CHAPITRE PREMIER
Vues générales sur l’Instruction publique. — Considérations physiologiques. — Nécessité de créer de nouvelles Écoles spéciales. — De la liberté dans l’Enseignement.
Personne ne doute qu’une réforme complète de l’éducation, en France, ne soit devenue indispensable. Son défaut d’harmonie avec nos nouvelles institutions a frappé les yeux les moins clairvoyans. Parmi ceux qui ont reçu une éducation dite libérale , combien peu n’ont pas regretté les nombreuses années passées à l’étude du grec et du latin! Combien, au contraire, eussent donné
volontiers une connaissance approfondie des langues anciennes en échange de quelque facilité à parler ou à lire les langues de nos voisins.
Nous ne nous appesentirons pas sur ce reproche banal à l’éducation de nos collèges ; tout fondé qu’il soit, il est resté jusqu’ici sans efficacité : on ne parviendra à déraciner cette habitude surannée , qu’en commençant par réformer les études les plus récemment introduites dans l’éducation générale.
Que quelque hardi novateur crée un établissement où l’enfance soit élevée loin des langues mortes , où l’on enseigne à fond le français , l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol; où l’histoire des peuples et de leur civilisation accompagne celle des rois et de leurs conquêtes ; où la géographie statistique et physique apprenne les mœurs , les habitudes, les besoins, les ressources et les relations mutuelles des habitans du globe ; où toutes les sciences naturelles servent d’aliment à la mémoire du jeune âge, si fraîche, si puissante, si avide de faits et d’objets nouveaux; où le dessin linéaire et le calcul forment une introduction aux études plus sérieuses de l’âge de raison ; où la gymnastique vienne seconder la nature, enseigner l’adresse et guider le courage; où la musique même soit un objet d’études suivies, pour retenir ou régulariser l’e.ssor des passions et des séntimens naissans ; les résultats que ne peut manquer de
produire , en peu d’années , le premier essai d’un établissement de ce genre , dirigé par une main habile , fera bientôt crouler le système des études de nos collèges , et reléguera l’enseignement des langues mortes dans des écoles spéciales destinées à former les savans et les hommes que la société chargera d’élaborer les nombreux matériaux du passé.
Quant à l’éducation générale, elle ne doit se composer que des objets dont l’utilité peut se faire sentir toute la vie , dans quelque condition que l’on soit ; il faut en rejeter tout ce qui doit un jour être oublié, comme n’ayant aucun but pour la plupart des hommes. Ces principes , ou plutôt ces axiomes, tout évidens qu’ils soient, sont cependant méconnus à chaque instant dans le cours d’études des collèges.
Rien ne prouve mieux le peu d’harmonie de l’éducation générale avec les institutions et les moeurs de notre société, que le renversement que l’on remarque si souvent dans le mérite relatif d’un grand nombre de condisciples, quand on les suit depuis leur lutte au collège jusqu’à leur entier établissement dans le monde. Tel d!entre eux, sorti de ces études scolastiques chargé de prix et de couronnes , mène une vie ignorée et impuissante , et reste tout au plus capable de bien montrer les connaissances peu utiles qu’il a si bien acquises. Tel autre, au contraire, dont le mérite
adolescent ne s’était pas même élevé jusqu’à obte« nir l’huinble accessit , se développe au sein de la société , y puise l’éducation qui lui convient , et agit énergiquement sur les progrès des lettres , des sciences et des arts.
Et cette inutilité flagrante de l’objet principal de l’éducation , jusqu’à dix- huit ans et plus , réagit pour prolonger la durée d’un état de choses aussi vicieux. Lorsqu’un jeune homme , sorti des classes, se trouve obligé de gagner sa vie , soit parce que ses parens sont hors d’état de l’entretenir pendant les trois ou quatre ans qu’il lui faudrait encore pour faire son droit, ou pour étudier la médecine, ou pour faire l’apprentissage de toute autre carrière; soit parce que des passions précoces lui ont fait secouer le joug paternel , qu’a-t-il appris qu’il puisse mettre à profit ? Rien , si ce n’est le grec et le latin. Il entre donc dans la carrière de l’instruction. Essayez de lui prouver maintenant que ce qu’il enseigne est inutile dans la société, dont il ne connaît pas les besoins , et à laquelle il est resté si étranger!
