‹ Plaidoyers de Ch. Lachaud (volume 2)Chapitre 19 sur 20 · DANS DEUX HEURES NOUS LES AURONS JETÉS DANS LA MEUSE · texte numérisé non relu

DANS DEUX HEURES NOUS LES AURONS JETÉS DANS LA MEUSE

Vous n'avez rien jeté du tout dans la Meuse, si ce n'esl voire malheureuse armée et la France tout entière.

Et il vous sied bien de venir faire le délicat, et de reprocher à l'Empereur d'avoir fait hisser le drapeau blanc.

A l'heure où le drapeau blanc a été hissé, de lavis de tous les généraux et de votre propre avis, il n'y avait plus de bataille possible, et le seul devoir qui s'imposait à un honnête homme, à un bon Français, était de sauver les débris de l'armée et de les soustraire à une lutte qui n^était plus qu'une boucherie inutile.

Naturellement, vous avez voulu disparaître quand la capitulation a eu lieu; vous l'aviez rendue nécessaire et vous refusiez de l'endosser.

Vous prétendez que vous n'avez pas refusé de signer la capitulation. Vous avez fait plus que cela; vous avez envoyé votre démission de général en chef, afin de vous débarrasser de toute responsabilité.

Et voici à ce sujet ce que raconte le général Ducrot, sans que vous ayez jamais osé le démentir. Écoutez bien, c'est etïrayant! Vous veniez d'envoyer votre démission. L'Empereur offre le commandement au général Ducrot, qui refuse; au général Douay, qui refuse; au général Lebrun, qui refuse. Enfin il vous envoie chercher; vous arrivez à huit heures du soir. Et voici le récit de ce qui suivit :

Le général Ducrot était assis dans un coin, caché par plusieurs personnes de l'entourage.

Le général de Wimptïen entre avec éclat, levant les bras au ciel et marchant à grands pas : « Sire, s'écrie-t-il, si j'ai perdu la bataille, si j'ai été vaincu, c'est que mes ordres

AFFAIRE nu GÉNÉRAL DE WIMPKKEN. :{:{:{

iTonl pas été exécutés, c'est que vos géïK'raiix oui rcfusr dr m'obéir. »

A ces mots, le général Diicrot se lève comme poussé par un lessort. ri d'un bond se place fac»; au général Wimpfi'en : « Que diles-vuus? s'écrie-t-il, el qui a i-elusi'' de vous obéir? A qui faites-vous allusion? Serait-ce à moi? Hélas! vos ordres n'ont été que trop bien exécutés. Si nous avons subi un allVeux désastre, plus allVeux que tout ce qu'on a pu rêver, c'est à votre folle présomption que nous le devons. Seul, vous êtes responsable, car, si vous n'aviez pas arrêté le mouvement de retraite, en dépit de mes instances, nous serions maintenant à Mézières, ou du moins hors des atteintes de l'ennemi. »

Un peu surpris et décontenancé par cette brusque apostrophe du général, qu'il ne savait pas là, de Wimpfléndit : (( Eh bien, puisque je suis incapable, raison de plus pour que je ne conserve pas le commandement. »

DucROT. — (( Vous avez revendiqué ce commandement ce matin, quand vous pensiez qu'il y avait honneur et profit à l'exercer; je ne vous l'ai pas contesté... alors qu'il était peut-être contestable. Mais à l'heure qu'il est, vous ne pouvez plus le refuser. Vous seul devez endosser la honte de la capitulation. )>

Huit ou dix personnes qui étaient là, entre autres le général Faure, affirmèrent l'exactitude de ce récit.

La vérité, la voihà, et elle ressort clairement, malgré toutes vos dénégations.

Et vous aviez si bien compris que tout ce que l'Empereur avait fait était forcé, était fatal, était nécessaire, que vous avez fmi par vous rendre à ses désirs et que votre conscience vous a fait signer au dernier moment une capitulation dont vous vous saviez, après tout, l'unique coupable.

Vous avez voulu une explication publique, vous l'avez eue. Tant pis pour vous si elle se trouve sanglante.

Voyez-vous, général, vous appartenez à une école avec laquelle il faut en finir, école de ceux qui déclarent qu'ils ne capituleront pas, et qui, en effet, disparaissent au moment de la capitulation amenée par leur ignorance, leur imprévoyance et leur orgueil.

