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CAPITULATION ME METZ

PLAIDOIRIE (REPLIQUE) DE M« LACHAUD Pour le maréchal BAZAINE

CONSEIL DE GUERRE, l'« DIVISION MILITAIRE Audience du 10 décembre 1873.

Président du conseil de guerre : M. le duc d'Aumale.

Commissaire du gouvernement : M. le général Pouucet.

Substitut du commissaire du gouvernement : JL le général DE Colomb.

M^ Laciiald (

Me Georges Lachald fils ^

défenseurs du maréchal Bazaine.

En 1870, après les premiers revers éprouvés par notre armée pendant la guerre contre la Prusse, l'opposition demanda au Gouvernement impérial de confier au maréchal Bazaine le commandement le plus important, celui de l'armée du Rhin, qui se trouvait aux prises avec l'ennemi. L'opposition proclamait alors, bien haut, la vaillance du maréchal et sa valeur militaire. Le Gouvernement impérial accepta cette désignation, et le 13 août 1870, l'Empereur, renonçant à commander l'armée, nomma le maréchal Bazaine commandant en chef de l'armée du Rhin et mit sous ses ordres les maréchaux Canrobert et de Mac-Mahon, qui, lui, s'était retiré à Châlons pour refaire son corps d'armée.

Le maréchal Bazaine ordonna un mouvement de retraite sur Verdun où le maréchal de Mac-Mahon, quittant Chàlons, devait le rejoindre. Le 15 août, une rencontre eut lieu entre la cavalerie française et la cavalerie allemande à Mars-la- Tour, et le 16, notre armée, surprise dans sa marche par les Prussiens, engage avec eux un combat sérieux à Gravelotle,

3'.l4 PLAIDOYERS DE M' LACHAUD.

qu'elle défend avec énergie. La nuit venue, elle couche sur le champ de bataille; le lendemain, Bazaine ne pouvant continuer sa retraite sur Verdun par Mars-la-Tour, occupé par l'ennemi qui menace son flanc gauche, et ayant besoin de ravitailler son armée, ordonne la retraite sur Metz.

Le maréchal établit son armée dans un camp retranché sous la ville de Metz ; il y est à peine établi qu'il est cerné par le corps d'armée prussien commandé par le prince Frédéric-Charles. Le 31 août au matin, il réunit ses troupes sur la droite de la Moselle ; un combat a lieu, le soir, contre les Prussiens à Noisseville, et le !«'' septembre la retraite sur le camp est ordonnée. C'est la dernière tentative de sortie faite par le maréchal.

Les officiers consultés, vu l'insuffisance des munitions et l'état précaire des fortifications, expriment l'avis qu'il faut rester sous Metz. Le maréchal y resta espérant que l'armée du maréchal de Mac-Mahon, qui devait marcher vers le nord, viendrait à son secours.

Le 4 septembre, l'armée de Mac-Mahon fut anéantie par le désastre de Sedan, et l'Empire tombé fut remplacé par le Gouvernement de la Défense nationale.

Ce nouveau Gouvei^neraent n'avait d'autres raisons d'être que de vouloir la continuation de la guerre, il la décréta. Paris fut assiégé et le Gouvernement envoya une délégation à Tours ; M. Gambetta en fut le chef et le grand inspirateur. Le maréchal Bazaine informa ses troupes du changement de Gouvernement que les événements avaient imposé à la France .

De nombreuses dépêches furent échangées entre le maréchal Bazaine, le maréchal de Mac-Mahon, la délégation de Tours et le Gouvernement établi à Paris; quelques-unes seulement arrivèrent à destination; les autres furent perdues. Des émissaires furent envoyés de part et d'autre, chacun s'eft'orçant de donner et de recevoir des nouvelles; quelques-uns seulement purent franchir les lignes. Le maréchal Bazaine a-t-il reçu la dépèche de Mac-Mahon dans laquelle le maréchal lui disait qu'il marchait vers le nord? Toutefois Bazaine se trouvait isolé; il ne pouvait agir que d'après ses propres inspirations.

Gambetta, le grand outrancier, assurait à l'armée dans ses proclamations qu'il ne fallait pas désespérer du sort de

la patrie, que le grand capitaine Bazaine résisterait aux Prussiens el percerait leurs lignes : le pays était ainsi entretenu dans cette illusion, et la déception fut gi'ande quand, le 28 octobre, on apprit la capitulation de Metz. Plus le mérite du maréchal avait été exalté, plus l'indignation contre lui fut grande, et Gambetta lança une proclamation pleine de violence dans laquelle il appelait traîtres le maréchal Bazaine et les autres généraux, qui commandaient sous ses ordres.

Les nations sont comme les enfants et comme les hommes, elles rendent toujours quelqu'un responsable de leurs malheurs. L'opinion publique, surexcitée par la dénonciation de la délégation de Tours et par les suites malheureuses de la capitulation de Metz, vit dans le maréchal Bazaine un traître, auteur responsable de tous nos malheurs. L'armée du prince Frédéric-Charles, retenue jusqu'à ce moment sous les murs de Metz par l'armée de Bazaine, avait pu reprendre sa liberté d'action et venir se joindre aux autres corps d'armée allemands pour écraser plus sûrement nos meilleurs soldats.

On se demandait si le maréchal, après l'affaire de Gravelotte, avait été forcé de faire sa retraite sur Metz, ou bien si, désirant échapper à l'autorité de l'Empereur, il n'avait pas par ce moyen cherché à s'isoler.

On se demandait encore si, escomptant les agitations d'un pays aussi troublé que pouvait l'être notre chère patrie pendant cette formidable invasion, il n'avait pas, grâce au commandement de la seule armée organisée et disciplinée, qui existât dans le pays, pensé à attendre le moment propice pour traiter avec l'ennemi, au nom de la France, et se faire le maître de ses destinées.

Quelques personnes, cependant, croyaient qu'il avait voulu, restant sous Metz, laisser l'ennemi s'engager dans l'intérieur du pays, tomber ensuite à l'improviste sur ses derrières, délivrer les places fortes et reprendre enfin l'offensive.

Celte opinion : que Bazaine avait trahi son pays, s'accrédita plus encore quand on apprit qu'il avait reçu l'émissaire Régnier; qu'il était entré en pourparlers avec l'ennemi, et que sur la demande de cet émissaire, le général Bourbaki était allé en Angleterre auprès de l'Impératrice.

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Le marétlial Bazaine, repoussant avec diguilé ces terribles imputations, répondait qu'il avait toujours été un fidèleserviteur de son pays, qu'il n'avait jamais trahi, et que la position de son armée sous Metz était des plus mauvaises. L'ennemi oi-ciipait une position avantageuse, avait unearmée toujours prête à prendre les armes; la sienne avait subi beaucoup de pertes et avait beaucoup de blessés. Soa opinion était qu'après la journée de Sedan il lui avait été impossible de faire aucune sortie; son armée démoralisée et aCfaiblie n'aurait pas tenu deux jours devant l'ennemi. IL demandait à comparaître devant un conseil de guerre pour se justifier.

Lorsque la paix fut signée entre la France et l'Allemagne, une Assemblée nationale put se réunir à Bordeaux. Le 29 mai 1871, une pétition lui fut adressée pour demander une enquête sur la capitulation de Metz. M. Thiers, alors Chef du pouvoir exécutif, monta à la tribune et réclama cette enquête au nom même du maréchal.

(c Je viens, dit-il, remplir un devoir que je me reprocherais de ne pas accomplir, et que vous-mêmes me reprocheriez de négliger ; je viens au nom du maréchal Bazaine vous demander ce que, pour ma part, je considère comme ua grand acte de justice. J'ai été heureux d'entendre notre illustre collègue le général Changarnier parler si dignement de nos grands hommes de guerre. Depuis assez longtemps déjà, le maréchal Bazaine m'avait écrit pour réclamer cet acte de justice qu'il voulait devoir à l'Assemblée nationale. J'avais pris avec moi-même l'engagement de in'adresser à l'Assemblée lorsque je croirais le moment venu. L'occasion m'en étant offerte aujourd'hui, je dois la saisir, sous peine de manquer envers un personnage qui a eu l'honneur de coinmandcr, et de commander gloneusement une des plus nobles armées du pays.

« Le maréchal Bazaine, j'en suis convaincu, a été cruellement calomnié ; mais un gouvernement ne suffit pas à abattre les calomniés. Le maréchal Bazaine demande formellement qu'une enquête soit ouverte pour juger les événements de Metz.

« En général, je ne suis pas partisan des enquêtes, qui ont pour but de revenir sur le passé et de remuer les pas-

sions; mais une enquête, qui a pour Lut de juslifier une noble armée et de poser devant le pays la question de savoir si son chef l'a trahie ou ne l'a pas trahie, une enquête semblable est un acte de justice qu'à mon avis on ne peut refuser à personne. La question est de savoir si cette enquête sera ordonnée par le Gouvernement ou par l'Assemblée. Je crois que c'est un acte de justice qu'on ne peut pas refuser au Maréchal Bazaine. Je vous ai transmis sa demande, je laisse à l'Assemblée le soin d'y répondre. »

L'Assemblée nationale lit droit a cette demande, et le 30 septembre 1871, un conseil d'enquête fut institué par décret du Président, pour examiner toutes les capitulations qui avaient été faites pendant la guerre.

Le Maréchal Bazaine comparut le 12 avril 1872 devant le conseil d'enquête, présidé par le Maréchal Baraguey d'Hilliers.

Un avis motivé de ce conseil reconnut le Maréchal Bazaine responsable en partie des revers de l'armée de Chàlons (armée du Maréchal de Mac Mahon) et seul responsable de la capitulation de Metz et de la perte de son armée.

Une information eut lieu contre Bazaine, elle fut dirigée par le général de Rivière, qui conclut à la mise en jugement du Maréchal Bazaine pour avoir signé une capitulation ayant eu pour résultat de faire poser les armes ù son armée et de rendre A Vennemi la place de Metz sans qu'avant de traiter il eût fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur ; crimes prévus par les art. 209 etHiO du Code de justice militaire.

Le 24 juillet 1873, une ordonnance du ministre de la guerre du Barrail, mit Bazaine en jugement et le renvoya devant le Conseil de guerre qui devait se réunir le 6 octobre 1873 à Trianon.

Le Maréchal Bazaine confia sa défense <à M'= Lachaud, qui se fit assister par son fils M'= Georges Lachaud (1).

Commencés le 6 octobre 1873, sous la présidence du duc d'Aumale, les débats durèrent jusqu'au 10 décembre. Il y

(I) M« (îeorgcs Lachaud soutient dignement la gloire de son nom. 11 occupe une des premières places parmi les jeunes avocats du barreau de Paris et il dépense encore son esprit dans des livres philosophiques auxquels il sait donner ime forme des plus aimables et des plus littéraires.

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avait à entendre 219 témoins à charge et 48 témoins à décharge. La lecture du rapport du commissaire rapporteur prit six séances; l'interrogatoire du Maréchal en prit également six.

Le général Pourcel remplit les fonctions de commissaire du Gouvernement; il était assisté par le général de Colomb.

Le général Pourcet fit un très long réquisitoire écrit, très détaillé et très énergique; la lecture de ce réquisitoire dura pendant quatre séances. PuisM'= Lachaud pritla parole pour défendre le Maréchal et la conserva aussi pendant quatre séances.

Il termina sa plaidoirie dans le milieu de la journée du 10 décembre. A peine eut-il fini de parler que le commissaire du Gouvernement prit de nouveau la parole pour répliquer. Dans sa réplique, écrite et lue tout comme son réquisitoire, le général Pourcet se montra violent et passionné; il prit le défenseur à partie et réclama énergiquement la condamnation de Bazaine.

Malgré sa grande fatigue, causée par une improvisation qui l'avait tenu quatrejours sur la brèche et malgré l'offre que lui fil le Président du Conseil de guerre de renvoj-er l'affaire au lendemain, M"^ Lachaud tint à répliquer immédiatement au général Pourcet et à répondre à ses attaques. Il le fit avec une grande éloquence et une grande supériorité.

Le Conseil de guerre, après une longue délibération, décida de condamner le Maréchal Bazaine à la peine de mort, mais en faisant suivre cette condamnation d'une demande en commutation de peine adressée au Chef du Gouvernement.

En etfet le Conseil de guerre, rentré en séance, prononça la peine de mort; le Président, le duc d'Aumale, aussitôt après le prononcé du jugement, fit appeler M"^ Lachaud dans la chambre du Conseil. Il lui fit prendre connaissance de la demande en commutation de peine faite par le Conseil de guerre et il lui dit, en lui adressant ses félicitations admiratives, que sa réplique avait sauvé la tête du Maréchal.

Nous ne pouvons donner ici la plaidoirie entière deM*^ Lachaud ; il faudrait un volume. Nous donnerons seulement la réplique qu'il a faite au général commissaire du Gouverneinenl, réplique qui a clos les débats.

RÉPLIQUE DE I\P LACHAID

J'avais cru, Messieurs, que c'était assez d'une fois pour demander la tète d'un maréchal de France. J'avais cru que la douleur d'un général français devait être bien terrible quand il lui fallait décapiter l'armée.

Je m'étais trompé ! M. le Commissaire spécial du Gouvernement, général Pourcet, je le nomme à mon tour, puisqu'il a prononcé mon nom, vous a prouvé qu'il avait une certaine satisfaction à le faire, et je le constate sans m'en étonner. Si j'avais à répondre à toutes les personnalités qui sont venues m'atteindre, si j'avais à dire tout ce que ces colères et ces railleries ont d'étrange dans un débat de cette importance, je me laisserais égarer, et je ne le veux pas! Je n'ai pas de ma personnalité l'opinion que le ministère public parait avoir de la sienne, et quand il attaquera l'avocat, l'avocat se taira ; il n'est rien dans le débat, et quand il a fait son devoir, quand il a le témoignage de sa conscience, il lui est à peu près égal de ne pas l'avoir d'autre part.

Cependant, est-il vrai. Messieurs, que jai fait descendre le débat? Est-il vrai que je n'en ai pas compris les grandeurs? Est-il vrai que j'ai défendu le Maréchal comme on défend un accusé vulgaire? Si c'est là un outrage qu'on m'adresse, j'en appelle à vous pour me venger. Ah ! je ne me suis pas perdu dans les immenses hauteurs du réquisit<jire; je n'ai pas pu monter à ce degré d'éloquence ; mes termes ont été souvent malheureu.x, mais je n'ai pas le bonheur de les écrire avant l'audience, et je puis quelquefois mal rencontrer. Laissons cela, Messieurs ; arrivons à quelque chose

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de plus sérieux et de plus grave, suivons ces attaques nouvelles et tâchons d'en faire justice.

Ah ! je suis venu ici avec des certificats de civisme délivrés par des généraux allemands ! Et c'est un général français qui trouve que, quand son ennemi est indignement calomnié, on ne doit pas le défendre ; — et on apprendra dans le monde entier que si un de nos ennemis était outragé, que si on avait la preuve de son innocence, M. le Commissaire spécial du Gouvernement la garderait et n'irait pas venger la calomnie. Malheur à nous! car nous allons nous faire juger d'une étrange manière ! Malheur à mon pays, si, après la parole autorisée que vous venez d'entei^dre, on a le droit de croire que nos haines vont assez loin pour laisser perdre la vérité et pour laisser triompher le mensonge et la calomnie ! . . . Quoi ! vous appelez cela des certificats de civisme!... Quoi! vous considérez cela comme des attestations!... Quoi! général, vous ne voyez pas que c'est un cœur de soldat qui proteste contre une infamie! Ah! tant pis! tant pis pour vous!... car un écho comme celui-là frappe toutes les grandes âmes... Mais passons, laissons cela. Voyons, Messieurs, examinons.

