‹ Plaies d'armes à feu; mémoire sur la cautérisation et description d'un spéculum à basculeChapitre 11 sur 29 · PLAIES DU CRANE · texte numérisé non relu

PLAIES DU CRANE

Rarement la voûte du crâne et la base de cette cavité ont été frappées en même temps par le même projectile; la disposition des parties, jointe a la direction habituelle dans laquelle marchent les corps lancés par la poudre, rendent facilement raison de cette particularité ; cependant j'ai observé plusieurs blessures de ce genre sur des combattans de juillet i 850 ; mais ici rien qui doive surprendre, si on fait attention a la manière dont se passaient les divers combats pendant ces sanglantes journées, et si on veut bien se rappeler que les assaillans tiraient quelquefois verticalement dans la rue du haut des étages les plus élevés. Parmi les plaies de ce genre que j'ai pu remarquer, plaies toujours ou presque toujours soudainement mortelles, j'en ai vu plusieurs dans lesquelles la balle avait frappé d'abord le sommet de la tète et était venue se perdre au milieu de la base du crâne; en somme, cette dernière a été, comme on le pense bien, plus rarement atteinte que la voûte; la face qui la protège en avant, des muscles épais en arrière, sur les parties latérales, le temporal, l'os le plus dur du corps, toutes ces particularités de disposition et de structure expliquent assez cette différence.

C'est presque toujours après avoir traversé les os de la face que les balles viennent perdre leur reste d'impulsion a la base du crâne, pour retomber plus tard dans les fosses nasales ou dans le pharynx , ou en dehors de lui, suivant les cas et suivant la direction que leur fait prendre la suppuration éliminatoire, cette puissance invisible chargée de veiller a la conservation des parties et de pousser du centre a la circonférence les corps qui pourraient leur nuire. Le malheureux que le dégoût de la vie détermine à porter lui-même atteinte a ses

jours , choisit ordinairement une autre voie, quand il se sert d'une arme a feu ; c'est dans sa bouche que part le coup mortel , bien persuadé qu'il est que c'est le moyen le plus sûr de se défaire de la vie, efficacement et promptenient. Souvent il se trompe; mais ce n'est pas encore ici le lieu de décrire la marche ordinaire de ces plaies, leurs dangers, leurs résultats ; j'y reviendrai tout-à-1'heure , en parlant des plaies de la face proprement diie.

Une balle entière ou ses éclats , des grains de plomb, de la mitraille, des biscaïens , etc., tous ces projectiles , poussés vers la route du crâne, peuvent l'atteindre en plusieurs points ou en un seul a la fois. Ici comme ailleurs , et peut-être plutôt que partout ailleurs , la balle parvenue a la fin de sa course peut se contenter de faire une ecchymose de la peau ou désorganiser son tissu dans une profondeur variable , suivant son degré d'impulsion, la labourer ou produire un épanchement de sang sous-cutané , etc.

Suivant que la balle frappe les os du crâne perpendiculairement ou obliquement , son action présente des différences notables. Sa direction est-elle perpendiculaire ? le résultat sera différent , suivant la force d'impulsion encore conservée; si cette force est peu considérable , les couches superficielles de l'os seront a peine altérées, seulement le péricràne correspondant sera détaché dans une étendue variable, et un peu de sang se trouvera épanché entre lui et l'os ; si l'impulsion est plus forte , quelques lamelles de sa surface externe seront détachées, et une exfoliation plus ou moins sensible en sera la conséquence. Il peut se faire que le projectile s'arrête dans l'épaisseur de la table externe et au diploë ; dans d'autres circonstances, les deux tables sont traversées en même temps et la balle restant enclavée dans le trou quelle vient de se creuser, effilée qu'elle est le plus souvent , par une extrémité

( Mo )

touche a la dure-mère et par l'autre fait plus ou moins saillie en dehors. Dans ce cas, son extraction est de droit : on agrandit l'ouverture si besoin en est, et cela fait on la relire, soit a l'aide d'une branche d'une pince ordinaire, soit, ce qui est mieux encore , a l'aide d'un simple levier un peu aigu , la manœuvre en est pins facile. Ordinairement cette extraction ne présente aucune difficulté. Les esquilles mobiles qui l'entourent offrent peu de résistance; on peut même, si besoin en est, les retirer tout-à-fait si leur présence gène, surtout si elles ne tiennent a rien, on, si elles restent encore adhérentes , s'en servir comme un point d'appui du levier. Assez souvent , la balle est tellement peu pressée au milieu de ces esquilles, quelle vacille au moindre choc, et que parfois il suffit de faire pencher la tète au blessé pour que son propre poids l'entraîne au dehors. Que le corps étranger soit une balle en tière ou quelques-uns de ses éclats, un grain de plomb ou un morceau de fer à mitraille, peu importe , la conduite est toujours la même; la difficulté est ordinairement facile a surmonter. Du reste, il y a peu de règles a donner la-dessus ; la disposition des parties suffira le plus souvent pour faire naître dans l'esprit du chirurgien la manière de procéder la plus convenable; ses inspirations et son génie feront le reste. Le point important a savoir, c'est qu'il faut débarrasser la plaie de ce corps étranger, dont la présence devient pour elle une source continuelle d'irritation , bien que cependant la suppuration éliminatoire dût finir a elle seule par le pousser au dehors ; mais le travail nécessaire a cette élimination serait beaucoup trop long, et d'un autre côté il ne serait pas sans danger de s'en rapporter sur ce point entièrement a la nature. On conçoit, en effet, que le pus ne trouvant pas une issue libre, pourrait s'accumuler derrière le corps étranger, et l'on

devine sans peine les conséquences possibles d'une pareille accumulation.

