leçon. Cf. Du vrai^ du beau et du bien, leç. V
A l'enseignement un peu vague qui se rencontre dans ces deux ouvrages, on peut opposer quelques-unes des préfaces des dialogues , notamment celle du Phédon, Ce n'est pas nous qui contesterons que, dans M. Cousin, le traducteur et le professeur ne se sont pas toujours trouvés d'accord. Nous aurons plus d'une occasion de lé constater.
s'élever encore de ces idées, qui s'ordonnent dans une admirable hiérarchie, à la première de toutes, au delà de laquelle Tintelligence n'a plus rien à concevoir ni à chercher. C'est en écartant dans les choses finies leur limite, leur individualité, que l'on atteint les genres, les idées et par elles leur principe infini. Mais ce priiïcipe n'est pas le dernier des genres, ni la dernièro des abstractions ; c'est un principe réel et substantiel. Le Dieu de Platon ne s'appelle pas seulement l'Unité ; il s'appelle le Bien ; il n'est pas la substance morte des Eléates; il est doué de vie et de mouvement: toutes expressions qui montrent à quel point le Dieu de la métaphysique platonicienne est différent du Dieu du mysticisme. »
Nous sera -t- il permis de le dire avec tout le respect dû à un puissant penseur et à un grand écrivain ? cet exposé n'a pas toute la lucidité à laquelle M. Cousin nous avait accoutumés. Il provoque ici des doutes qu'il est loin de satisfaire. On peut de bonne foi, après avoir fermé le livre, se poser les deux questions suivantes :
4* Les idées platoniciennes sont-elles de simples idées générales, à part une, une seule, qui aurait la qualité de principe, c'est-à-dire qui seule représenterait un être vivant et déterminé? Dans cette hypothèse, la prétendue méthode de Platon ne serait plus guère qu'une fantaisie, une marche essentiellement arbitraire. En vertu de quel droit, de quel privilège du génie, Platon, après s'être élevé
d*idée générale en idée générale, d'abstraction en abstraction, abandonnerait-il tout à coup ce procédé, pour passer à la conception d'un être concret qui résume en lui toutes les perfections de l'être? Quel est le lien qui, dans la logique, rattache ces idées abstraites à cette idée concrète ; le lien qui, dans la réalité, unit ces pures abstractions de l'esprit avec l'existence parfaite? Et pourquoi dans cette série d'idées la préférence accordée à celle du bien? Le Dieu de Platon n'est pas seulement l'unité, diton; il est aussi le bien, et l'on en tire la conséquence qu'il n'est pas une entité dialectique, mais un principe actif, sans doute l'agent moral par excellence. Cependant Aristote dit et redit que le principe des idées porte indifféremment l'un ou l'autre nom. Objectez, autant qu'il vous plaira, qu'Aristote n'a point gardé de mesure dans la critique de la philosophie de son maître. C'est une raison qui ne peut suffire à tout. On aurait peine à se persuader qu' Aristote soit parvenu à se tromper lui-même ou à tromper les autres sur le point essentiel de la doctrine. Et quand, par impossible, cela serait, il reste à nos modernes critiques la tâche laborieuse d'expliquer comment le Dieu platonicien peut être à la fois abstrait en tant qu'unité, concret en tant que bien.
2o Préfère-t-on du passage cité une autre interprétation suivant laquelle toutes les idées sont des êtres, des principes de stabilité, d'unité, dominés par un principe supérieur ? On fait disparaître Tin-
cohérence qui compromettait la méthode, et c'est bien quelque chose. Mais les autres difficultés subsistent. D'où vient cette suprématie attribuée à l'idée du bien à l'égard des autres idées ? Serait-ce que Platon, devançant l'ordre des temps, aurait préparé le triomphe de la raison pratique aux dépens de la raison spéculative? On ne s'explique même pas, dans une suite d'idées obtenues par un seul et même procédé, la supériorité accordée à l'une plutôt qu'à toutes les autres. Ensuite, quel sera le rapport du principe suprême aux principes subordonnés? Ici, la difficulté est grande. Si nous permettons à la philosophie moderne de parler d'une méthode qui va des principes à un principe supérieur et unique, c'est que la théorie platonicienne, ramenée à de justes proportions, ne nous présente plus que des idées qui sont entre elles dans le rapport des attributs à TEtre par excellence. Mais il n'en va pas ainsi pour Platon. Impossible de^méconnaître, quelque opinion que l'on adopte .U'ailleurs sur la nature des idées, que l'auteur des dialogues admet, outre le divin, des idées de relation et tout un monde en idées.
