraux : il fait comprendre l'émotion, l'injustice même du général de Wimpffen, dont il n'accepte pas la démission, et qui se résigne à signer la capitulation. »
Ici le général de Winii)fr<Mi a fait co qu'il a pu; il défend les intérêts de l'armée. Mais ce n'est pas assez ! 11 accepte le revers. C'est une fautes 1 II ne iaut pas l'aire dire au gén(''ral Lebrun le contraire de ce qu'il a dil. Le général Lebrun, sur la question de M'' Jules Favre, a déclaré que dans sa pensée, si on avait dit aux Allemands que cela était contraire au règlement militaire français et qu'un odicier général ne pouvait pas accepter cette condition, on ne l'aurait pas insérée dans la capitulation. C'est là ce qu'il a dit. C'est son opinion, et il l'a manifestée d'une façon très nette. Eli bien! dans le conseil de guerre qui a été tenu le lendemain matin, les généraux n'ont pas su qu'il y avait cette clause qu'on a appelée la clause du revers ; ils ont cru que les armes allaient être rendues à tous les officiers. Ce n'est qu'à deux heures, quand tout était fini et que la capitulation était signée, qu'on apprit que les armes n'étaient rendues qu'aux officiers qui profitaient de cette désolante permission qu'on a appelée le revers, c'est-à-dire le droit de rentrer en France en s'en gageant d'honneur à ne plus servir contre l'Allemagne.
La capitulation ! il faudrait une bonne fois s'entendre et savoir à qui en revient la responsabilité. Oui, sans doute l'Empereur a compris, comme tous les généraux, qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre; oui, parce que l'Empereur dans sa généreuse pensée d'humanité, a fait élever le drapeau blanc, le Conseil d'enquête a cru devoir déclarer que le général de WimpfTen n'avait pas à répondre devant lui de l'acte même de la capitulation. Mais qui donc espérez-vous tromper ici? Si la capitulation a été faite, c'est qu'elle était devenue nécessaire, indispensable pour sauver la vie à des milliers d'hommes. Par le fait de qui, je vous le demande, cette catastrophe a-t-elle été amenée ? Quel est l'auteur du désastre de Sedan? Le général de Wimpffen... Qui l'a dit? Le Conseil d'enquête dont vous invoquez sans cesse l'autorité. Ah ! vous ne voulez voir qu'une partie de sa
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décision. Vous ne vous arrêtez qu'à la conséquence, vous éloignez la cause. Mais lisez donc cette partie, terrible pour vous, du procès-verbal du Conseil d'enquête. Vous avez la plus grande partie de la responsabilité dans le désastre de Sedan. Mais qui donc a contraint le général de Wimpffen à accepter cette capitulation? C'est le général lui-même qui va le déclarer. Quand il s'irrite, quand il accuse l'Empereur, quand il semble dire que c'est lui qui l'a contraint à la capitulation, il dit le contraire de la vérité; vous allez voir ce qu'il écrit à un de ses amis, qui est à Paris, dans un document qui a été publié et que j'ai là sous les yeux. Voici ce
qu'il dit : « Je ne puis et encore moins la possibilité
de nous défendre dans ce pot de chambre qu'on nomme Sedan... » Voilà! et on a eu le courage de venir vous dire que c'était une chose monstrueuse! et on a le courage et l'audace, quand on est le général de Wimpfîen, de soutenir que cette capitulation, il aurait pu l'éviter; que c'est la faute de l'Empereur s'il l'a acceptée; que, si l'Empereur n'avait pas fait hisser le drapeau blanc, il aurait fait cette trouée, cette trouée merveilleuse, fantastique! Et à ce moment-là il écrivait ceci : « Il a « fallu capituler pour sauver quarante mille hommes; « je n'ai pas voulu inutilement sacrifier quarante mille « hommes: je ne pouvais faire aucun mal à l'armée « allemande, et, si je n'avais pas accepté cette capitu- « lation, l'armée et la ville de Sedan se seraient soule- « vées, et les conditions auraient été plus mauvaises. » Voilà, Messieurs, voilà comment la passion politique égare ; voilà comment les faits les plus naturels sont altérés quand c'est la fantaisie qui parle, quand c'est un esprit prévenu qui écrit. Cette capitulation qui n'est pas une honte, mais qui est le plus aflreux des malheurs, elle était nécessaire; on l'a faite quand on a dû la faire ; il n'était pas possible de l'éloigner ; il fallait arrêter la lutte à l'heure où le drapeau blanc a été élevé. C'est le salut de quinze à vingt mille hommes qui était
attaché à cette manifeslation pacifique. Kt puis, quand cette manifestation a (Hé faite, l'armée prisonnière s'est rendue dans la presipTile de la Misère, et le grhirral de W'unpifen s'en est allé. Que voulez-vous, l'éloquence la plus grande n'empêchera pas ce fait de rester ce (ju'il est. Il n'est pas dans les articles de journaux, il est dans le procès, et c'est peut-être pour moi un des plus graves. Ali I ne me dites pas qu'il y a des règlements qui veulent, quand les soldats s'en vont en captivité, que le général en chef reste en ville pour régler les affaires d'administration. Allons donc ! Les soldats sont entrés le 4 septembre dans la presqu'île d'Iges, et ce jour-là même vous partez pour Stuttgart. Vous aviez tout réglé le 2 et le 3. Quel était votre devoir? C'était d'aller au camp de la Misère pour partager les souffrances de vos soldats, et leur donner l'exemple de la résignation et du courage. Je ne resterai pas longtemps sur cet incident; il y a des actes qu'il suffit d'indiquer pour que chacun en comprenne l'importance, et je crains bien que le général de Wimpffen n'ait pas apprécié tout ce qu'il y avait de douloureux dans l'acte qu'il a fait. La lettre qu'il a écrite, tenez, laissez-moi vous la lire encore. Ah ! c'est au lendemain du massacre de Sedan, quand tout était fini; quand les pauvres soldats s'en allaient captifs, sans pain; quand les blessés restaient sans abri ; quand il fallait de l'héroïsme. Messieurs, car il en faut plus encore dans la défaite que dans la victoire, qu'on se résout à écrire qu'on a choisi sa résidence de prisonnier et qu'on veut bien s'en aller là-bas avec ses officiers, ses domestiques et ses chevaux! Voici la lettre :
« 3 septembre.
« Monsieur le comte, j'ai l'honneur de porter à votre connaissance que, général en chef d'une armée aujourd'hui prisonnière, je crois devoir subir le sort qui lui est destiné. Je prie donc Votre Excellence de vouloir
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bien me considérer comme prisonnier de guerre, appelé à me rendre sur tel point du territoire allemand qu'elle jugera à propos de me désigner. Si nous devons être répartis dans les différents États de l'Allemagne, je vous demanderai la faveur d'être envoyé dans le royaume de Wurtemberg. »
Il se préoccupe beaucoup de lui, et moins des autres.
« Je pense que vous voudrez bien permettre à quatre ofTiciers attachés à ma personne d'être mes compagnons d'infortune. Ces officiers sont : MM. le comte d Ollone, capitaine commandant au 12^ chasseurs de France; Daram, lieutenant au O^*" régiment d'infanterie; Desgrandschamps, lieutenant au 6'' hussards ; le marquis de Laizer, officier dans la garde mobile, auditeur au conseil d'État.
« Chacun de ces officiers serait accompagné d'un domestique militaire, depuis longtemps leur serviteur. Quant à moi, j'ai un secrétaire et un domestique également militaires. »
Ah! si les douleurs du 1^"^ septembre ont fait perdre le calme à M. le général de Wimpffen, il faut reconnaître. Messieurs, qu'il l'a bien retrouvé le 3 septembre : il n'oublie rien, ni ses officiers, ni ses chevaux, ni son secrétaire. Et puis écoutez :
« Je demande à Votre Excellence de vouloir bien me faire savoir les mesures qu'elle compte me prescrire au sujet de mon voyage, ainsi que de celui des personnes de ma suite. »
Pauvres soldats, voilà les adieux qu'on leur fait!
