‹ Plaidoyers et discoursChapitre 16 sur 22 · AFFAIRE DENNERY · texte numérisé non relu

AFFAIRE DENNERY

ce qu'on emploie ce môme titre pour désigner une autre œuvre littéraire? La réponse est facile; il est bien évident que le titre est une partie de la propriété, une partie très-souvent essentielle, caractéristique de Tœuvre elle-même, c'est le nom, l'enseigne du livre. Or, ici le titre est un des bonheurs du roman, c'est un élément considérable de succès. M. Dennery prétend qu'on désigne partout les hommes qu'il a voulu peindre sous le titre générique d*Oéseaux de proie. Si cela est, c'est à la publicité du roman que l'honneur doit en revenir. Il est bien vrai que cette expression a été employée quelquefois dans un sens figuré; mais ce n'est que depuis peu de temps, et ce n'est pas encore une expression consacrée ; elle ne se trouve dans aucun dictionnaire. Dans tous les cas, M. Castille avait eu le premier la pensée de peindre sous ce titre plusieurs de ces bandits que recèle la société et qui font des hommes leur proie : il avait été le premier à formuler cette pensée dans une œuvre littéraire. Or, ce titre a paru heureux à M. Dennery^ et non pas seulement à M. Dennery, mais à tous les journalistes qui ont parlé de la pièce. Je n'en citerai qu'un, M. Jules de Prémaray, qui, dans le feuilleton de la Pairie, s'exprimait ainsi : « Il y a quelques années, M. H. Castille a publié un roman qui s'appelait les Oiseaux de proie. Je n'ai pas lu le roman, mais vous m'avouerez que son titre était une heureuse trouvaille pour un éditeur et ressemble à une fortune sur l'affiche d'un théâtre. » M. Castille demande donc compte à M. Dennery de ce titre usurpé, de cette fortune qu'il se fait au moyen de l'heureuse trouvaille d'autrui, malgré les défenses formelles qui lui ont été signifiées.

L'avocat examine le droit en matière de propriété de titres ; il invoque l'opinion exprimée par M. le conseiller Quénault dans son rapport à la Cour de cassation, lors du procès de la Biographie universelle; il cite l'opinion de M. Merlin, de M. Renouard, de M. Etienne Blanc, et plusieurs arrêts rendus, notamment dans l'affaire du Dictionnaire de l'Académie, du journal la Mode et d'un livre intitulé V Education familière. \\ ajoute que, dans l'espèce, le titre donné par M. Dennery à sa pièce a rappelé à tous le roman de M. Castille. Le critique de la Revue de Paris dit que M. Dennery a emprunté au roman de M. Castille « le nœud de l'action, la plupart de ses personnages et le titre, qui constitue à lui seul l'idée mère de l'ouvrage. »

L'avocat s'appuie sur cette opinion du critique pour expliquer la seconde partie delà réclamation de M. Castille. Il analyse ce qu'il y a de commun entre le roman et la pièce. Des deux côtés on voit trois

bandits qui connaissent Texistence d'une jeune fllle perdue par son père et qui s'associent dans le but de la rendre à sa famille et de la faire épouser à Tun d'eux pour partager sa fortune. De ces trois bandits, dans la pièce comme dans le livre, Tun est le chef, celui qui donne les idées, qui conduit Fintrigue ; Taulre est ira usurier et le troisième un homme d'un caractère tout à fait original, dont la profession est d'être un faux réfugié politique, tantôt polonais, tantôt hongrois, italien ou mexicain, selon les sympathies des victimes qu'il s'agit de duper.

Les femmes, dans la pièce comme dans le livre, forment aussi le même groupe de trois personnages principaux: la jeune fille de naissance inconnue, une autre jeune fille sa compagne, qui est ici sa cousine et là sa sœur ; enfin une courtisane. Dans la pièce comme dans le livre, deux frères de naissance noble complètent les rôles essentiels : l'un, austère et vertueux, est le chasseur des oiseaux de proie ; l'autre, entraîné par la débauche dans le vice, est descendu jusqu'à l'ignoble métier de ces voleurs au jeu que, dans leur argot, ils appellent des grecs. La pièce se dénoue, comme le roman, au moyen d'une courtisane, qui, par un retour au bien, trahit ses complices. Tel est le sujet qui constitue une invention. Le hasard seul ne peut pas produire une telle similitude dans les combinaisons de l'esprit et les nombres mêmes dont on signale le rapprochement suffiraient pour accuser le défaut de mémoire de M. Dennery, quand il a affirmé n'avoir pas lu le livre de M. Castille.