Mais pour réformer convenablement l’éducation générale , il nous parait nécessaire que la physiologie ait fait de plus grands progrès. Si , comme un grand nombre de faits incontestables semblent l’indiquer , les hommes ne naissent pas tous avec les mêmes aptitudes ; si les facultés différentes de l’intelligence humaine se développent à des âges
differens, il faudra diriger les études élémentaires de manière à faire ressortir les capacités naturelles et spéciales de chaque individu ; il faudra régler l’ordre de leur succession suivant l’âge, la précocité, et même la santé des élèves. Or oh conçoit qu’avant de prononcer quelque chose de positif en pareille matière, il faut que l’expérience et l’observation soient consultées avec soin dans ce but important.
Par exemple, il parait détnontré, par de nombreuses observations, que l’âge ofi la faculté du raisonnement acquiert de la justesse et de l’activité , est moyennement celui de seize â dix-sept ans. Vouloir fonder Un système d’études élémentaires sur| le raisonnement , avant que l’élèv'e ait atteint cet âge, c’est ou lui parler une langue inconnue qu’il ne saurait comprendre, ou forcer la nature à porter chez lui des fruits prématurés, et qui ne peuvent être que nuisibles à sa santé , ou au moins au succès de son éducation future; car, le plus souvent, l’organisation résiste à cette espèce de culture en serre-chaude , et l’élève ne retient de cette étude forcée qu’un dégoût invincible pour . un aliment qui ne lui convenait pas encore , et qui le lui fait souvent repousser quand la nature est prête à le recevoir. Les sujets d’une précocité extraordinaire qui apparaissent de temps en temps , et qui semblent démentir ce que nous venons d’avancer, sont presque toujours maladifs, et en
quelque sorte plus vieux que leur âge ne l’indique; ils sont ordinairement enlevés par une mort prématurée, ou bien, parvenus à un âge mûr, ils deviennent très médiocres sur le sujet même qui avait fait leur réputation.
Si les faits que nous venons d’avancer étaient reconnus généralement vrais par les physiologistes ; si leur science, dirigée vers ce genre d’exploration , leur permettait d’assigner un jour le nombre et le genre des facultés ou des aptitudes que la nature développe généralement et partiellement chez les hommes , il faudrait alors renoncer à l’habitude de fixer d’avance la carrière qu’un enfant doit parcourir. Si notre croyance se vérifiait, la nature l’aurait tracée elle-mérae , et l’éducation aurait pour lâche d’aider et de régulariser cette disposition organique (*).
(*) Deux d’entre nous ont passé plusieurs années au service d’une puissance étrangère ; ils étaient principalement chargés de professer dans une école destinée à former des ingénieurs , et dont le cours d’études , complété en six années , comprenait à la fois les mathématiques élémentaires et spéciales, les cours de notre École Polytechnique, et ceux de l’École des Ponts-et-Chaussées. Là ils ont suivi et dirigé le développement de l’intelligence de plus de six cents élèves, depuis leur introduction dans l’école jusqu’à leur sortie dans le corps des ingénieurs , qui y recrutait ses membres. Ils ont même eu l’occasion de suivre
Heureusement pour nous , l’objet particulier que nous avons à traiter n’exige pas la solution préalable des importantes questions que nous ve-
encore plus long-temps leurs travaux et leurs progrès, étant membres d’une commission chargée d’examiner les projets de construction qui arrivaient à l’administration de tous les points de l’empire. Leurs observations sur l’aptitude générale de la nation à apprendre et à cultiver les sciences , leur a offert une régularité remarquable , qu’il nous paraît important de signaler ici.