<( Il n'a pas été spécifié dans la convention que les ofïiciers pourraient conserver leurs chevaux, qui sont leur propriété ; mais je crois devoir vous signaler que moi, particulièrement, j'ai deux vieux chevaux qui ont été mes compagnons de fatigue en Italie, et dernièrement encore en Afrique et en France. Ce sont des bêtes incapables de faire un bon service de guerre ; je désirerais les conserver. Je prie Votre
AFKAIUK \)V GENliUAI. DK W I.MI'FKKN. ilHl
lîlxcellcncc de vouloir bien nie Taire savoir si je i)uis les garder, et si mes olïiciers peuvent emmener un cheval leur ap[)arlen;int, pour un service particulier auprès de ma personne. »
Et l'Allemagne écrivait : « Itlmmenez vos chevaux et vos domestiques, et partez. » Il partit avec ses domestiques et avec ses chevaux, et il s'en alla à Stuttgart. 11 y était le 3, le i ou le 5, et nos soldats mouraient de faim; Ducrot s'en allait mendier pour eux, et on le recevait mal. Son grand caractère exigeait la politesse ; mais il n'était pas général en chef, et on (Hait ({uel(|uefois intraitable avec lui. Comme Ducrot avait des exigences de cœur et qu'il avait bien recueilli le commandement en chef après celui qui le lui avait enlevé, on l'expédia en Allemagne; et puis ce fut Douay, et puis ce fut Lebrun, un homme qui était moins terrible quand il implorait la pitié pour ses soldats que quand il se battait. 11 partit le dernier. C'eût été la place du général de WimpfTen. Vous savez ce qu'il a réclamé? Je vous l'ai dit. Mais est-ce que le capitaine ne doit pas ne quitter son bâtiment que quand il a tout sauvé? Eh bien! non, vous vous êtes sauvé, vous avez sauvé votre secrétaire, vous avez sauvé vos domestiques, vous avez sauvé les officiers attachés à votre personne ; vous n'avez oublié personne et vous n'avez pas même oublié vos vieux chevaux. Vous n'avez oublié que vos soldats, que vous avez laissés dans la misère et dans le désespoir, en prenant le chemin d'une captivité tranquille. L'histoire jugera si c'est une diffamation de dire qu'il y a eu là, de votre part, un acte fatal, et que ce n'était point votre devoir. Si exprimer cette opinion est une diflamation, vous pouvez faire des procès à toute l'assistance, nous sommes tous vos dift'amateurs.
Voilà, Messieurs, le dernier trait de cette cause qu'il est utile de plaider ; voilà tout ce que l'on appelle la diffamation. Eh bien! nous avions le droit de le dire, et comprenez-vous maintenant qu'on l'ait dit avec une cer-
laine vivacité? Quand M. Paul de Cassagnac a connu toutes ces choses, vous voulez qu'il soitreslé calme? Ah ! vous pouvez lui dire qu'il a trente ans ; c'est un malheur que nous n'avons plus, ni vous, ni moi, ni mon illustre confrère ; vous essayerez vainement d'enlever à Paul de Cassagnac tout ce qu'il y a de généreux et de bon dans sa nature. Vous pouvez le railler sur son âge ; vous pouvez blâmer les vivacités de sa plume, les ardeurs de sa polémique ; tout cela vient du cœur et de sa jeunesse ; il se calmera bientôt. Mais s'il est bouillant, s'il attaque vivement, il n'attaque que le mal; s'il frappe durement, ses coups ne portent que sur ce qui est mauvais. Il a la force, il ne s'en est jamais servi contre ce qui est honnête et il atteint seulement ce qui est honteux et détestable. Dites-moi quel est le grand sentiment, méritant le respect, qu'il n'ait pas respecté. Il a des convictions violentes, il a une foi sincère. Mais conviction et foi le conduisent à l'amour de tout ce qui est beau. Lisez ses écrits. A-t-il jamais attaqué la famille, la religion, l'ordre public? Est-il jamais, pour obtenir une popularité malsaine, descendu dans les bas-fonds d'un socialisme ignoble ? Vous savez bien le contraire. Je n'exalte pas mon client. Messieurs, je le montre toujours loyal, brave, exposant courageusement sa vie, quand il le faut pour son pays, pour les affections de son cœur; et je puis bien vous dire, sans crainte d'être démenti par une conscience honnête, que s'il est permis de ne pas l'aimer, il est impossible de ne pas l'estimer. Yoilà l'homme.
Comprenez- vous que, quand il a vu que ce général, dans les conditions que vous savez et qui n'avait qu'à se taire, osait parler; quand il a compris que c'était un jeu, une préméditation, et qu'il avait l'espérance qu'à force de parler il arriverait à dénaturer l'histoire; qu'il ferait porter sur ses camarades et sur l'Empereur des responsabilités qui ne pouvaient pas l'atteindre, eh bien! alors M. Paul de Cas-
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sap:nac a pris la plume, et le débat s'est engagé.
Maintenant examinons les articles rapidement.. Je puis les lire, mais je veux faire plus : je veux vous faire constater (pi'en faisant ce procès on n'a eu qu'un but...: la plaidoirie que vous ave/ entendue. H n'y a que cela, et on a fait un procès qui n'était valable ni au civil ni au criminel, mais on a espéré qu'une parole élocjuente obscurcirait à ce point la luniière qu'elle ferait les ténèbres. On s'est heureusement trompé, le prestige d'un orateur n'est pas encore, grâce à Dieu, assez fort pour réhabiliter ceux qui sont tombés et pour renverser ceux qui doivent rester debout. La vérité est encore la plus forte, que le général de Wimpffen en demeure convaincu ! Eh bien ! maintenant examinons la série des diffamations. Vous savez comment l'afTaire s'est engagée ; vous savez que c'est un article du Siècle du 7 août qui nous a mis la plume à la main. Or, voici le premier article de M. de Léoni qui a été incriminé; je vous demande la permission de vous le lire. Vous verrez si ce n'est pas un article de discussion dans la mesure de ce qui est permis... : « Le Siècle refait l'historique de la journée de Sedan, mais on pense bien que cet historique est fait d'après sa façon et d'après des procédés singuliers. »
Plus loin : « Il nous semble pourtant que, si quelqu'un devait garder le silence sur la malheureuse journée de Sedan... »
Est-ce que tout cela n'est pas vrai ? Est-ce que tout cela ne peut pas être dit? Est-ce que c'est dit dans une forme qui donne la culpabilité et appelle la répression? « Nous ne songerons jamais à mettre en doute le courage personnel de M. le général Wimpffen.. »'
Je sais ce que le Conseil d'enquête a dit et ce que d'autres ont dit avec moi...
Un général, qui n'avait pas de plan et qui s'est mis à la place du général qui en avait un (je répète ce que le Conseil d'enquête a dit), arrive au milieu de l'ac-
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tion. Mais est-ce que cette action n'a pas duré le ÎJU, le 31 août, le !•''' septembre? Il arrive à Sedan. Ducrot a reçu du général en chef le commandement. Est-ce que tout cela n'est pas vrai? Est-ce que cela n'a pas donné lieu à des discussions? Est-ce qu'il n'a pas fallu l'intervention de l'Empereur, « après avoir rempli ce rôle odieux?... » Est-il vrai que votre pensée de trouée était une folie, un parti insensé; est-ce vrai? Je vous lirai tout à l'heure quelques extraits du livre du général de Wimpfîen à l'égard des actes que l'on a qualifiés. A^ous verrez alors que notre article est très doux. Voilà le premier article. Je n'ai pas à discuter, ce n'est pas sérieux, etM. le général de Wimpfîen lui-même a répondu que ce n'était rien. Écoutez sa réponse, et la citation qu'il nous adresse pour nous faire comparaître devant vous au sujet de cet article. Remarquez, Messieurs, que c'est M. le général de Wimpffen qui nous y appelle.
Ne croyez pas. Messieurs, que vous soyez en face d'un arrêt de la chambre des mises en accusation et cjue déjà les magistrats aient examiné le procès. Pas du tout. M. le général de Wimpffen, comme c'était son droit, a déposé une plainte à M. le Procureur général, qui alors a renvoyé l'affaire devant vous. Il n'y a rien, il y a un homme qui se plaint ; il n'y a pas ce qu'il y a eu dans d'autres procès, dans l'affaire Trochu, par exemple : examen préalable, juge d'instruction; il n'y a rien, ce n'est qu'une partie jointe; ceci peut paraître extraordinaire, mais le fait est parfaitement exact.
A cette première lettre, voilà la réponse de M. le général de AYimpffen. Je ne veux pas vous la lire, je veux seulement vous montrer qu'il est presque content ({u'on lui ait donné occasion de s'expliquer.
11 répond à M. Paul de Gassagnac qu'il n'avait rien à voir dans le premier article que je viens de lire.
Eh bien! alors, pourquoi ce procès? Cet article, n'est-il pas le moyen d'obtenir les colonnes du journal. Ah! si j'avais refusé d'insérer votre lettre! Mais
AKKAIUE DU GÉNÉRAL DE WIMPEKEN. ilH.-J
j'ai h'icn le droit de discuter votre lettre ; j'ai l'obligation d'insérer votre réponse, mais j'ai le droit de la discuter. Redressez tout ce que vous voudrez, nos colonnes vous sont ouvertes... Alors donc pourquoi faites-vous le procès ?
