‹ Plaintes de la Bibliothèque nationale au peuple français et à ses representantsChapitre 1 sur 2 · JUILLET · texte numérisé non relu

JUILLET

Dl^ LA

Peuple français, toi qui, par ta seule vaillance, As su porter si loin ïa gloire de la France , Toi qui souvent aussi, vainqueur même des Rois, As renversé leur trône et reconquis tes droits , Souffre que d'une plainte h nulle autre pareille Aujourd'hui , malgré moi , j'occupe ton oreille. Des bruits , des bruits affreux sont venus jusqu'à moi Répandre dans mes murs et le trouble et l'effroi ! On dit, et sans douleur je ne puis le redire , On dit que contre moi tout le monde conspire. De tous ces bruits un seul a droit de m'aflBiger : Par ton ordre , dit-on , on me fait déloger ! Eh quoi ! serait-il vrai? Pauvre vieille ! à mon âge , Un décret , en ton nom , veut que je déménage? Mais que dis-je? Français , au son de cette voix Qu'ici vous entendez pour la première fois ,

Je vois votre surprise , et vous voulez , sans doute , Que je m'explique mieux au Peuple qui m'écoute , Car mon nom, il est vrai, vous le t^onnftisses tous; Mais parlons franchement^ il en est parmi vous Qui peut-être n'ont vu que de loin mon enceinte , Et qui connaissent peu tous mes sujets de crainte. J'ai peu de confidents de toutes mes douleurs : Apprenez donc de moi mes périls, mes malheurs ! Plus que vous ne pensez ils touchent votre gloire. Français, écoutez tous ma déplorable histoire. Non loin de ce palais d'un fameux cârdîilâl , Devenu sous vos lois Palais National , S'élève un temple saint , séjour pw et thinquAle, Au milieu du tumulte et des flots de la ville ; Sanctuaire secret du sage révéré , '

Où jamais le savant sans respect n'est entré. ' ' Là celui qui du vrai fait son unique étude Au centre de Paris trouve la solitude.

C'est là que, par mes soins, d'âge en âge amassés, Dans un ordre admirable et rangés et classés ', Dorment ces monuments , éternelles archives , Du génie et du goût sources pures et vives.

A l'arbre de science incessammeilt cueillis , Ces fruits de]tous les temps par moi sont recueillis ;

Gomme on voit à rautomne , et jaune et desséchée ,

De l'arbre , au gré des v^ts ^ la feuille détachée

Tomber eu voltigeant d^. ses rameaux flétris ,

Pour engraisser bientôt le «d 4e ses débriS;^

Tel est, non moins rapide^ içi-l)a^,.dit flQinère,

Des générations le passage éphémère.

Mais l'homme^ plus heureux dans ses créations ,

Se survit à lui-mênfie ^n ses productions ,

Et , s'il reçut du ciel la divine étincelle ,

Laisse après lui sur terre une trace immortelle.

Pour ces trésors nombreux^ ces richesses sans prix ,

Quel plus digne palais que ces pompeux lambris

Où Msa^xin^ des rois égalant la puissance,

Étalait tant de luxe et de magnificence?

Mazarin! quoi ! ce nom vous serait-il suspect?

Pourquoi n'aurait-il, pas droit à notre respect ?^

Il était étranger ! . • . Mais dans notre patrie

Il amena les arts enfants de l'Italie l

Et , malgré les partis , les grands et les frondeurs ,,

D'un âge plus brillant prépai*gnt les splendeurs ,,

Du siècle de Louis son siècle fut l'aurore*

Mazarin , eu un mot, mérite qu'pn l'honore !

De l'art , de la science U voulut le prçgrès.

Ce mot n'aurait-il plus de sens, chez les Français t

Mais que respecte-t-on dans le siècle qù nous sommes? J'ai p^ine ipaintcnanl^ à concevoir, les l^mmes , Et , dussé^je passer pçur jradot^r^ je crois . Que je préfère encor l^sJiomm«s d'autipefois» Depuis cent ans , enfla ^ j'ai la douce habitude D'habiter ce palais eq pleine quiétude.

Eh bien ! le croiriez-vous? d'un séjour qui m'est cher, Le dessein en est pris, on prétend m'ari:9cher ! On dirait qu'aujourd'hui, par une infâme intrigue^ / Pour ma destruction tout le mondp ^e ligue.

