LA STATUE DE PAILLET
A peine le Barreau de Paris venait-il de rendre à Paillet les derniers devoirs, que sa ville natale songeait à consacrer à sa mémoire un souvenir durable. Dès le 23 novembre 1855, le conseil municipal de Soissons décidait qu'un monument lui serait élevé aux frais de la ville. Aussitôt, de toutes parts, arrivèrent des souscriptions que le conseil n'avait point sollicitées, mais qu'il crut devoir accepter comme un témoignage spontané des sympathies qui entouraient l'illustre avocat. Le 1* février 1856, pour répondre à cette manifestation de l'opinion publique, le Conseil déclarait que la souscription était ouverte à tous ceux qui voudraient y prendre part. Elle dépassa toutes les prévisions. Le Barreau de Paris fût le premier à s'inscrire; puis, vinrent les barreaux de province, la Chambre des avoués à la Cour d'appel de Paris, celle des avoués près le tribunal de la Seine, la Chambre des notaires, le syndicat des agents de change. Enfin , des adhésions individuelles
se produisirent en si grand nombre qu'on peut dire que le pays tout entier voulait concourir à l'érection du monument.
Le 14 août 1856, le conseil municipal se réunissait de nouveau. En présence des résultats de la souscription, il décidait que le monument consisterait en une statue en bronze, et que l'exécution en serait confiée à M. Francisque Duret, membre de l'Institut. Il désignait en môme temps M. Constant Dufeux pour les travaux d'architecture. L'emplacement choisi était la cour d'honneur de l'Hôtel de Ville, ancien palais de l'intendance. Un décret autorisait l'érection du monument.
La belle statue de Duret, après avoir figuré à l'exposition du Palals-de-l'Industrie, était dirigée sur la ville de Soissons, où elle fut inaugurée le 26 juillet 1863^ au milieu d'un concours immense. M. Dufaure, bûlonnier de l'Ordre des avocats, et plusieurs membres du conseil : MM. Grévy, Allou, Rousse, Desmarest, Lachaud et Colmet-d'Aage représentaient à cette cérémonie le barreau de Paris. M. Roquebert, président de la Chambre des notaires, de Paris, y était délégué par sa compagnie. MM. Berryer, Marie, Duvergier, Chaix-d'Est-Ange, Gaudry, Plocque, Jules Favre, anciens bâtonniers, et MM. Baroche, garde des sceaux, Delangle, Boildet, ministre de l'intérieur, de Thorigny, premier président de la Cour d'Amiens, qui n'avaient pu y assisfler, avaient écrit pour excuser leur absence.
A deux heures de l'après-midi , M. De Violaine, maire de la ville, qui présidait la solennité, descendit du salon de l'hôtel de ville, donnant le bras k la veuve du grand avocat, suivie de son Dis, M. Eugène Paillet, de son gendre M. Poyet, de sa fille, de sa bellefille, de ses petits-enfants et de plusieurs membres de la famille (1). Puis suivaient M'' Christophe , évéque de Soissons et de Laon^ les délégations et le conseil municipal. Le cortège se rendit au pied du monument et prit place sur des sièges réservés. A un signal, le voile qui recouvrait le monument tombait et laissait voir la statue dans toute sa beauté. Son apparition était saluée à plusieurs reprises des applaudissement de la foule.
Bientôt M. Boujot, membre du conseil municipal, sur l'invitation du maire, montait à la tribune disposée au pied du monument ei s'exprimait en ces termes :
(1) Paillet Avait épousé M"« Parroisse, fille du médecin du roi Joseph.
inauguration db la statue de patllkt. 745
Messieurs,
Je me féliciterais de l'honneur imprévu qui me permet de saluer le premier cette statue, si je ne le devais à un nîalheiir de famille qui, en affligeant notre premier magistrat, l'oblige à s*eflacer au milieu du mouvement et du bruit dé cette solennité.
Il a dû, dans les préoccupations de sa tristesse, résigner à lun des membres de la commission de ce monument le soin d'élever ici une voix qui, je le regrette, aura moins â'autorité que la sienne. Cette mission, si redoutable qu'elle soit en un tel jour et devant de tels auditeurs, je ne l'ai point déclinée , espérant trouver mon excuse dans ma témérité même et surtout dans l'étroite amitié qui m'unissait à celui dont nous avons tous si vivement déploré la perle.
Après six années d'impatience, nous la possédons enfin cette statue qui doit perpétuer parmi nous le souvenir de l'avocat illustre auquel Soissons s'honore d'avoir donné le jour.