Le ministère puhlic se vante de la modération de son réquisitoire... Qu'eût-il donc été s'il n'avait pas été modéré?... Je passe... C'est vous qui jugez et c'est à vous que je m'en rapporte.

Le ministère public — et je le suivrai pas à pas — veut empêcher cette vérité radieuse d'éclairer le débat et d'éclairer le monde : il veut que les généraux et les maréchaux, témoins dans ce grand débat, n'aient pas été unis à ce malheureux maréchal ; il veut briser ce lien magnifique qui fait l'honneur de l'armée, comme l'honneur du pays... Il n'y parviendra pas !... Ah ! il restera ceci : c'est que les généraux français, toujours courageux et loyaux, ont compris qu'il y avait là une solidarité nécessaire, et que si le Maréchal était leur chef

devant la lui, ils étaient tous ses égaux devant la conscience, parce que tous ils avaient su, et parce que tous ils avaient voulu.

Ah! Messieurs, est-ce que je puis accepter un mot que vous venez d'entendre? Puis-je laisser dire que j'ai tronqué la lecture du réquisitoire? Ah ! puisque le mot tronquer a été dit, je le retourne, et je répète qu'on a tronqué mon discours et qu'on n'a pas voulu me comprendre. Qu'ai-je dit? J'ai dit qu'après la proclamation de M. Gambetta à Tours, — quand le Maréchal Bazaine, non pas lui tout seul, mais avec lui les autres maréchaux et les autres commandants de corps ont été abominablement outragés, — j'ai dit que, quand on a appris à tous qu'ils étaient des traîtres, il y avait là une infamie, et j'ai bien dit; j'ai dit que je ne comprenais pas, et je le répète encore, qu'on aitappelé cela, au nom de l'accusation, un injurieux soupçon. Ah! je ne tron- (jue pas le mot ! Quand M. Gambetta parle de trahison, quand M. Gambetta outrage les Canrobert, les Le Bœuf, les Frossard, les Ladmirault, quand il en fait de misérables traîtres à la patrie, vous appelez cela des soupçons, rien que des soupçons? Le mot restera, et, m'emparant de votre phrase, je vous dirai à mon tour que, si cela suffit à votre conscience, c'est bien ; mais la mienne est plus difficile.

Marchons, Messieurs, — poursuivons ; — et certes, mon animation est un droit ; je l'exerce, quelle que soit la fatigue extrême que j'éprouve, et il me semble que si ma voix s'arrêtait tout à l'heure, je trouverais encore dans ma^volonté, dans mon indignation, la force d'exprimer ce que je ressens.

J'avais mal compris un mot, je le veux bien : le mot de lâcheté; ce n'était pas M. le Maréchal Bazaine auquel ce mot s'adressait; c'est un vaillant soldat, oui, le Maréchal... s'il est un vaillant soldat, s'il est toujours le premier au feu, s'il a la bravoure téméraire d'exposer sa vie à chaque instant, il faudr^iit au moins, non

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par une phrase académique, mais par une bonne raison, m'indiquer comment cet ambitieux, qui va se faire tuer, a l'espérance, par sa trahison, de satisfaire à ses désirs... On ne prend pas même la peine de discuter cela; je le répète, on se dégage de tout... Des mots, rien que des mots!... Au commencement, de la pompe, — de la pompe au miheu, de la pompe à la fin!... Et puis ?. . . Rien ! rien ! . . .

Ainsi, quand nous examinons les différentes parties du réquisitoire; quand je fais les critiques que vous savez ; quand je passe en revue les conséquences à tirer des témoignages ; quand je vous montre que le ministère public évidemment s'est trompé, on prétend que la réponse n'est pas exacte ; et puis, Ton passe... Quand je parle de la défaillance des témoins; quand je dis que cette défaillance est facile à comprendre, on me répond que c'est vrai, que la défaillance des témoins se comprend... on l'accepte pour les uns, et on ne l'accepte pas pour les autres.

Et il faut que l'opinion puljlique sache que le colonel StofPel doit avoir une mémoire parfaite, et qu'à côté de lui, il en est d'autres qui peuvent s'en passer.

Voilà ce que j'ai à dire. J'ai affirmé que je croyais à la bonne foi de tout le monde ; la loyauté de l'un est égale à celle des autres, il n'y a pas de distinction à faire.

Ah ! quel reproche ! J'en prends à témoin le Conseil, toute cette salle. Moi ! moi ! j'ai rabaissé l'honneur de l'armée ! Moi, je n'ai pas eu des paroles enflammées, puisque c'est votre mot, pour ces grands noms, pour ces braves soldats ! Quoi ! je n'ai pas fait sentir à chaque instant les palpitations ardentes de mon cœur ! Quoi ! j'ai été assez malheureux pour ne pas laisser lire tout ce qu'il y a dans mon àme d'admiration et de pitié pour tous ceux-là, qui ont tant souffert, et qui le méritaient si peu ! Allons ! allons ! la vérité, s'il vous plaît! il la faut. On nous juge, et si nous ne sommes pas accusé, nous

sommes, ici, acteur. Il ne suffira pas de dire : C'est moi, moi seul qui suis la vérité, — c'est le monde qui nous jugera, et je ne crains pas son opinion.

Marchons, examinons les quelques points sur lesquels M. le Commissaire du Gouvernement a ramené le débat. H a fait un examen très rapide, je ne serai pas plus long que lui. Je le suivrai pas à pas. J'avais la plume à la main quand il parlait, j'ai pris des notes et je serai bien malheureux si, avec des termes mauvais sans doute, mais avec une raison qui est incontestable, je ne parviens pas à démontrer qu'il n'y a pas eu plus de force dans la réplique qu'il n'y en avait eu dans le discours principal.

La prise du commandemeni, on ne sait pas quel jour elle a eu lieu. C'est bien le 12, mais enfin on est obligé de reconnaître que les pouvoirs véritables du commandement n'ont été donnés que le 13. Je fais alors ressortir toutes les difficultés, j'indique comment, alors que M. le Maréchal Bazaine était investi d'un commandement dans la situation que vous savez, situation si bien définie par les témoins, si bien précisée par M. le Président — qui a fait de cette partie du débat une photographie que nous avons tous vue, — il ne fallait pas lui demander l'impossible; comment il ne fallait pas, à l'heure où il était à courir de corps d'armée en corps d'armée, lui imposer le devoir d'être dans son cabinet et de gouverner l'état-major général. Je n'ai pas eu un mot contre l'officier de l'état-major général, je n'en ai parlé que pour reconnaître, ce qui est vrai, le dévouement et la bonne volonté qu'il a montrés. Et voilà, cependant, que ce sont des détails auxquels j'aurais dû m'arrêter longtemps.

Les ponts?... Je vous ai dit que les ordres devaient être donnés avant le 13; je vous ai dit, en ce qui concernait notamment le pont de Novéant, que les dépêches télégraphiques arrivaient à Metz et qu'elles ne pouvaient pas veiiir à Borny. Je vous ai dit que des do-

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cumenls, que M. le Président m'a autorisé à vous lire, •indiquaient que le télégraphe militaire était sans cesse coupé ; je vous ai dit qu'on recevait immédiatement les ^-épouses aux demandes qu'on envoyait, et par conséquent c'est une iniquité que de vouloir rendre M. le Maréchal Bazaine responsaljle des ponts.

Ce qui concerne les routes, non, ce n'est pas un détail, c'est vrai; c'est une grosse affaire que la marche de l'armée et la direction qu'elle doit suivre ; tout cela a une importance que je ne méconnais pas. Mais que pouvait-il faire de mieux, le Maréchal? Est-il vrai, — 4es ordres sont aux pièces, — que le général Manèque, chef d'état major des 2^, 3^ et 4" corps, ait reçu des 'instructions très longues, et qu'à cette heure je ne peux pas vous lire ? Est-il vrai que dans ces ordres se trouvent la marche, la direction, le point d'arrivée? Est-il vrai que, pour le 6" corps, pour la garde, pour la réserve de cavalerie, c'est le général Jarras qui a dû remplir cette mission ? Est-ce que vous pouvez en de- . mander davantage ? Je passe.

Il ne faut pas, avec le règlement, imposer à un liomme au delà de ce que les forces humaines peuvent supporter. 11 ne faut pas exiger d'un général qu'il soit -sur le terram avec ses soldats et qu'il soit en même temps dans son cabinet. Sans cela, vraiment. Messieurs, les généraux, qui ont du talent et de la valeur, peuvent toujours être accusés; les autres seuls ne seront pas exposés à des poursuites.

Et puis la bataille du 18... — Vous constatez que je suis bien l'ordre du ministère public. — Quoi! je n'ai -{•[en dit sur la bataille du 181 Quoi! je ne vous ai pas montré que, pendant un certain moment, on avait eu l'espérance du succès ! Quoi ! c'est un mythe ! Quoi ! «'est un général qui n'existe pas ! le capitaine Chalus ■est un menteur! Quoi! c'était une comédie qu'on avait préparée à l'avance ! Dans cet ordre de raisonnements •ei d'idées, Messieurs, il n'y a plus de discussion possi-

blc, et si, chaque fois qu'un témoin vous embarrasse^ vous l'écartez en disant que la vérité est autre part, vous arrivez à la fantaisie et vous ne faites plus que de' l'imagination.

Qu'a dit le capitaine Ghalus ? Il est venu demander du secours ; ce secours, on allait le lui donner, mais une lettre est arrivée, on s'est arrêté devant la lettre. 11 a indiqué un nom qu'il croyait être le nom du général. Blâmez; dites, si vous voulez, qu'il aurait mieux valu envoyer le secours; attaquez le mouvement, mais n'attaquez pas l'intention. Dites qu'il fallait quand même envoyer le secours, ce sera votre droit, mais là ne sera pas le crime : le crime, c'est la volonté de mal faire, c'est la résolution que vous supposez à M. le Maréchal, résolution ([ui fait que tous les ordres qu'il va donner n'auront qu'un but, la déroute; qu'un but, être vaincu. Il suffit de rappeler ce fait pour que vous soyez parfaitement convaincus de son importance. Je n'insiste pas.

Une autre objection qui m'est faite par l'accusation, c'est que je ne suis pas militaire. Vous avez raison de dire, et vous l'avez répété souvent, (pi'en ces matières je suis un ignorant. Oui, mais j'ai du bon sens, et cela suffît pour comprendre que l'argument n'est pas sérieux et qu'il ne devait pas se trouver dans le réquisitoire.

Comment! vous reprochez au Maréchal d'avoir donné des ordres dans la prévision d'une retraite de l'armée? Certainement, il a donné ces ordres. Quoi! un général en chef ne verra que la victoire et ne pourra supposer la défaite ! Quoi! on n'admettra pas, par impossible, que si l'armée ne peut pas passer, il faut qu'elle s'établisse d'une façon solide! Je ne sais pas, mais des généraux en qui j'ai la confiance la plus entière, et que l'opinion de M. le Commissaire du Gouvernement ne peut certes pas diminuer dans mon estime, m'affîrment qu'un général d'armée a deux mis-

403 PLAIDOYERS DE M" LACHAL'P.

sions : indiquer, si l'on réussit, ce qu'on doit faire ; et prévoir, si l'on ne réussit pas, où l'on ira.

Voilà ma réponse, elle est suffisante. Au moment du débat, il faut marcher, j'allais presque dire il faut courir. Je n'ajoute pas un mot de plus.

J'arrive à la mission Magnan, qui se confond dans la pensée du ministère public ou au moins dans les dernières observations qu'il vient de présenter, avec la dépêche du 23. Voyons, qu'on se mette d'accord avec le rapport, avec le colonel Lewal. Le ministère public, aujourd'hui, a un système à lui, tout h fait à lui. Il ne se souvient pas des conclusions prises par le général Rivière sur ce point ; il ne se souvient pas des déclarations faites par le colonel Lewal ; tout cela le gène. Or, quand le ministère public est embarrassé, il crée en dehors des témoignages un système nouveau, et lorsqu'il l'a trouvé, il s'écrie : « C'est évident ! c'est magnifique! » il croit avoir tout prouvé. Il se trompe, il n'a rien prouvé que son impuissance.

Voyons, c'est une dépèche du 22 et ce n'est qu'une dépêche du 22 ! Ah ! maintenant, comme il n'est pas possible que ce soit la dépêche du Maréchal Mac Mahon, qui était chifi"rée, et qui, partie le 22, ne peut arriver avant le 23 ; comme dans tous les cas le Maréchal Bazaine ne pouvait pas la traduire et en donner connaissance immédiatement au colonel Lewal, il faut en faire une autre dépèche. Laquelle? C'est un officier qui a envoyé des nouvelles; son nom? on n'en sait rien. Mais le colonel Lewal vous a dit, non pas à l'audience, mais dans l'instruction, que c'était la dépêche de Mac Mahon. Il l'a si bien dit, que, quand on lui a lu la dépêche du 22, arrivée le 30, il a répondu : « Celle qu'on m'a lue ressemble à celle-là. » Il n'est pas possible de déplacer la question. Le reproche qu'on me fait, je peux à meilleur droit le retourner à mon tour. C'est la dépêche du Maréchal Mac Mahon, il n'y en a j)as deux, c'est la dépêche qui annonce le mouvement. La

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dépêche qui annonce le mouvement est du 22, elle est arrivée le 30. Le colonel Levval suppose qu'elle est arrivée le 23. Il est de bonne foi, je l'ai toujours dit, mais j'ai expliqué la cause de l'erreur ; j'ai montré comment les opérations faites après le 31 août et le 1" septembre peuvent «e confondre dans son esprit avec les opérations du 26.

Le capitaine Magnan l'aurait envoyée, cette dépèche; mais comment aurai-il su tout cela ? Il a entendu parler d'un mouvement du Maréchal Mac Mahon, il en a parlé à un lieutenant... Oui, je l'accepte, c'est une éventualité. Or, remarquez que dans la pensée du colonel Levval, ce n'était pas un mouvement à faire, une pensée qui devait se réaliser, un fait à accomplir, c'était un fait accompli. Le Maréchal était parti, il était en route, et quand, pressant la discussion, j'arrive sur ce point à ce qui me semble évident, quand je vous dis : Mais c'est certainement la dépèche Ducrot, la dépêche arrivée le 29, la dépêche partie le 27, la dépêche indiquant que Ducrot vient du côté de Stenay : « Oui, dit-il, c'est vrai, Stenay. » C'est le nom qu'il a retenu, c'était dans la dépèche, c'était écrit. C'est ce nom qui a frappé le colonel Lewal; il l'a déclaré au conseil d'enquête. Que pouvez-vous me répondre?

Avez-vous deux dépêches dans lesquelles le nom de Stenay ait été prononcé? Vous n'en avez qu'une. Or, s'il n'y a qu'une dépèche où il soit parlé de Stenay, c'est évidemment celle du général Ducrot.

Yoilà ce que j'ai à dire ; je ne veux pas insister davantage, car je ne vais pas m'amuser à rechercher, après trois ans, si la dépêche est arrivée dans une pilule ou dans un petit paquet. Non, non, même pour la défense des accusés les plus vulgaires, ceux que vous me reprochez de défendre, je n'examinerais pas une misère semblable, et si des arguments comme ceux-là sont bien petits dans la défense, je vous demande la permission de vous dire qu'ils le sont encore davantage dans l'accusation.