Bien entendu, lui, le général de WimpfTen, n'a rien fait; si tout est perdu, ce n'est pas sa faute. Au reste, la lettre a été lue, et elle finit par ce paragraphe qui doit amener une réponse nouvelle. Ecoutez ceci et vous comprendrez très bien. Messieurs, ce qui poussait M. de WimpfTen h déplacer les responsabilités.
Nous sommes des gens qui dénaturons tout, parce que nous ne pensons pas comme notre adversaire, et il se plaint. Gomment ! je lui ai donné l'occasion de rectifier des erreurs, il devrait m'en remercier : mais je suis un journal qui fait de l'histoire indignement, et, on ne pourra jamais assez le dire, on déplace les responsabiUtés; lui est un héros, la grande figure militaire de son siècle ; il le dira chaque fois qu'il en trouvera l'occasion, et il le dira parce que c'est sa vérité à lui et que rien au monde ne pourra l'empêcher de le dire.
Vraiment, est-ce que ce n'est pas une provocation à Paul de Gassagnac? Est-ce que vous pouvez demander qu'un rédacteur de journal, ancien officier en retraite, qui vient engager une polémique, ne soit pas discuté? Où en sommes-nous? Quel est le provocateur? Quel est celui qui demande la lutte? Quel est celui qui est venu vers nous ? Eh bien! c'est vous. Monsieur de Wimpfi'en. Alors M . Paul de Gassagnac, qu'il ne faut pas appeler deux fois sur le terrain, a pris la plume et il a répondu. G'est le premier article. M. Paul de Gassagnac a employé, dans cet article, deux ou trois mots qui ne s'adressent pas à M. le général de Wimpfl*en, mais à des rédacteurs d'autres journaux ; je ne veux pas les nommer, car je ne veux introduire dans ce procès que les noms qui doivent y figurer. Get article était extrêmement convenable, II. 2o
386 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.
il est vif parce que l'attaque était vive, parce qu'on n'y parle pas de choses indifférentes ; il ne s'agit pas d'une petite pièce de comédie, d'un vaudeville, il s'agit de la page la plus sanglante de notre histoire moderne, peut-être.
« Le soin de votre honneur paraît comporter le déshonneur de vos collègues de l'armée... »
Est-ce que ce n'est pas vrai? Est-ce que jamais, une seule fois, M. le général de Wimpffen a essayé de se réhabiliter sans abaisser quelqu'un?
Ducrotl mais il avait manœuvré d'une manière insensée ; mais il avait un plan impossible qui devait faire périr l'armée. La fameuse trouée du général de Wimpffen, mais elle était le salut, si elle n'avait pas été entravée! Les généraux sont des généraux désobéissants qui manquent à leurs devoirs : ils ont été appelés, ils ne sont pas venus. Gomment cela s'appelle-t-il ? Est-ce que ce n'est pas déshonorer un militaire que de dire qu'il a manqué à son devoir?
Dans l'interrogatoire des témoins, M. le général de Wimpffen est intervenu en disant à un témoin que, s'il avait fait cela, il mériterait d'être fusillé, parce qu'il aurait désobéi ; et il menaçait de le conduire devant un conseil de guerre. Osez l'y conduire ! C'est ma réponse, général, et c'est ce qu'il y a de plus topique....
« Permettez-moi de vous faire observer que le soin de votre affaire... »
Gomment ! ce n'est pas vrai? Gomment! pendant trois heures aujourd'hui, avec un talent merveilleux, la plaidoirie de mon honorable adversaire n'a pas été autre chose que votre glorification ? Vous avez bien vu, Messieurs, qu'on ne faisait pas autre chose, et j'ai bien le droit de dire cela. Et, puisque vous voulez qu'on parle de vous, qu'on en parle sans cesse, moi aussi j'ai bien le droit d'en parler, et j'en parlerai. Et puis, Messieurs, on fait cette objection que dans l'un de ses articles M. de Gassagnac a dit à M. de WimpfTen
qu'il ne savait pas la grammaire française; qu'il faisait des fautes d'orthograplie ; qu'il ne savait pas la géographie. Ce sont là des diffamations? On pourrait porter de semblables plaintes contre beaucoup de personnes ; nous avons des preuves que de grands généraux n'étaient pas de fameux grammairiens.
Passons ; ce sont des misères. Vous allez voir si c'est Iti une œuvre d'injures, de diffamation ! si ce sont là des attaques que vous n'aimez pas et que vous punissez ; si cen'est pas, au contraire, une discussion vive, ardente, faite avec une énergie très grande ; mais avec une liberté, un droit absolu.
M. de Wimpflen ne peut pas me forcer à accepter qu'il était un grand général ; il ne peut pas m'obliger à déclarer que ces glorieux soldats qui sont ici ont manqué à leurs devoirs ; j'ai le droit de répondre : « Ce n'est pas vrai! Vous n'aviez jamais été en rapport qu'avec les armées qui étaient en Afrique ; vous ne connaissiez pas l'armée française ; vous veniez d'arriver; vous ne pouviez pas la connaître et la diriger aussi bien que le général Ducrot : tout était nouveau pour vous. Vous faites confusion entre le calvaire d'Illy et le plateau. Voilà ce que je dis, et je vous le rappelle en vous disant que vous ne connaissiez pas la topographie des lieux. Quant ' à ce fameux plan que vous prétendiez avoir, vous ne l'aviez pas, puisque vous l'avez déclaré au Conseil d'enquête : voyez-vous ce général qui ne sait pas ce qu'il veut faire, qui n'a pas de plan ! Il l'a dit au Conseil d'enquête; je l'ai lu dans le procès-verbal du Conseil d'enquête. Si le Conseil d'enquête a écrit cela, évidemment c'est qu'il en a eu l'aveu...
Je peux citer un très long article, pris dans un journal allemand, établissant l'impossibilité de faire la trouée ; il y en a plus d'une colonne ; on y trouve aussi des appréciations sur le plan du général Ducrot d'où il ressort. Messieurs, que c'était le seul plan qui fût raisonnable. Le Conseil d'enquête a dit que c'était le seul
(fui fût rationnel, et M. le maréchal de Mac-Mahon a dit que c'était le seul qui fût possible. En vérité, Messieurs, vous devez vous demander si c'est bien là l'article incriminé. Décidez maintenant quel est celui qui a le droit de dire qu'il est un grand général, qu'il faut le déclarer plus fort que ses camarades. Est-ce que vous pouvez m'imposer de par la loi des transports d'admiration? Ce n'est pas sérieux.
Je continue. Ce n'est qu'à neuf heures du matin que vous avez pris le commandement de l'armée. Ici, nous avons demandé à des témoins comment ils expliquaient votre silence. Vous avez vu leurs hésitations, leur embarras : c'est que ces généraux sont meilleurs camarades que vous, et, s'ils doivent la vérité dans les renseignements qu'ils donnent, on sent bien qu'elle sort péniblement de leurs cœurs et de leurs souvenirs...
<( Voilà le véritable motif de votre conduite, et il vous « sied bien de venir insulter des hommes honnêtes et « de bons Français ! »
Dans un autre procès qui a quelque analogie avec celui-ci, l'affaire de Metz, j'ai vu à Trianon un spectacle admirable, j'ai vu tous les maréchaux appelés se protéger les uns les autres ; je les ai vus défendant presque l'accusé qui n'a pas pu être sauvé, et donnant au monde ce sublime spectacle d'union et de confraternité militaire. Si le général de Wimpffen avait été parmi les témoins de Trianon, nous n'aurions pas eu ce spectacle. « Eh (t bien! je puis le dire, vos fautes, vous les rejetez sur (( les autres ; vos actes, vous les niez, et vous avez un « rôle odieux. » Dans un article on dit : « Il a trahi son Empereur. » Messieurs, veuillez écouter; on donnait ici l'étymologie du mot trahir.
Trahir, c'est, à proprement parler : livrer. « Est-ce que le général a livré la France et l'Empereur? » Voilà ce que disait mon adversaire. Il est un académicien. Malheureusement il avait passé trois lignes : « trahissant l'Empereur, le livrant aux calomnies. » Voilà la trahi-
son, la trahison du cœur, la trahison de l'ingratitude; voilà ret ('goïsmc malsain ((ui l'ait ([ue, après avoir serré la main d'un homme qui a été heureux, on le laisse ensuite tomber aux gémonies et on le précipite dans la boue, si on y trouve quelque intérêt : « Trahissant l'Kmpercur, le livrant aux calomnies, aux haines, aux mensonges de ses ennemis pour pouvoir vous sauver. » Voilà ce que vous avez fait, et votre adversaire appelle cela une trahison contre l'Empereur et contre la France dans le sens ordinaire du mot. Il a oublié de lire le paragraphe : « Si vous avez le droit de défendre « ce que vous appelez votre honneur et le respect de la « vérité, nous aussi nous en avons le droit.