C'est bien lui, ce sont ses traits; c'est Paillet, lecompd^ triote, l'ami dont nous étions si fiers :
Salut et honneur à Paillet I
Sa place semblait marquée d'avance dans cette enceinte, au milieu de ce palais qui est notre maison à tous, au cœur même de la cité, près de ces archives où fut inscrit un jour son entrée dans la vie, qu'il a su depuis se faire si glorieuse. Rendons grâce à l'Empereur de la lui avoir consacrée par son décret.
C'est ici que désormais il nous sera donné de le voir se survivre dans ce bronze, si bien fait à son image. Sous cette forme indestructible qui peut défier les siècles, il ira luimême, soutenant et confirmant la tradition par sa seule présence, apprendre à nos arrière-neveux que, de nos jours, il nous est né en lui un de ces hommes rares et privilégiés pour lesquels la nature épuise ses faveurs; qu'elle avait doué des qualités les plus solides et les plus brillantes de l'esprit, du cœur le plus noble et le plus généreux. D'âge en âge on
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se redira sa vie, plus heureux en cela que le grand Louis de Héricourt, dont les œuvres sont si estimées, mais dont le nom est h peine descendu jusqu'à nous et auquel il ne manque pour être aussi lune des illustrations de notre ville qu'un monument qui rappelle que , le 20 août 1687, il y a pris naissance.
Nous savons tous, et les générations futures le sauront comme nous, que c'est à Soissons que Paillet a préludé, à la barre d'un modeste tribunal, aux éclatants succès qui l* attendaient sur une scène plus vaste. C'est ici, en effet, qu'après avoir mesuré ses forces , compris sa valeur, deviné son avenir, il s'est senti digne d'aborder le barreau de Paris, cette terre promise, cette patrie adoptive du talent. Il se rassurait d'ailleurs sur l'accueil qu'il y recevrait et la position qui lui était réservée par cette certitude acquise que, dans l'exercice de cette noble profession d'avocat, par une exception des plus rares, la seule peut-être qui soit au monde, malgré les luttes animées de chaque jour d'où il sort toujours un vaincu, on ne rencontre que des émules et pas un envieux, que des rivaux et pas un ennemi, — il espérait j être le bienvenu et il le fut.
Ce que fut alors sa vie, ce que furent ses succès, la renommée s'est chargée de l'apprendre à tous et en tous lieux.
Il nous avait quittés obscur encore et ignoré, il nous revient aujourd'hui immortalisé. Comment s'en étonner? Son premier pas dans la carrière fut un pas de géant qui, dans la suite, devait s'agrandir encore. Dès son début il attachait son nom à l'un des procès les plus graves et les plus retentissants dont les annales criminelles puissent offrir l'exemple ; il en rendait le souvenir impérissable par l'éclat subit d'un immense talent et méritait que l'un des plus grands orateurs du barreau et de la tribune moderne se jetât dans ses bras à la barre même et embrassât, avec toute l'effusion de l'admiration et de la joie, ce jeune défenseur, encore in • connu, dans lequel venait de se révéler un grand avocat. Quel moment de bonheur et d'avenir pour Paillet et de légi-
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lime orgueil pour cette femme chérie qui assistait à ces mémorables débats et à cette scène touchante I Qu'elles furent douces les émotions qu elle dut alors éprouver et combien aujourd'hui elle doit être fière encore en assistant, entourée de son fils et de sa famille, à ce triomphe suprême dont les honneurs sont décernés à son illustre époux !
C'est à vous, Messieurs les avocats du barreau de Paris, que nous devons reporter la reconnaissance de ces résultats glorieux ; à vous qui fidèles à vos traditions généreuses, avez tendu la main et ouvert vos rangs à ce jeune avocat de Soissons qui se montrait digne de vous. Loin de prendre ombrage de ce talent naissant et rival et de Tétouffer ou de l'amoindrir, vous en avez encouragé Pessor et en avez, en toute occasion, proclamé les succès. C'est par vous que Paillet a pu grandir et s'élever au plus haut point d'estime qui se puisse ambitionner. C'est de vous qu'il a reçu ce titre de bâtonnier , la plus haute dignité de votre Ordre, la première et la plus douce des récompenses pour ceux qui l'obtiennent, beaucoup moins parce qu'elle atteste invinciblement la supériorité de leur talent que parce qu'elle est la preuve de l'affection et de l'estime vivement senties de leurs confrères, de ceux-là même qui peuvent le mieux les apprécier et les juger. Mais ce n'était point assez pour vous d*avoir ainsi honoré sa vie ; à peine eut-il été frappé par la mort, cette mort que, dans une inspiration sublime, Bethmont, qui, bientôt devait le suivre dans la tombe, a si éloquemment dépeinte, à peine sa ville natale eut-elle résolu de glorifier sa mémoire par un monument, qu'aussitôt vous vous êtes associés à sa pensée, et, dépassant dans votregénérosité les espérances fondées sur votre concours, vous l'avez aidée à réaliser, pour la plus grande gloire de Paillet, cette statue que nous voyons aujourd'hui se dresser triomphalement à la face du soleil.