Laissons le colonel Lewal, le commandant Magnan, laissons tout cela, marchons, allons vite. Vous êtes épuisés, je lasse votre bienveillance, mais j'accomplis mon devoir.

Nous arrivons à l'opinion des membres du Gouvernement de la Défense nationale. J'ai dit les sentiments de l'honorable général Trochu; j'ai dit que le général Trochu pensait qu'il n'y avait pas d'espérance à conserver. On me répond qu'on ne pensait pas la même chose à Tours, et que ces glorieux capitaines, qui s'appelaient Glais-Bizoin, Grémieux et Gambetta, en avaient jugé différemment. C'est possible, mais laissez-moi vous dire que le général Trochu était encore mieux placé que ces messieurs, et que, quelle que soit leur ambiti(jn guerrière, je reste avec ma preuve devant laquelle il faut bien s'incliner. Oui, il est entendu que les généraux considérables comme le général Trochu, supposaient qu'il n'y avait rien à faire, et, là-bas, un homme distingué et honorable, M. l'amiral Fourichon, n'a pas voulu signer la proclamation ; il a compris que ce devait être une injustice, et il a été d'avis qu'il fallait attendre avant de se prononcer.

Laissons encore; allons en avant. La trahison? Gomment ! je ne suis pas en droit de me plaindre de ce qui s'est passé ici? Gomment ! on fait venir deux témoins qui racontent des ignominies, non seulement des ignominies, mais des stupidités ! Ils viennent dire que le commandant d'une grande armée, en plein jour, escorté d'officiers et de soldats, a été commettre une trahison au vu de tous. On supporte ce scandale ; ce sont les témoins de l'accusation! Et puis, quand on a senti le ridicule de ces témoignages, quand on aurait bien dû sentir aussi qu'il y avait là des mensonges, qui méritaient certaines poursuites peut-être, on croit s'en tirer en disant : Mais qu'est-ce que vous demandez? Je ne me sers pas de ces témoins et vous ne me remerciez pas! — Ah! non, vous répondez des

témoins ([uevous amenez ici; vous en répondez absolument, devant la loi, devant le monde; vous en répondez devant votre conscience. J'entends bien, quand vous ne savez pas ce que peut dire un témoin, quand il y a dans sa déposition des passages vagues ; j'entends bien que, si vous pouvez espérer qu'à l'audience la déclaration prendra un corps, un sens net, précis, vous ameniez ce témoin ; mais quand votre raison vous dit que c'est une turpitude, quand il n'est pas possible d'hésiter, vous n'avez pas le droit de les faire entendre, parce que ce que ces gens-là ont vu et déclaré touche à I^nsanité. La défense est dans son droit si elle se plaint et si elle vous reproche ce scandale.

Je suis ici dans la vérité légale, aussi bien devant un Conseil de guerre que devant les tribunaux ordinaires. Je passe.

Les réunions des commandants de corps ! Que voulez-vous que j'en dise? C'est pour la deuxième fois que je suis appelé à entendre l'opinjon du ministère public à ce sujet. Ces messieurs ont donné leur avis, ils l'ont donné en connaissance de cause, ils l'ont donné après examen, et on vient dire qu'ils ont été trompés! Quel est le fait qu'on leur a caché ? Quelle est l'erreur dans laquelle ils ont été laissés?

Régnier? Ils l'ont parfaitement connu. Le reste leur a été également communiqué. Tout cela ne les a pas empêchés, après mùre^délibération, dans un débat que les procès-verbaux des conférences nous font connaître, de s'unir de pensées et de paroles sur tous les points importants.

Et vous croyez qu'à cette heure, dans un moment solennel comme celui-ci, quand tout est fini, quand j'ai hâte de votre justice. Messieurs, vous croyez que je m'en vais faire l'injure à ces grands maréchaux et généraux de supposer qu'ils sont des esprits assez simples pour n'avoir pas vu leurs soldats mourant de faim, les chevaux décimés, le désastre inévitable? Ils ne me pardon-

lieraient pas de les défendre ainsi 1 J'aime mieux déclarer ce qui est la vérité, qu'ils ont tout vu, qu'ils ont tout connu, qu'ils ont tout apprécié... Et cela me suffit.

Régnier? J'ai passé légèrement sur Régnier? Est-ce que je n'en ai pas dit autant que le ministère public? Ah! je n'ai pas répondu à certains points délicats, soulevés par l'accusation à ce propos. Qu'y avait-il donc de si délicat? On lui a fait des confidences, quand il n'avait pas besoin de confidences ; on lui a dit qu'il n'y avait de vivres que jusqu'au 18... Mais tout le monde le savait.

Je prends, Messieurs, une déposition, celle du témoin Lamey; voici ce qu'il a déclaré devant M. le général instructeur, lorsqu'il a été entendu, et ce qu'il a répété à cette audience. Vous vous souvenez que des conversations ont été engagées entre lui et Régnier à l'occasion du voyage de ce dernier et à l'époque de son retour.

« Suivant lui, a dit ce témoin, on en était au taux déjà réduit des distributions, jusqu'au 18 octobre, et, à ce sujet, il se prétendait mieux informé que le Maréchal Bazaine lui-même. »

Fallait-il s'en étonner? Il est parfaitement évident que, dans une ville aussi considérable que Metz, avec les rapports incessants des soldats et des civils, il était impossible que M. Régnier n'obtînt pas des renseignements que ne possédait peut-être pas le Maréchal. Je ne veux pas revenir sur l'incident Régnier ! Je m'en garderai bien . Je vous ai montré comment cet homme au cerveau malade, obéissant peut-être à une impulsion honnête, s'en est allé à Metz, espérant devenir un de ces importants personnages que la foule acclame et qui méritent les bénédictions de la patrie ; je vous ai montré comment il s'est trouvé, à un moment donné, rencontrer une idée que pouvaient utiliser les désirs de M. de Bismark ; et vous savez comment alors les choses se sont passées ; comment le général Bourbaki, luimême, a compris que c'était là une espérance à laquelle

on ne pouvait pas renoncer; comment on sesl emparé de ce petit fil... Tout cela a été expliqué, tout cela a été dit, et ce serait abuser de votre bienveillance de recommencer toute la discussion !

J'avoue que, quant à moi, mes forces n'y suffiraient pas, et je suis bien sûr que l'indulgence du Conseil se fatiguerait à la longue.

Vous savez la vérité ; vous la comprenez, vous l'avez étudiée ; rien ne vous a échappé dans cet immense débat ; je n'ai donc pas à insister davantage, et je passe.

Les Messins?... Comment! je n'ai pas rendu justice à cette population si malheureuse ! L'ai-je donc attaquée en quoi que ce soit? J'ai avancé un fait incontestable: j'ai dit que le 22 ou le 24 septembre, elle avait envoyé un remerciment après la proclamation . qui venait d'être faite ; cette proclamation annonçait le séjour de l'armée autour de la ville. Vous faites venir ici qui vous voulez; tous ceux qui demandent à déposer ici leurs plaintes et leurs réclamations, on les entend ; c'est le droit de l'accusation. Je peux m'en étonner, je ne peux pas m'y opposer! Mais enfin, le conseil municipal? C'est bien quelque chose qu'un conseil municipal, et il a son autorité ; ces hommes ont évidemment une importance beaucoup plus grande que celle de simples citoyens.

Vous avez la pièce, elle vous a été lue ! Le Maréchal est alors : « le vaillant général... » On disait dans cette proclamation que l'armée défendrait la ville de Metz... Lisez donc. Ces accusations sont injustes, et elles viennent se briser contre les faits.

Parlerai-je de la connaissance, que l'on a eue à Metz, du 4 septembre ? Faut-il encore que je revienne sur des discussions épuisées? Ai-je besoin de répéter pour la centième fois que la proclamation affirmait que les soldats étaient les soldats de la France. Voyons, voyons! Supposez que, par hasard, à une armée bloquée, pendant la Commune, les misérables de Paris aient fait

412 PLAIDOYERS DE M" LACIIAUD.

parvenir l'annonce de leur succès... trouveriez-vous qu'il aurait fallu s'incliner devant ces incendiaires et ces pillards? Diriez-vous qu'il y aurait eu trahison parce qu'on n'aurait pas considéré que ces gens-là étaient la loi ? Montrez-moi donc la différence ! Je ne fais pas aux hommes de la Défense nationale l'injure de les comparer à des bandits... mais enfin, ils n'excitaient pas, je suppose, des sentiments bien vifs d'admiration de la part des généraux de l'armée française ; et ce n'est pas parce qu'ils avaient fait une opposition continue et passionnée qu'on devait avoir pour eux de la reconnaissance.

Donc le Maréchal a parlé comme il le devait ; il a annoncé la vérité ; il a dit qu'il fallait veiller, qu'il fallait défendre le pays ; qu'avant tout il fallait repousser l'ennemi, et il a ajouté qu'il fallait empêcher la contagion, la peste des mauvaises doctrines destinées à renverser l'ordre social. Vais-je, par hasard, m'arrêter à une phrase dont s'est emparée l'accusation, qui est toujours si élevée et qui se plaint que je m'abaisse si fort dans ce débat?... C'est un mot, c'est une virgule, c'est un point, c'est une misère ! Il s'agit de la lettre du général Goffinières, cette lettre qu'on vous rappelait, et à laquelle, disait-on, je n'ai pas répondu. Je le crois bien, elle est absolument sans importance. On y avait écrit ces mots : « Ceux à qui nous obéissions naguères... » Eh bien! oui; l'Empereur est prisonnier, l'Impératrice est absente, le Gouvernement de l'Empire a été renversé... A qui obéirons-nous? A nos anciens souverains? Ils ne sont plus au pouvoir et ils n'ont pas l'ambition de nous donner des ordres... Et voilà ce qu'on appelle la reconnaissance du Gouvernement de la Défense nationale !

Faut-il aussi que j'arrive à ces infiniment petits? Un témoin que nous avons entendu, un M. Dehau, vient dire que l'on a changé, pendant un jour, certains papiers officiels sur lesquels figuraient les armes de l'Empire... Je crois qu'on ne s'est pas servi de ces bre-

vets, ou, si l'on s'en est servi, cela n'a duré que bien peu de temps. Mais qu'est-ce que tout cela prouve? sinon l'inquiétude, l'hésitation, l'embarras, la douleur où l'on se trouvait, et l'ignorance où l'on était de choses absolument nécessaires à connaître ?

Je n'insiste pas davantage, Messieurs, ce serait abuser de vous. Un mot, un signe suffisent pour se débarrasser de ces arguments !

Quoi encore? les émissaires? Cependant, enfin, j'ai fait un travail qui, à moi, me paraît le plus simple du monde. Je vous ai montré le nombre des émissaires que nous avons envoyés. . .

On me dit : « Qu'est-ce que cela nous fait leur nombre? Ce qui importe, c'est ce qu'ils devaient dire ! »

Comment, ce que cela vous fait, le nombre de nos émissaires? mais toute la question est là... Ils emporteront toujours la même dépêche; il n'y a pas deux nouvelles à leur confier. La teneur des dépêches doit être toujours la même: nous ne savons pas ce qui se passe, et notre situation est intolérable !

Que voulez-vous que l'on dise de plus? Demander des vivres ? Comment les fera-t-on arriver ? — Demander des secours, une armée? — Où voulez-vous qu'on les prenne?

Messieurs, le bon sens parle quand vous voyez un général sans cesse préoccupé d'une seule pensée, d'un seul désir, n'ayant qu'une seule volonté, celle de faire parvenir des nouvelles ; envoyant vingt et un émissaires, en envoyant une quantité plus considérable même que le Gouvernement qui veut correspondre avec lui.

Vous avez à juger des intentions.

Les pigeons? C'est nous-mêmes qui les avons toujours demandés. Le général Coffinières l'a reconnu ici ; il est incontestable que c'est sur la proposition du Maréchal que l'on y a songé !... Laissons cela. Ce sont des détails insignifiants, et, en vérité, je rougirais d'y insister davantage.

414 PLAIDOYERS DE M" LACIIAUD.

Quoi! j'ai reproché au ministère public de ne pas avoir apprécié îa conduite de l'Impératrice k Londres ! Croyez-vous que j'aie réclamé vos compliments pour l'Impératrice? Elle n'en a pas besoin, grâce à Dieu ; elle a fait son devoir de Française, elle n'était plus la Souveraine ; et dans ses communications, elle n'a eu qu'un seul mobile, l'amour du pays, sans penser à la Couronne. Mais j'ai regretté qu'on ne l'eût pas dit. M. le commissaire du Gouvernement s'étonne de mon regret. Je m'étonne bien plus, moi, de son étonnement...

Nous arrivons, Messieurs, à la conspiration militaire. Est-ce moi, par hasard, qui ai parlé de conspiration militaire? Est-ce moi qui lui ai donné ce nom? Enfin, où en sommes-nous? Ce qui s'est passé k Metz, le Maréchal ne l'a su que plus tard ; s'il l'avait su alors, il aurait fait ce que peut-être on aurait dû faire après : il aurait saisi un Conseil de guerre. Il a eu connaissance de quelques rumeurs, il a eu quelques indications, et il a fait arrêter M. de Boyenval; mais, le reste, nous l'avons appris par la lettre de M. d'Andlau, par le rapport de M. de Valcour, par certains documents qui ont amené le Conseil d'enquête à parler sincèrement.

Oui, grâce à Dieu, un petit nombre d'officiers s'est ainsi déshonoré. Mais, s'il fallait croire M. de Valcour, il y aurait eu 20,000 hommes engagés dans cette lutte. Comprenez-vous la situation? Voyez-vous l'autorité du chef compromise, menacée, et demandez-vous, Messieurs, s'il est possible qu'il soit obéi quand, autour de lui, circulent des paroles mauvaises; quand, par tous les moyens, on l'a déconsidéré ; quand on a fait entendre aux soldats qu'il est un traître, et qu'on annonce qu'on l'arrêtera, ainsi que d'autres commandants en chef? J'ai voulu vous montrer toutes les difficultés de ce moment, et je crois que j'ai réussi. Voilà pourquoi j'ai parlé de cette conspiration militaire, et voilà pourquoi, ne voulant pas de scandale, n'amenant pas des témoins, quand je puis éviter de les faire entendre, je me suis

borné à invoquer les documents du dossier, qui prouvent surabondamment ces douloureux événements.

Enfin, Messieurs, les honneurs militaires... Ah! ici, ce n'est pas moi qui parle. Je suis un ignorant; mais je suppose que M. le duc de Fezensac en savait autant que l'accusation. Eh bien, le défilé, on n'a jamais voulu l'accepter. Lors de la capitulation de Dresde, le 11 novembre 1814, on avait accordé à nos troupes les honneurs militaires... Mais voici ce que M. de Fezensac dit dans son livre : il raconte la tristesse immense qui s'empara de tous les hommes, soldats et officiers, de sorte qu'il n'y eut pas de défilé :

« Les généraux, dit-il, s'étaient donné le mot pour rester enveloppés dans leurs manteaux sans marques distinctives de leurs grades. Un général autrichien vint à notre rencontre avec quelques troupes. Il doit dire que nous fûmes comblés d'égards et qu'on ne négligea rien pour adoucir l'amertume de notre situation. Le général en chef ne parut point. Un général de brigade fut chargé de recevoir les armes et de surveiller le départ. Il n'y eut aucune pompe, point de tambours, point de musique, point de défilé. »

Si donc je n'ai pas été compris, ce me semble, ici, il ne faut pas du moins me prêter une pensée qui n'est pas la mienne, il ne faut pas surtout attribuer au Maréchal une lâcheté, et prétendre que nous avons refusé >es honneurs militaires. Comment! Ai-je dit qu'ils n'avaient pas été mérités? Non, j'ai affirmé que, dans les honneurs militaires, il y avait une douleur, et que le Maréchal n'avait pas voulu l'accepter... J'ai rapporté cette phrase énergique qu'un des généraux les plus estimés de l'armée, et qui se connaît en honneur, lui aussi, a pu dire : « C'est là une humiliation que je ne voudrais pas subir ! »

Le rôle du Maréchal a consisté uniquement à ne pas accepter le défilé. Je vous ai montré, Messieurs, ce qu'est cette armée défilant devant son vainqueur; je

VOUS suppliais de vous imaginer par la pensée ce qui aurait pu advenir. Vous voyez-vous, par impossible, vous, généraux si braves, braves comme ceux de Metz, sortant l'épée à la main, à la tète de vos divisions, passant devant l'ennemi, saluant du sabre le maître et lui donnant ce signe, cette marque de respect qu'on ne doit qu'au Souverain?...