C'est à cette école fatale que nous devons Forbach, Beaumont, Sedan, Paris.

Vous n'êtes qu'un avocat égaré dans un pantalon rouge. Vous ne savez ni la géographie, ni la grammaire, ni rien de votre métier. Tous vos collègues, Ducrot, Douay, Lebrun, sont unanimes sur la responsabilité effroyable qui pèse sur vous dans la journée de Sedan, et vous ne méritez aucune pitié, pas même celle qui s'adresse aux généraux malheureux, car vous n'avez eu aucune grandeur dans la défaite, aucune noblesse dans le malheur. Vos fautes, vous les rejetez sur les autres; vos actes, vous les niez et vous avez le rôle odieux d'un homme trabissant son Empereur et le livrant aux calomnies, aux haines, aux mensonges de son ennemi pour pouvoir vous sauver indemne, pendant que tous les ennemis s'acharnent sur celui que vous leur avez donné en pâture.

Voilà ce ({ue vous avez fait.

Eh bien! si vous avez le droit de défendre ce que vous appelez voire honneur et le respect de la vérité, nous aussi nous avons le droit de défendre notre honneur et le respect de la vérité, et nous le devons pour venger l'Empereur, pour venger les milliers de soldats qui reposent sur le champ de bataille de Sedan, et pour attacher votre nom, votre nom détesté, sur ce vaste cimetière voire œuvre, et oi^i gisent pêle-mêle, sous l'herbe épaisse, l'intégrité de notre territoire et la gloire militaire de la France.

Quoi qu'il en soit, général, recevez l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

Paul dk Cassagnac.

U Pa<js, 18 août 18*4.

Troisième article.

Général,

J'ai attendu votre réponse à Paris, pendant près de quaranle-huit heures. Ne voyant rien venir, je suis parti pour le Gers.

En passant à Auch, je trouve votre réponse qu'on m'envoie.

Je n'ai qu'une demi-heure pour vous répondre et je ne m'en plains pas, car votre lellre ne mérite pas que je m'en occupe plus longtemps.

Le raisoiiiiemciil est lail)!»;, je le eomiaissais déjà. J'avais lu voire livre, et loul cela ne chanj^e rien à rna maiiièie de voir. Ce que je pensais de vous, je le pense encore; je jnaintiens lout cecpiej'ai dil, car vous n'avez pas fourni un argument nouveau.

Donc, et quant au fond, la ([ueslion est la nirnic. Vous avez été vanileuv, incapable, et vous avez odieusement trahi l'empereur.

ÎMainlenant, i)assons à la forme.

Vous avez mis à profit les conseils ([ue je vous avais donnés.

Deux jours n'étaient pas de trop- pour consultei' le dictionnaire de l'Académie et pour faire coriij^'er votif; français.

J'ignore si vous avez profité de cet heureux délai i)our apprendre aussi la j^^éographie, mais j'en doute.

Volie lettre n'est pas de vous évidemment. Elle est tro}) bien l'aile pour cela.

Mais, voyez-vous, général, il y a une chose qu'^m n'emprunte pas : c'est la vérité, c'est le bon sens, c'est la droiture.

Les gens à qui vous vous êtes adressé pouvaient vous donner tout le reste; cela, ils ne pouvaient pas vous le donner, ils ne l'avaient pas.

Vous pensez bien que je ne vais pas rentrer dans la discussion que je considère comme épuisée.

Je ne relèverai qu'un fait, qu'un seul, l'arrêt du Conseil d'enquête que vous citez complaisamment.

Vous dites que le Conseil d'enquête vous a déchargé de toute responsabilité, parce que l'Empereur avait agi sans vous consulter.

Soit! mais ce que le Conseil d'enquête ne vous a pas dit, et n'avait pas d'ailleurs à vous dire, c'est que, si l'Empereur n'avait pas fait ce qu'il a fait, vous étiez obligé de le faire un quart d'heure après. Je voudrais bien savoir comment vous vous seriez tiré d'affaire, votre attaque sur Balan n'ayant pas réussi, la trouée ayant échoué. Vous devez à l'Empereur une fière reconnaissance, celle de vous avoir évité ce que la nécessité vous imposait forcément.

