‹ Plan d'écoles générale et spéciales pour l'agriculture, l'industrie manufacturière, le commerce et l'administrationChapitre 2 sur 9 · AVANT - PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT - PROPOS

Unis pour discuter et traiter en commun toutes les grandes questions qui se rattachent au développement de l’industrie , à l’organisation du travail, nous nous sommes occupés, dans une première publication (i), des moyens de créer en France un vaste systèmè de travaux publics , réclamé impérieusement par les besoins de la société.

En principe , nous avons principalement cherché à y démontrer l’impuissance des doctrines du laissez-faire ; doctrines dont la conséquence logique est d’établir une séparation de plus en plus profonde entre la société et son gouveinement; comme si la marché évidente de la société , son besoin , sa mission , n’étaient pas , au contraire , de SC constituer un gouvernement qui soit son expression la plus élevée et la plus complète.

En fait, nous avons proposé, soit les travaux qui nous paraissent les plus utiles , les plus urgens

(i) Vues Politiques et Pratiques sur les Travaux publics de France. Chez Paulin et CariJian-Gceui';, libraires.

pour le développement du commerce , de l’agriculture , de l’industrie ; soit les moyens financiers par lesquels ces travaux pourraient être exécutés ; moyens financiers qui sont l’expression pratique de la pensée fondamentale de notre premier ouvrage, et nous pourrions dire de notre association, la nécessité d’une alliance de plus en plus solide entre le gouvernement et la société , entre l’intérêt général et l’intérêt privé.

Nous croyons que cet ouvrage fournit une première et incontestable preuve que l’organisation du travail n’est pas un| vain mot , une utopie inconciliable avec les institutions de liberté , avec les garanties parlementaires, avec les formes du gouvernement que nous possédons aujourd’hui.

Le gouvernement parlementaire qui a fondé le crédit en France , a évidemment la puissance de développer un vaste système de travaux publics fondé sur le crédit.

Toutefois nous sentons bien , et tous nos lecteurs auront senti avec nous, qu’il ne suffit pas d’indiquer les tiavaux à exécuter , et les moyens financiers par lesquels fonds nécessaires peuvent être obtenus. 11 faut des hommes aussi : si la France est assez riche en ingénieurs pour se livrer aujourd’hui avec confiance à l’exécution de grands travaux publics, il ne faut pas oublier qu’elle le doit à une école générale ( l’École Polytechnique), k des écoles spéciales (celles des Ponts-

et-Chaussées et des Mines), qui dateïit déjà de plus de trente ans. Mais un vaste système de travaux publics développé sur le sol de la France ne produirait pas tous les résultats qu’on est en droit tl’en attendre , si l’agriculture , l’industrie manufacturière, le commerce, l’administration, ne marchaient du même pas. Où sont nos Écoles générales et spéciales pour l’administration , le commerce , l’industrie , l’agriculture?

Telle est la pensée qui a inspiré ce second ou- ' vrage, complément indispensable du premier.

L’instruction publique est aujourd’hui l’une des matières dont les esprits sont le plus occupés, et à bon droit; mais, prise dans sa généralité, embrassée dans son ensemble, elle offre des difficultés pour la solution desquelles nous croyons qu’il manque encore plusieurs élémens essentiels. Nous n’envisageons donc cette question que sous un point de vue particulier, celui de l’éducation professionnelle des personnes appelées, par leur position et leurs moyens, à diriger l’élan industriel de la France.

L’éducation morale, l’enseignement des lettres et des beaux-arts , exigent d’autres connaissances que celles dont nous pouvons disposer. L’influence que ces branches de l’éducation nationale doivent avoir sur notre avenir, quoique très puissante et très étendue, est d’ailleurs plus éloignée et moins immédiate; elle ne pourra même être bien com-

prise que lorsque la société aura fait quelques pas de plus dans la carrière industrielle.