Comme nous et avec nous, vous avez pensé que ceux-là rendent un véritable service et le plus durable de tous à leur pays qui l'illustrent par leur propre gloire et que Paillet était un de ces hommes que leur ville natale pouvait avec
orgueil offrir aux regards de ses cooiemporains et recommander aux respects de ia postérité.
Contemplez maintenant votre ouvrage et jouissez avec nous de votre bienfait.
• Je m'arrête, Messieurs, je ne veux pas oublier que ceux qui m'écoutent sont aussi impatients de vous entendre, qu'ils sont heureux de vous voir. C'est à vous qu'il appartient de dire, avec cette élévation de pensée et cette richesse de langage qui vous sont propres, les titres de notre Paillet, qui. était aussi le vôtre, à cette grande manifestation à laquelle vous avez bien voulu, par votre concours, donner plus d'intérêt et d'éclat.
Un mot, cependant, un dernier mot pour exprimer le sentiment de l'honorable magistrat qui m'a délégué sa parole, et celui du pays : lorsque bientôt vous quitterez nos murs, emportez l'assurance que vous laissez derrière vous une ville affectionnée et reconnaissante qui jamais n'oubliera le Barreau de Paris.
A rprateur succédait M. Dufaure, bâtonnier de l'Ordre des^ avocats, qui, au nom du Barreau de Paris , prononçait le discours., suivant :
Monsieur le Maire et Messieurs,
Le barreau de Paris devait s'unir à vous pour rendre cet hommage suprême à l'homme éminent qui a honoré à la fois la ville où il est né et la profession qu'il a exercée. Huit ans bientôt écoulés depuis le jour où nous l'avons perdu, n'ont emporté aucun des sentiments qu'il nous inspirait et nous saisissons avec empressement toute occasion d'exprimer les regrets qu'il nous a laissés.
' Permettez-moi de le dire, sans éveiller entre nous aucun sentiment de rivalité : le Barreau de Paris revendique une part de cette gloire si pure que nous honorons ensemble.
M. Paillet a reçu dans vos murs, au sein d'une famille.
respectée, ces premières impressions d'enfance, fruits de bons exemples et de sages conseils, qui exercent une si grande influence sur la conduite de la vie. Il a essayé ses forces dans les luttes modestes de votre barreau ; il s'y formait pour des combats plus importants et plus difficiles ; mais il avait besoin du barreau de Paris pour devenir aussi grand que nous l'avons connu, par le talent et par le caractère.
Son intelligence vive et toute disposée à se développer, fut merveilleusement secondée en effet par le prodigieux mouvement des esprits au milieu desquels il venait se jeter. Quoi de plus favorable à ses progrès, que le contact journalier des avocats célèbres de ce temps dont il ne connaissait encore que les noms, dont il allait tous les jours entendre la voix, admirer Téloquence, recevoir les conseils 1 et auprès d'eux s'élevaient, digne sujet d'émulation I déjeunes confrères de son âge, devenus plus tard ses rivaux de gloire, quelques-uns tombés avant lui ou depuis sa mort et d'autres qui lui survivent, pleins des mêmes souvenirs et animés des mêmes regrets que nous.
Pour un caractère bien préparé, quoi de plus sain et de plus fortifiant que la discipline ferme et bienveillante de notre Ordre, à laquelle il lui était si doux de se soumettre? l'émulation sans envie, comme on le disait si bien tout à l'heure, le sentiment de confraternité dominant les luttes les plus vives; la déférence pour les anciens dont l'âge peut trahir les forces sans diminuer la renommée; les égards et l'estime pour des égaux dignes de lui, avec lesquels il avait, tous les jours, à compter; enfin, l'amour de son état, cett^ vertu pratique qu'il a lui-même si bien déflnie et appréciée dans le discours de rentrée qu'il a prononcé comme bâtoo-^ nier.
C'est dans cette atmosphère intellectuelle et morale que. Paillet a grandi. Je n'exagère pas, il ne me désavouerait pas lorsque je dis qu'il a dû beaucoup au barreau de Paris , mais ie m'empresse d'ajouter qu'il lui a rendu autant qu'il lui devait.