Un tiers environ des sujets qui entraient dans l’école, librement et sans examen , suivait d’abord avec profit le cours des études, et comprenait même avec beaucoup plus de rapidité les élémens des sciences , que le premier tiers des élèves en Mathématiques spéciales de nos collèges. Arrivés aux Mathématiques transcendantes, le progrès de la presque totalité d’entre eux s’arrêtait tout-à-coup, de manière à désespérer tous les efforts de leurs professeurs, qui ne pouvaient que les forcer à apprendre par cœur des séries de calculs et de formules dont ils ne comprenaient ni le sens ni l’étendue ; et , chose singulière , un grand nombre de ces jeunes gens étaient persuadés avoir atteint les limites de la science. Un très petit nombre de sujets de race douteuse ont paru comprendre tout ce qui faisait partie des cours ; mais bien rarement on a pu les surprendre émettant une idée nouvelle , s’essayant à résoudre un problème , à simplifier une formule. Quant aux individus de race étrangère qui se trouvaient mélangés avec les nationaux , leur intelligence avait un tout autre caractère dans son développement et son étendue ; à sa marche lente mais continue, on eût pu
npns de soulever : nous ne considérons que le genre d’études qui doit suivre l’éduçation générale, et qui a pour objet de former spécialement
reconnaître que ceux qui la possédaient n’étaient pas de la nation , si leur nom avait pu inspirer quelque doute à cet égard .
Mais dans les sciences d’application , dans le cours de construction, par exemple, les nationaux reprenaient leur inarclie rapide et progressive. Un grand nombre d’entre eux atteignaient , surtout dans l’art du dessin linéaire , un degré de perfection extraordinaire, et nous doutons que nos élèves des Ponts-et-CliattSsées pussent jouter avec eux sur cette partie.
Devenus ingénieurs , les élèves qui avaient brillé dans l’étude des sciences d’application montraient tout le savoir et toute l’activité désirables. Nous en avons vu diriger d’immenses travaux et de grandes masses d’ouvriers avec un aplomb et une facilité que noua n’avons retrouvés qu’en France. Mais si pour exécuter des projets donnés, un pont, une écluse, un barrage , ils pouvaient égaler nos ingénieurs français , nous avons tout lieu de douter qu’ils eussent pu concevoir un ouvrage d’un genre nouveau. Il est vrai que les détails d’une masse de papiers , d’ccré^ tures, de devis minutieux et de comptes-rendus, absorbaient tellement tout leur temps , qu’il ne leur en restait guère potb' s’occuper de leur art.
Or cette aptitude à eoinprcndre très facilement les élémens d’uue science, cette difficulté de passer au-delà d’une limite assez rapp.roçLée , cette inhabilité à créer du nouveau, ce talent d'imitatiou et d’exécution, se retrouvent dans celle nation pour tous les modes d’activité de
<les industriels; nous cherchons sur quelles bases leur enseignement doit reposer pour être le plus efficace possible. Nous .supposons enfin qu’à l’âge où un jeune homme pourrait se lancer dans cette carrière , et consacrer son temps à en faire l’apprentissage, ses goûts et ses dispositions naturelles se seraient prononcés de manière à lui faire prenilre une autre route, s’il avait pour celle-ci une répugnance invincible.
L’absence de toute éducation professionnelle chez un jeune homme qui sort du collège, la longueur des études exigées dans le petit nombre de carrières qu’il peut parcourir , et qui est souvent telle , qu’il atteint vingt-quatre ans avant d’avoir un état, ont une influence plus étendue qu’on ne l’imagine , sur les mœurs et la tranquillité publiques. L’impatience et l’activité d’esprit qui ac-
rintclligcnce humaine. C’est la conclusion ge'nerale de tous ceux qui l’ont «$tudiee avec soin.
