‹ Plaidoyers et discoursChapitre 18 sur 22 · FUNÉRAILLES DE PAILLET · texte numérisé non relu

FUNÉRAILLES DE PAILLET

Derrière le char funèbre marchaient la famille (1), les anciens bâtonniers, le conseil de l'Ordre des avocats à la Cour impériale, le conseil de discipline des avocats à la Cour de cassation, la chambre des notaires de Paris, la chambre des avoués près la Cour impériale, la chambre des avoués près le tribunal de première instance.

Toutes ces députations étaient en costume.

Suivait ensuite l'Ordre des avocats à la Cour impériale, représenté par plus de quatre cents avocats en robe.

Puis se pressait une affluence considérable de magistrats, de fonctionnaires, d'amis, parmi lesquels on remarquait M. Billault, ministre de l'intérieur; M. de Royer, procureur général à la Cour de cassation; M. RouUand, procureur général à la Cour impériale; M. Boinvilliers, président de section au Conseil d'Etat , ancien bàtionner; M. Duvergier, conseiller d'Etat, ancien bâtonnier; M. Suin, conseiller d'Etat ; M. Villemain, membre de l'Institut ; des membres de la Cour de cassation, de la Cour impériale, du tribunal de première instance et du tribunal de commerce, presque tous les juges de paix de Paris et du département de la Seine, etc., etc.

Après le service divin, qui a été célébré dans l'église de Saint- Roch, dont la nef n'a pas suffi à contenir tous ceux qui venaient rendre un dernier devoir au défunt , le cortège tout entier à suivi à pied la rue de Rivoli et la rue Saint-Antoine pour se rendre au cimetière de l'Est.

Partout, sur le passage du cortège funèbre, la foule s'inclinait comprenant tout ce qu'elle devait elle-même de respect à celui qui avait pu mériter tant d'hommages et de regrets.

Après les dernières prières dites sur le cercueil, qui a été déposé dans un caveau de famille, M. Marie, ancien bâtonnier, ayant à ses côtés MM. Baroche et Delangle qui avaient voulu accompagner jusqu'au dernier moment leur ancien confrère, a lu d'une voix entrecoupée par des sanglots un discours que M. Bethmont devait prononcer. M. Bethmont, qui malgré son état de souffrance avait voulu venir se placer à la tète de l'Ordre, avait dû se retirer sur l'insistance de ses amis. Voici ce discours :

« Celui dont la mort soudaine nous a frappés d'un saisissement si cruel et répand sur la cité entière un profond sentiment de deuil, était un simple citoyen.

(i) Le deuil était conduit par M. Eugène Paillet, fils du défunt, aujourd'hui conseiller à la Cour d'appel de Paris, et par M. Poyet, son gendre et son ancien secrétaire, alors avocat^ actuellement juge au Tribunal de la Seine.

DISCOURS DE H. BBTHMONT. 737

« Avocat, il a exercé trente ans son ministère devant la justice. C'est parce que nous avons partagé les travaux de sa vie, parce que nous l'avons compté entre nos chefs les plus éminents, que m'est échu, au nom de mon Ordre, l'honneur bien douloureux, hélas I de lui dire un suprême adieu.

« Au moment où sa tombe se ferme, où la terre nous reprend ce qu'il y eut en lui de périssable, je viens vous entretenir de son intelligence, de son âme, qui ne périssent pas ; puisse ma parole vraie, quoique pieusement amie, vous peindre fidèlement, pour la consolation de la famille qui pleure, pour l'édification de tous, cette vie qui fut une lutte sans repos et sans trêve pour le devoir, cette vie simple et grande, comme est la vertu.

« Alphonse Paillet est né le 17 novembre 1796; il est mort cette année le 16 novembre, quand l'amour des siens se proposait à fêter l'anniversaire de sa naissance.

« Son père était notaire à Soissons, homme de bien et le fils, dans ses causeries familières, aimait à raconter les enseignements de probité rigide qu'il avait reçus de lui.

a II fut envoyé à Paris pour faire ses études au lycée Charlemagne, qui lui a donné bien des couronnes.

« Cependant, après qu'il eut conquis tous les grades et consacré ses premières années à la cléricature, il revint à Soissons et y tit ses débuts d'avocat.

« Un vieux praticien, dont il a gardé toujours un souvenir reconnaissant, devina dans ses débuts son brillant avenir et l'encouragea à rechercher un plus vaste champ d'épreuves.

« Il s'était marié ; il était père ; son patrimoine était léger. — Il vint courageusement à Paris, — Il était modeste ; mais la modestie est une pudeur qui n'ôte pas au talent la conscience de sa force.

€ Paillet fut inscrit au Barreau de Paris en décembre 1834.

« Dans ce même temps, un acte abominable, ou de fureur

ou de démence, venait de terrifier la ville. Un homme avait

égorgé deux Jeunes enfants ; cet homme était livré à la jus- II 47

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tice criminelle et la famille vint confier à Paillet cette difficile défense.