Si parmi les anciens de son époque, il avait trouvé des
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modèles, il est devenu modèle à son tour. S'il avait été aidé de leurs bienveillants conseils, à combien déjeunes confrères n'a-t-il pas à son tour servi de guide I Nous trouvons partout dans les rangs de la magistrature et du barreau, ceux qui s'honorent et que nous félicitons d avoir été à son école. Je ne sais s'il était une étude plus salutaire que celle de le suivre dans Texercice de sa profession. On admire les mouvements emportés d'une éloquence pleine de feu, on ne les imite pas, mais on n'écoute pas sans profit une conversation pleine d'urbanité, de grâce et, s'il le faut, de vigueur; )€s développements faciles d'une pensée toujours maîtresse d'elle*même ; unediscussion forte^ bien nourrie, convaincante. Enfin c*est un spectacle hautement instructif que de voir un avocat écouté par ses juges, d'une parole si correcte, si attrayante et si claire qu'il est toujours compris, d'un cœur si loyal qu'il est toujours cru, d'une émotion si contenue et si vraie, que lorsqu'elle vient à éclater, il est sûr de la faire partager.
La gloire du barreau aurait suffi aux désirs de notre regretté confrère; peut-être était-il appelée en recueillir une autre. Un arrondissement voisin en 48i6, votre département tout entier en 1849, lui ont donné une place dans nos chambres législatives.
Il y est entré avec discrétion, sondant le terrain sur lequel il allait s'engager; sentant bien que les travaux les plus assidus et les succès les plus éclatants du barreau ne sont pas une préparation suffisante pour exercer une grande influence politique; étudiant, observant, se formant en silence pour son jour et pour son heure. Vous savez quels événements suivis de sa mort prématurée ont empêché que ce jour et cette heure n'arrivassent. Nul ne peut dire ce qu'aurait été sa carrière politique , mais ce que doivent dire bien haut ses amis , ceux qui étaient alors les confidents journaliers de sa pensée, c'est que les grands côtés du caractère de l'homme public ne lui ont pas manqué ; modéré dans ses principes, il leur a été parfaitement fidèle. Il était assez clairvoyant pour découvrir les ruses des hommes
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d'Etat, SOUS le masque dont ils les couvraient. Il était du commerce le plus sûr avec ses compagnons politiques, sensible aux grandes scènes parlementaires, ferme et serein au milieu des crises ; il savait, quand il y avait lieu, se glorifier d'une défaite, s'estimer au-dessus de ses vainqueurs et rester invariablement fidèle au droit, au malheur et à ses amis.
Je voudrais qu'autour de ce monument qui rappellera aux enfants de cette cité le nom de Paillet, il se formât une sorte de légende qui leur transmit fidèlement le portrait que l'on a fait de lui avant moi et les quelques traits que j'ai pu y ajouter, pour qu'avec sa statue ils puissent avoir l'image de sa belle âme. Rien, ce me semble , ne les encouragerait autant à bien faire que de trouver réunis «dans vos murs le toit qui a vu naître votre illustre concitoyen et les témoignages conservés par l'art ou par la tradition de tout ce qu'il fut pendant sa vie, et les hommages que l'admiration et l'amitié lui ont décernés après sa mort.
M. CuvîUiez^ bâtonnier de TOrdre des avocats de SoisaoBs, s'est exprimé en ces termes :
Messieurs,
La ville de Soissons en décernant à Alphonse Paillet des honneurs publics, a voulu montrer qu'elle le considérait comme le plus illustre de ses enfants.
Le barreau de Soissons, qui l'a compté autrefois parmi ses membres et qui se souvient encore des magnifiques promesses de ses débuts, réalisées plus tard au-delà de toutes les espérances, sur un grand théâtre, est heureux et fier des hommages rendus aujourd hui à sa mémoire.
C'est au nom de ce barreau, et comme son bâtonnier, que je viens aujourd'hui m'associer ù ces hommages.
Et c'est là, croyez-le bien, un honneur dont je sens vivement le fardeau et le prix.
Je n'entreprendrai pas de refaire ici la biographie d'Alphonse Paillet ; je ne pourrais que répéter en moins bons termes, ce que vous avez déjà entendu. Tout a été dit d'ailleurs sur sa belle et vaste intelligence. Paillet, comme l'écrivait quelques jours après sa mort un éminent magistrat, était élégant avec discrétion, railleur avec mesure, poli avec autorité. Plus il avançait dans sa carrière, plus son magnifique talent de parole prenait d'ampleur et d'élévation. Ceux qui l'ont entendu dans les dernières années de sa vie peuvent affirmer que jamais son esprit ne fut aussi étendu, sa raison aussi haute, sa voix (cette voix qui allait s'éteindre) aussi émue, aussi animée, aussi éloquente (1).