En deux mots, ou une méthode déréglée qui change de procédé quand il lui plaît, ou une doctrine capricieuse qui assigne une prééminence mal justifiée à un principe mal défini : tel est le choix que l'on nous propose et qui ne saurait nous satisfaire.
J.es deux interprétations ont rencontré des parti-
sans parmi les philosophes qui se sont inspirés de la pensée de M. Cousin. Dans son Histoire de V Ecole d' Alexandrie j M. J. Simon semble s'être donné mission de dégager, d'accentuer l'opinion du maître. La théorie des idées, suivant lui, nous donnerait l'affligeant spectacle d'un génie puissant trahi par un caractère faible. Platon a reculé devant les con*»» séquences contradictoires de la méthode dialectique. Parvenu au terme de son vol, quand il ne lui reste plus qu'un dernier coup d'aile à donner, il sent son courage défaillir. Il prononce avant son disciple le fameux olvol^k/i (r-c^vat ; ou plutôt il déserte ses propres principes, parce qu'il les voit dangereux. Bientôt après, le remords vient; il tourmente Tâme du déserteur qui nous fait sa confession dans la République^ en évoquant le fantôme de je ne sais quelle unité supérieure toujours prête à l'engloutir. Ne cherchez pas ailleurs que dans les pénibles incertitudes de son chef, dans cet abandon pusillanime d'une méthode compromettante, l'impuissance d'une école condamnée d'avance à s'étioler dans le probabilisme.
Voilà, certes, une critique que l'on n'accusera pas d'être déguisée. Mais sur quelle donnée repose ce petit roman philosophique qui fait plus d'honneur à l'imagination de l'écrivain qu'au sens droit et pénétrant dont il a fourni tant de preuves irrécusables? La dialectique, dit -il en substance, n'avait donné à ses premiers patrons, aux Eléates, à Parménide, que l'unité absolue. Platon, qui les aimait,
qui avait pris l'instrument de leurs mains , qui Pavait traité avec respect, perfectionné même, ne pouvait en attendre davantage. « L'unité que les rigoureuses lois de la dialectique plaçaient au sommet de la théorie des idées, plus absolue encore que l'unité des Eléates, n'était pas seulement le
TO Iv Tcàvra, mais le xb h sTu^xetva tou ovtoç *. »
Mais depuis quand est-il permis d'avancer qu'une méthode appartient en propre à ceux qui n'en ont su tirer que des résultats contestables et contestés? A défaut d'une doctrine satisfaisante qu'ils n'avaient pu produire, est-ce que Xénophane, Parménide, Zenon avaient codifié les lois qui doivent régir la dialectique? Nous ont-ils laissé pour cette méthode quelque traité analogue à ceux que dressèrent dans la suite Aristote pour le syllogisme. Bacon pour l'induction? Et, quand cela serait, on n'en saurait déduire aucune bonne raison. Une méthode ne date réellement que du jour où elle a rencontré l'homme capable de lui donner une forme achevée, de lui imprimer une direction féconde, en plaçant l'esprit d'investigation dans une voie de progrès où il peut se déployer à l'aise dans un avenir indéfini. Que s'il ne s'agit point d'un de ces procédés appelés à fonder ou à régénérer une science, il faut du moins qu'il ait signalé son apparition par quelque solution importante qui mette fin à des luttes stériles et fournisse à la pensée, au sujet des grands problèmes