Peu importe qu'après s'être emparé de l'invention, il en place le développement au milieu de circonstances qui difièrent complètement des moyens employés par l'auteur du roman. Il n'est pas moins certain que, sans le livre, il n'aurait ni conçu, ni exécuté sa pièce telle qu'elle est. Sans doute la dissemblance dans la forme empêche que l'on puisse aller jusqu'à trouver dans l'imitation du fond les caractères assignés par la loi pénale au délit de contrefaçon ; mais on y rencontre assurément les éléments d'une action en réparation, pour le préjudice causé à M. Castille, qui chercherait en vain aujourd'hui^à produire au théâtre, sous le titre des Oiseaux deproiCy la combinaison fondamentale de son livre; ce serait alors, comme ^ l'a dit l'auteur d'un article du Messager des Théâtres^ ce serait M. Dennery qui pourrait faire à M. Castille un procès en contrefaçon.

M. Castille conclut donc à ce que M. Dennery soit condamné à faire annoncer, tant sur les affiches que sur le titre de la brochure, que la pièce est tirée de son livre, ou faite en collaboration avec lui et, de plus, à partager avec lui le produit des représentations et de la publication.

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M* Paillet, avocat, se lève et s'exprime ainsi :

Messieurs»

Le procès que M. Castille a jugé à propos d'intenter à M. nennery n'en est véritablement pas un et il est difficile en bonne conscience d'y voir autre chose qu'une réclame pour un roman qui peut-être au gré de l'auteur n a pas suffisamment fixé l'attention publique.

Quel est — pour réduire à ses termes les plus simples la question à résoudre — le droit de l'auteur d'une œuvre littéraire qui aurait à se plaindre d'un fait pareil à celui que vous dénonce M. Castille? C'est d'intenter une action en contrefaçon. Hors de là, pas de procès possible. Il peut y avoir un plagiat, un acte qui appelle une critique plus ou moins sévère, mais qui à coup sûr ne saurait servir de base à une action en justice.

Voyons ce que veut M. Castille. Il demande que vous le déclariez auteur d'une pièce à laquelle il est complètement étranger, dont il n'a pas écrit une ligne, d'une pièce faite hors de lui, malgré lui ; que vou$ le déclariez collaborateur d'un homme qu'il n'a jamais vu et avec qui il entend partager cependant les droits d'auteur et l'honneur du nom sur l'affiche. C'est là certainement quelque chose d'insolite et je puis dire, sans crainte d'être démenti, que c'est la première fois qu'une demande de ce genre est portée devant les tribunaux civils.

Permettez-moi d'adord de vous dire quelques mots de mon client ; ce n'est pas indifférent pour l'appréciation du fait dont se plaint M. Castille.

Qu'est-ce donc que M. Dennery ? Est-ce un plagiaire de profession, un auteur vivant sur la pensée et les travaux des autres ? H. Dennery est un auteur dramatique connu par de nombreux succès qui n'ont jamais rien coûté à la morale publique, et ne lui ont jamais attiré de démêlés avec

personne. L'éclal et la pureté de ses œuvres lui ont fait obtenir une distinction flatteuse ; il a été décoré, non sur sa demande, mais sur la présentation même de ses confrères. Vous savez. Messieurs, que l'Académie fut, il y a peu d'années, chargée par un pieux donateur de décerner une récompense à l'auteur de la pièce dont l'influence serait reconnue la plus utile pour les bonnes mœurs. M. Dennery parut alors un des plus dignes d'entrer dans la lice, et ce fut provoqué pour ainsi dire par la commission administrative, qu'il chercha un sujet pouvant répondre au désir qu'elle avait exprimé et mériter la récompense promise à une œuvre réunissant à la fois la moralité du but et la distinction dans l'exécution. Ce fut sous cette inspiration qu'il fit représenter à la Gaîté la pièce des Oiseaux de proie. La réussite fut heureuse et l'aréopage littéraire décerna à M. Dennery la médaille de 2,000 francs. Hais toute médaille a son revers : le revers de celle-ci devait être le mauvais procès intenté par M. Castille. (Sourires.)

M® H. Celliez. — Nous espérons bien que ce sera votre revers à vous.

M* Paillet. — Nous verrons bien !