La nature lui avait donné en partage d'autres qualités moins brillantes sans doute mais non moins essentielles ni non moins utiles; je veux parler de son désintéressement, de sa générosité, de sa bienfaisance, et ce sont là les traits particuliers de son caractère, sur lesquels je vous demande la permission d'arrêter un instant votre attention.
Essayer de démontrer le désintéressement de Paillet devant ses confrères du barreau de Paris, serait vouloir prouver l'évidence même. Il existe à cet égard une notoriété qui peut défier toutes les critiques. Au dire de tous, jamais la: noble profession d'avocat n'a été exercée d'une manière plus désintéressée et plus digne. Tous ceux qui voulaient recourir à son patronage étaient indistinctement admis, qu'ils fussent riches ou pauvres, faibles ou puissants, pourvu qu*il j eût une bonne cause à défendre ou des intérêts légitimes à sauvegarder : et s'il était permis d'entrer ici dans des détails intimes et particuliers , je pourrais citer un grand nombre d'affaires auxquelles il a prêté l'appui de sa puissante parole, sans autre mobile que la satisfaction intérieure de faire triompher la vérité et la justice.
En parlant du désintéressement de Paillet, je ne saurais oublier que c'est là la vertu par excellence de cet admirable barreau de Paris si dignement représenté aujourd'hui dans
(1) M. Pinard, conseiller à la Cour de Paris. {Journal des DëbaU du 27 décembre 1855.)
celte enceinte. Peut-être même y a-t-il quelque témérité de ma part à lui faire un mérite particulier d une des meilleures traditions de son ordre à laquelle chacun de ses membres se fait toujours gloire de rester fidèle.
La bienfaisance et la générosité de Paillet n'étaient ni moins remarquables ni moins notoires que son désintéressement, et sur ce point encore, s'il en était besoin, le témoignage unanime de ses confrères me viendrait en aide. Il dépensait noblement l'argent qu'il ne devait qu'à son infatigable ardeur pour le travail, à son heureuse nature, à son organisation d'élite. Jamais une infortune ne lui tendit la main sans être immédiatement secourue. Jamais un artiste ne vint réclamer son aide ou son patronage, sans recevoir à l'instant même des marques de sa générosité et de sa munificence. Il accueillait et il encourageait ses jeunes confrères qui l'aimaient comme un père et en faveur desquels il a fait dans les dernières années de sa vie. des dispositions si touchantes. Il protégeait les arts et il secourait de sa bourse ses vieux camarades de collège moins favorisés que lui par la fortune : et s'il m'était permis d'apporter ici mon témoignage personnel, je dirais qu'ayant vécu avec lui dans les liens de l'amitié la plus étroite pendant plus de trente années et le plus souvent le confident ou l'intermédiaire de ses aumônes, je l'ai vu en maintes circonstances aller bien au-delà des bornes que sa qualité de père de famille lui aurait peut-être fait un devoir de ne pas dépasser.
Mais quelque admirables qu'aient été sous ce rapport les élans vers lesquels l'entraînait sa généreuse nature, ils n'auraient pu suffire pour motiver les honneurs exceptionnels qu'on lui rend aujourd'hui, s'il n'y avait joint un talent d'orateur qui l'a placé sans contredit au premier rang des grands avocats de l'époque. Si je voulais citer quelques-unes des improvisations dans lesquelles il a développé ses vastes facultés oratoires, je n'aurais pour ainsi dire que l'embarras du choix ; mais je ne puis résister au désir de rappeler cet admirable plaidoyer Quenisset, prononcé devant la Cour de Paris, et dont la péroraison surtout,
75i INAUGURATION DE LA STATUE DE PAILLET.