C'est particulièrement dans cette région du corps que les réflexions des balles peuvent offrir des effets vraiment singuliers. La disposition des parties y prête beaucoup ; on n'en sera pas étonné. On conçoit en effet facilement que, tant soit peu que la balle vienne donner obliquement sur ses surfaces lisses et polies , elle peut être facilement déviée de sa direction primitive en glissant entre elles et la peau; aussi quelquefois la trouve-t-on à une distance très-grande du point où elle a pénétré. Alors, sans s'inquiéter de la plaie d'entrée, on incise la peau directement sur elle, et on l'extrait. Il faut bien se garder, comme l'ont fait quelques chirurgiens, de couper le cuir chevelu dans toute l'étendue de l'espace compris entre les deux plaies; ce serait compliquer inutilement l'état du malade, augmenter la suppuration , retarder la guérison, et faire éprouver des douleurs dont on pourrait facilement se dispenser; car la guérison du trajet parcouru par la balle aurait eu lieu sans cela.. Ici , en effet, la gangrène n'est nullement a craindre de la part de l'espèce de pont formé par le cuir chevelu ; un chirurgien en a indiqué la raison. D'un autre côté l'étranglement n'est point a redouter, ou du moins les cas de ce genre sont rares dans cette sorte de plaies.

Il est une particularité assez singulière que je ne puis pas omettre d'indiquer, relativement aux effets des balles qui , vers la fin de leur course, viennent a atteindre la voûte du crâne. Quelquefois, en effet, le projectile ne conserve pas assez de force pour enfoncer toute l'épaisseur de l'os, de telle sorte qu'il s'arrête dans l'épaisseur du cuir chevelu , glisse sous lui, ou tombe aux pieds du blessé. Dans ce cas, il peut arriver que, quoique l'os n'offre extérieurement aucun indice d'altération et que la table externe soit restée parfaitement

intacte, il peut, dis-je , arriver que cependant il y ait fracture, et cela a la table interne seulement. C'est ce qui a été observé une fois par S. Cooper. Cet auteur rapporte , en effet, qu'a la bataille de Waterloo , un soldat reçut une balle a l'une des tempes; rien n'indiquait a l'extérieur de lésion grave : la blessure parut extrêmement simple. Cependant des symptômes de compression ne tardèrent pas a se déclarer : ils étaient alarmans. Cooper appliqua le trépan a l'endroit frappé, et il sentit des esquilles qui étaient détachées de la table interne -, il en fit l'extraction , donna issue au sang épanché et .le malade guérit.

Si la fracture produite par une balle peut être simple , partielle et bornée aune portion minime de sa surface , souvent aussi elle est complète, et tel ou tel os se trouve percé par elle d'un trou qui variera suivant sa forme , sa nature et aussi suivant l'impulsion dont elle se trouvera alors animée. Quelquefois le même projectile perforera la voûte en deux points différeùs. Ces perforations doubles ne peuvent guère avoir lieu sans une gravité extrême ; car alors le cerveau est nécessairement atteint. Cependant cette complication n'est pas essentiellement mortelle, et il ne nous serait pas difficile de citer des cas bien constatés où la guérison a été obtenue.

Assez souvent, en traversant les tables des os du crâne , les balles s'allongent, s'effilent, comme si on les avait fait passer par une filière a larges trous, ou bien s'aplatissent légèrement, il est vrai, d'habitude, mais souvent aussi d'une manière très-notable. Pages, chirurgien du régiment royal de Piémont, a vu a la base du crâne une ouverture si étroite, quoique produite par une balle ordinaire, mais effilée, que, sans la présence de celle-ci au milieu des os, il n'aurait jamais songé a mettre cette perforation sur le compte du projectile. Desport a aussi cité des cas de ce genre très-curieux.

Je n'ai pas besoin de dire que si la balle, comme Percy l'a vu en faisant des expériences sur le cadavre, venait a s'effiler au point que sa partie moyenne correspondît aux os du crâne , son extrémité interne dans la cavité crânienne et l'externe au dehors , dans ce cas il pourrait être indispensable d'appliquer le trépan : il faudrait le faire sans crainte et sans retard.

Quelques auteurs disent , avec une conviction vraiment amusante, que quelquefois les balles s'aplatissent a la surface de la dure-mère. Plauâite , gentes !

Voici un fait qui , sous plusieurs rapports, mérite, ce me semble, d'être connu :

Leroy (Nicolas), cordonnier, âgé de 20 ans, entra a Ja maison de santé le 29 juillet i 8ô0 ; il était pâle , abattu, sans idées suivies et paraissait être entièrement idiot ; il n'existait pourtant aucun symptôme de paralysie locale. Il avait été blessé la veille par une balle a la partie latérale gauche du frontal. Le diamètre de la plaie était d'environ un pouce d'éteudue ; de larges esquilles lurent enlevées, la dure-mère avait éprouvé une perte de substance considérable , et le cerveau faisait hernie au dehors. On remarquait fort bien les mouvemens qui lui étaient communiqués par les artères de la base; i!s étaient isochrones aux battemens du pouls. Bientôt la gangrène s'empara de la portion herniée du cerveau ; le soir même, saignée de trois palettes au bras; le lendemain on la répète au pied. Pendant trois ou quatre jours le malade va mieux , les émissions sanguines semblent avoir ranimé un peu ses forces, cependant il est encore dans un état d'insouciance et d'apathie remarquable. Le 10 août, un peu de surexcitation nécessita l'application de sangsues derrière chaque oreille ;bain de pied sinapisé. On en obtint peu d'effet, et chaque jour amène la chute de portions nouvelles du cerveau. Du reste , rien de particulier pendant les quinze jours suivans. Cependant les

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