Et la ndtre, à la suite d’un épisode qui jtourrait paraître étranger au sujet que nous traitons, si nous ne nous hâtions d’en tirer une , c’est que , si chaque nation a des aptitudes aussi nettement tranchées , si le domaine de son intelligence a des limites aussi fixes, il faut étudier son caractère physiologique avant de prononcer sur le système définitif de ses institutions , et aussi qu’il faut étudier les dispositions naturelles de chaque individu, pour assigner le genre d’éducation f[ui lui convient.
compagncnt l’âge des passions , peuvent pousser l’homme à de grandes choses , quand il a le pouvoir d’agir ; mais si son énergie se trouve arrêtée par les obstacles que présentent une profession encombrée , dont l’apprentissage est long et difficile , il est rare qu’elle ne dévie pas , et qu’elle ne serve pas surtout à alimenter les troubles politiques.
Augmenter le nombre des professions que peut embrasser un jeune homme ayant reçu une instruction libérale, et diminuer ainsi l’encombrement qui ralentit son essor ; introduire dans l’éducation générale et première un enseignement utile qui diminue et simplifie l’instruction spéciale de chaque profession ; tout disposer enfin pour qu’à vingt - un ans un jeune homme puisse avoir dans la hiérarchie sociale une place déterminée, et devant lui un avenir brillant , si sa bonne conduite et ses talens secondent son ambition; ce serait, suivant nous, agir efficacement pour diminuer les attaques continuelles que le gonvernement éprouve de la part de la presse , principalement alimentée par de jeunes tàlens qui souvent n’ont d’autres moyens d’existence que de faire de l’opposition.
Les écoles spéciales qui existent aujourd’hui , les seules dans lesquelles la jeunesse puisse prendre les données nécessaires pour suivre un état déterminé, se réduisent à quatre ou cinq. Elles
peuvent former des avocats, des médecins, des professeurs ou des prêtres. Jetons maintenant un coup d’œil sur la société, nous y voyons en outre des chefs d’industrie de raille espèces différentes, des agriculteurs , des négocians, des banquiers, dès administrateurs; où sont les écoles professionnelles qui les forment ? N’auraient-ils besoin d’aucune étude spéciale pour remplir convenablement leurs importantes fonctions? il faut en convenir, les quatre Facultés ne suffisent plus aux besoins généraux actuels.
Gomment sont recrutées les professions auxquelles ne correspond aucune école spéciale ? rarement par des hommes qui ont fait eux-mêmes leur éducation professionnelle, guidés par une sorte d’instinct vers la carrière que la nature leur avait tracée; le plus souvent par des hommes qui ne possèdent qu’une aveugle routine, et qui croient pour la plupart que le savoir est inutile, puisqu’ils réussissent sans lui. Aussi voyez l’état stationnaire et rétrograde dans lequel ils laissent les branches de l’œuvre sociale qu’ils dirigent! A voir l’indifférence et même le dédain avec lesquels ils accueillent les découvertes les plus utiles, pourrait-on croire que c’est pour eux que les sciences se perfectionnent ?
Et cependant quel élan ne donneraient- ils pas à notre civilisation , si ces mêmes hommes avaient suivi des études sérieuses dans les sciences , et si
elles leur avaient été enseignées sous le point de vue de l’application qu’ils pourraient en faire !
C’est ici le lieu de donner notre opinion sur la question tant controversée de la liberté de l’enseignement? est-il convenable, est-il utile que le gouvernement ait la direction suprême de l’instruction ; qu’il puisse donner ou refuser le droit d’enseigner ? Voilà la question à laquelle il s’agit de répondre.
Si à la tête du gouvernement se trouvaient toujours les gens les plus capables de conduire notre nation , qui connussent le mieux tous se.s besoins actuels, les moyens de les satisfaire, et l’avenir vers lequel marche notre civilisation ; enfin qui , constamment animés de l’amour de la patrie , fussent toujours prêts à sacrifier leur intérêt personnel , quand le bien de l’État l’exigerait ; élevé sous une administration aussi paternelle , tout homme consciencieux et raisonnable répondrait certainement par l’affirmative à la question posée.