Notre honneur est aussi sacré que celui du général de Wimpffen ; nous ne le laisserons pas sacrifier à la gloire du général de Wimpffen. Et puis, Messieurs, on peut dire : Je ne puis donc pas critiquer après le Conseil d'enquête; je ne puis donc pas critiquer après le maréchal de Mac-Mahon; je dois donc laisser dire que nos généraux ont manqué à leurs devoirs et qu'ils ont été traîtres ; je dois donc laisser dire tout cela ? Je ne veux pas discuter. C'est évident. Je dirai même à M. Paul de Cassagnac : Ce jour-là vous n'avez pas pris votre plume la plus vive et la plus ardente. J'arrive à la réponse de M. le général de Wimpffen.
C'est cette pièce qui va amener le dernier article; je ne peux pas vous lire toute cette lettre. Dans ce petit format, elle commence ici et occupe quatorze pages de lettre. Deux grandes colonnes de journal! et un procès après cela ! Il est insatiable et il n'est pas généreux. Quand on demande l'insertion de sa lettre à un journal, on ne se réserve pas un procès : c'est là une qualité de plus que nous ajouterons aux autres. Mais, enfin, voilà la lettre, et quelle lettre ! elle est perfide d'un bout à l'autre. Elle dit naturellement que tous les généraux ont trahi leur général en chef; et vous les appelez
390 PLAIDOYERS DE M'' LACIIAUD.
monsieur Bncroi, monsieur Lebrun. Ilsne sont plus rien, enfin, ils ne sont ip\\is généraux. Piéin, ce journaliste qui écrit et fait écrire, c'est un impertinent ! Vous lirez cela. Messieurs, dans la chambre du conseil.
« Monsieur, j'avais d'abord entendu parler, etc. »
On donne la partie de l'enquête sur la capitulation de Sedan, mais on ne la donne pas sur le désastre de Sedan. Le procès-verbal de l'enquête dit que ce désastre est dû pour la plus grande partie au général de Wimpffen. Si vous le voulez, je pourrai le lire une troisième fois. Il ne le supporte pas seul, mais vous ne parviendrez pas à effacer cette phrase : que ce désastre lui est dû pour la plus grande partie.
M^ Jules Favre. — Ce n'est pas « pour la plus gy^ande partie, » mais « pour une grande partie. »
W Lachaud. — Ce n'est plus la plus grande partie, c'est la grande partie. C'est ce qui fait mon crime. J'arrive à la partie technique de votre réquisitoire.
«... Et puis il va parler du général Ducrot. La grande autorité 1 Le général est plus héroïque et plus désagréable, «dont le caractère éminemment fantaisiste... »
Voyez-vous un livre comme celui-là? Voyez-vous le général Ducrot, le soldat le plus grand, le plus noble, qui a un caractère éminemment fantaisiste, lui dont mon confrère lui-même disait que c'était le soldat le plus brillant et le plus noble? Vous avez de l'imagination 1
Ensuite, nous avons des lettres de monsieur Lebrun...
« Plusieurs de ceux qui avaient le devoir de m'aider, m'ont refusé leur concours... »
Voyons, on vous parle de l'armée, de ces grands sentiments qui doivent l'animer. Ah! quand bien même j'aurais le talent qui distingue mon honorable contradicteur, je ne pourrais pas faire ce procès. Je me demande vraiment s'il est possible de laisser outrager des hommes comme ceux-là.
Il y a cette lettre pleine d'ironie, presque de gros-
sicreté et en tout cas d'accusations indignes. Eh bien î M Paul de Gassagnac a fait un dornior article qui est plus vif que les autres, c'est bien naturel. A mesure que les articles s'échangent, les ré|)onses ne peuvent pas rester au même diapason ; mais il n'y a pas d'outrage ; oui il y a de la fougue, de l'emportement, mais pas autre chose, et vraiment, dans cette circonstance il ne peut pas avoir de patience. La patience n'est pas la mialité maîtresse de M. Paul de Gassagnac, on le sait bien; on ne peut pas le blâmer de n'en avoir pas eu dans cette dernière lettre. ,
Au fond la question est la même. Gomment cela s appelle-t-il, Messieurs? Quand on est placé dans un ordre d'idées élevées, c'est de l'orgueil; quand on descend à toutes les mesquineries de la vie, c'est de la vanité. Quant à l'incapacité de M. de Wimpffen, elle est établie. Quant à sa trahison envers l'Empereur, elle est certaine • il l'a trahi par les mensonges, la calomme et les outrages ; c'est ce que j'ai toujours dit, je le répète, je le maintiens. On lui dit que sa lettre est correctement écrite et que probablement ce n'est pas lui qui 1 a faite, parce qu'il n'y a pas de fautes d'orthographe, ce n'est pas de la diffamation.
« On peut dire à un homme, qui récompense un bienfait par une ingratitude, que, alors qu'on Im a montre les sentiments du cœur, on a trouvé en retour une sécheresse et un attachement à ses intérêts qui domme
tout
« Vous attaquez tout le monde. »
Est-ce qu'on lui a dit qu'il n'avait pas été un bon soldat'^ Est-ce qu'on lui a dit qu'il n'avait pas gagne ses décorations? Allons donc! l'adversaire détache quelciues lignes d'un côté et quelques lignes d un autre dans les articles de M. Paul de Gassagnac. Mais ne savez-vous pas' qu'avec quatre lignes d'écriture on peut faire prendre un homme, quand on veut? G'estune pratique que nous n'aimons pas et que nous n'avons pas. Voici dans
quels termes on a dit au général de VimpITen qu'il n'était pas un général immense :
« Vous vous targuez de vos quarante ans de métier Cela ne prouve qu'une chose, c'est que vous avez perdu votre temps et que vous n'avez rien appris... »
On a eu tort de le faire général en chef, on a eu tort de lui donner une lettre de commandement. Et puis, en ce qui concerne ce mot de trahison, afin que vous voyiez bien qu'il y a, ici, véritablement de la part du général de Wimpffen une tactique insidieuse, qui est peu séante • pour montrer qu'il s'agit, ici, d'ingratitude et qu'il ne s agit pas de trahison, dont tous les officiers français sont incapables, permettez-moi de hre quelques lignes d'un article de M. Paul de Gassagnac :
« M. A... (je ne cite pas le nom), monsieur A... fut 1 hôte de Gompiègne. Ses vers à l'Impératrice sont connus... comme vous, il a trahi! »
Est-ce que M. A... dont on parle a trahi l'Empereur et la France dans le sens rigoureux du mot? Non, il a été l'hôte de Gompiègne, où il a été effectivement mvité; il a fait des vers; il paraît même qu'ils étaient bons, et il en a fait plusieurs fois! Ensuite il est devenu l'adversaire de l'Empereur. G'était son droit. G'est un homme de beaucoup d'esprit; mais il n'a pas la fidéhté du cœur. G'est ce qu'on appelle une trahison.
« Gomme vous il a trahi ; comme vous, il a mordu la main qu'il avait léchée. »
Voilà l'article, et voilà les articles incriminés Est-ce que c'est sérieux? Est-ce que j'ai besoin de discuter'> Mais SI vous étiez un tribunal civil, il y a déjà longtemps que vous vous seriez tous levés et que vous auriez dit • «La cause est entendue. » Vous ne pouvez pas le dire C'est un malheur, conséquence de votre condition de jurés : il faut que vous soyez ennuyés de notre plaidoirie aussi longue que nous devons la faire. Si j'avais eu le courage de me lever après la virulente philippi-
que de mon adversaire, je me serais levé pour vous dire qu'il n'y avait pas lieu de plaider, je me serais assis tout aussitôt, et le verdict eût été le même. Mais ce que j'aurais fait n'aurait pas 6U) séant, et je voulais parler à mon tour et dire la vérité.
Je vous demande comment on a pu trouver une diffamation dans les articles incriminés. La difï'amation, on y tient bien peu, car mon contradicteur a dit: diffamation, injure. J'attendais qu'il distinguât la diffamation et l'injure. Dans la flamme éloquente dont il est possédé et qui entraîne les idées et les mots, il est bien difficile de distinguer l'un de l'autre. Quant à moi, je n'ai pas vu, dans les articles incriminés, de diffamation. Il n'y a pas un fait que je n'aie prouvé. Y trouve-t-on une certaine vivacité? Y a-t-il quelques expressions qui peuvent être injurieuses? Oh! il faudrait savoir quel est l'adjectif que j'ai employé. Un général de division, qui veut faire l'histoire, trouvera que le mot vaniteux est trop fort et qu'il faut en employer un autre. Oh ! mon Dieu, quand on s'engage dans certaines voies. Messieurs, elles peuvent conduire quelquefois à l'abîme. Il n'y a pas seulement que les chemins qui entourent Sedan qui soient enveloppés par les ennemis. Quand un homme s'est engagé dans des espérances folles ; quand il a rêvé des procès qui doivent lui donner ce qu'il ne mérite pas, il est aussi enveloppé, lui, parla raison et par le bon sens public et il est obligé de capituler devant l'opinion. Eh bien, examinons maintenant toutes ces petites diffamations, ou plutôt ces petites injures.