peut être comparée sans désavantage à tout ce que Téloquence ancienne et moderne a produit de plus noble et de plus élevé. Qui ne se souvient encore aujourd'hui de ces conseils que, dans son ardent amour pour son pays, il adressait alors dans le plus magnifique langage à tous sans exception, aux gouvernants comme aux gouvernés, aux ministres comme aux simples ouvriers, conseils dont la haute sagesse suffirait au besoin pour attester son patriotisme éclairé et sa vive sollicitude pour les classes souffrantes et laborieuses. Aussi est-ce surtout le grand orateur que la ville natale de Paillet a voulu honorer en lui élevant, de concert avec ses confrères du barreau de Paris, ce magnifique monument. Grâces en soient rendues à nos administrateurs qui ont compris que les hommes de la valeur de Paillet ne sont pas si communs de nos jours qu'on ne doive tenir à honneur de glorifier leur mémoire et de les oflrir pour modèles aux générations futures. Quelques Soissonnais peut-être, parmi ceux qui nous succéderont, viendront chercher aux pieds de cette statue des leçons d'éloquence, de désintéressement, de bienfaisance et de patriotisme. Ils apprendront par Texemple de Paillet les heureux résultats que peut produire un travail assidu uni à une belle intelligence; et si quelque jours, à la suite de la contemplation de cette image chère et vénérée, il sortait encore de nos murs un grand orateur, un grand citoyen, soyez bien convaincus. Messieurs, que cette grande et solennelle manifestation n'y sera pas resiée étrangère.
Un des anciens secrétaires de Paillet, et son compatriote, M. Alfred Levesque, avocat du Barreau de Paris (1), fils du président honoraire du tribunal de Soissons, a pris ensuite la parole :
Messieurs ,
Je suis un enfant de Soissons, et, si je puis le dire, un enfant de Paillet; je n*ai pas d'autre titre pour vous de-
(1) M. Alfred Levesque est aujourd'hui juge au Tribunal de la Seine.
maDder à mon tour quelques minutes d'indulgente attention. Mais c est assez peut-être pour que, dans une solennité dont Soissons est le théâtre et Paillet le héros, ma voix ne fasse pas dissonance.
Certes beaucoup pourraient dire avec plus d'éloquence, nul avec plus de certitude, à quel point Paillet fut l'homme de notre cher pays, et comment s'étaient incarnés en lui les aptitudes, les sentiments, les tendances de cette vieille Picardie, terre profondément gauloise, c'est-à-dire éminemment française.
S'il fallait seulement parler de ce qui, pour avoir été immense, ne fut pas Paillet tout entier, du talent, Paillet n'a-t-il pas réalisé l'avocat d'une région dont les poètes s'appellent Racine et La Fontaine? Il est sinon de la même branche, du moins de la même famille intellectuelle et l'on sent bien en lui la sève du même sol. Cette pureté classique dans l'entrainement, cet ordre merveilleux dans la passion, cette sobriété dans la force et ce fin sourire encore qui vient luire sur les aspérités juridiques comme un rayon de soleil sur une cîme nue, tout cela, dans un ordre spécial d'idées, ne réflète-t-il pas. tour à tour le voisinage de nos deux gloires du dix-septième siècle? et n'y a-t-il pas là les signes d'une illustre parenté.
Parenté au surplus chèrement cultivée I Et ceux-là pourraient vous le dire qui ont vu Paillet préluder par des triomphes universitaires à la gloire qu'aujourd'hui ils viennent lui décerner avec nous. Us savent, ces condisciples au souvenir fidèle, dans quelles fréquentations classiques a vécu leur émule bien-aimé et comment il a demandé aux grands siècles littéraires le secret d'honorer le sien. Travail fécond, qui polit sans effacer et développe sans dénaturer, qui vivifie le germe natif et fait saillir, en le rendant plus brillant, le cachet originel.
La raison aiguisée par la finesse, le bon sens relevé par le style, l'énergie tempérée par la sagesse, voilà dans leur plus haute expression, dans leur accomplissement suprême, les caractères de notre génie provincial et voilà les caractè-
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res du talent de Paillet. Chez lui, rien de livré au caprice ni à l'aventure; jamais de nuage ni d'à-peu-près ; pas de sable mouvant : il fonde sur le roc. Je voudrais pouvoir raconter, non le Paillet de l'audience, que la France a connu, mais le Paillet du cabinet; je voudrais savoir évoquer ce travail familier dont son amical patronage ma tant de fois rendu témoin, où, devant l'esprit le plus net qui fut jamais, chaque question venait poser sous toutes ses faces, où les arguments des deux causes se rangeaient comme d'eux-mêmes, chacun à sa place de bataille et, avant de lutter au grand jour, comparaissaient au tribunal intérieur de l'avocat. Jamais Paillet n'a rencontré à la barre d'adversaire aussi redoutable que son contradicteur intime ; jamais avocat ne fut plus sévère pour sa cause ni plus ingénieux à la combattre; il n'a jamais plaidé un procès qu'il ne l'eût loyalement gagné devant lui-même : c'était la probité de l'esprit à sa plus haute puissance. Puis, sur le sol de la plaidoirie, ainsi fouillé par la réflexion et par la conscience, comme venaient s'épanouir d'elles-mêmes les fleurs les plus brillantes ou les plus délicates de la parole! comme la statue s'animait 1 comme Tesquisse se colorait ! comme l'austère préméditation du cabinet se drapait à Taudience de vive spontanéité ! Mais Paillet eût rejeté toutes ces richesses, si ces richesses n'eussent pas su rendre raison d'elles-mêmes et ses notes, à la fois si concises et si fortement liées, charpente solide et cachée de ses élégants édiflces, me rappellent les simples et admirables préfaces où Racine analyse et dissèque ses « pompeuses merveilles», fait consciencieusement les preuves de ses chefs-d'œuvre et rassemble pour les splendeurs de Phèdre et d'Athalie des pièces justificatives.
