PRÉSIDENCE DE M. DE BELLEYME
Affaire DENNERY
Dans cette affaire, Paillet prononça sa dernière plaidoirie et laissa tomber à l'audience sa dernière parole.
Le débat s'engageait entre M. Hippolyte Castille, homme de lettres, qui avait publié un roman, les Oiseaux de proie, et M. Dennery, auteur d'une pièce de théâtre portant le môme titre.
M. Henri CeUiez, avocat de M. Castille, avait d'abord exposé en ces termes les faits de la cause :
M. Castille, mon client, est auteur d'un roman intitulé les Oiseaux de proie. Ce roman a été publié, en 1847, dans le Courrier Français et cette publication a duré dix mois. Il a été reproduit en 1851 dans VEstafeite et dans des journaux de province. Durant les années 1853 et 1854, le libraire Barba en a donné une édition populaire à 20 centimes, qui a été tirée à 15 ou 20,000 exemplaires.
Au mois d'octobre 1854, M. Castille apprend qu'on répète à la Gaîté un drame de M. Dennery, sous le titre des Oiseaux de proie. Il s'en émeut et charge l'agent de la Société des gens de lettres de voir M. Dennery et de faire auprès de lui une réclamation amiable. Il en reçoit la réponse suivante :
« Monsieur,
« J'habite la campagne et il m'est par conséquent impossible de « me rendre chez vous.
« Je n'ai jamais lu les Oiseaux de proie de M. Castille ; ma pièce « ne saurait donc ressembler à son roman. J'ignorais môme que « M. Castille eût fait un livre sous ce titre. Celte ignorance de ma « part n'a rien de blessant pour lui. Ma mauvaise santé me tient « tous les hivers en Italie, presque tout l'été aux eaux; j'étais « absent sans doute lorsque ce roman a paru.
« M. Castille semble croire que je n'ai pas le droit de donner à « ma pièce le titre des Oiseaux de proie. Qu'il me permette de pen- « ser le contraire. Ce n'est pas là un titre de fantaisie, d'invention : « ma pièce se nomme ainsi parce qu'elle ne peut s'appeler autre- « ment. C'est une étude de mœurs contemporaines, une peinture « de caractères, une reproduction de ce coin de notre société, de ■ ces gens enfin que l'on nomme partout Oiseaux de proie et qu'il « est impossible d'appeler d'un autre nom.
« Veuillez, je vous prie, faire part de ma réponse à M. Castille ; « veuillez lui dire que si je lui avais emprunté ses idées, je n'aurais « pas attendu jusqu'ici, soit pour lui demander son autorisation, « soit pour faire avec lui des conventions que je n'aurais pu, sans « une profonde indélicatesse, chercher à éluder.
« Recevez, Monsieur^ mes salutations empressées.
« Signé: Ad. Dennery,
à Meulan (Seine-et-Oise).
Ainsi, d'après sa lettre, M. Dennery n'a pas lu le roman : il croit pouvoir donner à sa pièce le titre des Oiseaux de proie, parce que c'est là une qualification qui appartient à tout le monde. Eh bien ! je demande, quand je vous aurai fait connaître le roman et la pièce, que M. Dennery soit jugé sur cette lettre.
Le 16 octobre, l'affiche du théâtre indique la première représentation de la pièce. Jusqu'à ce jour, M. Castille n'avait pu agir; mais il fait signifier au directeur, M. Hostein, une défense exlrajudiciaire de passer outre à la représentation. L'exploit est notifié le même jour à M. Dennery: on ne tient aucun compte de cette défense: la pièce est jouée et elle a quelques représentations. Tels sont les faits très-simples qui ont donné lieu au procès actuel.
La première question, et à vrai dire, la seule question sérieuse dans ce procès, concerne le titre. Le titre donné par M. Castille à son livre constitue-t-il à son profit un droit tel qu'il puisse s'opposera