Je vous ai appelé vaniteux, incapable. Je vous ai dit que vous étiez un traître à l'Empereur, je me suis expliqué suffisamment ; mes explications ne seraient pas bonnes, qu'avec M. de Wimpffen je n'aurais pas été tenu à une réserve d'expressions bien grande, et à une certaine modération de langage.
Je vous demande encore vingt minutes pour vous dire
394 PLAIDOYERS DE M'' LAGIIAUD.
comment il a traité les autres, et quand je vous l'aurai dit, je pourrai bien m'en rapporter à vous. Il n'y a pas un de ses camarades qu'il n'ait discuté : il y en a un qu'il a presque taxé de voleur, qu'il a accusé d'avoir détourné des dépêches, et celui-là c'est le général Ducrot. C'est écrit dans son livre, je vais vous le lire. Eh bien ! quand j'ai lu son œuvre, laissez-moi vous le dire, mon cœur a été profondément affecté. Oh ! je me suis bien dit que si mon honorable contradicteur avait lu cet ouvrage, il aurait empêché le procès, parce qu'enfin, lui, avec son esprit si éminent, il aurait bien vu que son client ne pouvait être qu'écrasé et que, à chaque mot, ce seraient des ignominies qu'on pourrait relever contre lui. Dans ce livre, les généraux sont tous accusés; il y a eu la fameuse lettre dans laquelle les généraux sont accusés de n'avoir pas obéi à leurs devoirs et d'avoir ainsi perdu la bataille. Voyez la brochure, page 176 : « Mais les com- « mandants de corps d'armée, après deux heures, étaient « rentrés en ville et s'étaient rendus chez l'Empereur « pour lui exposer la situation et en conférer avec lui « ainsi qu'avec son entourage. C'est là qu'ils se trou- « valent à mon insu. Tandis que moi, général en chef, « j'étais sur le champ de bataille, croyant encore mes « lieutenants également sur le terrain et prêts à exécti- « ter mes ordres, on prenait à Sedan, chez rEmpereiu% « la résolution de capituler !... »
Or vous savez que les généraux sont rentrés en ville, vous savez qu'ils ont été conduits vers l'Empereur parce qu'il ne leur a pas été possible de rien obtenir de leurs troupes. Vous savez tout cela. Messieurs, et voilà ce qu'on écrit. Mais attendez ; le général de Wimpffen se plaint beaucoup des mots vaniteux et incapable. Il a i3ien tort, ce sont les expressions que le général luimême emploie quand il parle des ministres de l'Empire. Est-ce que, par hasard, il aurait le droit de dire aux autres qu'ils sont vaniteux et incapables, et on n'aurait pas le droit de lui retourner ces qualifications? En sa
AFFAIRE nu GENERAL DE WIMPFFEN. 395
qualité de républicain, il doit aimor la liberté et l'égalité, et, s'il maltraite les autres, il doit avoir, je crois, la tob'îrance de permettre qu'on le lui rende. Eh bien! écoulez : toujours dans sa brochure, à la page 79 et à la page 71, il arrive à l'armée, et il voit bien que tout est perdu ; mais enfin, il la sauvera peut-être :
« Mes premières illusions du succès étaient passées, « et j'étais loin de prévoir alors à quelles extrémités « affreuses nous entraînerait une série de fautes sans (( pareilles, dues à l'orgueil des uns, à la nullité des « autres. »
Oh ! mais il y a mieux que cela. Vous voyez V orgueil des uns et la nullité des autres. A la page 38 de son livre, vous allez trouver absolument les mêmes expressions : vaniteux et incapables. Presque tous les ministres sont des ministres vaniteux et incapables :
« L'Empereur, écrit-il, n'eut point l'heureuse fortune « d'avoir des ministres sachant le désabuser. Presque « tous vaniteux et incapables, ne surent que précipiter « la catastrophe qui devait chasser sa dynastie du « trône, amoindrir et ruiner pour longtemps notre mal- « heureuse patrie ! »
Vaniteux et incapables, c'est là votre style, mon général. De quoi vous plaignez-vous alors?
C'est ainsi, Messieurs, qu'il traite les fonctionnaires; c'est ainsi qu'il traite ses camarades, et c'est ainsi qu'il traite le maréchal de Mac-Mahon. Ah! si l'histoire jugeait le maréchal de Mac-Mahon d'après vous, il ne serait pas un grand général! Mais vous vous trompez. Il faut continuer la lecture : « Des fautes ont été accumulées les unes sur les autres. »
Le maréchal de Mac-Mahon était un rempart assez fort pour la défense ; on disait que le plan du général de Wimpffen était semblable à celui du maréchal de Mac-Mahon. Vous allez voir comment il parle de M. le maréchal de Mac-Mahon, pages 132, 152 et 153 :
« Esprit plutôt malveillant que bienveillant. »
Un esprit malveillant! 11 est convaincu que le maréchal de Mac-Mahon doit avoir peur pour sa gloire quand il se trouve en face du général de Wimpffen : « Les fautes commises sautaient aux yeux. »
M. le maréchal de Mac-Mahon était général en chef, le maréchal a fait fautes sur fautes. M. le général de Wimpffen n'a eu sous ses ordres que des incapables. Ce qui étonne surtout M. le général de Wimpffen, qui habitait « sur une terre froide » où il n'avait pas sommeil, ce qui le surprenait, « c'était cette apparence de quiétude et de satisfaction qui apparaissait sur la figure de ce maréchal glorieux, M. de Mac-Mahon, et vous savez alors que ces messieurs avaient déjà traversé de grandes épreuves et qu'ils ne pouvaient pas se faire illusion sur les destinées du pays. ...» (page 234). Voilà comment il parle encore du maréchal de Mac-Mahon. A Sedan, la faute capitale est due au maréchal de Mac-Mahon. Pourquoi ne pas couvrir nos erreurs? Vous êtes donc bien sûr de vous, vous êtes donc bien pur et bien puissant? Si le maréchal de Mac-Mahon devait être respecté, il fallait le faire surtout à cette heure, puisqu'il n'avait pas eu la consolation d'être au milieu de son armée jusqu'à la fin de Sedan. La faute capitale est due au maréchal, c'est lui qui a placé les armées dans des conditions détestables :
« Le maréchal de Mac-Mahon n'a commis que des « fautes » il y a la première, la deuxième, la troisième, la quatrième. Ecoutez, il va s'en prendre encore au maréchal de Mac-Mahon sur des faits qui n'ont rien à voir à sa cause, tant est grand son désir de faire descendre toute sommité et tout ce qui rayonne au-dessus de lui et qu'il devrait respecter. Il va reprocher au maréchal de Mac-Mahon la bataille de Wissembourg ; vous allez voir de quelle manière. Ici, c'est de la cruauté sans nom ; c'est une indignité, vous serez de mon avis. »
Page 84. Nous ne sommes plus à Sedan.
AFFAlllE DU GENEHAL DE WIMPFFEN. 397
« Il cet à regretter que le maréchal n'ait pas consi- (( déré comme urgente la nouvelle d'une prochaine <( attaque de l'ennemi, caril n'aurait pas laissé la divisicjn « Douay à cinq lieues des autres et dans des conditions (( à être battue. Le maréchal avait le temps d'envoyer « des ordres, de se porter sur llaguenau, de diriger sur « Wissembourg ses quatre autres divisions et de préve- « nir le ({uartier impérial de son mouvement en avant.