Si c'était encore la mode des dialogues des morts, j'aimerais à me représenter l'illustre enfant de Soissons assis aux « Champs-Elyséens » entre le cygne de la Ferté-Milon et le poète de Château-Thierry. Il se ferait relire Tacite dans la langue de Britannicus et ne refuserait pas un sourire au plaidoyer de V Intimé; il trouverait « un plaisir extrême » aux Animaux malades de la peste et ne m prendrait pas aux che-
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veux » Fauteur de Joconde. Et chez ses interlocuteurs d'outre-tombe, il ne chercherait pas seulement de beaux vers, mais des maximes : comme Burrhus, il souhaiterait « César tout-puissant » mais dans « Rome libre. »
Car si la raison, qui est la droiture de l'esprit, fut l'inspiratrice de son talent, la droiture, qui est la raison du cœur, fut rinspiratrice de sa vie. C'est elle qui fit Tunité de cette simple et noble existence, poursuivie sous la robe, ensevelie dans la robe comme dans un drapeau, c'est elle qui donna à Paillet l'indépendance, non pas celle qui résiste , mais celle qui avertit; celte liberté de l'âme, née avec elle, dit le poète :
Le jour où le plus juste a bravé le plus fort;
liberté qui s'incline devant toute légalité, mais qui juge la légalité même, quand la « légalité » ne lui apparaît pas comme l'expression « du droit. »
Yoilà la liberté comme la comprend un pays qui, pendant quarante ans, a député à tous les pouvoirs des contrôleurs, jamais d'insulteurs ; des conseillers, point de tribuns. Aussi comme Paillet aimait ce pays avec lequel il se sentait dans une étroite communion morale I Je me vois encore descendant à ses côtés la pente qui, du plateau de Villers-Cotterèts, s'abaisse vers notre vallée (s'il n'y avait ici que des Soissonnais, j'aurais dit la Montagne de Paris). La vue qui, de ses hauteurs se déroule , lui semblait une échappée sur le paradis ; Ja plaine qui s'étendait devant nous, la ville avec ses flèches antiques dont l'ombre avait presque abrité sa naissance, étaient pour lui « les royaumes de la terre. » Servir le droit à la barre du tribunal de Soissons, il n'avait pas rêvé d'abord de plus enviable destinée; et, quand le piédestal se trouva trop étroit pour la statue, quand, renonçant à remplir le barreau natal, il dut se contenter de Tillustrer, quand il eut cessé d'être avocat à Soissons, il demeura Vavocat de Soissons. Le titre de Soissonnais fut toujours à ses yeux la re-
coromandation suprême, ud droit acquis à sod accueil, à son hospitalité, à son patronage.
Et par où, si ce n'est par ce titre, eussé-je mérité cette bienveillance qui restera l'un des bonheurs et l'un des honneurs de ma vie? Si Paillet a consenti à ra'accepter pour disciple, si (j'ose à peine le dire) il a bien voulu quelquefois m'appeler son ami, c'est que j'appartenais à cette cité privilégiée dont tout lui était cher.
Je l'en remercie du fond du cœur et j'en remercie cette commune patrie que j'aime comme lui, si je ne puis comme lui l'honorer. Elle a inspiré les sympathies comme les efforts de Paillet ; c'est pour elle qu'il avait conçu la plus chère ambition de sa vie, celle de faire parler Soissons à la tribune par la bouche d'un de ses enfants?