Ah I vous dites que je ne sais pas ce qu'est, dans l'armée française, l'honneur militaire... Je vous en demande pardon. Tous ceux qui ont un cœur français en savent autant que vous. Les honneurs militaires sont la reconnaissance par l'ennemi qu'on a été un brave soldat; mais ces honneurs ne doivent jamais arriver à l'avilissement, à ce salut qu'il faut faire à un vainqueur. Le Maréchal Bazaine n'en a pas voulu ; il a bien fait, et je crois que le Conseil, comme l'histoire, diront qu'il a eu raison.

Viennent les drapeaux, la qualification légale, et puis.. . la péroraison ! J'examine ces points, et j'aurai fini.

Les drapeaux... qui pourrait avoir encore un doute? Tout n'est-il pas éclairci? Comment! comment!... j'ai entendu dans le discours écrit de M. le Commissaire du Gouvernement, ce mot qui a échappé à sa rédaction : « Le général Soleille a rfù'a^Me»... Divagué... Oh! en être réduit, pour les besoins d'une accusation, à dire qu'un général a divagué... Mais, divagué, pourquoi? pour ne pas dire la vérité?... Mais dites donc que c'est un faux témoin! Ayez ce courage, et l'armée tout entière vous criera que jamais un général ne doit être ainsi calomnié. En quoi a-t-il divagué?

Le fait, la note de M. le général de Gissey l'a éclairci. Kst-ce encore une parole admissible que celle du ministère public au sujet de cette note, et croyez-vous que le général de Gissey s'en contentera? Cette note qui arrive tardivement, dites-vous, mais qui vient dans un intérêt que chacun comprend ici... Ah! voyez-vous, moi, je pèse les phrases, et j'en veux comprendre le sens...

Cela ne veut pas dire autre chose que ceci : Si le général Soleille a divagué pour mentir, le général de Gissey, sans divagation, a menti, dans l'intérêt du Maréchal!... Voilà la formule...

Le général de Gissey. Ah ! je ne me pardonnerai jamais de l'avoir défendu; je n'ai pas l'honneur de le connaître; mais s'il apprenait jamais que sur une parole comme celle de l'accusation, il s'est trouvé un avocat qui a répondu qu'il était un honnête homme, il viendrait me demander raison d'avoir essayé d'éclaircir un doute que personne ne pouvait avoir. Il a écrit tardivement, parce qu'il n'a pas été appelé à écrire plus tôt ; il a dit la vérité, et, à moins de proclamer que tout est duplicité, et de qualifier la vérité de certificats de civisme pris chez des généraux allemands ou chez des généraux français ; à moins de descendre dans ce monde nouveau que l'accusation semble créer, et dans lequel il n'y a pas une déclaration honorable, je soutiens que le général de Gissey a dit la vérité, — personne n'en doute, — et, s'il l'a dite, c'est parce qu'en effet, le 26, il avait été décidé qu'on brûlerait les drapeaux. Le général de Gissey était convaincu que l'ordre était donné, et, s'il n'avait pas eu cette conviction, il aurait lui-même brûlé les drapeaux de ses quatre régiments.

Le général Soleille divaguait-il encore, quand il a déclaré que, le matin, au rapport du 26, on lui avait donné l'ordre ; quand il a déclaré qu'au Gonseil il avait entendu renouveler l'ordre? Expliquez, si vous le pouvez. Est-ce, encore une fois, de la divagation? G'est le fait lui-même dont il dépose, et qu'il affirme : M. le Maréchal Bazaine lui a ordonné de faire, le 26, réunir tous les drapeaux, afin qu'on les brûlât le 26.

Vous parlez de contre-ordre. Mais lisez donc l'instruction ! On a demandé au général Soleille si un contre-ordre avait été dunné. Il a répondu : Non ! non !

Le Maréchal Bazaine a su que le 27 on n'avait pas exécuté ses ordres; aussi il en a donné de nouveaux.

418 PLAIDOYERS DE M' LACIIAUD.

Aussi, le 27, il a écrit une première lettre : aussi le soir,. vers trois ou quatre heures, il en écrit une nouvelle; et sur cette nouvelle lettre et sur celle du général Soleille. l'incinération d'un drapeau a eu lieu le soir. Qu'il soit de cavalerie ou d'infanterie, qu'est-ce que cela fait? Cesont les couleurs de la France.

Vous dites que celui qui a signé le procès- verbal n'avait pas qualité. Qu'est-ce que cela me fait? Le drapeau a été brûlé par ordre du Maréchal, cela me suffit. Quand je vois que, le 28, les drapeaux de la garde sont brûlés, parce qu'ils arrivent d'assez bonne heure, plus tôt que les autres, avant les réclamations prussiennes, tout est dit ; je n'ai plus à discuter, et, quand on contredit ces faits, on contredit l'évidence! Quand on veut produire la lumière, il faut expliquer comment, si la lettre adressée au colonel de Girels et datée du 27 avait été écrite d'après les ordres du Maréchal, il se ferait qu'elle ne fût arrivée que le 28, quand elle était prête depuis le 27 au matin. Il faut expliquer comment le général Soleille, à deux heures, quand la lettre du colonel de Girels était prête, a encore affirmé aux généraux d'artillerie que les drapeaux seraient brûlés. Allons, allons, que voulezvous, il y a des limites à tout : nous pourrions plaider ainsi pendant huit jours encore, vous, affirmant que je n'ai que le mensonge et que vous seul avez la vérité, moi, aiïirmant que la vérité s'en va et que les imaginations prennent sa place. Il faut en finir. Le Conseil sait à quoi s'en tenir, c'est évident, et quand on me demande : — Mais comment, pourquoi, à quelle occasion, le 28, avez-vous averti le colonel de Girels? Gomment le Maréchal a-t-il envoyé cet ordre ? — Je réponds : Par cette excellente raison que la lettre du général Stiehle était arrivée au général Jarras, qu'elle déclarait que si tous les drapeaux qui étaient à l'armée n'étaient pas immédiatement conservés, la capitulation n'aurait pas lieu. Il a bien fallu alors, Messieurs, se soumettre d<^ la façon la plus lamentable, mais la plus nécessaire.

AFFAIRE DU MARÉCHAL BAZAINE. il9'

J'en ai fini avec les drapeaux. Un mot sur les qualifications, et je louche au terme. Ce que je fais devant vous, ce n'est pas mon travail, c'est le travail de l'accusation ; je l'ai suivie pas à pas, j'ai noté ses mots, et j'ai oublié bien des vivacités de sa parole : quand elles ne touchent que moi, cela m'est égal, mais je pourrais peut-être les lui reprocher quand elles touchent le malheureux Maréchal, qui est ici.

Le ministre public a-t-il même essayé de me répondre sur la capitulation en rase campagne? Non, il dit que le camp retranché ne peut être confondu avec la forteresse : est-ce que j'ai jamais prétendu cela? Il dit que le camp retranché se construit d'ordinaire pour permettre à des troupes de s'y reposer momentanément : est-ce que j'ai dit le contraire? II est facile de combattre ainsi ses adversaires; quand ils vont à gauche, vous allez à droite, et vous ne les rencontrez jamais.

J'ai dit que, dans certaines circonstances, le camp' retranché se confond avec la citadelle et la ville fortifiée. J'ai dit que la situation, à Metz, était absolument celle-là. J'ai dit que quand on ne peut pas sortir, que quand on ne peut pas aller se prendre corps à corps avec l'ennemi, on n'est pas en rase campagne? 11 ne faut pas être savant, il ne faut pas avoir passé par l'École polytechnique pour comprendre ces choses-là. Assurément, je ne saurais dire comment il faut s'y prendre pour fortifier une position, je me garderais bien de l'essayer; mais, pour comprendre que le camp retranché, qui aujourd'hui sert de lieu d'asile, peut demain matin servir d'annexé de la forteresse, et que l'armée du camp retranché deviendra garnison de la ville fortifiée, il suffit d'un entendement parfaitement ordinaire, et j'ai l'espérance que Dieu me l'a donné.

Il y avait deux zones, je vous l'ai montré ce matin, et le ministère public n'a pas répondu un mot à ce sujet. Je vous ai dit qu'on était dans un camp retranché, d'abord parce que cette annexe de Ta ville ne permettait

pas le combat en rase campagne, ne laissait pas aux deux armées le moyen de se rencontrer; puis, parce que les Prussiens s'étaient fortifiés. Je vous ai lu ce matin une traduction qui a été faite par ordre du Gouvernement français ; je vous ai montré les trois positions, la première position du combat, puis la position de retraite, et j'en ai conclu que les Prussiens étaient abrités .derrière ces remparts faits par eux, que ces remparts ■étaient d'une puissance énorme, qu'ils étaient défendus ■par 250,000 hommes, entendez-vous bien, et que, par -conséquent, quoique le périmètre fût immense, il était facile de Le défendre. Je vous ai dit encore que le €amp retranché, qui se trouvait immobilisé, si je puis .ainsi parler, par les travaux des Prussiens, l'était devenu également par les travaux que l'armée du Rhin Vivait faits. Je vous ai rappelé qu'à compter du 29 août, pendant les quinze jours qui, suivant l'accusation, étaient les seuls dont on avait besoin, on avait fait tous les travaux nécessaires. Je vous ai montré que, lorsqu'il a été impossible de sortir, l'armée du Rhin s'était fortifiée à son tour; qu'elle avait des positions prises, des canons de position ; qu'il y avait trois remparts chez les Prussiens, des remparts de notre côté; par conséquent, il manquait cette facilité d'approche, condition essentielle d'un combat en rase campagne. Voilà à quels arguments il fallait répondre, voilà ce que le ministère public n'a pas même essayé d'examiner. Et, <3omme il s'est arrêté là, je m'y arrête à mon tour, en terminant comme lui, avec les dernières invocations de •sa péroraison 1

Il est temps (jue ce procès finisse. Ah ! vous dites que l'on pervertit tous les jours l'opinion publique ! En vous adressant à des feuilles qui rendent compte du procès, vous avez fait entendre des paroles sévères. Au nom de la justice la plus vulgaire, je vous le demande, quelles f^ont donc les feuilles que vous avez lues et qui vous blessent si fort? (comparez, recherchez les comptes ren-

dus des audiences ; demandez-vous de quel côté est la passion, de quel^côté est l'égarement ou l'entraînement. J'aurais pu, c'était mon droit, c'était peut-être mon devoir, solliciter l'intervention du Conseil, et lui dénoncer des comptes rendus qui n'en étaient pas ; je m'en serais bien gardé ; car, ainsi que je le disais hier, je respecte la presse, même alors qu'elle s'est égarée, et je' n'aurais pas voulu opposer une digue aux calomnies, aux insultes qui s'adressaient au Maréchal Bazaine. Je' voulais qu'après votre verdict, on pût dire qu'on avait tout essayé; qu'on avait tout tenté pendant trois ans; que la calomnie n'avait jamais désarmé; que l'outrageavait été versé à flots, et que cependant la vérité s'était fait jour.

Je me suis tu, et c'est l'accusation qui parle d'ardeurs ! Nous arrivons à un tel oubli des choses, que la victime' est réputée le coupable. Passons.

Mon dernier mot sera aussi à l'adresse de ces soldats, de ces 140,000 jeunes gens à qui, pour apprendre la discipline, il faut montrer qu'un Maréchal de France est un traître ! Ah ! vous trouvez que l'exemple sera beau ! C'est ainsi que vous leur enseignerez le respect ; et, quand le plus haut grade de l'armée aura été déshonoré, vous pensez qu'ils obéiront aux généraux et qu'ils ne diront pas de cette armée : Tout le monde était pourri,puisque le premier de ses chefs était gangrené!

Laissez -moi vous dire qu'il y a, ce me semble, mieux à faire pour l'éducation de ces 1 40, 000 jeunes gens, que vous évoquez ici; ils servent au grand mouvement de votre péroraison. Ce qui serait mieux, à mon sens, ce serait de leur apprendre que la calomnie ne porte pasquand elle touche à des innocents ; que l'armée n'a pas à rougir, qu'elle peut toujours lever la tête ; que si celui-là qui fut l'un de ses chefs a été malheureux, il ne fut pas indigne ; que, si l'on a pu un instant le soupçonner, la lumière s'est faite et l'honneur de l'armée est sorti sauf de cette épreuve.

C'est un exemple moral qui en vaut un autre, et que je cite, pour terminer mon discours comme s'est terminé le réquisitoire de M. le Commissaire du Gouvernement.

Je m'arrête. Hàtez-vous, l'opinion publique vous demande une satisfaction que vous ne pouvez pas lui refuser. Le Maréchal Bazaine est innocent, il faut le proclamer bien vite. Insister davantage, ce serait blesser, Messieurs, j'oserais presque dire votre honneur. Lorsqu'on a suivi ce débat comme vous l'avez fait; quand tout a été vu, quand tout a été compris, quand l'évidence s'est faite, il ne faut plus perdre une minute, il faut que la vérité éclate, il faut que chacun sache que celui qui est devant vous est toujours le grand, le digne Maréchal Bazaine, que sa gloire est intacte. L'homme qui nous a donné vingt et un drapeaux ennemis ; qui les a vaillamment conquis sur le champ de bataille; qui, lui, ne les a pas pris à des intendances, ces vingt et un drapeaux portés à l'hôtel des Invalides, il reste le vaillant soldat du pays !

J'ai dit. Je m'arrête; j'ai foi en Dieu, j'ai foi en la justice, j'ai foi en vous, et je ne crains pas une œuvre .d'iniquité.

Avril 1880.

COUR D'ASSISES DE LA SEINE

AFFAIRE MARIE RIERE

PLAIDOIRIE DE M" LAGHAUD Pour M"« MARIE BIÈRE

ACCCSÉE DE TENTATIVE d'ASSASSINAT

COUR D'ASSISES DE LA SEINE Audiences des 5 et 6 avril 1880.

Président : M. le Conseiller Baciieliek.

Avocat général : M. Lefebvre de Viefville.

Accusée : M"" Marie Bière.

Avocat de M"e Marie Bière: M« Lacuaud.

Le coup de pistolet tiré, rue Auber, par mademoiselle Marie Bière sur M. Gentien eut un grand retentissement en France et dans les pays étrangers. Mademoiselle Bière, connue sous le nom de Beraldi, était une artiste lyrique d'un grand talent. Elle appartenait à une famille des plus honorables.