(' En agissant ainsi, le maréchal de Mac-Mahon eût « évité le double désastre de Wissembourg et de Frœ- « schwiller. En effet, le mouvement que j'indique, pou- « vant être commencé dans la nuit du 3 au A août, à « deux heures du matin, le l^'' corps se lût trouvé en « partie à Wissembourg, en partie échelonné au-des- « sous. La 2" division, prévenue, se fût repliée, en com- « battant, sur les autres, et le terrain eût été défendu « pied à pied. »
Le maréchal, qui eut le malheur de perdre des batailles I M. de Wimpffen parle sans nécessité de nos hontes et de nos désastres : « Si l'on eût fait ceci, on eût évité des désastres. » Mais écoutez encore :
« Comme c'était écrit là-haut que tout, dans cette (( campagne, irait à l'inverse du sens commun, le ma- « réchal ne partit de Strasbourg, le 4 août, qu'après « son déjeuner, douze heures après la réception de la « dépêche. En outre, l'ordre qu'il envoya au général « de Failly, qui passait sous son commandement, de lui « amener son 5° corps, ne fut pas exécuté, ainsi que « cela ressort aujourd'hui de la brochure même du « général. »
Le maréchal (oh! que c'est terrible!) il dit que le maréchal, après sou déjeuner, douze heures après la réception delà dépêche, etc., etc., se mit tranquillement en marche. Le maréchal et son état-major se mirent donc tranquillement en marche. Tandis qu'il chevauchait, le maréchal est prévenu ; il ne se presse pas; il déjeune. 11 y a aussi dans un autre passage : « L'Em-
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pereur déjeune ». Il n'y a que le général de Wimpfîen qui ne déjeune pas. Il nous apprend dans son ouvrage que, sur le terrain, il avait une carotte crue : il borne là son frugal repas ; mais il dit que le maréchal de Mac- Mahon déjeune ; qu'on va perdre douze heures, et le maréchal déjeune tranquillement. « En chevauchant » ! le mot a été cherché; il est indigne et odieux. C'est une cruauté de s'adresser dans ces termes à un homme tel que le maréchal de Mac-Mahon, après la douleur immense ({u'il a dû éprouver.
Je réponds au journaliste : il y a des qualités particulières que le général de Wimpfï'en a prises dans un certainjournalisme. Ecoutez ce qu'il dit sur l'état-major général, page 167 : « Il oubliait son rôle. » Oublier son rôle, c'est oublier son devoir. Mais voici qui est plus fort : le général Ducrot détourne les rapports! Enfin, il est un voleur ! C'est à ne le pas croire, et cependant, c'est écrit deux fois ! Il s'agit de ces deux fameux rapports, l'un du i" septembre et l'autre du 5. Vous rappelez-vous les dates? Eh bien, elles ont une importance capitale. Le I^'" septembre, l'Empereur était encore l'Empereur, quoique prisonnier. Le 5 septembre, l'Empereur n'était plus rien : c'était la Défense nationale et son triste gouvernement qui étaient tout-puissants. Le général de Wimpfîen fait un rapport le 5 contre l'Empereur. Quelle grandeur d'âme! quelle loyauté! Ah! nous avons d'autres généraux en France ! Et ne nous dites pas que ces deux rapports n'existent pas ! II y en a un sur les registres de l'armée, et il porte la date du l*^"* septembre : c'est le rapport de la bataille de Sedan ; pas un mot de l'Empereur. » Il a demandé, dit le général de Wimpffen, ce rapport à la suite de communications qui lui ont été faites par M. le général Lebrun. »
Ces communications n'avaient rien à voir, n'est-il pas vrai ? avec l'Empereur. Le 5, en Belgique, après le coup d'État du 4 septembre, il fait un rapport nouveau avec des différences considérables :
AFFAIRE nu GENERAL DE WTMPFFEN. 399
Dans ce rapport on lit ces lignes : « Un Empereur indigne, oubliant son devoir, s'emparant du commandement qui ne lui appartenait pas... » et aussi, Messieurs, tout ce qu'on vous a dit et tout ce qui fait sa défense. Ce rapport n'a point paru. Savez-vous ce que le général de Wimpfîen a dit ? Il a dit que M. le général Ducrot l'avait fait détourner du ministère; que son amitié avec le général Trochu avait facilité la disparition de ce rapport. Il a dit cela, cet homme! et il a osé oublier cette solidarité confraternelle quand il a osé accuser un camarade, brillant comme Ducrot, de cette abominable infamie, et cela par un sentiment de jalousie, de vanité. Vous pensez peut-être que j'exagère; lisez dans la préface de son livre un rapport, une lettre qui lui est écrite par un de ses amis, c'est à la page 7 : « La pièce a disparu... » c'est clair. C'est encore plus clair à la page 201 : « Le général Ducrot, blessé sans doute de ce rapport... » C'est honteux, il n'y a pas d'expression pour qualifier une pareille abomination portée contre Ducrot. Le général Trochu va le déclarer.
Quelle bassesse ! Qu'est donc devenue la gloire, que sont devenues les épaulettes couvertes d'étoiles d'or ? Que sont devenus ces souvenirs de glorieuses décorations si bien méritées? Enfin, si vous avez une plaque de grand officier de la Légion d'honneur, il en a une aussi, lui ; si vous êtes général de division, il est général de division; et il serait un misérable, qui se serait abaissé jusqu'à faire disparaître une pièce qui pouvait le blesser! Ah! il n'y a pas d'expression pour rendre ce qu'il y a d'outrageant dans un pareil fait. C'est un indigne mensonge ; j'affirme que cela n'est pas vrai ; c'est faux, et jamais le rapport n'est allé au général Trochu, qui le déclare dans une lettre imprimée que j'ai là...
Voilà donc que le général Ducrot est un homme indigne. Il faut que M. de Wimpffen les attaque tous. Si je voulais abuser un peu de votre attention, je vous
lirais ce qu'il a écrit sur M. le général Lebrun, sur le général Douay, le frère de celui que vous avez entendu, héroïque soldat, qui est mort. Lui aussi, il a commis des fautes; et on ne respecte pas même sa tombe, et il faut jeter sur son souvenir une de ces accusations si pénibles au cœur des amis et des parents. Il est aussi question du général Frossard, qui a eu le malheur de Forbach. Nous sommes à Metz ; il ne s'agit plus de Sedan. Mais il a fallu dire que le général Frossard n'avait pas fait son devoir, et cela sans nécessité, sans le prouver ; c'est un besoin de dénigrement qui tourmente fortement M. de Wimpffen. Cet homme ne devait pas quitter l'habit militaire ; il s'est perdu dans je ne sais quelle folie méchante, qui lui inspire le besoin de faire le mal et qui le console de l'autorité qu'il n'a plus. Voilà dans cette affaire ce qu'il y a de sérieusement grave contre le général de Wimpffen.
Dans l'espérance de vaincre seul, il élimine tous les autres. A chaque page de son livre, il a bien voulu nous dire qu'il n'était pas un lâche. Jamais nous n'avons dit qu'il fût un lâche, mais nous avons dit qu'il est un homme incapable. Au point de vue politique, il n'y entendait rien ; au point de vue militaire, il est au-dessous du plus humble des soldats ; c'est un homme ne vivant que de sa personnalité.... Je ne reviendrai pas sur tout ce qui a été dit, je ne dirai pas tous ses outrages, et je ne déposerai pas dans ce procès toutes les expressions qui remplissent chaque page de son ouvrage. Pour mieux atteindre encore l'Empereur, ses camarades, savez-vous ce que le général de Wimpffen a fait dans son livre? Il a exalté le mérite de tous les chefs de l'armée allemande.
Rendre à ses ennemis ce qui leur est dû peut être un acte de justice : il se peut qu'ils soient de grands hommes de guerre, de grands hommes d'État, je ne le discute pas ; mais après avoir abaissé, autant que vous avez pu, l'Empereur; après avoir dit que l'Em-
AKI'AIUK DU GENERAL DE WIMPKFEN. 40l
jMTciir clnil iiieple; apir's nvoir d'il (iiio les généraux é'taient iiicn|tal)l('s ; a[)rès avoir dil (iiie tous les ministres étaient des vaniteux et des nullités, en regard et comme contraste, vous avez fait la biographie, dans votre livre, sans nécessite', des autorités allemandes. Je ne dirai pas, comme M. Paul de Gassagnac, que V(jus regrettez de n'être pas Prussien; vous avez le cœur français, puisque vous avez servi dans l'armée française; mais la nécessité d'appeler le mépris sur ceux que vous attaquez, vous a fait gloritier les ennemis de la France. Que dit-il donc du roi Guillaume?
« Le roi Guillaume, ce souverain capable et d'une « énergie telle que, malgré son grand âge, il méprise « tous les dangers et surmonte les plus grandes fati- « gués. Il possède en outre une qualité qui fait les « grands princes, et qu'avait Louis XIV, celle de savoir « choisir les hommes aptes à l'aider dans sa mission- « Il les grandit, il veille à ce qu'aucun obstacle ne « vienne entraver leurs actes. Il les encourage, leur « accorde les louanges qu'ils méritent et leur laisse « entière la part de gloire qui doit leur revenir, bien (( supérieur en cela comme en toute autre chose, au « souverain entre les mains duquel étaient nos desti- « nées. »
Voilà le portrait du souverain ennemi, de Guillaume en 1871
(( Il connait les hommes
Et celui de M. de Bismarck, faut-il le lire?
Attendez, Messieurs, ils y passeront tous.