Le gouvernement actuel , comparé à ce type de perfection, impossible de nus jours, est sans doute fort incomplet ; mais il est forcément dirigé dans ses actes par quelque chose de plus puissant que lui , par l’opinion publique, sentinelle vigilante qui ne lui laisserait pas la faculté d’abuser de son pouvoir pour élever la génération naissante dans un but anti-national. 11 sent lui-même ce qu'une pareille pensée aurait de mortel pour lui. Eh bien.
confians dans cette garalitie, nous ne craignons pas d’avancer que le régime universitaire, tout imparfait qu’il est, nous paraît préférable k la liberté absolue de l’enseignement, ou plutôt à l’anarchie dans l’enseignement.
Pour qu’il y ait harmonie entre les Français de toutes les classes , de toutes les provinces ^ il faut qu’ils soient, autant que possible, élevés d’une manière analogue. Or il n’y a d’aütre moyen d’atteindre un but aussi difUeile, au milieu d’une population encore si hétérogène , passionnée par des opinions et des sentimens si divergeiis , qtie de centraliser la direction de l’éducation entre les mains du gouvernement.
Nous ne pouvons cependant pas nous dissimuler la tendance stationnaire des institutions qui lui sont coudées : ses agens se laissent aller trop aisément à l’idée que leürs traitemens sont des propriétés inaliénables, et non la condition et le pritc d’un travail; ils songent peu à améliorer; toute émulation s’éteint, toute idée nouvelle est repoussée. Mais il nous semble qu’il est un moyen de concilier les avantages de la centralisation et de l’uniformité dans l’instruction publique, avec la nécessité d’une marche progressive : ce serait de confier au gouvernement tous les moyens nécessaires pour établir, sur l’échelle la plus large, un système complet d’instruction publique; de le mettre à même de rétribuer convenablement les
hommes qui consacrent leur vie à transmettre , d’une génération à l’autre , les trésors accumulés par le génie et l’expérience des temps passés; d’ouvrir aux jeunes gens qui se seront distingués dans leurs études, une carrière honorable et de nature à satisfaire leur juste ambition ; mais aussi , en dehors de ces grandes institutions nationales , de laisser à tout homme le droit de former des établissemens d’éducation sur un tout autre système qu’il croira meilleur. Le public sera juge; le gouvernement sera ainsi contraint de rechercher et d’admettre toutes les améliorations bien constatées qu’auront amenées les progrès des temps, sous peine de voir la jeunesse déserter ses écoles pour celles de quelque habile novateur. Nous pensons que ce stimulant sera encore long-temps nécessaire pour contraindre l’administration de se mettre à la tête des idées , au lieu de se traîner péniblement à la remorque. L’Université actuelle porte encore trop de traces de cette fâcheuse insouciance, de cet esprit de routine, auxquels les corps constitués sous le patronage du gouvernement ont une tendance fatale à s’abandonner ; mais quelles que soient les imperfections , les minuties dans les lois qui régissent l’instruction publique; les inutilités, les incapacités dans la hiérarchie de nos Facultés et de nos Universités ; la mauvaise assiette des impôts qui pèsent sur les étudians et sur les maisons d’éducation; ces questions de détail n’entrent pas dans
notre plan , et le temps en amènera la solution. Mais nous avons un autre reproche bien plus important à faire au système général de l’instruction publique, c’est de n’être pas assez étendu. Nous pensons que l’agriculture, l’industrie, le commerce , l’administration , feraient beaucoup plus de progrès en France, satisferaient mieux les besoins de notre société , assureraient d’une manière plus certaine le bien-être des nombreuses masses d’hommes qui s’en occupent, s’ils avaient aussi leurs Facultés, s’il était possible d’exiger un diplôme de capacité pour être fermier, chef d’industrie, négociant ou administrateur, comme pour être aujourd’hui médecin , professeur ou ecclésiastique.
Nous sommes convaincus qu’une organisation nouvelle sur cet objet important , bien faite, bien dirigée , réduirait de beaucoup le nombre des faillites, remédierait aux inconvéniens et à l’immoralité de la concurrence, et agirait puissamment pour diminuer la misère du peuple.