Mademoiselle Marie Bière était jeune encore, elle avait à peine trente ans. Elle avait tiré trois coups de revolver sur son amant M. Gentien, jeune homme désœuvré et fort riche, pour le tuer et venger par sa mort l'abandon dans lequel il l'avait laissée après l'avoir rendue mère. M. Gentien fut blessé; il reçut deux balles, l'une dans le bras, l'autre dans la jambe.

Les succès obtenus au théâtre par mademoiselle Bière, la réputation d'homme élégant que le monde avait fait à M. Gentien, donnèrent encore plus d'éclat à cette grave affaire.

On se demandait si notre Code, qui défend la recherche de la paternité, n'était pas la première cause de celte tentative d'assassinat ; la presse, s'emparant de celte idée, soutint

une polémique ardente pour demander la réforme de notre Code.

L'acte d'accusation et la plaidoirie de la défense donnent tous les détails de celte affaire plus intéressante qu'un roman , car les faits dramatiques, qu'ils exposent, ont le grand avantage d'èlre vrais.

Mademoiselle Bière confia sa défense àM'= Lachaud. Il mit dans sa plaidoirie toute la chaleur de son cœur, toute l'ardeur de son âme généreuse, et cette afTaire fut pour lui Toccasion d'un des plus grands succès oratoires qu'il ait jamais obtenus.

Lorsque l'acquittement fut prononcé, de nombreux et bruyants applaudissements se firent entendre et il y eut danstoutefaudience un tumulte indescriptible. Lesjournaux, qui rendirent compte de cette affaire, disent que M"^ Lachaud fut acclamé quand il sortit du palais.

Ce grand succès devait être un de ses derniers ; la mort trop pressée devait l'enlever deux ans plus tard à l'affection et à l'admiration de tous.

Le jour de l'audience, le prétoire fut envahi par cette grande foule qu'attirent toujours les affaires dans lesquelles les choses du cœur ont la première place. On remarquait, assis derrière le Président, tous ceux qui font profession d'analyser le cœur et d'en faire sentir les battements aux lecteurs curieux d'idéal, et parmi eux nos romanciers €t nos philosophes les plus célèbres : M. Alexandre Dumas fils, M. Belot, M. Ludovic Halévy.

Après la lecture del'acte d'accusation, mademoiselle Bière fiU interrogée par M. le Président. Sa tenue, pendant le long interrogatoire, fut simple et naturelle quoique énergique; elle lui concilia tout d'abord la sympathie de tous.

Après l'audition des témoins et le réquisitoire de M. l'Avocat général, la parole fut donnée à M'' Lachaud.

Avant délire sa plaidoirie ilfautprendre connaissance de l'acte d'accusation, le voici :

Marie Bière, connue dans le monde artistique sous le nom de Maria Beraldi, est née à Bordeaux en décembre 1848 de parents honorables, mais peu aisés. Ses aptitudes musicales s'étaient révélées de bonne heure et ses études ont été dirigées dès son jeune âge vers la carrière lyrique. Venue à

P.uisen 1867, elle est entrée Tannée suivante au Conservatoire, qu elle a quitté à la fin de 1873; puis, à partirde cette époque, elle a chanté dans des concerts en province, au théâtre Lyrique et aux Italiens. Ambitieuse, fière, d'un caractère exalté et romanesque, elle paiail, si Ton en croit les rensei;,Miements recueillis par l'information, avoir résisté dans cette période de la vie aux tentations de toute nature auxquelles l'exposait sa situation.

Au mois de septembre 1877, accompagnée de sa mère qui ne la quittait jamais, elle se rendit à Biarritz et y demeura quelque temps. Pendant son séjour dans cette ville elle rencontra M. Robert Gentien, riche propriétaire du Bordelais, habitant ordinairement Paris, où il menait lexistence facile des désœuvrés. Ce jeune homme, alors âgé de trente ans, s'attacha à ses pas et leurs rapports prirent presque tout de suite un caractère d'abandon tel, que la mère de l'accusée crut devoir avertir sa fille des dangers de cette familiarité. Marie Bière n'écouta rien. De retour à Paris, elle alla librement au rendez-vous qu'elle avait accepté longtemps à l'avance et devint la maîtresse de M. Robert Gentien. De l'aveu même de l'accusée, sa chute ne peut être attribuée à des promesses fallacieuses de mariage; elle reconnaît qu'elle a cédé aux entraînements d'une violente passion.

Les relations, commencées au mois d'octobre, demeurèrent d'abord secrètes ; la révélation, qui en fut faite peu après aux parents de Marie Bière, obligea l'accusée à se séparer de sa famille. Cet incident mécontenta M. Robert Gentien. Déjà fatigué d'une liaison qu'il croyait devoir être passagère, il chercha sinon à la rompre, au moins à en relâcher les liens. Au mois de janvier 1878 il partit pour un grand voyage et persuada à Marie Bière d'aller à Bruxelles où un engagement lui avait été ménagé par un agent théâtral.

A peine arrivée, l'accusée, qui avait déjà éprouvé des craintes dont elle avait fait part à son amant, acquit la certitude qu'elle était enceinte. Elle perdit sa voix; elle dut renoncerau rôle qu'on lui avait destiné et après avoir habité quelques jours avec une amie, retourna à Paris. M. Robert Gentien revint lui-même au mois de mai. La grossesse de sa maîtresse lui avait causé une profonde irritation; non seulement il refusa de donner son nom à l'enfant, mais encore il manifesta contre lui, par avance, une répulsion que sa

naissance n"a pas alFaiblie. L'accusée prétend même qu'il lui avait donné le conseil de se faire avorter, et lui aurait indiqué un médecin disposé à l'assister dans sa criminelle entreprise. Quoi qu'il en soit, Marie Bière accoucha, le 4 octobre, d'une fille et la plaça en nourrice à Saint-Denis.

Depuis son retour à Paris, M. Gentien avait renoué ses rapports avec l'accusée, mais ses visites étaient de plus en plus rares ; il s'absentait souvent et sa froideur provoquait des discussions entre eux. Au mois d'avril 1879, l'enfant mourut subitement. Marie Bière avait toujours témoigné pour sa fille un amour presque excessif; la douleur qu'elle ressentit, augmenta son exaltation; s'imaginant qu'elle aurait conservé son enfant si elle ne l'avait pas éloignée, elle adressa les plus sanglants reproches à M. Gentien, qui avait exigé cette séparation. Celui-ci ayant à ce moment réduit de 500 francs à 300 francs la pension mensuelle qu'il servait à l'accusée, Marie Bière, froissée de ce procédé et voyant son amant lui échapper, fit entendre des plaintes amères. Les querelles devinrent plus fréquentes et plus pénibles. A la fin du mois de juin, une dernière scène eut lieu; l'accusée voulut se tuer aux pieds de M. Gentien, et il eut beaucoup de peine à lui enlever et à emporter son revolver. A dater de ce jour la rupture fut complète. Un peu plus tard, Marie Bière apprit qu'elle était remplacée par une autre femme. Irritée de cet abandon, blessée dans son amour maternel et peutêtre déçue dans ses projets d'avenir, l'accusée songea à se venger en donnant la mort à son séducteur. On a trouvé à son domicile un carnet sur lequel elle consignait ses impressions. On y voit grandir presque chaque jour la pensée homicide dont elle était obsédée.

Au mois d'octobre, elle écrivit à M. Gentien et lui demanda en susdes 300 francs qu'il continuait à lui envoyer chaque mois, unesomme de3,000francspour s'installer, disait-elle, comme maîtresse de musique ; elle le menaçait en même temps, en cas de refus, de révéler sa conduite à sa famille. La réponse hautaine et méprisante qu'elle reçut, redoubla sa fureur et rendit sa résolution définitive. Afin de mettre son dessein à exécution, elle acheta au mois de novembre un revolver avec des cartouches, et elle s'exerça chez elle à se servir de son arme.

Ces préparatifs achevés, elle se rend à la fête donnée à

l'occasion des inondations deMurcie. Elle sait devoir y rencontrer son ancien amant; mais la foule l'ayant empêchée de s'approcher de lui, elle doit ajourner ses projets meurtriers. Le l^'' janvier 1880, elle trace au dos d'une photographie de M. Gentien, saisie depuis chez elle, ces mots significatifs : « Robert Gentien, condamné à mort par moi, Marie. » Déjà antérieurement, elle avait écrit derrière son propre portrait enfermé dans un coffret, à côté de celui de sa fille : « Je donne ma vie et celle de son père à ma fille morte. — Marie Bière. »

Les 0 et 6 janvier elle va se placer, vers cinq heures du soir, blottie dans une voiture, rue Auber, devant la maison habitée par son amant, et elle le guette pendant plusieurs heures sans pouvoir le rejoindre. Le 7 dans la soirée, elle revient au même endroit. Vers huit heures et demie, elle voit sortir M. Gentien. Il accompagne une femme qu'il quitte bientôt. L'accusée s'élance alors et tire sur lui successivement, presque à bout portant, trois coups de revolver. L'un l'atteint dans le dos, l'autre à la jambe droite et le troisième ne porte pas.

Arrêtée immédiatement et désarmée par des passants, Marie Bière a reconnu son crime sans manifester aucun repentir, regrettant de n'avoir pas réussi, et annonçant le projet de renouveler sa tentative dès qu'elle le pourrait. Depuis elle est revenue à des sentiments plus calmes.

Dans ses interrogatoires, au cours de l'information, elle a déclaré avoir renoncé à ses pensées de vengeance.

Les blessures de M. Gentien ont été graves ; sa vie a été en danger. 11 parait aujourd'hui à peu près rétabli; mais sa santé exigera dans l'avenir de grands ménagements.

L'état mental de l'accusée a été l'objet d'un examen médical. Les hommes de l'art ont constaté que l'exaltation <le son esprit ne lui avait pas fait perdre la conscience de ses actes et qu'elle devait en être considérée comme responsable.

En conséquence, etc..

Messieurs,

Je n'ai jamais connu de femme plus malheureuse, plus digne de pitié que ma cliente ! Elle avait les sentiments les plus droits, les passions les plus généreuses ; elle aimait le bien. Et la voici sur ce banc des accusés, désolée, tombée, n'ayant plus d'espoir en ce monde.

Comment donc une nature bonne, douce, si bien douée, a-t-elle pu changer ainsi ? A-t-elle voulu dans un sentiment mauvais commettre un crime, ou, sous l'accablement du désespoir, de la douleur la plus profonde, a-t-elle cédé à un entraînement terrible? La question est digne de vous, Messieurs les jurés. Je vous montrerai d'oii est venu tout ce malheur, qui l'a causé, et j'espère qu'après m'avoir entendu, vous tendrez la main à cette jeune femme pour l'aider à se relever !

Faisons cette étude ; je vous assure qu'elle est intéressante.

Marie Bière est la fille de parents les plus honorables. Son père est depuis vingt-sept ans employé au chemin de fer du Midi. Il y est entouré de la plus grande considération. On vous a dit qu'il n'était rien dans la famille.... Je n'ai pu juger de son intelligence, je l'ai vu dans les larmes, mais je réponds de son cœur.

La mère ! vous avez été dur, M. l'Avocat général,' pour cette pauvre femme. N'est-elle pas assez à plaindre, elle, si sévère sur l'honneur ? On dit qu'elle a été folle; c'est vrai. J'en appelle à votre cœur, était-il nécessaire de rappeler la prévention qui un moment a pesé sur elle ? Voici les faits : Un jour, dans un magasin, elle prend une paire de gants, croit l'avoir payée

et s'en va. Elle est examinée par des médecins aliénistes ; ils déclarent qu'elle a agi inconsciemment, et l'affaire n'eut pas de suite.

Marie Bière a été pendant longtemps la jeune fille la plus honnête. Est-ce que les trente-sept témoignages, entendus à la requête de M. l'Avocat général, ce dont je le remercie, n'en donnent pas une preuve suffisante ? Ils sont tous unanimes à dire le plus grand bien de l'accusée. Oui, elle a vécu de la vie des artistes ; et l'on ne pourrait vivre au milieu d'eux et traverser impunément tant de périls ! Eh bien ! raison de plus pour la féliciter d'avoir passé à côté du vice sans le regarder et sans courir aucun danger.

On a fait venir de Lyon mademoiselle Bernardi qui, au point de vue de la morale, n'a pu rien dire, mais qui a accusé mademoiselle Bière d'orgueil. A l'audience cette demoiselle a paru étonnée de sa déclaration écrite. M. Samuel David, le compositeur, atout expliqué en disant que <' les manières de mademoiselle Bernardi ne « pouvaient convenir à mademoiselle Bière. »

On a interrogé une vieille femme de Bordeaux , madame Ripalmondi, malade et folle. On a lu sa déposition. Toutes les choses qu'elle rapporte ne sont que les racontages misérables d'un petit quartier de Bordeaux. Mais, ajoute madame Ripalmondi, « j'ai toujours consi- « déré ces propos comme des commérages. » Eh bien ! n'en parlons plus.

Voici le passé de mademoiselle Bière ; je ne crois pas avoir jamais défendu une accusée qui en eût un semblable.

Elle est venue à Paris et est entrée au Conservatoire. Elle a du talent ou plutôt, la malheureuse, elle en avait ; la mère a perdu sa fille, l'artiste a perdu sa voix. Je n'ai pas à rechercher la mesure de sa valeur artistique, mais on ne saurait la contester.

Tous sont d'accord sur ce point qu'elle n était pas dénuée de l'intelligence de la musique et qu'elle aimait

le travail. Elle espéraitun prix; elle n'eut qu'un accessit et elle oflVit sa démission.

Elle donna des concerts en province et eut à Bordeaux un succès énorme. M. Ambroise Thomas l'avait adressée à M. Brochon, maire de Bordeaux et grand amateur de musique. M. Brochon écrit à M. Ambroise Thomas pour le remercier et il il lui dit :

« Bordeaux, 19 janvier 187-3.

« Bien cher et illustre ami,

(( J'aihàte de vous dire, — redire plutôt, carvousavez « dû recevoir ma dépêche — le succès complet de votre « bien intéressante recommandée.

« Mademoiselle Bière avait à se défier même de son « titre d'enfant de Bordeaux, même de sa jeunesse et de « ses qualités physiques, car cet immense auditoire (il ♦< y avait salle comble : 1,800 personnes sur lesquelles « au moins 1,200 dames) se délie de tout, est en garde « contre tout ce qui pourrait l'impressionner, l'entraî- « ner, en dehors du talent. Mademoiselle Bière a vaincu « toutes les difficultés, franchi tous les obstacles, fondu « tous les glaçons. Sa grâce, sa simplicité, son char- « mant naturel, l'aimable sourire de sa jolie bouche : « tout cela d'abord et puis, bientôt, l'adorable justesse, <( la légèreté de sa jolie voix, la merveilleuse netteté « de son articulation, toutes ces heureuses qualités, « bien dirigées par son intelligence et de parfaites « leçons, ont pris notre exigeant public par les yeux « et par les oreilles, et voilà que les rappels, les applau- « dissements redoublés ont fait à la jeune artiste une « véritable ovation. »

A M. Ambroise Thomas M. Darney écrivait aussi :

« Mademoiselle Bière a pleinement justifié la recom- « mandation que vous avez faite. Son double mérite « d'habile chanteuse et de bonne musicienne la fera bien « vite parvenir au sommet artistique. »

Ainsi la beauté, le charme, le talent, la vertu, tel était •son lot.