Je ne sais quel vertige a rempli les esprits , Et, jusqu'à mes voisins , tout est sourd à mes cris. * , Les cruels ! ils ont dit , dans leur ragp ignor^ta : (( Éloignons du quartier cette vieille impuissante c Qui , dans ces lieux brillants par le luxe embeUi^ ,; (( Étale sa masure au milieu de Paris , « Et, projetant sur nous sa masse noire. et sqmbre, a Obscurcit chaque soir nos splendeurs de son ombre- v> Grands dieux! vit-on jamais esprits plus insensés ! « . L'ai-je bien entendu? quoi ! vous me repoussez ! Cruels ! vous me chassez ! pareils , en vos caprices ^ A ces enfants ingrats qui battent leurs nourrices- Mais quoi ! tout votre éclat et vos prospérités A qui les devez-vous, sinon à mes clartés?

Sinon à ce foyet d'éternelle lortiière >

Que je cache en mon seîh eommè^ en toi ^anctùàlve \ D'où jaillit la'sHènfce«l^ahë!i*^àVa'hastflttfô ' • Pour nourrir IMndtistrfe et' Sk MVd tanafiik? ' '•^' Voyez si Tëtranger, qui pa'rniriïôtfe' abonde, = ) >^^ Qui vient me visiter de tbùS îëi toihs du monde / Et toujours ëà passant semé l*bf dahS ces lieux , Voyez si de nid vue if détoUrhfe les" yeux , Malgré Tignoble amas dé grotesques peintures , D'affiches , de journaux et de caricatures , De pamphlets odieux dont mes murs affligés Plus que par l'âge encor sont sans cesse outragé* ? ' Que le clerc ignorant, le courtaud de boutique , ' Le commis qui se pose en profond politicpie , ' * ' Et d*un premier Paris prend les airs et le ton ; ' Que ces fins connaisseurs qui , dans le feuHleton , ' Suivent touS les progrès de la littérature ; '

Gens qui n*ont jamais vu ma salle de lecture , Pour qui les romans d'X. . . , Y. . . et cœtera , Du génie et du goût sont le née plus ultra ; Que ttxns ceux-ra pour moi soient pleins d'indiffét^eiR^è, Leur sot dédîrih m*âmuse et n'a rien qui m'offense; ^ Ai-je rien de oomiluirt avec ces sottes gens ? • • , « *lf Mais qu'un cerveau pourvu de raison et do sen^ ;- \ '

Des hommes distingués que la science éclaire y Dont l'œil est dès Tenfance ouvert à la lumière ^ Et que pour ses progrès TEtat paye fort bien, Savant y poète , artiste , académicien ^ D'une voix unanime af^rouvent ce système ^ Et lancent contre moi ce barbare anathème.

Voilà ce qui m'indigne I Oui , tous vous me jugez , Guidés y je le vois trop y par de sots préjugés. C'est ainsi que naguère on a vu ces Édiles, Choisis pour embellir la reine de nos villes , Servant y sans le savoir, mes ennemis secrets , Ou peut-^tre, dit*on, de plus vils intérêts, Qui l'eût cru? se liguer avec la bande noire Contre les monuments consacrés par l'histoire. Déjà de mon exil l'arrêt , l'inique arrêt , Ou plutôt de ma perte, hélas ! était tout prêt. J'entends encor, j'entends ce tribunal auguste Répondre d'une voix sévère autant qu'injuste : (( Il est avec le ciel quelque accommodement ; « Mais il n'en est jamais avec l'alignement. » Tel était leur langage ! et quels étaient leurs droits Pour me traiter ainsi , moi la fille des Rois? Ces bourgeois , aujourd'hui si fiers de leur richesse , Avaient donc oublié leur antique bafisesse ?

Ils osaient me pari» sur oe ton de mépris j

A moi qui sais si biefi ce qu'ils forent jadis j

Et comment deMiron le modeste héritage

S'est successivem^it a^andi d'âge en âge !

Et c'était po«r cmnbler leurs àéàs^ featueux !

C'était pour étalw un luxe ambitieux I

Car de vos* échevins la puissance rivale

De tous temps a voulu des Rois.marcher l'égale;

Et les murs de la Ville , à leur gré trop étroits ,

Surpassent aujourd'hui le palais de nos Rois.

Mais moi y qui dans mes goûts toujours simple et modeste

(Et mieux que mes discours mon aspect vous l'atteste )9

Ai toujours préféré l'austère majesté ^

Je voudrais 9 ce n'est pas certes par vanité^

Voir enfin , à mon tour ^ agrandir mon domaine

Devenu trop étroit pour la pensée humaine.