Ah ! c'est l'expiation aujourd'hui, et j'ai l'espérance ([ue c'est aussi l'histoire, qui se fait.
(( Taille élevée et bien proportionnée, front large et « haut, regard clair, bienveillant, quand il le veut, ou u froid et dédaigneux, souvent impénétrable, il a la « parole facile, élégante même dans la langue étran- « gère. Chaque mot (pi'il prononce semble avoir été II. 20
4<I2 PLAIDUYEKS DE .M' LACIIALI).
u cliuisi avec soin, coininc le iiieilleui", jhjiii" alb.'indie «< sans effort l'effet qu'il se propose.
« Le comte, que j'ai vu deux ibis, clans deux circoii>t< tances critiques, résume, pour moi, riionime le plus « séduisant et le plus dangereux qui se puisse rencon- <( trer. »
M. de Moltke... « le plus grand ordonnateur (|ui ait « jamais paru »
Je veux finir, mais il y a là-bas un ministre de la guerre, M. de Roon ; eh bieni vous conq:u^enez qu'il sera salué profondément. Oh ! M. le général de Wimpffen n'en est pas moins Français, seulement à cette époque-là, il dit trop de bien des Allemands ; et c'est une justice qu'il n'était pas obligé d'avoir en 1871.
Je ne veux plus rien dire, les faits sont là; le général de Wimpffen est connu, et il a suffi de le faire connaître pour qu'on n'ait plus rien à ajouter. On nous a parlé de son père. Ah! nous la connaissons, l'histoire de votre père. Monsieur... il a été général girondin à Gaen, et vous savez bien que ce n'était pas toujours le meilleur général.
Quant à vos décorations, elles ont été bravement gagnées; quant à vos épaulettes, elles aussi, ont été bravement gagnées. Vous étiez un soldat intelUgent, e( surtout un soldat vaniteux qui voulait être maréchal, après son expédition du Maroc ; et peut-être grandcroix de la Légion d'honneur. Il ne voit que des jaloux. Ahl qu'il est malheureux, cet homme! il se défie toujours des autres. 11 n'a jamais confiance qu'en lui; il a celte souffrance de Tàme que les médecins c(»nnaissenl et qui peut seule expliquer ses malheureux procédés.
Non, nous n'avons pas contesté son courage; non, nous n'avons pas contesté ses services. M. Paul de Cassagnac est un de ces hommes qui disent toujours ce qu'il faut dire, tant qu'on n'a pas compris. « J'ai voulu dire « que si vos grades et vos décorations étaient un litre << suffisant ])our faire de vous un général en chef, c'était
MM'AIUE DU fiKNEHAL DE WlMPFFEN. 403
(' un mal [)uur le pays, car vous avez perdu la bataille « de Sedan ; et que, si vous n'aviez pas eu de grades et «( de décorations, vous ne l'auriez pas perdue. » Est-ce que c'est ma taulo si j'ai à parler de questions qui étaient de nature à vous blesser?
A ce point de vue, je me plais à reconnaître qu(; vous avez été traité favorablement par ITi^mpereur. Est-il vrai (juele général de Wimpllen ait reçu de l'Empereur des grades, des décorations, et(|u'il a fait ce qu'aucun autre officier en France n'eût fait? Mais c'est la France, dit-on, qui donne les récompenses, c'est le gouvernement; ce n'est pas un homme.
Oui, mais c'est la France qui était gouvernée par cet homme; la récompense venait directement de l'Empereur ; (juand ila été renversé, quand il a été malheureux, quand il })leurait la France, quand il suivit cette destinée lugubre (jue vous savez, vous êtes devenu son plus implacable adversaire. Est-il vrai qu'à chaque pas vous avez fait ce que vous avez pu faire pour atteindre son souvenir? Est-il vrai, que si vous n'avez pas dit qu'il était un lâche, vous avez fait ce que vous avez pu pour laisser croire qu'il était un lâche? Est-il vrai que vous avez dénaturé les faits pour vous sauver, et que cela s'appelle trahison, la trahison de l'âme? Qui a jamais dit que vous receviez de l'argent de l'ennemi? Il y a des traîtres (|ui, après avoir serré votre main cordiale, après avoir appuyé leur cœur contre votre cœur, vous d<';daignent lorsque vous êtes dans l'exil, dans les plus grands malheurs et dans les larmes ; qui, parce que l'Empereur n'est plus Empereur, font le rapport du 3 septembre, et qui, parce que l'Empereur n'est plus Empereur, vont où est le succès : à la Défense nationale, à la République; et alors on n'aurait pas le droit de dire que ce sont des ingrats, des traîtres? Oh! il ne faut pas ici jouer sur les mots; vous comprenez bien de quelle trahison il s'agit : c'est de la félonie du cœur ; c'est de l'oubli de l'afl'ection, de la reconnaissance; c'est de
cet égoïsme misérable qui fait renier le bieiifnileur lorsqu'il ne peut pas continuer le bienfait.
On a dit que vous aviez accrédité les mensonges et les calomnies pour faire retomber sur l'Empereur les charges que vous deviez porter; on a dit que vous aviez fait comme celui-là qui, autrefois, les jours de fête, arrivait portant des poésies et des inspirations charmantes et qui, lui aussi, est devenu un implacable adversaire. Eh bien I serrez-vous la main, vous en êtes dignes ; vous êtes dignes de vous compléter tous les deux ; vous êtes dignes de vous compléter et de vous aimer tous deux, vous avez trahi l'Empereur. Tous avez fait l'injustice la plus cruelle et la plus grave : c'est de l'injure? Ah î vous le dire serait vous faire outrage !
Je finis, ce ne sera pas avec de grands mots^ avec de grands mouvements comme mon honorable contradicteur : je n'en ai pas besoin, je ne tiens pas à l'effet de la lin dans un procès comme celui-ci, je n'en veux pas avoir. Je n'ai pas autre chose h vous dire que ceci :
On veut vous faire mentir à l'histoire, on veut obtenir de vous un verdict pour dire le contraire de la vérité. On veut vous faire les complices d'une abominable action. Un homme, qui est accablé par Sedan, veut se relever grâce à vous, et il espère trouver dans votre verdict quelque chose qui le protégera dans le présent et dans l'avenir. Il a tort. Ce n'est pas un procès politique, Messieurs, que vous avez à juger ; c'est un procès où se débattent les intérêts sacrés du patriotisme et de la vérité.
J'ignore quelles sont vos opinions. Il m'importe peu de le savoir. Êtes-vous des républicains? vous êtes d'honnêtes gens. Etes-vous, monarchistes? vous êtes d'honnêtes gens. Etes-vous des impérialistes? vous êtes d'honnêtes gens. Vous êtes des Français loyaux (|ui aimez votre patrie; vous voulez que la vérité soit [)roclamée ; vous voulez (pie notre histoire soit écrite
AFKAlItK lli; (iKNLILM. \)E WIMl'FKKN. iO.")
iw'cc sincérité. Eh bien! on veut vous iairc lalsificr riiiî^toire ; on veut obtenir de vous que les responsabilités soient déplacées. Les insensés! Ils ont cru qu'avec (le l'audace ils pourraient vous faire commettre ce crime involontaire. Vous n'avez (|u'un moyen, un seul : c'est de répondre négativement.
Je suis sans inquiétude, Messieurs les jurés, déjà votre verdict est dans vos consciences ; c'est la lumière, c'est le soleil; il brille, il est éclatant, il illumine cette cause; et malheur à l'homme qui a osé se placer sous un de ses rayons !
M^ Lachaud eut à peine terminé sa plaidoirie, que M. le Président, donnant immédiatement la parole à M. l'Avocat général Chevrier^ arrêta par ce moyen, pour la bonne tenue de l'audience, les applaudissements que des sentiments de vive admiration et d'approbation commençaient à provoquer parmi les personnes qui assistaient aux débats.
M. l'Avocat général posa des conclusions plutôt qu'il ne fit un réquisitoire. M" Grandperret lui répliqua par un beau discours dont la péroraison fut très remarquée.
M. le Président Douët d'Arcq, après avoir fait un résumé court et impartial, renvoya le jury dans la salle de ses délibérations pour résoudre les trente questions qui lui étaient soumises.
Une des questions les plus importantes était celle-ci : « M. Paul de Cassagnac a-t-il diffamé M. le général Wimpflen (( en disant qu'il était seul l'auteur responsable du désastre <( militaire de Sedan ? »
Le Jury rentra dans la salle d'audience après vingt minutes de délibération etnipporta un verdict ainsi conçu :
« Sur mon bonneur et ma conscience, devant Dieu et de- « vant les bommes, la réponse du jury est ;
« Non, sur toutes les questions. »
La Cour prononça l'acquittement de MM. de Léoni et Paul de Cassagnac, et condamna M. de Wimpffen aux dépens.