Au commencement des faits qui vont se passer, mademoiselle Bière a été engagée par M. Humbert, sur la demande de M. Samuel David, aux appointements de 1,000 fr. par mois. M. l'Avocat général a parlé de chiffres, en voici. Tel était l'avenir demademoiselleBière lorsqu'elle partit pour Biarritz. M. Gentien lui reproche d'avoir été coquette ; sur ce point comme sur les autres il se défend mal. En honnête homme, M. Aucoin, avocat du barreau d'Auch, depuis longtemps l'ami le plus correct de mademoiselle Bière, s'est aperçu des désirs de M. Gentien qu'il connaissait aussi et il lui disait alors un mot que je vous prie de ne pas oublier : « Oh 1 mon cher, vous en serez pour vos frais, vous ne réussirez pas.... »

Il a cependant réussi, cette sorte de don Juan. Mais parquel3moyens?Mon5ieurrAvocat général, vousn'avez pas étudié l'origine de cette liaison ; nous allons en refaire l'histoire.

Si j'accablais cet homme, je ne serais vraiment pas généreux ; mais je dois le dépeindre en quelques traits rapides: léger, égoïste, ne comprenant la vie que pour le plaisir, ayant horreur de ce qui constitue une charge ou un devoir, Robert Gentien appartient à une classe d'hommes qui n'aiment que les liaisons passagères ; l'amour, pour lui et ses pareils, c'est la possession matérielle d'une femme. Voilà la tendresse de ces messieurs, et quand par malheur ils rencontrent, au lieu d'une fille, une femme de cœur, ils en éprouvent de l'ennui; s'ils ont quelque gdùt pour elle, ils appellent cela « s'emballer », et c'est ici, dans cette austère enceinte, qu'ils s'expriment ainsi !

M. Gentien s'est emballé sur Marie Bière. Elle était honnête ; elle lui a résisté d'abord, et quand elle s'est enûn donnée à lui, elle l'a fait avec cette. conviction que cet amour serait sérieu.\, sincère et digned'un galant homme.

M. l'Avocat général a parlé de projets ambitieux, et il lui a semblé étrange, inadmissible, que cette jeune fille de bonne famille, artiste de talent et pleine d'avenir, ait pu jamais espérer devenir madame Gentien ; pour lui, les convenances et la différence de fortune devaient mettre un obstacle infranchissable à cette union !

Je plains sincèrement l'accusation de ne pas comprendre qu'un homme jeune, indépendant, maître d'une fortune évaluée à plus de 80,000 francs de rente, a parfaitement le droit de donner son nom à une femme estimable, s'il l'a aimée et s'il l'a rendue mère !

Mais M. Gentien, joli garçon, élégant, emploie ses loisirs à séduire les femmes. Il a trouvé cette malheureuse et il a profité d'une heure de défaillance. Ah 1 que les autres accablent mademoiselle Bière, moi je n'ai que de la pitié pour elle.

Elle parlerait mieux que moi sur ce sujet : « Jen'étai^ « plus jeune, dit-elle, j'étais à Biarritz ; tout le monde « s'aimait autour de moi dans cette splendide na- « ture ;.... j'ai cédé.... et j'ai été une fille déshonorée. »

Elle avait des succès, mais cela ne lui suffisait pas : elle sentait l'ennui envahir son cœur ; elle rêvait un amour honnête, sincère, sérieux. Son malheur est d'y avoir cru. Mais que voulez-vous ?

Cette liaison n'a pas été une aventure inavouable. Il y a des lettres qu'il faut lire. Pour la première fois dt> sa vie M. Gentien a fait une cour en règle. Vous comprendrez d'après ces documents ce que mademoiselle Bière a pu espérer. Ecoutez la première lettre que M. Gentien lui a écrite.

« Octobre 1877. Château de Tiistal.

« Ma chère miss Fauvette,

« Je n'ai voulu vous écrire que rentré dans mon beau « Tustal, car c'est là que dès mon enfance ont com- « mencé toutes mes joies comme aussi toutes mes peines.

« Le pays est splendide et porte à la rêverie; on y « respire le grand air à pleine poitrine, et le cœur con- « tent, on s'y croit le maître des hommes et de leurs « compagnes.

,<( Plus je songe aux beaux jours que nous avons pas- « ses ensemble, et plus, ma chère amie, je sens tout ce « que je vous dois de reconnaissance pour votre char- « mant accueil.

« J'étais bien seul quand je vous ai connue, et main- « tenant que de beaux rêves ! que de belles pro- « messes !

« Vous êtes, sans flatterie aucune, la femme la plus « adorable que j'aie jamais rencontrée. Tout en vous « est honnête^ sympathique et génère w;r. J'ai connu bien « des jeunes filles dans le monde : aucune d'elles n'é- « tait aussi bien douée que vous; je vous le jure, vous « êtes un petit phénomène !

« Aussi avec quelle joie je vous retrouverai le IG ! « Auprès de vous^e mesens meilleur et me relève à mes « propres yeux.

« J'ai gardé de notre dernière journée un souvenir « délicieux ; j'étais comme imprégné d'un parfum eni- « vrant qui me donnait, comme aux fumeurs d'opium, « les songes les plus exquis !!!. etc., etc.

« Pensez-vous quelquefois à la soirée de Saint-Sébas-

<( tien ? à ce premier baiser si désiré et tant de fois

« refusé ?

« Courage, ma chère Fauvette, et croyez en moi et « l'avenir nous appartient !

« Vous n'aurez pas d'ami plus sérieux, plus recon- « naissant et, si je puis vous donner un peu de bonheur, « je le ferai de grand cœur.

« Adieu, ma chère amie. Ne m'oubliez pas auprès de « votre sœur qui, je l'espère, deviendra bientôt notre « amie, et recevez mille bons baisers de votre tout dé- « voué,

« Gentien. »

Est-ce que nous sommes ici dans ce monde galant où M. Gentien peut être, comme il le dit sans cesse, si « galant homme » ? Il fait là une déclaration d'amour à une jeune fille honnête. H l'aime pour son honnêteté, pour sa générosité. Il est meilleur depuis qu'il la connaît, il T;e relève à ses propres yeux.

Cette lettre n'est pas la seule. Non, mademoiselle Bière n'a pas cru que dans cette liaison il n'y eût que du plaisir. Le bonheur ou le poison s'est distillé dans «on âme. Écoutez encore.'

« 7 octobre 1877.

(( Ma chère Fauvette,

« Une fois ma lettre partie, je craignais fort que vous « ne la trouvassiez trop sérieuse, et cependant j'avais « besoin de vous parler sérieusement.

« J'étais d'autant plus imbu de cette idée que vous « me connaissez assez pour me donner le droit de •« vous parler sérieusement et que nos situations réci- << proques m'en faisaient un devoir.

« Je suis trop homme de cœur pour ne pas com- « prendre combien est gros le sacrifice que vous êtes « sur le point de me faire, et j'étais désireux, tout en '• en profitant, de vous faire comprendre que vous « n'avez pas affaire à un ingrat.

« J'avais hâte aussi de recevoir votre réponse, bien •« que j'en pressentisse la pensée.

« A bientôt donc, ma chère mignonne ; que j'ai hâte « de vous revoir I Je me fais une fête de ce bon tête-à-tête « que nous avons bien gagné par la réserve constante ■<« que nous imposait la présence continuelle de ma- » dame votre mère.

« J'ai tant de choses à vous dire ! etc., etc. « Tout à vous de cœur,

« Robert. »

C'est bien clair, n'est-il pas vrai?... mais si je me complaisais dans cet ordre d'idées, je pourrais multiplier les citations.

Donc, on s'aime d'un amour sérieux, honnête. 11 n'y a pas eu promesse de mariage, c'est vrai. Elle l'avoue. Elle vit donc loin de cet amant chéri qui n'a encore que son cœur. C'est un roman qui commence. On s'est donné rendez-vous à Paris pour le 16 octobre. Elle a confiance. « Toujours le 16, coûte que coûte, lui écrit « M. Gentien, fen assume toute la responsabilité, foi de « galant homme ! »

Elle y va, trompant sa mère. M. Gentien la prend, la conduit dans sa maison; elle est à lui. Il n'y a pas violence; cette femme a été séduite, voilà tout. Elle a^ donné tout son cœur, toute sa passion, toute son ardeur.

Marie Bière pouvait-elle croire, je vous le demande^ que M. Gentien allait la prendre comme une maîtresse à la nuit? Vous avez dit, Monsieur l'Avocat général, je le sais bien, « ce n'était plus une ingénue, elle avait « vécu dix ans dans le monde des théâtres, elle devait « savoir ce que M. Gentien attendait d'elle. » Messieurs, en êtes-vous bien sûrs ? Yingt-huit ans ! C'était son âge alors. C'est pour la femme, frémissante de passions contenues, l'âge le plus propice aux amours éternelles !

Marie Bière est une femme éperdument éprise. Cependant elle comprend qu'elle doit travailler, et elle se prépare à partir pour Bruxelles tandis que son amant ira en Algérie. Elle est fîère de travailler, et heureuse d'éprouver les joies du cœur. Mais M. Gentien en avait déjà assez. Le triomphe l'avait complètement rassasié.

De Florence le 17 janvier 1878, il écrit cette lettre que l'on croirait adressée à une maîtresse d'un jour. C'est un premier congé qu'il va donner à cette pauvre femme.

438 PLAIDOYERS DE M* LACIIAUD.

<( Florence, 17 janvier 1878. Dimanche soir. « Ma chère Mignonne,

« Comment vous trouvez-vous? Etes-vous satisfaite « de votre nouvelle existence? et les répétitions?

« J'ai bien regretté de vous voir si désolée de cette h pénible séparation ; mais par contre, je vous serai « toujours reconnaissant d'avoir /)m vous inspirer d'un « si grand sentiment.

« Vous voilà garçon, libre comme l'air, maîtresse de « vous-même et bientôt d'un public idolâtre et ravi. Ce « sont là les beaux côtés de la carrière difficile que <( vous avez embrassée. Vous en avez subi patiemment « les côtés difficiles. A bientôt les triomphes, que je vous (( souhaite de tout mon cœur.

« Quant à nous, nous faisons un voyage admirable.

« Partis de Paris le 14 au soir en sleeping-car, nous « avons passablement dormi. Après avoir plantureuse- « ment déjeuné à Marseille, nous arrivons à six heures « à Monte-Carlo, notre première étape.

« Après diner nous avons été dans le salon de jeu, « et aussitôt j'ai mis un louis sur le numéro 32, chiffre « démon âge, qui est sorti à la roulette, à la stupéfac- « tion de mes collègues. On m'a remis trente-cinq fois « ma mise. Vous entendez leurs exclamations de : '* Veinard ! etc.

« Mille bons baisers.

<' Robert. »

Cela lui avait suffi à lui; elle, elle n'a rien compris à ce qui se cachait sous ces phrases. Elle a commencé ses répétitions, écrivant tous les jours à M. Gentien, qui n'a gardé que deux ou trois lettres dans lesquelles il est question d'argent. Les lettres d'amour et celles où il est question d'avortement, il les a brûlées.

Marie Bière est donc à Bruxelles, et voilà qu'elle

■s'aperçoit qu'elle est enceinte Tout à coup sa voix

s'altère. M. Humbert, le directeur, s'effraye: il prévient le compositeur, qui interroge mademoiselle Bière: « Qu'avez-vous? » Elle ne sait. Elle fait des efTorls surhumains. Sa voix baisse de plus en plus. Elle soupçonne l'affreuse vérité. Enfin elle l'exprime : « Ne serais-je pas enceinte ? » Elle perd sa situation. Mais M. Gentien ne voulait pas d'enfant, ce serait vraiment chose ridicule; on rirait à son cercle 1 il déclare que les amours ne se continueront qu'à une condition : pas d'enfant.

Ah! pourquoi M. Gentien n'a-t-il pas conservé les lettres écrites par mademoiselle Bière à cette époque? Pour lui complaire celle-ci se livra à des manœuvres repréhensibles sans être criminelles. (Test qu'elle est partagée entre deux sentiments : l'amour de Gentien et l'amour maternel.

Elle commence alors cette comédie de lettres dans lesquelles elle parle d'une sage-femme qui aurait es- ■sayé de la faire avorter. Il est évident que M. Gentien <\ encouragé tout ce qu'a fait mademoiselle Bière. Il n'a €u de sévérité contre les avortements que quand il a appris qu'ils n'avaient pas réussi. Il ne s'indigne pas de l'acte de sa maîtresse, il l'en remercie. Il écrit de Naples :

.< N'aplos, 30 Janvier 1878.

« Votre lettre me parvient ici, ma chère amie; nous « avons quitté Rome depuis deux jours : c'est ce qui « vous expliquera le retard de ma réponse.

« Je ne suis pas content de vous : vous n'êtes pas « assez énergique. Du reste, trêve de sermon. J'espère « «lue maintenant toute inquiétude est dissipée et que le « trouble général n était dû qii'aux fortes émotions que <( vous avez éprouvées ce mois-ci.

« Si le contraire existait, bon courage, ma pauvre « amie! De loin ou de près, Je sus la.

<( Mais surtout du calme, soyez toute à votre art, et « ne vous inquiétez de rien.

« Mille baisers.

<( Robert. »

Voyez cette autre lettre à la date du 20 février. Il croit que c'est fini. Nous allons arriver à Paris où nous aurons la démonstration complète; mais, dès cette époque, la lumière est déjà faite.

« Boue, 20 février 1878.

« Ma chère Mignonne,

« Cette lettre, que j'attendais avec la plus vive impa- « tience, était heureusement arrivée à Tunis avant « nous.

« Hélas ! ma chère amie, je suis vraiment navré de « tous les ennuis que je vous cause. Combien vous devez « ?ne maîfrfiVe.' Et pourtant vous savez si j'étais soucieux « de votre avenir et de ce début dont il dépend.

« Il ne m'appartient pas de vous dire ce que je pense « de la grosse détermination que vous avez prise. Votre « âme généreuse vous a peut-être entraînée un peu loin. « Mais ma lettre arrivera trop tard pour y rien chan- « ger; ce qui est fait est fait. Surtout dans votre inté- « rèt personnel, n'en laissez rien transpirer. Ce serait « vous compromettre inutilement.

« Adieu, ma chère amie, et mille bons souvenirs ; je « fais tous les vœux possibles pour que votre prochaine « lettre vienne m'apprendre toute cessation d'ennuis et « d'inquiétudes.

« Robert. »

C'est clair; qu'est-ce que je veux prouver? qu'à Bruxelles elle s'est martyriséepour obéir à cet homme. Ecoulez cette autre lettre du 12 mars 1878 :

« Pauvre amie, je ne m'attendais pas à toutes ces « complications, et combien je compatis à toutes vos « souffrances!

« Votre lettre me fait faire d'amères réflexions et j'en « arrive à me trouver bien coupable d'être venu troubler « votre douce quiétude sans pouvoir, aujourd'hui, vous « donner toutes les compensations que vous êtes en « droit d'attendre.

« Décidément votre mère avait peut-être raison : je « suis votre mauvais génie et, au lieu de faciliter votre « carrière comme j'aurais tant voulu le faire, c'est moi « qui vous arrête sur le premier échelon !

« Je ne comprends pas, par exemple, que Ion vous « ait martyrisée pour n'obtenir aucun résultat. Cette « industrie-là devrait être sévèrement punie.

« Robert. »

« Brûlez avec soin toute cette correspondance ; vous « ne savez pas tous les ennuis que nous pourrions en « avoir. »

Ainsi il n'a pas blâmé sa maîtresse d'avoir tenté un avortement ; il lui parle de sa générosité ; il espère que tout est fini, et, si la chose n'a pas réussi, c'est bien mal à la police de tolérer de pareils établissements.