Faut-il regretter que Soissons ne se soit pas associé à cette ambition, qu'il ait été trop modeste pour se glorifier lui-même dans le plus éminent de ses fils ? Oui, regrettons-le pour nous-mêmes ; pour Paillet, ne regrettons rien : les suffrages qui s'adressent à l'homme en pleine possession de son action, de sa puissance, de ses séductions personnelles, peuvent être suspects d'amitié, de complaisance, d'arrièrepensées intéressées; mais elle ne saurait être soupçonnée, la couronne qui se pose sur un tombeau. Qu'importe que Paillet n'ait pas été le député de Soissons, s'il en devient aujourd'hui le héros et comme le patron, si les adversaires du candidat d'autrefois se sont faits les initiateurs de l'horamage d'aujourd'hui? Paillet peut se consoler de n'avoir pas trouvé dans ces murs une élection quand il y rencontre une apothéose. Il reçoit en ce jour la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée.
Enfin, M. Dubail, condisciple de Paillet à l'institution Favart (qui suivait le lycée Charlemagne), a rendu hommage à sa mémoire au nom des anciens élèves de cette institution :
inauguration de la statue de paillbt. 759
Messieurs,
L'association des anciens élèves de Tinstitution qui a élevé Pailiet, et préparé en lui Thonnéte homme et Thomme de talent, vient aussi, sur l'appel de sa ville natale, saluer le bronze destiné à immortaliser les traits de son illustre camarade. Cette mission eût dû appartenir à celui d'entre nous que place seul à sa hauteur son propre mérite, à notre président honoraire (M. Dufaure), mais vous venez de l'entendre dans réminent bâtonnier du barreau de Paris et, si j'ose élever ma faible voix après la sienne, c'est pour que nul homma(2:e ne manque ici aux triomphes par lesquels fut marquée dès l'enfance la carrière du grand avocat, qui débuta par être un brillant écolier.
Glorieuse coïncidence pour sa mémoire. Messieurs I Dans quelques jours, notre institution va exposer en lettres d'or aux yeux de ses élèves, comme une leçon éloquente, les noms qui Tont honorée et c'est le nom de Paillet qui ouvre cette liste de réputations naissantes. Ah! si toute cette jeunesse, encore sur les bancs du Lycée, pouvait voir quels honneurs sont rendus à l'un de ses devanciers, pouvait entendre son^éloge de la bouche d*un autre de ses anciens, digne entre tous de louer ce qu'il a si bien pratiqué lui-même, quel enseignement pour elle que cette double vie de travail, de probité et de loyaux succès I Et que ne pourrait aussi la présence des sommités de ce barreau, le premier du monde, gardien fidèle et l'honneur des études libérales! Que ne pourrait enfin l'exemple de cette Cité généreuse, qui, non contente de couronner comme elle le fait par la pompe de cette fête le mérite de ses enfants, sait le susciter en eux par de patriotiques encouragements et après le lauréat de 1 81 2 nous donne celui de 4862 (1).
Merci donc à la ville de Soissons au nom des vieux camarades de Paillet, au milieu desquels il a préludé par ses
(1) Le jeune Edmond Maréchal, ancien élève du Collège de Soissons, élève de l'institution Favard, et qui, depuis trois ans, a obtenu de trèsgrands succès au Concours général.
premiers succès à sa gloire future ; merci, au nom de celte association, qu'il appelait de ses vœux, qu'il avait voulu former, et qui, réalisée après lui, ressent un vrai bonheur et quelque orgueil à déposer parmi tant d'hommages au pied de sa statue, celui d'un fraternel et impérissable attachement.
En 1824, Paillât quittait Soissons, ignoré de tous, si ce n*est du |
petit cercle de ses compatriotes. En 1863, une statue était érigée au grand avocat que cette ville avait vu naître et qu'elle léguait au barreau français. Mais les trente années de sa carrière avaient été *
trente années de travail, de dévouement à la cause du droit, de |
loyal concours à l'œuvre de la justice. Voilà ce que chacun se disait i
en assistant à cette admirable cérémonie, la plus admirable qu'il soit réservé à un pays de consacrer à la mémoire d'un homme de
bien.
En rendant compte de cette solennité dans son numéro du 28 juillet 1863, la Gazette des Tribunaux ajoutait les détails suivants :
La cérémonie de l'inauguration étant terminée, chacun a pu s'approcher de la statue et l'examiner à loisir. L'effet a paru des plus satisfaisants. M. Paillet est représenté debout, revêtu de sa robe d'avocat, la tête nue, la main gauche appuyée sur la barre, le bras droit étendu en avant, deux doigts de la main droite repliés et les autres développés, avec le geste et l'attitude de l'orateur. Sur la plinthe, on a gravé dans le bronze cette inscription latine : « Vir probus, dicendi peritus. » Le piédestal, assez élevé, est d'un dessin élégant et simple. Sur la face antérieure on lit :