L'Empereur a tout pris sur lui, tout, et surtout ce qui vous revenait. Il a bu le tiel et vous a laissé ce (jui était moins amer.

336 PLAIDOYERS DE NP LACHAlD.

Une nature généreuse et belle eût compris cela : vous, vous ne l'avez pas compris. Tant pis pour vous.

Vous n'avez vu qu'une chose, la possibililé de vous en aller de là, de vous dégager de toute responsabilité, el vous avez donné à l'Empereur vaincu, au lion niouranl, le coup de pied... du républicain.

Vous trouvez cela joli; moi, je trouve cela d'une propreté morale douteuse, et je persiste à vous le dire.

Vous attaquez tout le monde dans votre lettre; tous vos collègues y sont traités avec une hauteur que votre mérite ne comporte pas. Vous vous targuez de vos quarante ans de métier, cela ne prouve qu'une chose, c'est que vous avez perdu votre temps et que vous n'avez rien appris.

Pour ce qui est de vos grades et de vos décorations, cela établit qu'on a eu tort de vous les donner. Voilà tout.

Un dernier mot:

Vous vous honorez de l'amitié de M. About, de M. Jules Simon et de leurs collaborateurs.

Qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire que vous n'êtes pas difficile en matière de relations et que vous avez de drôles de connaissances.

M. About fut l'hôte de Compiègne. Ses vers à l'Impératrice sont connus. Ses flagorneries ne sont pas oubliées. Comme vous, il a trahi; comme vous, il a mordu la main qu'il avait léchée.

Vous étiez faits pour vous compiendre et pour vous aimer.

De M. Jules Simon, je ne parlerai pas. Être l'ami de Jules Simon, c'est triste, et nous ne saurions féliciter un militaire de faire commerce d'amitié avec ce philosophe, qui semble suivre plus particulièrement la secte de Diogène.

Voilà, général, ce que je vous réponds au galop, sur une table de Thôtel.

Si vous le trouvez désagréable, j'en suis bien fâché ; mais vous le prendrez comme il vous plaira.

Veuillez agréer, etc.

Paul de Cassagnac.

AKFAIKb: Di; GEiNÉUAL Dt WIMPKFEN. 'SM

Plainte de M. de Wimpffen déposée entre les mains de M. le Procureur général,

MoiisiLMir le Procureur géuéral,

Le journal le Pays a publié à Paris, dans ses numéros des 8 aoùl, i2 aoùL et 18 aoiU 1874, des articles sij^'nés par MM. de Léoni et Paul de (uassagnac à l'occasion de la bataille de Sedan, les(|uels articles contiennent une série d'imputations dillanialoires, d'outraj^es et d'injures relativement aux fonctions publiques ([ue j'ai exercées au cours de ma carrière mililaire et dans la journée du l^^^ septembre 1870. Je me détermine à en poursuivre la répi'ession devant la justice et y porte plainte soit contre lef,'éi'ant du journal, soit contre le rédacleur de cet article, déclarant me porter parlie civile et constituer pour avoué M'' Guyon.

Je dénonce ces articles non seulement dans leur ensenible, comme constituant une série de diflamations et d'outrages, mais encore dans les passages suivants, qui constituent les délits dont je me plains :

I. Dans l'article publié le 8 août 1874, je relève : 1° Comme outrage, le passage suivant :

u II faut convenir que, sous le rapport du caractèi-e, il ne méritait pas précisément d'occuper le rang de général. »

2° Gomme diffamation, à raison de ses fonctions, le passage commençant par ces mots :

a On peut dire que le général de Wimpffen, » finissant par ceux-ci : ^< Puis, abandonnant son souverain, il l'insulte et passe, avec armes et bagages, dans le camp républicain. »

3" Gomme diffamatoires, dans les conclusions de l'article, ces mots :

(( Il ne fait pas oublier qu'il est coupable. »

II. Dans le numéro du journal le Pays du 12 août 1874 : Comme diffamatoire l'ensemble de l'article intitulé : A

M. le général de Wimpffen, commençant par ces mots : « Général, vous terminez votre lettre, » et finissant par ceux-ci : (c Quoi qu'il en soit, général, recevez l'assujance de mes sentiments les plus distingués. Signé : Paul de Gassagnac. » Mais particulièrement à ce même point de vue les passages suivants : 1° l'alinéa commençant par ces mots : « Rien de

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