Mais, si l'on n'avait pas obtenu l'avortement à Bruxelles, c'est qu'on ne l'avait pas voulu. M. Gentien, arrivé à Paris, envoie mademoiselle Bière chez le médecin; il exige, il ordonne.

Dans l'instruction mademoiselle Bière a raconté les faits :

« Elle était enceinte de quatre mois. Il me dit : Vous « ne pouvez pas rester dans cette situation ; cet enfant « ne serait jamais rien pour moi. Il faut que vous vous « en débarrassiez. Vous irez chez tel médecin dont vous « aurez l'adresse chez tel pharmacien. Vous lui direz « que vous êtes artiste et que .votre carrière serait

442 PLAIDOYERS DE M" LACIIAUD.

« brisée par la naissance d'un enfant. Il vous donnera « une potion, vous serez délivrée, comme l'a été déjà « l'une de mes maîtresses ; sans me nommer vous lui « direz qu'il m'a déjà rendu service. »

« Pendant qu'il me parlait, j'ai senti tressaillir mon « enfant : « Robert, lui dis-je, c'est un avertissement « de Dieu, je le sens ; non, je ne le tuerai pas. — Je vous

« abandonnerai Si vous m'aimez, prouvez-le-moi. »

Contrainte, la malheureuse femme va chez le médecin non pour se faire avorter, mais pour obéir à celui qu'elle aime. Telle est son accusation. A l'appui de son affirmation elle apporte des preuves : la scène avec le médecin et ses confidences à plusieurs témoins. Est-il vrai que M. Gentien lui ait indiqué le médecin? Lui-même le reconnaît. Pourquoi faire? Ah! dit M. Gentien, « je ne pouvais l'envoyer ni à son médecin ni au « mien. » Mais pourquoi ce médecin d'une spécialité notoire? vous avez la main malheureuse, Monsieur Gentien!

Vous n'avez pu l'envoyer chez un médecin que dans un mauvait but. Enceinte de quatre mois d'ailleurs, non malade, elle n'avait pas besoin de voir un médecin. Vous ne pouviez l'envoyer auprès d'un médecin que pour un avortement. Le choix du médecin ne permet plus d'avoir aucun doute.

La police dit que ce médecin serait originaire de la Prusse et qu'il aurait acheté un diplôme à l'étranger. Voilà chez quel homme M. Gentien envoie sa maîtresse. C'est l'évidence; et que s'est-il passé chez M. Rouch? Il a trouvé la proposition toute simple, toute naturelle. Marie Bière a raconté l'entretien. Il a d'abord demandé de 1,500 à 2,000 francs; apprenant ensuite qu'elle était artiste, il l'a priée de se mettre au piano pour l'accompagner et il a chanté un morceau de Guillaume Tell. Après avoir chanté le médecin a déclaré qu'il ferait l'opération pour rien.

Le médecin ne nie pas cet entretien ; il allègue seule-

ment qu'il a voiiUi temporiser et effrayer mademoiselle Bière pour qu'elle n'allât pas ailleurs. Enfin, heureusement, aucun crime n'a été commis ; mais admettezvous que tout cela se soit passé sans la connivence de M. Gentien ? Pour le faire reculer mademoiselle Bière lui a indiqué la somme de 3,000 francs. L'excuse me paraît excellente. On a pris des renseignements sur M. Gentien. Dans le monde galant il a la réputation d'être très intéressé. Enfin on s'accorde à lui prêter un caractère très personnel.

Sa principale préoccupation était d'éviter tout ce qui pouvait déranger ses habitudes et lui causer une émotion.

Ecce homo !

Qu'importe au reste ce petit subterfuge de 3,000 fr. ? Il s'agit de savoir si M. Gentien a envoyé Marie Bière chez le médecin, si celui-ci ne lui a pas demandé une certaine somme pour l'avortement. Gentien et le médecin le reconnaissent.

Mademoiselle Bière a fait des confidences à des tiers : M. et madame Aubry. Ces concierges lui ont entendu ■dire : « Il est affreux, il est odieux. «

Cette malheureuse femme se réfugiait dans une loge de concierge. Là seulement elle rencontrait une véritable sympathie : « Il veut me faire avorter, répétaitelle en pleurant à madame Aubry. )> Pourquoi a-t- ■elle tenu ce propos ? elle adorait alors M. Gentien. La concierge efi'rayée fait part de cette confidence à son mari, qui à son tour questionne Marie Bière : « Oui, -« c'est vrai, mais je ne veux pas. »

Et l'amie de mademoiselle Bière, cette honorable mademoiselle Delorme, qui n'a pas voulu entrer dans les amours de M. Gentien et lui servir d'intermédiaire, elle affirme la même chose. Faut-il récuser son témoignage ? Enfin, il y a M. Audinet, ancien tuteur de M. Genlien. Celui-ci est bien à plaindre ; il a joué un triste rôle.

Il s'était fait le confident et le consolateur de cette

malheureuse femme. Elle lui a révélé le projet d'avortement. Vous n'avez pas oublié la lecture de la confrontation faite entre M. Audinet et l'accusée. Ce document prouve que M. Audinet n'a pas dit la vérité. Il a été éperdu, il a compris que, s'il parlait ouvertement, c'était la mort morale de M. Gentien. Mademoiselle- Bière le pressait : « Avouez, avouez la vérité. » M. Audinet était affaissé et ne trouvait que cette réponse : « Je ne me souviens pas. » Il ne se souvenait pas de la tentative d'avortement !

Pendant toute cette confrontation, dit le juge, M. Audinet a montré le plus grand trouble ; la voix lui manquait ; il fallut que mademoiselle Bière répétât les questions pour qu'il répondît avec le plus grand embarras. Invité à signer, il refuse. Le lendemain il hésitait encore. Pressé par l'accusée, « Vous avez parlé de- « propos légers tenus par M. Gentien ; quels sont ces « propos ? » Il baisse la tête et garde le silence, et enfin il donne une signature qui semble lui être arrachée. Ajoutons que M. Audinet a manqué ensuite à une parole d'honneur : il avait promis de ne pas avertir M. Gentien de l'accusation d'avortement qui était portée contre lui, afin qu'on pût interroger M. Gentien dans des conditions favorables à la manifestation de la vérité. M. Audinet a donné sa parole et il l'a trahie. Le lendemain, M. Gentien, averti, a contesté l'accusation. Il était préparé. Marie Bière était accablée par la maladie et par le désespoir ; la lutte n'était pas égale. Pendant toute cette confrontation, dit le juge, M. Gentien a été d'un calme parfait ; sa voix était assurée.

Eh quoi ! quand cet homme fut, dans le cabinet du juge d'instruction, mis en présence de celle qui l'avait aimé, qui avait eu pour lui des tendresses infinies, il resta froid ; il lui parla comme onpaxle à une inconnue ! Cependant cette femme était mourante, car si la mère a perdu sa fille, la fille a perdu la mère, et la santé de Marie Bière est compromise pour toujours! Ah! le

lâche odieux que cet homme ! son cœur n'a pas battu, ^a paupière est restée sèche. Qu'il aille donc rire avec ses amis de toute cette aventure ! Je suis bien sûr que tous les honnêtes gens l'ont jugé !

Je ne le connaissais pas. J'avais espéré qu'il avait du tact à défaut de cœur. Je m'attendais à le voir ici ému, repentant en face de cette femme, demandant qu'elle ne soit pas condamnée. Rien ! Ah ! si la jeunesse d'aujourd'hui en est là, c'est un grand malheur ; car dans vm État, quand les âmes sont usées, le reste est bien peu •de chose !

J'en appelle à vous tous ! vous avez vu Marie Bière; vous avez vu son amant ; ce n'est pas lui, je le proclame, qui a les sympathies !

En ce qui concerne l'avortement, la preuve me semble faite à moi. On a voulu faire avorter cette femme, et c'est M. Gentien qui l'a voulu.

Malgré ses efforts, l'accouchement a eu lieu. Pour bien nous rendre compte de la situation des amants à -cette époque, il faut consulter le carnet de Marie Bière. Le cœur de la femme va s'ouvrir devant nous.

Nous y lisons :

« Dimanche H juillet 1878.

« Je suis sortie, un quart d'heure après vous, mon « bien-aimé ; j'avais besoin de vous revoir, je voulais «■ enfoncer le poignard plus avant dans le cœur, et j'ai « été m'asseoir dans le square d'où je pouvais voir chez <( vous.

« Je vous ai vu monter en voiture et vous êtes passé ■« devant moi sans vous douter que des regards indis- « crets vous suivaient et vous envoyaient un dernier « adieu.

« Après, j'ai marché devant moi loin, bien loin, faisant « tous mes efforts pour résister au besoin de vous revoir « encore une fois à la gare ; si j'avais cru pouvoir vous

446 PLAIDOYERS DE M-- LACIIÂUD.

« contempler sans être vue de vous, rien ne m'eût « arrêtée.

« Je rentre chez moi, à neuf heures, exténuée, rompue « et le cœur brisé ; je considère ma chambre comme un « tombeau où je vais m'ensevelir vivante.

« Elle a gardé le parfum de votre présence ; il me « produit l'effet d'un poison lent, mais sûr.

<( Que ne met-il bien vite un terme à mes maux !

« Je vais chercher dans le sommeil un repos bien " nécessaire; le trouverai-je ?

« Non, hélas ! je suis trop occupée de toi, mon Robert « adoré ! je t'aime tant !... et tu me fais tant souffrir !... « adieu, à demain ; bonsoir, ami !

« Marie. »

« Lundi 15.

« Quelle nuitj'ai passée, mon bien-aimé! les supplices « de l'enfer ne sont rien comparés à ceux-ci.

« Aujourd'hui, je suis plus calme; j'ai tant pleuré, « tant prié, que Dieu m'a prise en pitié.

« Il me donnera le courage de vivre, non pas pour <( moi, mais pour lui, pour cet ange adoré qui doit être « ma consolation, mais aussi ma torture.

« Donner la vie à un être maudit, rejeté de la société, « n'est-ce pas monstrueux ! et ne vaut-il pas mieux pour <■( lui ne voir jamais la lumière ?

« Que la volonté de Dieu soit faite ! je m'en remets à « lui.

« Adieu, Robert ; je t'aime !

« Marie. »

Elle fait ainsi les plus grands efforts pour ne pas se laisser abattre.

« Mardi 16.

« Je suis triste, mais calme ; je crois en toi, mon bien- « aimé, et j'attends des jours meilleurs.

« Il me semble que tu aimeras un peu la mère de ton « enfant, qui doit être si beau s'il te ressemble !

<< Tu penses à moi dans ce moment, car il me semble « que tu dois m'écrire aujourd'hui pour ne pas trop « me faire attendre tes nouvelles chéries.

«Mon Robert adoré ! je t'aime...

« Marie. >>

Ces espérances durent bien peu. M. Gentien devient implacable, et les souffrances de Marie Bière deviennent horribles^ Elle écrit : «Aujourd'hui, huit jours que « je n'ai rien reçu de vous, Robert. Vous êtes biencou- « pable. Que c'est mal de me faire souffrir comme vous « le faites ! »

Il était à la chasse ! tandis que cette malheureuse était dévorée par des tertures morales et physiques.

Voici encore une note.

« Dimanche 28.

« Robert, votre conduite vis-à-vis de moi est indigne ; « vous me tuerez sûrement; c'est probablement votre « but, car je suis pour vous une charge, un fardeau et, « plus encore, un remords.

« Mais ne croyez pas être débarrassé lorsque j'aurai « cessé de vivre ; c'est alors que la vie sera pour vous « un supplice, car le crime n'est jamais impuni, et si « les hommes ne vous condamnent pas. Dieu dans sa « justice saura bien vous atteindre !

« Jouissez donc des plaisirs que vous donne la for- « tune, et laissez la pauvre fille à qui vous avez pris « parents, amis, position et honneur, se consumer « dans la prison où vous l'avez enfouie.

« Marie. »

Ah ! qu'ils sont coupables les hommes qui ne cherchent que leur plaisir et laissent dans le désespoir les malheureuses (ju'ils ont souillées 1

« Aujourd'hui 25 septembre.

« Je crois utile de penser un peu à l'avenir; car « enfin je peux mourir, et puisque je ne dois pas le re- « voir, je dois lui laisser quelques paroles d'adieu et « lui parler de notre enfant, si Dieu permet que je le « mette au monde pour l'y abandonner ensuite.

« Si donc, mon Robert adoré, je quitte cette terre de « douleur sans te revoir, sans pouvoir te répéter que je « t'aime et t'aimerai tant que mon cœur battra, que ces « lignes te redisent et qu'elles te donnent aussi l'assu- '< rance que je meurs, ne te maudissant pas.

« Tu m'as donné quelques jours de bonheur, et ce <( n'est pas trop payer de ma vie ce souvenir béni.

« Je n'ai vécu qu'un an ; mais il n'est pas d'émotions « que mon cœur n'ait connues, et bonnes et mauvaises, « je les bénis toutes puisqu'elles me venaient de toi.

u Adieu, mon adoré ! je t'aime trop !

« Dieu m'en punit puisqu'il va me séparer de toi « pour toujours ; mais je te laisserai, je l'espère, un « gage de mon amour.

« Rends-le heureux, et tu seras quitte envers moi ; « je ne te dicte pas ta conduite envers lui ; tu es trop « honnête homme pour ne pas la connaître et la suivre « en tous points.

« Adieu I sois heureux et donne quelquefois un sou- « venir à ta

« Marie. »

« Écoute Robert, je prie Dieu quil nous prenne tous « deux, lui et moi : alors tu penseras à moi sans haine. »

Sans haine ! l'homme qui mérite qu'on lui écrive de telles choses est jugé!

Elle accouche le 4 octobre 1878. Pendant sa grossesse elle avait été torturée de toutes les manières. Elle

AFFAIRE >LVR1E BIÈRE. 449

accouche seule; on voulait l'envoyer chez une sagefemme qu'elle ne connaissait pas. Elle a un accouchement très laborieux ; pendant trente-cinq jours sa vie a été en danger.

On a dû dire au père que Marie Bière était accouchée chez la sage-femme. L'enfant né, il ne veut pas le voir. On essaye de tous les moyens pour amener cet . homme à jeter un regard sur le malheureux enfant. C'est impossible. On fait venir la nourrice, il détourne la tète.

Toujours dans le carnet de Marie Bière, on lit à la date du 9 novembre 1878 :

« Je vis et je suis mère d'une adorable petite fille qui « est tout le portrait de son père.

« Que Dieu veuille quelle ait meilleur cœur que lui, « et que par sa tendresse elle me fasse oublier les tour- « ments que son existence me cause!

<( Robert me déteste, et il ne prend pas la peine de me « le cacher; il ose parler de rupture, et ma main a peine « à tracer ces lignes horribles :

« Il songe à se marier! ! !

« Je suis chrétienne, et^c me dois à mon enfant, au- « trement je te tuerais : Robert ! »

C'est le commencement du désespoir, de l'égarement, de la folie. Cette femme n'était plus à elle ; elle souffrait comme une mère souffre. Messieurs, vous êtes d'excellents juges, mais si des femmes pouvaient me juger! si on leur disait que cet homme n'a pas voulu voir leur enfant, il n'en est pas une qui ne s'écriât que cet homme est odieux, et qu'il est mis hors la loi par son égoïsme et la brutalité de ses sentiments.

5 décembre 1878. L'enfant est née depuis trois mois, le dégoût du père s'est manifesté plusieurs fois, et elle écrit :

« Robert, « Si vous connaissiez les tortures que vous me faites

<( sabir, lorsque vous êtes deux jours sans venir me « voir, vous verseriez des larmes de honte et de regret, « car vous n'êtes pas aussi méchant que vous voulez le « paraître.