L’enseignement des sciences , au contraire , a une influence directe et immédiate sur les progrès de l’industrie; c’est par lui qu’il faut commencer la réforme. D’abord secourir l’industrie, lui offrir des débouchés en créant de nouvelles voies de communication , de nouveaux moyens de crédit ; ensuite créer ou former des écoles spéciales , pour donner à la société des ingénieurs , des chefs d’atelier, des manufacturiers , des négocians, des banquiers, des administrateurs ; plus tard , s’occuper des lettres et des beaux-arts , pour les mettre en harmonie avec l’état social. Telle est, suivant nous, la marche à suivre pour déterminer au sein do la société les progrès les plus généraux et les plus sûrs. On parvient plus facilement à faire mouvoir une grande masse d’hommes ou de choses dans une direction déterminée , en accélérant d’abord le mouvement des masses partielles les plus voisines de la direction à suivre , et faisant successivement agir l’aiguillou sur celles qui en sont de plus en plus éloignées.

On comprendrait mal notre idée, si l’on croyait que la série que nous venons de tracer indique , dans notre opinion , un ordre décroissant dans l’importance des branches de la science sociale que nous y avons énumérées. Loin de là , les lettres , les beaux-arts , ont à nos yeux une valeur sociale

égale à celle de l’industrie; et au-dessus de ces divers motles d’activité de l’esprit humain , nous voyons la morale, la morale qui fait sentir à l’homme l’agrandissement de sa vie , qui le pousse à l’association , qui lui donne une notion toujours plus élevée , plus large , de lui , de l’humanité , de Dieu. Sans lettres , sans beaux-arts, sans morale, l’existence n’aurait ni charme, ni poésie, ni sanction ; mais pour que ces idées et ces sentimens puissent pénétrer dans les masses et agir sur elles, il faut , avant tout, que leur bien-être matériel soit augmenté : c’est pourquoi, en considérant l’état actuel de la société , les privations qu’y subit encore la majorité, nous répétons que le moment n’est pas venu où l’organisation des beaux-arts et l’action de la morale peuvent entrer directement dans nos institutions et nos lois. Mais nous appelons ce moment de tous nos vœux, et, pour le bâter , nous demandons d’abord à la société d’appliquer surtout sa sollicitude et son énergie au développement du bien-être matériel des masses.

Ce n’est pas toutefois que nous pensions que cette action sociale doive être exclusive. Aussi nous applaudissons de grand cœur aux efforts tentés pour les progrès de l’instruction primaire ; nous reconnaissons même que dans cette voie se rencontreront de plus graves difficultés que dans celle où nous entrons. Par exémple, l’on est d’accord sur la nécessité de propager la lecture et l’écri-

ture ; mais l’on manque absolument et d’ouvrages populaires et d’institutions primaires. C’est donc au milieu de causes continuelles de retardement, à travers une ignorance profonde, et souvent une déplorable misère , que devra pénétrer l’instruc* tion primaire. Gloire à ceux qui entreprennent une telle œuvre! Quant à la nôtre, elle est plus facile à accomplir, et son succès est plus prochain. Nous entreprenons de jeter les bases sur lesquelles pourra se réformer ou se compléter l’instruction scientifique des jeunes gens que leurs talens na> turels , la position on la fortune de leurs parens , mettent à la tête de la nouvelle génération. C'est d’ailleurs, à nos yeux, l’un des moyens les plus puissans d’écarter les obstacles qui s’opposent à la propagation de l’instruction populaire.

Ce qu’il importe le plus de faire aujourd’hui , c’est de détruire les préjugés qui se sont propagés contre l’étude des sciences, de signaler les vices des méthodes suivies actuellement dans l’enseignement , et qui sont la source de la défaveur et des nombreux reproches encourus par les savans ; enfin , d’indiquer les moyens d’écarter ces obstacles, qui s’opposent encore aux progrès de l’industrie et des sciences elles-mêmes.

Nous voulons cependant éviter, autant qu’il nous sera possible , de blâmer ce qui était et ce qui subsiste encore : rien de durable ne peut être fondé , si l’on ne sait comprendre ce qui fut, et en tirer parti.

Au lieu d’attaquer directement l’instruction publique daps toutes ses parties , l’éducation primaire , l’édqcation collégiale', le régirtie et la routine de nos quatre Facultés, nous nous occuperons uniquement des instituts que l’on peut créer à côté des anciens , parce que la société les réclame, parce que rien actuellement ne répond aux besoins qu’ils doivent satisfaire.