Aussi je me consume ^ bêlas ! sur mon trésor ;

Je suis comme un avare et j'entasse mon or ;

Or qui , je l'avoûrai , n'est pas sans alliage.

D'or et de vil métal singulier assemblage !

Car quel temps fot jamais plus fertile en écrits ,

Plus fécond en auteurs^ savants ou beaux esprits j

En talents de tout genre et surtout en poètes ?

Poêles en sabots , poètes en cornettes !

Mais que je plains surtout ces étires malheureux , Honte de notre sexe et qu'on nomme Bas-Bleus^ Dont la verve équivoque et toujours famélique ^ Vit des fruits qu'a portés la palme académique 1 C'est du progrès , dit-on ; moi j'aime le progrès , Et l'adopte parfois quand j'en vois les effets; Car moi je no suis pas de ces vieilles quinteusos ^ D'humeur acariâtre et toujours querelleuses ^ Louant sur tous les points le passé. Sans mentir^ De tous les préjugés j'ai su me garantir.

Croyez-moi y mes enfants , en rien je n'exagère ! Enfin je ne suis pas une vieille ordinaire !

J'aime avant tout le bon ^ le beau , la vérité ; Mais j'admets dans mon sein^ sans partialité» Légitime ou bâtard ^ tout produit de Minerve ^ Le relie avec soin ^ le garde et le conserve. BonS) mauvais, grands, petits, tous ont part à mes soins. Les livres les meilleurs sont ceux qu'on lit le moins. Qui le sait mieux que moi? J'ai de Texpériencc ! Tout est bon , je le sais , tout seit à la science. Les mérites, les rangs chez moi sont confondus ; Virgile tirait l'or du fumier d'Ennius»

Souvent au vil caillou, du feu divin qu'il cèle, Le conliKt du gonio arrarlm rétîiH'ttUfW * I

Ah ! si dans ce ramas qui gonfle mon tiésor.

Il fallait du plomb vil séparer le pur or;

S'il fallait, en un mot, tirer la quintessence

Du vrai beau , du bon goût , de l'art , de la science ,

Parmi ces fruits mort-^nës qui , toujours renaissants ,

Viennent dans mes rayons s'enterrer tous les ans /

Et dont , plus à Paris qu'en aucun lieu du monde ,

A flots toujours nouveaux, la presse nous inonde,

Un modeste réduit , un simple coflre-fort

Peut-être suffirait pour conserver mon or,

Et je ne viendrais pas, descendant à la plainte,

Vous supplier ici d'agrandir mon enceinte.

Mais enfin ce dépôt , tel qu'il est, c'est pour moi

Le garder un devoir, l'augmenter une loi.

D'ailleurs qui peut jamais prévoir la destinée

De telle œuvre en naissant à la mort condamnée?

Oui , dans ma nécropole , avec un soin pieux ,

Pleine d'un saint respect, gardien religieux,

Gomme l'Égyptien , je veille ces momies

Qui , pour l'éternité sont peut-être endormies ,

Mais que peut-être un jour, d'un regard curieux ,

On verra l'antiquaire exhumer de ces lieux.

Quel mortel assez £ou pourrait donc nous répondre

Des chefs-d'œu^ife à venir et faits pour nous confondre?

Et vous voulez , la toise, ou mieux le mètre en main, Dans des ais mesures parquer Tesprit humain ! Il se sent à rétroit dans les bornes du monde, Et vous voulez régler sa course vagabonde; Et , comme aux premiers jours à la mer. Dim parla.^ Lui dire imprudemment : < Tu t'arrêteras iàl i» Mon bassin fut un jour creusé pour tous les âges: De cette mer il fout reculer les rivages.l Laissez cet océan dans son antique lit; Mais qu'il n'y soit jamais gêné ni circonscrit; Que les fleuves voisins et les sources fécondes. Y versent librement le tribut de leurs ondes.

Vous donc qui succédez à ces aveugles**nés, Magistrats qui par nous et pour nous gouvernez , . Vous ne poursuivrez pas cet absurde système ; Vous ne souscrirez pas à cet arrêt suprême ; Embellissez nos murs; mais , pour être embelli , Faut-il que tout entier Paris soit démoli ?

Faut-il qu'à chaque instant et pour toujours s'efiace De notre vieux Paris la poétique tr^ce ?

Et voir, de nos aïeux perdant tout souvenirc, Aux dépens du passé s'enrichir l'avenir ?

— Mais tout est moyen-âge, aujourd'hui; c'est la mode, Direz-vous. — Il est vrai , votre goût s'accommode ,

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