CHAPITRE IX
Platon est peut-être la plus haute et la plus complète personnification du peuple grec. Il représente au suprême degré sa foi profonde en l’hégémonie de la raison, la conception apollinienne qu'il s’est faite de la vie, la finesse de son goût artistique et la puissance créatrice de son imagination; cette passion de la liberté qui lui valut à la fois tant de gloire et tant de maux, et ce fond de sentiments humains, partout répandus dans sa littérature, qui s'appellent la justice, la bienveillance et l'amitié.
Après Socrate, et sous son influence excitatrice, l'esprit humain fait comme un bond gigantesque. Platon invente une théorie du monde qui s'élève d’un coup jusqu’au principe suprème des choses et qui, des cimes où elle trouve son point de départ, s'étend à toutes les formes du savoir, élargissant les horizons, multipliant les analogies et communiquant sa lumière aux plus infimes détails. Le concept de substance, la philosophie de la nature, la religion, la morale, la politique et l'esthétique : tout se transforme et s’éclaire au contact de son idéologie; tout se crée pour ainsi dire à nouveau et avec une puissance qui ne sera pas dépassée.
Or ce qui domine dans cette immense synthèse, c’est une confiance à peu près absolue en la valeur de la raison
humaine. Il n'y ἃ rien, dans le domaine de « l'être vé- PLATON. 22
ritable », qu'elle ne soit à même de pénétrer, pourvu que l’on y apporte la vaillance et la méthode voulues. Éléments et rapports, elle y peut tout percevoir et jusqu'au fond : tout y est intelligible. Il en va différemment du devenir, il est vrai. Considéré en lui-même, le devenir enveloppe un résidu « d’infini » qui le rend partiellement réfractaire à la pensée. Mais, outre qu'il n’est qu'un « jeu d'ombres », il s'explique d’une certaine façon à la lumière de « l'idée du bien », qui contient tout ensemble sa cause, son archétype éternel et sa loi. Rien n'échappe aux prises de la science, elle peut épuiser le réel; et c’est la raison qui la fait. C’est aussi la raison qui fait la sagesse, ce principe hégémonique de la morale et de la vie politique. Elle en construit l'idéal; et cet idéal, une fois compris, ἃ tant de force par lui-même qu'il entraine tout le reste à sa suite : savoir, pouvoir, vouloir ne sont qu'une seule chose. Ce n’est pas, sans doute, qu'il faille négliger « l’exercice » qui plie l’automate, ou la vertu commune qui n’est qu'une opinion, ce sont là deux auxiliaires précieux de la moralité. Par eux commence l'éducation; et la plupart des hommes n'ont pas d’autres moyens de river leur conduite au respect de l’ordre. Mais n'empêche que la science du bien possède de sa nature un charme toujours vainqueur : celui qui l'a conquise à fond est par là même un sage et le seul qui mérite pleinement ce nom divin. Souveraine dans le champ de la spéculation qu’elle illumine complètement, la raison l'est aussi dans le ressort de la pratique : c'est la Minerve « aux yeux clairs », qui voit tout et gouverne tout ce qu'elle voit, avec une force irrésistible.
Il faudra venir jusqu’à l’origine des temps modernes; il faudra descendre jusqu'à Descartes pour retrouver un tel souffle d'espérance, un intellectualisme aussi virginal et aussi fier dans sa virginité; encore est-ce l'influence
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renaissante de Platon qui lui donnera, du moins en partie, sa prodigieuse vigueur.
La raison est presque le tout de l’homme ; et son œuvre présente un caractère spécial que les barbares, si exercés qu'ils soient par ailleurs, n'ont point su déméler, vu qu'ils n’ont pas pris le loisir d'aller jusqu’au fond du réel. La science ἃ pour objet la vérité; et la vérité n’est autre chose que l'être éternel et parfait. De son côté, l'être éternel et parfait, non par indigence, mais en vertu même de sa plénitude, ne comporte ni manque ni excès : il ἃ pour marque distinctive la mesure et la proportion. C’est le beau lui-même; et, par suite, c’est également le bien. « car personne ne le miera, [ὁ Protarque}, la mesure et la proportion qui constituent la beauté sont aussi l’essence de la vertu !. » Voilà pour «le modèle »; et « la copie » en reflète d'aussi près que possible l’immobile excellence. La nature aussi est faite d'ordre, d'harmonie et d’eurythmie. Tout dans l’hyperciel, tout dans le ciel, tout sur la terre, se ramène à l'esthétique; et l’univers entier n'est qu'un immense Parthénon.
Pour développer une telle conception des choses, il faut être poète. Or on peut dire que personne ne l’a été plus pleinement que Platon, bien qu'il n’ait guère écrit qu’en prose; et l’on conçoit sans peine qu’il ait été tenté dans sa jeunesse de s’adonner au théâtre. Ses dialogues sont des drames : chaque personnage y revêt un caractère défini, surtout vers le milieu de sa carrière; et l'intérêt s’y maintient d’un bout à l’autre avec un bonheur extrème, grâce aux épisodes, aux péripéties, aux imprévus dont ils sont mêlés. On trouve, dans sa diction, le « fini » d’un Sophocle; et sa verve devient, quand il le veut, débordante comme celle d’un Aristophane : on en a pour preuves