Quelque étrange que puisse paraître, au premier abord , le système que nous proposons , et qui est destiné à satisfaire les besoins sociaux que nous venons de signaler, nous croyons avoir suffisamment prouvé dans le cours de cet ouvrage , et son utilité , et la possibilité de l’appliquer à l’époque actuelle.
Nous voici encore une fois en opposition directe
avt‘c le priticipe tant prôné par les écoiioinistcs , et dont la formule est : Laissez faire, laissez passer. M ais ce principe, qili pouvait avoir une grande valeur à l’époque où les gouvernans étaient persuadés qüe le peuple était fait pour eux, est faux et pernicieux aujourd’hui que le gouvernement n’est et ne peut être que celui qui convient au peuple.
Notre nation a brisé les fers dont on la garrot^tait; elle a dispersé les castes privilégiées qui prétendaient l’exploiter selon leur bon plaisir ; elle a détruit tout ce qui appartenait à cet ancien ordre de choses; rien tt’en subsiste plus, que la haine et l’indignation qu’il a excitées. Mais après avoir complété son émancipation, il lui reste à édifier, à réorganiser ; et , pour cela , il lui faut adopter de tout autres principes que ceux qui lui ont servi k renverser , à détruire.
Il lui faut d’abord choisir entre rt’être.pas gouvernée du tout ^ ou être bien gouvernée. D’un côté , elle doit craindre l’anarchie , la séparation des provinces , si différentes d’opinions , de caractères , et même de civilisation ; l’envahissetnent de l’Étranger, le partage , et enfin la destruction.
De l’autre , peut-elle craindre l'abus du pouvoir de la part de ceux à qui elle confiera son sort? n’a*t-elle pas encore en main le fouet sanglant des révolutions, avec lequel elle a châtié si récemment ceux qui l’ont trahie ? Qu’elle examine l’état
où son reste de colère a mis ses nouveaux gouveruans : ce n’est plus le désir d’accumuler du pouvoir qui les domine; loin de là, au contraire, ils craignent d’en trop avoir, ils repoussent celui qu’on leur offre.
S’ils restent inactils, la nation est perdue : car il est impossible de nier que le bien-être et la tranquillité intérieure d’une masse de trente-deux millions d’hommes, répandue sur un vaste territoire, ne dép>endent de l’unité, de l’ensemble, de la convergence qu’ils mettent dans leurs travaux. Or ces résultats ne peuvent être obtenus que par un gouvernement central, fort, énergique, étendu sur toutes les sources de la prospérité publique ; qui les protège, les féconde , les harmonise en quelque sorte.
Le devoir de la presse , lors de la destruction , pouvait être d’arracher pièce à pièce le pouvoir aux mains indignes qui le possédaient. Aujourd’hui que l’œuvre de la réorganisation doit commencer, elle a une mission tout opposée à remplir; c’est d’indiquer au nouveau gouvernement le pouvoir qu’il doit prendre, de le lui offrir en quelque sorte , s’il n’ose y toucher. Avec l’égalité de tous devant la loi , notre jury, notre loi électorale, notre système municipal , quelque incomplètes que soient ces institutions ; avec la liberté de la presse , qu’aucun pouvoir humain ne saurait maintenant nous arracher ; avec cette responsabi-
lité des ministres, dont les prisonniers de Hatn constatent l’existence , la presse ne serait-elle pas insensée, pusillanime, de craindre encore les abus de l’autorité?
C’est ainsi qu’après avoir prouvé, dans notre première publication , que le gouvernement devait et pouvait , en accordant des primes convenables à des compagnies exécutantes, enrichir la France du vaste système de communications intérieures qui lui manque , nous voulons faire voir aujourd’hui , qu’en modifiant l’éducation nationale, en étendant sa tutelle protectrice sur un plus grand nombre de professions , il peut enraciner profondément dans l’avenir l’œuvre de notre rénovation sociale, et donner des fondemens inébranlables à la prospérité de notre patrie.