« Les supplices de l'enfer ne sont rien comparés « à ceux que j'endure, et il faut que je sois vraiment « forte pour exister encore.

« Il est cinq heures et vous n'êtes pas là ; je ne vous « verrai donc pas aujourd'hui? Que pouvez-vous avoir « tant à faire ?

« Ne comblez pas la mesure, Robert: je suis capable « de tout, même de me tuer, pour vous donner des re- « mords et vous troubler dans vos plaisirs.

« Mais de quel roc est donc soi^ti votre cœur?

((Je rougis d'avoir un enfant de vous ; il n'aura « aucun bon sentiment et maudira sa mère.

<( Écoute ! dis-moi que tu ne changeras jamais : je te « débarrasse des deux en même temps ; il vaut mieux « en finir tout de suite, car il y aurait lâcheté à vivre <( de la vie que vous me faites.

« Grâce, Robert ! pitié, laissez-moi vivre, car je vous « jure, je me sens mourir; je suis à vos genoux, je <( pleure, je t'implore ! reviens, aime-moi !

« Je t'aime à en perdre la raison ou la vie !

(( Marie. »

C'est là que se révèle la femme, dans ces lettres à la fois inspirées par la colère et par l'amour; ainsi le cœur féminin est ballotté entre l'indignation qui le soulève et l'espérance qui vient le calmer !

Que l'indifl'érent fasse un pas, que l'infidèle reprenne le chemin de la maison où on l'aime, où dort son enfant nouveau-né, alors les fureurs s'éteindront et il redeviendra bien vite, mon Robert adoré!

Mais M. Gentien refuse d'adoucir l'amertume du sort (le Marie Bière. Le juge d'instruction dérouté a dû demander à M. Gentien s'il doutait de sa paternité. Alors

AFFAIRE MARIE BIÈRE. 4al

cet homme a eu une attitude équivoque, abominable^- « Je n'ai jamais rien su », a-t-il répondu. On comprend le degré d'indignation, de colère et de folie où devait s'égarer cette malheureuse femme. Rappelez-vous cette' chose basse et vile proférée par lui à l'audience. « J'ai « appris des choses épouvantables et l'on m'a rapporté « un article de journal. » Il sait que cet article a été' contesté et rétracté ; mais il a eu une preuve de la pureté de sa maîtresse le jour où elle s'est donnée à lui.

Nous arrivons au mois de septembre 1880, époque de' la mort de l'enfant. La nourrice déclare que la mère' était folle de désespoir. Marie Bière prévient M. Gentien; il ne bouge pas. On enterre l'enfant, il n'y est pas. Cela lui est bien égal. La mère a tout fait; elle a fait photographier le petit cadavre. M. Gentien est venu la voir quelque temps après tous ces tristes événements. « Il se réjouissait d'être débarrassé de cette petite bête' noire, qui lui faisait horreur. » Marie Bière disait ensuite à la concierge : « C'est horrible, il avait l'air' joyeux. » Tout semblait devoir se terminer, et cependant tout n'était pas fini.

On a reproché à Marie Bière d'avoir cédé de nouveau aux désirs de M. Gentien. Elle avait déjà été mère; elle' aimait Gentien. L'amour ne se règle pas ; l'amour est une folie du cœur. Elle aimait follement avec une ardeur excessive. Mais bientôt il l'a repoussée; il a été brutal, cynique.

Écoutez le mot ; elle espérait un autre enfant. Elle a écrit de sa main sur son carnet : « Mai..., juin... il « vient... il se sert de moi... il ne m'aime pas, je le' « tuerai. »

Ici, se place la scène du 30 juin. Elle veut se tuer, elle est à bout de forces ; elle n'a plus le courage de la bataille. M. Gentien arrive, elle lui demande encore un peu d'amour ; on doit de la pitié même à la femme que' l'on n'aime pas. Rien ! elle saisit une arme pour se tuer. Lui, que fait-il? il la laisse évanouie par terre, et il s'en

;4o2 PLAIDOYERS DE M" LACHAUD.

A'a. Je ne tire pas de conséquences. Je suis épuisé. •Qualifiez vous-même cet acte. Le soir, il lui écrit la 4ettre suivante :

'< 80 juin 1879.

« Du courage, ma pauvre amie, et surtout pas de « coups de tète !

« J'ai été assez heureux pour nie trouver là et vous

« empêcher de perdre la raison eu faisant un scandale.

« Du courage ! je ne saurais assez vous le répéter.

.« Songez que votre santé m'est plus précieuse que tout,

« et une rupture, si pénible qu'elle soit sur le moment,

« vous rendra la tranquillité d'esprit dont vous avez tant

.« besoin.

« Je suis parti, ne voulant pas vous voir souffrir; « mais en l'absence de votre bonne, j'ai fait monter la -« concierge.

« Acceptez donc franchement la nouvelle situation « qui vous est faite. Qu'étais-je pour vous depuis bien « longtemps déjà? un ami bien sûr et bien dévoué. Je « le resterai, si vous m'aidez à accomplir ma tâche sans « secousse et si vous me laissez le droit de me conduire -" en galant homme.

« Mille bons souvenirs de tout cœur et à bientôt.

'< Gentien. »

Une autre lettre du 9 juillet contient un congé en régie :

« Je vous traiterai donc en malade et ne vous rever- « rai pas avant que, devenue complètement calme, vous « ne vous soyez bien mise dans l'esprit que tout est fini -« entre nous et qu'il vous reste seulement un ami, dé- ■*<■ voué il est vrai. »

Marie Bière était arrivée au paroxysme du désespoir lorsqu'elle écrivit cette note sur son carnet, en juillet :

« J'ai pu le tuer et je ne l'ai pas fait, c'est que mal- -« gré moi, j'espère encore. »

Voilà l'état de cette pauvre femme. Elle va faire le* efforts les plus opiniâtres pour se calmer et offrir à Gentien l'occasion de réparer ses torts. En septembre 1879, elle lui écrit de Royan : « Il est impossible' « que vous me laissiez ainsi sans nouvelles. >>

M. Gentien ne répond pas : il faut que cette liaison ne" lui laisse pas un souvenir. Dans sa douleur elle arrive à penser que si elle n'a plus son enfant c'est que M. Gentien est la cause de sa mort. Sa fille est morte parce qu'on l'a éloignée d'elle. La fièvre s'empare de~ son esprit et elle écrit derrière la photographie de son amant : « Je donne ma vie et celle de son père à ma file" « morte. »

Déraison, je vous le concède, mais qui s'explique : cette pauvre femme était seule, abandonnée de tous.

C'est alors qu'elle écrit sur son petit agenda de nO' vembre au 6 janvier :

'< 9 novembre, 3 heures.

« Je -sens que je deviens folle. ^

« Mieux vaut cent fois mourir; mais avant, nous- « venger!

« Il a tué sa fille, et voilà deux ans qu'il me mar- « tyrise !

« Que Dieu soit avec moi! aujourd'hui il mourra. »

« 6 heures.

« Il vit encore! les forces m'ont trahie : deux fois- « j'ai pressé la détente sans résultat.

« Je n'avais plus de sang dans les veines, car mal- « gré moi, horreur! !

« Je l'aime encore, infamie!! Mais j'ai juré sa perte « et il mourra, ô ma fille adorée! »

PLAIDOYERS DE M-^ LACIIAUD.

<< 13 décembre.

« Je lui ai écrit; il n'a pas répondu, l'insolent! Ilm'a- .a vait oubliée ! et il ose s'en vanter ! il m'envoie de quoi .« manger et se croit quitte envers moi !

« Je ne veux pas de ton argent, Robert ; mais je M veux ta vie.

« Je ne veux pas vivre de charité, et je ne veux pas « vivre de prostitution !

« Je ne puis pas travailler, puisque ma santé est dé- « truite et que le courage me manque.

« Je souffre trop; je veux mourir, mais je veux qu'il M meure avant moi !

« P. S. J'irai à la fête jeudi. »

« Vendredi 19 décembre.

<( Je l'ai vu, mais je n"ai pu le rejoindre; la foule lui « a servi de bouclier, et je suis revenue seule à trois .« heures du matin, mourante de froid et de rage. Mais « je te retrouverai, Robert, et ta vie sera le prix des « souffrances que j'endure! »

« Noël.

« Mon petit Jésus à moi est dans la terre ; il y pour- « rit, et je vis encore, moi... sa mère !

« Sa mère ! quel doux nom ! et comme il est triste de ." l'avoir déjà perdu!

« Mais j'irai te rejoindre, enfant chérie et ne te quit- .i' terai plus ! »

« 4 heures.

« Aujourd'hui 3 janvier, je vais tenter la mort. Puis-

« se-t-elle nous prendre tous les deux ; mes vœux se- <■ ront remplis!

« Adieu! ma mère; pardonne-moi! mais tu connais « la force de l'amour maternel, et tu comprendras que «< j'aille retrouver mon enfant !

K Marie Bière. »

n 8 heures.

« n vit encore]! A demain. »

'< 4 janvier.

« Impossible de le voir aujourd'hui. »

« 5 janvier.

« Toute la journée passée en voiture devant sa porte, « pour n'arriver à rien, si ce n'est à savoir qu'une « femme, grande, mince, couverte d'un manteau de « fourrure, est allée chez lui à cinq heures et demie et « en est sortie à 9 heures.

« Elle doit habiter le quartier d'Europe, car c'est la ^' direction qu'a prise la voiture.

«< Encore la femme d'un autre qu'il s'est offerte ; mon « cœur ne s'est pas ému. Je ne suis pas jalouse (il n'y a << pas de quoi !) car je ne l'aime plus et, si je veux sa « vie, c'est pour venger ma fille.

« A demain ! j'espère et je jure, mon ange adoré, que « je ne tremblerai pas !

« Marie Bière. »

« Je n'ai pas réussi.

0 (Sept heures de voiture pas chauffée !)

456 PLAIDOYERS DE M" LAGHAUD.

<( Monsieur, que j'avais vu renlrer hier soir, à six « heures, était reparti aussitôt pour la chasse, laissant « chez lui mademoiselle G*** (du Palais-Royal).

« Monsieur est rentré aujourd'hui à six heures et « demie et a dîné en téte-à-tête avec mademoiselle G***.

« Ah ! ah ! ah !

« Laquelle est partie à huit heures* et demie pour son « théâtre ; elle a été renversée en route par un cocher « maladroit.

« Robert m'est devenu complètement indifférent, et «si je n'avais à venger ma chère petite fille, je le lais- « serais vivre en paix avec toutes ces cabotines pour « lesquelles il a le plus grand mépris. »

L'état d'esprit de cette malheureuse femme est bien établi : c'est le délire.

Nous arrivons ainsi au 7 janvier; elle a cette résolution qui n'est pas la liberté, cette résolution que montrent les fous. Elle est à la merci de la passion qui la domine. Elle a payé tout ce qu'elle doit, elle croit qu'elle mourra avec Gentien.

Elle voit descendre M. Gentien; elle le suit; elle le frappe. Elle est calme! elle a le calme du désespoir. On l'arrête.

Pourquoi avez-vous voulu tuer cet homme?

« G'est un misérable, répondit-elle, il a tué ma fille. »

Cet homme n'a eu ni amour ni humanité, il n'a jamais voulu voir sa fille. Il a été imploré en vain par la malheureuse que je défends ; par cette malheureuse, qui a eu, elle, la folie de l'amour maternel !

Dieu a sauvé les jours de M. Gentien, mais il lui a imposé un châtiment terrible, ces audiences !

Elle vit aussi, elle ; et si l'on en croit le ministère public, elle ne vivrait que pour la vengeance. J'aimerais mieux la voir morte. Nous ne voulons pas de votre pitié. On veut en faire une galérienne, je préfère pour elle l'échafaud. Si les craintes de l'accusation sont

fondées, c'est la mort qu'il faut prononcer, car un jour elle sortirait de prison. Mais je répète, ici, en son nom, ce qu'elle a déjà dit à l'audience. Elle a compris que sa colère était mauvaise et elle a donné sa parole qu'elle ne toucherait plus à celui que maintenant elle méprise. Croyez-la, car elle n'a jamais menti ! L'amour n'est plus dans son cœur, et M. Gentien n'a plus rien à redouter d'elle.

Messieurs les jurés, posez-vous cette question.

N'y a-t-il pas un terme à toute chose? Pouvons-nous dominer toutes les tentations? Demandez-vous, si vousmêmes serez bien sûrs de résister en toutes circonstances ; si, à de certains moments, votre volonté ne vous abandonnerait pas ? Vous direz qu'il y a une limite aux forces humaines; vous, les hommes de la loi, vous direz qu'au-dessus de la vie de l'homme, il y a quelque chose de plus respectable encore, l'honneur !

Quand on trouve des raisons qui expliquent un acte, le jury se montre clément. Quand un homme est trahi par la femme et qu'il tue le séducteur, le ministère public requiert une condamnation contre lui. S'estil jamais rencontré un jury pour l'accorder?

Je vois dans cette enceinte un philosophe (1) qui, à propos de la femme adultère, a écrit ce mot : Tue-la. Selon moi, il a eu raison. Que la vie humaine soit respectée : oui, mais avant tout la dignité humaine.

Que ceux qui veulent vivre à la Gentien sachent que, lorsqu'ils ont déshonoré et perdu une femme, celle-ci peut se venger et regarder la loi sans crainte, et ceux <iui l'appliquent avec respect et confiance.

Ah! ce serait un triste spectacle si cette malheureuse allait au bagne, tandis que M. Gentien reprendrait le cours de ses exploits de galant homme.

(I) M. Alexandre Dumas fils.

M* Lachaud fait ici allusion an mot de la fin dune brochure intituir-e l'homme- femme. Cette brochure d'Alexandre Dumas fils a fu un grand retenlissemi'ntiiuand elle parut, il y a quelques années.

458 PLAIDOYERS DE M" LACHAI' D.

Courage, mon enfant, la vie est dure, car cet homme vous a tout pris, honneur, avenir, tranquillité d'âme. Vous souffrirez beaucoup; la liberté ne vous rendra pas le bonheur. Que le verdict d'acquittemenl, qui va être prononcé tout à l'heure, vous soit non une consolation, c'est impossible, mais, du moins, un encouragement.

Peu à peu vous vous relèverez par le travail, par la vie calme et régulière, et vous arriverez à cette réhabilitation complète que vous souhaitez.

Je remets cette infortunée entre vos mains, Messieurs les jurés, et j'attends votre verdict avec confiance.

Après cette éloquente plaidoirie, qui avail vivement ému les jurés et l'auditoire, le Président fil le résumé (1) ordonné par la loi, et renvoya le jury dans la salle de ses délibérations. Le jury en sortit un quart d'heure après avec un verdict négatif sur toutes les questions.

Le Président prononça Yacquitlcment de Marie Bière.

(1) En faisant son résumé M. le Présidentdit aux jurés : -< Messieurs, ne vous etfrayez pas de la peine, elle sera ce que vous voudrez. » M' Lachaud demanda éuergiquement que les débats fussent rouverts, parce que le Président avait parlé de la peine, ce qu'il n'avait pas le droit de faire. Une discussion très vive eut lieu entre le Président et le défenseur de laccusée.

Le public, qui assistait à l'audience, réclama avec ardeur contre les résumés.

La résistance énergique de M' Lachaud et les articles de la presse, qui s'était emparée de cet incident, amenèrent, peu de temps après cette affaire, la suppression des résumés.

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