Quand on aura fait des essais dans ce genre , quand ces instituts nouveaux auront versé dans le monde actif un grand nombre d’hommes plus en harmonie avec le but actuel de la société , il sera plus fapile de reconnaître les modifications à apporter dans les autres branches de l’enseignement ou de l’éducation. Suivre cette marche , c’est interroger l’expérience avant de perfectionner ; c’esl donner de nouveaux points d’appui à l’édi- 6ce social, avant de toucher à ceux qui menacent ruine.

Jusqu’ici les auteurs des traités sur l’éducation ont cru devoir prendre l’hoipine au berceau, et le suivie d’âge en âge jusqu’à son entrée dans le monde. Ceux qui veulent suivre une marche analogue dans la réforme de l’éducation nationale, en s’occupant d’abord de l’instruction populaire , de l’éducation morale , des écoles primaires , ensuite des collèges , des universités , des écoles centrales , enfin des écoles spéciales ou d’application , tentent, suivant nous, l’impossible. Phis l’objet

de leurs premières réformes est éloigné du sommet de la hiérarchie sociale , plus ils éprouvent de résistances de la part des masses supérieures à celles qu’ils veulent mettre en mouvement.

Il nous semble plus rationnel et beaucoup plus, efficace de prendre d’abord l’homme incomplet sorti de nos collèges , où il fait encore ses études à très peu près comme les faisaient nos pères , et de compléter son éducation en la mettant en harmonie avec les besoins nouveaux.

Nous le répétons encore, afin que le lecteur comprenne clairement le but et les limites de notre ouvrage : en attirant ainsi ceux qui sont à la tête de la société, dans la direction qu’elle doit suivre , le mouvement des masses inférieures s’établira de proche en proche ; leur propre inertie sera la seule résistance à vaincre; elle ne sera plus fortifiée par la pression et les mouvemens contraires des ruasses supérieures. C’est alors aussi que l’on recueillera le fruit des efforts tentés aujourd’hui pour la propagation de l’instruction populaire ; efforts qui, du moins, auront préparé le terrain pour le moment où , sous l’influence d’une organisation sociale plus développée, il sera possible de l’ensemencer et de le féconder.

La tâche que nous nous sommes imposée nous paraît maintenant suffisamment définie. Avonsnous les moyens nécessaires pour la remplir d’une manière satisfaisante? pouvons -nous élever une

voix écoutée sur un sujet qui intéresse aussi vivement l’avenir de la France? nous ne le pensons pas ; mais nous avons l’espoir d’appeler sur ce terrain de plus hautes capacités ; et ne fissionsnoiK qu’ouvrir une discussion importante par la critique que nos opinions pourront soulever, nous croirions avoir fait une chose utile et opportune.

C’est pour appeler cette critique que nous nous rendrons coupables, en apparence, du péché d’orgueil et de vanité : nous formulerons d’une manière nette, tranchée, doctorale même, les opinions auxquelles la discussion nous aura conduits. Quand nous serons forcés de prendre l’arme de la critique, nous frapperons sans trop de ménagemens sur ce qui ne nous paraîtra pas bien.

Enoncées avec la réserve qu’exigeraient peut-être notre savoir et notre position , nos idées glisseraient inaperçues ; lancées de manière à contrarier certaines notabilités susceptibles, elles pourront les forcer à venir éclairer le public sur les matières que nous n’aurons traitées qu’imparfaitement.

Nous ne faisons aucune citation dans cet ouvrage. Outre les idées qui nous sont propres, nous en émettons d’autres qui appartiennent à tout le monde; soit parce qu’elles sont tellement vraies, tellement à l’ordre du jour, qu’elles se présentent d’elles-méines à toute personne qui réfléchit sur le sujet qui nous occupe; soit parce qu’émises par un esprit plus inspiré, plus pénétrant que le com-

raïui (les hommes, leur grande valeur les ait fait circuler avec une grande rapidité, et les ait enracinées si profondément dans les têtes pensantes , que chacun puisse croire être né avec elles , ou même, l’amour-propre aidant, les avoir inventées.

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