Il s'est trouvé que M. Castille avait publié un roman intitulé Les Oiseaux de proie et M. Castille d'affirmer que M. Dennery a tout emprunté à ce roman : titre, caractères,

situations A cela M. Dennery répond qu'il ne connatl

pas le roman de M. Castille, qu'il ne l'a jamais lu ; il s'en excuse même, dans la lettre qu'on vous a lue, de la façon la plus courtoise, non pour faire une critique indirecte du roman, mais parce que c'est la vérité et vous en croirez facilement M. Dennery ; car il y a ceci de curieux que tous les critiques qui ont eu occasion, à propos de la pièce, de parler du roman de M. Castille, conviennent qu'eux-mêmes ne l'ont jamais lu.

En quoi consistent les reproches qui nous sont adressés par M. Castille ? Ils portent sur le titre d'abord, sur cette qua-

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lification à^Oiseauœ de proie dont noire adversaire prétend avoir le monopole. Mais c est là un titre qui appartient à tout le monde, qui est depuis longtemps dans le domaine public comme celui de vampires, de loups-cerviers. La désignation d'une certaine classe d'hommes par des noms d'animaux n'est pas une invention nouvelle: j'ai là un album intitulé la Ménagerie parisienne où figurent métaphoriquement des lionnes, des lions, des rats. Tout le monde sait quels caractères bien connus recouvrent ces dénominations; puis viennent les oiseaux de proie, représentés par des dames fort bien mises, par des hommes barbus, vêtus de noir et gantés frais.

Ai-je besoin d'insister pour démontrer que ces sortes de titres n'appartiennent pas plus à tel auteur qu'à tel autre ? Faut-il des exemples? Eh bien I H. Dumanoir avait fait représenter une pièce intitulée : Une fille d*Eve. Plus tard, H. de fialzac a pris ce titre pour celui d'un de ses romans et M. Dumanoir n'a pas fait de procès à M. de Balzac. Il a compris que c'était là une dénomination générale. Toutes les femmes ne sont-elles pas des filles d'Eve? M. Dennery luimême a donné au théâtre de l'Ambigu-Comique une pièce devenue populaire, les Bohémiens de Paris. Un roman a été publié postérieurement sous le même titre, M. Dennery a laissé faire. Fille d'Eve, Bohémiens, Oiseaux de proie, ce sont là des qualifications employées journellement, employées partout, cest le langage du dictionnaire.

Voilà pour le titre.

Hais, nous dit-on, la pièce est une imitation du roman, imitation dans les personnages, dans les caractères, dans les situations principales. J'ai là les deux ouvrages, on pourra les lire ; j'ai en outre sous mes yeux des analyses, une entre autres d'un feuilletoniste distingué, M. Théophile Gautier. Eh bien ! qu'on rapproche ces analyses et on verra que s'il existe quelques rapports entre les deux œuvres, ce sont des analogies résultant nécessairement du choix d'un même

sujet. Hais si Ton trouve des ressemblances dans deux œuvres littéraires, ce n'est pas à dire que Tune ait copié Tautre. On Ta dit il y a longtemps, nil sub sole novi et un proverbe populaire ajoute que les beaux esprits se rencontrent. Les analogies qu'on trouve à grand'peine dans les deux ouvrages, qu'est-ce autre chose que la rencontre de deux beaux esprits attachés au même sujet et poursuivant la même pensée?

Au surplus, qu'avons-nous à considérer pour l'appréciation du fait? Les personnages et le but de chaque œuvre. Sur ces deux points, les différences sont telles qu'une accusation de plagiat ne saurait se soutenir. Remarquons d'abord la différence des genres. M. Castille a fait un roman, il s'adresse aux lecteurs. M. Dennery a fait une pièce de théâtre destinée à la représentation. Quant aux personnages, ceux du roman sont pris dans le monde des bagnes ; c'est l'écume des bas-fonds de la société. Leurs noms seuls suffisent pour indiquer le caractère du livre; les hommes s'appellent : Chauve-Souris, Poil-de-Chien ; les femmes : La Gaufre, Main- Froide, Etrangle-Diable, VAscalante, M. Castille a voulu que personne ne s'y trompât et il a fait passer sous les yeux de ses lecteurs une société hideuse, repoussante par l'extérieur, par le costume, par le nom seul. Ai-je besoin de dire qu'il n'y a rien de tout cela dans la pièce de M. Dennery ; que ses personnages sont simples, naturels; que leur allure, leur nom, leur costume n'appartiennent en aucune façon au monde sombre et fantastique créé par M. Castille? Et le but du roman, quel esl-il? C'est uniquement d'amuser le spectateur par des aventures qu'il présente, par le spectacle des ruses, par les ressources, par les inventions plus ou moins habiles des criminels qui y figurent. Le drame a un but différent : c'est essentiellement de rendre la perversité odieuse et de montrer le châtiment qui l'attend. C'est là ce qui a valu à M. Dennery la rémunération honorable dont je parlais en commençant.