« L'attention publique était vivement excitée ; les magistrats les plus élevés suivaient l'audience. Paillet, qu'animait une conviction profonde, voulait arracher le monomane à réchafaud. — Son talent se révéla dès lors avec tous ses gerpes de logique puissante, de raison élevée, de langage pur et correct, qui, plus tard, devaient lui donner le premier rang.

« Mais, dans cette carrière, la pente est rude et longue k gravir. — Paillet, malgré Téclat de sa première plaidoirie, resta huit ou dix ans à se faire connaître, à se faire accepter.

— Le patrimoine du jeune avocat s'était peu à peu dépensé; les épreuves avaient été cruelles : son courage fut infatigable. Nous le vîmes marcher d'un pas ferme sur cette route péniblement frayée. - C'était en 1834. — La clientèle s'attachait à lui, pour ne l'abandonner plus. On avait jugé le mattre : sa famille du Barreau lui tendait la main pour le porter à son faîte.

« Il fut élu bâtonnier en 1839.

« Depuis cette époque, on l'a vu toujours au premier rang,

— au criminel comme au civil. — Les plus grandes causes sont venues à lui, et il n'a été inférieur à aucune.

« Dois-je ici vous parler des richesses merveilleuses de son intelligence? Que vous dirai-je? Exposait-il la cause : il n'y avait plus de complications, de ténèbres : il trouvait un fil dans tous les dédales, une clarté pour toutes les ombres. Et, quand il discutait, quelle solidité dans le savoir, quelle sagacité dans le jugement, quelle dialectique puissante, inévitable dans la lutte I

« Mais je ne songe qu'aux beautés de son intelligence :

— vous me reprochez d'oublier celles de son cœur.

« Que pouvez-vous apprendre? — Son cœur n'esl-il pas, depuis trente ans, un livre ouvert devant les magistrats, devant ses rivaux, devant tous, pour tous?...

« Oui, Torateur qui tous les jours, à la barre, dans les luttes les plus diverses sur les intérêts qui divisent les hommes,

DISCOURS DB M. BBTHMONT. 739

sur les devoirs sacrés de la famille, sur les lois éternelles de la morale, fait sans cesse rémission de sa pensée, l'expansion de ses sentiments, celui-là réalise le vœu du philosophe : il vit dans une maison de verre ; chacun peut lire dans son âme; et, je vous atteste, qu'avez-vous lu dans la sienne, sinon l'amour du bon et du beau ; une sainte ardeur pour la justice ; des sentiments élevés , généreux et l'inépuisable bienveillance dont sa vie est si empreinte que, quand on oublie ses autres vertus, elle semble à elle seule déflnir et constituer son caractère.

« Paiilet prit part aux mouvements de notre vie politique. Il fut élu en 1846 par deux collèges; il fut rappelé dans l'Assemblée législative en 1849. La droiture, l'unité, la modération d'un tel caractère , garantissaient d'avance qu'il apporterait dans ces grandes assemblées l'amour élevé des idées libérales auxquelles il est resté toujours fidèle.

« Les travaux des Chambres ne sont pas éloignés de ceux du Palais. — Sa puissante organisation, son infatigable ardeur au travail suffisaient à tout.

« Mais, en 1849, sa santé avait reçu de graves atteintes. Il les combattit avec succès et bientôt nous l'avons revu plus actif, plus chargé d'affaires et, chose qui nous confondait, avec un talent qui grandissait toujours.

« C'était, hélas I le dernier triomphe de l'énergie morale sur une constitution épuisée.

« Il a eu, toute cette année, l'intuition de sa mort : il nous disait avec un mélancolique pressentiment : « Je mourrai à la barre. » Et pourtant, soufi'rances cruelles , pressentiments funestes, rien n'a pu vaincre Tardeur fiévreuse qui l'entratoaitau travail.

« Il est mort à deux heures, au milieu d'une plaidoirie commencée avec un esprit plein de grâce. Tout d'un coup, un nuage de mort a passé sur cette belle intelligence; cette voix, si ferme toujours, a balbutié et il s'est affaissé sur luimême.

« La justice s'est arrêtée. Le chef de la magistrature s'est

liO FUiNEUAlLLBS DE PAILLET.

précipité de son siège pour tendre la main au soldat judiciaire qui défaillait. Inutile secours I II tombait mort, et, suivant ses prophétiques paroles, sa robe était son linceul.

« Ainsi s'est brisée dans le combat sa noble vie.

« Et maintenant, repose, lutteur infatigable, qui n*as voulu le repos que dans la tombe ; tu as été parmi nous le type du talent, de la probité, des mœurs confraternelles : tu fus l'objet de notre culte, tu resteras celui de nos éternels regrets. »

Après ce discours, qui a vivement impressionné tous les assistants, la foule s'est retirée émue et recueillie^ s'mtretenanl encore du confrère, de Tami à qui elle venait de donner un dernier a'diou.

Sur la tombe, on admire un bas-relief du sculpteur Doublemard : c'est le médaillon de Paillât soutenu par des figures allégorique^^. On y lit ces distiques de M. Elie Paillet, neveu du défunt :

Inclitus occubuit medlo certamine miles, Inque togam stratus, sicut in arma jacet; Defluxere simul certœ virtutis imago, Ingeniumque potens, prœsidiumque domûs !

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