‹ PlatonChapitre 260 sur 286 · PLAT., Phileb · texte numérisé non relu

PLAT., Phileb

la variété de ses mythes d'ordinaire si brillants et ce discours du Banquet où il imite de si près le génie désopilant du grand comique grec. Personne peut-être n'a possédé, à un degré plus haut, le don de l’image, cette marque distinctive des enfants d’Apollon : il en a besoin; il sy meut autant que dans l’idée; elle éclate tout à coup, olympienne et vive, même du sein de ses abstractions les plus ardues. Ce n’est pas non plus une exagération de croire qu on n ἃ Jamais égalé son infinie mobilité d’allure, ni la finesse de son ironie, ni surtout ce délicat enjouement qui passe dans ses œuvres comme un sourire de sa pensée : à cet égard, ainsi qu'au point de vue de l’élévation des idées, Platon excelle ; 1] demeure inimitable. Essentiellement grec par son rationalisme et son esthétisme, 1] ne l’est pas moins par l’ensemble des sentiments qui lui tiennent au cœur et nous livrent pour ainsi dire le fond de son âme. La liberté, à ses yeux, est d’un prix infini. S'il a horreur de la démocratie absolue, et plus encore du despotisme des monarques héréditaires et des tyrans, c’est que ces altérations politiques sont la confiscation de l'indépendance; 51] veut que la cité vive dans la paix en se préparant sans cesse à la guerre, c’est afin d’éloigner tout danger d’asservissement ; l’omnipotence même de l'État n’est pour lui qu'un moyen d'assurer par l’ordre l’éclosion et [6 respect de la vraie liberté. Plus haut encore est le prix qu'il attache à la justice et à l'amitié, et parce qu'elles fondent et ennoblissent tout le reste : ces deux mots sont la devise du sage, et par là mème aussi celle qu’il faudrait graver en lettres d'or sur les portes de chaque cité vraiment digne de ce nom. Ce n'est pas d’ailleurs qu'il faille les entendre séparément : elles sont comme deux sœurs qui se tiennent par la main et s'affermissent l'une l’autre dans leur marche triomphale. On peut même dire qu'elles ne font. en définitive, qu’une seule chose

éminemment céleste et qui s'appelle la bonté. Car elles ont l’une et l’autre leur mesure et leur forme dans la raison. Or la raison est toujours juste avec bienveillance et bienveillante avec justice : la raison est toujours également bonne, vu qu’elle n’a d'autre loi que celle du meilleur.

Si Platon résume les qualités de sa race, 1] représente aussi quelques-uns de ses défauts, bien que d’une manière généralement très adoucie. On y trouve des sophismes puérils, comme ceux que nous avons déjà signalés dans le premier livre de la République, des raisonnements manifestement inefficaces, tels que la preuve des contraires exposée au commencement du Phédon, d’autres qui ont peut-être plus de force, mais où l’auteur s’attarde démesurément aux parties incontestables et glisse sans autre examen sur le point difficile : qui n’a senti cela, par exemple, en lisant le passage du second de ces deux derniers dialogues où l’on veut que l’âme soit immortelle, puisque son essence est d’avoir la vie ? Il est vrai qu'avec les années, la pensée de Platon prend une marche de plus en plus ferme et de plus en plus sûre : ses dialogues de la troisième période ne présentent presque aucune de ces marques d'intermittente faiblesse. Mais 1] reste subtil jusqu à la fin. Il divise et divise encore; 1] obtient des éléments de plus en plus infimes, de plus en plus nombreux : si bien que l'esprit se fatigue et sans profit à suivre du regard cette poussière d'idées. C’est des Grecs, et de Platon d’abord, qu'est sortie la scolastique. En outre, l’auteur des Dialoques n’est jamais pressé d’arriver au but. Sa pensée décrit des méandres à l’indéfini; et 1] s’y plait, il s’y complait : la causerie l’enchante visiblement. Or c'est là, si je ne me trompe, une autre trace d’hellénisme. Les Hellènes, les Ioniens surtout, comme on le peut voir par leur vie politique, avaient la passion de discourir ;

Platon, malgré son sers si profond du « fini », en garde encore quelque légère atteinte.

Outre les traits que l’on vient de décrire, Platon en présente d'autres qui donnent une certaine idée, non plus seulement de son intelligence et de ses sentiments, mais aussi de son caractère.

Il a des convictions profondes, inébranlables. On trouve des penseurs, et ils sont nombreux, dont la foi philosophique s’effrite avec le temps, diminue peu à peu et finit par disparaître. Platon n'est point de leur famille; son dogmatisme n'abdique pas. Sans doute, il devient un peu pessimiste à l'égard des hommes, il constate de plus en plus qu'ils ne ressemblent pas à « ces fils de Dieu » pour lesquels 1] ἃ fait sa République ; leur état d'ignorance et de perversité lui inspire de la tristesse et même un certain mépris. Bien plus, il cesse d'attribuer à la rai son toute cette efficacité pratique qu'il croyait d'abord y trouver. Mais il conserve ses thèses fondamentales et s’y renforce; l'identité de la justice et du bonheur, la priorité de l'âme, l'existence des dieux et d’une vie future, la subsistance même des idées ! : ce sont là autant de points auxquels il se cramponne avec une énergie croissante. Platon, par la vigueur de ses croyances, s'affirme comme un volontaire.

Il s'affirme aussi comme tel par ses tendances absolutistes. IL veut le bonheur de l'individu; là se trouve le but à ses yeux, la chose est incontestable : 1] l’exprime tant de fois et avec tant de force qu'on n’en peut douter d’aucuné manière. Et pourtant, cette fin suprême est manquée, elle l’est manifestement. L'État, dans sa théorie, acquiert une telle prépondérance, il se discipline de tant de facons et avec une telle rigueur, qu'il ne reste plus de

Page 1