Le reproche d'imitation, d'usurpation littéraire n'est donc pas fondé. En tout cas, où serait le préjudice? M. Dennery,

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dit-on, aurait, par la représentation des Oiseaux de proie, mis M. Castille dans l'inopossibilité de tirer à son tour de son roman une pièce de théâtre. C'est là un grief imaginaire et il me suffit pour lever tout scrupule à cet égard de produire une lettre de M. le directeur de la Gatté, qui offre de représenter sur son théâtre la pièce que M. Dennery.... M. Castille pourrait composer sur.... avec les personnages de son drame.... du roman qu'il a fait représenter.... qu'il a publié....

Ici^ Farticulation de Paillet, qui depuis quelques instants n'avait plus sa fermeté^ sa netteté ordinaires, devient de plus en plus embarrassée. M. le président Debelleyme, s'apercevant de son état de souffrance, lui fait signe de la main et l'engage à s'asseoir.

Paillet, continuant avec effort :

Telles sont, Messieurs, les considérations que j'avais à

présenter dans l'intérêt de monsieur de... monsieur....

Dennery. (Ce dernier mot est prononcé d'une façon presque inintelligible.)

Paillet s'affaisse sur son banc, en disant : Comme il fait chaud ici !

M. le substitut Pinard prend la parole et commence à donner «es conclusions. Plusieurs avocats entourent Paillet, qui cherche d'une main tremblante à réunir ses pièces et l'engagent à quitter l'audience^ mais c'est en vain qu'il essaie de se lever de son banc. M. le président interrompt alors M. l'avocat impérial et déclare l'audience suspendue. Paillet, qui a entièrement perdu connaissance, est emporté par ses confrères dans une salle voisine.

On cherche des médecins, on n'en trouve aucun dans le Palais. Il faut en mander à la préfecture de police. Au bruit de cet événement qui se répand aussitôt^ on accourt de toutes parts. Les autres audiences sont interrompues... L'émotion est générale. — L'évanouissement continue. — On apporte un brancard. Paillet, recouvert de sa robe, est transporté à son domicile, où bientôt il expire.

Le 23 novembre, le tribunal rendit le jugement suivant :

« Attendu que Castille a publié en 1847, un roman intitulé les Oiseaux de proie;

« Que depuis^ le 16 octobre 1854, Dennery a fait représenter un drame en cinq actes ayant aussi pour titre les Oiseaux de proie ;

« Que la demande soumet au Tribunal les questions suivantes :

« 1° Dennery a-t-il usurpé un titre qui fût la propriété exclusive de Castille?

« 2* A-t-il par voie d'imitation ou d'emprunt reproduit dans son drame la pensée, les combinaisons et les personnages du roman ?

« En ce qui touche le titre :

• Attendu que depuis longtemps les mots Oiseaux de proie sont employés métaphoriquement pour désigner certains hommes ; que ces hommes offrent des types si variés qu'ils peuvent être Tobjet d'observations, d'études et de peintures diverses à chacune desquelles le titre Oiseaux de proie convient tout aussi bien et aussi nécessairement qu'au roman de Castille ;

« Qu'il suit de là qu'il n'y a pas invention dans le titre et que ce titre ne pouvant s'appliquer d'une manière privative et exclusive à l'ouvrage du demandeur, celui-ci n'est pas fondé à revendiquer contre Dennery le privilège résultant de la priorité.

« Attendu, en outre, que l'œuvre de Dennery diffère essentiellement par la forme et le genre de celle de Castille et qu'il ne peut s'établir entre elles ni confusion, ni concurrence;

« En ce qui touche la reproduction ou l'imitation ;

a Attendu que s'il existe quelques points de ressemblance entre le roman et le drame, les dissemblances sont nombreuses et tranchées, notamment dans le cadre et le but, dans la position et les caractères des divers personnages, dans le développement de l'action et enfin dans le dénouement ;

ff Que le roman renferme les éléments d'un drame émouvant et tragique, tandis qu'à l'exception d'une scène, la pièce de Dennery est une comédie ;

« Attendu donc que rien n'autorise à penser que Dennery se soit inspiré de l'œuvre antérieurement publiée par Castille ;

• Déclare Castille mal fondé dans sa demande, l'en déboute et le condamne aux dépens. »

(Voir la Gazette des tribunaux du 16 novembre et le Droit du 24 novembre 1855.)

19 Novembre ICItttl.

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