Ce verdict eut un grand retentissement dans le pays tout entier; ce retentissement fut d'autant plus grand que le
Président clans son résumé avait dit quo le verdict du jury serait une véritable page d'histoire.
La belle et éloquente plaidoirie de M° Lachaud avait fait une grande impression sur le jury et sur le public de l'audience. Elle attira au grand maître de nombreux et grands éloges. Toutes les personnes qui avaient assisté aux débats, même celles dont les opinions semblaient atteintes par le verdict, furent unanimes pour reconnaître que M*' Lachaud, dans cette affaire qui n'avait aucun rapport avec les causes ordinaires des assises, avait parlé en grand orateur.
CONSEIL D'ENQ(J1>TK SUR LES CAPlTI'f.ATIONS.
Extrait du procès-verbal de la séance du 4 janvier 1871.
CAPITULATION DK SEDAN.
Le général Diicrot, auquel le Maréchal
remit le commandement après sa blessure, se rendait compte de la situation, et, voyant le danger que courait l'armée française en se laissant enserrer autour de Sedan, prescrivit aussitôt des dispositions de retraite sur Mézières, seule direction dont la route lui paraissait libre en cet instant. Mais à peine une heure s'était-elle passée et ses ordres recevaient-ils un commencement d'exécution, que le général de Wimpffen, se prévalant d'une lettre qui lui avait été remise par le ministre de la guerre, réclama le commandement en chef et, désapprouvant les mesures prises par le général Ducrot, sans avoir encore un plan bien arrêté^ ainsi qu'il le dit lui-même, mais comptant sur les péripéties de la bataille pour tenter une combinaison désastreuse, prescrivit de reprendre les positions abandonnées par suite des premiers ordres.
Dès lors le général de Wimpffen assuma toute la responsabilité du commandement.
Ce changement d'impulsion ébranla encore davantage la confiance de l'armée et y mit le désordre
Le Conseil peut facilement apprécier la funeste influence qu'exerça sur l'armée ce changement de trois généraux en chef différents à quelques heures d'intervalle, et le défaut de suite duns les opérations mililaires qui en furent la conséquence ; il peut juger les combinaisons qui se produisirent successivement, les chances de succès ou d'insuccès qu'elles présentaient; il est de son devoir de dire que le
i08 PLAIDOYERS DK M*^ LArillAriJ.
projet du (jénéral Ducrot était le plus rationnel, vav en adiueltant que la concentration sur la gauche no pût réussir, ce qui était difficile, il est vrai, et qu'après un vigoureux effort l'on ne pût s'ouvrir la route de Mézières, on pouvait tout au moins concevoir l'espoir de sauver une bonne partie de l'armée en se jetant sur le territoire belge.
Il doit constater également qu'en réclamant le commandement en chef (le l'armée, par suite de la lettre du ministre de la guerre, sans avoir de plan arrêté, ainsi qu'il le dit lui-même, ou dans l'espoir, après avoir jeté les Bavarois dans la Meuse, de venir battre l'aile droite des Allemands, ou enfin de s'ouvrir un passage sur Carignan et Montmédy, le général de Wimpff'en a fait preuve de conceptions trop peu plausibles ou justifiées pour ne pas avoir une grande partie de la responsabilité des funestes événements qui amenèrent la capitulation.
Lettre du général Trochu au général Ducrot.
Versailles, h; 24 août 1871.
Mon cher général,
Dans un livre que vient de publier le général de Wimpffen sur la douloureuse affaire de Sedan, je lis un passage où il annonce qu'il m'a adressé à Paris son rapport sur l'événement, et que si je n'ai pas fait publier ce rapport, qu'il juge compromettant pour vous, c'est par suite d'une entente entre vous et moi, qu'expliquent les sentiments qui nous lient.
J'oppose à ces dires et à l'insinuation qu'ils renferment la dénégation la plus catégorique et la plus absolue. J'affirme avec tous les officiers de mon cabinet chargés de l'ouverture des dépêches, avec mon chef d'état-major général, chargé de leur donner suite, que je n'ai jamais reçu ce rapport, dont l'existence ne m'est révélée, malgré la pubhcité que lui aurait donnée un ami du général, que par le livre dont il s'agit.
J'ajoute que je ne puis m'expliquer à quel titre le commandant en chef de l'armée française, prisonnier avec l'Empereur, aurait adressé ce rapport au Gouverneur de Paris, Président du Gouvernement de la Défense. Je doute que le général Le Flô, alors ministre de la guerre, l'ait
Ab^FAlUlî] DU (iKNI<'KAL lil-; WIMPFKE.N. 4O0
reçu plus ((uo moi. Jl iiamail pas niaïupié de nie CDiminiiiiquer ce dociimenl luïlalifà des évfMieineiitsdoiil,, à la veille, d'être investis [xir reiiiienii, nous étions très inconiplètenient informés dans leurs détails.
Mille amitiés.
Général Tuochu.
État de l'armée et de la ville de Sedan au moment où l'Empereur fit déployer le drapeau blanc des parlementaires.
(Extrait du livre : Sedan, écrit par le général Ducrot.)
Vers les trois heures et demie, le général Ducrot se décide à traverser la ville (Sedan) pour se mettre en communication avec le commandant en chef.
Au moment où il était entré dans la citadelle, un ofticier d'ordomiance du général de Wimpfl'en lui avait apporté l'ordre d'amener ce qu'il pourrait de troupes dans la direclion de Balan et de concourir à une tentative de trouée sur Carignan et Montmédy
Le général Ducrot répondit : « Je n'ai plus
« rien avec moi. Je vais entrer dans" la place pour voir s'il « est possible do réunir quelques troupes. »
A l'intérieur de Sedan le spectacle était indescriptible ; les rues, les places, les portes, étaient encombrées de voitures, de chariots, de canons, de tous les impedimenta et les débris d'une armée en déroute.
Des bandes de soldats, sans fusils, sans sacs, accouraient à tous moments, se jetaient dans les maisons, dans les éghses. Aux portes de la ville on s'écrasait. Plusieurs malheureux moururent piétines.
A travers cette foule accouraient des cavaliers ventre à terre, des caissons passaient au galop, se taillant un chemin au milieu de ces masses affolées.
Les quelques hommes qui avaient conservé un reste d'énergie ne semblaient s'en servir que pour accuser et maudire : u Nous avons été trahis, criaient-ils, nous avons « été vendus par les traîtres et les lâches î »
Il n'y avait évidemment rien à faire avec de tels hommes: le général Ducrot se rendit k la sous-préfecture, où était l'Empereur.
410 1M.A1UUYEHS DE M»^ LACllALD.
Napoléon 111 navail plus cette (v^me froide, impassible, que tout le monde connaît ; les cruelles émotions qui l'agitaient se laissaient apercevoir sur sa figure empreinte d'une profonde tristesse
Après ces quelques paroles, l'Empereur se tut.
Le profond silence qui régnait autour du souverain rendait plus saisissant encore le bruit du dehors. L'air était en feu ; les obus tombant sur les toits entraînaient des pans de maçonnerie qui s'abattaient avec fracas sur le pavé des rues ; l'éclatement des projectiles se mêlait au grondement de 600 bouches à feu, épouvantable canonnade, qui fut entendue jusque devant Metz, par le prince Frédéric- Charles.
« Je ne comprends pas, dit l'Empereur au général Ducrot, « que l'ennemi continue le feu; j'ai fait arborer le drapeau « parlementaire. J'espère obtenir une entrevue avec le roi « de Prusse ; peut-être aurai-je des conditions avanta- ^( geuses pour l'armée. »
Ducrot proposa une tentative de sortie la nuit.
Sa Majesté fit observer qu'il existait un tel désordre, un tel encombrement dans la ville, que les troupes en outre étaient si démoralisées, qu'il n'y avait pas le moindre espoir de réussir, u Une tentative de cette sorte, ajouta-t-il, n'au boutirait qu'à une nouvelle effusion du sang. »
Enveloppée, cernée, l'armée était alors iriévocablement l)rise. (1)
[[') Plusieurs livres ut brochures eut été écrits sur le désastre ut la capitulation de Sedan. Les plus importants sont :
La journée de Sedan, par le général Ducrot, 1871.
Le livre de Sedan, parle général de WimplfeD, 187 L
Un Souvenir, par M. Robert Mitchell.
Opérations des armées allemandes (livre allemand), par le colonel Borbstaedt, rédacteur militaire du Wochenblatt.
Les Procès-verbaux du Conseil d'enquête sur les capitulations. Ce Conseil était présidé par le maréchal Baraguey d'Hilliers.
Guerre de 1870 : Bazeilles, Sedan, par lo «rénéral Lohrnn.